CHAPITRE XXII
Deux iiK-moiahles piédiclions do notre Sci|i;i!Our sont cxpliquL'CS , ot leur accomplissement est justifié par l'histoire.
Telles sont les prédictions qu'il a faites à tout le peuple. Celles qu'il fit en particulier à ses disciples méritent encore
Luc, xxm, 27. — - li»i(l., 28 ol scmj.
272 niSTOlUl': LMVEllSELLE.
plus d'attention. Elles sont comprises clans ce long et admirable discours où il joint ensemble la ruine de Jérusalem avec celle de l'univers *. Cette liaison n est pas sans mystère, et en voici le dessein.
Jérusalem, cité bienheureuse que le Seigneur avait choisie, tant qu'elle demeura dans l'alliance et dans la foi des promesses, fut la figure de l'Église, et la figure du ciel où Dieu se fait voir à ses enfants. C'est pourquoi nous voyons souvent les prophètes joindre, dans la suite du même discouis, ce qui regarde Jérusalem à ce qui regarde l'Église et à ce qui regarde la gloire céleste : c'est un des secrets des prophéties, et une des clefs qui en ouvrent rintelligence. Mais Jérusalem réprouvée, et ingrate envers son Sauveur, devait être l'image de l'enfer : ses perfides citoyens devaient représenter les damnés; et le jugement terrible que Jésus-Christ devait exercer sur eux était la figure de celui qu'il exercera sur tout l'univers, lorsqu'il viendra à la ih\ des siècles, en sa majesté, juger les vivants et les morts. C'est une coutume de l'Écriture, et un des moyens dont elle se sert pour imprimer les mystères dans les esprits, de mêler pour notre instruction la figure à la vérité. Ainsi notre Seigneur a mêlé l'histoire de Jérusalem désolée avec celle de la fin des siècles ; et c'est ce qui païaît dans le discours dont nous parlons.
Ne croyons pas toutefois que ces choses soient tellement confondues, que nous ne puissions disceiner ce qui ajipartient à l'une et à l'autre. Jésus-Christ les a distinguées par des caractères certains, que je pourrais aisément marquer, s'il en était question. Mais il me suffît de vous faire entendre ce qui legarde la désolation de Jérusalem et des Juifs.
Les apôtres (c'était encore au temps de la Passion), asseniblés autour de \cuv maîtie, lui montraient le temple et les bâtiments d'alentour ; ils en admiraient les |)ierres , l'oi-
' Alilll)., \\i\ ; Marc, xin; lue \\i.
LA sniK l)K LV lU^LKilON. 273
(lonnance, la beauté, la solidité; et il leur dit ' : « Voyez- » vous ces grands bâtiments? il n'y restera pas pierre sur » pierre. » Étonnés de cette parole, ils lui demandent le temps d'un événement si terrible; et lui, qui ne voulait pas qu'ils fussent surpris dans Jérusalem lorsqu'elle serait saccagée (car il voulait qu'il y eût dans le sac de cette ville une image de la dernière séparation des bons et des mauvais), commença à leur raconter tous les malheurs comme ils devaient arriver l'un après l'autre.
Premièrement, il leur marque « des pestes, des fammes, » et des tremblements de terre % » et les histoires font foi que jamais ces choses n'avaient été plus fréquentes ni plus remarquables qu'elles le furent durant ces temps. Il ajoute qu'il y aurait par tout l'univers « des troubles, des bruits de » guerre, des guerres sanglantes; que toutes les nations se « soulèveraient les unes contre les autres ', » et qu'on verrait toute la terre dans l'agitation. Pouvait-il mieux nous rejjrésenter les dernières années de Néron, lorsque tout l'empire romain, c'est-à-dire, tout l'univers, si paisible depuis la victoire d'iVuguste et sous la puissance des empereurs, commença à s'ébranler, et qu'on vit les Gaules, les Espagnes, tous les royaumes dont l'empire était composé, s'émouvoir tout à coup ; quatre enjpereurs s'élever presque en même temps contre Néron et les uns contre les autres ; les cohortes prétoriennes, les armées de Syrie, de Germanie, et toutes les autres qui étaient répandues en Orient et en Occident, s'entre-choquer, et traverser, sous la conduite de leurs empereurs, d'une extrémité du monde à l'autre, pour décider leur querelle par de sanglantes batailles? Voilà de grands maux, dit le Fils de Dieu • ; « mais ce ne sera pas encore la » fin. » Les Juifs southiront comme les autres dans cette
^ Milth., XXIV, 1, 2; Marc, xui , 1, 2; Luc, xxi , 5, 6. 2 MaUh., XXIV, 7: Marc, xni , 8; Luc, xxi, 11. •' Matlh., XXIV, fi, 7; Marc, xiii, 7; Luc, xxi, 9, tO. '• Mallli., XXIV, 0, 8; Marc, >:iii , 7, 8; Luc, xxi , 9.
'2lU ïllSTOmE UMVËRSKLLK.
commotion universelle du monde ; mais il leur viendra bientôt après des maux plus particuliers, « et ce ne sera ici tjue » le commencement de leurs douleurs. »
Il ajoute que son Eglise, toujours affligée depuis son premier établissement, verrait la persécution s'allumer contre elle plus violente que jamais durant ce temps \ Vous avez vu que Néron, dans ses dernières années, entreprit la perte des chrétiens, et fit mourir saint Pierre et saint Paul. Cette persécution , excitée par les jalousies et les violences des Juifs, avançait leur perte, mais elle n'en marquait pas encore le terme précis.
F.a venue des faux Christs et des faux prophètes semi)lait être un plus prochain acheminement à la dernière ruine : car la destinée ordinaire de ceux qui refusent de prêter l'oreille à la vérité est d'être entraînés à leur perte par des prophètes trompeurs. Jésus-Christ ne cache pas à ses apôtres que ce malheur arriverait aux Juifs. « 11 s'élèvera, dit-il ", » un grand nombre de faux prophètes qui séduiront beau- » coup de monde. » Et encore : « Donnez-vous de garde dos » faux Christs et des faux prophètes. »
Qu'on ne dise pas que c'était une chose aisée à deviner à qui connaissait l'humeur de la nation : car, au contraire , je vous ai fait voir que les Juifs, rebutés de ces séducteurs qui avaient si souvent causé leur ruine, et surtout dans le temps de Sédécias, s'en étaient tellement désabusés, qu'ils cessèrent de les écouter. Plus de cin(j cents ans se passèrent sans qu'il parut aucun fiiux piophète en Israël. Mais l'enfer, (jui les inspire , se réveilla à la venue de Jésus-Christ; et Dieu , qui tient en bride autant qu'il lui plaît les esprits trompeurs, \v[\v lâcha la main , afin d'envoyer dans le même temps ce supplice aux Juifs, et cette épreuve à ses fidèles. Jamais il ne parut tant de faux prophètes que dans les temps qui sui-
^ MnUlî., XXIV, 0; Marc, \in, 0; Liio., XM . 12.
