SUR
LA VIE ET LES ÉCRITS DU COMTE DE fillBERT.
Hcec stiidia adolescenliam alunt , tenectiilem ohlectant , $pcundas res ornant , adfcrsis perfiiyiitm av solatiiim prtrbcnt . dflectani domi, non iniprdiiint forts, pcrnnctant nohiscum, pi-r.grinantnr , riisticantur.
(ClCEBO Pro Archià poclà.)
La prépondérance de la stratégie (1) , sur la tactique proprement dite (2), est telle, que la France compta de tous les temps des généraux plus ou moins habiles, pendant que la tactique était dans l'enfance. Les traités des anciens , alors sans doute très-peu répandus, en contenaient seuls les éléments ; et, à travers les temps, quelcjucs usages traditionnels des Grecs cl des Romains s'étaient transmis d'.^ge en ftge, avec des méthodes particulières aux divers généraux qui s'étaient montrés sur la S( ène mililaire.
Toutefois, quand la Renaissance eut rouvert aux modernes les sources historiques de l'antiquité; quand la phalange et la légion, qui avaient tour à tour subjugué le monde connu des anciens, se trouvèrent comme exhumées du long oubli dans lequel le mo\ en-Age
[1) Stratégie. An de diriger les masses.
(2) TArTigt'E. Arl (l'in<lriiirp , dr formrr \>-% troiipo», de i*»^ r.inppr et de le» faire mouvoir.
les avait pour ainsi dire ensevelies ; quand l'arquebuse, le mousquet et le canon eurent battu en brèche les rangs des chevaliers armés de toutes pièces; quand on en vint, enfin, par la nécessité, aux troupes permanentes, alors, dans les divers corps qui composent les armées, un vaste champ fut ouvert aux remarques et aux observations successives qui naissent d'une pratique soutenue. Tout démontre, cependant, qu'alors même que les Turenne, les Condé et les MonlecucuUi , opposés les uns aux autres , épuisaient , avec de petites armées , il est vrai , toutes les ressources de la stratégie la plus savante; qu'à cette même époque, qui a fourni à Napoléon, sur son rocher de Sainte-Hélène, l'idée de mémoires critiques, adoptés aujourd'hui comme classiques, par tous ceux qui s'occupent d'art et de science militaire ; qu'à cette époque , enfin , les règlements étaient loin d'être généraux et uniformes. C'étaient des traditions , des pratiques variant entre elles autant qu'il y avait de corps différents, même dans chaque arme ; et on doit dire avec impartialité, qu'un tel état de choses ajoutait beaucoup aux difficultés des opérations militaires.
Plus partisan des camps que des cours , oîi l'ennui le gagnait , et nourri de l'étude des anciens, un noble bâtard de race royale (1), mettant de côté ses prétentions à la souveraineté dans les régions du nord de l'Europe , entrait au service de France , comme maréchalde-camp , après avoir combattu contre nous , ou plutôt partout où il y avait à se battre. Ce guerrier observateur et aventureux, devenu le bouclier de la France, après avoir marché contre elle dans les rangs des Eugène de Savoie et des Marlborough , avait été frappé du désordre et de la fatigue des marches chez les modernes, tandis que les anciens marchaient en cadence, sans perte de temps et sans fatigue, veloce sed œquo pede (2). Il se mit donc en quête, et des méditations de cette puissante organisation militaire, durant les accès d'une fièvre ardente , sortirent les Rêveries (3) et le pas cadencé.
(1) Fils naturel d'Auguste II, électeur de Saxe, élu roi de Pologne le 27 juin 1637, et d'Aurore , comtesse de Konigsmarck , d'une des plus illustres maisons de Suède.
(2) D'après Homère et Thucydide, les Grecs marchaient en cadence; d'.iprès Tite-Live , les légions romaines le faisaient également ; mais aucun d'eux n'en a fait connaître le mécanisme.
(3) Ce guerrier philosophe, et cependant grand viveur, donnait à la vie humaine le nom de rêve, el par suite appela ses mémoires sur l'art de la guerre . Ses Rêveries.
Ce fut un immense progrès, et le maréchal de Saxe , ce grand capitaine , sur le tombeau duquel s'étaient desséchés pour trop longtemps les lauriers de la France , avait commencé mieux encore que Folard, trop exclusif dans ses systèmes, l'ère nouvelle de la lactique ; car la marche est la base au moyen de laquelle on évolue, on manœuvre, on mène à bonne fin les opérations militaires; et les mémorables campagnes d'Italie (1796-1797), ainsi que les grandes marches stratégiques de Napoléon , qui pourront être égalées, mais jamais dépassées, viennent justifier également son adage que Yart de la guerre est dans les jambes , c'est-à-dire dans la rapidité des mouvements, sans qu'il entendît aucunement s'affranchir de la pensée, qui domine à la guerre, comme partout ailleurs, les opérations matérielles et mécaniques.
Dans les Rêveries d\i maréchal de Saxe se retrouve, non-seulement l'indication , mais encore la théorie de la charge, de cette marche poussée à l'extrême sans se rompre, de cette tempête des chevaux (procella equestris, suivant les expressions de Tite-Live), au choc de laquelle rien ne résiste ; toutefois, la France n'avait pas de camps d'instruction , et Maurice de Saxe , cet homme du Nord , si Français de cœur et d'adoption, tout maréchal général des camps et armées du roi de France qu'il était, ne pouvant soumettre la charge à l'épreuve de la pratique , mourut en indiquant le secret de ce mouvement offensif, que Frédéric II, plus heureux et plus puissant, mit en lumière et fit entrer dans le cadre de nos exercices; de telle manière que, dans le monde militaire, les ouragans de la cavalerie, si piltoresquemenl décrits par Guibert (1), appartiendraient encore uniquement au grand Frédéric et au fameux Seydiitz, un des plus grands généraux de cavalerie qui aient existé , si , du fond de sa retraite, un officier supérieur français n'était venu réclamer victorieusement, et pièces en main, les droits antérieurs du maréchal de Saxe (2).
Au moment d'entrer dans celte deuxième moitié du dix-huitième siècle, si mal commencée par la fausse politique qui engendra la
(1) lis le. sont dans plusieurs endroits de ses œuvres, mais notamment dans ï Essai général de tactique, t. I-r, chap. VIII, p. 409; dans son Voyage en Allemagne, t. Il , p. iW, et dans i'clojje de Frédéric II, t. V de ses OEuvrcs militaires, p. 4o8 et suiv.
(2) Voir l'ouvrage intitulé : Des prinripes qui servent de hase à l'instruction et à la tactique de la cavalerie , etc. , j). G'J.
guerre de Sept-Ans, qu'il soit permis à celui qui trace ces lignes, puisqu'il s'agit d'un général qui inaugura la tactique et qui fit tant pour elle, puisqu'il est question enfin du Turenne du siècle de Louis XV, de ce professeur en l'art de la guerre (suivant les expressions du grand Frédéric) (1), qui nous mena victorieux aux champs de Fontenoy, de Rocoux, de Lawfeld, et qui scella la paix, suivant sa promesse, dans les murs de Maëstricht (1748); qu'il nous soit permis de donner d'amers regrets à ce héros de la France , à l'approche de nos revers; qu'il nous soit fait grâce de nous être arrêté avec complaisance, et aussi avec quelque justice, à ce grand maître en l'art de la guerre, avant de passer au père de Guibert, qui fut un de ses compagnons et de ses élèves.
(1) Dans son voyage à Berlin , l'année qui précéda celle de sa mort, le maréchal de Saxe recul les mêmes honneurs qu un prince souverain. Frédéric , qui n'avait pas encore conquis le nom de Grand , quoique comptant plusieurs victoires, et qui se préparait à soutenir une lutte probable, avait à se renseigner beaucoup près de lui; il le retint donc autant de temps qu'il le put, et , le 23 juillet 1749, il écrivait à Voltaire : « J'ai vu ici le héros de la France , ce Saxon, » ce Turenne du siècle de Louis XV; je me suis plus instruit par ses discours » dans l'art de la guerre ; ce géné.al paraît être le professeur de tous les géné- » raux de l'Europe » ■
Non loin de Montauban, et contre la route de Caussade, sur le domaine de Fonlneuve, vivait une ancienne famille, entourée de la considération qui ne s'acquiert qu'à la suite d'un long exercice des vertus privées. D'après des renseignements officieux , que nous avons lieu de croire parfaitement exacts, la famille de Guibert, sans être encore parvenue à l'illustration , avait néanmoins fourni, des hommes distingués à la magistrature et à l'armée. Toutefois, si l'auteur de l'Essai général de tactique est classé comme une des notabilités de l'armée et de la littérature, son digne père ne fut pas étranger à sa renommée, et on ne saurait lui contester un mérite militaire éminent. Il a donc droit, ici surtout, à une mention toute particulière; l'illustration du fils ne sera pas diminuée en remontant à la source paternelle ; nous ne ferons en cela que ce que Guibert a rappelé lui-même dans toutes les occasions ; et la ville dé Montauban, avec ses entrailles de mère, sera heureuse de trouver deux de ses enfants célèbres , quand elle ne comptait que sur un seul.
Charles-Benoît , comte de Guibert, né à Montauban, en 1715, était entré à l'âge de seize ans dans la compagnie des cadets gentilshommes de Metz. Il arriva, en passant par tous les grades, à celui de major dans le régiment d'Auvergne , à peine Agé de vingt-sept ans. On sait que les majors d'alors , et à une époque où les colonels de grande maison étaient fréquemment absents de leurs régiments, étaient, au contraire, des officiers toujours à leur poste, et les véritables pivots du service intérieur et de l'instruction dos corps.
