‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 3)Chapitre 44 sur 74 · C DISCOURS · texte numérisé non relu

C DISCOURS

mortelle, et c'est le fruit de la foi que nous avons pour les mystères.

Ce Dieu-homme, cette vérité et cette sagesse incarnée, qui nous fait croire de si grandes choses sur sa seule autorité, nous en promet dans Téternité la claire et bienheureuse vision, comme la récompense certaine de notre foi.

De cette sorte, la mission de Jésus-Christ est relevée infiniment au-dessus de celle de Moïse.

Moïse était envoyé pour réveiller par des récompenses temporelles les hommes sensuels et abrutis. Puisqu'ils étaient devenus tout corps et tout chair, il les fallait d'abord prendre par les sens, leur inculquer par ce moyen la connaissance de Dieu etl'horreur de l'idolâtrie, à laquelle le genre humain avait une inclination si prodigieuse.

Tel était le ministère de Moïse : il était réservé à Jésus- Christ d'inspirer à Thomme des pensées plus hautes, et de lui faire connaître dans une pleine évidence la^ dignité, l'immortalité, et la félicité éternelle de son âme.

Durant les temps d'ignorance, c'est-à-dire durant les temps qui ont précédé Jésus-Christ, ce que Tâme connaissait de sa dignité et de son immortalité l'induisait le plus souvent à erreur. Le culte des hommes morts faisait presque tout le fond de l'idolâtrie : presque tous les hommes sacrifiaient aux mânes, c'est-à-dire aux âmes des morts. De si anciennes erreurs nous font voir à la vérité combien était ancienne la croyance de l'immortalité de l'âme, et nous montrent qu'elle doit être rangée parmi les premières traditions du genre humain. Mais l'homme, qui gâtait tout, en avait étrangement abusé, puisqu'elle le portait à sacrifier aux morts. On allait même jusqu'à cet excès, de leur sacrifier des

hommes vivants : on tuait leurs esclaves et même leurs femmes, pour les aller servir dans l'autre monde. Les Gaulois le pratiquaient avec beaucoup d'autres peuples*; et les Indiens, marqués par les auteurs païens parmi les premiers défenseurs de l'immortalité del'àme, ont aussi été les premiers à introduire sur la terre, sous prétexte de religion, ces meurtres abominables. Les mêmes Indiens se tuaient eux-mêmes, pour avancer la félicité de la vie future ; et ce déplorable aveuglement dure encore aujourd'hui parmi ces peuples : tant il est dangereux d'enseigner la vérité dans un autre ordre que celui que Dieu a suivi , et d'expliquer clairement à l'homme tout ce qu'il est, avant qu'il ait connu Dieu parfaitement.

C'était faute de connaître Dieu que la plupart des philosophes n'ont pu croire l'âme immortelle sans la croire une portion de la Divinité , une D ivinité elle-même, un Être éternel, incréé aussi bien qu'incorruptible, et qui n'avait non plus de commencement que de lin. Que dirai -je de ceux qui croyaient la transmigration des âmes; qui les faisaient rouler des cieux à la terre, et puis de la terre aux cieux; des animaux dansles hommes, et des hommes dans les animaux; de la félicité à la misère, et de la misère à la félicité, sans que ces révolutions eussent jamais ni de terme ni d'ordre certain? Combien était obscurcie la justice, la providence, la bonté divine , parmi tant d'erreurs ! Et qu'il était nécessaire de connaître Dieu et les règles de sa sagesse , avant que de connaître l'âme et sa nature immortelle !

C'est pourquoi la loi de Moïse ne donnait à l'homme qu'une première notion de la nature de l'âme et de sa félicité. Nous avons vu l'âme, au commencement, faite

* Caes., (le Bell. Gall., lib. vi, cap. 18.

par la puissance de Dieu aussi bien que les autres créatures; mais avec ce caractère particulier, qu'elle était faite à son image et par son souffle, afm qu'elle entendit à qui elle tient par son fond, et qu'elle ne se crut jamais de même nature que les corps, ni formée de leur concours. Mais les suites de cette doctrine, et les merveilles de la vie future, ne furent pas alors universellement développées; et c'était au jour du Messie que cette grande lumière devait paraître à découvert.

