PRÉLIMINAIRE. LXI
sur l'animal dont l’homme à fait le plus complétement la conquête, sur le chien, cette espèce qui semble tellement dévouée à la nôtre, que les individus mêmes semblent nous avoir sacrifié leur moi, leur intérêt, leur sentiment propre. Transportés par les hommes dans tout l'univers , soumis à toutes les causes capables d’influer sur leur développement, assortis dans leurs unions au gré de leurs maitres, les chiens varient pour la couleur, pour l'abondance du poil, qu'ils perdent même quelquelois entièrement ; pour sa nature ; pour la taille qui peut différer comme un à cinq dans les dimensions linéaires, ce qui fait plus du centuple de la masse ; pour la forme des oreilles, du nez, de la queue; pourlahauteur relative des jambes ; pour le développement progressif du cerveau dans les variétés domestiques, d’où résulte la forme mème de leur tête, tantôt grèle, à museau effilé, à front plat; tantôt à museau court, à front bombé : au point que les différences apparentes d’un mâtin et d’un barbet, d’un lévrier et d’un doguin, sont plus fortes que celles d’aucunes espèces sauvages d’un même genre naturel; enfin, et ceci est le maximum de variation connu jusqu’à ce jour dans le règne animal , il ÿ a des races de chiens qui ont un doigt de plus au pied de derrière, avec les os du tarse correspondans, comme il y a, dans l'espèce humaine, quelques familles sexdigitaires.
Mais dans toutes ces variations les relations des os restent les mêmes, et jamais la forme des dents ne change d’une manière appréciable ; tout au plus y a-t-il quelques individus où il se développe une fausse molaire de plus, soit d’un côté, soit de l’autre (1).
Il y a donc, dans les animaux, des caractères qui résistent à toutes les influences, soit naturelles, soit humaines, et rien n’annonce que le temps ait, à leur égard, plus d’effet que le climat et que ladomesticité. Re nn te if, fit
(1) Voyez le Mémoire de mon frère sur les variétés des chiens, que nous donnerons dans la suite de ces Recherches. Ce travail a été exécuté à ma prière avec les squelettes que j'ai fait préparer exprès de toutes les variétés de chien.
LXIT DISCOURS
Je sais que quelques naturalistes comptent beaucoup sur les milliers de siècles qu'ils accumulent d’un trait de plume ; mais dans de semblables matières nous ne pouvons guère juger de ce qu’un long temps produiroit, qu'en multipliant par la pensée ce que produit un temps moindre. J’ai donc cherché à recueillir les plus anciens documens sur les formes des animaux, et il n’en existe point qui égalent, pour l'antiquité et pour l'abondance, ceux que nous fournit l'Egvpte. Elle nous offre, non-seulement des images, mais les corps des animaux eux-mêmes, embaumés dans ses catacombes.
J’ai examiné avec le plus grand soïn les figures d'animaux et d'oiseaux, gravés sur les nombreux obélisques venus d'Égypte dans l’ancienne Rome. Toutes ces figures sont, pour l’ensemble, qui seul à pu être l’objet de l'attention des artistes, d’une ressemblance parfaite avec les espèces telles que nous les voyons aujourd’hui.
Chacun peut examiner les copies qu'en donnent Kirker et Zoega; sans conserver la pureté de trait des originaux elles offrent encore des figures très-reconnoiïssables. On y distingue aisément l'ibis, le vautour, la chouette, le faucon, loie d'Égypte, le vanneau , le râle de terre, la vipère haje ou l’aspic, le céraste, le lièvre d'Égypte avec ses longues oreilles, l’hippopotame même, et dans ces nombreux monumens gravés dans le grand ouvrage sur l'Egypte, on voit quelquefois les animaux les plus rares, l’algazel par exemple, qui n’a été vu en Europe que depuis quelques années (1).
Mon savant collégue, M. Geoffroy Saint-Hilaire , pénétré de l'importance de cette recherche, a eu soin de recueillir dans les tombeaux et dans les temples de la Haute et de la Basse-Egypte : le plus qu’il a pu de momies d'animaux. Il a rapporté des chats, des ibis, des oiseaux de proie, des chiens, des singes, des crocodiles, une tête de bœuf, embaumés ; et l’on n’aperçoit certainement pas
(1) La première image que l’on en ait d’après nature est dans la Description de la Ménagerie par mon frère; on le voit parfaitement représenté. Descr. de l'Eg. Antique IV, pl XLEX:
PRÉLIMINAIRE. LXTIT
plus de différence entre ces êtres et ceux que nous voyons, qu'entre les momies humaines et les squelettes d'hommes d'aujourd'hui. On pouvoit en trouver entre les momies d'ibis et l'ibis, tel que le décrivoient jusqu'à ce jour les naturalistes ; mais j'ai levé tous les doutes dans un mémoire sur cet oiseau, qui fait partie du présent ouvrage, et où jai montré qu'il est encore maintenant le même que du temps des Pharaons. Je sais bien que je ne cite là que des individus de deux ou trois mille ans, mais c’est toujours remonter aussi haut que possible.
Il n’y a donc, dans les faits connus, rien qui puisse appuyer le moins du monde l'opinion que les genres nouveaux que j'ai découverts ou établis parmi les fossiles, les palæothériums , les anoplothériums, les mégalonyx, les mastodontes , les ptérodactyles, etc., aient pu être les souches de quelques uns des animaux d’aujourd’hui, lesquels n’en différeroient que par l'influence du temps ou du climat; et quand il seroit vrai (ce que je suis loin encore de croire) que les éléphans, les rhinocéros, les élans, les ours fossiles, ne diffèrent pas plus de ceux d'à présent que les races des chiens ne diffèrent entre elles, on ne pourroit pas conclure de là l'identité d'espèces, parce que les races des chiens ont été soumises à l’influence de la domesticité, que ces autres animaux n'ent ni subi, ni pu subir.
Au reste, lorsque je soutiens que les bancs pierreux contiennent les os de plusieurs genres, et les couches meubles ceux de plusieurs espèces qui n'existent plus, je ne prétends pas qu'il ait fallu une création nouvelle pour produire les espèces aujourd’hui existantes, je dis seulement qu'elles n’existoient pas dans les mèmes lieux, et qu'elles ont dû y venir d’ailleurs.
Supposons, par exemple, qu'une grande irruption de la mer couvre d’un amas de sables ou d’autres débris le continent de la Nouvelle-Hollande ; elle y enfouira les cadavres des kanguroos, des