Charles de Guibert fit avec ce régiment les guerres d'Italie , de Corse, de Bohème et de Flandre. Il se fit remanjuer surtout à
0 • ÉTUDE SUR GLIDERT.
l'affaire de Deltingcn et au siéi^e de Hulsl, dans la Flandre hollandaise, où il mérita et obtint le grade de lieutenant-colonel.
Il servit sous le maréchal de Saxe et montra, à la bataille de Rôcoux , combien il était digne de commander à des Français. Chargés de soutenir l'attaque d'un village qui opposait une vive résitance et des troupes qui faiblissaient, les grenadiers d'Auvergne pliaient aussi ; dans ce moment critique , Charles de Guibert qui les conduisait, en leur adressant vivement ces paroles : « Regardez à droite, Navarre arrive avant vous, » réveille par ces mots heureux toute leur énergie, et la position est enlevée.
Moins heureux àRosbach, il y fut fait prisonnier et passa, en Prusse dix-huit mois, qu'il consacra à l'étude de sa constitution militaire et de ses exercices de détail et d'ensemble. Aussi fut-il à son retour placé en première ligne dans l'estime de l'armée et fort recherché de tous, notamment du maréchal de Broglie, auprès duquel il fit deux campagnes en qualité de major général.
Cette malheureuse guerre terminée par la paix d'Hubertsbourg (1763), à l'exemple des anciens, Charles de Guibert regagna sa terre de Fontneuve , oii il reprit ses travaux agricoles ; mais le chef d'état-major habile avait percé; on ne put donc se passer de ses lumières ni de son expérience. Appelé au ministère, le duc de Choiseul avait entrepris de réorganiser l'armée française , de réviser les anciens règlements pour les exercices des troupes , et de faire rédiger les ordonnances du service des places et de campagne, qui n'existaient que très-incomplètement. Pressé de se rendre à Paris , l'officier général montalbanais répondit à cette haute confiance. Il contribua puissamment à la rédaction de ces manuels , sans lesquels il n'y aurait que confusion dans la formation des troupes , dans leurs marches , dans leurs manœuvres , dans le service des places et de campagne. Les deux derniers lui sont plus spécialement attribués (1) ; et si le service de campagne a dû subir de grandes modifications, à la suite de nos grandes guerres, l'ordonnance du l*"" mars 17G8, sur le service des places , s'est maintenue dans son ensemble ; elle fut seulement complétée du décret du 2i décembre 1811 , sur les étatsmajors des places.
(1) Voir la Biographie universelle, t. XIX, article de Charles de Guibert, par M. Hippohjte de Laporte, dont le travail porte un cachet consciencieux , quoique non suffisamment approfondi.
Ainsi, Charles de Guibert avait des talents militaires qui sont bien rarement réunis. Excellent officier en temps de paix, son sang-froid dans le péril et son intrépidité l'avaient fait remarquer à la guerre ; officier de régiment consommé, il s'était distingué comme chef d'étatmajor en campagne; doué d'un esprit observateur et judicieux, il attachait son nom à des règlements encore en vigueur. Nous insisterons donc sur ces titres, plus grands, à nos yeux, que des grades et que des décorations qui n'arrivent pas toujours à des hommes dévoués et méritants; toutefois, il n'en fut pas ainsi pour Charles de Guibert: le grade de lieutenant-général et la grand'croix de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis vinrent récompenser ses services; la place de gouverneur des Invalides, de ces vieux braves mutilés dans les combats, lui fut encore conférée; elle vint l'arracher de ses champs, mais cette fois d'une manière définitive, car il avait soixante-sept ans , et sa famille voulut le suivre à Paris pour lui continuer ses soins.
Malgré ses longs services et ses fatigues, Charles de Guibert laissa aux Invalides des preuves de son zèle. Son commandement dura près de quatre ans ; il y repose en paix à côté de nos plus grandes gloires militaires; nous remarquions son inscription, il y a quelques mois à peine; elle fut rétablie en 1805 sur l'un des piliers de l'église par la haute estime de Napoléon, pour ce nom qu'il affectionnait plus encore , depuis la mort de Pluvié de Guibert , son aide-decamp , qu'il perdit en Egypte.
Charles de Guibert avait remplacé aux Invalides un brave général comme lui, le lieutenant-général baron d'Espagnac, aide-major général du maréchal de Saxe, dans ses campagnes de Flandre, et depuis son historien. 11 est honorable encore de succéder à un homme de valeur, à qui Voltaire écrivait une lettre de félicitation sur sa vie du maréchal de Saxe.
Charles de Guibert mourut le 8 décembre 1^86, commandant de cet hôtel grandiose , monument de la munificence et de la sollicitude de Louis XIV pour ses armées, où nous avons vu se succéder, depuis, des gouverneurs si haut placés dans les souvenirs militaires; et c'est ainsi que la famille de Guibert fut enlevée au sol montalbanais.
Gl'ibert {Jacques-Antoine-Hippolyte , comte de ) , naquit aussi à Montaubau, le 12 novembre 1743. Il fil ses éludes à Paris, el ses succès furenl tels , qu'il fut longtemps cité comme modèle , dans la maison où ses parents l'avaient placé.
11 n'avait que treize ans quand il débuta au service par la guerre de Sept-Ans ( 1756), où il suivit son père. 11 fit les trois premières campagnes comme officier, dans ce même régiment d'Auvergne (1) où son père avait laissé de si honorables souvenirs, et qui fournit à l'armée le brave chevalier d'Assas , dont le dévouement héroïque à Clostercarap (1760) s'est élevé à la hauteur des plus fameux exemples de l'antiquité. Quant aux trois dernières, il les fit daiis l'élatmajor général de l'armée , dont son père était major général , et il fut présent à presque toutes les affaires de celle guerre.
Dès le principe, Guiberl se fit distinguer par celte aptitude toute particulière, qu'il nous sera permis d'appeler le sens militaire, et il en donna de fréquentes preuves, notamment à l'affaire de Filingshausen. Chargé de porter un ordre pour l'établissement d'une batterie, les circonstances s'étaient modifiées depuis, el l'exécution httérale de l'ordre donné n'eût pas rempli l'objet du moment. Doué d'un coup-d'œil sûr et rapide , le jeune officier en est frappé , et s'identifiant à la pensée de celui qui l'envoie, ill'a plie aux nécessités du moment. Le succès le justifia ; il eut dans celte occasion un che-
(1) D'après la notice du général Bardin sur Guibert , il aurait élé d'abord aide-de-camp de son père , puis capitaine dans Auvergne. >»ous avons suivi la version de Toulongeon , son ami particulier , el aussi la plus rationnelle.
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val tué SOUS lui' et en perdit un autre, dans la même campagne , à l'avant-garde du baron de Clozen.
La guerre de Sept-Ans ne fut pas seulement pour Guibert un temps de service actif , mais elle le fut aussi d'observation. Rien de particulier ne se passait sous ses yeux qu'il ne cherchât à s'en rendre compte, qu'il n'en prît note ; et quant à l'intervalle de temps qui s'écoula entre la paix d'Hubertsbourg et la guerre de Corse (1763-1768) , il le consacra tout entier à l'étude de l'art militaire; non pas terre à terre, et comme on étudie trop souvent aujourd'hui un froid mécanisme, mais comme faisaient les anciens, dont il était très-épris, par de fortes études, à la suite desquelles leurs hommes d'éhte franchissaient rapidement les degrés de la hiérarchie comme centurions, tribuns militaires , préleurs, consuls et dictateurs.
C'est à cette époque de recherches et de veilles , qu'on peut reporter la pensée et les premiers projets de l'Essai général de tactique. Toutefois, ses travaux furent interrompus par la guerre de Corse; mais si ces opérations, qui durèrent à peine trois mois, étaient dirigées contre des insulaires clair-semés, ayant à lutter contre les forces de la France, ces insulaires, quoique mal armés, étaient déterminés à vaincre ou à mourrir ; ils se faisaient un rem{);irt de leurs morts, même de leurs blessés ; ils étaient commandés, enfin, parce même Paoli qu'on vit s'insurger de nouveau en 1793; et Guibert conquit son grade de colonel à Ponle-Nuovo , succès vivement disputé qui amena la soumission de la Corse et auquel il eut une grande part, ayant débouche un des premiers, pour attaquer vivement le pont où l'ennemi s'était retranché.
Le maréchal de Vaux , qui commandait en chef celte expédition , n'était pas de ces commandants d'armée de faveur , dont on avait vu , naguère , de si tristes effets : ses services étaient anciens et recommandables. Il employa beaucoup Guibert; le jeune officier justifia pleinement sa confiance; il le lui témoigna publi(iuement dans les termes les plus fialteurs, elle fit décorer de la croix de Saint-Louis, à peine âgé de vingt-quatre ans. Quelque temps après , Guibert fut nommé colonel de la légion corse (I), dont la formation le mit à
(1) D'après le général Bardin, Guiberl aurait élé nommé colonel-commandant de la légion corse en 1772; d'après Toulongeon, ami de Guibert, qui mérite dï-lre sujvi to'iles les Tois qu'il y a dissidence parmi ses biographes, il le fut quelque temps après sa nomination de chevalier de Saint Louis , c'cst-u-dirc bicnlùt après
même de montrer ses grandes qualités militaires, comme organisateur et chef de corps.
Toutefois, la grande pensée de Guibert le poursuivait sans cesse; et cette pensée, c'était la publication de \'Essai général de tactique. Jamais ouvrage ne fut plus nécessaire et ne parut dans des circonstances plus favorables. Un aimable vieillard , alors colonel de dragons, brillant de jeunesse et d'avenir {le comte de Ségur) , nous met sur la voie, mieux qu'aucun autre écrivain, dans les souvenirs de ses jeunes années. Toute l'Europe , et surtout la France , étaient sous l'impression de la lutte de Frédéric, réduit à ses propres forces contre les puissances coalisées contre lui ; et la Prusse , admise tout récemment au nombre des royaumes de l'Europe, la Prusse qui, en remontant à peine un demi-siècle n'était qu'un simple électoral, la Prusse devenait aujourd'hui , par le génie de son souverain , une des nations européennes les plus importantes ; elle avait tenu en échec la France , l'Autriche et la Russie ; elle venait enfin , par un récent traité de paix , de s'accroître de la belle province de Silésie , objet de toute son ambition.
