Discours sur la littérature populaire
Publiée dans la Revue suisse et en France, cette étude de style oratoire, déjà ancienne, ne verrait plus le jour, si je n'en faisais quelque usage dans mon enseignement. La circonstance qu'aucun exemplaire de la première édition n'a été déposé dans les librairies de la Suisse française, justifie peut-être le choix que j'ai fait de Lausanne pour une réimpression , limitée d'ailleurs à un petit nombre d'exemplaires.
Il est essentiel d'ajouter ici que la Société des sciences et lettres du département de Tarn et Garonne qui a couronné ce discours, en avait déterminé l'étendue et en avait précisé le plan dans les deux questions suivantes : Quels sont les caractères distinctifs d'une littérature vraiment populaire ? Ces caractères s'appliquentils à la littérature française ?
A l'exception d'une seule phrase qui avait déjà été l'objet d'une réserve dans la première édition, j'ai cru devoir m'abstenir de retoucher ce travail, bien que la fin de la seconde partie ne soit plus à tous égards l'expression de la situation du moment.
S'il est des questions plus vitales que celle d'une littérature populaire, il n'en est pas de plus actuelle. L'historien du dix-septième siècle ne voyait guère dans l'histoire de France que des monarques se succédant sur un trône entouré de courtisans; il se complaisait à peindre les ravages produits par la guerre, les intrigues de la diplomatie, les vices ou les vertus de la noblesse ; et, quoiqu'il eût presque ignoré l'existence de la nation , il croyait avoir accompli sa tâche. Mieux renseigné par de cruelles, mais salutaires expériences, l'historien moderne ne s'est pas contenté d'étudier les éléments qui se heurtent sur les hauteurs de la civilisation ; il a vu dans le passé d'une nation un autre tableau que celui des sommités autour desquelles s'amoncellent les tempêtes et grondent les orages ; il est descendu dans les vallées, il a dirigé son regard attentif au fond de ces lacs dont le calme est souvent trompeur : — il a découvert le peuple.
Or l'histoire, qui doit faire revivre la physionomie des temps passés, subit toujours, plus ou moins, la loi du temps présent; et lorsque, sous la plume de l'écrivain, elle prend une nouvelle vie et de nouvelles couleurs, nous pouvons en
conclure que la société elle-même se transforme, et que d'autres besoins réclament d'autres enseignements.
Renfermée d'abord dans le cercle étroit de quelques classes privilégiées, la civilisation a pris un élan qui effraie l'esprit timide, qui fait réfléchir le penseur, et qui dirige plus fréquemment vers le ciel les regards de l'homme religieux. Ce qui n'intéressait autrefois que la cour et les classes lettrées, est devenu insensiblement le domaine de la bourgeoisie , et va être l'aliment de toute la nation. Le peuple est appelé par la Providence à être l'instrument de sa destinée temporelle: tâche glorieuse, mais fardeau dangereux, s'il se charge au delà de ses forces.
En présence d'une transformation, dont la certitude résulte tant de la marche régulière de la civilisation que des symptômes du temps présent, l'homme éclairé se demande, avec une certaine inquiétude, si le champ des idées est assez mûr pour convier tout le monde à la moisson ; il se demande surtout si les ouvriers actuels ont la conscience de leur tâche, et travaillent pour la sécurité de l'avenir.
S'il n'est pas nécessaire de prouver que la religion est l'aliment naturel de toutes les âmes, que la science peut être à la portée de tous les esprits, on s'est rarement enquis des caractères d'une littérature qui soit pour toutes les intelligences une parure et une armure, une parure par le style, une armure par l'idée. Phénomène singulier! Cette question si vitale est presque neuve, et, pour la résoudre, on n'a pour guide que sa propre conviction. De sa solution dépend en partie le bonheur ou le malheur de la société, et les générations se succèdent sans qu'elles s'en préoccupent. Nouvelle preuve de cette triste vérité, que l'homme, si sensible aux petites questions qui l'environnent, reste trop souvent indifférent aux plus grands intérêts de l'humanité I
Gardons-nous tout d'abord d'une étrange erreur, qui s'attache trop souvent à l'amour-propre des esprits les plus éclai-
rés, et les éloigne d'un genre auquel leur nature généreuse les appelait peut-être. Une littérature populaire serait-elle li 1 1 champ d'activité approprié aux forces d'esprits médiocres, mais non à celles d'une intelligence supérieure qu'un puissant essor pousse et maintient dans les régions élevées? Serait-elle une source de succès faciles? — Succès faciles! Nous permettons ce langage à des natures d'exception qui ne peuvent satisfaire qu'un public aussi exceptionnel que leur talent; nous leur accordons ce mirage d'amour-propre qui leur fait préférer l'admiration de quelques hommes à l'admiration de tous. Ces esprits ne savent que s'élever, et ils restent dans la nue pour dissimuler le peu d'étendue de leur vol; c'est, de leur part, calcul de prudence ou sentiment naturel des limites de leur puissance. Mais l'homme de génie, surtout dans les temps modernes , ne peut s'arrêter à des considérations qui borneraient sa sphère : il sait unir le vol de l'aigle à celui du fidèle oiseau qui revient des lointaines terres établir modestement son nid sous le toit des demeures bourgeoises et sous l'humble chaume de l'habitant des campagnes. Il est plus facile de s'isoler sur les hautes cimes de l'abstraction , que d'être à la fois le bien-venu sous les lambris de l'opulence , dans le cabinet de l'homme de lettres et au sein de la famille d'un honnête villageois. Loin d'être, en littérature, un moyen de succès facile, la popularité, que de coupables ambitions ont défigurée pour en faire l'instrument d'intérêts personnels, est au contraire un idéal que le génie ne parvient pas toujours à atteindre ; elle est souvent le comble de l'art , et toujours un grand triomphe pour le talent.
L'art est le palladium de tous les genres littéraires ; seul il ne suffit pas à leur donner la vie ; mais, sans lui, l'immortalité ne pourrait leur être assurée. L'art n'est pas l'artifice ; il ne trompe ni n'éblouit, mais il orne l'idée et la fait briller de tout son éclat. Il est, selon l'expression d'un poète, l'émail qui couvre et conserve la dent ; c'est aussi la taille conver-
tissant une pierre terne et sans forme en un diamant qui jette mille feux. Il faut plus d'art pour faire rayonner l'idée en tous sens, qu'il n'en faut pour donner aux rayons une direction limitée.
Quiconque ne partagerait pas cette manière de voir se ferait une idée incomplète de l'essence d'une littérature populaire. Nous ne classerions qu'à regret dans ce noble genre d'écrits tous ces ouvrages, d'ailleurs estimables, qui donnent d'utiles enseignements aux classes inférieures de la société, mais qui rebutent les esprits cultivés, parce qu'ils excluent toute pensée d'intervention de l'art, et qu'ils n'ont souvent pas même le mérite d'être goûtés de leurs lecteurs habituels. Ici, comme ailleurs, l'art revendique ses droits, et ne peut être impunément négligé. Sans lui, on peut faire de raisonnables abrégés des connaissances humaines, donner de salutaires leçons de morale , exposer avec une certaine convenance les devoirs de la famille ou du citoyen ; sans lui, on peut rendre de bons services à toute une classe du peuple, mais on n'élabore pas une littérature pour tous, une littérature populaire.
