CHAPITRE III
Les Scythes , les Éthiopiens et les Égyptiens.
Je ne compterai pas ici parmi les grands empires celui de Bacchus, ni celui d'Hercule, ces célèbres vainqueurs des Indes et de l'Orient. Leurs histoires n'ont rien de certain, leurs conquêtes n'ont rien de suivi : il les faut laisser célébrer aux poètes, qui en ont fait le plus grand sujet de leurs fables.
Je ne parlerai pas non plus de l'empire que les Madyes d'Hérodote*, qui ressemble assez àTIndalhyrse de Mégasthène % et au Tanaiis de Justin ', établit pour un peu de temps dans la grande Asie. Les Scythes, (]ue ce prince menait à la guerre, ont plutôt fait des courses que des conquêtes. Ce ne fut que par rencontre, et en poussant les Cimméricns , qu'ils entrèrent dans la Médie, battirent les Mèdes, (H leur enlevèrent cette partie de l'Asie où ils avaient établi leur domination. Ces nouveaux concjuérants
1 H<M-o(l., lil). 1, c. 10:?. — ^ Slini».. imi., iil). w. .Iiisliii. lil>,, i , c. I.
n'y régnèrent qno vingt-huit ans. Leur impiété, leur avarice et leur brutalité la leur fit perdre; et Cyaxare, fils de Phraorte, sur lequel ils l'avaient conquise , les en chassa. Ce fut plutôt par adresse que par force. Réduit à un coin de son royaume que les vainqueurs avaient négligé, ou que peut-être ils n'avaient pu forcer, il attendit avec patience que ces conquérants brutaux eussent excité la haine publique, et se défissent eux-mêmes par le désordre de leur gouvernement.
Nous trouvons encore dans Strabon * , qui l'a tiré du même Mégasthène, un Tearcon, roi d'Ethiopie: ce doit être le Tharaca de l'Écriture % dont les armes furent redoutées du temps de Sennachérib, roi d'Assyrie. Ce prince pénétra jusqu'aux colonnes d'Hercule, apparemment le long de la côte d'Afrique, et passa jusqu'en Europe. Mais que dirai-je d'un homme dont nous ne voyons dans les historiens que quatre ou cinq mots, et dont la domination n'a aucune suite?
Les Ethiopiens, dont il était roi, étaient, selon Hérodote % les mieux faits de tous les hommes, et de la plus belle taille. Leur esprit était vif et ferme; mais ils prenaient peu de soin de le cultiver, mettant leur confiance dans leurs corps robustes et dans leurs bras nerveux. Leurs rois étaient électifs, et ils mettaient sur le trône le plus grand et le plus fort.
On peut juger de leur humeur par une action que nous raconte Hérodote. Lorsque Cambyse leur envoya, pour les surprendre, des ambassadeurs et des présents tels que les Perses les donnaient, de la pourpre, des bracelets d'or, et des compositions de parfums, ils se moquèrent de ses présents, où ils ne voyaient rien d'utile à la vie, aussi bien que de ses anibassadeurs, qu'ils prirent pour ce qu'ils étaient , c'est-à-dire , pour des espions. Mais leur roi voulut aussi
* Lil). XV, init. — ^ IV Reg., xix, 0; Is., xxwii, 0.
■^ «(M'oil., lil). m, r;ip. 20.
37/1 HISTOIRE IMVFRSELLR.
faire un présent à sa mode au roi de Perse; et , prenant en main un arc qu'un Perse eût à peine soutenu, loin de le pouvoir tirer, il le banda en présence des ambassadeui's , et leur dit : « Voici le conseil que le roi dEthiopie donne » au roi de Perse : Quand les Perses se pourront servir » aussi aisément que je viens de faire d'un arc de celle » grandeui" et de cette force, qu'ils viennent attaquer les » Ethiopiens, et qu'ils amènent plus de troupes que n'en a » Cambyse. En attendant, qu'ils rendent grâces aux dieux, » qui n'ont pas mis dans le cœur des Ethiopiens le désir de » s'étendre hors de leur pays. » Cela dit, il débanda Tare, et le donna aux ambassadeurs.
On ne peut dire quel eût été l'événement de la guerre. Cambyse, irrité de cette réponse, s'avança vers rElhiopie comme un insensé, sans ordre, sans convois, sans discipline, et vit périr son armée, faute de vivres, au milieu des sables, avant que d'approcher l'ennemi.
Ces peuples d'Ethiopie n'étaient pourtant pas si justes qu'ils s'en vantaient , ni si renfermés dans leur pays. Eeurs voisins les Égyptiens avaient souvent éprouvé leurs forces. Il n'v a rien de suivi dans les conseils de ces nations sauvages et mal cultivées : si la nature y commence souvent de beaux sentiments, elle ne les achève jamais. Aussi n'y vovons-nous que peu de choses à apprendre et à imiter. N'en parlons pas davantage, et venons aux peuples j)oli-
cés.
