‹ Discours sur l'histoire universelleChapitre 37 sur 55 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Réflexions génoralos sur la suite de la religion , et sur le rapport qu'il v a entre les livres de iKerilure.

(^ctto Église toujours attaquée, et jamais vaincue, esl un miracle perpétuel , et un témoignage éclatant de Timmulabilité des conseils de Dieu. Au milieu de i'agitalion des choses humaines, elle se soutient toujours avec une force invincible: en sorte que, par une suite non interrompue depuis près de dix-sept cents ans % nous la voyons remonter jusqu'à Jésus-Christ , dans lequel elle a recueilli la succession de Tancien peuple, et se trouve réunie aux prophètes et aux patriarches.

Ainsi tant de miracles étonnants, que les anciens Hébreux ont vus de leurs yeux, servent encore aujourd'hui à confirmer notre foi. Dieu, qui les a faits pour rendre témoignage à son unité et à sa toute-puissance, que pouvait-il faire de plus authentique pour en conserver la mémoire, que de laisser entre les mains de tout un grand peuple les actes qui les attestent, rédigés pai' Tordre des temps? C'est ce que nous avons encore dans les livres de l'Ancien Testament, c'està-dnc, dans les livres les plus anciens qui soient au monde; dans les livres qui sont les seuls de l'antiquité où la connaissance du vrai Dieu soit enseignée, et son service oidonné ; dans les livresque lepeuplejuif a toujours si religieusement gardés, et dont il est encore atijourdhui Tinviolable porteur par toute la terre.

Aj)rès cela, faut-il croire les fables extravagantes des auteurs profanes sur l'origine d'un peuple si noble et si ancien? Nous avons déjà remarqué ^ que l'histoire de sa nais-

1 Ceci osl écrit eu HiHi.

2 Hpotpie Mil . ;ui (le lloiiu' :'.»»:).

LA Srilh: DK I.V IIKLK.ION. .'i-27

sauce el do son empire finit où commence l'iiistoire grecque; en sorte qu'il n'y a rien à espérer de ce côté-là pour éclaircir les alïaires des Hébreux. Il est certain que les Juifs et leur religion ne turent guère connus des Grecs qu'après que leurs livres sacrés eurent été traduits en cette langue, et qu'ils furent eux-mêmes répandus dans les villes grecques, c'est-à-dire, deux à trois cents ans avant Jésus-Christ. L'ignorance de la divinité était alors si profonde parmi les Gentils, que leurs plus habiles écrivains ne pouvaient pas même comprendre quel Dieu adoraient les Juifs. Les plus équitables leur donnaient pour Dieu les nues et le ciel, parce qu'ils y levaient souvent les yeux, comme au lieu où se déclarait le plus hautement la toute-puissance de Dieu, et où il avait établi son trône. Au reste, la religion judaïque était si singulière et si opposée à toutes les autres; les lois, les sabbats, les fêîes et toutes les mœurs de ce peuple étaient si particulières, qu'ils s'attirèrent bientôt la jalousie et la haine de ceux parmi lesquels ils vivaient. On les regardait comme une nation qui condamnait toutes les autres. La défense qui leur était faite de communiquer avec les Gentils en tant de choses les rendait aussi odieux qu'ils paraissaient méprisables. L'union qu'on voyait entre eux, la relation qu'ils entretenaient tous si soigneusement avec le chef de leur religion, c'est-àdire, Jérusalem, son temple et ses pontifes, et les dons qu'ils y envoyaient de toutes parts, les rendaient suspects ; ce qui, joint à l'ancienne haine des Égyptiens contre ce peuple si maltraité de leur roi et délivré par tant de prodiges de leur tyrannie, fit inventer des contes inouïs sur son origine, que chacun cherchait à sa fantaisie, aussi bien que les interprétations de leurs cérémonies, qui étaient si particuhères , et qui paraissaient si bizaries lors(ju'on n'en connaissait pas le fond et les sources. La Grèce, comme on sait, était ingénieuse à se tromper et à s'amuser agréablement elle-même ; et de tout cela sont venues les fables que l'on trouve dans Juslin, dans Tacite, dans Diodore de Sicile, et dans les autres

328 HISTOJKK l MVKHSI-LLK.

de pareille date qui ont paru curieux dans les adaires des Juifs, quoiqu'il soit plus clair que le jour, qu'ils écrivaient sur des bruits confus, après une longue suite de siècles interposés, sans connaître leurs lois, leur relii^ion, leur philophie, sans avoir entendu leurs livres, et peut-être sans les avoir seulement ouverts.