Si les exigences de l'art nous paraissent assez fortes pour écarter de notre sujet les productions dont l'utilité fait le seul mérite , rangerons-nous dans la littérature populaire les œuvres d'art où l'art seul domine? Nous ne le ferons pas. L'art cultivé par lui-même est un luxe à la portée des classes de la société qui ont des loisirs de reste, ou qui font de la culture de l'esprit leur plus sérieuse occupation; mais cet aliment, propre à décorer des tables richement servies, ne répondrait pas aux besoins plus substantiels de l'artisan. Les œuvres d'art qui n'ont que ce mérite sont donc des œuvres d'exception ; et, si nous n'en décrivons pas plus amplement les contours, c'est parce que nous les croyons impropres à devenir populaires, et par là même peu dangereuses pour les classes auxquelles elles ne sont pas destinées.
Mentionnerons-nous avec le même calme d'innombrables
productions, populaires par le style et les couleurs, par le sujet , par les développements ; — œuvres d'art aussi , mais surtout œuvres d'action , car elles déposent des germes de mort dans l'âme, de déraison dans l'esprit, et d'amères déceptions dans le cœur ? Ne rejetterons-nous pas avec indignation du catalogue des littératures populaires tous ces livres, hélas 1 trop populaires, qui se répandent avec une effrayante profusion de nos villes dans nos fermes, de nos vallées aux sommets les plus reculés de nos montagnes ; livres pour l'acquisition desquels l'ouvrier sacrifie trop souvent le prix de ses sueurs, le pain de sa famille et le repos de ses nuits ? Nous sommes ici en présence de l'art qui s'avilit pour pervertir les consciences, de l'art qui ment à son origine et à sa noble destination, de l'art qui se fait métier, ou pis encore, qui se fait agent provocateur au profit des vices les plus honteux ou des plus détestables passions.
Nous aimons à croire que la plupart des hommes d'art qui font un pareil usage de leur dangereux talent, ne se doutent pas même des incalculables désastres dont ils sont la cause ; s'ils avaient la conscience de leur œuvre, s'ils pouvaient suivre de l'œil la lente transformation qui s'opère dans l'âme de leurs lecteurs, s'ils pouvaient juger des suites de cet enivrement quotidien qui assoupit, endort, tue et pétrifie toutes les nobles aspirations du cœur humain, ils reculeraient d'effroi devant ce bouleversement des idées morales , intarissable source de ruine pour les individus , incessante crainte pour l'existence de la société. Et pourtant il en est, de nos jours surtout , qui se servent à dessein des formes populaires de l'art pour opérer plus sûrement leur œuvre de dissolution : médecins de mort , ils n'ont pas de plus grande joie que de faire le dénombrement de leurs victimes, et ils parlent de bonheur et de guérison dans le moment où la pointe de leur scalpel touche le cœur. Certes, vous êtes des écrivains populaires, vos noms ont franchi les mers et sont
répétés par toutes les voix de la renommée ; mais l'honnête homme se détourne de vous, et l'avenir, pour tout châtiment, inscrira vos œuvres sur la pierre de vos tombeaux.
Proclamons donc hautement un nouveau caractère d'une littérature populaire : si elle doit satisfaire aux règles de l'art, elle doit avant tout ne heurter aucune des lois de la morale ; s'il ne faut pas que l'homme de goût la repousse, il ne faut pas non plus qu'elle répugne à l'homme de bien. Ici, plus que dans tout autre genre littéraire, l'alliance du beau et du bon est indissoluble, et l'œuvre qui est privée de l'un ou de l'autre est par là même exclue du caractère de popularité qu'elle ambitionne. Le livre populaire est une semence appelée à germer dans tous les terrains ; il ne suffit donc pas qu'il ait beaucoup de bon grain , il faut encore qu'il n'ait point d'ivraie. Il existe sans doute, au sein du peuple comme dans les classes cultivées, beaucoup d'âmes simples et généreuses, qui repoussent de nature les germes malfaisants, et ont le précieux privilège de ne s'approprier que le bon grain: cœurs d'or dans lesquels resplendit un rayon divin qui en éclaire toutes les approches; âmesd'élite entourées d'un cercle mystérieux qui absorbe les souffles empoisonnés , et ne laisse pénétrer dans le sanctuaire qu'un air pur et vivifiant, Mais, hélas î il y a un plus grand nombre de natures ingrates, chez lesquelles la bonne semence est étouffée dans son germe, tandis qu'un seul grain d'ivraie prospère, fleurit et se multiplie dans d'effrayantes proportions : ces natures absorbent tout sans distinction , mais le bien passe et le mal reste, parce que l'un ne séjourne que là où il est accueilli, tandis que l'autre s'impose et règne bientôt en maître là où il n'est entré qu'en rampant.
On pourrait se tromper sur nos intentions. Nous n'avons point la pensée d'écarter absolument de la littérature populaire certains genres de style, certaines formes de l'art. Nous ne faisons le procès ni au roman , ni à la comédie , ni au
drame : nous if excluons aucun cadre, nous ne rejetons aucun des moules dans lesquels la pensée humaine prend sa forme, et nous ne nous priverions pas volontiers de la variété d'intérét qui résulte de la variété des instruments. Le vase qui recèle la boisson meurtrière est innocent de l'effet qu'elle va produire ; l'onde agitée qui se referme sur le navire battu de la tempête , est le môme océan qui le portait mollement vers le but de son pèlerinage. La cause du danger que présentent trop souvent certains genres d'écrits se trouve donc dans la pensée de l'homme, qui avilit le genre par le mauvais emploi qu'il en fait: la pensée, c'est la main qui verse le poison dans le vase, c'est le vent chargé d'orages qui soulève les eaux de l'océan. Le drame et le roman sont les formes de l'art les plus populaires : heureux celui qui, sachant s'en servir, serait pénétré de la grandeur de sa mission 1 Heureux celui dont l'imagination, tempérée par un cœur droit et par l'ardent désir du bien , parviendrait à mettre en œuvre des instruments d'une action si puissante , sans rien perdre de l'esiime du sévère moraliste ni du calme de sa propre conscience. L'épreuve est forte et redoutable, le succès est rare et incertain, mais le triomphe est d'autant plus glorieux qu'on a lutté davantage contre les écueils.
