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CHAPITRE III

Moïse, la loi écrite, et f introduction du peuple dans la Terre promise.

Après la mort de Jacob, le peuple de Dieu demeura en Egypte juscpi'au temps de la mission de Moïse, c'est-à-dire environ deux cents ans.

Ainsi il se passa quatre cent trente ans avant que Dieu donnât à son peuple la terre qu'il lui avoit promise.

Il vouloit accoutumer ses élus à se fier à sa

2^2 ffiCONDE PARTIE.

promesse, assurés quelle s'accomplit t6t on tard, et toujours dans les temps marqués par son éternelle proTidence.

Les iniquités des Âmoirhéens, dont il leur vouloit donner et la terre et les dépouilles, n'étoient pas encore, comme il le déclare à Abraham ', au comble où il les attendoit pour les livrer à la dure et impitoyable vengeance qu'il vouloit exercer sur eux par les mains de son peuple élu.

Il falloit donner à ce peuple le temps de se multiplier, afin qu'il fût en état de remplir la terre qui lui étoit destinée ^, et de Toccuper par force, en exterminant ses habitants maudits de Dieu.

11 vouloit qu'ils éprouvassent en Egypte une dure et insupportable captivité , afin qu'étant délivrés par des prodiges inouïs, ils aimassent leur libérateur, et célébrassent éternellement ses miséricordes.

Voilà Tordre des conseils de Dieu, tels que lui-même nous les a révélés, pour nous apprendre à le craindre , à l'adorer, à l'aimer, à l'attendre avec foi et patience.

Le temps étant arrivé, il écoute les cris de

' Gen. XV. i6. — =* Ibid.

«on peuple cruellement affligé par les Égyptiens, et il envoie Moïse pour délivrer ses eu-fants de leur tyrannie.

Il se fait connoître à ce grand homme plus qu'il navoit jamais? fait à aucun homme vivant Il lui apparoît d'une manière également magnifique et consolante ' : il Jiui déclare qu'il est celui qui est. Tout ce qui est devant lui n'est qu'une oAibre. Je suis^ dit-il, celui qui suis^: l'être et la perfection m'appartiennent à moi seul. Il prend un nouveau nom, qui désigne ï'étre et la vie en lui comme -dans leur source; et c'est ce grand nom de Dieu, terrible, mystérieux, incommunicable, sous lequel il veut dorénavant être servi.

Je ne vous raconterai pas en particulier les plaies de FÉgypte, ni Fendurcissement de Pharaon, ni le passage de la mer Rouge, ni la fumée, les éclairs, la trompette résonnante, le bruit effroyable qui pamt au peuple sur le mont Sinaï. Dieu y gravoit de sa main, sur dênx tablés dé pierre, les préceptes fondamentaux de la religion et de la société: il dictoit le reste à Moïse à haute voix. Pour maintenir cette loi dans sa vigueur, il eut ordre de former une as-

' Exod.m.-^* Ibid. 14.

semblée vénérable de septante conseillers \ qui pouvoit être appelée le sénat du peuple de Dieu et le conseil perpétuel de la nation. Dieu parut publiquement, et fit publier sa loi en sa présence avec une démonstration étonnante de sa majesté et de sa puissance.

Jusque-là Dieu n avoit rien donné pai' écrit qui pût servir de régie aux hommes. Les enfants d'Abrabam avoient seulement la circoncision et les cérémonies qui Taccompagnoient, pour marque de Talliance que Dieu avoit contractée avec cette race élue. Ils étoient séparés, par cette marque, des peuples qui adoroient les fausses divinités; au reste, ils se conservoient dans Talliance de Dieu par le souvenir qu'ils avoient des promesses faites à leurs pères, et ils étoient connus connue un peuple qui servoit le Dieu d'Abraham, dlsaac, et de Jacob. Dieu étoit si fort oubUé , qu'il falloit le discerner par le nom de ceux qui avoient été ses adorateurs, et dont il étoit aussi le protecteur déclaré.

Il * ne voulut point abandonner plus longtemps à la seule mémoire des hommes le mystère de la religion et de son alliance. Il étoit

' Exod. XXIV, et Num. xi.

* Var. Première édition : Ce grand Dieu ne voulut.

temps de donner de plus fortes barrières à Tidolàtrie , qui inondoit tout le genre humain , et achevoit d y éteindre^ les restes de la lumière naturelle.