Avec l'esprit d'émulation qui forme la base du caractère français , de tels succès produisirent autant d'admiration pour le roi général , qui venait d'accomplir de si grandes choses, que le sentiment national fut froissé du rôle inférieur que nous avions joué. Dès-lors , on veut remonter des effets aux causes ; on veut regagner ce premier rang qui convient à la France , et , il faut en convenir , on se méprit trop souvent sur les moyens.
Les détails militaires , il est vrai , avaient été très-négligés parmi nous , on s'y attacha outre mesure ; les petits esprits dépassèrent le but, ils tombèrent dans la puérilité. Ce n'étaient pas des habits faits de telle ou telle façon, ce n'étaient pas des exagérations dans la tenue, des canons de fusils plus ou moins bronzés , des maniements d'armes interminables, au point de rendre le soldat français si vif, si pétillant de mouvement et de ressources, un véritable automate ; ce n'étaient pas de tels moyens qui avaient fait triompher Frédéric à Rosbach , à Leuthen ( ou Lissa ) : mais quoique cette émulation fut mal entendue, c'était encore de l'émulation.
le combat de Ponte-Nuovo (1768, 9 mai), qui amena la soumission de l'île et probablement son occupation armée avec la levée de la légion corse, jusqu'à ce que, Paoli l'ayant quittée le 13 mai 1769, la Corse fui tout- a-fait pacifiée.
Celait ce véritable esprit français que nous voyons se reproduire, en toute circonstance , quand ce noble et chevaleresque pays cjui se nomme France aperçoit un progrès à faire , progrès qu'il veut s'assimiler à l'instant , non pour en faire son profit exclusif, mais par la noble ambition d'en doter l'humanité tout entière.
Qu'il me soit donc permis de me féliciter d'être né dans ton sein , cher et noble pays de France, terre des braves, terre des intelligences élevées et désintéressées ! Depuis que le type franc se forma de tout ce qu'il y avait de plus généreux et de plus belliqueux dans les éléments celtes , gaulois et germains , on t'a vue toujours à l'avantgarde de l'honneur, de la chevalerie, de la civilisation, de l'humanité ! on l'a vue réaliser les plus grands progrès dans les lettres , dans les arts , dans les sciences et dans l'industrie ! on t'a vue dans nos mémorables guerres accomplir des faits d'armes, des combinaisons gigantesques auxquels la postérité se refusera de croire parce qu'ils tiennent du prodige 1 El quand on franchit tes limites, on ne tarde pas à se convaincre que tu règnes à l'étranger par l'adoption de tes modes, de tes mœurs , de ta langue, de tes écrits, de tes lois; et on rentre dans ton sein avec plus de bonheur encore , car on a acquis, par les contrastes, la certitude que la France est la nation privilégiée parmi toutes les autres.
Ce fut dans cet état d'incertitude, de recherche et d'émulation des esprits , pour remonter l'institution militaire en France et pour la régénérer, que parut à l'étranger l'Essai général de tactique, après des obstacles, delà part des autorités françaises, qui ne nuisirent pas à l'effet de cette œuvre si remarquable. C'était deux ans après la guerre de Corse (1) ; Guibert n'avait alors que vingt-sept ans, et on
(1) Les biographes de Guibert ne sont pas d'accord sur l'année de la publication de VEssai général de tactique. Toulongcon dit qu'elle eut lieu deux ans après la guerre de Corse, c'est-à-dire après la cessation des hostilités, à partir du 9 mai 1768, après l'affaire décisive de Ponle-Nuovo. De cette manière il y a concordance ciilre celle première autorité et le général Bardin , d'après lequel cet ouvrage a élé imprimé à l'étranger en 1770 , réimprimé à Londres en 1772 , à Liège en 1773, traduit en allemand en 1774, en anglais en 1781 , et en persan, seul livre militaire français qui ait eu cet honneur , par ordre de l'hérilicr présomptif d'Abbas Mirza , quelques années avanl 1836.
D'après M. de Laporte , l'Essai général de tactique n'aurait été publié qu'en 1773 , ce qui est une erreur , car cette époque est précisément celle de son voyage en Allemagne , commencé le 20 mai 1773. Guil)crl devait être curieux , sans
1i ÉTUDE SUR GUIDERT.
n'a qu'à lire sa dédicace à sa patrie, son discours préliminaire, et la partie politique notamment, pour voir de quelles décevantes illusions, mais aussi de quelles vérités et de quels nobles sentiments son imagination était imprégnée.
Dans la pensée de Guibert, le discours préliminaire devait servir d'introduction à un ouvrage intitulé la France "politique et militaire , dont il donne le plan , et dont l'Essai de tactique devait être la conséquence.
Procédant, en effet, logiquement à l'examen des constitutions politiques et militaires des différents Etats de l'Europe, et surtout de ceux dont les rapports étaient les plus intimes avec la France, objet de toutes ses pensées, Guibert passe ensuite à la constitution de cette dernière, au double point de vue de sa politique intérieure et extérieure; c'est sur cette double base qu'il assoit ensuite la constitution militaire de la France-, dont la tactique forme le complément naturel.
Telle était l'immensité du plan qu'il s'était créé, que de force à l'exécuter mieux que personne, par sa facilité et son activité prodigieuse, ce plan gigantesque resta cependant à l'état de projet, hormis l'Essai général de tactique , qui profita de toute la faveur avec laquelle ce discours avait été accueilli.
La tactique était une chose aride, spéciale, du domaine du petit nombre, Guibert l'avait rendue populaire; il l'avait fait accepter d'un siècle éminemment littéraire , dominé par les idées philosophiques ; et, pendant que Voltaire ne dédaignait pas de lui adresser, à cette occasion, une épître flatteuse, sur laquelle nous reviendrons, le jeune militaire Usait et relisait sa belle introduction ; il était sous le charme de cette élévation de pensée et de cette générosité de sentiments ; il en était dominé : dès ce moment il prenait Guibert pour guide et se constituait son élève.
Ces beaux préUminaires franchis , Guibert entre en matière ; il débute avec méthode ; il sort de ces dissertations générales , de ces commentaires interminables, dont n'ont que faire ceux qui savent et qui embarrassent la voie de ceux qui veulent apprendre ; il débute par la définition de la tactique, par l'influence que le génie des peuples exerce sur elle ; il consacre ensuite un chapitre à l'éducation des
doute, de voir l'effet produit par son œuvre, qui avait dû paraître longtemps avant; et déjà, comme le constate Toulongeon , s'étaient formés les nuages précurseurs de la tempête qui devait fondre sur lui.
troupes. Après quoi ses grandes divisions sont : la lactique de l'infanterie, celle de la cavalerie; il traite des troupes légères, et finit par la tactique de l'artillerie.
De 1 école du fantassin , du cavalier et des exercices de détail , il arrive aux mouvements d'ensemble ; et toutes ces fractions des armées, régiments d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie, il les prend ensuite pour les embrigader, les endivisionner et les faire concourir à de grandes manœuvres qui simuleront, autant qu'il sera possible, les grandes opérations de la guerre.
Qu'on veuille bien ne pas s'arrêter aux ouvrages recommandables dont la science militaire s'est enrichie depuis nos grandes guerres ; qu'on remonte à 1770, et qu'on mette ce magnifique canevas de Guibert et ses démonstrations à l'appui , à côté des théories militaires d'alors. Cependant nous n'entendons infirmer , ^n aucune façon , les titres des Folard, des Turpin de Crissé, des Maizeroy, des Guischardt et autres devanciers de Guibert, en exceptant toutefois les Mémoires de Montecuculli, ou plutôt ses principes généraux sur l'art militaire, qui sont un chef-d'œuvre d'analyse et de précision.
Puységur lui-même, dans son Art de la guerre, avait beaucoup vieilli ; on n'a qu'à jeter un coup-d'œil sur sa Tactique élémentaire , et les planches du traité remarquable et posthume de cet illustre maréchal-général-des-logis du maréchal de Luxembourg , c'est-à-dire son major général, durant toutes ses guerres, comme Berlhier l'avait été de Napoléon de 1796 à 1814, pour se convaincre que depuis Frédéric celte partie avait fait de très-grands progrès. Aussi nos ordonnances d'exercices et d'évolutions ne commencent-elles guère à compter que d'alors ; et telle fut l'inQucnce de l'Essai général de tactique, résumé des meilleures méthodes de cette époque.
Si le succès militaire de ce livre fut immense, le succès littéraire ne le fut pas moins. Chez les anciens eux-mêmes, Polybe, qui se distingue tant par l'exactilude, par le jugement, par la sagacité des réflexions, n'a jamais été cité comme un modèle d'élégance et de style. Nos écrivains militaires, antérieurs au progrès de la lactique au dixhuitième siècle, sans avoir la renommée de l'historien grec, de cet ami du deuxième Scipion l'Africain, n'avaient rien fait encore de remarquable en ce genre ; èl on peut dire qu'il y avait des ouvrages sur la guerre, sans que la littérature militaire existât réellement. A partir de Guibert il en est autrement ; cet écrivain prend rang, aux acclamalions (le son siècle, parmi les prosateurs les plus distingués; il a le
mouvement et la chaleur qui parlent de l'âme et d'une belle âme ; comme ses convictions sont fortes, il est incisif contre les abus, il est entraînant. Son style est cicéronien ; car, à l'exemple de l'orateur romain, il est onctueux, abondant, un peu déclamatoire, et ne regrette pas les idées intermédiaires pour faire mieux saisir les idées principales ; de plus, comme il tient de la Providence une nature poétique, son expression est harmonieuse , elle est pittoresque , elle séduit et charme le lecteur.