Ce que nous venons de dire de la forme des écrits populaires, nous le croyons vrai pour le fond même dont ils doivent se composer. Si nous ne rejetons aucun moule, nous ne repoussons d'avance aucun métal. La littérature populaire, la plus vaste par sa tendance et par ses résultats , ne peut être en principe emprisonnée dans une étroite série de questions et de faits ; elle embrasse toute la pensée humaine» toute la science , tout l'univers. L'histoire lui donne ses expériences; la religion, ses sublimes mystères; la morale, ses préceptes; la poésie, ses images; la science, ses découvertes; la nature, son harmonie. L'écrivain populaire est à la hauteur de son siècle ; il a étudié les questions qui l'agi-
tent, il a sondé les plaies de la société, et il cherche avec ardeur le baume qui doit les guérir.
Toutefois, s'il tient d'une main toutes les formes de l'art, et s'il touche de l'autre à toutes les armes de l'esprit humain, il n'est populaire qu'à la condition importante de se servir de ses conquêtes avec prudence et sagacité. Il est dans la position d'un guerrier expérimenté qui se trouve au centre d'un immense arsenal, sur le sol et aux parois duquel brillent des armes de tous les siècles et de tous les pays, de toute forme et de toute valeur. Une volonté supérieure l'a rendu maître de cet inappréciable trésor, mais il n'ose en emporter que des objets à son usage : telle est la loi qui lui a été imposée. Choisira-t-il ce glaive du XVIe siècle, dont la poignée richement ciselée lui rappelle l'illustre sculpteur florentin ? Non, la lame en est rouillée et ne pourrait plus servir. Prendra-t-il cette cuirasse de fin acier, qui couvrait la poitrine d'un de ces belliqueux barons du moyen âge? Elle est trop lourde pour ses épaules. Mettra-t-il sur sa tête ce léger casque d'argent , dont la forme gracieuse et les ornements de bon goût attirent ses regards? Le glaive ennemi l'entamerait du premier coup. Que cherche-t-il donc si longtemps? Il cherche des armes de prix qui soient à la fois solides et commodes; il cherche l'œuvre d'art dans l'arme utile , et l'arme utile dans l'œuvre d'art.
Plaçons de même, en pensée, l'écrivain populaire au milieu de l'arsenal dont il dispose, et cherchons à nous rendre compte de la direction de son choix et du motif de ses préférences. Sa mission, nous le savons déjà, est de venir au secours du sentiment du devoir par l'entremise du sentiment du beau ; c'est de purifier les âmes en les ennoblissant ; c'est de relever les intelligences en leur donnant un guide qui les captive et les délasse. Se lancera-t-il dans le domaine de l'inconnu ? Explorera-t-il les régions de la pensée dans lesquelles la charrue n'a pas encore tracé son sillon? Abor-
dera-t-il à cette terre d'expériences que défrichent en tous sens les philosophes à la recherche d'un système, les savants en quête d'une découverte ou les utopistes courant après un rêve? 11 se garde soigneusement d'une telle erreur; il laisse à d'autres la noble tâche d'explorer l'inconnu ou le dangereux fardeau de poursuivre des chimères; il ne suit que de loin les théories en campagne et il ne plante son drapeau que sur un sol entièrement conquis. Malheur à son œuvre, s'il s'emparait d'une idée sociale en fermentation , pour lui donner un cachet populaire et s'en faire un ignoble piédestal 1 Mais non, il se gardera de révéler d'autres mystères que ceux de la foi, et il ne fera pas de son œuvre une sorte de Juif errant courant après des prosélytes.
Il va plus loin encore. Bien que les vérités acquises et les faits constatés soient de son domaine , il ne s'en regarde pas comme l'héritier universel, et n'en dispose pas à l'aventure. Il s'empare rarement de questions qui n'appartiennent qu'à des genres littéraires spéciaux, et il cherche avec soin d'heureux sujets , s'accordant avec son individualité et avec les goûts ou les besoins de ses lecteurs. Quand le littérateur entre dans la vie populaire, il doit y entrer avec toutes ses ressources, mais il doit constamment étudier ce qui convient au peuple. S'il comprend bien sa mission, il cherchera surtout à satisfaire les besoins de l'âme ou du cœur, et il tiendra moins de compte de ceux de l'esprit. Le degré de culture de l'esprit forme la barrière naturelle entre les classes lettrées et celles qui ne le sont pas, mais elles sympathisent par l'âme et par le cœur. Que l'homme de lettres réponde en toute confiance à ce besoin ; s'il le fait avec un cœur honnête et une âme élevée, il sera sûr d'être compris. Ce n'est pas dans l'esprit du peuple que descendent les éternelles vérités du salut; c'est son âme seule qui croit, espère et s'élève avec le chant de l'oiseau matinal vers l'auteur de toute grâce excellente et de tout don parfait. La Bible, le plus populaire des
livres, parce que Dieu s'y révèle à toute l'humanité , la Bible parle uniquement à Fàme et au cœur de l'homme. « Donnemoi ton cœur , » lui dit-elle. « Crois , et tu seras sauvé , » ajoute-t-elle encore. Oui, c'est par ce côté que les hommes sont frères ou peuvent l'être, que les rangs sociaux se confondent, que les idées de caste s'évanouissent, que la société tout entière est réunie dans un commun sentiment, celui de croire, dans un besoin commun, celui d'aimer.
Si vous voulez donc intéresser l'homme du peuple et lui être utile, faites qu'il trouve sur sa table, au retour d'une journée laborieuse, un livre qui élève son âme ou qui affecte noblement son cœur. Vous qui possédez le don du style populaire et le don plus précieux encore de comprendre les vrais besoins de tous, séjournez quelque temps dans l'intérieur d'une honnête famille de la campagne, vous y trouverez, comme partout, des joies, des souffrances, des passions, mais vous y trouverez les âmes plus simples qu'ailleurs , et les cœurs plus ouverts à la vérité. Peut-être dépend-il de vous que ces joies deviennent les joies pures de la famille , que ces souffrances soient un sujet de bénédictions, que ces passions grossières se convertissent en de généreux élans. Il dépend de vous peut-être que ce père de famille, dont le front est ridé par les soucis, relève avec confiance la tête et recouvre la paix. Approchez-vous de cette femme que l'inconduite d'un mari aigrit et désespère. Celui qui a charge d'âmes n'a pas été béni dans ses efforts auprès d'elle, parce qu'il ne lui a parlé que le langage du devoir; faites-lui comprendre à votre tour que la résignation et la douceur sont des armes plus puissantes que la colère et l'exaspération, et il n'est point impossible que votre livre remporte une première victoire, à laquelle Dieu mettra le sceau.
Mais, ne l'oubliez pas, que votre parole soit simple comme la vérité. La simplicité n'exclut ni l'art ni la grandeur ; l'art est même plus élevé , quand il se présente sans ornement,
et la grandeur du sujet apparaît mieux, si elle n'emprunte sa majesté que d'elle-même. Le plus grand poëte populaire des temps modernes a chanté , dans d'admirables strophes, l'homme de génie qui donnera au siècle son nom. Quoi de plus simple que cette inimitable poésie! Quoi de plus grand que cette étonnante simplicité! Les Souvenirs du peuple, l'idéal du genre populaire, font tressaillir l'habitant des chaumières, et donnent à l'homme de goût un sujet de profondes méditations.
