‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 3)Chapitre 25 sur 74 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Moïse, la loi écrite, et l'introduction du peuple dans la terre promise.

Après la mort de Jacob, le peuple de Dieu demeura en Egypte jusqu'au temps de la mission de Moïse, c'est-àdire environ deux cents ans.

Ainsi il se passa quatre cent trente ans avant que Dieu donnât à son peuple la terre qu'il lui avait promise.

Il voulait accoutumer ses élus à se fier à sa promesse, assurés qu'elle s'accomplit tôt ou tard, et toujours dans les temps marqués par son éternelle providence.

Les iniquités des Amorrhéens, dont il leur voulait donner et la terre et les dépouilles, n'étaient pas encore, comme il le déclare à Abraham * , au comble où il les attendait pour les livrer à la dure et impitoyable vengeance qu'il voulait exercer sur eux par les mains de» son peuple élu.

Il fallait donner à ce peuple le temps de se multiplier , afin qu'il fût en état de remplir la terre qui lui était destinée % et de l'occuper par force, en exterminant ses habitants maudits de Dieu.

Il voulait qu'ils éprouvassent en Egypte une dure et insupportable captivité, afin qu'étant délivrés par des prodiges inouïs, ils aimassent leur libérateur, et célébrassent éternellement ses miséricordes.

Voilà l'ordre des conseils de Dieu, tels que lui-même nous les a révélés, pour nous apprendre à le craindre, à l'adorer, à l'aimer, à l'attendre avec foi et patience.

Le temps étant arrivé, il écoute les cris de son peuple cruellement affligé par les Égyptiens, et il envoie Moïse pour délivrer ses enfants de leur tyrannie.

^ Gen., XV, 16. — Mbid.

Il se fait connaître à ce grand homme plus qu'il n'avait jamais fait à aucun homme vivant. Il lui apparaît d'une manière également magnifique et consolante * : il lui déclare qu'il est celui qui est. Tout ce qui est devant lui n'est qu'une ombre, a Je suis, dit-il, celui qui suis^ : l'être et la perfection m'appartiennent à moi seul. » Il prend un nouveau nom, qui désigne l'être et la vie en lui comme dans leur source; et c'est ce grand nom de Dieu, terrible, mystérieux, incommunicable, sous lequel il veut dorénavant être servi.

Je ne vous raconterai pas en particulier les plaies de l'Egypte, ni l'endurcissement de Pharaon, ni le passage de la mer Rouge, ni la fumée, les éclairs, la trompette résonnante , le bruit effroyable qui parut au peuple sur le mont Sinaï. Dieu y gravait de sa main, sur deux tables de pierre , les préceptes fondamentaux de la religion et de la société : il dictait le reste à Moïse à haute voix. Pour maintenir cette loi dans sa vigueur, il eut ordre de former une assemblée vénérable de septante conseillers ^ , qui pouvait être appelée le sénat du peuple de Dieu, et le conseil perpétuel delà nation. Dieu parut publiquement , et fit publier sa loi en sa présence , avec une démonstration étonnante de sa majesté et de sa puissance.

Jusque-là Dieu n'avait rien donné par écrit qui pût servir de règle aux hommes. Les enfants d'Abraham avaient seulement la circoncision , et les cérémonies qui l'accompagnaient, pour marque de l'alliance que Dieu avait contractée avec cette race élue. Ils étaient séparés, par cette marque , des peuples qui adoraient les fausses divinités : au reste , ils se conservaient dans l'alliance de Dieu par le souvenir qu'ils avaient des promesses

^ Exod., ui. — ^ Ibid., 14. — ^ Ibid., xxiv, etNum. , xi.

SUR L'HISTOIRE UlNIVERSELLE. 2Uô

faites à leurs pères, et ils étaient connus comme un peuple qui servait le Dieu d'Abraham^ d'Isaac et de Jacob. Dieu était si fort oublié, qu'il fallait le discerner par le nom de ceux qui avaient été ses adorateurs , et dont il était aussi le protecteur déclaré.