Les Égyptiens sont les premiers où Ton ait su les règles du gouvernement. Cette nation grave et sérieuse connut d'abord la vraie fin de la politique, qui est de rendre la vie commode et les peuples heureux. Ea température toujours uniforme du pays y faisait les es|)rils solides et constants. Comme la vertu est le fondement de toute la société, ils l'ont soigneusement cultivée. Eeur principale vertu a été la reconnaissance. La gloire qu'on leur a ilonnée, d'ctre les plus reconnaissants (h tons les hommes, fait voii* cpi'ils
LES EMPIUKS. ?>!:*
claient aussi les plus sociables \ Les bienfaits sont le lien de la concorde publique et particulière. Qui reconnaît les grâces, aime à en faire : et en bannissant l'ingratitude, le plaisir de faire du bien demeure si pur, qu'il n'y a plus moyen de n'y être pas sensible. Leurs lois étaient simples, pleines d'équité, et propres à unir entre eux les ciloyens. Celui qui , pouvant sauver un homme attaqué , ne le faisait pas, était puni de mort aussi rigoureusement que l'assassin ^ Que si on ne pouvait secourir le malheureux, il fallait du moins dénoncer l'auteur de la violence ; et il y avait des ])eines établies contre ceux qui manquaient à ce devoir. Ainsi les citoyens étaient à la garde les uns des autres, et tout le corps de l'état était uni contre les méchants. Il n'était pas permis d'être inutile à l'état : la loi assignait à chacun son emploi, qui se perpétuait de père en (ils \ On ne pouvait ni en avoir deux, ni changer de profession ; mais aussi toutes les professions étaient honorées. Il fallait qu'il y eût des emplois et des personnes plus considérables, comme il faut qu'il y ait des yeux dans le corps : leur éclat ne tait pas mépriser les pieds, ni les parties les plus basses. Ainsi, parmi les Egyptiens, les prêtres et les soldats avaient des marques d'honneur particulières : mais tous les métiers, jusqu'aux moindres, étaient en estime ; et on ne croyait pas pouvoir sans crime mépriser des citoyens dont les travaux, quels qu'ils fussent, contribuaient au bien public. Par ce moyen tous les arts venaient à leui* perfection : l'honneur qui les nourrit s'y mêlait partout : on faisait mieux ce qu'on avait toujours vu faire, et à quoi on s'était uniquement exercé dès son enfance.
Mais il y avait une occupation qui devait être commune : c'était l'étude des lois et de la sagesse. L'ignorance de la religion et de la police du pays n'était excusée en aucun
1 Diod., lit). I, sect. 2, n. 22 et seq. — ^ Ihid,, n. 27. ' 1(1., lil). I , sort. 2-, n. 25.
Mi) IIISIOlIll. IMVKIlSFJ.Ki:.
(Hat. An rosU», cliaqno profession avait son canton qui lui était assigné. II n'en arrivait aucune incommodité dans un pays dont la largeur n'était pas grande; et , dans un si bel ordre, les fainéants ne savaient oii se cachei-.
Parmi de si bonnes lois , ce qu^il y avait de meilleur, c'est que tout le monde était nourri dans l'esprit de les observer. Une coutume nouvelle était un piodige en Egypte'; tout s'y faisait toujours de même, et l'exactitude qu'on y avait à garder les petites choses maintenait les grandes. Aussi n'y eut-il jamais de peuple qui ait conservé plus loni;temps ses usages et ses lois. L'ordre des jugements servait à entretenir cet esprit. Trente juges étaient tirés des principales villes pour composer la compagnie qui jugeait tout le royaume ^ On était accoutumé à ne voir dans ces places que les plus honnêtes gens du pays et les plus graves. Le prince leur assignait certains revenus, afin qu'affranchis (l(\s embarras domeslifiues, ils pussent donner tout leur temps à faire observer les lois. Ils ne tiraient rien des procès, et on ne s'était pas encore avisé de faire un métiei" de la justice. Pour éviter les surprises, les affaires étaient traitées par écrit dans cette assemblée. On y craignait la fausse élo- (juence, qui éblouit les esprits et émeut les passions. La vérité ne pouvait être expliquée d'une manière trop sèche. Le président du sénat portait un collier d'or et de pieries précieuses, d'où pendait une figure sans yeux, qu'on appelait la Vérité. Quand il la prenait , c'était le signal pour commencer la séance '. Il l'appliquait au parti qui devait gagner sa cause, et c'était la forme de prononcer les sentences. In des plus beaux artifices des Égyptiens pour conserver leurs anciennes maximes, était de les revêtir de certaines cérémonies qui les imprimaient dans les esprits. Ces cérémonies s'observaient avec réflexion ; et l'humeur sérieuse
^ Herod., lib. ii , c. Dl ; Diod., lib. i. sect. 1>, ii. T2'. Plnt.. (]o \ oc:.. lit). II. — 2 oio(l.,lit), 1, sort !2, ii. '2(\. — • n>i<1.
des Égyptiens ne permettait pas qu'elles tournassent en simples formules. Ceux qui n'avaient point d'allaires, et dont la vie était innocente, pouvaient éviter l'examen de ce sévère tribunal.
Mais il y avait en Egypte une espèce de jugement tout à fait extraordinaire, dont personne n'échappait. C'est une consolation en mourant de laisser son nom en estime parmi les hommes, et de tous les biens humains c'est le seul que la mort ne nous peut ravir. Mais il n'était pas permis en Egypte de louer indilféremment tous les morts : il fallait avoir cet honneur par un jugement public \ Aussitôt qu'un homme était mort, on l'amenait en jugement. L'accusateur public était écouté. S'il prouvait que la conduite du mort eut été mauvaise, on en condamnait la mémoire, et il était privé de la sépulture. Le peuple admirait le pouvoir des lois, qui s'étendait jusqu'après la mort, et chacun, touché de l'exemple, craignait de déshonorer sa mémoire et sa famille. Que si le mort n'était convaincu d'aucune faute, on Tensevelissait honorablement, on faisait son panégyrique, mais sans y rien mêler de sa naissance. Toute rÉgypte était noble, et d'ailleurs on n'y goûtait de louanges que celles qu'on s'attirait par sonméiite.
Chacun sait combien curieusement les Égyptiens conservaient les corps njorts. Leurs momies se voient encore, Ainsi leur reconnaissance envers leurs parents était immortelle : les enfants, en voyant les corps de leurs ancêtres, se souvenaient de leurs vertus, que le pul)lic avait reconnues, et s'excitaient à aimer les lois qu'ils leur avaient laissées.
Pour empêcher les emprunts, d'où naissent la fainéantise, les fraudes et la chicane, l'ordonnance du roi Asychis ne permettait d'emprunter qu'à conditioti d'engager le corps de son pèi'e à celui dont on empruntait \ C'était une
^ Oiofl., lih. i,sccl. 2, u. 'ifi.
- licrod., !il). Il, ('. l.'.C); Diod., Iil). (, scct. 2, ti. M.