La simplicité n'exclut pas l'image. Le peuple aime ce qui a de la couleur et de la vie ; son goût naturel se trahit par son langage souvent poétique, par l'éclat de ses vêtements, par les portraits enluminés suspendus aux murs blanchis de sa demeure. Pour faire impression sur lui, employez donc l'image avant l'idée, mettez la couleur sur le dessin , frappez à la porte de l'imagination, qui est le portique de sa pensée. Si vous doutiez du succès de cette méthode, ouvrez le livre de la Bonne-Nouvelle ; lisez les enseignements de notre Maître à tous; suivez cette foule qui accourt, et dont les regards s'attachent avec avidité sur la bouche d'où sortent de sublimes paraboles ; regardez-la s'écouler pensive et revenir le lendemain se jeter aux genoux de son divin précepteur , — votre doute alors cessera. Il se passait là , nous l'avouerons, des mystères devant lesquels s'incline notre faiblesse ; cette voix n'était pas celle de l'homme, mais elle empruntait le langage de l'humanité, et, à ce titre, même dans une question d'art, il nous est permis de la prendre pour guide.
Si la simplicité n'exclut pas l'image elle repousse, en revanche, la surabondance des points de vue. La littérature populaire laisse aux littératures savantes les vastes et larges conceptions, les ressorts multipliés, le luxe des digressions, la riche harmonie d'une multitude d'effets divers concourant à un but commun. Plus sobre dans ses procédés, parce qu'elle s'adresse à des intelligences moins exercées, elle cherche son
succès dans le développement d'une seule pensée qui domine toutes les autres, et se grave d'elle-même dans l'esprit. Les intelligences supérieures ont seules le privilège de se livrer sans fatigue à un effort de quelque durée : ce qui est clair pour elles est confus pour d'autres ; ce qui , pour elles, est un aliment salubre, n'est souvent pour le peuple qu'une cause d'indigestion. Les esprits cultivés en sont eux-mêmes la preuve. Voilà un homme nourri de science et d'étude, riche de poésie et d'imagination, mais entièrement étranger au développement musical. Se passionnera-t-il pour les savantes symphonies d'un Beethoven ou d'un Mozart, dont l'ample et majestueuse harmonie n'est comprise qu'après une longue étude de l'art? Non, il est peuple par un côté ; comme le peuple, il n'est ému que par le charme si vrai d'une voix fraîche et sonore, qui chante un air grave avec expression ; ou par les sons purs d'un instrument qui reproduit avec talent une simple pensée d'un illustre maître : les larges effets d'une instrumentation savante le laissent insensible, si une mélodie ne se fait constamment jour au milieu de cette harmonie à laquelle son cœur est fermé.
Nous devons nous interdire de plus amples développements sur les caractères généraux d'une littérature populaire. Nous n'en avons dessiné que les contours, mais nous espérons que les traits en resteront assez fermes pour nous guider dans la seconde partie de notre tâche.
Existe-t-il de nos jours ou a-t-ii existé dans les siècles précédents une vraie littérature populaire en France?
L'examen approfondi de cette question nous appellerait à remonter à l'origine de notre littérature, et à suivre de siècle en siècle la marche des idées dans le développement des mœurs et des institutions. Fils d'une langue savante, l'idiome français nous apparaîtrait se dégageant péniblement des lan-
ges dont il était garotté, et se confiant au peuple, sa nourrice, pour lutter contre sa mère, défendue par toutes les armes de l'érudition. Nous assisterions avec intérêt à un duel que les liens de parenté onl fait naître, et qui ne se termine que par la mort de l'un des adversaires. Baptisé d'abord avec dédain du nom de langue rustique, le jeune idiome sort plus vigoureux des eaux de ce baptême; il enlève pièce à pièce l'armure de son adversaire, et en jette les débris dans le creuset populaire, pour en faire une autre armure à sa taille. Chaque pas est un progrès; chaque coup de lance, une conquête; chaque assaut, une victoire ; et enfin, porté en triomphe sur les bras de tout un peuple, et ennobli par ses trophées, le jeune conquérant s'assied sur la chaise curule, revêt la robe du magistrat, et se tient debout dans la chaire de vérité. Ses premières conquêtes intellectuelles ont une origine populaire évidente. Poètes de Provence, romanciers et conteurs du nord, confrères de la passion, clercs de la bazoche, enfants sans souci, tous ou presque tous, depuis l'illustre comte de Champagne et Richard Cœur-de-lion, jusqu'à Charles d'Orléans, père d'un roi, jusqu'à Villon, fils des égoûts de Paris, tous se rattachent à la nation, chantent et parlent pour le peuple. Il en est ainsi des littératures à leur point de départ ; aussi longtemps que la civilisation reste encore à son premier degré, la vie vient du peuple et retourne à lui ; mais quand le règne de l'abstraction commence , quand la pensée se nourrit d'elle-même , la scission s'établit et les castes de l'intelligence se dessinent.
Serait-ce qu'à nos yeux l'ancienne littérature française soit revêtue du sceau de la vraie popularité? Serait-ce que son origine nous fît oublier ses tendances? Si nous l'admettions, nous donnerions un étrange démenti aux conditions que nous venons de poser. Entre le sire de Joinville qui croit et Montaigne qui doute, entre la spirituelle naïveté de l'histoire de Louis IX et les immortels chapitres des Essais, nous trouve-
rions difficilement un génie que le goût puisse avouer, que la morale ne condamne pas. Les conceptions les plus populaires seraient précisément celles qui manqueraient le plus aux exigences de la popularité. Nous écarterions sans regret ces milliers de contes, dont quelques-uns à peine résisteraient à l'épreuve; contes dévots d'une singulière dévotion, contes moraux repoussants d'immoralité, contes traversant les monts pour inspirer Boccace et les repassant à deux fois pour déshonorer la plume d'une illustre princesse et d'un immortel poëte. Nous écarterions sans pitié ces Mystères de la passion, constamment étrangers aux premières règles de l'art, ces Mystères qui, à leur origine, ont du moins le mérite de répondre à un besoin de foi, mais qui succombent, après un siècle et demi d'existence, sous la réprobation de la morale publique et l'arrêt vengeur du parlement. La popularité est un titre trop sérieux pour que nous osions en honorer, sans de graves restrictions , tous ces âges reculés où l'art est à son enfance, où les lettres ne sont qu'un jeu de l'imagination, et ne pénètrent guère dans le sérieux de la vie que parles impitoyables sirventes d'un Bertrand de Born, par les mordantes satires de l'épopée du Renard, par les froides et trop transparentes allégories du Roman de la Rose, pour arriver enfin au burlesque et éloquent pamphlet qu'on appelle Satire Ménippée.