2 Mattli., xviv, It, T.\, 24: Mure, mm. 2>, "i.i ; Ijir.. x\i. S.
L\ Smi": DK J.\ IIKÏICION. 275
virent la mort de notre Seigneur. Suitoiit vers le temps de la guerre judaïque, et sous le règne de Néron qui la commença, Josèplie nous fait voir une infinité de ces imposteurs * qui attiraient le peuple au désert par de vains prestiges et des secrets de magie, leur promettant une prompte et miraculeuse délivrance. C'est aussi pour cette raison que le désert est marqué dans les prédictions de notre Seigneur ^, comme un des lieux ou sei'aient cachés ces faux libérateurs que vous avez vus à la fin entraîner le peuple dans sa dernière ruine. Vous pouvez croire que le nom du Christ, sans lequel il n'y avait point de délivrance paifaite pour les Juifs, était mêlé dans ces promesses imaginai les ; et vous verrez dans la suite de quoi vous en convaincre.
La Judée ne fut pas la seule province exposée à ces illusions : elles furent communes dans tout l'empire. Il n'y a aucun temps où toutes les histoires nous fassent paraître un plus grand nombre de ces imposteurs qui se vantent de prédire l'avenir, et trompent les peuples par leurs pi'cstiges. Un Simon le Magicien , un Élymas, un Apollonius Tyaneus, un nombre infini d'autres enchanteurs, marqués dan«i les histoires saintes et profanes , s'élevèrent durant ce siècle , oii l'enfer semblait faire ses derniers eflbrts pour soulenir son empire ébranlé. C'est pourquoi Jésus-Christ remarque en ce temps, principalement parmi les Juifs, ce nombre prodigieux de faux prophètes. Qui considérera de près ses paroles verra qu'ils devaient se multiplier devant et après la ruine de Jérusalem , mais vers ces temps ; et que ce serait alors que la séduction, fortifiée par de faux miracles et par de fausses doctrines, serait tout ensemble si subtile et si puissante, que «les élus mômes, s'il était possible, y seraient » trompés '. »
Je ne dis pas qu'à la fin des siècles il ne doive encore ar-
* Joseph., Ant., lib. xx, c. 6, al. 8; de Bell. Jiicl., lib. n, c. ll>, .il. 13. 2 Matth., XXIV, 2fi. — ■• Ibid., 24; Marc, xni , 22.
276 HISTOTKK LMVKUSKLU:.
river quoique chose de semblable et de plus dangereux , puisque ménie nous venons de voir que ce qui se passe dans Jérusalem est la figure manifeste de ces derniers temps : mais il est certain que Jésus-Christ nous a donné cette séduction comme un des effets sensibles de la colère de Dieu sur les Juifs, et comme un des signes de leur perte. L'événement a justifié sa prophétie : tout est ici attesté par des témoignages irréprochables. Nous lisons la prédiction do leurs erreurs dans TÉvangile; nous en voyons l'accomplissement dans leurs histoires, et surtout dans celle de Josèphe.
Après que Jésus-Christ a prédit ces choses, dans le dessein qu'il avait de tirer les siens des malheurs donl Jérusalem était menacée, il vient aux signes prochains de la dernière désolation de cette ville.
Dieu ne donne pas toujours à ses élus de semblables marques. Dans ces terribles châtiments qui font sentir sa puissance à des nations entières, il frappe souvent le juste avec le coupable ; car il a de meilleurs moyens de les séparei" que ceux qui paraissent à nos sens. Les mêmes coups qui brisent la paille séparent le bon grain ; l'or s'épure dans \o même feu où la paille est consumée*, et, sous les mêmechâtiments par lesquels les méchants sont exterminés, les fidèles se puiifient. Mais dans la désolation de Jérusalem , afin que l'image du jugement dernier fiit plus expresse et la vengeance divine plus marquée sur les incrédules, il ne voulut pas que les Juifs qui avaient reçu TÉvangile fussent confondus avec les autres; et Jésus-Christ donna à ses disciples des signes certains auxquels ils pussent connaître quand il serait temps de sortir de cette ville réprouvée. Il se fonda , selon sa coutume, sur les anciennes prophéties, dont il élail l'interpivle aussi bien (pie la fin ; el . repassant sur l'endroil où la deriiièie ruine de Jérusalem fut montrée si clairement
* An^., (le Civit. Dri, lil). i. cnp, 8; toin, vu, col, 8.
\A SI riK I)K \A IIKLICION. m
i\ Daniel , il dit cos paroles ' : « Quand vous verrez l'abonr'- » ualion de la désolalion que Daniel a prophétisée, que celui » qui lit entende; quand vous la verrez établie dans le lieu » saint, » ou, comme il est porté dans saint Marc, «dans le » lieu où elle ne doit pas être, alors que ceux qui sont dans » la Judée s'enfuient dans les montagnes. » Saint Luc raconte la môme chose en d'autres termes^ : «Quand vous verrez w les armées entourer Jérusalem, sachez que sa désolation » est proche : alors que ceux qui sont dans la Judée se reti- » rent dans les montagnes.»
Un des évangélistes explique l'autre, et, en conférant ces passages, il nous est aisé d'entendre que cette abomination prédite par Daniel est la même chose que les armées autour de Jérusalem. Les saints Pères l'ont ainsi entendu * , et la raison nous en convainc.