Il ne voulut ^ point abandonner plus longtemps à la seule mémoire des hommes le mystère de la religion et de son alliance. Il était temps de donner de plus fortes barrières à l'idolâtrie, qui inondait tout le genre humain, et achevait d'y éteindre les restes de la lumière naturelle

L'ignorance et l'aveuglement s'étaient prodigieusement accrus depuis le temps d'Abraham. De son temps, et un peu après , la connaissance de Dieu paraissait encore dans la Palestine et dans l'Egypte. Melchisédech, roi de Salem , était le pontife du Dieu très-haut , qui a fait le ciel et la terre^. Abimélech, roi de Gérare, et son successeur de même nom, craignaient Dieu, juraient en son nom, et admiraient sa puissance'. Les menaces de ce grand Dieu étaient redoutées par Pharaon, roi d'Egypte * : mais, dans le temps de Moïse, ces nations s'étaient perverties. Le vrai Dieu n'était plus connu en Egypte comme le Dieu de tous les peuples de l'univers, mais comme le Dieu des Hébreux^. On adorait jusqu'aux bètes et jusqu'aux reptiles ^ Tout était dieu, excepté Dieu même; et le monde, que Dieu avait fait pour manifester sa puissance, semblait être devenu un temple d'idoles. Le genre humain s'égara jusqu'à adorer ses vices et ses passions , et il ne faut pas s'en étonner : il n'y avait point de puissance plus inévitable ni plus tyrannique que la leur. L'homme, accoutumé à croire

* Vai\. Édition de 1681 : Ce grand Dieu ne voulut. ^ Gen., XIV, 18, 19. — Mbid., xxi, 22, 23; xxvi, 28, 29. — ^ Ibid., xii, 17, 18. — 5 Exod., V, 1, 2, 3; IX, 1, etc. — ^ Ibid., viii, 26.

divin tout ce qui était puissant, comme il se sentait entraîné au vice par une force invincible , crut aisément que cette force était hors de lui, et s'en fit l)ientôt un dieu. C'est par là que l'amour impudique eut tant d'autels, et que des impuretés qui font horreur commencèrent à être mêlées dans les sacrifices ^

La cruauté y entra en même temps. L'homme coupable, qui était troublé par le sentiment de son crime, et regardait la Divinité comme ennemie, crut ne pouvoir Tapaiser par les victimes ordinaires. Il fallut verser le sang humain avec celui des bêtes; une aveugle frayeur poussait les pères à immoler leurs enfants, et à les brûler à leurs dieux au lieu d'encens. Ces sacrifices étaient communs dès le temps de Moïse, et ne faisaient qu'une partie de ces horribles iniquités des Amorrhéens, dont Dieu commit la vengeance aux Israélites.

Mais ils n'étaient pas particuliers à ces peuples. On sait que dans tous les peuples du monde , sans en excepter aucun, les hommes ont sacrifié leurs semblables^; et il n'y a point eu d'endroit sur la terre où on n'ait servi de ces tristes et affreuses divinités , dont la haine i mplacaHe pour le genre humain exigeait de telles victimes.

Au miheu de tant d'ignorances, Thomme vint à adorer jusqu'à l'œuvre de ses mains. 11 crut pouvoir renfermer l'esprit divin dans ses statues; et il oublia si profondément que Dieu l'avait fait, qu'il crut à son tour pouvoir faire un Dieu. Qui le pourrait croire, si l'expérience ne nous faisait voir qu'une erreur si stupide et si brutale n'était pas seulement la plus universelle, mais encore

' Levit., XX, 2 , 3. — ^ Herod., lib. ii, c. 107 ; Caes., de Bell. Gall., lib. VI, cap. 15 ; Diod., lib. i, sect. i, n. 32 ; lib. v, n. 20 ; Plin., Hist, net, lib. XXX, cap. 1 ; Athen., lib. xiii ; Porph., de Abstin., lib. n, § 3 ; Jorn., dereb. Get., c. 49, etc.

la plus enracinée et la plus incorrigible parmi les hommes? Ainsi il faut reconnaître, à la confusion du genre humain , que la première des vérités, celle que le monde prêche, celle dont l'impression est la plus puissante, était la plus éloignée de la vue des hommes. La tradition qui la conservait dans leurs esprits, quoique claire encore, et assez présente, si on y eût été attentif, était prête à s'évanouir : des fables prodigieuses, et aussi pleines d'impiété que d'extravagance, prenaient sa place. Le moment était venu où la vérité, mal gardée dans la mémoire des hommes, ne pouvait plus se conserver sans être écrite ; et Dieu ayant résolu d'ailleurs de former son peuple à la vertu par des lois plus expresses et en plus grand nombre, il résolut en même temps de les donner par écrit.