Cependant , malgré l'ignorance et la calomnie, il demeurera pour constant que le peuple juif est le seul qui ait connu dès son origine le Dieu créateur du ciel et de la terre ; le seul par conséquent qui devait être le dépositaire des secrets divins. 11 les a aussi conservés avec une religion qui n'a point d'exemple. Les livres que les Égyptiens et les autres peuples appelaient divins sont peidus il y a long- temps, et à peine nous en resle-t-il (juelque mémoire confuse dans les histoires anciennes. Les livres sacrés des Romains, oviNuma, auteur de leur religion , en avait écrit les mystères, o!il péri par les mains des Romains mêmes , et le sénat les lit brûler comme tendant à renverser la religion \ Ces mêmes Romains ont à la fin laissé périr les livres sibyllins, si longtemps révérés parmi eux comme prophétiques, et où ils voulaient qu'on crût qu'ils trouvaient les décrets des dieux immortels sur leur empire, sans pourtant en avoir jamais montré au public , je ne dis pas un seul volume, mais un seul oracle. Le5.1uifs ont été les seuls dont les Écritures sacrées ont été d'autant plus en vénération , qu'elles ont été plus connues. De tous les peuples anciens, ils sont le seul qui ail conservé les monuments primitits de sa religion , quoiqu'ils fussent pleins des témoignages de leur infidélité et de celle de leurs ancêtres. Et aujouid'hui encore ce même peuple reste sur la terre |)Our portera toutes les nations où il a été dispersé, avec la suite de la religion, les miracles et les prédictions qui la rendent inébranlable.

1 Tir. Liv., lib. xl, cap. ^9: Vnrr. , lil). do Ciiltn Drnr.: .ipnd \iijr., dt' Civ. n«^i, lil). vil, rap. .M ; foni. vu. co]. t.s7.

LA SI ITK DE LA ULLÏGIO.N. 320

Quand Jésiis-l'.hrist est venu, et qu'envoyé par son Père pour accomplir les promesses de la loi , il a confirmé sa mission et celle de ses disciples par des miracles nouveaux, ils ont été écrits avec la môme exactitude. Les actes en ont été |)ubliés à toute la terre, les circonstances des temps, des personnes et des lieux ont rendu l'examen facile à (piiconque a été soigneux de son salut. Le monde s'est informé , le monde a cru; et, si peu qu'on ait considéré les anciens monuments de l'Église, on avouera que jamais affaire n a été jugée avec plus de réflexion et de connaissance.

Mais dans le rapport qu'ont ensemble les livres des deux Testaments, il y a une différence à considérer : c'est que les livres de l'ancien peuple ont été composés en divers temps. Autres sont les temps de Moïse, autres ceux de Josué et des Juges , autres ceux des Rois ; autres ceux où le peuple a été tiré d'Egypte, et oi^i il a reçu la loi; autres ceux où il a conquis la terre promise; autres ceux où il a été rétabli par des miracles visibles. Pour convaincre l'incrédulité d'un peuple attaché aux sens, Dieu a pris une longue étendue de siècles durant lesquels il a distribué ses miracles et ses prophètes, afin de renouveler souvent les témoignages sensibles |)ar lesquels il attestait ses vérités saintes. Dans le Nouveau Testament il a suivi une autre conduite, il ne veut plus rien révéler de nouveau à son Église après Jésus-Christ. En lui est la perfection et la plénitude ; et tous les livres divins qui ont été composés dans la nouvelle alliance l'ont été au temps des apôtres.