Une nouvelle ère, plus importante, s'ouvre et se déroule sous nos yeux. Le XVIe siècle fait son œuvre ; il creuse sous ses pieds un abîme, et, jetant hardiment un pont sur les ruines de la société qui s'écroule, il le traverse et va poser les fondements de l'édifice de la civilisation moderne. L'esprit humain s'enivre de ses découvertes ; le mouvement religieux crée deux camps qui s'aguerrissent à la lutte, et ne sont vaincus que pour renaître plus vivants; la science se fonde et s'organise; la jeune génération littéraire, docile à l'appel de Dubellay, se lance en phalange serrée sur les domaines de
Rome e! d'Athènes, et en revient chargée de dépouilles qui idI pas toutes des trophées de victoires; l'ancienne langue, satinée maintenant de grec et de latin, se t'ait docilement l'interprète d'une réforme qui dépasse le but; et, lasse enfin des ornements pédantesqnes dont Ronsard la comble, elle se couche aux pieds d'un plus heureux réformateur, qui lui enseigne à se vêtir avec goût et harmonie.
Tel est l'héritage que lègue le XVIe siècle au dix-septième. La langue de Calvin et de François de Sales, la langue de Malherbe et de Balzac devient la langue de Pascal, et sa po pularité n'aura bientôt plus de limites. Riche sans superfluité, élégante sans prétention, logique dans sa grammaire, éminemment claire dans ses constructions, elle réunit toutes les qualités d'une langue populaire. Plus d'idiome savant, plus d'idiome exclusivement poétique, comme en Allemagne ou en Italie ; mais une langue pour tous, une langue qui, sans rien sacrifier de sa dignité, passe des vers de Racine dans la bouche de l'artisan de Paris, et de la prose des Provinciales sur les lèvres de l'habitant des provinces. La langue n'est que l'instrument de la littérature ; mais, si l'instrument est populaire, ne semble-t-il pas que l'artiste doive l'être aussi? Après l'admirable transformation de cet instrument, n'avonsnous pas lieu de supposer que la littérature du XVIIe et du XVIIIe siècles abondera en tendances populaires, et va nous livrer une riche moisson?
Quoi de plus naturel que de s'y attendre, si l'on porte successivement ses regards du caractère de la langue à celui de la nation elle-même. De tous les peuples civilisés, le Français n'est-il pas le mieux qualifié pour populariser les enseignements de l'expérience et les conceptions delà pensée? La clarté des idées n'est-elle pas son premier besoin ; la vivacité du tour, son élément naturel ; l'épanchement de ses impressions, une portion de sa vie ? Ennemi de l'abstraction, il cherche à mettre toutes les sciences à la portée du plus
grand nombre des intelligences ; s'il parle à la foule assemblée, il vise plus encore à être compris de tous qu'à être admiré de quelques-uns ; s'il écrit sur un sujet philosophique, il évite avec soin les termes de l'art que les philosophes d'autres nations prodiguent. Insensible à ce renom de profondeur qui ne repose que sur une savante phraséologie, il n'est profond que par les idées, et s'expose plutôt à passer pour superficiel qu'à mériter le reproche d'obscurité. S'il est vrai que quelques novateurs modernes ont torturé la langue pour la rendre obscure, et tourmenté leur esprit pour l'obliger à être profond, le bon sens fait déjà leur épitaphe, et la France conservera le beau privilège d'être le plus populaire de tous les peuples par sa langue et par le caractère national.
D'où vient donc qu'une littérature si favorisée offre peu d'éléments vraiment populaires ? D'où vient qu'en consultant les souvenirs de nos lectures classiques, nous soyons tenté de faire une réponse négative à la question qui nous a été posée ? Essayons d'en trouver les motifs.
Une littérature ne peut être populaire que si elle est avant tout nationale. L'absence de ce caractère neutralise tous les éléments favorables et paralyse tous les efforts. Quand la nation ne sait pas lire, à quoi sert-il de faire des livres pour elle? Vers l'an 1670, à l'époque la plus brillante de notre littérature, nous voyons dans les campagnes d'incultes paysans peu soucieux de l'art de Guttemberg, qui ne peut leur donner aucune jouissance ; nous voyons à Paris même une bourgeoisie si peu lettrée, que Molière, en la faisant poser, crée M. Jourdain. Où donc est la nation qui pense et qui lit? La trouverons-nous au milieu de cette guerre de pamphlets et de bons mots qu'on appelle la Fronde, intrigue de grands seigneurs ruinés ou ennuyés, à laquelle le peuple de Paris se joint par ce besoin de distractions et d'émotions qui le distingue encore de nos jours ? Où est la nation qui pense et qui
lit, disons nous0 Kilo vit m la cour, dans quolquos corrlr-s choisis de la capitale ou des provinces, clans les nombreux châteaux, au sein de l'université, dans les presbytères et les collèges ; la nation qui pense et qui lit, c'est le public des Provinciales, livre admirablement populaire à une époque où la popularité no pouvait descendre jusqu'au peuple.
A ses plus beaux moments, la littérature française a donc été forcée de se mouvoir dans un cercle étroit, au centre duquel était la cour: — la cour, dispensatrice des éloges et des succès, corne d'abondance des faveurs, pôle unique des gens de lettres. Une œuvre est presque populaire, si elle plaît au monarque, et il est rare qu'un autre aréopage appelle de ses décisions. Remarquons-le bien, et n'en soyons pas surpris : dans le passé de notre littérature, les plus grands génies se rapprochent souvent le plus de l'idée que nous nous faisons do la popularité, parce qu'ils sont, plus que d'auires, indépendants du goût des coteries et des principes de salon, parce que leur génie les soutient au-dessus de ce cercle fatal dans lequel l'action de l'esprit est comme étouffée, parce qu'ils osent, en un mot, étudier le cœur de l'homme, et dans le cœur de l'homme, l'humanité. En 4636, date immortelle, le grand Corneille devenait écrivain national, lorsqu'il popularisait dans tous les cœurs l'héroïsme du devoir, lorsqu'une admirable tragédie électrisait les provinces, et qu'une grande voix, la voix de la France, prenait le Cid pour l'idéal de la grandeur et pour le modèle du beau. Si l'élément populaire, encore prononcé dans Horace, l'est moins dans les chefsd'œuvre qui suivent ; si surtout, après quatre ans de gloire, le génie de Corneille décline avec une rapidité qui étonne, c'est que le grand homme, inquiété par la jalousie d'un tout puissant ministre, est contraint à borner son horizon et à descendre dans l'étroite arène où se mesurent ses faibles rivaux.