Moïse fut appelé à cet ouvrage. Ce grand homme recueillit l'histoire des siècles passés; celle d'Adam, celle de Noé, celle d'Abraham, celle d'Isaac, celle de Jacob, celle de Joseph, ou plutôt celle de Dieu même et de ses fnits admirables.

Il ne lui fallut pas déterrer de loin les traditions de ses ancêtres. Il naquit cent ans après la mort de Jacob. Les vieillards de son temps avaient pu converser plusieurs années avec ce saint patriarche : la mémoire de Joseph et des merveilles que Dieu avait faites par ce grand ministre des rois d'Egypte était encore récente. La vie de trois ou quatre hommes remontait jusqu'à Noé, qui avait vu les enfants d'Adam, et touchait, pour ainsi parler, à l'origine des choses.

Ainsi les traditions anciennes du genre humain, et celles de la famille d'Abraham, n'étaient pas malaisées à recueillir; la mémoire en était vive : et il ne faut pas s'étonner si Moïse, dans sa Genèse, parle des choses arrivées dans les premiers siècles comme de choses

constantes, dont même on voyait encore^ et dans les peuples voisins, et dans la terre de Chanaan, des monuments remarquables.

Dans le temps qu'Abraham, Isaac et Jacob avaient habité cette terre, ils y avaient érigé partout des monuments des choses qui leur étaient arrivées. On y montrait encore les lieux où ils avaient habité; les puits qu'ils avaient creusés dans ces pays secs, pour abreuver leur famille et leurs troupeaux; les montagnes où ils avaient sacrifié à Dieu, et où il leur était apparu; les pierres qu'ils avaient dressées ou entassées pour servir de mémorial à la postérité; les tombeaux où reposaient leurs cendres bénites. La mémoire de ces grands hommes était récente, non-seulement dans tout le pays, mais encore dans tout l'Orient , où plusieurs nations célèbres n'ont jamais oublié qu'elles venaient de leur race.

Ainsi , quand le peuple hébreu entra dans la terre promise, tout y célébrait leurs ancêtres; et les villes et les montagnes, et les pierres mêmes, y parlaient de ces hommes merveilleux, et des visions étonnantes par lesquelles Dieu les avait confirmés dans l'ancienne et véritable croyance. Ceux qui connaissent tant soit peu les antiquités savent combien les premiers temps étaient curieux d'ériger et de conserver de tels monuments, et combien la postérité retenait soigneusement les occasions qui les avaient fait dresser. C'était une des manières d'écrire l'histoire : on a depuis façonné et poli les pierres; et les statues ont succédé, après les colonnes, aux masses grossières et solides que les premiers temps érigeaient.

On a même de grandes raisons de croire que, dans la lignée où s'est conservée la connaissance de Dieu, on conservait aussi par écrit des mémoires des anciens temps; car les hommes n'ont jamais été sans ce soin. Du

moins est-il assuré qu'il se faisait des cantiques que les pères apprenaient à leurs enfants; cantiques qui, se chantant dans les fêtes et dans les assemblées, y perpétuaient la mémoire des actions les plus éclatantes des siècles passés.

De là est née la poésie, changée dans la suite en plusieurs formes, dont la plus ancienne se conserve encore dans les odes et dans les cantiques, employés par tous les anciens , et encore à présent par les peuples qui n'ont pas Tusage des lettres, à louer la Divinité et les grands hommes.

Le style de ces cantiques, hardi, extraordinaire, naturel toutefois, en ce qu'il est propre à représenter la nature dans ses transports, qui marche pour cette raison par de vives et impétueuses saillies, affranchi des liaisons ordinaires que recherche le discours uni , renfermé d'ailleurs dans des cadences nombreuses qui en augmentent la force, surprend l'oreille , saisit l'imagination, émeut le cœur, et s'imprime plus aisément dans la mémoire.