C'est-à-dire , que le témoignage de Jésus-Christ , et de ceux que Jésus-Christ même a daigné choisir pour témoins de sa résurrection , a suffi à l'Église chrétienne. Tout ce qui est venu depuis l'a édifiée ; mais elle n'a regardé comme purement inspiré de Dieu que ce que les apôtres ont écrit , ou ce qu'ils ont confirmé par leur autorité.

Mais, dans cette différence qui se trouve entre les livres des deux Testauients, Dieu a toujours gardé cet ordre ad-

•y:A) lUSTOlUE lmveusellk.

mirable, de faire écrire les choses dans le temps qirellcs étaient arrivées, ou que la mémoire en était récente. Ainsi ceux qui les savaient les ont écrites : ceux qui les savaient ont reçu les livres qui en rendaient témoignage : les uns et les autres les ont laissés à leurs descendants comme un héritage précieux ; et la pieuse postérité les a conservés.

C'est ainsi que s'est formé le corps des Écritures saintes tant de l'ancien que du nouveau Testament : Écritures qu'on a regardées, dès leur origine, comme véritables en tout , comme données de Dieu même, et qu'on a aussi conservées avec tant de religion, qu'on n'a pas cru pouvoir sans im- [liété y altérer une seule lettre.

C'est ainsi qu'elles sont venues jusqu'à nous, toujours saintes, toujours sacrées, toujours inviolables; conservées les unes par la tradition constante du peuple juif, et les autres par la tradition du peuple chrétien , d'autant plus certaine , qu'elle a été contirmée par le sang et par le martyre tant de ceux qui ont écrit ces livres divins, que de ceux qui les ont reçus.

Saint Augustin et les autres Pères demandent sur la foi de qui nous attribuons les livres profanes à des temps et à des auteurs certains \ Chacun répond aussitôt (jne les livres sont distingués par les diflerents rapports qu'ils ont aux lois, aux coutumes, aux histoires d'un certain temps, par le style même qui porte imprimé le caractère des âges et des auteurs particuliers ; plus (jue tout cela, |)ar la foi publique, et par une tiadition constante. Toutes ces choses concourent à établir les livres divins, à en distinguer les temps, à en marquer les auteurs ; et plus il y a eu de religion à les conserver dans leur entier, plus la tradition (jui nous les conserve est incontestable ".

* Aug., coiit. Faust., lil). xi , cap. '2 ; xxxi: , 21 ; xxxm , 0 ; toni. vin, col. 218, 402 ctseq.

2 Ireii., adv. Haues., lib. m, c. 1, 2, \). 173, etc.; Toitull.. adv. Marc, lil). iv, c. 1, 4,5; \ujj:., do llilit. ci(m1., cap. 3, 17. ii. 5, 35 :

LA SllIK DK LA UEL1G1(X\. 331

Aussi a-t-elle toujours été reconnue non-seulement par les orthodoxes, mais encore par les hérétiques, et même par les inhdèles. Moïse a toujours passé dans tout l'Orient, et ensuite dans tout l'univers, pour le législateur des Juifs, et pour l'auteur des livies qu'ils lui attribuent. Les Samaritains, qui les ont reçus des dix tribus séparées, les ont conservés aussi religieusement que les Juifs : leur tradition et leui- histoire est constante, et il ne faut que repasser sur (juelques endroits de la première partie * pour en voir toute la suite.

Deux peuples si opposés n'ont pas pris l'un de l'autre ces livres divins ; tous les deux les ont reçus de leur origine comniune dès les temps de Salomon et de David. Les anciens caractères hébreux , que les Samaritains retiennent encore, montrent assez qu'ils n'ont pas suivi Esdras , qui les a changés. Ainsi le Pentateuque des Samaritains et celui des Juifs sont deux originaux complets, indépendants l'un de l'autre. La parfaite conformité qu'on y voit dans la substance du texte justifie la bonne foi des deux peuples. Ce sont des témoins fidèles qui conviennent sans s'être entendus, ou, pour mieux dire, qui conviennent malgré leurs inimitiés, et que la seule tradition immémoriale de part et d'autre a unis dans la même pensée.