:ns IJISTOIUE LMVERSELLE.
impiété et une infamie tout ensemble de ne pas retirer assez promptement un gage si précieux ; et celui qui mourait sans s'être acquitté de ce devoir était privé de la sépulture.
Le royaume était héréditaire; mais les rois étaient obligés plus que tous les autres à vivre selon les lois. Ils en avaient de particulières qu'un roi avait digérées, et qui faisaient une partie des livres sacrés \ Ce n'est pas qu'on disj)ulAt rien aux rois, ou que personne eût droit de les contraindre; au contraire, on les respectait comme des dieux ; mais c'est qu'une coutume ancienne avait tout réglé, et qu'ils ne s'avisaient pas de vivre autrement que leurs ancêtres. Ainsi ils souffraient sans peine non-seulement (jue la qualité des viandes et la mesure du boire et du manger leur fût marquée (car c'était une chose ordinaire en Egypte, où tout le monde était sobre, et où l'air du pays inspirait la frugalité^), mais encore que toutes leurs heures fussent destinées ^ En s'éveillant au point du jour, lorsque l'esprit est le plus net et les pensées les plus pures, ils lisaient leurs lettres, pour prendre une idée plus droite et plus véritable des affaires qu'ils avaient à décider. Sitôt qu'ils étaient habillés, ils allaient sacrifier au temple. Là, environnés de toute leur cour, et les victimes étant à Tautcl, ils assistaient à une prièie pleine d'instruction , où le pontife priait les dieux de donner au prince toutes les vertus royales, en sorte (ju'il fût religieux envers les dieux, doux enveis les hoinmes, modéré, juste, magnanime, sincère, et éloigné du mensonge, libéral, maîtie de lui-même, punissant au-dessous du mérite, et récompensant au-dessus. Le pontife pailait ensuite des fautes que les rois pouvaient connuettre; mais il su])posait toujours qu'ils n'y loml)aient que pai* surprise ou par ignorance, chargeant d'imprécations lesminis-
Diod., lit), i, sect. 2, n. 22. — - llorod., lib. n. Diod., lil). i.soct. 2, 11. 22.
très qui leur clonnaienl de mauvais conseils, et leur déguisaient la vérité.
Telle était la manière d'instruire les rois. On croyait que les reproches ne faisaient qu'aigrir leurs esprits, et que le njoyen le plus eflicace de leur inspirer la vertu était de leur mai'quer leur devoir dans des louanges conformes aux lois, et prononcées gravement devant les dieux. Après la prière et le sacrifice, on lisait au roi, dans les saints livres, les conseils et les actions des grands hommes, afin qu'il gouvernât son état par leurs maximes, et maintînt les lois qui avaient rendu ses prédécesseurs heureux aussi bien que leurs sujets.
Ce qui montre que ces remontrances se faisaient et s'écoutaient séiieusement, c'est qu'elles avaient leur effet. Paimi les Thébains, c'est à-dire, dans la dynastie principale, celle oii les lois étaient en vigueur, et qui devint à la fin la maîtresse de toutes les autres, les plus grands hommes ont été les rois. Les deux Mercures, auteurs des sciences et de toutes les institutions des Égyptiens, l'un voisin des temps du déluge, l'autre qu'ils ont appelé le Trismégiste ou le trois fois grand , contemporain de Moïse, ont été tous deux rois deThèbes. Toute l'Egypte a profité de leurs lumières, et Thèbes doit à leurs instructions d'avoir eu peu de mauvais princes. Ceux-ci étaient épargnés pendant leur \ie, le repos public le voulait ainsi : mais ils n'étaient pas exempts du jugement qu'il fallait subir après la mort*. Quelques-uns ont été privés de la sépulture, mais on en voit peu d'exemples, et, au contraire, la plupart des rois ont été si chéris des peuples, que chacun pleurait leur mort autant que celle de son père ou de ses enfants.
Cette coutume déjuger les rois après leur mort parut si sainte au peuple de Dieu, qu'il l'a toujours pratiquée. Nous voyons dans l'Écriture que les méchants rois étaient privés
^ Diod., lib. 1, sect. 2, n. 23.
380 HISIOIUK LMVJÎUSELLE.
de la sépulture de leurs ancêtres ; et nous apprenons de Josèphc ^ que cette coutume durait encore du temps des Asmonéens. Elle faisait entendre aux rois que si leur majesté les met au-dessus des jugements humains pendant leui* vie, ils y reviennent enfin quand la mort lésa égalés aux aulies hommes.
Les Egyptiens avaient l'esprit inventif, mais ils le tournaient aux choses utiles. Leurs Mercures ont rempli l'Egypte d'inventions merveilleuses, et ne lui avaient presque rien laissé ignorer de ce qui pouvait rendre la vie commode et tianquille. Je ne puis laisser aux Égyptiens la gloire qu'ils ont donnée à leur Osiris, d'avoii- inventé le labourage '";car on le ti'ouve de tout teujps dans les pays voisins de la terre d'où le genre humain s'est répandu, et on ne peut douter (ju'il ne fût connu dès l'origine du nionde. Aussi les Egyptiens donnent-ils eux-mêmes une si grande antiquité à Osiris, qu'on voit bien qu'ils ont confondu son temps avec celui des commencements de l'univers, et qu'ils ont voulu lui attribuer les choses dont l'oiigine passait de bien loin tous les temps connus dans leur histoire. Mais si les Egyptiens n'ont pas inventé l'agriculture, ni les autres arts que nous voyons devant le déluge, ils les ont tellement perfectionnés, et ont pris un si grand soin de les rétablir parmi les peuples où la barbarie les avait fait oublier, que leur gloire n'est guère moins grande que s'ils en avaient été les irnenteurs.