Aucun écrivain militaire n'avait encore pris pour point de départ le parallèle de la politique des anciens et de celle des modernes , ni tracé le tableau de l'art de la guerre depuis Torigine des sociétés; aucun n'avait écrit avec de tels élans de l'âme , avec cette liberté. Jamais on n'avait poussé plus loin le droit de juger, ni cette magistrature de la pensée et de l'histoire qui , exercée avec prudence , bon esprit et talent, est le plus bel attribut peut-être de l'intelligence humaine. Beaucoup de méthodes vieillies et en usage avaient été l'objet de ses critiques; des hommes d'étal, de grandes réputations militaires, il les avait jugés sans détours et classés; elle GRAND Frédéric , le grand homme de l'époque , l'objet des admirations de Guibert , n'avait pas été sans se plaindre de quelques passages d'une haute indépendance , quant à l'avenir de la Prusse , passages qu'on pourrait appeler aujourd'hui prophétiques ; car la Prusse, privée de ce grand souverain, s'est trouvée identiquement dans cette situation en 1806 (1) , époque après laquelle elle retendit
^1) « Dans cet état même que nous appelons militaire, parce que son roi est un » guerrier habile ; dans cet état qui s'est agrandi par les armes , qui n'existe et » ne peut se flatter de conserver ses conquêtes que par elles , les troupes n'y » sont pas plus vigoureusement constituées qu'ailleurs; elles n'y sont pas citoyen- » nés; elles y sont plus que dans aucun autre pays un assemblage de stipen- » diaires, de vagabonds, d'étrangers que l'inconstance ou la nécessité amène )i sous les drapeaux, et que la discipline y retient. Celte discipline, ferme et » vigilante sur quelques points, y est relâchée et méprisable sur beaucoup d'au- » très. Elle n'est, en comparaison de celle des Romains, qu'un enchaînement » de choses de forme, de demi-moyens, de correctifs, de suppléments vicieux ; » ces troupes mal constituées ont eu des guerres heureuses, mais elles doivent » ces succès à l'habileté de leur roi, à une science toiile nouvelle de mouve- » menls dont il a été le créateur. Qu'après la mort de ce prince , dont le génie » seul soutient l'édifice imparfait de sa conslilulion, il survienne un roi faible » et sans talents, on verra dans peu d'années le militaire piussien dégénérer et
les ressorts de sa constitution militaire, aussi dépassée, celle fois, par celle de France, que la stratégie gigantesque de Marengo, d'Ulm et d'Iéna l'emporte sur les plus belles opérations de la guerre de Sept-Ans.
Mais si Guibert vit beaucoup de personnes intéressées conjurées contre lui, il eut aussi de hautes adhésions; il eut pour lui cette jeunesse toujours prête à se rallier aux idées qui portent une forte empreinte de valeur et d'élévation; il eut pour lui les grands directeurs de la pensée humaine de l'époque, et il sut habilement les ménager, -quoiqu'on lui doive la justice de reconnaître qu'il ne sortit de sa plume rien d'irréligieux ; il eut pour lui , enfin , de grands dévouements, de grands enthousiasmes et même d'ardentes passions qui se déclarèrent à sa première vue.
Maintenant que le voile a été soulevé, le mystère est éclairci et il est entré dans le domaine de l'histoire; car il y a des femmes si haut placées dans l'opinion , qu'être particulièrement distingué d'elles , c'est encore , aux yeux du monde , une illustration. M"e de L'Espinasse n'était ni jeune ni jolie , et cependant elle exerçait sur tout ce qui l'approchait un charme irrésistible. Les malheurs de sa naissance l'avaient mise dans la nécessité d'accepter une place de dame de compagnie chez M^e du Deffant, et c'est dans celte maison que se forma son intimité avec d'Alembert. Cependant cette haute intelligence, d'un temps qui en comptait beaucoup, avait vu s'attié-
» déchoir ; on verra celle puissance éphémère renlrer dans la sphère que ses » moyens réels lui assignent, et peut-être payer cher quelques années de gloire.» OEuvres militaires de Guibert , t. l^r, p. 81>.
léna et Auerslaedt, avec toutes leurs péripéties, se retrouvent dans ces phrases ; mais quant au recrutement national , toujours préférable à des étrangers , il ne fallait pas perdre de vue le chiffre de la population de la Prusse. A l'avènement de Frédéric, il était de 2,ô8o,000 anciens sujets, d'après Hertzberg; or, l'armée que ce prince perla dès le début à 80,000 hommes comptant 20,000 étrangers dans ses rangs, les soldats nationaux n'y nguraient que pour 5^,000 , cesl-à-dire dans la proportion de prés d'un quarante-huitième , ce qui est énorme; car les armées permanentes, dans des conditions normales, ne doivent pas dépasser la centième partie de la population qui les alimente.
Le reproche n'était donc pas fondé sur ce point; Frédéric avait donc sujet de n'être content ni du fond ni de la forme; celte proi)orlion devint plus énorme encore à mesure qu'il se trouva dans l'obligalion d'augmenter ses forces militaires.
dir les affections de son ancienne amie, pour le plus romanesque des jeunes seigneurs espagnols, pour 31. de Mora, fils du marquis de Fuenles, ambassadeur d'Espagne près la cour de France; et M. de Mora, tant regretté quand il fut éloigné par son père; M. de Mora , qui avait laissé M"« de L'Espinasse inconsolable, et ne voulant pas se donner la moindre distraction, elle qui régnait en souveraine sur les beaux, sur les grands esprits d'alors, elle qui faisait le charme des dîners des hommes de lettres de M^e Geoffrin et de son salon ; M. de Mora , rendu plus intéressant encore par son absence forcée , et par une maladie de langueur qui en fut la suite ; M. de Mora , lai aussi , jeune colonel , accoutumé aux plus brillantes conquêtes dans le monde élégant, fut effacé par l'auteur de l'Essai général de tactique. C'est que personne n'était plus haut placé que Guibert dans l'opinion ; il venait de conquérir en Corse ses épauletles de colonel ; son discours préliminaire avait provoqué une admiration générale, et M'>e de L'Espinasse , dont le goût était si peu contesté qu'elle était du petit nombre des personnes qui le fixaient dans les salons d'alors, ne voyait rien de comparable à son talent d'écrire (1).
(1) C'est ce que dit formellement Marmontel dans ses Mémoires , mais il est dans l'erreur sur un autre point : ce n'est pas M. de Mora qui fui le dernier des adorateurs de M"e de L'Espinasse, ce fut Guibert; et il n'y a plus aucun doute aujourd'hui, après la publication de sa double correspondance sur M, de Mora et avec Guibert, appuyée de la notice biographique de Jules Janin.
Toutefois, les destinées de l'homme d'élite doivent s'accomplir, et Guibert se sentit invinciblement entraîné vers l'Allemagne , vers cette terre rendue naguère si célèbre par les exploits du grand Gustave, et tout récemment par ceux du grand Frédéric. Les champs de bataille de ces deux mémorables époques, Guibert les visita religieusement, comme le pèlerin visitait jadis les Lieux-Saints; et tel était son coup-d'œil et sa pénétration, qu'il eut l'occasion, lui voyageur et voyant le pays pour la première fois, de rectifier avec la plus grande justesse de fausses indications locales.
Sous l'empire de ces grands souvenirs, il arrive à Lutzen, où Napoléon, près de deux siècles plus tard, eut un si éclatant retour de fortune, hélas! bien trompeur (2 mai ^813)! Lutzen, déjà célèbre par la victoire du grand Gustave et par la mort qui vint l'y frapper (1G32) : « C'est à cette pierre, c'est là, lui dit son guide, qu'a été tué le roi! le grand roi! » C'était, en effet, le lieu que cherchait Guibert, au milieu de cette vaste plaine, pour y déposer l'hommage de son admiration. Vainement il y chercha quelques vestiges de caractères, et d'inscription en l'honneur du héros de la Suède; noais le lieu, le point n'en avait pas moins été consacré par la postérité, par l'exclamation de cet homme du peuple qui en était l'organe, et son âme se remplit d'une mélancolie indéfinissable; car les grands hommes n'appartiennent pas seulement à une nation , ils sont l'honneur de l'humanité ; ils ne se sont pas formés seuls, et il leur a fallu , pour le devenir, des circonstances favorables.
11 suffit (le jeter les yeux sur le voyage de Guibert en Allemagne pour s'assurer que, dans ce cadre si simple et rempli au jour le jdur, rien d'inléros.snnl ne fut oublié. On comprend copenilant (pic
la Prusse, et que le yrand priuce qui présidait à ses destinées aient fixé davantage son attention! Que de précieux détails sur les armées prussiennes, sur les généraux de Frédéric, sur le prince Henri, son frère et son émule ; sur les fortunes diverses du roi de Prusse , mis au ban de l'empire, sur les hasards de la guerre! Ce n'était pas sans raison que Frédéric en redoutait l'imprévu; il était cependant toujours prêt à la faire, ainsi qu'on le vit plus tard au sujet de la succession de Bavière (1778); alors l'entrée en campagne de Frédéric empêcha ce vaste duché, devenu royaume, de passer sous la domination de l'Autriche, ce qui lui fit infiniment d'honneur; car, de même que la France envoie aujourd'hui ses flottes et ses armées en Orient, pour y défendre l'équifibre européen, menacé par la poHlique de Catherine, continuée par Nicolas (1), Frédéric s'était armé, lui aussi , pour défendre l'équilibre du corps germanique , menacé par Joseph il.
