PRÉLIMINAIRE. LVII
pourront en tirer encore pendant bien des années un argument d’autant plus commode, que c’est dans mon livre qu'ils le prendront.
Mais tout en convenant que ces époques sont susceptibles de quelques objections, pour les personnes qui considéreront avec légèreté quelque cas particulier , je n’en suis pas moins persuadé que celles qui embrasseront l’ensemble des phénomènes, ne seront point arrêtées par ces petites dificultés partielles , et reconnoîtront avec moi qu'il y a eu au moins une, et très-probablement deux successions dans la classe des quadrupèdes avant celle qui peuple aujourd’hui la surface de nos contrées. |
Icije m’attends encore à une autre objection, et même on me l’a déjà faite.
Pourquoi les races actuelles, me dira-t-on, ne seroïent-elles pas des modifications de ces races ânciennes que l’on trouve parmi les fossiles, modifications qui auroient été produites par les circonstances locales et le changement de climat, et portées à cette extrême différence par la longue succession des années ?
Cette objection doit surtout paroître forte à ceux qui croient à la possibilité indéfinie de laltération des formes dans les corps organisés, et qui pensent qu'avec des siècles et des habitudes, toutes les espèces pourroient se changer les unes dans les autres, ou résulter d’une seule d’entre elles.
Cependant on peut leur répondre , dans leur propre système, que si les espèces ont changé par degrés, on devroit trouver des traces de ces modifications graduelles; qu'entre le palæotherium et les espèces d'aujourd'hui l’on devroit découvrir quelques formes intermédiaires , et que jusqu’à présent cela n’est point arrivé.
Pourquoi les entrailles de la terre n'ont-elles point conservé les monumens d’une généalogie si curieuse, si ce n’est parce que les
espèces d'autrefois étoient aussi constantes que les nôtres, ou du
T. L hr
Les espèces perdues ne sont pas des variétés | des espèces vi-vantes.
LVIIT DISCOURS moins parce que la catastrophe qui les a détruites ne leur a pas laissé le temps de se livrer à leurs variations ?
Quant aux naturalistes qui reconnoissent que les variétés sont restreintes dans certaines limites fixées par la nature, il faut, pour leur répondre, examiner jusqu'où s'étendent ces limites , recherche curieuse , fort intéressante en elle-même sous une infinité de rapports , et dont on s’est cependant bien peu occupé jusqu'ici.
Cette recherche suppose la définition de l'espèce qui sert de base à l'usage que l’on fait de ce mot, savoir que l'espèce comprend les individus qui descendent les uns des autres, ou de parens communs , et ceux qui leur ressemblent autant qu'ils se ressemblent entre eux. Ainsi nous n’appelons variétés d’une espèce que les races plus ou moins différentes qui peuvent en être sorties par la génération. Nos observations sur les différences entre les ancêtres et les descendans sont donc pour nous la seule règle raisonnable ; car toute autre rentreroit dans des hypothèses sans preuves.
Or, en prenant ainsi la variété , nous observons que les différences qui la constituent dépendent de circonstances déterminées , et que leur étendue augmente avec l'intensité de ces circonstances.
Ainsi les caractères les plus superficiels sont les plus variables ; la couleur tient beaucoup à la lumière ; l'épaisseur du poil à la chaleur , la grandeur à l'abondance de la nourriture; mais, dans un animal sauvage , ces variétés même sont fort limitées par le naturel de cet animal , qui ne s’écarte pas volontiers des lieux où iltrouve, au degré convenable , tout ce qui est nécessaire au maintien de son espèce, et qui ne s'étend au loin qu'autant qu’il y trouve aussi la réunion de ces conditions. Ainsi, quoique le loup et le renard habitent depuis la zone torride jusqu’à la zone glaciale, à peine éprouvent-ils, dans cet immense intervalle , d'autre variété qu'un peu plus ou un peu moins de beauté dans leur fourrure. J’ai comparé des crânes de renards du Nord et de renards d'Egypte avec