Dieu en avait répandu quelques étincelles dans les anciennes Écritures. Salomon avait dit que, « comme le c< corps retourne à la terre d'où il est sorti, l'esprit re- « tourne à Dieu qui l'a donné \ » Les patriarches et les prophètes ont vécu dans cette espérance ; et Daniel avait prédit qu'il viendrait un temps « où ceux qui dorment c( dans la poussière s'éveilleraient, les uns pour la vie (( éternelle , et les autres pour une éternelle confusion, « afin de voir toujours*. » Mais, en même temps que ces choses lui sont révélées, il lui est ordonné de « sceller le livre, et de le tenir fermé jusqu'au temps « ordonné de Dieu'; » afin de nous faire entendre que la pleine découverte de ces vérités était d'une autre saison et d'un autre siècle.

Encore donc que les Juifs eussent dans leurs Écritures quelques promesses des félicités éternelles, et que vers les temps du Messie, où elles devaient être déclarées, ils en parlassent beaucoup davantage, comme il parait par les Uwes de la Sagesse et des Machabées : toutefois cette vérité faisait si peu un dogme formel et universel* de l'ancien peuple, que les Sadducéens, sans la reconnaître , non-seulement étaient admis dans la Syna-

^ EccL, XII, 7. — ' Dan., xii, 2, 3. — ^ Ibid., 4. ^ Var, Édition de 1681 : do.2;me universel.

gogue, mais encore élevés au sacerdoce. C'est un des caractères du peuple nouveau, de poser pour fondement de la religion la foi de la vie future ; et ce devait être le fruit de la venue du Messie.

C'est pourquoi, non content de nous avoir dit qu'une vie éternellement bienheureuse était réservée aux enfants de Dieu, il nous a dit en quoi elle consistait. La vie bienheureuse est d'être avec lui dans la gloire de Dieu son Père; la vie bienheureuse est de voir la gloire qu'il a dans le sein du Père dès l'origine du monde : la vie bienheureuse est que Jésus-Christ soit en nous comme dans ses membres, et que l'amour éternel que le Père a pour son Fils s' étendant sur nous, il nous comble des mêmes dons : la vie bienheureuse, en un mot, est de connaître le seul vrai Dieu , et Jésus-Christ qu'il a envoyé * ; mais le connaître de cette manière qui s'appelle la claire vue. la vue face à face ^ et à découvert , la vue qui réforme en nous et y achève l'image de Dieu , selon ce que dit saint Jean ^ , que « nous lui « serons semblables, parce que nous le verrons tel qu'il (( est. »

Cette vue sera suivie d'un amour immense, d'une joie inexplicable, et d'un triomphe sans fin. Un Alléluia éternel, et un Amen éternel, dont on entend retentir la céleste Jérusalem 4, font voir toutes les misères bannies et tous les désirs satisfaits; il n'y a plus qu'à louer la bonté divine.

Avec de si nouvelles récompenses, il fallait que Jésus- Christ proposât aussi de nouvelles idées de vertu, des pratiques plus parfaites et plus épurées. La fin de la religion , l'âme des vertus et l'abrégé de la loi , c'est la

' Joan., XVII. — > I Cor., xin, 9, 12. — ^ I Joan., m, 2. — * Apoc, vil, 12; XIX, 1, 2, 3, 4, 5, 6.