Molière, après Pascal et Descartes le plus grand philosophe
du siècle, serait l'écrivain le plus populaire de la France, s'il n'eût pas contribué au relâchement des mœurs, pour s'élever contre des ridicules. Comédien et valet-de-chambre d'un monarque absolu, Molière domine son public et son royal maître de toute la hauteur du génie ; mais, malgré son indépendance, il cède trop souvent à leurs caprices et aux nécessités de sa position. Ceux de ses chefs-d'œuvre que le goût et la morale consacrent, sont trop élevés pour être au niveau des intelligences vulgaires; et, lorsque sa muse descend, elle n'est plus escortée que par le génie.
Très inférieur à Molière par le caractère et par l'honnêteté de la vie, indépendant par insouciance plus que par besoin, Lafontaine a néanmoins laissé, dans ses trois cents immortelles fables, l'œuvre que nous estimons une des plus populaires de notre littérature. Inimitable poésie, heureux choix du genre, inépuisable variété des enseignements, admirable simplicité des images, fine et enchanteresse bonhomie, tendance morale, tout concourt à assurer la gloire permanente d'une œuvre, au travers de laquelle l'imagination se fait de l'auteur lui-même un idéal que l'œuvre seule justifie.
Conviendrait-il d'oublier l'illustre archevêque de Cambrai? Précepteur du petit-fils du grand monarque, Fénelon, lui aussi, conserve au milieu de la cour une indépendance qu'il dissimule sans effort sous les grâces de son esprit. Doué d'un génie populaire, mais cédant aux exigences de son époque, il voit le bonheur de la nation au travers du cœur de son élève, et il dicte à un prince, dans son Télémaque, des leçons que relisent les simples citoyens. Placé dans d'autres circonstances qui eussent mis plus en évidence quelques-uns de ses dons, ce rare génie, dont le style est aussi pur que l'âme, aurait écrit, nous le croyons, une œuvre populaire impérissable. Si nous devions toutefois dresser le catalogue d'une littérature nationale, nous y placerions l'auteur du Traité de
l'existence de Dieu, des Dialogues des morts et même du Té-
lémaque.
Reprenons maintenant le Ql de notre raisonnement.
Bornée au suffrage de la cour et des classes privilégiées , la littérature devait insensiblement attirer à Paris les forces vitales des provinces, et se priver ainsi de plus en plus des éléments qui auraient pu agrandir sa sphère. Cette centralisation, qui peut-être purifia le goût et entretint l'émulation, n'en est pas moins à nos yeux un grand malheur public; elle est la cause la plus directe de l'isolement de la littérature au XVIIe siècle et de son action délétère dans les temps qui suivirent. La littérature d'un grand pays ne peut être concentrée dans une ville qu'au détriment de l'indépendance et de l'originalité ; elle ne peut l'être qu'en empruntant à cette ville des goûts, des passions, des tendances, un caractère, en un mot, qui n'est pas celui de la nation entière, qui ne s'appuie pas sur elle et ne répond pas à ses vrais besoins. Paris est le cœur de la France ; mais, si tout le sang reflue vers le cœur, le cœur souffre et les membres languissent. Paris a fourni sa noble part de richesses littéraires ; mais, si les provinces avaient gardé la leur, l'histoire des lettres constaterait moins de vie factice, moins d'œuvres légères, moins d'ignorance des besoins du peuple, et l'histoire politique constaterait peut-être moins de révolutions. Qu'est-ce que le goût, et encore un goût exclusif, quand il fait perdre le précieux avantage d'une littérature nourrie de principes solides, appuyée sur la nation elle-même, étudiant les mœurs si variées et si originales des provinces, et luttant dans leur germe contre les écarts de morale et les égarements sociaux qui, du cœur, parcourent tous les membres ? Vous invoquez le goût, et nous, nous invoquons la morale, la raison, l'histoire et l'avenir d'un grand peuple. Vous invoquez le goût, et nous n'acceptons pas même ce qu'il y a d'absolu dans votre argument. A-t-il manqué de goût , ce Chateaubriand dont l'éducation
littéraire se fait au bord des flots de l'Océan, à l'ombre des vastes forêts de l'Amérique, dans une chétive mansarde de Londres, et qui ne remet le pied sur le sol de France que pour livrer le Génie du christianisme? — Est-ce par le style qu'a péché J.-J. Rousseau, qu'une jeunesse illettrée et des pèlerinages aventureux n'ont pas empêché de devenir le plus éloquent prosateur du siècle passé? N'est-ce pas en séjournant sept ans dans les provinces que Molière, jusqu'alors inconnu, forme son jugement, crée son système dramatique et ne rentre dans sa ville natale que pour attaquer par ses Précieuses ridicules le mauvais goût de Paris? La plupart des grands monuments de notre littérature ont été inspirés dans la solitude des provinces, ou par des voyages à l'étranger. C'est dans leurs châteaux que Montaigne et Montesquieu méditaient, l'un ses Essais, l'autre son Esprit des lois ; c'est à Coppet que Mme de Staël écrivait son beau livre de l'Allemagne, inspiré par le sol germanique, et son immortelle Corinne, fruit d'un pèlerinage en Italie. — C'est au milieu des neiges de la Russie que Rernardin de St. -Pierre mûrissait lentement ce talent enchanteur qui devait produire plus tard les Etudes de la nature, que Paris n'aurait jamais fait naître, et Paul et Virginie , le plus populaire des romans , que les cercles de la capitale écoutèrent avec dédain et que la France entière accueillit avec transport.
Si la solitude est loin d'avoir nui à l'art, si elle a donné plus de fraîcheur aux méditations, plus de largeur aux points de vue, plus de profondeur à la pensée, elle a trop souvent manqué à la littérature française pour que celle-ci ait pu remplir la grande mission d'une littérature populaire.
Le XVIIIme siècle essaya sans doute de combler cette lacune ; mais cette œuvre d'une coterie de la capitale n'a rien de vrai, car elle propage l'erreur ; rien de grand , car elle part de l'égoïsme ; rien de moral, car elle va jusqu'à nier Dieu ; rien enfin de permanent, car le temps en a déjà fait
justice. Nous n'avons point à dire ici les services qu'elle a pu rendre ; il est peu de folies qui n'aient leur sagesse, peu de systèmes qui n'aient leur vérité ; mais jamais un édifice populaire n'aura pour fondement l'esprit de destruction ; pour pierre angulaire, un scepticisme railleur; pour matériaux, le sophisme, et pour couronnement, la révolte et l'incrédulité. Voltaire, Rousseau et leur école n'ont aucune place qui leur convienne dans le sujet que nous traitons.
Un fait immense résulte néanmoins des efforts du XVIIIme siècle, et poursuit sa destinée au dix-neuvième. Le peuple se fait sa place au milieu des classes jusqu'alors privilégiées ; il parle haut et appelle sur lui l'attention de ceux qui avaient presque ignoré son existence, ou qui avaient refusé de reconnaître ses droits. Sous l'influence de cette révolution, dont le temps présent ne mesure pas encore la portée, le champ de la pensée s'agrandit, la littérature entre dans une nouvelle phase et se propose un autre but.