Le mot d'abomination, dans l'usage de la langue sainte, signifie idole : et qui ne sait que les armées romaines portaient dans leurs enseignes les images de leurs dieux et de leurs Césars, qui étaient les plus respectés de tous leurs dieux? Ces enseignes étaient aux soldats un objet de culte; et parce que les idoles , selon les ordres de Dieu , ne devaient jamais paraître dans la terre sainte, les enseignes romaines en étaient bannies. Aussi voyons.-nous, dans'les histoires, que tant qu'il a resté aux Romains tant soit peu de considération pour les Juifs, jamais ils n'ont fait paraître les enseignes romaines dans la Judée. C'est pour cela que Yitellius , quand il passa dans cette province pour porter la guerre en Arabie, lit marcher ses troupes sans enseignes '' ; car on révérait encore alors la religion judaïque, et on ne voulait point forcer ce peuple à souffrii' des choses si contraires à sa loi. Mais, au temps de la dernière guerre judai-
^ Mallli., XXIV, 15; Marc, xui, 14. — -^ Luc, xxi, 20, 21. •> Orig., Tract., xxix iii Matth., n. 40; f. iir, p. 859; Aii,^., cp. f.xxx , mmc cxix, nd Hcsych , n. 27, 28, 21); toni. ii , col. 751 et soq. ■'' J()5îc|li., \^l^, lij). xv:h, c 7, ;il. 5.
278 MISIOIIll-; IMVRIISKIXK.
quo, on peut bien croire que les Romains n'épargnèrent pas nn peuple qu'ils voulaient exterminer. Ainsi , quand Jérusalem fut assiégée, elle élait enviroimée irautant (ridoles qu'il y avait d'enseignes romaines ; et l'abominalion ne païut jamais tant oà elle ne devait pas être, c'est-à-dire, dans la terre sainte, et autour du temple.
Est-ce donc là , dira-ton, ce grand signe que Jésus-Christ devait donner? Élait-il temps de s'enfuir quand Tile assiégea Jérusalem, et qu'il en ferma de si près les avenues, qu'il n'y avait plus moyen de s'échapper? C'est ici qu\»>tla m(Mveille de la prophétie. Jérusalem a été assiégée deux fois en ces temps : la première, par Cestius, gouvernem' de Syrie, Tan 68 de notre Seigneur ^ ; la seconde, pai* Tito, quatre ans après, c'est-à-dire, l'an 72 '. Au dernier siège il n'y avait plus moyen de se sauver. Tite fiiisail celte gueireavec trop d'ardeur : il surprit toute la nation renfermée dans Jérusalem durant la fête de Pâques, sans que personne échappât ; et cette effroyable circonvallation qu'il lit autour de la ville ne laissait plus d'espérance à ses habitants. Mais il n'y avait rien de semblable dans le siège de Cestius : il élait campé à cinquante stades, c'est-à-dire, à six milles de Jérusalem'. Son armée se répandait tout autoui", mais saus y faiie de tranchées; et il faisait la guerre si négligemment, qu'il man- (|ua l'occasion de prendre la ville, dont la terreur, les séditions, et même ses intelligences, lui ouvraient les portes. Dans ce temps, loin que la retraite fût impossible, l'histoire marijue expressément que plusieurs Juifs se retirèrent \ C'était donc alors qu'il fallait sortir, c'était le signal que le Fils de Dieu doimail aux siens. Aussi a-t-il distingué trèsnettement les deux sièges : l'un, Oll l(( ville serait enlourêede fnssès ei de forts ' -^ alors il n'y aurait j)lus (|ue la mort pour
J Josopli., (le r>('ll;) .lu;!., li!). U, r. 2.1, 'Ji, ;il. IS, l\).
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i.A si^in: uv: \a [WAAcaos. 279
Ions ceux qui y étaient enfei'tiiés; rautrc, où elle serait seulement cnccinit; de l'armée^ et plutôt investie qu'assiégée dans les formes ; c'est alors (jnil fallait fuir, et se retirer dans les montagnes ,
Les chrétiens obéirent à la parole de leur maître. Quoiqu'il y en eût des milliers dans Jérusalem et dans la Judée, nous ne lisons ni dans Josèplie, ni dans les autres histoires, qu'il s'en soit trouvé aucun dans la ville quand elle fut prise. Au contraire, il est constant par l'histoire ecclésiastique, et par tous les monuments de nos ancêtres ^, qu'ils se retirèrent à la petite ville de Pella , dans un pays de montagnes auprès du désert, aux conhns de la Judée et de l'Arabie.
On peut connaître {)ar là combien précisément ils avaient été avertis; et il n'y a rien de plus remarquable (jue cell(^ séparation des Juifs incrédules d'avec les Juifs convertis au christianisme; les uns étant demeurés dans Jérusalem pour y subir la peine de leur infidélité, et les autres s'étant retirés, comme Lot sorti de Sodome, dans une petite ville où ils considéraient avec tremblement les effets de la vengeance divine , dont Dieu avait bien voulu les mettre à couvert.
Outre les prédictions de Jésus-Christ, il y eut des prédictions de plusieurs de ses disciples, entre autres celles de saint Pierre et de saint Paul. Comme on traînait au supplice ces deux fidèles témoins de Jésus-Christ ressuscité , ils dénoncèrent aux Juifs, qui les livraient aux Gentils, leur perte prochaine. Ils leur dirent « que Jérusalem allait être ren- » versée de fond en comble; qu'ils périraient de faim et de » désespoir; quils seraient bannis à jamais delà terre de )' leurs pères, et envoyés en captivilé par toute la terre; » que le terme n'était pas loin, et que tous ces maux leur
* Luc, XXI, 20, 2t.
2 Euselj., Hist. Eccles., lil). m, cap. 5; Epipli , lib. î, Hpr., xxiX, Nazar.i'or., 7; ton. i, j). \l%\ et lil). de \lpns. ci Ponrler., c. 15; tom r, p. ni.
2»0 IlISrOJIlK INIVKKSELLK.
» arriveraieiil [)()ur avoir insiillé avec tant de cruelles raiU » leries au bieu-aimé Fils de Dieu, qui s'était déclaré à eux )) par tant de miracles '. » La pieuse antiquité nous a conservé cette prédiction des apôtres , qui devait être suivie d'un si prompt accomplissement. Saint Pierre en avait fait beaucoup d'autres, soit par une inspiration particulière, soit en expliquant les paroles de son maître; et Phlégon, au'.eur païen , dont Origène produit le témoignage ^^ a écrit que tout ce que cet apôtre avait prédit s'était accompli de point en point.
Ainsi , rien n'arrive aux Juifs qui ne leur ait été prophétisé. La cause de leur malheur nous est clairement marquée dans le mépris qu'ils ont fait de Jésus-Christ et de ses disciples. Le tciups des grâces était passé, et leur perle élail inévitable.