Ceux donc qui ont voulu dire, quoique sans aucune raison , que ces livres étant perdus, ou n'ayant jamais été, ont été ou rétablis, ou composés de nouveau, ou altérés par Esdras, outre qu'ils sont démentis par Esdras même, le sont aussi par le Pentateuque, qu'on trouve encore aujourd'hui cntie les mains des Samaritains tels que l'avaient lu , dans les premiers siècles, Eusèbe de Césarée, saint Jérôme, et

lom. vin, col. 48,08; CoiU. Faiistiim Manichanim, lib. xxii, cap. 7i) ; xxviii , i ; xxxii, xxxiu, ibid., col. 409, 439 et scq.; Cont. aclv. Leg. et Propli., lib. 1, cap. 20, n. 39, etc., ibicL, col. 570.

' Voy. ci-dessus, F^ part., Époques vu, viir , ix, au du uionde 3,000, et de Rouie 218, 305, 604, 624, etc.

â32 HISTOIIIK LNIVEUSELLE.

les aulros ecclésiastiques ; tel (jiie ces peuples Tavaient conservé dès leui' origine : et une secte si faible semble ne durer si long-temps que pour rendre ce témoignage à I antiquité de Moïse.

Les auteurs qui ont écrit les quatre Évangiles ne reçoivent pas un témoignage moins assuré du consentement unanime des fidèles , des païens et des hérétiques. Ce grand nombre de peuples divers, qui ont reçu et traduit ces livres divins aussitôt qu'ils ont été faits, conviennent tous de leur date et de leurs auteurs. Les païens n'ont pas contredit cette tradition. Nf Gelse, qui a attaqué ces livres sacrés presque dans l'oiigine du christianisme ; ni Julien l'Apostat , quoicju'il n'ait rien ignoré ni rien omis de ce qui pouvait les décrier; ni aucun autre païen ne les a jamais soupçonnés d'être supposés : au contraire, tous leur ont donné les mêmes auteurs que les chrétiens. Les hérétiques, quoique accablés par l'autorité de ces livres, n'osaient dire qu'ils ne fussent pas des disciples de notre Seigneur. Il y a eu pourtant de ces hérétiques (jui ont vu les commencements de l'ÉgHse, et aux yeux desquels ont été écrits les livres de l'Évangile. Ainsi la fraude, s'il y en eut pu avoir, eut été éclairée de trop près pour réussir. H est vrai (ju'après les apôtres, et loi'sque l'Église était déjà étendue [)ai" toute la terre, Marcion et Manès, constamment les plus léméraires et les plus ignorants de tous les héréli(jues, malgi'é la tradition venue des apôtres, continuée par leui's disciples et par les évoques, à qui ils avaient laissé leur chaire et la conduite des peuples, et reçue unanimement par toute l'Eglise chrétienne, osèrent dire que trois Évangiles étaient supposés, et que celui de saint Luc, qu'ils préféraient aux autres, on ne sait pourquoi, puisqu'il n'était pas venu |)ar une autre voie, avait été falsifié.

Mais quelles preuves en donnaient-ils? De pures visions, nuls faits positifs. Ils disaient , pour toute raison , que ce (]ui élail conliaiie à leurs senliments de\ait nécessairement

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avoir clé inventé par d'autres que par les apôtres, et alléguaient pour toute preuve les opinions mêmes qu'on leur contestait ; opinions d'ailleurs si extravagantes, et si manirestement insensées, qu'on ne sait encore comment elles ont pu entrer dans l'esprit humain. iMais certainement , pour accuser la bonne foi de l'Église, il fallait avoir en main des originaux différents des siens, ou quelque preuve constante. Interpellés d'en produire, eux et leurs disciples, ils sont demeurés muets % et ont laissé par leur silence une preuve indubitable qu'au second siècle du christianisme, ou ils écrivaient, il n'y avait pas seulement un indice de fausseté, ni la moindre conjecture qu'on pût opposer à la tradition de l'Église.