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charité. Mais , jusqu'à Jésus-Christ^ on peut dire que la perfection et les effets de cette vertu n'étaient pas entièrement connus. C'est Jésus-Christ proprement qui nous apprend à nous contenter de Dieu seul. Pour établir le règne de la charité,. et nous en découvrir tous les devoirs, il nous propose Tamour de Dieu, jusqu'à nous haïr nous-mêmes, et persécuter sans relâche le principe de corruption que nous avons tous dans le cœur. Il nous propose Tamour du prochain , jusqu'à étendre sur tous les hommes cette inclination bienfaisante, sans en excepter nos persécuteurs ; il nous propose la modération des désirs sensuels , j usqu'à retrancher tout à fait nos propres membres, c'est-à-dire ce qui tient le plus vivement et le plus intimement à notre cœur; il nous propose la soumission aux ordres de Dieu, jusqu'à nous réjouir des souffrances qu'il nous envoie; il nous propose l'humilité , jusqu'à aimer les opprobres pour la gloire de Dieu, et à croire que nulle injure ne nous peut mettre si bas devant les hommes , que nous ne soyons encore plus bas devant Dieu par nos péchés. Sur ce fondement de la charité, il perfectionne tous les états de la vie humaine. C'est par là que le mariage est réduit à sa forme primitive : l'amour conjugal n'est plus partagé; une si sainte société n'a plus de fm que celle de la vie ; et les enfants ne voient plus chasser leur mère pour mettre à sa place une marâtre. Le célibat est montré comme une imitation de la vie des anges, uniquement occupée de Dieu et des chastes délices de son amour. Les supérieurs apprennent qu'ils sont serviteurs des autres, et dévoués à leur bien ; les inférieurs reconnaissent l'ordre de Dieu dans les puissances légitimes, lors même qu'elles abusent de leur autorité : cette pensée adoucit les peines de la sujétion, et, sous des maîtres fâcheux, l'obéissance n'est plus fâcheuse au vrai chrétien.

A ces préceptes, il joint des conseils de perfection éminente : renoncer à tout plaisir ; vivre dans le corps comme si on était sans corps; quitter tout; donner tout aux pauvres, pour ne posséder que Dieu seul; vivre de peu, et presque de rien , et attendre ce peu de la Providence divine.

Mais la loi la plus propre à TÉvangile est celle de poi'ter sa croix. La croix est la vraie épreuve de la foi , le vrai fondement de l'espérance , le parfait épuremenl de la charité; en un mot, le chemin du ciel. Jésus-Christ est mort à la croix; il a porté sa croix toute sa vie ; c'est à la croix qu'il veut qu'on le suive, et il met la vie éternelle à ce prix. Le premier à qui il promet en particulier le repos du siècle futur, est un compagnon de sa croix : c( Tu seras, lui dit-il^ , aujourd'hui avec moi en paradis. » Aussitôt qu'il fut à la croix, le voile qui couvrait le sanctuaire fut déchiré de haut en bas , et le ciel fut ouvert aux âmes saintes. C'est au sortir de la croix, et des horreui-s de son supplice, qu'il parut à ses apôtres, glorieux et vainqueur de Ja mort, afin qu'ils comprissent que c'est par la croix qu'il devait entrer dans sa gloire , et qu'il ne montrait point d'autre voie à ses enfants.

Ainsi fut donnée au monde, en la personne de Jésus-Christ, l'image d'une vertu accomplie, qui n'a rien et n'attend rien sur la terre; que les hommes ne récompensent que par de continuelles persécutions; qui ne cesse de leur faire du bien , et à qui ses propres bienfaits attirent le dernier supplice. Jésus-Christ meurt sans trouver ni reconnaissance dans ceux qu'il oblige , ni fidélité dans ses amis, ni équité dans ses juges. Son innocence, quoique reconnue, ne le sauve pas; son

^ Luc, XXIII, 43.

Père même, en qui seul il avait mis son espérance, retire toutes les marques de sa protection : le juste est livré à ses ennemis, et il meurt abandonné de Dieu et des hommes.

Mais il fallait faire voir à Thomme de }3ien que dans les plus grandes extrémités il n'a besoin ni d aucune consolation humaine, ni même d'aucune marque sensible du secours divin; qu'il aime seulement, et qu'il se confie, assuré que Dieu pense à lui sans lui en donner aucune marque , et qu'une éternelle félicité lui est réservée.