11 y en a même de très-importants dont on ne peut leur disputer l'invention. Comme leur pays était uni, et lein- ciel toujours pur et sans nuage, ils ont été les premiers à observer le cours des astres". Ils ont aussi les premiers réglé l'année. Ces obsei'valions les ont jetés naturellement dans
* Ant., lil). xui, c. 'i;i, al. 15.
' Diod., lil). I, sect. 1, i». 8; Plut., do Isid. cl Osir.
' IMiil., Kpiii. : hiod., lil». i, sccl. 'J, ii. S ; Ucroil., liii
Li:S EMPJKLS. 381
l'arithmétique; et s'il est vrai, ce que dit Platon % que le soleil et la lune aient enseigné aux honunes la science des nombres, c'est-à-diie, qu'on ait commencé les comptes réglés par celui des jours, des mois et des ans, les Egyptiens sont les premiers qui aient écouté ces merveilleux maîtres. Les planètes et les autres astres ne leur ont pas été moins connus; et ils ont trouvé cette grande année qui ramène tout le ciel à son premier point. Pour reconnaître leurs terres tous les ans couvertes par le débordement du Nil, ils ont été obligés de recourir à l'arpentage, qui leur a bientôt appris la géométrie ^ Ils étaient grands observateurs de la nature, qui, dans un air si serein et sous un ciel si aident, était forte et féconde parmi eux \ C'est aussi ce qui leur a fait inventer ou perfectionner la médecine. Ain.-i toutes les sciences ont été en grand honneur parmi eux. Les inventeurs des choses utiles recevaient , et de leur vivant et après leur mort, de dignes récompenses de leurs travaux. C'est ce qui a consacré les livres de leurs deux Mercures, et les a fait regardei" comme des livres divins. Le premier d(^ tous les peuples où on voie des bibliothèques est celui (rÉgypte. Le titre qu'on leur donnait inspirait l'envie d'y entrer et d'en pénétrer les secrets : on les ajipelait le trésor des reluèdes de l'âme ''. Elle s'y guérissait de l'ii^norance , la plus dangereuse de ses maladies, et la source de toutes les autres.
Une des choses qu'on imprimait le plus fortement dans res()rit des Égyptiens était l'estime et l'amour de leui* patrie. Elle était, disaient-ils, le séjour des dieux : ils y avaient légné durant des milliers infinis d'année. Elle était la mère des hommes et des animaux, que la terre d'Egypte arrosée du Nil avait enfiintés pendant que le reste de la nature était
1 Plat., in Tim. — 2 Diod., lib. i, sect. 2, u. W. •^ 1(1., ibid., n. 21) et 30; Herod., lib. 11, cap. i. ' Diod., lib. I, scil., 2 n. .",.
582 HlSïOllU: IMVERSELLE.
stérile \ Les prêtres, qui composaient l'histoire d'Egypte de cette suite immense de siècles, qu'ils ne reniplissaieiît que de fables et des généalogies de leurs dieux , le faisaient pour imprimer dans l'esprit des peuples l'antiquité et la noblesse de leur pays. Au reste, leur vraie histoire était renfermée dans des bornes raisonnables; mais ils trouvaient beau de se perdre dans un abîme infini de temps qui semblait les approcher de l'éternité.
dépendant l'amour de la patrie avait des fondements plus solides. L'Egypte était en effet le plus beau j)ays de l'univers, le plus abondant par la nature, le mieux cultivé [)ar l'art, le plus riche, le plus commode, et le plus orné par les soins et la magnificence de ses rois.
Il n'y avait rien que de grand dans leurs desseins et dans leurs travaux. Ce qu'ils ont fait du Nil est incroyable. Il pleut rarement en Egypte : mais ce fleuve, qui l'arrose toute par ses débordements réglés , lui apporte les pluies et les neiges des autres pays. Pour multiplier un fleuve si bienfaisant, l'Egypte était traversée d'une infinité de canaux d'une longueur et d'une lai'geur incroyable '. Le Nil portait partout la fécondité avec ses eaux salutaires , unissait les villes entre elles, et la grande mer avec la mer Rouge; entretenait le commerce au dedans et au dehors du royaume, et le fortifiait contre l'ennemi : de sorte (ju'il était tout ensemble et le nouiricier et le défenseur de l'Egypte. On lui abandonnait la campagne : mais les villes, rehaussées avec des travaux immenses, et s'élevant comme des îles au milieu des eaux , regardaient avec joie , de celle hauteur , toute la plaine inondée et tout ensemble fertilisée par le Nil. Lors(|u'il s'enflait outre mesure, de grands lacs , creusés pai' les rois, tendaient leur sein aux eaux répandues. Ils avaient leurs décliaiges préparées : de grandes écluses
^ l*l;il.. m Tim.; Diod., Iil>. i, soct. 1, ii. .'»,
- Herod.. lil». n. c. 108: Diod.. lib. i, so t. '2, ii. 1^. ï 1,
les ouvraient ou les fermaient, selon le besoin; et les eaux ayant leur retraite ne séjournaient sur les terres qu'autant qu'il fallait pour les engraisser.
Tel était l'usage de ce grand lac , qu'on appelait le lac de Myris ou de Mœris : c'était le nom du roi qui l'avait fait faire ' . On est étonné quand on lit (ce qui néanmoins est certain) qu'il avait de tour environ cent quatre-vingts de nos lieues. Pour ne point perdre trop de bonnes terres en le creusant , on l'avait étendu principalement du côté de la Libye. La pérbe en valait au prince des sommes immenses; et ainsi quand la terre ne produisait rien , on en tirait des trésors en la couvrant d'eaux. Deux pyramides, dont cbacune portait sur un trône deux statues colossalei , Tune de Myris, et l'autre de sa femme, s'élevaient de trois cents pieds au milieu du lac, et occupaient sous les eaux un paleil espace. Ainsi elles faisaient voir qu'on les avait érigées avant que le creux eût été rempli , et montraient qu'un lac de cette étendue avait été fait de main d'homme sous un seul prince.