L'ignorance et TaYeuglement s'étoient prodigieusement accrus depuis le temps d'Abraham. De son temps, et un peu après, la connoissance de Dieu paroissoit encore dans la Palestine et dans FÉgypte. Melchisédech , roi de Salem, étoit le pontife du Dieu très haut y qui a fait le ciel et la terre \ Abimélech , roi de Gérare, et son successeur de même nom, craignoient Dieu , juroient en son nom , et admiroient sa puissance ^. Les menaces de ce grand Dieu étoient redoutées par Pharaon , roi d'Éçypte^: mais dans le temps de Moïse, ces nations s'étoient perverties. Le vrai Dieu n'étoit plus connu en Egypte comme le Dieu de tous les peuples de Tunivers , mais comme le Dieu des Hébreux^. On adoroit jusques aux bêtes et jusques aux reptiles^. Tout étoit Dieu, excepté Dieu même; et le monde, que Dieu avoit fait pour manifester sa puissance , sembloit être

' Gen. XIV. i8, 19. — * Gen. xxi. 22, 23 ; xxvi. 28, 29 — ^ Gen. XII. 17, 18. — * Exod. v. i, 2,3; ix. i, etc. — ^ Exod. viii. 26.

devenu un temple dldoles. Le genre bumain s'égara jusqu'à adorer ses vices et ses passions , et il ne faut pas s'en étonner. Il n y avoit point de puissance plus inévitable ni plus tyrannique que la leur. L'honune, accoutumé à croire divin tout ce qui étoit puissant, conmie il se sem toit entraîné au vice par une force invincible, crut aisément que cette force étoit hors de lui, et s en fit bientôt un Dieu. C'est par-là que IV mour impudique eut tant d'autels, et que des impuretés qui font horreur commencèrent à être mêlées dans les sacrifices '.

La cruauté y entra en même temps. L'homme coupable, qui étoit troublé par le sentiment de son crime , et regardoit la divinité comme ennemie, crut ne pouvoir Tapaiser par les victimes ordinaires. Il fallut verser le sang humaiii avec celui des bêtes : une aveugle frayeur poussoit les pères à immoler leurs enfants, et à les brûler à leurs dieux au lieu d'encais. Ces sacri^ fices étoieqt communs dès le temps de Moïse , et ne faisoient qu'une partie de ces horribles iniquités des Amorrbéens, dont Dieu commit la vengeance aux Israélites.

Mais ils n'étoient pas particuliers à ces peu

' Levit. XX. 2 , 3.

pies. On«ait que dans tous les peuples du monde, sans en excepter aucun, les hommes ont sacrifié leurs semblables * ; et il n'y a point eu d endroit sur la terre où on n'ait servi de ces tristes et affreuses divinités ) dont la haine implacable pour le genre humain exigeoit de telles victimes.

Au milieu de tant d'ignorances, Thomme vint à adorer jusqu'à l'œuvre de ses mains. Il crut pouvoir renfermer l'esprit divin dans des sta-* tues ; et il oublia si profondément que Dieu l'avoit fait, qu'il crut à son tour pouvoir faire un Dieu. Qui le pourroit croire, si l'expérience ne nous faisoit voir qu'une erreur si stupide et si brutale n'étoit pas seulement la plus universelle, mais encore la plus enracinée et la plus incorrigible parmi les hommes ? Ainsi il faut reconmbitre, à la confusion du genre hiunain, que la première des vérités, celle que le monde prêche, celle dont l'impression est la plus puissante^ étoit la plus éloignée de la vue des hommes. La tradition qui la conservoit dai)| leurs esprits, quoique claire encore, et assez pré-

' Herod. /i6.]ii, c. 107; Cœs. deBell.Gall. lib. vi, cap, i5; DUd. lib. I, sect. i, n. 32; lib. v, n. ao; Plin. Hist. natttr. Hb. XXI ^ cap. i; Jtheu, Hb. xiii; Parph. de Abstin. lib, ll^ $. 8; Jom. de reb. Get. c. ^g^etc.

sente, si on y eût été attentif, étoit prête à s'éva— nouîr: des fables prodigieuses , et aussi pleiiies d'impiété que d extrayagance , prenoient sa place. Le moment étoit venu, où la vérité, mal gardée dans la mémoire des hommes, ne pouvoit plus se conserver sans être écrite ; et Dieu ayant résolu d'ailleurs de former son peuple à la vertu par des lois plus expresses et en plus grand nombre , il résolut en même temps de les donner par écrit.

Moïse fut appelé à cet ouvrage. Ce grand homme recueillit Fhistoire des siècles passés; celle d'Adam, ceDe de Noé, celle d'Abraham, celle dlsaac , celle de Jacob , celle de Joseph , ou plutôt celle de Dieu même et de ses faits admirables.