(rétait donc en vain, ÎMonseigneur, que Tite voulait sauver Jérusalem et le temple. La sentence était partie d'en haut : il ne devait plus y rester pierre sur pierre. Que si un empereur roi]iain tenta vainement d'empêcher la ruine du temple, un autre empereur romain tenta encore plus vainement de le rétablir. Julien l'Apostat, après avoir déclaré la guerre à .lésus-(]hrist, se crut assez puissant pour anéantir ses prédictions. Dans le dessein qu'il avait de susciter de tous côtés des ennemis aux chrétiens, il s'abaissa jusqu'à rechercher les Juifs, (jui étaient le rebut du monde. Il les excita à rebâtir leur temple; il leur donna des sommes immenses, et les assista de toutes les forces de l'empire *•. Écoulez quel en fut l'événement, et voye/ connue Dieu confond les princes superbes. Les saints Pères et les historiens ecclésiastiques le rapportent d'un comujun accord, et le justifient par des monmnenls cjui restaient encore de 1(mu- t<^mps. Mais il
^ Liwi , Div., Inslit.. lil). iv. cap. 21.
2 Plilog., lil). Mil et \i\: Chron., apiid Orig., co;itr.i Cels.. lil». w n. 1 i : loin. i. p. iOl. — \ iiiii. M.ircoll.. Ii'>. wiii, (ap. 1.
lallait qiKi la chose fut attestée par les païens mêmes. Amrnian Marcellin, Gentil de religion, et zélé défenseur de Ju- TuMi, Ta raconté en ces termes \ «Pendant qu Alypius, aidé » du gouverneur de la province, avançait l'ouvrage autant » qu'il pouvait, de terribles globes de feu sortirent des fonde- » ments qu'ils avaient auparavant ébranlés par des secousses » violentes ; les ouvriers, qui recommencèrent souvent l'ou- » vrage, furent brûlés à diverses reprises; le lieu devint » inaccessible, et l'entreprise cessa. »
Les auteui*s ecclésiastiques, plus exacts à représenter un événement si mémorable, joignent le feu du ciel au feu de la terre. Mais enfin la parole de Jésus-Christ demeura ferme. Saint Jean Chrysostome s'écrie : « Il a bâti son église » sur la pierre, rien ne l'a pu i-enverser; il a renversé le >) temple, rien ne l'a pu relever : nul ne peut abattre ce que » Dieu élève; nul ne peut relever ce que Dieu abat \ »
Ne parlons plus de Jérusalem ni du temple. Jetons les yeux sur le peuple même, autrefois le temple vivant de IMeu, et maintenant l'objet de sa haine. Les Juifs sont plus abattus que leur temple et que leur ville. L'Esprit de vérité n'est plus parmi eux : la prophétie y est éteinte; les promesses sur lesquelles ils appuyaient leur espérance se sont évanouies : tout est renversé dans ce peuple, et il n'y
reste plus pierre sur pierre.
Et voyez jusques à quel point ils sont livrés à l'erreur. Jésus-Christ leur avait dit : « Je suis venu è vous au nom de » mon Père , et vous ne m'avez pas reçu : un autre viendra » en son nom, et vous le recevrez ^ » Depuis ce temps, l'esprit de séduction lègne tellement parmi eux , qu'ils sont prêts encore à chaque moment à s'y laisser emporter. Ce n'était pas assez que les faux prophètes eussent livré Jérusalem enti e les mains de Tite ; les Juifs n'étaient pas en-
' \inm. Marcell., lilA xxni, cnp. i. — - Oi;it., m in Jud;eos, mmc v,
2S2 IILSTOIUE L.MNEUSELLl::.
core bannis de la Judée, et l'amour qu'ils avaient pour Jérusalem en avait obligé plusieurs à choisir leur demeure paimi ses luines. Voici un faux Christ qui va achever de les perdre. Cinquante ans a|)rès la prise de Jérusalem, dans le siècle de la mort de noire Seigneur, l'infâme Barchochébas, un voleur, un scélérat, parce (jue son nom signiliait le tils de l'étoile, se disait l'étoile de Jacob prédite au livre des Nombres % et se porta pour le Christ \ Akibas, le plus autorisé de tous les rabbins , et à son exemple tous ceux que les Juifs appelaient leurs sages, entrèrent dans son parti , sans que Finiposteur leur donnât aucune autre marque de sa mission, sinon qu'Akibas disait que le Christ ne pouvait pas l)eaucoup tarder \ Les Juifs se révoltèrent par tout l'empire lomain, sous la conduite de Barchochébas, qui leur promettait Tempire du monde. Adrien en tua six cent mille : le joug de ces malheureux s'appesantit, et ils fuient bannis pour jamais de la Judée.
Qui ne voit que res[)rit de séduction s'est saisi de leur cœur? « L'amour de la vérité, qui leur apportait le salul, )) s'est éteint en eux : Dieu leur a envoyé une efficace d'er- » reur, qui les fait croire au mensonge \ » Il n'y a point d'imposture si grossière qui ne les séduise. De nos jours, un imposteur s'est dit le Christ en Oiient : tous les Juifs commençaient à s'atli'oiiper autour de lui : nous les avons vus en Italie, en Hollande, en Allemagne, et à Metz, se préparer à tout vendre et à tout (juitter pour le suivre. Ils s'imaginaient déjà (jn'ils allaient devenir les maîtres du monde, quand ils appiirent que leur Christ s'était fait Turc, et avait abandonné la loi de Moïse \
1 Nmn., XMv, 17. — ' Eiisch., Hisl. F.rcl., lih. in , cap. 0, 8.
' T.ïliH., Hier., tract, de Jrjun. et iii vet. Coiiim. siii». I.aiii. .lerem.; Maimonid., lil). de Jure Reg., e. 1*2. — ' 11 Thess., ii, 10.
' Ce faux messie était Zi'.bathi.ï Zevi; Nalliaii Levi était sou preemseiir. Il avait cludié les proplu-ties pour se les appli<pier et avait coiiiuieiiee en KWHi à remuer li s .luifs (|ui , de toutes paiis.. ^ euaieiil à lui •
]A suri-: i)K LV UKLi(;io\. n:\
CHAIMTUK XXIII.
La suite dos onems des Juils, et la manière dont ils expliquent les prophéties.