Parmi tous les peuples du monde, celui où de tels cantiques ont été le plus en usage a été le peuple de Dieu. Moïse en marque un grand nombre^, qu'il désigne par les premiers vers, parce que le peuple savait le reste. Lui-môme en a fait deux de cette nature. Le premier* nous met devant les yeux le passage triomphant de la mer Rouge, et les ennemis du peuple de Dieu, les uns déjà noyés, et les autres à demi vaincus par la terreur. Parle second''. Moïse confond l'ingratitude du peuple , en célébrant les bontés et les merveilles de Dieu. Les siècles suivants l'ont imité. C'était Dieu et ses œuvres merveilleuses qui faisaient le sujet des

' Num., XXI', 14 , 17, 18, 27, etc. — ^ Exod., w. — ^ Deut., xxxir.

BOSS. — niST. UNIV. U

odes qu'ils ont composées : Dieu les inspirait lui-même ; et il n'y a proprement que le peuple de Dieu où la poésie soit venue par enthousiasme.

Jacob avait prononcé dans ce langage mystique les oracles qui contenaient la destinée de ses enfants , afin que chaque tribu retint plus aisément ce qui la touchait^ et apprit à louer celui qui n'était pas moins magnifique dans ses prédictions que fidèle à les accomplir.

Voilà les moyens dont Dieu s'est servi pour conserver jusqu'à Moïse la mémoire des choses passées. Ce grand homme, instruit par tous ces moyens, et élevé au-dessus par le Saint-Esprit, a écrit les œuvres de Dieu avec une exactitude et une simplicité qui attire la croyance et l'admiration, non pas à lui, mais à Dieu même.

Il a joint aux choses passées, qui contenaient l'origine et les anciennes traditions du peuple de Dieu , les merveilles que Dieu faisait actuellement pour sa délivrance. De cela il n'allègue point aux Israélites d'autres témoins que leurs yeux. Moïse ne leur conte point des choses qui se soient passées dans des retraites impénétrables et dans des antres profonds : il ne parle point en l'air; il particularise et circonstancié toutes choses, comme un homme qui ne craint point d'être démenti. 11 fonde toutes leurs lois et toute leur république sur les merveilles qu'ils ont vues. Ces merveilles n'étaient rien moins que la nature changée tout à coup, en différentes occasions, pour les délivrer, et pour punir leurs ennemis : la mer séparée en deux, la terre entr'ouverte , un pain céleste, des eaux abondantes tirées des rochers par un coup de verge , le ciel qui leur donnait un signal visible pour marquer leur marche, et d'autres miracles semblables qu'ils ont vus durer quarante ans.

Le peuple d'Israël n'était pas plus intelligent ni plus subtil que les autres peuples, qui, s'étant livrés à leurs

sens, ne pouvaient concevoir un Dieu invisible : au contraire, il était grossier et rebelle autant ou plus qu'aucun autre peuple. Mais ce Dieu, invisible dans sa nature, se rendait tellement sensible par de continuels miracles, et Moïse les inculquait avec tant de force, qu'à la fin ce peuple charnel se laissa toucher de l'idée si pure d'un Dieu qui faisait tout par sa parole, d'un Dieu qui n'était qu'esprit, que raison et intelligence.

De cette sorte, pendant que l'idolâtrie, si fort augmentée depuis Abraham, couvrait toute la face de la terre, la seule postérité de ce patriarche en était exempte. Leurs ennemis leur rendaient ce témoignage; et les peuples où la vérité de la tradition n'était pas encore tout à fait éteinte s'écriaient avec étonnement * : « On ne (( voit point d'idole en Jacob; on n'y voit point de prête sages superstitieux; on n'y voit point de divinations « ni de sortilèges : c'est un peuple qui se fie au Seigneur « son Dieu, dont la puissance est invincible. »

Pour imprimer dans les esprits l'unité de Dieu, et la parfaite uniformité qu'il demandait dans son culte, Moïse répète souvent^ que dans la terre promise ce Dieu unique choisirait un lieu dans lequel seul se feraient les fêtes, les sacrifices, et tout le service public. En attendant ce lieu désiré, durant que le peuple errait dans le désert. Moïse construisit le Tabernacle, temple portatif, où les enfants d'Israël présentaient leurs vœux au Dieu qui avait fait le ciel et la terre , et qui ne dédaignait pas de voyager, pour ainsi dire, avec eux, et de les conduire.