Il ne lui fallut pas déterrer de loin les tradi* tions de ses ancêtres. Il naquit cent ans après la mort de Jacob. Les vieillards de son temps avoient pu converser plusieurs années avec ce saint i^itriarche * la mémoire de Joseph et des merveilles que Dieu avoit faites par ce grand ministre des rois d'Egypte étoit encore récente. La Mie de trois ou quatre hommes remontoit jusqu'à Noé, qui avoit vu les enfants d'Adam, et

touchoit, pour ainsi parler, à lorifjinc des choses.

Ainsi les traditions anciennes du genre humain et celles de la famille d'Abraham n'étoient pas malaisées à recueillir: la mémoire en étoit vive ; et il ne faut pas s'étonner si Moïse , dans sa Genèse, parle des choses arrivées dans les premiers siècles, comme de choses constantes , dont même on voyoit encore, et dans les peuples voisins, et dans la terre de Chanaan, des monuments remarquables.

Dans le temps qu'Abraham, Isaac , et Jacob, avoient habité cette terre, ils y avoient érigé par-tout des monuments des choses qui leur étoient arrivées. On y montroit encore les lieux où ils avoient habité; les puits qu'ils avoient creusés dans ces pays secs , pour abreuver leur famille et leurs troupeaux; les montagnes où ils avoient sacrifié à Dieu, et où il leur étoit apparu; les pierres qu'ils avoient dressées ou entas^ sées pour servir de mémorial à la postérité ; les tombeaux où reposoient leurs cendres bénites. La mémoire de ces grands hommes étoit récente , non seulement dans tout le pays , mais encore dans tout l'Orient , où plusieurs nations

35o SECONDE PARTIE.

célèbres n ont jamais oublié qu elles venoî^At de leur race.

Ainsi quand le peuple hébr^i entra dans la Terre promise , tout y célébroit leurs ancêtres ; et les villes, et les montagnes, et les pierres mêmes y parloient de ces honmies merveilleux , et des visions étonnantes par lesquelles Dieu les avoit confirmés dans Fancienne et véritable croyance.

Ceux qui connoissent tant soit peu les antiquités savent combien les premiers temps étoient curieux d ériger et de conserver de tek monuments, et combien la postérité retenoit soigneusement les occasions qui les avoient fait dresser. G etoit une des manières d'écrire l'histoire : on a depuis façonné et poli les pierres^ et les statues, ont succédé après les colonnes aux masses grossières et solides, que les pre« miers temps érigeoient.

On a même de grandes raisons de croire que dans la lignée où s est conservée La connoissance de Dieu, on conservoit aussi par écrit des mé-* moires des anciens temps; car les hommes n'ont jamais été sans ce soin. Du moins est^il as^ sure qu'il se f aispit des cantiques que les pères ftpprenoient à leurs enfants; cantiques qui, se

chantant dans les fêtes et dans les assemblées , y perpétuoieqt la mémoire des actions les plus éclatantes des siècles passés.

De là est née la poésie, changée dans la suite en plusieurs formels, dont la plus ancienne se conserve encore dans les odes et dans les cantiques, employés par tous les anciens, et encore à présent par les peuples qui n ont pas lusàge des lettres, à louer la Divinité et les grands homn^es.

Le style de ces cantiques, hardi, extraordinaire, naturel toutefois, en ce qu il est propre à représenter la nature dans ses transports , qui marche pour cette raison par de vives et impé-> tueuses sailUes, affranchi des liaisons ordinaires que recherche le discours uni, renfermé d'ailleurs dans des cadences nombreuses qui en augmentent la force, surprend loreille, saisit Timagination, émeut le cœur, et s'imprime plus aisément dans la mémoire.

Parmi tous les peuples du monde , celui où de tels cantiques ont été le plus en usage, a été le peuple de Dieu. Moïse en marque un grand nombre ' , quil désigne par les premiers vers, parceque le peuple savoit le reste. Lui-même

* Num. XXI. i4î ^It i^î 27, ete.

en a fait deux de cette nature. Le premier ■ nous met devant les yeux le passage triomphant de la mer Rouge, et les ennemis du peuple de Dieu, les uns déjà noyés, et les autres à demi vaincus par la terreur. Pai* le second * , Moïse confond Tingratitude du peuple, en célébrant les bontés et les merveilles de Dieu. Les siècles suivants lont imité. C'étoit Dieu et ses œuvres merveilleuses qui faisoient le sujet des odes qu'ils ont composées: Dieu les inspiroit lui-même; et il n'y a proprement que le peuple de Dieu où la poésie soit venue par enthousiasme.

Jacob avoit prononcé dans ce langage mystique les oracles qui contenoient la- destinée de ses enfants , afin que chaque tribu retint plus aisément ce qui la touchoit, et apprît à louer celui qui n'étoit pas moins magnifique dans ses prédictions que fidèle à les accomplir.