A l'ouverture même du siècle, nous saluons déjà dans le Génie du christianisme le premier grand monument de l'art sérieux qui ait été inspiré par la nouvelle situation. Malgré les nombreuses taches qui le déparent, ce livre est accueilli à son apparition par les acclamations de la foule. D'où provient donc l'enthousiasme dont il est l'objet? Ahl c'est qu'il répond au besoin de croire, premier besoin de ceux qui ont beaucoup souffert ; c'est qu'il est, au nom de tout un peuple, une protestation contre l'ironie voltairienne, qui a produit l'échafaud de la Terreur; c'est qu'il fait entrevoir le ciel aux âmes si longtemps courbées vers la terre. Le Génie du christianisme a eu son heure de sérieuse popularité ; notre reconnaissance nous fait une loi de fermer ici les yeux sur ses défauts.
L'inspiration nationale reste muette sous le despotisme de l'Empire. Génie populaire lui-même par son langage et ses proclamations, Napoléon ne fait parler que ses victoires
et ne laisse chanter que sa grandeur. Une femme illustre proteste; mais le livre de l'Allemagne, étouffé à l'heure qui eût été favorable à son action , n'exerce d'effet que sur les classes lettrées. La restauration paraît : la muse de Béranger, en présence de laquelle se voile trop souvent la pudeur, s'élève insensiblement à de plus nobles inspirations, sans quitter le sol où elle a pris racine ; et l'homme de goût, guidé dans son choix par le moraliste , décerne à quelques productions de cet heureux génie la palme du genre que nous étudions. La France croit un moment que le Tyrtée des Messéniennes sera son rival ; mais l'inspiration nationale ne lui reste pas fidèle, et sa muse, qui honore l'art, prend son essor vers d'autres régions. Les premières Méditations succèdent aux Messéniennes; elles ont des accents du cœur qui touchent tous les cœurs, et les regards de la foule suivent avec sympathie le vol de cet aigle qui monte toujours et ne prend jamais terre. Arrêtons-nous à temps, et ne cherchons plus de noms propres. La dynastie de juillet s'approche; la poésie s'en va : voici Hernani qui inaugure le drame moderne ; voilà bientôt Lélia pour représenter le roman.
S'il était vrai qu'une littérature pût être populaire en dépit du bon sens et de la morale, nous n'aurions qu'à étudier les éléments que fournit notre époque. Jamais les productions de la pensée humaine n'ont été si largement répandues, si avidement lues et méditées dans toutes les classes de la société ; jamais elles n'ont exercé une influence si directe et si positive. Mais cette littérature, fille et mère d'une révolution, et nourrissant dans ses flancs un immense bouleversement social, remplit- elle une mission de progrès et de bonheur? n'est-elle pas plutôt une trop fidèle image de la plaie dont souffre le corps de la nation? Elle devrait être un remède; n'est-elle pas un poison ? Elle devrait être l'arc-en-ciel d'un meilleur avenir ; n'est-elle pas la sombre nuée qui menace d'un nouveau déluge? Ceux qui la représentent devraient
être des prophètes qui, avant de remplir leur mission, vont se recueillir sur la sainte montagne du devoir et de l'amour du prochain : ne sont-ce pas plutôt des tribuns qui n'élèvent la
voix dans le forum que pour réveiller les passions endormies et ranimer la guerre civile? Les voix les plus éloquentes n'ont-elles pas fait un constant appel au découragement, à l'envie, à la révolte? Un illustre vieillard , qui avait naguère emprunté l'éloquence d'un Bossuet pour tonner contre la tiédeur religieuse du siècle, ne se réveille écrivain populaire que pour coiffer la croix d'un bonnet rouge dans les Paroles d'un croyant, et pour faire dans le Livre du peuple un appel contradictoire aux armes et à la résignation. Si les plus rares qualités du style et l'éclat de la pensée suffisaient pour nous imposer un vasselage d'admiration , nous nous inclinerions avec respect devant un autre écrivain, qui dissimule son sexe et son nom; mais nous déplorons qu'un génie éminemment populaire ait trop souvent détaché les plumes de ses ailes pour s'en faire une arme contre les liens sacrés de la famille et les plus saintes croyances du cœur. Nous ne mentionnerons pas individuellement ces entrepreneurs de succès populaires qui entassent les volumes comme des marchandises dans un magasin, qui en calculent la valeur à tant la ligne, et ont moins le but déjcà vulgaire d'amuser à tout prix leurs lecteurs que le but plus vulgaire encore de se composer avec leurs opé rations le revenu d'un grand industriel. Plus légers ou plus indifférents que l'écrivain qui précède, ils ne font pas du scandale un système; mais, s'il leur paraît lucratif, ils le ramassent sur leur chemin, comme , au besoin , ils relèveraient même la vertu.
Est-il besoin de dire qu'il y a dans la littérature moderne des tendances plus sérieuses et plus honnêtes ? Ne voyons-nous pas se répandre dans quelques rameaux littéraires une sève, peu abondante encore, mais saine et fécondante l II nous serait facile de mentionner quelques noms, si nous ne devions
pas craindre que l'oubli de plusieurs ne parût une condamnation qui ne serait pas dans notre pensée. Toutes ces œuvres n'ont pas au même degré l'intelligence des besoins du peuple et de la situation des esprits ; il en est même qui, se bornant à découvrir les plaies sociales, ne servent qu'à les élargir, parce qu'elles n'en indiquent pas le remède. En ne montrant que l'abîme, assez visible d'ailleurs, elles effraient les timides qui croient que le sol tremble, quand leurs jarrets fléchissent ; elles aigrissent les malheureux qui, dans le sombre tableau de leurs misères, n'aperçoivent pas un rayon de soleil ; elles n'ont d'effet moral qu'une lointaine et nuageuse perspective d'une réforme sociale dont elles ne tracent pas la route. L'homme de lettres qui a un cœur et une conscience ne doit plus s'imposer la tâche de prouver que la pauvreté étouffe le talent, que la richesse fait un pont d'or à la sottise ou à l'inconduite, que le travail intelligent succombe sous une concurrence effrénée où le vaincu met son génie, et le vainqueur, son or ; il ne s'agit plus d'alarmer, mais de rassurer; il ne convient plus d'aigrir, mais d'instruire; il n'est plus question de renverser , mais d'édifier. La société est malade; or on ne guérit pas le malade en lui disant où il souffre, mais en lui portant secours.
Une nouvelle vie demande de nouvelles formes. Le temps n'est plus où l'art pouvait être exclusivement cultivé pour lui-même en faveur de quelques classes d'élite : toutes les forces de l'esprit humain, toutes les ressources de l'art doivent être mises à contribution pour assurer le présent et fonder l'avenir de la société. En présence d'un danger de naufrage, il n'y a plus de passagers oisifs, plus de promeneurs sur le pont, plus de rêveurs contemplant l'orage; il n'y a qu'un but, qui est le salut commun ; il n'y a qu'une tâche, qui est de maintenir à force de bras le gouvernail, de grimper aux mâts, de consulter la boussole, de réparer les avaries, puis de mettre en Dieu sa confiance.