Sur ce principe de religion, sur ce fondement sacré , était bâtie toute la loi; loi sainte , juste , bienfaisante, honnête, sage, prévoyante et simple, qui liait la so-

' Num., XXIII, 21, 22,23. — ^Deut., xii, xiv, xv, xvi, xvii,etc.

ciétô des hommes entre eux par la sainte société de rhomme avec Dieu .

A ces saintes institutions il ajouta des cérémonies majestueuses^ des fêtes qui rappelaient la mémoire des miracles par lesquels le peuple d'Israël avait été délivré; et^ ce qu'aucun autre législateur n'avait osé faire, des assurances précises que tout leur réussirait tant qu'ils vivraient soumis à la loi; au lieu que leur désobéissance serait suivie d'une manifeste et inévitable vengeance \ Il fallait être assuré de Dieu pour donner ce fondement à ses lois; et l'événement a justifié que Moïse n'avait pas parlé de lui-même.

Quant à ce grand nombre d'observances dont il a chargé les Hébreux, encore que maintenant elles nous paraissent superflues, elles étaient alors nécessaires pour séparer le peuple de Dieu des autres peuples, et servaient comme de barrière à l'idolâtrie, de peur qu'elle n'entrvaînàt ce peuple choisi avec tous les autres.

Pour maintenir la religion et toutes les traditions du peuple de Dieu, parmi les douze tribus une tribu est choisie , à laquelle Dieu donne en partage , avec les dîmes et les oblations, le soin des choses sacrées. Lévi et ses enfants sont eux-mêmes consacrés à Dieu comme la dime de tout le peuple. Dans Lévi, Aaron est choisi pour être souverain pontife, et le sacerdoce est rendu héréditaire dans sa famille.

Ainsi les autels ont leurs ministres, la loi a ses défenseurs particuliers ; et la suite du peuple de Dieu est jusftfiée par la succession de ses pontifes, qui va sans interruption depuis Aaron , le premier de tous.

Mais ce qu'il y avait de plus beau dans cette loi, c'est qu'elle préparait la voie à une loi plus auguste,

* Deut., xxvïi, XXVIII, etc.

moins chargée de cérémonies, et plus féconde en vertus.

Moïse, pour tenir le peuple dans l'attente de cette loi. leur confirme la venue de ce grand prophète qui devait sortir d'Abraham, d'Isaac, et de Jacob. « Dieu, dit-il ^, « vous suscitera , du milieu de votre nation et du nomce bre de vos frères, un prophète semblable à moi : écou- (( tez-le. » Ce prophète semblable à Moïse, législateur comme lui, qui peut-il être, sinon le Messie, dont la doctrine devait un jour régler et sanctifier tout Funivers?

Le Christ'' devait être le premier qui formerait un peuple nouveau, et à qui il dit aussi : « Je vous donne « un nouveau commandement'; » et encore : « Si vous « m'aimez, gardez mes commandements*; » et encore plus expressément : « Il a été dit aux anciens : Vous ne « tuerez pas ; et moi je vous dis'' ; » et le reste , de même style et de même force.

Le voilà donc ce nouveau prophète, semblable à Moïse, et auteur d'une loi nouvelle, dont Moïse dit aussi, en nous annonçant sa venue : « Écoutez-le ^^ ; » et c'est pour accomplir cette promesse, que Dieu, envoyant son Fils, fait lui-même retentir d'en haut comme un tonnerre cette voix divine : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, dans le- « quel j'ai mis ma complaisance : écoutez-le"^. »

C'était le même prophète et le même Christ que Moïse avait figuré dans le serpent d'airain qu'il érigea dans le désert. La morsure de l'ancien serpent, qui avait ré-

' Deut., XVIII, 15, 18.

* Var. Le Christ, etc., jusque page 214, ligne 16, peuple, etc. Addition, nouvelle. Dans les éditions antérieures à celle de 1819, Valinéa commence ainsi : Jusqu'à lui il ne devait point s'élever en tout Israël un prophète semblable à Moïse, à qui Dieu parlât face à face, et qui donnât des lois à son peuple. Aussi , jusqu'aux temps du Messie, le peuple, etc.