Voilà les moyens dont Dieu s'est servi pour conserver jusqu'à Moïse la mémoire des choses passées. Ce grand homme, instruit partons ces moyens, et élevé au-dessus parle Saint-Esprit, a écrit les œuvres de Dieu avec une exactitude et une simpUcité cpii attire la croyance et Tad-» miration , non pas à lui , mais à Dieu même.

' Exod. XV. — * Deut. xxxn.

II a joint aux choses passées, qui contenoient l'origioe et les anciennes traditions du peuple de Dieu, les merveilles que Dieu faisoit actuellement pour sa délivrance. De cela il n'allègue point aux Israélites d'autres témoins que leurs yeux. Moïse ne leur conte point- des choses qui se soient passées dans des retraites impénétrables et dans des antres profonds; il ne parle point en l'air; il particularise, et circonstancié toutes choses, comme un homme qui ne craint point d'être démenti. Il fonde toutes leurs lois et toute leur république sur les merveilles qu'ils ont vues. Ces merveilles n'étoient rien moins que la nature changée tout-à-coup , en différentes occasions, pour les délivrer, et pour punir leurs ennemis; la mer séparée en deux, la terre entr'ouverte , un pain céleste , des eaux abondantes tirées des rochçrs par un coup de verge, le ciel qui leur donnoit un signal visible pour marquer leur marche, et d'autres miracles seniblables qu'ils ont vu durer quarante ans.

Le peuple d'Israël n'étoit pas plus intelligent ni plus subtil que les autres peuples, qui, s'étant livrés à leurs sens, ne pouvoient concevoir un Dieu invisible. Au contraire , il étoit grossier et rebelle autant ou plus qu'aucun autre peuple.

Mais ce Dieu invisible dans sa nature se rendoit tellement sensible par de continuels miracles , et Moïse les inculquoit avec tant de force, qn'à la fin ce peuple cbamel se laissa toucher de Ti-dée si pure d'un Dieu qui faisoit tout par sa pa* rôle, d*un Dieu qui n'étoit qu'esprit, que raison, et intelligence.

De cette soite , pendant que Tidolâtrie , si fort augmentée depuis Abraham, couvroit toute la face de la terre , la seule postérité de ce patriarche en étoit exempte. Leurs ennemis leur rendoient ce témoignage; et les peuples, où la vérité de la tradition n'étoit pas encore tout-^à» fait éteinte, s'écrioient avec étonnement ' : «On « ne voit point d'idole en Jacob ; on n'y voit (c point de présages superstitieux , on n'y voit <i point de divinations ni de sortilèges : c'est un u peuple qui se fie au Seigneur son Dieu, dont K la puissance est invincible. »

Pour imprimer dans les esprits l'unité de Dieu et la parfaite uniformité qu'il demandoit dans son culte, Moïse répète souvent *, que dans la Terre promise ce Dieu unique choisiroit un lieu dans lequel seul se feroient les fêtes, les sacri-

JVum. XXIII. 21, 22, 23. — ■ Veut, xii, xiv, xv, xvi, xVïi, etc.

fice^, et tout le service public. En attendant ce lieu désiré, durant que le peuple étroit dans le désert, Moïse construisit le Tabernacle , temple portatif, où les enfants d'Israël présentoient leurs vœux au Dieu qui avoit fait le ciel et la tei*re , et qui ne dédaignoit pas de voyager, pour ainsi dire , avec eux , et de les conduire.

Sur ce principe de religion , sur ce fondement sacré étoit bâtie toute la loi; loi sainte, juste, bienfaisante, honnête, sage, prévoyante, et simple, qui lioit la société. des hommes entre eux parla sainte société de Thomme avec Dieu.

A ces saintes institutions il ajouta des céré** monies majestueuses , des fêtes qui rappeloient la mémoire des miracles par lesquels le peuple dlsk*aël avoit été délivré; et, ce qu'aucun autre législateur n'avoit osé faire, de^ assm-anees pré^ cises que tout leur réussiroit tant qu'ils vivroient soumis à la loi, au lieu que leur désobéissance seroit suivie d'une manifeste et inévitable vengeance ' . 11 f alloit être assuré de Dieu pour don*^ ncr ce fondement à ses lois; et l'événement a justifié que Moïse n'avoit pas parlé de lui-même.

Quant à ce grand nombre d'observances dont il a chargé les Hébreux , encore que maintenant

' Deut. xxvn, xxTiii, etc.

elles nous paroissent superflues, elles étoient alors nécessaires pour séparer le peuple de Dieu des autres peuples, et servoient comme de barrière à Tidolâtrie , de peur qu elle n'entraînât ce peuple choisi avec tous les autres.