Il ne faut pas s'étonner qu'ils soient tombés dans de tels égarements, ni que la tempête les ait dissipés après qu'ils ont eu quitté leur route. Cette route leur était marquée dans leurs prophéties, principalement dans celles qui désignaient le temps du Christ. Ils ont laissé passer ces précieux moments sans en profiter : c'est pourquoi on les voit ensuite livrés au mensonge, et ils ne savent plus à quoi se prendre.
Donnez-moi encore un moment pour vous raconter la suite de leurs erreurs, et tous les pas qu'ils ont faits pour s'enfoncer dans l'abîme. Les routes par où on s'égare tiennent toujours au grand chemin ; et en considérant où l'égarement a commencé, on marche plus sûrement dans la droite voie.
Nous avons vu, Monseigneur, que deux prophéties mar- (juaient aux Juifs le temps du (Christ : celle de Jacob et celle de Daniel. Elles marquaient toutes deux la ruine du royaume de Juda au temps que le Chiist viendrait. Mais Daniel exj)liqnait que la totale destruction de ce royaume devait être une suite de la mort du Chri^ t : et Jacob disait clairement que, dans la décadence du royaume de Juda, le Christ qui viendrait alors serait l' attente des peuples ; c'est-à-dire, qu'il en serait le libérateur, et qu'il se ferait un nouveau royaume composé non plus d'un- seul peuple, mais de tous
croyant , comme il raiinonçait , (jiril allail renverser l'empire de Constantinople et relever glorieusement le trône de David. On le mit en prison aux Dardanelles, et il se fit musulman pour éviter le pal. Les Juits en furent couslenies. {Sole des éditeurs.)
28^ HlSTOlUJi LNlNEKSiiLLE.
les peuples du monde. Les paroles de la prophétie ne peuvent avoir d'autre sens, et c'était la tradition constante des Juifs, qu'elles devaient s'entendre de cette sorte.
De là cette opinion répandue parmi les anciens rabbins, et qu'on voit encore dans leur Talmud \ que, dans le temps que le Clirist viendrait, il n'y aurait plus de magistraliiie : de sorte qu'il n'y avait rien de plus important, pour connaître le temps de leur Messie, que d'observer quand ils tomberaient dans cet état malheureux.
En effet, ils avaient bien commencé; et s'ils n'avaient eu l'esprit occupé des grandeurs mondaines qu'ils voulaient trouver dans le Messie, afin d'y avoir part sous son euipii'e, ils n'auraient pu méconnaître Jésus-Christ. Le fondement qu'ils avaient posé était certain ; car aussitôt que la tyrannie du premier Hérode, et le changement de la république judaïque qui arriva de son temps, leur eut fait voir le moment de la décadence marquée dans la prophétie, ils ne doutèrent point que le Christ ne dût venir , et qu'on ne vît bientôt ce nouveau royaume où devaient se réunir tous les peuples.
Une des choses qu'ils remanjuèrent, c'est que la puissance de vie et de moit leur fut ôtée-. C'était un i»rand changement, puisqu'elle leur avait toujours été conservée jusqu'alors, à quelque domination qu'ils fussent soumis , et même dans Babylone pendant leur capti\ ité. L'histoire de Susanne ^ le fait assez voir, et c'est une tradition constante parmi eux. Les rois de Perse, qui les rétablirent, leur laissèrent cette puissance par un décret exprès * , que nous avons remarqué en son lieu ; et nous avons vu aussi que les premiers Séleucides avaient plutôt augmenté que restreint leurs privilèges. Je n'ai pas besoin de parler ici encore une fois du règne des Machabées, où ils furent non-seulement atVranchis, mais puissants et redoutables à leuis ennemis.
' G«Mii.. Tr. Sanhod., r. xi. — - raliii., HuM'osol.. \\. Naiilicd. • I»,Mi.. Mil, — ' I hs'I. vil, 'i:». -M).
LA SI ni-; \)\\ LA JlLLKilON. 285
Pompée, qui Ie5aiïai()lit, à la uianièie que nous avons vue, coulent du tribut qu'il leui- imposa, et de les mettre en état que le peuple romain en pût disposer dans le besoin, leur laissa leur prince avec toute la juridiction. On sait assez que les Romains en usaient ainsi , et ne touchaient point au gouvernement du dedans, dans les pays à qui ils laissaient leurs rois naturels.
Enfin , les Juifs sont d'accord qu'ils perdirent cette puis* sance de vie et de mort seulement quarante ans avant la désolation du second temple; et on ne peut douter que ce ne soit le premier Hérode qui ait commencé à faire celte plaie à leur liberté. Car depuis que, pour se venger du sanhédrin, où il avait été obligé de comparaître lui-même avant qu'il fut loi ', et ensuite, pour s'attirer toute l'autorité à lui seul, il eut attaqué cette assemblée, qui était comme le sénat fondé par Moïse, et le conseil perpétuel de la nation où la suprême juridiction était exercée, peu à peu ce grand corps perdit son pouvoir, et il lui en restait bien peu quand Jésus-Christ vint au monde. Les affaires empirèrent sous les enfants d'Hérode, lorsque le royaume d'Archélaiis, dont Jéjusalem était la capitale, réduit en province romaine^ fut gouverné par des présidents que les empereurs envoyaient. Dans ce malheureux état, les Juifs gai'dcrent si peu la puissance de vie et de mort, que pour faire mourir Jésus-Christ, qu'à quelque prix que ce fût ils voulaient perdre^ il leur fallut avoir recoursà Pilate; et ce faible gouverneur leur ayant dit qu'ils le fissent mourir eux-mêmes, ils répondirent tous d'une voix : « Nous n'avons pas le pouvoir de faire mourir » personne ^ » Aussi fut-ce par les mains d'Hérode qu'ils firent mourir saint Jacques , frère de saint Jean , et qu'ils mirent saint Pierre en prison ^ Quand ils eurent résolu la mort de saint Paul , ils le livrèrent entre les mains des Romains ',
Joseph., Aiit., lil). xix , Ciip. 17, ,\\. \). — - Joiiii.. xvin , :i] Ad.. XII, 1, '2, 3. — ' l<l., x\i!i. \\iv.