Ceux qui ne savent pas jusques à quel point on peut ménager la terre, prennent pour fable ce qu'on raconte du nombre des villes d'Egypte ^ La richesse n'en était pas moins incroyable. 11 n'y en avait point qui ne fût remplie de temples magnifiques et de superbes palais ^ L'architecture y montrait partout cette noble simplicité et cette grandeur qui remplit l'esprit. De longues galeries y étalaient des sculptures que la Grèce prenait pour modèles. Thèbes le pouvait disputer aux plus belles villes de l'univers \ Ses cent portes, chantées par Homère, sont connues de tout le monde. Elle n'était pas moins peuplée qu'elle était vaste ; et on a dit qu'elle |)ouvait faire sortir ensemble dix mille
i Horod., iib. ii, c. 101, 149; Diod., lib. i, scct. 2, u. 8.
2 Herod., ibid., c. 177; Diod., ibid., n. 6 et seq.
^ Herod., il)id., e. 118, 153, elc. — ^ Diod., ibid., u. 4.
oi^U HisTonu-: lm\euselle.
combattants par chacune de ses portes ^ Qu'il y ail , si Ton veut, de l'exagération dans ce nombre, toujours est-il assuré que son peuple était innombrable. Les Grecs et les Romains ont célébré sa magnilicence et sa grandeur ", encore qu'ils n'en eussent vu que les ruines : tant les restes en étaient augustes.
Si nos voyageurs avaient pénétré jusqu'au lieu oii celle ville était bâtie, ils auraient sans doute encore trouvé quelque chose d'incomparable dans ses ruines; car les ouvrages des Égyptiens étaient faits pour tenir contre le temps. Leurs slatues étaient des colosses ; leurs colonnes étaient immenses \ L'Egypte visait au grand, et voulait frapper les yeux de loin, mais toujours en les contentant par la justesse des proportions. On a découvert dans le Saïde (vous savez bien que c'est le nom de la Thébaïde) des temples et des palais presque encore entiers, où ces colonnes et ces statues sont innombrables \ On y admire surtout un palais dont les restes semblent n'avoir subsisté que pour effacer la gloire de tous les plus giands ouvrages. Quatie allées à [)erte de vue, et bornées de paît et d'autre par des sphinx d'une matière aussi raie que leur grandeur est remarquable, servent d'avenues à quatre portiques dont la hauteur étonne les yeux. Quelle magnilicence et quelle étendue! Encore ceux qui nous ont décrit ce prodigieux édifice n'ontils pas eu le temps d'en faire le tour, et ne sont pas même assurés d'en avoir vu la moitié; mais tout ce qu'ils y ont vu était surprenant. Une salle, qui apparemment faisait le milieu de ce superbe palais, était soutenue de six vingts colonnes de six brassées de grosseur, grandes à proportion, et entremêlées d'obélisques que tant de siècles n'ont pu abattre. Les couleurs mêmes, c'est-à-dire, ce qui éprouv(^
^ roinp. Mclii, lil). I, ciip. \).
^ Stral)., lil). \vu; Tacit., Aimai., lih. !i, c. 60.
■' H«M()(1. cl Diod.. loc. cif.
' \ (ivii!.:;rs (lu |,c\;iiil, |tiir M Ihcxciiol. Ii\.h, cliap. .'..
LKS KMPIIlIvS. 385
lo plus loi lo ponvoii- du lomps, se soulionncnl encore parmi les ruines de cel admirable édifice , et y conservent leur vivacité : lant l'Egypte savait imprimer le caractère d'immortalité à tous ses ouvrages. Maintenant que le nom du roi pénètre aux parties du monde les plus inconnues, et que ce prince étend aussi loin les recherches qu il fait faire des plus beaux ouvrages de la nature et de l'art, ne serait-ce pas un digne objet de cette noble curiosité, de découvrir les beautés que la Thébaïde renferme dans ses déserts, et d'enrichir notre architecture des inventions de l'Egypte *? Quelle puissance et quel art a pu faire d'un tel pays la merveille de l'univers? Et quelles beautés ne trouverait-on pas SI on pouvait aborder la ville royale, puisque si loin d'elle on découvre des choses si merveilleuses?
Il n'appartenait qu'à l'Egypte de dresser des monuments pour la posiérité. Ses obélisques font encore aujourd'hui, autant par leur beauté que par leur hauteur, le principal ornement de Rome; et la puissance romaine, désespérant d'égaler les Égyptiens, a cru faiie assez pour sa grandeur d'emprunter les monuments de leurs rois.
L'Egypte n'avait point encore vu de grands édifices que la tour de Babel, quand elle imagina ses pyramides, qui, par leur ligure autant que par leur grandeur, triomphent du temps et des Barbares. Le bon goût des Égyptiens leur fit aimer dès lors la solidité et la régularité toute nue. N'estce point que la nature porte d'elle-même à cet air simple , auquel on a tant de peine à revenir quand le goût a été gâté par des nouveautés et des hardiesses bizarres? Quoi ([u'il en soit , les Égyptiens n'ont aimé qu'une hardiesse réglée; ils n'ont cherché le nouveau et le surprenant que dans la variété infinie de la nature, et ils se vantaient d'être les seuls qui avaient fait, comme les dieux, des ou-
^ Les richesses et les monuments de TÉgypte sont beaucoup mieux connus nujoniHrinii (|ue du temps de fnut* ur.
386 HTSTOTRE UNIVERSKLLE.
vrages immortels. Les inscriptions des pyramides n'étaient pas moins nobles que l'ouvrage : elles parlaient aux spectateurs ^ Une de ces pyramides, bâtie de brique, avertissait par son titre qu'on se gardât bien de la comparer aux autres , et « qu'elle était autant au-dessus de toutes les py- » ramides que Jupiter était au-dessus de tous les dieux. »
Mais quelque effort que fassent les hommes, leur néant paraît partout. Ces pyramides étaient des tombeaux - ; encore les rois qui les ont bâties n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y être inhumés, et ils n'ont pas joui de leur sépulcre.
