Les stoïciens
compagne qu'il lui veut donner. Tous les hommes naissent d'un seul mariage, afin d'être à jamais, quelque dispersés et multipliés qu'ils soient, une seule et même famille.
Nos premiers parents ainsi formés sont mis dans ce jardin délicieux qui s'appelle le Paradis : Dieu se devait à luimême de rendre son image heureuse.
11 donne un précepte à l'homme pour lui faire sentir qu'il a un maître ; un précepte attaché à une chose sensible, parce que l'homme était fait avec des sens; un précepte aisé, parce qu'il voulait lui rendre la vie commode tant qu'elle serait innocente.
L'homme ne garde pas un commandement d'une si facile observance : il écoute l'esprit tentateur et il s'écoute luimême, au lieu d'écouter Dieu uniquement ; sa perte est inévitable, mais il la faut considérer dans son origine aussi bien que dans ses suites.
Dieu avait fait au commencement ses anges, esprits purs et séparés de toute matière. Lui qui ne fait rien que de bon les avait tous créés dans la sainteté, et ils pouvaient assurer leur félicité en se donnant volontairement à leur créateur. Mais tout ce qui est tiré du néant est défectueux. Une partie de ces anges se laissa séduire à l'amour-propre. Malheur à la créature qui se plaît en elle-même, et non pas en Dieu, elle perd en un moment tous ses dons. Étrange effet du péché ! ces esprits lumineux devinrent esprits de ténèbres : ils n'eurent plus de lumières qui ne se tournassent en ruses malicieuses. Une maligne envie prit en eux la place de la charité ; leur grandeur naturelle ne fut plus qu'orgueil ; leur félicité fut changée en la triste consolation de se faire des compagnons dans leur misère, et leurs bienheureux exercices au misérable emploi de tenter les hommes. Le plus parfait de tous, qui avait aussi été le plus superbe, se trouva le plus malfaisant, comme le plus malheureux. L'homme que Dieu avait mis un peu au-dessous des anges', en l'unissant à un corps, devint à un esprit si parfait un objet de jalousie : il voulut l'entraîner dans sa rébellion, pour ensuite l'envelopper dans sa perte. Écoutons comme il lui parle et pénétrons le fond de ses artifices. Il s'adresse à Eve, comme à la plus faible; mais, "en la personne d'Eve il parle à son mari aussi bien qu'à elle : « Pourquoi Dieu vous a-t-il fait
i . Psal., vni.
cette défense * » ? S'il vous a fait raisonnables, vous devez savoir la raison de tout: ce fruit n'est pas un poison; « vous n'en mourrez pas^ ». Voilà par où commence l'esprit de révolte. On raisonne sur le précepte, et l'obéissance est mise en doute. « Vous serez comme des dieux^ », libres et indépendants, heureux en vous-mêmes, sages par vous-mêmes; « vous saurez le bien et le mal ; rien ne vous sera impénétrable ». C'est par ces motifs que l'esprit s'élève contre l'ordre du Créateur, et au-dessus de la règle. Eve, à demigagnée, regarda le fruit dont la beauté promettait « un goût excellent* ». Voyant que Dieu avait uni en l'homme l'esprit et le corps, elle crut qu'en faveur de l'homme il pourrait bien encore avoir attaché aux plantes des vertus surnaturelles et des dons intellectuels aux objets sensibles. Après avoir mangé de ce beau fruit, elle en présenta elle-même à son mari. Le voilà dangereusement attaqué. L'exemple et la complaisance fortifient la tentation : il entre dans les sentiments du tentateur si bien secondé ; une trompeuse curiosité, une flatteuse pensée d'orgueil, le secret plaisir d'agir de soi-même et selon ses propres pensées, l'attire et l'aveugle : il veut faire une dangereuse épreuve de sa liberté, et il goûte avec le fruit défendu la pernicieuse douceur de contenter son esprit; les sens mêlent leur attrait à ce nouveau charme ; il les suit, il s'y soumet et il s'en fait le captif, lui qui en était le maître.
En même temps tout change pour lui. La terre ne lui rit plus comme auparavant ; il n'en aura plus rien que par un travail opiniâtre ; le ciel n'a plus cet air serein; les animaux, qui lui étaient tous, jusqu'aux plus odieux et aux plus farouches, un divertissement innocent, prennent pour lui des formes hideuses : Dieu, qui avait tout fait pour son bonheur, lui tourne en un moment tout en supplice. II se fait peine à lui-même, lui qui s'était tant aimé. La rébellion de ses sens lui fait remarquer en lui je ne sais quoi de honteux^. Ce n'est plus ce premier ouvrage du Créateur où tout était beau ;
■1. Gen., ni, 1.