28(5 HISTOIKE IMVKKSFLLE.
comme ils avaient fait à Jésns-Christ ; et le vœu sacrilège de leurs faux zélés , qui jurèrent de ne boire ni ne manger jusqu'à ce qu'ils eussent tué ce saint apôtre, montre assez qu'ils se croyaient déchus du pouvoir de le faire mourir juridiquement. Que s'ils lapidèrent saint Etienne*, ce fut tumultiiairement, et par un effet de ces emportements séditieux que les Romains ne pouvaient pas toujours réprimer dans ceux qui se disaient alors les zélateurs. On doit donc tenir pour certain, tant par ces histoires que par le consentement des Juifs, et par Tétat de leurs affaires, que vers les temps de notre Seigneur, et surtout dans ceux où il commença d'exercer son ministère , ils perdirent entièrement l'autorité temporelle. Ils ne purent voir cette perte sans se souvenir de l'ancien oracle de Jacob, qui leur prédisait que dans le temps du Messie il n'y aurait plus parmi eux ni puissance, ni autorité, ni magistrature. Un de leurs plus anciens auteurs le remarque ^; et il a raison d'avouer que le sceptre n'était plus alors dans Juda , ni l'autorité dans les chefs du peuple, puisque la puissance publique leur était ôtée, et que le sanhédrin étant dégradé, les membres de ce grand corps n'étaient plus considérés comme juges, mais comme simples docteurs. Ainsi , selon eux-mêmes , il était temps que le Chiist [)ariit. Comme ils voyaient ce signe certain de la piocliaine arrivée de ce nouveau roi, dont l'empire devait s'étendre sur tous les peuples , ils crurent qu'en effet il allait paraître. Le bruit s'en répandit aux environs, et on fut persuadé dans tout TOrient qu'on ne serait pas long-temps sans voir sortir de Judée ceux qui régneraient sur toute la terre.
Tacite et Suétone rapportent ce bruit comme établi par une opinion constante, et par un ancien oracle qu'on trouvait dans les livres sacrés du peuple juif ••. Josèphe récite
1 Act., Ml, 50, 57. — 2 Tract., Voc. Mngua Geii.. siMi Coinm. in Geii. ^ Siiel., Vospiis., II. i. Tncit., Hist., lil>. v. r.ip. 1 <.
LA SUIIK Di: L\ IIKLICION. 287
cette prophétie dans les inêiues termes, et dit comme eux ((u'elle se trouvait dans les saints livres \ L'autorité de ces livres, dont on avait vu les prédictions si visiblement accomplies en tant de rencontres, était grande dans tout l'Orient; et les Juifs, plus attentifs que les autres à observer des conjonctures qui étaient principalement écrites pour leur instruction, reconnurent le temps du Messie que Jacob avait niarqué dans leur décadence. Ainsi les réflexions qu'ils fil'ent sur leur état furent justes ; et, sans se tromper sur les temps du Ciiiisl, ils connurent qu'il devait venir dans le tem|)s qu'il vint en effet. Mais, ô faiblesse de l'esprit humain, et vanité, source inévitable d'aveuglement ! l'humilité du Sauveur cacha à ces orgueilleux les véritables grandeurs qu'ils devaient cherclier dans leur Messie. Ils voulaient que ce fut un roi semblable aux rois delà terre. C'est pourquoi les flatteurs du premier Hérode, éblouis de la grandeur et de la magniticence de ce prince, qui, tout tyran qu'il était, ne laissa pas d'enrichir la Judée, dirent qu'il était lui-même ce roi tant promis . C'est aussi ce qui donna lieu à la secte des Hérodiens , dont il est tant parlé dans l'Evangile*, et que les païens ont connue, puisque Perse et son scoliastc nous apprennent ' qu'encore, du temps de Néron, la naissance du roi Hérode était célébrée par ses sectateurs avec la même solennité que le sabbat. Josèphe tomba dans une semblable erreur. « Cet homme , instruit, comme il dit lui- « même % dans les prophéties judaïques, comme étant prê- » tre et sorti de leur race sacerdotale,» reconnut à la vérité que la venue de ce roi promis par Jacob convenait aux temps d'Hérode , ou il nous montre lui-même avec tant de
^ Josepli., de Bello Jud., lil>. vu, c. 12, ;il. lib. vi , c. 5; Hogosip., de Ëxcid. Jer., lib. v, c. 4i.
2 E|:iph., lib. 1, Hœr., xx; Ucrodiaii., i, lum. i, p. 45. ^ Matth., xxu, 10; Marc, ni, (» ; xii , i:i. '' Pcrs. et vet. Scliol., Sat., v, v. 180. -' Josopli., do Ucllo Jud., lib. ui , cap. li, id. 8.
288 iiisroiiii: i MM.iiSKu.i:.
soin un commencement manifefte de la ruine des Juifs; mais comme il ne vit rien dans sa nation qui remplît ces ambitieuses idées qu elle avait conçues de son Christ , il poussa un peu plus avant le temps de la prophétie ; et l'appliquant à Yespasien, il assura que «cet oracle de l'Écriture signitiait » ce prince déclaré empereui* dans la Judée*. »
C'est ainsi qu'il détournait l'Écriture sainte pour autoriser sa flatterie : aveugle qui transportait aux étrangers l'espérance de Jacob et de Juda; qui cherchait en Yespasien le iils d'Abraham et de David, et attribuait à un prince idolâtre le titre de celui dont les lumières devaient retirer les Gentil de l'idolâtrie,
La conjoucturedes temps le favorisait. Mais, pendant qu'il attribuait à Yespasien ce que Jacob avait dit du Christ, les zélés qui défendaient Jérusalem se l'attribuaient à eux-mêmes. C'est sur ce seul fondement qu'ils se promettaient l'empire du monde, comme Josèphe le raconte-; plus raisonnables que lui , en ce que du moins ils ne sortaient pas de la nation pour chercher l'accomplissement des promesses faites à leurs pères.
Comment n'ouvraienl-ils pas les yeux au grand fruit que faisait dès lors parmi les Gentils la i)rédicalion de l'Évangile, et à ce nouvel empire que Jésus-Christ établissait pai* toute la terre? Qu'\ avait-il de plus beau qu'un empire où la piété régnait, où le vrai Dieu triomphait de l'idolâtrie, où la vie éternelle était annoncée aux nations infidèles? et l'empiie même des Césais n'était-il [)as une vaine pompe en comparaison de celui-ci? Mais cet empire n'était pas assez éclatant aux yeux du njonde.