Pour maintenir la religion et toutes les traditions du peuple de Dieu, parmi les douze tri^ bus une tribu est choisie, à laquelle Dieu donne en partage, avec les dîmes et les oblations, le soin des choses sacrées. Lévi et ses enfants sont eux-mêmes consacrés à Dieu conune la dîme de tout le peuple. Dans Lévi, Aaron est choisi pour être souverain pontife , et le sacerdoce est rendu héréditaire dans sa famille.

Ainsi les autels ont leurs ministres; la loi a ses défenseurs particuUers ; et la suite du peuple de Dieu est justifiée par la succession de ses pontifes, qui va sans interruption depuis Aaron, le premier de tous.

Mais ce qu'il y avoit de plus beau dans cette loi, c est qu elle préparoit la voie à une loi plus auguste, moins chargée de cérémonies, et plus féconde en vertus.

Moïse, pour tenir le peuple dans l'attente de cette loi , leur confirme la venue de ce grand prophète qui devoit sortir d'Abraham, dlsaac,

et de Jacob. «Dieu, dit-il % vous suscitera du « milieu de votre nation et du nombre de vos « frères, un prophète semblable à moi : écou- « tez-le. » Ce prophète semblable à Moïse, législateur comme lui, qui peut-il être, sinon le Messie, dont la doctrine devoit un jour régler et sanctifier tout l'univers?

Le Christ* devoit être le premier qui formeroit un peuple nouveau, et à qui il dit aussi: « Je vous donne un nouveau commandement j ^»

et encore : « Si vous m aimez, gardez mes com- « mandements^; » et encore plus expressément: « Il a été dit aux anciens : Vous ne tuerez pas. te et moi je vous dis ^ ; » et le reste , de même style et de même force.

Le voilà donc ce nouveau prophète, semblable à Moïse, et auteur dune loi nouvelle, dont Moïse dit aussi en nous annonçant sa ve-

* Deui. xyin. i5, 18.

* Var. Le Christ , etc. jusque page nSg , ligne 4 , peuple , etc. Addition nouvelle. Dans les éditions antérieures à celle de Versailles, 18 19, l'alinéa commence ainsi: Jusques à lui il DC devoit point s'élever ep tout Israël un prophète semblable à Moïse, à qui Dieu parlât face à face, et qui donnât des lois à son peuple. Aussi, jusques aux tcraps du Messie, le peu-< pie, etc.

! Jean. xiii. 34. — ' Tbid. xiv. 1 5. — *Matth. v. 2 1, ef seq. i. 17

hue : « Écoutez-le ' ; » et c'est pour accomplir cette promesse , que Dieu envoyant son Fils fait lui-même retentir d en haut conmie un tonnerre cette voix divine : « Celui-ci est mon Fils bien^ « aimé, dans lequel j ai mis ma complaisance : « écoutez-le *. »

C'étoit le même prophète et le même Christ que Moïse avoit figuré dans le serpent d'airain qu'il érigea dans le désert. La morsure de l'ancien serpent, qui avoit répandu dans tout le genre humain le venin dont nous périssons tous , devoit être guérie en le regardant, c'est-à-dire en croyant en lui , comme il l'explique lui-même. Mais pourquoi rappeler ici le serpent d'airain seulement? Toute la loi de Moïse, tous ses sacrifices, le souverain pontife qu'il établit avec tant de mystérieuses cérémonies, son entrée dans le sanctuaire, en un mot, tous les sacrés rites de la religion judaïque , où tout étoit purifié par le sang , Fagneau même qu'on immoloit à la solennité principale, c'est-à-dire à celle de Pàque, en mémoire de la délivrance du peuple; tout cela ne signifioit autre chose que le Christ sauveur par son sang de tout le peuple de Dieu.

' Deut. xviii. i5. — ' Matth, xvii. 5; Marc. ix. 6; Luc, ix. 35;//.Pefr. I. 17.

LA SUITE DE LA RELIGION. iSi)

Jusqu'à ce qu'il fût venu, Moïse devoit être lu dans toutes les assemblées comme l'unique législateur. Aussi voyons-nous , jusqu'à sa venue , que le peuple, dans tous les temps et dans toutes les difficultés , ne se fonde que sur Moïse. Comme Rome révéroit les lois de Bomulus, de Numa , et des douze Tables; comme Athènes recouroit à.

celles de Solon; comme Lacédémone conservoit et respectoit celles de I^ycurgue : le peuple hébreu alléguoît sans cesse celles de Moïse. Au reste, le législateur y avoit si bien réglé toutes choses, que jamais on na eu besoin dy rien changer. C'est pourquoi le corps du droit judaïque n'est pas un recueil de diverses lois faites dans des temps et dans des occasions différentes. Moïse j éclairé de l'esprit de Dieu, avoit tout prévu. On ne voit point d^ordonnances ni de David, ni de Salomon, ni de Josaphat, ou d'Ézéchiàs, quoique tous très zélés pour la justice. Les bons princes n'avoient qu'à faire observer la loi de Moïse , et ^e contentoient d'en recommander l'observance à leurs successeurs '. Y ajouter ou en retrancher un seul article^ étoit un attentat que le peuple eût re^

' ///. Beg. II , etc, — ' Veut. iv. a ; xii. Sa , etc.