Que dirai-je du consentement des livres de l'Ecriture, et du témoignage admirable que tous les temps du peuple de Dieu se donnent les uns aux autres? Les temps du second tenjple supposent ceux du premier, et nous ramènent à Salomon. La paix n'est venue que par les combats; et les conquêtes du peuple de Dieu nous font remonter jusqu'aux Juges, jusqu'à Josué, et jusqu'à la soitie d'Egypte. En regardant tout un peuple sortit' d'un royaume où il était étranger , on se souvient comment il y était entré. Les douze patriarches paraissent aussitôt; et un peuple qui ne s'est jamais regardé que comme une seule famille nous conduit natuiellement à Abraham , qui en est la tige. Ce peuple est- il plus sage et moins porté à l'idolâtrie après le retour de Babylone; c'était l'effet naturel d'un grand châtiment, que ses fautes passées lui avaient attiré. Si ce peuple se gloritie d'avoir vu durant plusieurs siècles des miracles que les autres peuples n'ont jamais vus, il peut aussi se glorifier d'avoir eu la connaissance de Dieu , qu'aucun autre peuple n'avait.

Que veut-on que signifie la Circoncision, et la fête des

1 liTii., IViliill., Aiig., ioc. cit.

33^ lIISTOnu: LMVEUSKLLE.

Tabernacles, et la Pâqiie, et les autres fêles célébiées dans la nation de temps immémorial , sinon les choses qu'on Irouve marquées dans le livre de Moïse ? Qu'un peuple distingué des autres par une religion et par des mœurs si particulières, qui conserve dès son origine, sur le fondement de la création et sur la foi de la Providence, une doctrine si suivie et si élevée , une mémoire si vive d'une longue suite de faits si nécessairement enchaînés, des cérémonies si réglées et des coutumes si universelles, ait été sans une histoire qui lui marquât son origine et sans une loi qui lui prescrivît ses coutumes pendant mille ans qu'il est demeuré en état; et qu'Esdras ait commencé à lui vouloir donner tout à coup sous le nom de Moïse, avec fliistoire de ses antiquités , la loi qui formait ses mœurs, quand ce peuple, devenu captif, a vu son ancienne monarchie renversée de fond en comble : quelle fable plus incroyable pourrait-on jamais inventer? et peut-on y donner créance, sans joindre l'ignorance au blasphème?

Pour perdre une telle loi quand on Ta une fois reçue, il faut qu'un peuple soit exterminé, ou que par divers changements il en soit venu à n'avoir plus qu'une idée confuse de son origine, de sa religion, et de ses coutumes. Si ce malheur est arrivé au peuple juif, et que la loi si connue sous Sédécias se soit perdue soixante ans après, malgré les soins d'un Ézéchiel, d'un Jérémie , d'un Baruch, d'un Daniel, qui ont un recours perpétuel à celle loi, comme à Tunique fondement de la religion et de la police de leur peuple; si, dis-je, la loi s'est perdue malgré ces grands honimes, sans compter les autres, et dans k? temps que la même loi avait ses martyis, comnje le monlrcnt les persécutions de Daniel et des trois enfants ; si cependant , malgré tout cela, elle s'est pei'due en si peu de temps, et demeure si profondément oubliée qu'il soit permis à Esdras de la rétablir à sa fantaisie : ce n'était pas le seul livre qu'il lui fallait fabricjuer. Il lui fallait composer en même temps

LA SllTE DE LA RELIGIOiN. 335

(oiis les prophètes anciens et nouveaux, c'est-à-dire, ceux (jui avaient écrit et devant et durant la captivité; ceux que le peuple avait vu écrire, aussi bien que ceux dont il conservait la mémoire ; et non-seulement les prophètes , mais encore les livres de Salomon , et les Psaumes de David , et tous les livres d'histoire ; puisqu'à peine se trouvera- 1- il dans toute cette histoire un seul fait considérable, et dans tous ces autres livres un seul chapitre qui , détaché de Moïse, tel que nous l'avons, puisse subsister un seul mojuent. Tout y parle de Moïse, tout y est fondé sur Moïse ; et la chose devait être ainsi , puisque Moïse et sa loi , et l'histoire qu'il a écrite, était en effet dans le peuple juif tout le fondement de la conduite publique et particulière. C'était en vérité à Esdrasune merveilleuse entreprise, et bien nouvelle dans le monde, de faire parler en même temps avec Moïse tant d'hommes de caractère et de style différent, et chacun d'une manière uniforme et toujours semblable à elle-même; et faire accroire tout à coup à tout un peuple que ce sont là les livres anciens qu'il a toujours révérés, et les nouveaux qu'il a vus faire, comme s'il n'avait jamais ouï parler de rien , et que la connaissance du temps présent , aussi bien que celle du temps passé, fût tout à coup abolie : tels sont les prodiges qu'il faut croire, quand on ne veut pas croire les miracles du Tout-Puissant , ni recevoir le témoignage par lequel il est constant qu'on a dit à tout un grand peuple qu'il les avait vus de ses yeux.