La tempête une fois apaisée, la littérature de l'avenir ne cessera pas d'être une littérature d'action, parce que le salut des sociétés futures dépendra toujours de la moralité et du degré de lumière des individus, le peuple a été couronné avant d'avoir été élevé en vue de la couronne ; la souveraineté du peuple a été proclamée avant celle de l'esprit humain ; c'est un malheur: — mais quelles que soient les vues de la Providence sur la forme extérieure des sociétés, ce nouveau principe ne périra jamais, et l'unique remède à la souffrance qui en résulte est le développement général des intelligences en vue des devoirs de l'homme et des droits du citoyen m Dans le présent et dans l'avenir, chaque conscience réveillée est une conquête sociale ; chaque cœur déposant son irritation est un gage d'avenir ; chaque victoire sur les passions et sur les mauvais rêves est un triomphe pour la société tout entière.
La mission de la littérature populaire est donc immense, et les résultats qu'elle peut obtenir, incalculables dans l'un ou l'autre sens. Si elle est à la hauteur de sa noble tâche, elle met un baume sur les blessures, elle sèche les larmes, elle encourage au dévouement, elle enseigne la paix du foyer, l'amour du prochain, la soumission à la volonté divine, et elle entoure ces utiles leçons des formes de l'art qui leur donnent la vie et l'attrait : à ce prix le salut de tous est probable. Si, au contraire, elle consent à être une littérature de désordre et de discorde ; si elle prêche la haine au lieu de l'amour, l'indifférence au lieu de la foi ; si, au lieu d'édifier, elle renverse ; si, au lieu d'instruire, elle soulève ; — oh ! alors, malheur à elle et malheur à tous.
Nous disons que la mission de la littérature est immense ; mais — où sont les missionnaires? Le champ de l'avenir est encore en friche; voici la charrue, où sont les laboureurs? Où trouver ces intelligences d'élite, ces cœurs dévoués , ces esprits fermes et délicats qui aient vécu de la vie du siècle et qui sachent se retirer dans la solitude du recueillement
pour rentrer, frais et dispos, dans l'arène ? Où prendre les champions de la cause sacrée de la famille et de la société ? Quelques heureux coups de lance suffisent-ils pour briser toute une armée d'erreurs , de ruses , de violences et de préjugés? Qu'attendre de bon de tous ces jouteurs félons , dont l'armure est faussée , dont le bras a servi toutes les causes, sauf celle du bien, et dont la parole n'a plus de valeur ? Qu'attendre de ces honnêtes mais faibles combattants, dont l'arme impuissante se brise au au moindre choc? Qu'attendre, en un mot, de l'armée du passé pour conquérir l'avenir? Le salut de la France, répétons-le, dépend maintenant, non d'une littérature de capitale, mais d'une littérature nationale ; l'émancipation politique appelle la décentralisation de la pensée. Il ne s'agit plus seulement de former le goût, mais de former le cœur et l'esprit; il n'est plus question de délicatesse de mots, mais de délicatesse de conscience, Pour être substantielle, il faut que la littérature soit alimentée par toutes les forces vives de la nation ; il faut que chaque province lui communique ses mœurs, sa vie, ses convictions ; il faut que chaque ville ait son foyer de lumières, d'où rayonne en tous sens le bon, le vrai , l'utile sous toutes les formes, sous les formes simples surtout, mais toujours avouées par le beau.
Hommes de lettres des provinces, qui avez préservé votre esprit des sophismes d'une fausse philosophie ; vous qui voulez l'ordre pour la société, la liberté pour la famille et l'individu, l'instruction et le progrès pour les classes inférieures, la morale et la religion pour tous, c'est vous qui êtes appelés à poser les fondements d'un édifice littéraire dont le passé ne donne pas le modèle. Le moment d'entreprendre une œuvre nouvelle est favorable ; la nation commence à se détourner avec dégoût des conceptions déréglées, qui étaient naguère l'objet de folles ovations ; les écrivains les plus encensés se taisent ou se contraignent; les lettres, qui n'ont encore au-
cune direction déterminée, flottent à l'aventure; le navire n'a point d'ancres, lea voiles pendantes obéissent à tous les vents. L.i France n'attend point une littérature d'hommes effrayés, qui n'aient d'antre besoin que celui de conjurer l'orage; la crainte est une mauvaise conseillère et un dangereux pilote. Comment se fier pendant la tempête à celui qui ne sait pas voir sa route durant le calme? Mais vous, qui avez gardé l'infaillible boussole de l'amour, et qui, au milieu des ténèbres, ne perdez jamais de vue l'étoile polaire de la foi, vous qui êtes jeunes d'Age peut-être, mais à coup sûr jeunes par l'âme et par les convictions, étudiez les vrais besoins du peuple, éprouvez avec soin vos forces et la direction naturelle de vos facultés; puis mettez-vous courageusement à l'ouvrage, sous le regard de Dieu et sous l'inspiration de votre cœur. Le peuple affectionne certaines formes de l'art; faites-en usage pour le bien, comme d'autres les emploient pour le mal. A l'œuvre dangereuse opposez l'œuvre bienfaisante ; au drame corrupteur, un drame élevé ; au roman immoral, un roman moral; à toute œuvre d'art qui pervertit, une œuvre d'art qui encourage et ennoblisse. Des revers vous attendent peutêtre dans cette nouvelle voie qu'on ne parcourt qu'avec difficulté: mais, si vous avez la foi, vous ferez de vos épreuves le piédestal de vos succès ; et, de vos succès , le fondement de l'édifice social.
Il nous reste à adresser un appel à ceux qui sympathisent avec nos convictions , et qui ne se croient pas appelés à être ouvriers actifs dans le champ de la pensée. Vous avez une grande et belle tâche, car de vous seuls dépend la réussite des communs efforts. Votre tâche, la voici en quelques simples paroles : ne lisez que ce qui est bon ; gardez vos encouragements pour les publications utiles ou pour les œuvres de goût qui ne blessent pas votre sens moral ; repoussez sévèrement les plus brillantes inspirations, quand vous en réprouvez la tendance ; exigez de votre journal une littérature honnête,
el, s'il y manque, ne vous laissez pas dévier du devoir par des liens d'habitude ou des sympathies politiques ; surveillez avec soin les lectures des personnes qui dépendent de vous, et fournissez-leur les moyens de cultiver leur goût sans attaquer le cœur ni l'esprit. Si vous exécutez ce programme sans faiblesse et sans hésitation, vous verrez bientôt s'élever sur les ruines d'une littérature faussement populaire qui a fait le malheur de la France, une autre littérature qui fera le légitime orgueil de votre vieillesse et le bonheur de vos descendants.
LITTKIIATliRiï POPULAIRE