Le plus sage des philosophes, en cherchant l'idée de la vertu, a trouvé que comme de tous les méchants celuilà serait le plus méchant qui saurait si bien couvrir sa malice, qu'il passât pour homme de bien, et jouit par ce moyen de tout le crédit que peut donner la vertu : ainsi le plus vertueux devait être sans difficulté celui à qui sa vertu attire par sa perfection la jalousie de tous les hommes, en sorte qu'il n'ait pour lui que sa conscience, et qu'il se voie exposé à toute sorte d'injures, jusqu'à être mis sur la croix, sans que sa vertu lui puisse donner ce faible secours de l'exempter d'un tel supplice*. Ne semble-t-il pas que Dieu n'ait mis cette merveilleuse idée de vertu dans l'esprit d'un philosophe , que pour la rendre effective en la personne de son Fils , et faire voir que le juste a une autre gloire, un autre repos, enfin un autre bonheur, que celui qu'on peut avoir sur la terre?

Établir cette vérité , et la montrer accomplie si visiblement en soi-même aux dépens de sa propre vie, c'était le plus grand ouvrage que pût faire un homme; et Dieu l'a trouvé si grand, qu'il l'a réservé à ce Messie

' Socr , apud Plat., de Rep., lib. ii.

tant promis, à cet homme qu'il a fait la même personne avec son Fils unique.

En effet, que pouvait-on réserver de plus grand à un Dieu venant sur la terre? et qu'y pouvait-il faire de plus digne de lui , que d'y montrer la vertu dans toute sa pureté, et le bonheur éternel où la conduisent les maux les plus extrêmes?

Mais si nous venons à considérer ce qu'il y a de plus haut et de plus intime dans le mystère de la croix, quel esprit humain le pourra comprendre? Là nous sont montrées des vertus que le seul homme-Dieu pouvait pratiquer. Quel autre pouvait comme lui se mettre à la place de toutes les victimes anciennes , les abolir en leur substituant une victime d'une dignité et d'un mérite infini , et faire que désormais il n'y eût plus que lui seul à offrir à Dieu? Tel est l'acte de religion que Jésus- Christ exerce à la croix. Le Père éternel pouvait-il trouver, ou parmi les anges ou parmi leshommes, une obéissance égale à celle que lui rend son Fils bien-aimé, lorsque rien ne lui pouvant arracher la vie, il la donna volontairement pour lui complaire? Que dirai-je de la parfaite union de tous ses désirs avec la divine volonté, et de l'amour par lequel il se tient uni à Dieu qui était en luif se réconciliant le monde ^ ? Dans cette union incompréhensible, il embrasse tout le genre humain ; il pacifie le ciel et la terre ; il se plonge avec une ardeur immense dans ce déluge de sang où il devait être baptisé avec tous les siens, et fait sortir de ses plaies le feu de Tamour divin qui devait embraser toute la terre^. Mais voici ce qui passe toute intelligence : la justice pratiquée par ce Dieu-homme, qui se laisse condamner par le monde, afin que le monde demeure éternellement con-

* II Cor., V. 19. — ' Luc, XH, 49, 50.

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damné par Ténorme iniquité de ce jugement, ce jVJain- « tenant le monde est jugé, et le prince de ce monde « va être chassé, » comme le prononce Jésus-Christ luimême ^ L'enfer, qui avait subjugué le monde, le va perdre : en attaquant l'innocent , il sera contraint de lâcher les coupables qu'il tenait captifs ; la malheureuse obligation par laquelle nous étions livrés aux anges rebelles est anéantie ; Jésus-Christ l'a attachée à sa croix^^ , pour y être effacée de son sang : l'enfer dépouillé gémit; la croix est un lieu de triomphe à notre Sauveur, et les puissances ennemies suivent en tremblant le char du vainqueur. Mais un plus grand triomphe parait à nos yeux : la justice divine est elle-même vaincue; le pécheur, qui lui était du comme sa victime, est arraché de ses mains. Il a trouvé une caution capable de payer pour lui un prix infinu Jésus-Christ s'unit éternellement les élus poar qui il se donne; ils sont ses membres et son corps ; le Père éternel ne les peut plus regarder qu'en leur chef : ainsi il étend sur eux l'amour infini qu'il a pour son Fils. C'est son Fils lui-même qui le lui demande ; il ne veut pas être séparé des hommes qu'il a rachetés : ce 0 mon Père, je veux, dit-il% qu'ils soient (( avec moi : » ils seront remplis de mon esprit; ils jouiront de ma gloire ; ils partageront avec moi jusqu'à mon trône*.