26o SECONDE PARTIE.

gardé avec horreur. On avoit besoin de la loi à chaque moment , pour régler non seulement les fêtes , les sacrifices , les cérémonies , mais encore toutes les autres actions publiques et particulières , les jugements , les contrats , les mariages, les successions, les funérailles, la forme même des habits , et en général tout ce qui regarde les mœurs. Il n y avoit point d'autre Uvre où on étudiât les préceptes de la bonne vie. H falloit le feuilleter et le méditer nuit et jour, en recueillir des sentences, les avoir toujours devant les yeux. C'étoit là que les enfants apprenoient à lire. La seule règle d'éducation , qui étoit donnée à leurs parents, étoit de leur apprendre , de leur inculquer, de leur faire observer cette sainte loi, qui seule pouvoit les rendre sages dès Tenfance. Ainsi elle devoit être entre les mains de tout le monde. Outre la lecture assidue que chacun en devoit faire en particulier, on en faisoit tous les sept ans , dans Tannée solennelle de la rémission et du repos, une lecture pubUque, et comme une nouvelle publication , à la fête des Tabernacles \ où tout le peuple étoit assemblé durant huit jours. Moïse fit déposer auprès de l'Arche,

' Deut, XXXI. 10; IJ. Esdr. viii. 17, i8.

loriginal^ de la loi ' : mais , de peur que dans la suite des temps elle ne fût altérée par la malice ou par la négligence des hommes, outre les copiés oui couroieht parmi le peujile, on en faisoit des exemplaires authentiques , qui, soigneusemeht revus et gardés par lés prêtres et lés lévites, tenoîent lieu d'originaux. Les rois (car Moïse avoit bien prévu que ce peuplé voudroit enfin avoir des rois comme tous les autres), les rois, dis-je, étoient obligés, par une loi expressé du Deutéronome ^, à recevoir des mains des prêtres un de ces exemplaires si religieusement corrigés, afin qu'ils le transcrivissent, et lé lussent toute leur vie. Les exemplaires ainsi revus par autorité publique étoient en singulière vénération a tout le peuple : on les regardoit comme sortis immédiatement des mains de Moïse , aussi puris et aussi entiers que Dieu les lui avôit dictés. Un ancien volume de cette sévère et religieuse correction ayant été trouvé dans I4 maison du Seigneur, sous le régne de Josias^, et peut-être étoit-ce l'original même que Moïse

* Var. Première édition : l*original du Deutéronome : c étoit un abrégé de toute la loi.

' Deut. XXXI. a6. — ' Jbid. xvii. 18. — ' IF. Reg. xxii. 8, etc.; II. Par. xxxiv. i4, etc.

avoit fait mettre auprès de FArche, excita la piété de ce saint roi , et lui fut une occasion de porter ce peuple à la pénitence. Les grands effets qu a opérés dans tous les temps la lecture publique de cette loi sont innombrables. En on mot, c etoit un livre parfait, qui, étant joint par Moïse à l'histoire du peuple de Dieu, lui apprenoit tout ensend>le son origine, sa religion, sa police, ses mœurs, sa philosophie, tout ce qui sert à régler la vie , tout ce qui unit et forme la société , les bons et les mauvais exemples , la récompense des uns , et les châtimenls rigoureux qui avoient suivi les autres.

Par cette admirable discipline, un peuple sorti d'esclavage , et tenu quarante ans dans un désert,, arrive tout formé à la terre qu'il doit occuper. Moïse le mène à la porte, et, averti de sa fin prochaine, il commet ce qui reste à faire à Josué '. Mais avant que de mourir, il composa ce long et admirable cantique , qui commence par ces paroles^ : « O cieux,, écoutez ma voix; « que la terre prête l'oreille aux paroles de ma | « bouche ! » Dans ce silence de toute la nature, il parle d'abord au peuple avec une force inimitable, et, prévoyant ses infidélités, il lui en

' Deut. XXXI. — • Ibid, xxxii.

découvre rhorreur. Tout d'un coup , il sort de lui-même, comme trouvant tout discours humain au-dessous d'un sujet si grand : il rapporte ce que Dieu dit , et le fait parler avec tant de hauteur et tant de bonté, qu'on ne sait ce qu'il inspire le plus, ou la crainte et la confusion, ou Famour et la confiance.