Personne n'aimait davantage les lettres et les sciences que le roi de Prusse ; ses occupations de tous les jours , ses relations avec les savants de l'époque , sa correspondance , ses intimités et jusqu'à ses brouilleries avec Voltaire le prouvent surabondamment ; et , cependant, Guibert constate sur les lieux que l'aspect de Berlin est tout à la guerre. Cette ville avait plutôt l'apparence d'un quartier général , ou d'une métropole militaire, que d'une capitale. Les princes du sang y sont comme de simples particuliers. Ils ont des sentinelles à leur porte, non comme princes, car à ce titre on ne leur doit rien , mais suivant leur grade. Ainsi, le prince Henri, la deuxième épée de l'armée prussienne , en a deux parce qu'il est général ; et le prince de Prusse, l'héritier du trône, n'en avait pas quand il n'était que co-
(1) En effet , si la politique de Pierre-le-Grand le porta vers la Ba'lique, où il fonda sa capitale , les agrandissements de Catueuine II se faisant du nord au midi et sur la mer Noire, où la Russie ne possédait pas le moindre territoire , 1 événement a prouvé que les inquiétudes de Louis XVI , de son ministre M. de Vergennes, et de nos jours, celles de Napoléon III , n'étaient que trop fondées (Voir les Mémoires de M. de Ségur, tome III), Alors se dessina la politique de la grande czarine, sur le passage de laquelle, dans son fastueux voyage de Crimée (1787; , étaient élevés des arcs de triomphe, avec cette inscription : « C'est ici le chemin de Bysance. » Espérons que la vigueur impériale, appuyée du dévouement et de la bravoure des Français et de leurs alliés , refoulera enfln le Scythe envahisseur dans ses glaces et dans ses steppes ; et que l'Eglise latine sera définitivement délivrée des prétentions étranges de l'Eglise grecque.
lonel. Tout le monde est strict en uniforme , jamais autrement. Les officiers vont à la cour en bottes ou en guêtres , suivant l'arme à laquelle ils appartiennent ; enfin, quand, par extraordinaire, il arrive au roi de quitter ses bottes, il ne se permet que des bas noirs, jamais d'autres.
Telles étaient les mœurs prussiennes ; telle était l'étiquette de l'entourage de Frédéric, de cette cour d'hommes de guerre , toujours prêts à monter à cheval ; et cependant dix années s'étaient écoulées depuis la guerre de Sept-Ans ! mais Frédéric ne perdait pas un seul instant de vue que, c'était à ses armes que la Prusse devait le rang élevé qu'elle avait conquis parmi les puissances de l'Europe, et que c'était par ses armes qu'elle devait le conserver.
Frédéric , comme on l'a vu , n'était pas sans préventions contre le jeune écrivain ; il n'était pas non plus sans crainte de se voir dérober les secrets de sa force par un homme aussi pénétrant ; mais Guibert n'avait pas tardé à être bien accueilli des intimes du roi, et à s'initier aux plus minutieux détails de la vie du grand homme. Il lui avait fait remettre, avec la recommandation écrite de à'Alembert, a vec qui Frédéric correspondai t, une lettre aussi fla tteuse qu'adroite ( 1 ), et ce prince le reçut avec la plus grande affabilité. Il le prit à l'écart; l'entretien dura trois quarts d'heure. Guibert hasarda sa demande pour assister au prochain camp de Silésie; elle lui fut accordée, non
(1) Lettre de Guibert au grand Frédéric.
Sire,
ce La leUre de M. irAlemberl , à laquelle je prends la liberié de joindre celle-ci, )) explique a Voire Majesté les motifs qui m'amènent dans ses Fiais. J'y viens » rendre hommage à sa gloire; je viens m'y instruire; je viens surtout lâcher » d'eJTacer les impressions que qucliiues phrases onl laissé dans l'esprit de Sa » Majesté. Se pourrait-il, Sire, que l'homme qui vous a offert avec tant d'emn pressemenl son ouvrage, qui a payé, dans vingt passages différents, le tribut » d'admiration et d'enthousiasme qui est si légitimement dû à Votre Majesté, eût » volontairement employé des expressions qui lui déplaisent? il ne l'a point faii , t. Sire , il ose le protester à Votre Majesté. Daignez lui accorder la grâce de vous » faire sa cour ; perinetlez-lui de voir un roi dont l'histoire aura tant de mer- » veilles a raconter; le désespoir d'- la postérité est de ne pouvoir [las connaître » les grands hommes dont elle lit ks exploits : j'ai le bonheur d'être né du siècle » de Votre Majesté; celui de la voir, de l'admirer par mes yeux semble me » revenir de droit. On adorait a Athènes le dieu inrnn)in : faite», Sire, que ce » ne soit pas an linax inronnu que j'a<lrc;se loute ma vie mon hommage. «
2© ETUDE SUR OUIBERT.
sans la remarque flatteuse <juc sa clairvoyance faisait de lui un visiteur dangereux.
Dans celte entrevue , Guibert , moins occupé de l'observer que du désir de bien répondre, était tout à ses paroles; il éprouvait l'influence que subissent à l'approche du génie les âmes ardentes qui n'en sont pas dépourvues. « Une sorte de vapeur magique , raconte- » t-il, me semblait environner sa personne; c'est, je crois, ce qu'on )' appelle l'auréole autour d'un saint, et la gloire autour d'un grand » homme (17 juin 1773). »
Les manœuvres de Silésie ne devant commencer que vers les derniers jours du mois d'août, Guibert ne perdait pas de vue l'objet principal de son voyage. Il se rendit donc à Ohlau, quartier général de l'inspection de Seydlitz, où la réputation de ce célèbre général de cavalerie appelait de nombreux visiteurs. Toutefois, s'il eut le vif regret de ne point voir cet homme de cheval , aussi audacieux qu'habile manœuvrier, à la tète de ses escadrons, car depuis deux ans l'armée prussienne était menacée de le perdre, à la suite d'un accident qui lui était arrivé aux manœuvres de Breslau ; ce fut son lieutenant , le général de Rœder , très-habile aussi , qui se fit un plaisir de lui montrer en détail les grands résultats obtenus, et surtout les belles charges de cavalerie, arrêtées en plein galop, dans un alignement parfait.
Ce spectacle grandiose , exaltant l'imagination de Guibert , nous valut les belles descriptions de ces vastes ouragans de la cavalerie , de ces tempêtes de chevaux , sicut procellam equestrem , semées dans plusieurs endroits de ses ouvrages (1), dont nos écrivains militaires, et le général Foy notamment, se sont, à leur tour, si heureusement inspirés.
Telle était l'estime qu'on avait pour Seydlitz, en dissentiment, du reste, avec Frédéric sur plusieurs points essentiels, que les idées de cet organisateur de la cavalerie prussienne étaient considérées comme des oracles; on cherchait à les lui surprendre, on les transcrivait ; ses notes , fort recherchées , circulaient dans les mains des officiers les plus distingués; Guibert , toujours à l'affût , parvint à se les procurer , et put en prendre de précieux extraits.
L'usage de Frédéric était de préluder aux grandes manœuvres par dés revues particulières , et (Guibert n'eut garde d'y manquer. Tou-
(1} Voir la noie 1 de la pngc 3,
tefois, rendu chez le roi , à l'heure où il monlait à cheval, Frédéric le vit et resta silencieux ; mais cet accueil , tout différent du premier, dont Guibert ressentit quelque surprise, s'expliquait par la différence des situations. Dans sa retraite de Sans-Souci , Frédéric se livre avec affabilité à un jeune talent, auquel il sourit; en Silésie , au contraire, une guerre simulée est commencée ; il est à cheval, au milieu de son état-major : l'homme s'efface , c'est le grand Frédéric au milieu de tous les éléments de sa force ; c'est la discipline prussienne dans ce qu'elle a de plus sévère ; c'est aussi le coup-d'œil pénétrant de l'officier étranger, auquel Fi-édéric ne s'abandonne qu'à regret.
Du reste, quoiqu'il fût âgé de soixante-et-un ans, Guibert put constater sa grande activité. On le voyait tellement lié à son cheval, qu'il paraissait un centaure. Il était partout, dirigeait tout , allait d'une division à une autre, alignait les soldats de sa canne, comme un simple officier , donnait des éloges aux uns, infligeait les arrêts aux autres; il exhalait enfin son humeur contre les maladroits par ces mots familiers : Que le diable te casse le cou.
Dans les intervalles des manœuvres , il se laissait aller au plaisir de la causerie, lâchant la bride à son esprit mordant et caustique; et, du reste , ce prince , recherché jadis dans sa tenue et même élégant, poussait alors la négligence jusqu'au cynisme. Son tricorne était crasseux; ses habits, râpés et môme rapiécés; le cuir de ses bottes jaunissait de vétusté; le gland de sa dragonne n'était plus qu'une olive de bois; il avait adopté l'uniforme de l'armée, et le devant élait tout maculé de tabac d'Espagne; mais le génie étincelait dans ses yeux ; sa parole était brève et incisive ; ses généraux ne l'approchaient qu'avec respect; ses soldats l'appelaient vater Fritz, notre père Fritz (Fritz est le diminutif de Frédéric). Dans les temps difficiles, il avait avec eux des moments d'abandon qui ranimaient les dévouements ébranlés; et ce même prince, qui, par système ou originalité, se refusait tout, se montrait large pour réparer les maux de la guerre , dans les provinces qui avaient le plus souffert; il venait en aide à l'agriculture , il fondait le commerce , les manufactures , et donnait généreusement l'essor à toutes les parties de son administration.