Je ne parlerais pas de ce beau palais qu'on appelait le Labyrinthe \ si Hérodote, qui Ta vu , ne nous assurait qu'il était plus surprenant que les pyramides. On l'avait bâti sur le bord du lac de Myris, et on lui avait donné une vue proportionnée à sa grandeur. Au reste, ce n'était pas tant un seul palais qu'un magnifique amas de douze palais disposés régulièrement, et qui communiquaient ensemble. Quinze cents chambres mêlées de terrasses s'arrangeaient autoui' de douze salles , et ne laissaient point de sortie à ceux qui s'engageaient à les visiter. Il y avait autant de bâtiments par dessous terre. Ces bâtiments souterrains étaient destinés à la sépulture des rois; et encore (qui le pouirait dire sans honte et sans déplorer l'aveuglement de Tesprit humain?) à nourrir les crocodiles sacrés, dont une nation d'ailleurs si sage faisait ses dieux.
Vous vous étonnez de voir tant de magnificence dans les sépulcres de l'Egypte. C'est qu'outre qu'on les érigeait comme des monuments sacrés, pour poiter aux siècles futurs la mémoire des grands princes, on les regardait encore comme des demeures éternelles '. Les maisons étaient appelées des hôtelleries , ou Ton n'était qu'en passant , et
^ II(Mod., lih. H, c. 1;î().
' Id., il)i(l.; Diod., lit), i, seot. '2, ii i:., K), 17. 3 Id., ibid., r. 148: Diod., lih. ii, srcr. 2. u. i'^. '> T)iod., ibid.
pondant une vie trop courte pour terminer tous nos desseins : mais les maisons véritables étaient les tombeaux, que nous devions habiter durant des siècles infinis.
Au reste, ce n'était pas sur les choses inanimées que l'Egypte travaillait le plus. Ses plus nobles travaux et son plus bel art consistait à former les hommes. La Grèce en et it si persuadée, que ses plus grands hommes, un Homère, un Pythagore , un Platon , Lycurgue même et Solon, ces deux grands législateurs, et les autres qu'il n'est pas besoin de nommer , allèrent apprendre la sagesse en Egypte ^ Dieu a voulu que Moïse même fut insimit dam toute la sagesse des Egyptiens : c'est par là qu'il a commencé à être puissant en paroles et en œuvres -. La vraie sagesse
se sert de tout; et Dieu ne veut pas que ceux qu'il inspire négligent les moyens humains, qui viennent aussi de lui à leur manière.
Ces sages d'Egypte avaient étudié le régime qui fait les esprits solides , les corps robustes , les femmes fécondes , et les enfants vigoureux. Par ce moyen, le peuple croissait en nombre et en forces. Le pays était sain naturellement ; mais la philosophie leur avait appris que la nature veut être aidée. Il y a un art de former les coips aussi bien que les esprits. Cet art, que notre nonchalance nous a fait perdre, était bien connu des anciens, et l'Egypte l'avait trouvé. Elle employait principalement à ce beau dessein la frugalité et les exercices \ Dans un grand champ de bataille , qui a été vu par Hérodote ', les crânes des Perses aisés à percer^ et ceux des Égyptiens plus durs que les pierres auxquelles ils étaient mêlés , montraient la mollesse des uns, et la robuste constitution qu'une nourriture frugale et de vigoureux exercices donnaient aux autres. La course à pied , la course à cheval , la course dans les chariots, se pratiquait en Egypte
* T)iocl., lib. n, sect. 2, n. 36; PiiU., de Isid., c. 5. — ^ Act., vu, 22. — 3 Diod., lib. I, sect. 2, n. 29. — '• Herod., lib. ni, c. 12.
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avec une adresse admirable; elil n'y avait [)oint dans toiil l'univers de meilleurs hommes de cheval que les Égyptiens. Quand Diodore nous dit qu'ils rejetaient la lutte ' comme un exercice qui donnait une force dangereuse et peu durable, il a dû l'entendre de la lutte outrée des athlètes , que la Grèce elle-même, qui la couronnait dans ses jeux, avait blâmée, comme peu convenable aux personnes libres : mais, avec une ceilaine modération , elle était digne des honnêtes gens; et Diodore lui-même nous apprend ' que le Mercure des Égyptiens en avait inventé les règles, aussi bien que l'art déformer les corps. Il faut entendre de même ce que dit encore cet auteur touchant la musique \ Celle qu'il fait mépriser aux Égyptiens, comme capable de ramollir les courages , était sans doute cette musique molle et efféminée qui n'inspire que les plaisirs et une fausse tendresse. Car pour cette musique généreuse, dont les nobles accords élèvent l'espiit et le cœur, les Égyptiens n'avaient garde de la mépriser , puisque , selon Diodore même % leur Mercure l'avait inventée, et avait aussi inventé le plus grave des instruments de musique. Dans la procession solennelle des Égyptiens, où Ton portait en cérémonie les livres de Trismégiste, on voit marcher à la tête le chantre tenant en main un symbole de la miisuiuc (je ne sais pas ce que c'est) et le livre des hymnes sacrés ^ Enfin l'Egypte n'oubliait rien pouipolir l'esprit, ennoblir le cœur, et fortifier le corps. Quatre cent mille soldats qu'elle entretenait étaient ceux de ses citoyens qu'elle exerçait avec plus de soin. Les lois de la milice se conservaient aisément , et comme par elles-mêmes , parce que les pères les apprenaient à leurs enfants : car la profession de la guerre passait de père en lils comme les autres; et après les familles sacerdotales , celles qu'on esti-
* Diod., lil). i,sect.,2, n. 20. — "^ Id., ibitl., s»'ct. 1, n. 8. 3 1(1., ihid., sect. 2, n. 20. — ' Id., ibid., sect. 1, n. 8. •' CIrm. AIpx.. Stroni , lib. vi. p. C^T^.
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hîait les p\m illustros étaient, comme parmi nous, les Cnfnilles deslinées aux armes.
