Discours sur la langue française
Ox ne peut parler ici de la langue française, sans se souvenir d'un autre concours, si célèbre que le bruit en a rempli le monde, et ne s'est pas encore éteint : celui qu'institua l'Académie de Berlin, il y a plus d'un siècle ; celui qui rendit fameuse la fière devise de Rivarol : Tu regere eloquio populos, 0 Galle ^ mémento... C'est de là qu'il faut partir ; nous ne sommes pas maîtres de notre choix ; héritiers responsables, nous avons des comptes à rendre : rendons-les. Sinon, nous trahirions notre passé, et nous semblerions avoir peur. Nos ancêtres nous ont lé^rué notre langfue comme universelle : qu'est-elle devenue ? Et qu'en avons-nous fait ?
Poser ainsi la question, ce n'est pas esquiver les problèmes que soulève en France Theure présente ; car il j a des rapports nécessaires entre l'extension d'une lanofue et son état intérieur. 3Iais ce sera les traiter, peut-être, plus largement, comme il convient à un débat que l'étranger écoute : sans les dénigrements systématiques qui décèleraient des âmes aigries ; sans éloges excessifs, dernière et vaine ressource des peuples vaincus.
Pour notre part, nous estimons que la langue française n"a point perdu sa place privilégiée. Sans doute, elle a subi le sort commun à toutes les dominations : elle s'est transformée : mais pour durer plus sûrement. C'est l'histoire de cette domination que nous voudrions suivre. Nous voudrions montrer de quels éléments caducs elle a dû se débarrasser ; de quels éléments nouveaux elle s'est renforcée ; quelles conditions enfin réclame son avenir.
CE qu'il faut bien dire, c'est que dans l'universalité du français, telle qu'on la concevait autrefois, entraient deux idées très distinctes. L'une était celle d'extension : parle mérite de son clair génie, notre langue se répandait au loin, chez tous ceux qui se piquaient de culture. L'autre était celle d'hégémonie : fiers de la puissance politique de cette France « qui tenait dans ses mains la balance des empires » ; sceptiques en tout, mais autoritaires et dogmatiques dès qu'il s'agissait de littérature et de goût, les contemporains de Rivarol prétendaient imposer le français à leurs voisins, et le substituer même à des langues nationales méprisées. Cette seconde idée n'était pas essentielle à la notion d'universalité ; et elle portait en elle tout le danger des ambitions
démesurées. Or, l'œuvre du XIX^ siècle sera de l'abolir.
Déjà le xviii^ siècle avait commencé. Si Ton ne s'attardait, d'ordinaire, à rechercher complaisamment les raisons qui expliquent notre hégémonie, on verrait qu'au moment précis où nous la proclamions, les autres la discutaient. On s'apercevrait qu'en Angleterre, elle n'a jamais été admise tout à fait. On se rappellerait qu'en Allemagne, Lessing a écrit sa Dramaturgie de Hambottrg dès 1767 — lourde machine lancée contre nous. On découvrirait qu'en Italie même commence à souffler un vent de rébellion ; on lirait les pamphlets de tant de gallophobes obscurs et convaincus, Galeani Napione à Turin, Gian Battista Vélo à Vicence, Andréa Rubbi à Venise, qui dénoncent à l'envi le danger que le français fait courir à leur pa3"s ; et on conclurait que la vérité que Rivarol formule, ayant atteint son point de maturité, s'applique au passé plutôt qu'à l'avenir. Elle est ébranlée par la poussée des peuples, chacun arrivant alors à la pleine conscience de lui-même, et chacun revendiquant l'exercice de sa langue comme signe public de sa nationalité. Car
les nations apparaissent, à la fois timides et ardentes, désireuses de manifester une existence encore incertaine, comme pour se provoquer elles-mêmes à vivre. Elles n'ont pas de force guerrière à leur disposition ; l'unité du territoire ne leur apparaît que comme un idéal incertain ; mais pauvres de réalités, elles sont riches de velléités intellectuelles et sentimentales. Les historiens, les critiques, les professeurs, tous ceux qui ont trouvé dans les livres des aïeux le souvenir d'une tradition, vont répétant que tout pays a besoin, s'il veut vivre, d'une âme et d'un langage qui soient bien à lui : l'âme aussi fière que possible ; le langage aussi pur, aussi dégagé que possible de tout élément étranger. Les écrivains suivent ; tel cet Alfieri, qui par un prodigieux effort de volonté désapprend notre langue pour apprendre la sienne. Seulement, les plus hardis parmi les révoltés en sont encore à s'étonner de leur propre audace ; leur patriotisme a des airs de paradoxe ; leurs efforts, si vigoureux qu'ils soient, restent incohérents et confus ; l'hymne qui s'élève à notre louange étouffe leurs cris discordants.
Et voici l'effet le plus curieux sans doute de notre Révolution, le moins observé et le plus sûr. Au premier moment, sa formidable impulsion répand notre langue partout où pénètrent nos idées : depuis Londres, où des clubs se forment pour commenter la déclaration des droits de Tliomme, jusqu'à Koenigsberg, où Kant pleure en la lisant ; depuis les humbles villages de la Basilicate, où les pa3'sans s'écrient : Xous voulons faire comme les Français ! jusqu'à Moscou, où Ton s'embrasse dans les rues, parce qu'une ère de félicité va commencer pour les mortels. Xos armées sillonnent les routes de l'Europe : elles s'arrêtent : nos soldats entrent chez Ihabitant. s'approchent du foyer, bercent l'enfant ; et les parents, craintifs devant des gens qu'on leur avait dépeints comme si terribles, sont surpris d'entendre dans leur bouche une langue empreinte de tant de douceur. Surgissent des républiques, à limage de la nôtre : à la tribune des sociétés populaires, qui répètent nos discours ; dans les théâtres, qui donnent nos pièces sans y rien changer ; autour des arbres de la liberté ; sur les places publiques, où Ton célèbre la Grande Xation, le fran-
çais retentit : il y a des endroits où l'on ne distingue plus, dans l'étrange patois amené par la conquête, la langue du vaincu de celle du vainqueur. Les livres des philosophes, les brochures des politiciens, les feuilles volantes, nos journaux innombrables, nos chansons, les grossières comme la Carmagnole, les héroïques comme la Marseillaise, deviennent les textes de nos leçons. Notre nouveau drapeau prétend faire le tour du monde ; notre langue ne le prétend pas moins.
C'est une invasion spontanée, et c'est une invasion consciente. Le Français, devenu jacobin, ne renonce pas au rêve de l'hégémonie. L'idée de la prédominance sur les nations voisines obsède son esprit ; il a pour sa langue, « que ses ancêtres ont portée à un si haut point de gloire », une tendresse dont il ne rougit pas. Un motif s'ajoute à ceux qu'on avait déjà de l'admirer et de la répandre : « elle sera désormais l'interprète de la liberté ». La plus belle de l'Europe, « celle qui, la première, a consacré franchement les droits de l'homme et du citoyen, celle qui est chargée de transmettre au monde les plus sublimes pensées et les