Le voyage de Guibert en Allemagne , ou plutôt celui de Prusse , car c'était son but principal, commencé le 20 mai 1773, se terminait vers la fin du mois d'octobre suivant, non que sa santé ne fût très-éprouvée par tant de courses et de fatigues. Des émotions d'un autre genre l'attendaient à Paris. Ce voyage d'explorations et d'observations de toute sorte , la réception distinguée du grand homme de l'époque, son admission aux manœuvres de Silésie, les entreliens familiers dont l'honora Frédéric à diverses reprises, le bienveillant accès qu'il avait trouvé partout, et notamment dans les cours de Dresde, de Vienne et de Berlin, toutes ces circonstances l'avaient singulièrement grandi dans l'opinion. L'entourage de Frédéric lui avait fait grand accueil; ce prince l'avait complimenté sur son Essai de lactique ; son livre était donc classé en première ligne chez les militaires-, et son succès littéraire, très-soutenu, du reste, par de grandes intimités , et de grandes influences chez les gens de lettres, recevait aussi la sanction la plus large et la plus flatteuse du prince de la littérature, celle du philosophe deFerney.
Déjà, depuis 1769, Guibert , qui « se sentait de force à arriver à la gloire par tous les chemins » , suivant les expressions du grand Frédéric , avait essayé de la tragédie par le Connétable de Bourbon, sujet éminemment guerrier, présentant d'une part Charles de Bourbon , poussé dans les rangs de l'étranger par des persécutions portées jusqu'à la spoliation de ses biens, après ses exploits à Marignan; et de l'autre, Bayard , le chevalier sans peur et sans reproche , cette belle et suprême expression de la chevalerie, s'éteignant, en faisant un de ses plus grands et derniers efforts.
Très en vogue dans les salons de Paris, Guibert avait obtenu
ÉTUDE SUR GUIBERT. '2o
pour sa tragédie un succès exagéré dans les lectures particulières. Cependant, quand elle eut à subir l'épreuve de la publicité, on raccueillit très-diversement, c'est-à-dire avec un enthousiasme poussé à l'extrême d'une part , et de l'autre avec une sévérité outrée. Du reste, comme il arrive souvent en pareil cas, on n'était dans le vrai d'aucun côté. Le Connétable , pièce éminemment guerrière , ne manquait pas de brillant , sans doute ; mais les règles du théâtre et de la versification n'étaient point familières à l'auteur; ce n'était qu'un premier essai méritant des encouragements; des amis trop chauds le compromirent en voulant lui donner une trop grande portée.
Le Connétable eut deux représentations à Versailles; la première, en 1775, pour le mariage de Mme Clotilde, fille de France; et la deuxième , en 1776, pour celui de M. le comte d'Artois. Il fallait, certes, que l'auteur fût bien chaudement soutenu, pour qu'on mît en scène, sur l'ancien théâtre de Louis XIV, un sujet rappelant tour à tour un prince de la maison de Bourbon traître à sa patrie , un roi de France prisonnier de guerre , et la reine mère , cause première de tous ces malheurs. Du reste, tous les noms des chevaliers qui faisaient cortège à Bourbon, à Bavard et à Lautrec, personnages principaux , appartenaient à l'histoire ou à la cour ; c'étaient Montmorency, Choiseul , Brissac, etc., etc. Au surplus, la noble assistance écouta avec une certaine faveur les trois premiers actes ; mais la fin de la pièce n'eut pas le même succès. La représentation de 1776 fut moins heureuse encore ; et Guibert, tout surpris d'éprouver un échec, au lieu des ovations (jui lui semblaient certaines, mit de côté cette composition pendant plusieurs années, pour la reprendre ensuite, non sans regret de n'avoir pas ainsi procédé dès le principe.
L'esprit plus reposé, il sentit mieux le besoin de retoucher son œuvre entière, notamment dans les quatrième et cinquième actes; après quoi , il l'a lit imprimer pour ses amis à un petit nombre d'exemplaires. C'était en 178o, et Guibert ne paraît pas s'être souvenu des Gracques , ni d'Anne de Bolcyn , du moins dans cet instant; traitant ainsi le Connétable, ce premier jet de sa verve poéli(iue en sujet préféré; cependant , les deux dernières tra.^édics, si cofnplèlement oubliées alors, ont, à nos yeux, bien autrement d'intérêt et de mérite.
On ju'ul jii-<'r des nllaqucs dont le Connétable fui iobjrl p.ir nn
24 ÉTUDE SUK GUIBEIIT.
passage du Lycée, où, ni Guibert, ni ses grandes admiratrices des salons de Paris ne furent ménagés. Des propos d'une exagéraliop si extrême, qu'ils en sont invraisemblables, furent prêtés à ces dernières qui n'étaient ni sans instruction , ni sans goût , témoin M"e de L'Espinasse ; mais si l'habileté et le goût de La Harpe, comme polygrapheet comme critique, ne sauraient être contestés, on se rappelle aussi qu'à l'occasion de l'éloge de Catinat, il était vis-à-vis de Guibert dans une situation de rivalité bien démontrée, contre laquelle il est permis de se tenir en garde.
Quant à Voltaire, on comprend que, flatté des déférences de Guibert, il ait pu mettre plus de largeur qu'il ne l'eût fait dans l'expression de sa bienveillance ; mais que Voltaire se soit mis en frais pour lui d'une manière toute particulière; qu'il lui ait fait à Ferney une réception tout-à-fait distinguée; qu'il ail écrit à d'Alembert pour lui vanter son talent, son esprit et sa grande, amabilité, avantage si rare selon lui (1) , sans qu'il eût reconnu dans Guibert un niérile exceptionnel, c'est ce qui ne saurait être admis. Voltaire faisait plus encore, comme on en peut juger, par la lettre qu'il écrivait à son ami d'Argental , pour faire parvenir à Guibert l'épître sur la tactique qu'il lui avait destinée : « Je ne sais si vous avez lu » la tactique de M. de Guibert, ou du moins le discours prélimi- » naire. Ce livre est plein de grandes idées , comme la tragédie du » Connétable est pleine de beaux vers. J'ai eu l'auteur chez moi ; je » ne sais s'il sera un Corneille ou un Turenne, mais il me paraît » fait pour être grand en quelque genre qu'il travaille ». Et Voltaire finissait cette même pièce datée de Ferney , le 30 novembre 1773 , par ces vers flatteurs:
Je connus que la guerre est le premier des arts, Et que le peintre heureux des Bourbons , des Bayards , En dictant leurs leçons , était digne peut-être De commander déjà dans l'art dont il est maître.
On remarquera que Voltaire s'exprimait ainsi , avant les représentations de Versailles et la révision de 1785.
(1) « Il esl juste, disait Voltaire en écrivant à d'Alembert à cette occasion, » que je vous fasse lire mon épîlre sur la tactique de M. de Guibert, qui m'a » paru un homme plein de génie, et, ce qui ncst pas moins rare, un homme )' très-aimable. »
En résumé, quanta la critique calme et désintéressée, si elle jugea que le plan du Connétable péchait par la régularité, que le sujet manquait d'action et de mouvement, qu'on y trouvait des négligences et des lenteurs dans le dialogue, et que la versification, alternativement en rimes croisées et suivies, perdait de l'harmonie et de la cadence des beaux chefs-d' œuvres de Corneille et de Racine, elle y remarquait une grande élévation de sentiments, de beaux vers noblement pensés, des caractères assez fortement dessinés, enfin les jeunes élans d'un talent incontestable et plein d'avenir.
Guibert ne s'en tint pas à cet essai; et déjà, vers 1774, Plutarque lui fournit le canevas d'un sujet des plus dramatiques, mais aussi des plus scabreux ; car les artistes du Théâtre-Français lui ayant proposé de jouer les Gracques, en 1790, il crut devoir s'y refuser, dans la crainte de fournir un nouvel aliment aux passions populaires , alors en grande fermentation contre les classes riches de la société. 11 y avait déjà longtemps que les Gracques étaient à l'état de manuscrit ; ils n'étaient guère connus que par des lectures partielles au milieu de quelques amis; et ce ne fut qu'en 1825 qu'ils furent livrés à l'impression, parles soins de Mme de Guibert, sa veuve, avec Anne de Boleyn, le Connétable et quelques pièces fugitives qui formèrent le volume de ses œuvres dramatiques.
Dans les Gracques, tragédie en trois actes, Guibert revient aux rimes suivies. La scène lui est plus familière , le dialogue est plus rapide ; les pensées s'enchaînent les unes aux autres ; la versification est plus soutenue; le vers a une facture plus facile, il a plus d'harmonie. Guibert se montre bien inspiré de l'histoire de Rome dans ces temps de troubles et de séditions. I! prend pour guide le récit de Plutarque, biographe des deux frères; les caractères sont bien dessinés.
Fulvius, ardent ami de Caïus, le stimule avec beaucoup de chaleur, de dévouement et d'adresse, trop heureux de lui donner tdut son concours en restant au second rang. Licinie se montre épouse dévouée , mais à la hauteur du dernier des Graccjues. Cornélie ne respire que vengeance depuis la mort de son cher Tibérius ; mais Caïus trouve plus noble encore de reprendre les projets de son frère contre les riches, et de les faire passer comme lois de l'Etat.
La scène troisième du deuxième acte, vivement dialogué^ entre Caïus et Opimius, sur le forum de Rome, au milieu de tous ces in-
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térêls contraires, est d'une grande animation et nous paraît remarquablement belle. Elle se soutient admirablement , dans une étendue considérable , remplie de pensées fortes , exprimées dans de beaux vers; quelques-uns seulement, mais en très-petit nombre, ne sont pas à la hauteur des autres, et semblent n'avoir pas été soumis à la critique d'une lecture attentive. Nous voudrions que notre cadre , trop étendu peut-être, tel que nous l'avons conçu , nous permît de reproduire quelques morceaux choisis du tribun et du consul', dans cette lutte passionnée, pour montrer l'inspiration du poète, et la puissance des arguments pour et contre , dans un débat si palpitant d'intérêt, et renouvelé parmi nous il y a si peu d'années.