Qu'il faut être désabusé des grandeuis humaines pour connaître Jésus-Christ ! Les Juifs connurent les temps; les Juifs voyaient les peuples appelés au Dieu d'Abraham, se-
1 .Iusc|i|i., (le Ficllo .liid., lil). vu, c.iii. \'2 . ni. lil». vi . cap. :►. ■ ll.i.l
\A SI iri-: l)F, L\ IIELICION. 289
Ion Toracle de Jacob, |)a!' Jésus-iJirist et par ses disciples : et toutefois ils le méconnurent, ce Jésus qui leur était déclaré par tant de maicjues. Ml encore que durant sa vie et après sa moi t il confirmât sa mission par tant de miiacles, ces aveugles le rejetèrent, parce qu'il n'avait en lui que la solide grandeur destituée de tout l'appareil qui frappe les sens , et qu'il venait plutôt pour condamner que pour couronner leur ambition aveugle.
Et toutefois, forcés par les conjonctures et les circonstances du temps, malgié leui' aveuglement ils semblaient quelquefois sortir de leurs préventions. Tout se disposait tellement, du temps de notre Seigneur, à la manifestation du Messie, qu'ils soupçonnèrent que saint Jean-Baptisle le pouvait bien étre\ Sa manière de vie austère, extraordinaire, étonnante, les fra[)pa ; et. au défaut des grandeurs du monde, ils parurent vouloir d'abord se conlenter de l'éclat d'une vie si prodigieuse. La vie simple et commune de Jésus-Christ rebuta ces esprits grossiers autant que superbes , qui ne pouvaient être pris que par les sens, et qui d'ailleurs, éloignés d'une conversion sincère, ne voulaient rien admirer que ce qu'ils regardaient comme inimitable. De cette sorte, saint Jean-Baptiste, qu'on jugea digne d'être le Christ, n'en fut pas cru quand il montra le Christ véritable; et Jésus-Christ, qu'il fallait imiter quand on y croyait, parut tiop humble aux Juifs poui* être suivi.
Cependant l'impiession qu'ils avaient conçue que le ChiMst devait paraître en ce temj)S était si forte, qu'elle demeura près cfun siècle parmi eux. Ils crurent que l'accomplissement des prophéties pouvait avoir une certaine étendue, et n'était pas toujours toute renfermée dans un point précis , de sorte que près de cent ans il ne se p'U'lait p:u'mi eux ([ue des faux Christs qui se faivsaient suivre, et des faux proplièles qui les annonçaient. Les siècles précédents n'avaient rien vu
' Liio., lU, tr»; Jor.n., i, 10, n.
200 ïnsToiaE [ nïversellk.
(lo sojiihiable, et les Juifs ne prodiguèrent le nom de CInist, ni quand Judale Machabée remporta sur leur tyran tant de victoiies, ni quand son frère Simon les affranchit du joug des Gentils, ni quand le premier Hiican fit tant de conquêtes. Les temps et les autres marques ne convenaient pas, et ce n'est quedans le siècle de Jésus-Christ qu'on a commencé à parler de tous ces Messies. Les Samaii tains, qui lisaient dans le Pentateuque la prophétie de Jacob , se firent des Christs aussi bien que les Juifs ; et un peu après Jésus- Christ ils reconnurent leur Dosithée '. Simon le Magicien, de même pays, se vantait aussi d'être le Fils de Dieu; et Ménandre, son disciple, se disait le Sauveur du monde'. Dès le vivant de Jésus-Christ, la Samaritaine avait cru que le yie&s\e allait ?rnir^ : tant il était constant dans la nation, et pai^mi lousceux fjui lisaient l'ancien oracle de Jacob, ([ue le Christ devait palaître dans ces conjonctures.
Quand le terme fut tellement passé qu'il n'y eut plus rien à attendre, et que les Juifs eurent vu par expérience que tous les Messies qu'ils avaient suivis, loin de les tirer de leurs maux, n'avaient fait que les y enfoncer davantage, alors ils furent long-temps sans (pi'il parut parmi eux de nouveaux Messies; et Barchochébas est le dernier qu'ils aient reconnu pour tel dans ces premiers temj)s du christianisme. Mais l'ancienne impression ne put être entièrement effacée. Au lieu de croire que le Christ avait paru, comme ils avaient fait encore au temps d'Adrien, sous les Antonins ses successeurs, ils s'avisèrent de dire que leur Messie était au monde, bien qu'il ne parut pas encore, parce qu'il attendait le prophète Klie, (pii devait venii- le sacrer ' . (amIiscouis était commun parmi eux dans le temps de saint Justin; et nous
* Origeii., ïrat't. xxvii, in Mattli., n. \V,\ , toni. m, p. 8:»1 : t. xiii, in Jo;m.. ii. 27; t. iv, p. 237; lib. i, coiilr. Cels., ii. :»7; t. i, p. 372,
2 Iroii., ;i(lv. Ha>res.. lil). i, cnp. ?(). 21, niiiic 22, p. '.)<».
3 i.ipyizy.1. .ïoan., IV, 2').
'' .Iiisliii,, niai, cuin Trvpl).. n. S. iO. p. \\0. IC.
î.\ srni': dm l\ nr:uc;ïo\. 201
trouvons aussi dans leur Talmud la doctrine d'un de leurs maîtres des plus anciens, qui disait que « le Christ était ve- » nu, selon qu'il était marqué dans les prophètes ; mais qu'il » se tenait caché quelque part à Rome, parmi les pauvres » mendiants \ »
Une telle rêverie ne put pas entrer dans les esprits ; et les Juifs, contraints enfin d'avouer que le Messie n'était pas venu dans le temps qu'ils avaient raison de l'attendre selon leurs anciennes prophéties, tombèrent dans un autre abîme. Peu s'en fallut qu'ils ne renonçassent à l'espérance de leur Messie, qui leur manquait dans le temps; et plusieurs suivirent un fameux rabbin , dont les paroles se trouvent encore conservées dans le Talmud ". Celui-ci , voyant le terme passé de si loin, conclut que «les Israélites n'avaient pas » de Messie à attendre, paice qu'il leur avait été donné en » la personne du roi Ézéchias. »
A la vérité, cette opinion, loin de prévaloir parmiles Juifs, y a été détestée. Mais comme ils ne connaissent plus rien dans les temps qui leur sont marqués par leurs prophéties , et qu'ils ne savent pas oii sortir de ce labyrinthe, ils ont fait un article de foi de cette parole que nous lisons dans le Talmud^ : « Tous les termes qui étaient marqués pour la venue » du Messie sont passés, » et ont prononcé d'un commun accord : <« Maudits soient ceux qui supputeront les temps » du Messie! » comme on voit, dans une tempête qui a écarté le vaisseau trop loin de sa route, le pilote désespéré abandonner son calcul , et aller où le mène le hasard.