Mais si ce peuple est revenu de Babylone dans la terre de ses pères si nouveau et si ignorant, qu'à peine se souvintil qu'il etit été, en sorte qu'il ait reçu sans examiner tout ce qu'Esdras aura voulu lui donner ; comment donc voyonsnous dans le livre qu'Esdras a écrit', et dans celui de x\éhémias son contemporain, tout ce qu'on y dit des livres divins? Qui aurait pu les ouïr parler de la loi de Moïse en

* I Esdr., Jii, vil, IX, x; 11 Esdr., v, vui, ix, x, xii , xiii.

336 HJSTOUIJ: LMVEllSKLLE.

tant d'endroits, et publiquement , comme d'une chose connue de tout le monde, et que tout le monde avait entre ses mains? Eussent-ils osé régler par là les fêtes, les sacrilices, les cérémonies, la forme de l'autel rebûli, les mariages, la police, et en un mot toutes choses, en disant sans cesse que tout se faisait « selon qu'il était écrit dans la loi de Moïse, » serviteur de Dieu ' ? »

Esdras y est nommé comme « docteur en la loi que Dieu » avait donnée à Israël par ■Moïse, » et c'est suivant cette loi, comme par la régie (full avait entre ses mauu^ qu'Artaxerxe lui ordonne de visiter, de régler et de réformer le peuple en toutes choses. Ainsi l'on voit que les Gentils mêmes connaissaient la loi de Moïse, comme celle que tout le peuple et tous ses docteurs regardaient de tout temps comme leur règle. Les prêtres et les lévites sont disposés par les villes ; leurs fonctions et leur rang sont réglés « se- » Ion qu'il était écrit dans la loi de Moïse. » Si le peuple fait pénitence, c'est des tiansgressions cju'il avait commises contre celte loi : s'il renouvelle 1 alliance avec Dieu par une souscription expresse de tous les particuliers, c'est sur le fondement de la même loi, qui pour cela est « lue liaute- » ment, distinctement et intelligiblement, soir et matin du- » rant plusieurs jours , à tout le peuple assemblé expiés, » conune la loi de leurs pères ; tant hommes que femmes entendant pendant la lecture, et reconnaissant les préceptes qu on leur a\ ait appris dès leur enfance.

Avec quel front Esdras aurait-il fait lire à tout un grand peuple, comme connu, un livre (ju'il venait de forger ou d'accommoder à sa fantaisie, sans que personne y remarquât la moindre erreur ouïe moindie changement? Tout(^ l'histoire des siècles passés était répétée depuis le livre de la Genèse jusqu'au temps où l'on vivait. Le peuple, qui si souvent avait secoué le joug de cette loi , se laisse charger

^ TFxIr., III, •-' ; II l^sd.. vm , xm , oie.

\A SI IIK DK LV UKLKUON. VM

do ce lourd fardeau sans peine et sans résistance, convaincu par expérience que le mépris qu'on en avait fait avait attiré tous les maux où on se voyait plongé. Les usures sont réprimées selon le texte de la loi , les propres termes en étaient cités; les mariages contractés sont cassés, sans que personne réclamât. Si la loi eût été perdue, ou en tout cas oubliée, aurait-on vu tout le peuple agir naturellement en conséquence de cette loi , comme l'ayant eue toujours présente?