Après un si grand bienfait, il n'y a plus que des cris de joie qui puissent exprimer nos reconnaissances. « 0 merveille, s'écrie un grand philosophe et un grand « martyr*! ô échange incompréhensible, et surprenant c( artifice de la sagesse divine ! » Un seul est frappé, et tous sont délivrés. Dieu frappe son Fils innocent pour

' Joan., XII, 31 . — ^ Coloss., ii, 13, t4, 15. — ^ Joan., xvii, 24, 25, 26. — 4 Apoc, m, 21. — * Justin., Epist. ad. Diognet., n. 9, p. 238, éd. Bened.

l'amour des hommes coupables, et pardonne aux hommes coupables pour Tamour de son Fils innocent. « Le juste (( paye ce qu'il ne doit pas, et acquitte les pécheurs de (( ce qu'ils doivent; car qu'est-ce qui pouvait mieux a couvrir nos péchés que sa justice? Gomment pouce vait être mieux expiée la rébellion des serviteurs, « que par l'obéissance du Fils? L'iniquité de plusieurs « est cachée dans un seul juste, et la justice d'un seul ce fait que plusieurs sont justifiés. » A quoi donc ne devons-nous pas prétendre? « Celui qui nous a aimés, « étant pécheurs, jusqu'à donner sa vie pour nous, que « nous refusera- t-il après qu'il nous a réconciliés et jusce tifiés par son sang*? » Tout est à nous par Jésus-Christ, la grâce, la sainteté, la vie, la gloire, la béatitude; le royaume du Fils de Dieu est notre héritage; il n'y a rien au-dessus de nous, pourvu seulement que nous ne nous ravilissions pas nous-mêmes.

Pendant que Jésus-Christ comble nos désirs et surpasse nos espérances, il consomme l'œuvre de Dieu commencée sous les patriarches et dans la loi de Moïse.

Alors Dieu voulait se faire connaître par des expériences sensibles : il se montrait magnifique en promesses temporelles , bon en comblant ses enfants des biens qui flattent les sens, puissant en les délivrant des mains de leurs ennemis, fidèle en les amenant dans la terre promise à leurs pères, juste par les récompenses et les châtiments qu'il leur envoyait manifestement selon leurs œuvres.

Toutes ces merveilles préparaient les voies aux vérités que Jésus-Christ venait enseigner. Si Dieu est bon jusqu'il nous donner ce que demandent nos sens , corn-" bien plutôt nous donnera-t-il ce que demande notre

' Rom., V, G, 7, 8, 9, 10.

esprit, fait à son image? S'il est si tendre et si bienfaisant envers ses enfants^ renfermera-t-il son amour et ses libéralités dans ce peu d'années qui composent notre vie? Ne donnera-t-il à ceux qu'il aime qu'une ombre de félicité, et qu'une terre fertile en grains et en huile? N'y aura-t-il point un pays où il répande avec abondance les biens véritables ?

Il y en aura un sans doute, et Jésus-Christ nous le vient montrer. Car enfin le Tout-Puissant n'aurait fait que des ouvrages peu dignes de lui, si toute sa magnificence ne se terminait qu'à des grandeurs exposées à nos sens infirmes. Tout ce qui n'est pas éternel ne répond ni à la majesté d'un Dieu éternel, ni aux espérances de l'homme, à qui il a fait connaître son éternité; et cette immuable fidélité qu'il garde à ses serviteurs n'aura jamais un objet qui lui soit proportionné, jusqu'à ce qu'elle s'étende à quelque chose d'immortel et de permanent.