Je ne veux pas dire pourtant que l'Egypte ait é(é i^uerrière. On a beau avoir des troupes réglées et entrelenues, on a beau les exercer à l'ombre dans les travaux militairc^s et parmi les images des combats; il n'y a jamais que la guerre et les combats etîéctifs qui fassent les hommes guerriers. L'Egypte aimait la paix, parce qu'elle aimait la justice, et n'avait des soldats que pour sa défense. Contente de son pays, où tout abondait, elle ne songeait point aux conquêtes. Rlle s'étendait d'une autre sorte, en envoyant ses colonies par toute la terre, et avec elles la politesse et les lois. Les villes les plus célèbres venaient apprendre en Egypte leurs antiquités, et la source de leurs plus belles institutions '. On la consultait de tous côtes sur les règles de la sagesse. Quand ceux d'Élide eurent établi les jeux olympiques, les plus illustres de la Grèce, ils recherchèrent par une ambassade solennelle l'approbation des Égyptiens, et apprirent d'eux de nouveaux moyens d'encourager les combattants -. L'Egypte régnait par ses conseils; et cet empire d'esprit lui parut plus noble et plus glorieux que celui qu'on établit par les armes. Encore que les rois de Thèbes fussent sans comparaison les plus puissants de tous les rois de TÉgyple, jamais ils n'ont entrepris sur les dynasties voisines, qu'ils ont occupées seulement quand elles eurent été envahies par les Arabes; de sorte qu'à vrai dire ils les ont plutôt enlevées aux étrangers, qu'ils n'ont voulu dominer sur les naturels du pays. Mais quand ils se sont mêlés d'être conquérants, ils ont >>^urpassé tous les autres. Je ne parle point d'Osiris vainqueur des hides; apparemment c'est Bacchus, ou queb que autre héros aussi fabuleux. Le père de Sésoslris (les doctes veulent que ce soit Aménophis, autrement Memnon), ou par instinct , ou par humeur, ou , comme le disent les ""
1 Pl.it., in Tini. — ■- H.^od., lih. n, c, tOO.
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Égyptiens, par l'autorilé d'un oracle, conçut le dessein de faire de son fils un conquérant ^ Il s'y prit à la manière des Égyptiens, c'est-à-dire, avec de grandes pensées. Tous les entants qui naquirent le même jour que Sésostris, furent amenés à la cour par ordre du roi. Il les fit élever comme ses enfants , et avec les mômes soins que Sésostris , |)rès duquel ils étaient nourris. Il ne pouvait lui donner de plus lîdèles ministres, ni des compagnons plus zélés de ses combats. Quand il fut un peu avancé en âge, il lui fit faire son apprenti>sage par une guerre contre les Arabes. O jeune prince y apprit à supporter la faim et la soif, et soumit celte nation jusqu'alors indomptable. Accoutumé aux travaux guerriers par cette conquête , son père le lit tourner vers l'occident de l'Egypte : il attaqua la Libye, et la plus grande partie de cette vaste région fut subjuguée.
En ce temps son père mourut, et le laissa en état de tout entreprendre. Il ne conçut pas un moindre dessein que celui de la conquête du monde : mais , avant cjue de sortir de son royaume , il pourvut à la sûreté du dedans , en gagnant lo cœur de tous ses peuples par la libéralité et par la justice, et réglant au reste le gouvernement avec une extrême piudence -. Cependant il faisait ses préparatifs : il levait des troupes, et leur donnait pour capitaines les jeunes gens que son père avait fait nourrir avec lui. Il y en avait dix-sept cents, capables de répandre dans toute l'armée le courage, la discipline, et l'amour du prince. Cela fait, il enira dans rÉtliiopie, qu'il se rendit tributaire. Il continua ses victoires dans l'Asie. Jérusalem fut la première à sentir la force de ses armes. Le téméraire Roboam ne put lui résister, et Sésostris enleva les richesses de Salomon. Dieu, par un juste jugement, les avait livrées entre ses mains. Il pénétra dans les Indes plus loin qu'Hercule ni que Bacchus, et plus loin que ne lit depuis Alexandre, puisqu'il soumit le pays au
!)i()(l., lil). I, .'^('(.l. 'i, n. 0. — ■- Ihiil.
delà du Gangp. Jugez par là si les pays plus voisins lui résistèrent. Les Scythes obéirent jusqu'au Tanaïs : rArniénic et la Cappadoce lui furent sujettes. H laissa une colonie dans Tancien royaume de Golcliôs, où les mœurs d'Egypte sont toujours demeurées depuis. Hérodote a vu dans l'Asie-Mineui'e, d'une mer à l'autre, les monuments de ses victoires, avec les superbes inscriptions de Sésostris roi des rois et seigneur des seigneurs. Il y en avait jusque dans la Thrace, et il étendit son empire depuis le Gange jusqu'au Danube. La difficulté des vivres l'empêcha d'entrer plus avant dans l'Europe. Il revint après neuf ans, chargé des dépouilles de tous les peuples vaincus. Il y en eut qui défendirent courageusement leur liberté : d'autres cédèrent sans résistance. Sésostris eut soin de marquer dans ses monuments la différence de ces peuples en figures hiéroglyphiques, à la manière des Égyptiens. Pour décrire son empire, il inventa les cartes de géographie. Cent temples fameux, érigés en action de grâces aux dieux lutélaires de toutes les villes, furent les premières aussi bien que les plus belles marques de ses victoires; et il eut soin de publier, par les inscriptions , que ces grands ouvrages avaient été achevés sans fatiguer ses sujets '. Il mettait sa gloire à les ménager, et à ne faire travailler aux monuments de ses victoires que les captifs. Salomon lui en avait donné l'exemple. Ce sage prince n'avait employé que les peuples tributaires dans les grands ouvrages qui ont rendu son règne immortel -. Les citoyens étaient attachés à de plus nobles exercices : ils apprenaient à faire la guerre et à commander. Sésostris ne pouvait pas se régler sur un plus parfait modèle. Il régna trente-trois ans, et jouit long-temps de ses triomphes, beaucoup plus digne de gloii e si la vanité ne lui eût pas fait traîner son char par les rois vaincus '. H semble (ju'il
^ Herod., lib. n, cap. 102 et seq.; Diod., lib. i, sect. 2, n. 10, 2 II Par., VII", 0. — '^ Diod., lib. i, sect. 2, ii. U).