^ Joan., xiii, 34. — ^ Ibid., xiv, i.). — ^ Matth., v, 21 et seq. — ^ Deut, xvni , 15. — ' Matth., xvii, 5 ; Marc, ix, 6; Luc, ix, 35; H Pelr., i, 17.

pandu dans tout le genre humain le venin dont nous périssons tous ^ devait être guérie en le regardant^ c'està-dire en croyant en lui^ comme il l'explique lui-même. Mais pourquoi rappeler ici le serpent d'airain seulement? Toute la loi de Moïse ^ tous ses sacrifices^ le souverain pontife qu'il établit avec tant de mystérieuses cérémonies, son entrée dans le sanctuaire, en un mot tous les sacrés rites de la religion judaïque, où tout était purifié par le sang, l'agneau même qu'on immolait à la solennité principale, c'est-à-dire à celle de Pâques, en mémoire de la délivrance du peuple ; tout cela ne signifiait autre chose que le Christ sauveur par son sang de tout le peuple de Dieu.

Jusqu'à ce qu'il fût venu. Moïse devait être lu dans toutes les assemblées comme l'unique législateur. Aussi voyons-nous, jusqu'à sa venue, que le peuple, dans tous les temps et dans toutes les difficultés , ne se fonde que sur Moïse. Comme Rome révérait les lois de Romulus, de Numa, et des douze Tables ; comme Athènes recourait à celles de Solon ; comme Lacédémone conservait et respectait celles de Lycurgue, le peuple hébreu alléguait sans cesse celles de Moïse. Au reste, le législateur y avait si bien réglé toutes choses, que jamais on n'a eu besoin d'y rien changer. C'est pourquoi le corps du droit judaïque n'est pas un recueil de diverses lois faites dans des temps et dans des occasions différentes. Moïse, éclairé de l'esprit de Dieu, avait tout prévu. On ne voit point d'ordonnances ni de David, ni de Salomon, ni de Josaphat, ou d'Ézéchias, quoique tous très-zélés pour la justice. Les bons princes n'avaient qu'à faire observer la loi de Moïse , et se contentaient d'en recommander l'observance à leurs sucesseurs^ Y ajouter ou en retrancher un

» 111 Reg., II , etc.

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seul article ^, était un attentat que le peuple eût regardé avec horreur. On avait besoin delà loi à chaque moment pour régler non-seulement les fêtes , les sacrifices , les cérémonies , mais encore toutes les autres actions publiques et particulières^ les jugements^ les contrats^ les mariages, les successions, les funérailles, la forme même des habits , et en général tout ce qui regarde les mœurs. 11 n'y avait point d'autre livre où on étudiât les préceptes de la bonne vie. Il fallait le feuilleter et le méditer nuit et jour, en recueillir des sentences, les avoir toujours devant les yeux. C'était là que les enfants apprenaient à lire. La seule règle d'éducation qui était donnée à leurs parents était de leur apprendre, de leur inculquer, de leur faire observer cette sainte loi, qui seule pouvait les rendre sages dès l'enfance. Ainsi elle devait être entre les mains de tout le monde. Outre la lecture assidue que chacun en devait faire en particulier, on en faisait tous les sept ans, dans l'année solennelle de la rémission et du repos, une lecture publique, et comme une nouvelle publication , àlafètedesTabernacles% où tout le peuple était assemblé durant huit jours. Moïse fit déposer auprès de l'Arche l'original '^ de la loi * : mais, de peur que, dans la suite des temps, elle ne fût altérée par la malice ou par la négligence des hommes , outre les copies qui couraient parmi le peuple, on en faisait des exemplaires authentiques, qui, soigneusement revus et gardés par les prêtres et les lévites, tenaient lieu d'originaux. Les rois (car Moïse avait bien prévu que ce peuple voudrait enfin avoir des rois comme tous les autres), les rois, dis-je, étaient obligés, par une loi

' Deut., IV, 2 ; xu, 32 , etc. — ^ Ibid., xxxi , 10 ; II Esd., viii ,17,18. ' Var. Édition de 1681 : L'original du Deutéronome : c'était un abrégé de toute la loi.

^ Deut., XXXI, 26.

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