Il fallait donc qu'à la fin Jésus-Christ nous ouvrit les cieux, pour y découvrir à notre foi cette cité permanente où nous devons être recueillis après cette vie^ Il nous fait voir que si Dieu prend pour son titre éternel le nom de Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, c'est à cause que ces saints hommes sont toujours vivants devant lui. Dieu n*est pas le Dieu des morts ^ : il n'est pas digne de lui de ne faire, comme les hommes, qu'accompagner ses amis jusqu'au tombeau, sans leur laisser au delà aucune espérance; et ce lui serait une honte de se dire avec tant de force le Dieu d'Abraham, s'il n'avait fondé dans le ciel une cité éternelle , où Abraham et ses enfants pussent vivre heureux.

C'est ainsi que les vérités de la vie future nous sont

' Hebr., xi, 8, 9, lo, 13, 14, 15, 16. — ' Matth., xxii, 32; Luc, xx,

SUR L'HISTOIRE UiMVERSELL'r.. 297

développées par Jésus-Christ. Il nous les montre^ même dans la loi. La vraie terre promise, c'est le royaume céleste. C'est après cette bienheureuse patrie que soupiraient Abraham, Isaacet Jacob* : la Palestine ne méritait pas de terminer tous leurs vœux, ni d'être le seul objet d'une si longue attente de nos pères.

L'Egypte d'où il faut sortir, le désert où il faut passer, la Babylone dont il faut rompre les prisons pour entrer ou pour retourner à notre patrie, c'est le monde avec ses plaisirs et ses vanités : c'est là que nous sommes vraiment captifs et errants, séduits par le péché et ses convoitises; il nous faut secouer ce joug, pour trouver dans Jérusalem et dans la cité de notre Dieu la liberté véritable , et un sanctuaire non fait de main d'homme * , où la gloire du Dieu d'Israël nous apparaisse.

Par cette doctrine de Jésus-Christ, le secret de Dieu nous est découvert; la loi est toute spirituelle, ses promesses nous introduisent à celles de l'Évangile, et y servent de fondement. Une même lumière nous parait partout ; elle se lève sous les patriarches : sous Moïse et sous les prophètes, elle s'accroît : Jésus-Christ, plus grand que les patriarches, plus autorisé que Moïse, plus éclairé que tous les prophètes, nous la montre dans sa plénitude.

A ce Christ, à cet homme-Dieu, à cet homme qui tient sur la terre, comme parle saint Augustin, la place de la vérité, et la fait voir personnellement résidente au milieu de nous; à lui, dis-je, était réservé de nous montrer toute vérité, c'est-à-dire celle des mystères, celle des vertus, et celle des récompenses que Dieu a destinées à ceux qu'il aime.

C'était de telles grandeurs que les Juifs devaient cher-

• Hebr., xi, 14, 15, 16. — =* II Cor., v, i.

cher en leur Messie. 11 n'y a rien de si grand que de porter en soi-même et de découvrir aux hommes la vérité tout entière, qui les nourrit, qui les dirige, et qui épure leurs yeux jusqu'à les rendre capables de voir Dieu.

Dans le temps que la vérité devait être montrée aux hommes avec cette plénitude, il était aussi ordonné qu elle serait annoncée par toute la terre et dans tous les temps. Dieu n'a donné à Moïse qu'un seul peuple, et un temps déterminé : tous les siècles et tous les peuples du monde sont donnés à Jésus-Christ : il a ses élus partout, et son Église, répandue dans tout Tunivers, ne cessera jamais de les enfanter. « Allez, dit-iP , enseignez G toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et (( du Fils, et du Saint-Esprit, et leur apprenant à garder « tout ce que je vous ai commandé : et voilà, je suis avec « vous tous les jours^ jusqu'à la fin des siècles. »

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