Depuis ce temps, toute leur étude a été d'éluder les prophéties où le temps du Christ était marqué : ils ne se sont pas souciés de renverser toutes les traditions de leurs pères, pourvu qu'ils pussent ôter aux chrétiens ces admirables pro-
1 R. Jarln, filiiis Lcvi. Gem.,Tr. San., c. xi.
2 R.Hillel., ibifl. Is. Ahraii. do Cap. tidci.
» Gem., Tr. S^aii., c. xi ; Mos?s M limon. in Epit., Ta!., Is. Abraii. de Cap. tidoi.
292 HISTOini: rMVKliSKÎJj;.
phétics; et ils en sont venus jusqnes à dire que celle de Jacob ne regardait pas le Christ.
ÎMais leurs anciens livres les démentent. Cette prophétie est entendu du Messie dans le Talinud \ et la manière dont nous l'expliquons se trouve dans leurs Paraphrases % c'està-dire, dans les commentaires les plus authentiques et les plus respectés qui soient parmi eux.
Nous y trouvons en propres ternies que la maison et le royaume de Juda, auquel se devait réduire un jour toute la postérité de Jacob et tout le peuple d'Israël, produirait toujours des juges et des maglstrcits^ jusqu'à la venue du Messie, sous lequel il se formerait un royaume composé de tous les peuples.
C'est le témoignage que rendaient encore aux Juifs , dans les premiers temps du christianisme, leurs plus célèbres doc leurs et les plus reçus. L'ancienne tradition, si ferme et si établie, ne pouvait être abolie d'abord ; et quoicpie les Juifs n'appliquassent pas à Jésus-Christ la prophétie de Jacob, ils n'avaient encore osé nier (ju'elle ne convînt au Messie. Ils x\en sont venus à cet excès que long-temps après, et loisque, pressés par les chrétiens, ils ont enfin aperçu que leuipropre tradition était contre eux.
Pour la prophétie de Daniel , où la venue du Christ était renfermée dans le terme de quatre cent quatre-vingt-dix ans , à compter depuis la vingtième année d'Artaxerxe à la Longue-.Main, comme ce terme menait à la fin du quatrième millénaire du monde, c'était aussi une tradition très-ancienne parmi les Juifs, que le Messie paraîtrait vers la fin {\c ce quatrième millénaire, et environ deux mille ans après Abraham. Un Klie, dont le nom est grand parmi les Juifs, quoique cène soit pas le |)i'ophète, Tavait ainsi 'enseigne avant la naissai.ce de Jèsus-Chiisl ; cM la tradition s'en esl conservée dan> le lis re du Talinud . N'ous av(v. \ u ce tei'me
^ Gom., Tr. S:uihc(l., o. xi. — - Parapl)., Oiiivolos, .Io:i:illiaiii et .Ic ros( I. \ iil(> PdIvi:. ViiU. — ■ r.cin. Ti . Sm . <•. \i.
\A SI iTK DM \A iu<:lk;i()n. !)9:^
accompli à la vorme de notre Seigneur, puisqu'il a paru en elî'etenviron deux mille ans après Abraham, et vers Fan 4,000 du monde. Cependant les Juifs ne l'ont pas connu, et frustrés de leur attente, ils ont dit que leurs péchés avaient relardé le Messie qui devait venir. Mais cependant nos dates sont assurées , de leur aveu propre; et c'est un trop grand aveuglement de faire dépendre des hommes un terme que Dieu a marqué si précisément dans Daniel.
C'est encore pour eux un grand embarras de voir que ce |)rophète fasse aller le temps du Christ avant celui de la ruine de Jérusalem ; de sorte que, ce dernier temps étant accompli, celui qui le précède le doit être aussi.
Josèphe s'est ici trompé trop grossièrement ^ Il a bien compté les semaines qui devaient être suivies de la désolation du peuple juif; et, les voyant accomplies dans le temps (pie Tile mit le siège devant Jérusalem, il ne douta point que le moment de la perte de cette ville ne fût arrivé. Mais il ne considéra pas que cette désolation devait être précédée de la venue du Christ et de sa mort; de sorte qu'il n'entendit que la moitié de la prophétie.
Les Juifs qui sont venus après lui ont voulu suppléer à ce défaut. Ils nous ont forgé un Agrippa descendu d'Hérode, que les Romains, disent-ils, ont fait mourir un peu devant la ruine de Jérusalem : et ils veulent que cet Agrippa, Christ par son titre de roi , soit le Christ dont il est parlé dans Daniel : nouvelle preuve de leur aveuglement. Car outre que cet Agrippa ne peut être ni le Juste, ni le Saint des saints, ni la hn des prophéties , tel que devait être le Christ que Daniel marquait en ce lieu ; outre que le meurtre de cet Agri[)pa , dont les Juifs étaient innocents , ne pouvait pas être la cause de leur désolation, comme devait être la mort du Christ de Daniel : ce que disent ici les Juifs est une fable. Cet Agrippa descendu d'Hérode fut toujours du parti des
^ Anli(i., lib. x , r. uU.; de Bello Jud., lib. vu, cnp. 4, al. lil). vi , cap. 2.
29/i iiisroïKi; i MVKUsrjXK.
Romains : il fut toujours Ijien traité par leurs empereurs , et régna dans un canton de la Judée long-temps après la prise de Jérusalem , comme l'attestent Josèphe et les autres contemporains'.
Ainsi tout ce qu'inventent les Juifs . pour éluder les prophéties , les confond. Eux-mêmes ils ne se fient pas à des inventions si grossières , et leur meilleure défense est dans cette loi qu'ils ont établie de ne supputer plus les jours du Messie. Par là ils ferment les yeux volontairement à la vérité, et renoncent aux prophéties oii le Saint-Esprit a luimême compté les années : mais pendant qu'ils y renoncent, ils les accomplissent, et font voir la vérité de ce qu'elles disent de leur aveuglenient et de leur chute.
Qu'ils répondent ce qu'ils voudront aux prophélies : la désolation qu'elles prédisaient leui' est arrivée dans le temj)s marqué; l'événement est plus fort que toutes leurs subtilités ; et si le Chiist n'est venu dans cette fatale conjoncture , les prophètes en qui ils espèrent les ont trompés.