Quant au sujet ai Anne de Boleyn , Guibert ne se montre pas aussi soigneux de suivre l'histoire^ et c'est habile de sa part; car, malgré tout l'intérêt qu'appelle sur Anne la grande catastrophe dont elle fut victime , il se serait cependant bien affaibli par sa conduite •légère à la cour de François 1er, par sa position de dame d'honneur près de la première femme d'Henri VIII, dont elle profite pour la supplanter; et, par l'adresse de son manège, à ne laisser d'autre espoir au roi qu'en l'épousant, après avoir rompu son mariage avec Catherine d'Aragon.
La pièce de Guibert n'est rien de cela ; c'est une conception neuve, hardie; c'est une véritable création, dont il est à regretter qu'une passion, plus condamnable encore que celle de la Phèdre de Racine et d'Euripide, ait compromis le succès.
Henri VIII est dévoré d'ennui et la vie lui est insupportable, quand il rencontre dans une partie de chasse une merveille de beauté, qui fuit à son aspect, le laissant sous un charme indéfinissable. C'était Anne de Boleyn , reléguée par son père dans un cloître écarté , pour mettre un terme à l'amour incestueux qu'elle nourrit pour son frère, qu'il a éloigné aussi dans le même but.
Favorisé dé très-grands avantages extérieurs, et pourvu d'aussi belles qualités que sa sœur , Alfred de Boleyn avait vingt-deux ans à peine , au retour d'expéditions guerrières , où il s'était couvert de gloire , qu'Anne n'en avait encore que seize. Se retrouver près d'elle après de grands périls et une longue séparation^ avec une admiration passionnée de part et d'autre, s'aimer, se le dire et arriver à la dernière faute par une pente rapide, sans s'en cire pour ainsi dire douté, tel est le secret qu'a surpris sir Thomas Boleyn leur père, elle parti qu'il a pris de les séi)arcr.
Toutefois, pressé vivement par Henri YIIl de consentir à son mariage avec sa fille, sir Thomas la trouve dans des dispositions toutes contraires , dont il finit par triompher. Anne cède enfin, mais elle combat sa passion mal éteinte par la religion ; les sentiments maternels viennent encore l'y aider , ainsi que ses épancheraents dans le cœur de son amie miss Juliette Hertfort, autrement intéressante, par les conseils que lui dicte son ancienne amitié pour la reine, que nos confidentes éternelles avec leurs basses complaisances. •
Cependant Anne fait donner à ce frère, trop cher encore à son cœur, l'ambassade de France, pour le mieux retenir à l'étranger, lorsque Henri VHI, afin de lui causer une aimable surprise, l'appelle en Angleterre pour assister au couronnement de sa sœur, et y figurer comme premier témoin. On conçoit l'effet d'une nouvelle aussi inattendue; le roi se méprend sur le trouble d'Anne; Juliette Hertfort aide la reine à se tirer de cette situation si critique devant un prince aussi soupçonneux.
Ce début donne naissance à une suite d'incidents dramatiques, et de situations plus saisissantes les unes que les autres, où Henri VHI, se montrant dans toute sa férocité , rend plus intéressante encore cette malheureuse reine, qui opposa tant de résistance à le devenir, et qui, pénétrée maintenant de ses devoirs d'épouse et de mère, fait taire son ancienne passion, combat la violence des transports de son frère, et parvient enfin à triompher de sa passion et de son incrédulité, lorsque, condamnés tous deux au supplice, et à se voir mourir l'un l'autre, par un raffinement de cruauté du roi, elle fait luire à ses yeux , comme dernier moyen, l'espoir de se retrouver un jour dans l'immortalité, dans le sein d'un Dieu de bonté , de miséricorde et purifiés de toute souillure.
Nous ferions de vains efforts pour cacher l'impression profonde qui nous est restée de ces scènes émouvantes et déchirantes tour à tour, où les situations les plus extrêmes sont rendues avec une vérité qui n'appartient qu'à ceux qui ont pénétré le cœur humain dans ses plus profonds replis, mieux encore à ceux qui n'ont pas été étrangers aux orages des passions, et qui sont doués, avec l'inspiration dramatique, du privilège de les bien comprendre et de les bien exprimer. De foutes ces luttes diverses naissent do rnagnifif|n<'s tirades, de nobles sentiments, de très-beaux vers; il en est cependant (pielques-uns (\w donneraient à penser (juc le poète , emporté par la
chaleur de son imagination, n'a pas revu son œuvre; mais des ombres si légères, en présence de caractères si fortement dessinés, et de beautés qui se succèdent en si grand nombre, ne sauraient corn* promettre l'harmonie de ce bel ensemble. Guibert a eu encore le talent, malgré la rigidité des principes bien naturelle, en présence d'une aussi grande faute, d'appeler sur Anne les plus vives sympathies. Qu'elle est attendrissante cette reine infortunée , quand elle reçoit sa sentence, et qu'après avoir repoussé l'accusation d'adultère, elle s'avance au milieu de la scène, et, s'adressant au ciel, 'elle confesse sa faute :
Hélas ! Dieu tout puissant , j'adore ta justice , Il est de ton devoir que le crime périsse ; Mais souffre qu'en mourant je repousse l'horreur, La honte dont on veut accabler mon malheur. Laisse-moi confesser mon crime véritable , C'est sans doute , en effet , m'avouer plus coupable ; Mais quelques cœurs sur moi daigneront s'attendrir Et mon crime du moins ne pourra m'avilir. Oui, j'aimai... je briàlai d'une flamme funeste, 0 mon frère , ton nom... ma douleur dit le reste ; Mais j'étais libre alors... un hymen malheureux... N'avait point aux autels enchaîné tous mes vœux. Dès ce jour je frémis... je sortis de l'abîme , Je brisai les liens qui m'attachaient au crime. Mon frère était absent , j'eus le courage affreux De vouloir que la mer nous séparât tous deux. Enfin, depuis trois ans j'ai combattu ma flamme, J'ai vécu dans les pleurs , j'ai déchiré mon âme : L'absence , le remords et la religion N'ont qu'à demi, peut-être, éteint ma.passion; Et l'on m'ose accuser de honteuses faiblesses ! Ah î si les vrais amants sont exempts de bassesses , Qu'on juge , hélas! combien en doit être à l'abri Un cœur infortuné profondément rempli Du plus vif sentiment qui soit dans la nature , D'un sentiment qui n'eut ni bornes ni mesure , Qu'aucun autre ne peut jamais faire oublier, Et que l'excès a seul droit de justifier.
On peut juger, par ce passage, combien il est regrettable, pour la mémoire de Guibert, et pour les amis de la belle tragédie, que son œuvre, la plus belle en ce genre, soit aussi la plus ignorée.
ÉTUDE SURGUTBERT. 29
Empreinte de sentiments religieux prononcés, à une époque oij on ne leur faisait guère quartier, Guibert ne fait pas connaître son œuvre au-dehors ; elle s'enterre dans un cercle silencieux et restreint; il fait une impression en 1785, c'est celle du Connétable sans autre. Saint-Lambert, répondant à son discours de réception à l'Académie française, rappelle le Connétable et les Gracques sans rien dire au-delà ; les biographes de Guibert ne parlent d'Anne de Boleyn que très en général. L'impression de ses œuvres dramatiques a lieu enfin en 1825, et son chef-d'œuvre reste si bien inconnu que, le fécond et spirituel écrivain du lundi des Débats ne connaît de lui que le Connétable !
Mais aujourd'hui que l'intolérance irréligieuse a été écartée à son tour, comme l'avait été l'intolérance religieuse, et comme le seront enfin toutes les intolérances au milieu de la France civilisée ; aujourd'hui que les bons esprits sont convaincus que les vertus privées et les œuvres de la charité trouvent leur meilleure garantie dans les vérités religieuses, dont l'Evangile du Christ, dont ce Livre divin, si plein d'espérance, de consolation, de mansuétude , d'amour 'du prochain et de l'humanité tout entière, est la plus haute expression ; pourquoi ne soumettrait-on pas Anne de Boleyn à l'épreuve de la représentation? Ce serait le meilleur moyen d'ajouter à la gloire de Guibert et aux jouissances d'un public d'élite. Quant à nous, qui avons lu et relu cette belle tragédie, toujours avec un nouvel et plus puissant intérêt, nous ne doutons pas du succès que trouverait sûrement une œuvre aussi distinguée, confiée aux talents de MM. les sociétaires du Théàtre-Francais.
YI.
En suivant attentivement Guibert dans ses éloges, on acquiert bientôt la conviction que , loin de s'en tenir aux règles académiques, il se laisse dominer par la richesse de son imagination, et surtout par les entraînements de son àme. Guibert a de la hardiesse ; il a le sentiment de sa force ; mais, comme il est invinciblement attiré vers les plus hautes illustrations , il pense que la meilleure manière de faire un éloge, c'est de décrire fidèlement une noble vie.
Toutefois, il ne lui suffit pas de talents, de services illustres, il lui faut encore de belles natures, des caractères bien trempés, et empreints d'une teinte philosophique prononcée , dans la bonne acception du mot. Ainsi, Turenne , Catinal, L'Hôpital et le grand Frédéric sont des études qui se présentent naturellement à son esprit. Maintenant, comment les traitera-t-il? S'astreindra-t-il à la règle rigoureuse de la forme oratoire? Il n'y consentirait jamais. Cette méthode lui assurerait, sans doute, de grands avantages par les élans de l'àme qui abondent chez lui ; mais elle amènerait inévitablement la suppression d'une quantité de faits et de détails , qui établissent, à son sens, l'illustration de ses héros, mieux encore que les périodes les plus brillantes. Que lui importent d'ailleurs les calculs intéressés et même les couronnes académiques, s'il ne peut rester lui? Ce qui domine chez Guibert, c'est le culte des grands hommes; et ce qu'il veut avant toute chose, c'est de les recommander à la postérité ; non-seulement par les circonstances principales de leur vie , mais aussi par les détails particuliers tenant du mémoire, qui, chez ces natures privilégiées, sont d'un immense intérêt.