Comment est-ce que tout ce peuple pouvait écouter Aggée, Zacharie et Malachie, qui prophétisaient alors, qui , comme les autres prophètes îeuis prédécesseurs, ne leur prêchaient que « ]\Ioïse et la loi que Dieu lui avait donnée » en Horeb ' : » et cela comme une chose connue et de tout t(^mps en vigueur dans la nation? Mais comment dit-on, dans le même temps, et dans le retour du peuple, que tout ce peuple admiia l'accomplissement de l'oracle de Jérémie touchant les soixante-dix ans de captivité ^ ? Ce Jérémie, qu'Esdras venait de forger avec tous les autres prophètes, comment a-t-il tout d'un coup trouvé créance? Par quel artifice nouveau a-t-on pu persuader à tout un peuple, et aux vieillards qui avaient vu ce prophète, qu'ils avaient toujouis attendu la déHvrance miraculeuse qu'il leur avait annoncée dans ses écrits ? Mais tout cela sera encore supposé : Esdras etNéhémias n'auront point écrit l'histoire de leur temps ; quelque autre l'aura faite sous leur nom ; et ceux qui ont fabriqué tous les autres livres de l'ancien Testament auront été si favorisés de la postérité, que d'autres faussaires leur {^n auront supposé à eux-mêmes, pour donner créance à leur imposture.

On aura honte sans doute de tant d'extravagances: et au lieu de dire qu'Esdras ait fait tout d'un coup paraître tant de livres si distingués les uns des autres par les caractères du style et du temps, on dira qu'il y aura pu insérer les mi-

1 Mal., IV, 4. — -^ Il P;n\,, xxxvi, -21. 2'2 : î Fs<lr., l, 1.

338 HISTOUIE UMVEUSELLfc:.

racles et les prédictions qui les font passer pour divins ; orleur plus grossière encore que la précédente , puisque ces miracles et ces prédictions sont tellement répandus dans tous ces livres, sont tellement inculqués et répétés si souvent, avec tant de tours divers et une si grande variété de fortes figures, en un mot en font tellement tout le corps, qu'il faut n'avoir jamais seulement ouvert ces saints livres , pour ne voir pas qu'il est encore plus aisé de les refondre pour ainsi dire tout à fait, que d'y insérer les choses que les incrédules sont si fâchés d'y trouver. Et quand même on leur aurait accordé tout ce qu'ils demandent, le miraculeux et le divin [est tellement le fond de ces livres, qu'il s'y retrouverait encore, malgré qu'on en eût. Qu'Esdras, si on veut, y ait ajouté après coup les prédictions des choses déjà arrivées de son temps : celles qui se sont accomplies depuis, par exemple, sous Antiochus et les Machabées, et tant d'autres que l'on a vues, qui les aura ajoutées? Dieu aura peut-être donné à Esdras le don de prophétie , afm que l'imposture d'Esdras fût plus vraisemblable; et on aimera mieux qu'un faussaire soit prophète, qu'Isaie, ou que Jérémie, ou que Daniel : ou bien chaque siècle aura porté un faussaire heureux que tout le peuple en aura cru ; et de nouveaux iniposteurs, par un zèle admirable de religion, auront sans cesse ajouté aux livres divins, après même que le canon en aura été clos, qu'ils se seront répandus avec les Juifs par toute la (erre, et qu'on les aura traduits en tant de langues étraniières. N'eût-ce pas été, à force de vouloir établir la religion, la détruire par les fondements ? Tout un peuple laisse-t-il donc changer si facilement ce qu'il croit être divin, soit qu'il le croie par raison ou par erreur? Quelqu'un peut-il espéi-er do persuader aux chrétiens, ou même aux Turcs, (rajouter \m seul chapitre àTÉvangile, ou à l'Alcoran? Mais peut-être que les Juifs étaient plus dociles que les autres peuples , ou (ju'ils étaient moins religieux à conserver leurs saints livres ? Quels monstres d'opinions se faut-il n^Mlie dans l'esprit,

L\ SUITK l)K L\ RELICTOX. r,:U)

quand on veut secouei- le joug de Tautorité divine, et ne végler ses sentiments, non plus que ses mœurs, que par sa

raison égarée !

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