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ait dédaigné de mourir comme les autres homn)os. Devenu aveugle dans sa vieillesse, il se donna la mort à luimême, et laissa TÉgypte riche à jamais.
Son empire pourtant ne passa pas la quatrième génération. Mais il restait encore, du temps de Tibère, des monuments magnifiques, qui en marquaient l'étendue et la quantité des tributs ^ L'Egypte retourna bientôt à son humeur pacifique. On a même écrit que Sésostris fut le premier à ramollir, après ses conquêtes, les mœurs de ses Égyptiens, dans la crainte des révoltes-. S'il le faut croire, ce ne pouvait être qu'une précaution qu'il prenait pour ses successeurs; car, pour lui, sage et absolu comim^ il était, on ne voit pas ce qu'il pouvait craindre de ses peuples, qui l'adoraient. Au reste , cette pensée est peu digne d'un si grand prince; et c'était mal pourvoir à la sûreté de ses conquêtes que de laisser afliùblir le courage de ses sujets. Il est vrai aussi que ce grand empire ne dura guère. Il fîiul périr par quelque endroit. La division se mit en Egypte. Sous Anysis l'aveugle, l'Éthiopien Sabacon envalîil le royaume ' : il en traita aussi bien les peuples, et y fit d'aussi grandes choses qu'aucun des rois naturels. Jamais on ne vil une modération pareille à la sienne , puisque après cinquante ans d'un règne heureux, il retourna en Ethiopie, pour obéiià des avertissements qu'il crut divins. Le royaume abandonné tomba entre les mains de Sethon, prêtre de Vulcain, prince l'cligieux à sa mode, mais peu gueriier, et qui acheva d'énerver la milice en maltraitant les gens de guerre. Depuis ce temps l'Egypte ne se soutint plus que par des milices étrangères. On trouve une espèce d'anarchie. On trouve douze rois choisis par le peuple, qui partagèrent entre eux le gouv(^rnementdu royaume. C'est eux qui ont bfui ces douze pa-
i Tac, Annal., lil). u, ( ap. oo.
2 Nympliodor., lili. mu; Hrr. R.irhMr., iîi I-xrrrpt., p.isl llrr.wlnf
•• llorod., lil). u. cap. MT : hiod., lib. i, S(hI. .', ii. 18.
lais qui corïH)osaient le Labyrinthe. Quoique l'Egypte ne pût oublier ses magnificences, elle fut faible et divisée sous ces douze princes. Un d'eux (ce fut Psammitique) se rendit le njaîlre par le secours des étrangers. L'Egypte se rétablil, et demeura assez puissante pendant cinq ou six règnes. Enfin cet ancien royaume :, après avoir duré environ seize cents ans, affaibli par les rois de Babylone et par Cyrus, devint la proie deCambyseJe plus insensé de tous les princes. Ceux qui ont bien connu l'humeur de l'Egypte ont reconnu qu'elle n'était pas belliqueuse ^ : vous en avez vu les raisons. Elle avait vécu en paix environ treize cents ans quand elle produisit son premier guerrier, qui fut Sésostris. Aussi, malgré sa milice si soigneusement entretenue, nous voyons sur la fin que les troupes étrangères font toute sa force, qui est un des plus grands défauts que puisse avoir un état. Mais les choses humaines ne sont point parfaites, et il est malaisé d'avoir ensemble dans la perfection les arts de la paix avec les avantages de la guerre. C'est une assez belle durée d'avoir subsisté seize siècles. Quelques Éthiopiens ont régné à Thcbes dans cet intervalle, entre autres Sabacon, et, à ce (juV)n croit, Tharaca. Mais l'Egypte tirait cette utilité de l'excellente constitution de son état, que les étrangers qui la conquéraient entraient dans ses mœurs plutôt que d'y introduire les leurs : ainsi, changeant de maîtres, elle ne changeait pas de gouvernement. Elle eut peine à souffrir les Perses, dont elle voulut souvent secouer le joug. Mais elle n'était pas assez belliqueuse pour se soutenir par sa propre force contre une si grande puissance; et les Grecs qui la défendaient, occupés ailleurs, étaient contraints de l'abandonner : de sorte qu'elle reton»bait toujours sous ses premiers maîtres, mais toujours opiniâtrement attachée à ses anciennes coutumes , et incapable de démentir les maximes de ses premiers rois, Quoi(|u'elle en retînt beaucoup de choses sous les Ptolo-
' Sliii!).. Iilt. XVII.
o9/i IIJSroIRK LMVEUbELLE.
mées , le mélange des mœurs grecques et asialiciues \ fut si grand , qu'on n'y reconnut presque plus l'ancienne Egypte.
Il ne faut pas oublier que les temps des anciens rois d'Egypte sont fort incertains, même dans l'histoire des Égyptiens. On a peine à placer Osymanduas, dont nous voyons de si magnifiques monuments dans Diodore \ et de si belles marques de ses combats. Il semble que les Égyptiens n'aient pas connu le père de Sésostris, qu'Hérodote et Diodore n'ont pas nommé. Sa puissance est encore plus marquée par les monuments qu'il a laissés dans toute la terre, (jue par les mémoires de son pays, et ces raisons nous font voir (ju'il ne faut pas croire, comme quelques-uns, que ce (jue l'Egypte publiait de ses antiquités ait toujours été aussi (3xact qu'elle s'en vantait, puisqu'elle-njcme est si incertaine des tenjps les plus éclatants de sa monarcliie.