Tout le peuple apprit par cœur ce divin cantique, par ordre de Dieu et de Moïse '. Ce grand homme après cela mourut content, comme un homme qui n'avoit rien oublié pour conserver * parmi les siens la mémoire des bienfaits et des. préceptes de Dieu. 11 laissa ses enfants au milieu de leurs citoyens, sans aucune distinction, et sans aucun établissement extraordinaire. Il a été admiré non seulement de son peuple , mais encore de tous les peuples du monde ; et aucun législateur n'a jamais eu un si grand nom parmi les hommes.

*Tous les prophètes qui ont suivi dans l'ancienne loi , et tout ce qu'il y a eu d'écrivains sacrés, ont tenu à gloire d'être ses disciples. En effet , il parle en maître : on remarque dans ses écrits un caractère tout particuher, et je ne sais

> Deut. XXXI. 19, 22.

Cet alinéa nest pas dans la première édition.

quoi d'original qu on ne trouve en nul autre écrit: il a dans sa simplicité un sublime si majestueux , que rien ne le peut égaler ; et si en entendant les autres prophètes on croit entendre des hommes inspirés de Dieu , c'est pour ainsi dire Dieu même en personne qu'on croit entendre dans la voix et dans les écrits de Moïse.

On tient qu'il a écrit le livre de Job. La sublimité des pensées et la majesté du style rendent cette histoire digne de Moïse. De peur que les Hébreux ne s'enorgueillissent , en s^attribuant à eux seuls la grâce de Dieu , il étoit bon de leur faire entendre quïl avoit eu* ses élus, même dans la race d'Ésaii. Quelle doctrine étoit plus importante? et quel entretien plus utile pouvoit donner Moïse au peuple affligé dans le désert , que celui de la patience de Job , qui , livré entre les mains de Satan pour être exercé par toute sorte de peines , se voit privé de ses biens , de ses enfants, et de toute consolation sur la terre ; incontinent après frappé d une horrible maladie , et agité au dedans parla tentation du blasphème et du désespoir ; qui néanmoins , en

Var. Première édition : que ce (]rrand Dieu avoit ses élus.

demeurant ferme, fait voir quime ame fidèle, soutenue du secours divin , au milieu des épreuves les plus effroyables , et malgré les plus noires pensées que Fésprit malin puisse suggérer, sait ûon seulement conserver une confiance invincible , mais encore s'élever par ses propres maux à la plus haute contemplatîoû, et reconnoître, dans les peines qu'elle endure , avec le néant de rhomme, le suprênae empire de Dieu et sa sagesse infinie? Voilà ce quWseigne le livre de Job^ Pour garder le caractère du temps, on voit la foi du saint tomme couronnée par des prospérités temporelle : mais cependant le peuple de Dieu apprend à connoître quelle est la vertu des souffrances , et à goûter la grâce qui devoit un jour être attachée à la croix.

Moïse l'avôit goûtée lorsqu'il préféra les souffrances et l'ignoininie qu'il falloit subir avec son peuple, aux délices et à l'abondance de la maison du roi d'Egypte ^. Dès lors Dieu lui fit goûter les opprobres de Jésus-Christ^. Il les goûta encore davantage dans sa fuite précipitée , ef dans son exil àe quarante ansi Mais il avala jus-

' Job. xxui. i5; XIV. i4, i5; xvi. 21; XïX. 23, etc. -^ ' £^jco</. II. 10, II, 1 5. — ' //eèr*. XI. 24, 25, 26.

quau fond le calice de Jésus-Christ, lorsque, choisi pour sauver ce peuple, il lui en fallut supporter les révoltes continuelles, où sa vie étoit en péril '. Il apprit ce qu'il en coûte à sauver les enfants de Dieu , et fit voir de loin ce qu'une plus haute déUvrance devoit un jour coûter au Sauveur du monde.

Ce grand homme n eut pas même la consolation d'entrer dans la Terre promise : il la vit seulement du haut d'une montagne, et n'eut point de honte d'écrire qu'il en étoit exclus par une incréduhté^, qui, toute légère qu'elle paroissoit*, mérita d'être châtiée si sévèrement dans un honune dont la grâce étoit si éminente. Moïse servit d'exemple à la sévère jalousie de Dieu, et au jugement qu'il exerce avec une si terrible exactitude sur ceux que ses dons obligent à une fidéhté plus parfaite.

