‹ Discours sur l'histoire universelleChapitre 27 sur 55 · CHAPITRE XVL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVL

l*ro(ligieiix. aveuglement de l'idolâtrie avant la venue du JMessie.

Comme toutefois la conveision de la gentilité était une œuvre réservée au Messie, et le propre caractère de sa venue, l'erreur et l'impiété prévalaient partout. Les nations les plus éclairées et les plus sages, les Cfialdéens , les Égyptiens , les Phéniciens , les Grecs , les Romains , étaient les plus ignorants et les plus aveugles sur la rehgion : tant il est vrai qu'il y faut être élevé par une grâce particulière, et par une sagesse plus qu'humaine. Qui oserait raconter les cérémonies des dieux immortels, et leurs mystères impurs? Leurs amours, leurs cruautés, leurs jalousies, et tous leurs autres excès, étaient le sujet de leurs fêtes, de leurs sacrifices, des hymnes qu'on leur chantait, et des peintures que l'on consacrait dans l"eurs temples. Ainsi le crime était ado-

:>1^ HISTOIRE LMVEUSELLE.

ré, et reconnu nécessaire au culte des dieux. Le plus grave des philosophes défend de boire avec excès , si ce n'était dans les fêtes de Bacchus et à Thonneurde ce dieu *. Un autre, après avoir sévèrement blâmé toutes les images malhonnêtes, en excepte celles des dieux , qui voulaient cli'o honorés par ces infamies ^ On ne peut lire sans étonnemcnt les honneurs qu'il fallait rendre à Vénus, et les prostitutions qui étaient établies pour l'adorer \ La Grèce, toute polie et toute sage qu'elle était, avait reçu ces mystères abominables. Dans les affaires pressantes, les particuliers et les républiques vouaient à Vénus des courtisanes % et la Grèce ne rougissait pas d'attribuer son salut aux prières ([u'elles faisaient à leur déesse. Après la défaite de Xerxès et de ses formidables armées, on mit dans le temple un tableau où étaient représentés leuis vœux et leurs processions, avec cette inscription de Simonide, poète fameux : « Celles-ci » ont prié la déesse Vénus , qui , pour l'amour d'elles , a » sauvé la Grèce. »

S'il fallait adorer l'amour, ce devait être du moins l'amour honnête : mais il n'en était pas ainsi. Selon ( qui le pourrait croire, et qui attendrait d'un si grand nom une si grande infamie? ), Solon , dis-je, établit à Athènes le temple de Vénus la prostituée', ou de l'Amour impudique. Toute la Grèce était pleine de temples consacrés à ce dieu, et I amoui conjugal n'en avait pas un dans tout le pays.

Cependant ils détestaient l'adultère dans les hommes et dans les femmes : la société conjugale était sacrée parmi eux. Mais quand ils s'appliquaient à la religion, ils paraissaient comme possédés par un esprit étranger, et leur lumière naturelle les abandonnait.

La gravité romaine n'a pas traité la religion plus sérieu-

1 IMat., de l.og., lib. m. — - Arisl., l'olil.. lil). mi. L'i\[). 17.

•■ Bîuuch., M, 10, 12. f.l: Uorod., iib. i, c. l'K); Strnl».. lib. vm,

' \lbni.- I. Mil. -- ll'id.

somont , puisqu'elle consacrail à T honneur des dieux les impuretés du diéâlre et les sanglants spectacles des gladiateurs, c'est-à-dire, tout ce (ju'on pouvait imaginer de plus corrompu et de plus barbare.

Alais je ne sais si les folies lidicules qu'on mêlait dans la leligion n'étaient pas encore plus pernicieuses, puisqu'elles lui attiraient tant de mépris. Pouvait-on garder le respect (|ui est dû aux choses divines, au milieu des impertinences que contaient les fables, dont la représentation ou le souvenir faisaient une si grande partie du culte divin? Tout le service public n'était qu'une continuelle profanation, ou plulôt une dérision du nom de Dieu ; et il fallait bien qu'il y eût quelque puissance ennemie de ce nom sacré, qui, ayant entrepris de le ravilir, poussât les hommes à l'employer dans des choses si méprisables, et même à le prodiguer à des sujets si indignes.

Il est vrai que les philosophes avaient à la fin reconnu qu'il y avait un autre Dieu que ceux que le vulgaire adorait: mais ils n'osaient l'avouer. Au contraire, Socrate donnait pour maxime qu'il fallait que chacun suivît la religion de son pays ^ Platon, son disciple, qui voyait la Grèce et tous les pays du monde remplis d'un culte insensé et scandaleux, ne laisse pas de poser comme un fondement de sa république % « qu'il ne faut jamais rien changer dans la rehgion qu'on » trouve établie, et que c'est avoir perdu le sens qued'ypen- » ser.» Des philosophes si graves, et qui ont dit de si belles choses sur la nature divine, n'ont osé s'opposer à l'erreur publique, et ont désespéré de la pouvoir vaincre. Quand Socrate fut accusé de nier les dieux que le public adorait, il s'en défendit comme d'un crime '; et Platon^ en parlant du Dieu qui avait formé l'univers, dit qu'il est difficile de le trouver, et qu'il est défendu de le déclarer au peuple \ Il proteste de

* Xenoph.,Memor., lib. i. — ^ piat., de Lcg., lib. v.

" Apol., Socr., apud Plat, cl X('ii<>|.l), — ' Ep. n. ad Dioiiys.

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n'en parler jamais qu'en énigme, de peur d'exposer une si grande vérité à la moquerie.

Dans quel abîme était le genre humain , qui ne pouvait supporter la moindre idée du vrai Dieu? Athènes, la plus polie et la plus savante do toutes les villes grecques, prenait pour athées ceux qui parlaient dos choses intellectuelles ^ ; et c'est une des raisons qui avaient fait condamner Socrate. Si quelques philosophes osaient enseigner que les statues n'étaient pas des dieux comnie l'entendait le vulgaire, ils se voyaient contraints de s'en dédire ; encore après cela étaientils bannis comme des impies par sentence de l'aréopage '\ Toute la terre était possédée de la même erreur : la vérité n'y osait paraître. Le Dieu créateur du monde n'avait de temple ni de culte qu'en Jérusalem. Quand les Gentils y envoyaient leurs offrandes, ils ne faisaient autre honneur au Dieu d'Israël que de le joindre aux autres dieux. La seule Judée connaissait sa sainte et sévère jalousie, et savait que [)arlager la religion entie lui et les autres dieux était la détiuiie.

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