Mais un plus haut mystère nous est montré dans l'exclusion de Moïse. Ce sage législateur, qui ne fait par tant de merveilles que de conduire les enfants de Dieu dans le voisinage de leur terre, nous sert lui-même de preuve que

I iVum.xiv. lo. — * Ibid. xx. i3.

* Var. Première édition: par un péché, qui, tout léger qu'il paroît, mérite d'être châtié, etc.

sa loi ne mène rien à la perfection ■ ;. et cpie sans nous pouvoir donner 1 accomplissement des promesses , elle nous les fait saluer de loin ^, ou nous conduit tout au plus comme à la porte de notre héritage. C'est un Josué , c'est un Jésus, car c'étoit le vrai nom de Josué , qui par ce nom et par son office représentoit le Sauveur du monde ; c'est cet homme si fort au-dessous de Moïse en toutes choses , et supérieur seulement par le nom qu'il porte; c'est lui, dis-je, qui doit introduire le peuple de Dieu dans la Terre sainte.

Parles victoires de ce grand homme, devant qui le Jourdain retourne en arrière, les murailles de Jéricho tombent d'elles-mêmes, et le soleil s'arrête au milieu du ciel ; Dieu établit ses enfants dans la terre de Chanaan, dont il chasse par même moyen des peuples abominables.

Par la haine qu'il donnoit pour eux à ses fidèles, il leur inspiroit un extrême éloignement de leur impiété; et le châtiment qu'il en fit par leur ministère, les remplit eux-mêmes de crainte pour la justice divine dont ils exécutoient les décrets. Une partie de ces peuples , que Josué chassa de leur terre, s'établirent en Afrique , où l'on trouva long-temps après, dans une inscrip-

' Hebr, vu. 19. — * Ibid, xi. i3.

tion ancienne ' , le monument de lenr faite et des victoires de Josué. Après que ces victoires miraculeuses eurent mis les Israélites en possession de la plus grande parue de la Terre promise à leurs pères, Josué , et Éléazar, souverain pontife , avec les chefs des douze tribus , leur en firent le partage, selon la loi de Moïse*, et assignèrent à la tribu de Juda le premier et le plus grand lot^. Dès le temps de Moïse, elle s^étoit élevée au-dessus des autres en nombre, en courage, et en dignité^. Josué mourut, et le peuple continuala conquête de la Terre sainte. Dieu voulut que la tribu de Juda marchât à la tête , et déclara qu'il avoit livré le pays entre ses mains ^. En effet, elle défit les Ohananéens , et prit Jérusalem ^, qui devoit être la cité sainte, et la capitale du peuple de Dieu. Cétoit l'ancienne Salem, où Melchisédech avoit régné du temps d'Abraham; Melchisé4ech, ce roi dejusr tice ( car c'est ce que veut dire son nom), et en même temps roi de paix, puisque Salem veut dire paix 7 ; qu'Abraham avoit reconnu pour le plus

« Procop. de Bell. Vand. lib. ii. — ' Jos. xiii, xiv, et seq. JVum. XXVI. 53 ; xxxiv. 17. — ' Jos. xrv , xv. — * Num. 11. 3,9; Tii. 1 2; X. i4; /. Parai, v. a. — * Judic. i. i, 2. — * Ibid. 4,8. — ''ITcfcr. VII. 2.

grand pontife qui fût au monde : comme si Jérusalem eût été dès lors destinée à être une ville sainte , et le chef de la religion. Cette ville fut donnée d'abord aux enfants de Benjamin, qui, foibles et en petit nombre ,. ne purent chasser les Jébuséens, anciens habitants du pays , et demeurèrent parmi eux '. Sôus les juges, le peuple de Dieu est diversement traité , selon qu'il fait bien ou mal. Après la mort des vieillards qui avoient vu les miracles de la main de Dieu , la mémoire de ces grands ouvrages s'affoibUt, et la pente universelle du genre humain entraîne le peuple à l'idolâtrie. Autant de fois qu'il y tombe , il est puni ; autant de fois qu'il se repent , il est délivré. La foi de la Providence , et la vérité des promesses et des menaces de Moïse, se confirme de plus en plus dans le cœur des vrais fidèles. Mais Dieu en préparoit encore de plus grands exemples. Le peuple demanda un roi, et Dieu lui donna Saiil, bientôt réprouvé pour ses péchés : il résolut enfin d'établir une famille royale, d'où le Messie sortiroit, et il la choisit dans Juda. David, un jeune berger sorti de cette tribu, le dernier des enfants de Jessé, dont son père ni sa famille ne connoissoit pas

* Jud. I. 21.

le mérite, mais que Dieu trouva selon son coeur, fut sacré par Samuel dans Bethléem, sa patrie '.

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