Le philosophe de Chéronée ne l'entendait pas autrement. Com-
ÉTUDE SUR r.UIBERT. M
bien cet ami de notre jeunesse , qui faisait vibrer toutes les cordes sensibles de nos âmes, combien ce bon, cet excellent Plutarque, est-il attentif à recueillir les traditions reçues sur l'origine des hommes illustres de la Grèce et de Rome, en se laissant aller, peutêtre, jusqu'à la prodigalité. Avec quel soin ne nous inilie-t-il pas dans bien des faits peu importants en apparence, mais qui forment les premières assises d'une grande et belle vie? Ses hommes illustres, il les prend à leur naissance, les suit dans leur développement successif, il vous fait entrer dans leur intimité. Aussi peut-on toujours remonter des effets aux causes; et rien de plus instructif, de plus moral et de plus pratique que cette délicieuse lecture, si affectionnée des grands hommes qui se sont succédés sur la scène du monde. Toutefois , aux preuves qui résultent d'une illustre vie qui se déroule incessamment, Guibert joindra le prestige de ses mouvements oratoires, des richesses de son imagination, de ses connaissances variées; et, s'il lui arrive de se laisser trop entraîner, s'il hasarde parfois des idées sur lesquelles on l'a vu revenir dans des écrits postérieurs, non moins que l'historien grec, Guibert charme aussi son lecteur, et n'est pas un des biographes modernes qui ait le moins de titres à porter le nom de Plufarque français.
Guibert n'a pas fait léloge suivi de Tlrenne , quoiqu'il se soit montré maintes fois dans ses écrits un de ses plus chauds admirateurs; mais il fit une sorte de pèlerinage à Sasbach , sur les bords de la Kinlzig et au pied de l'ormeau séculaire où fut frappé cet homme qui faisait honneur à l'homme, suivant les belles paroles de Montecuculli , son adversaire , lorsqu'il apprit sa mort. Guibert constata sur les lieux le pieux respect avec lequel on raconte au voyageur le deuil général de l'armée, ainsi que la protection, dont la contrée entoure encore aujourd'hui, l'aibre qui abrita les derniers moments du vicomte; et , sous l'impression de ces nobles inspirations, quelque temps avant le 29 juillet 1775, ce jour de néfaste mémoire, lui, simple colonel, adressa une invitation à la nation française, pour célébrer l'année séculaire de la mort de Turenne ; mais ce simple colonel , dont nous sommes loin de blAmer la noble initiative, celait l'auteur de l'Essai général de tactique.
Du reste, ses vœux furent accomplis; une pyramide s'éleva dès 1781, comme il le sollicitait, sur ce point destiné à appeler de nombreux visiteurs; nos orages révolutionnaires purent bien envelopper ce monument dans les ruines de celte époque, mais ce fut pour être
relevé plus glorieusement en 1801 parle vainqueur d'Hohenliuden [Moreau) ; et nous avons eu déjà l'occasion de faire ressortir dans un autre écrit (1), que le premier consul se constitua, pour ainsi dire, l'exécuteur testamentaire de Guibert, dès les premiers temps du consulat.
En effet, le vainqueur de Rivoli, des Pyramides et de Marengo, faisait transporter aux Invalides, avec la plus grande pompe, le cœur du maréchal général des armées de Louis XIV (22 septembre iSOO): on s'était procuré dans la famille du noble vicomte le boulet qui l'avait frappé; un cheval pie conduit par un nègre rappelait le cheval de bataille et le nègre de Turenne ; on lui élevait un monument dans l'église des Invalides ; ce monument devait avoir pour vis-à-vis celui de Vauban (26 mai 1808); et plus tard, celui de Napoléon lui-même devait prendre place entre les deux!!! Enfin, le grand homme, dans sa noble lutte contre l'adversité, oubliait les rigueurs de sa captivité sur les rochers de Sainte-Hélène, en signalant à la postérité les campagnes de Turenne, dans des mémoires spéciaux justement considérés comme des chefs-d'œuvre du genre (2).
Ajoutons que Napoléon professa toujours une profonde estime pour l'Essai de tactique de Guibert; que la lave de. ses proclamations à nos armées n'était pas sans affinité avec la prose chaleureuse du discours préhminaire ; qu'enfin, sur cette terre d'Orient, où le général de l'armée d'Italie venait recueillir une nouvelle renommée, et prendre les proportions grandioses qui le portèrent plus tard à l'empire , Fortuné-Pluvié de Guibert , neveu de notre héros , était un des aidesde-camp du général Bonaparte, qui l'avait pour ainsi dire adopté, et lui donna de vifs regrets, quand il périt de la mort des braves et plein d'avenir à Âboukir, à peine âgé de vingt ans.
L'Académie française avait mis en concours, pour l'année 1775, l'éloge du maréchal de Catinat^ et Guibert fut des plus empressés à répondre à cet appel, Catinat étant des généraux de cette époque, celui qui, sans être à la hauteur de Turenne, eut le plus de ressemblance avec lui , par ses mœurs douces et simples , et par son amour du soldat , rendu par celui-ci avec une large réciprocité.
Catinat, plus éloigné encore de la cour par sa vie retirée , avait eu
(1) Des principes qui servent de base à l'instruction et à la tactique de la cavalerie, p. 187.
(2) Métnoires de Napoléon, recueillis par Montholon , '. V.
l'avantage de n'avoir jamais failli à ses devoirs, tandis que le noble vicomte s'en était laissé écarter, par les charmes de la duchesse de Longueville.
Animé de l'esprit que nous avons fait connaître , Guibert prit ce travail avec chaleur , bien convaincu que le meilleur éloge à faire de Catinat, c'était d'en peindre la vie, mais avec l'àme, avec lestons vifs de son pinceau , et avec le coloris qui lui était propre. L'existence rapidement développée de ce guerrier philosophe, qui , au dire du duc de Lafeuillade qui ne l'aimait pas, avait en lui les qualités nécessaires pour faire également un général , un ministre , un ambassadeur ou un chancelier , devait avoir bien de l'attrait pour un homme de talents si variés ; aussi , mit-il à son œuvre le plus grand intérêt.
Détails d'origine, circonstances principales traitées avec soin, action d'éclat dû chemin couvert de Lille qui fait remarquer Catinat de Louis XIV, le grand roi, qui le complimente publiquement, et le place dans le régiment de ses gardes; ses premières campagnes sous des généraux tels que Condé, Turenne et Luxembourg; la haute estime dans laquelle ces grands capitaines le tenaient, ainsi que Vauban et Louvois lui-même ; ses opérations militaires parfaitement analysées et rendues sensibles à tous; les batailles de Slaffarde et de la Marsaille, remportées sur des armées où se trouvait Eugène de Savoie, qui devait nous faire tant de mal; les échecs même de Catinat qui Guibert explique sans les déguiser; quantité de mots, de détails heureux sur les personnages remarquables de celte époque , sur les armées d'alors; le désintéressement de Catinat mis en relief: sa modestie dans le succès, sa grandeur d'àme dans la disgrâce; enfin la retraite de Saint-Gratien, dont les détails touchants viennent couronner une si belle vie; toutes ces questions, parfaitement familières à Guibert et qu'il dominait, devaient être pour lui autant d'éléments de succès.
Il n'en fut pas ainsi; c'était un éloge, dans le sens académique du mot, que les Quarante avaient demandé, et Guibert répondait par la belle vie que nous venons d'esquisser dans son ensemble. Dans l'intérêt de son héros, il s'était effacé en poussant les détails jusqu'aux mémoires; la forme l'emporta donc sur le fond. Malgré les efforts de d'Alembort, d'Arnaud et de Suard, pour que le prix fiH partagé, La Harpe fut couronne, et (iuibcrt ii'oblinlque le premier accessit.
On n'a qu'à recourir à [année littéraire de i77o, pour se con-
vaincre que, si Guibcrl n'eut pas le prix de l'Académie, il eut celui de l'opinion. Il serait trop long de suivre Fréron, dans la critique de ces deux éloges mis en présence; il termine l'examen de celui de Guibert en citant sa péroraison, et ne trouve rien, dans l'œuvre de La Harpe , qui puisse lui être comparé. Nous nous abstenons de citer des paroles qui portent le cachet de l'exagération , quoiqu'elles viennent à l'appui de la cause que nous défendons. Toutefois, si l'ombre du maréchal de Catinat pouvait être évoquée , laquelle adopterait-elle de ces deux compositions : de celle qui est la plus correcte et la plus académique, mais pâle sous le rapport militaire? ou de celle qui se distingue par l'éloquence de l'àme, qui fait le mieux ressortir les circonstances principales de la belle carrière qui constitue son illustration, ses mémorables campagnes, et le commandement paternel de ce général d'armée qui, sur l'invitation de ses soldats, se joint avec bonhomie à leur partie de quilles , lorsqu'il vient les complimenter dans leur camp après la victoire de Staffarde?
Le concours de 1 777 fournit à Guibert l'occasion de se remettre en lice, et de montrer combien la décision précédente de l'Académie l'avait froissé. Celle compagnie littéraire avait donné pour sujet l'éloge du CHANCELIER DE L'HopiTAL , et , sous l'impression de son déplaisir, il prend une épigraphe par trop tranchante : Ce n'est pas aux esclaves à louer les grands hommes.
Un avant-propos étendu ne laisse aucun doute sur sa pensée. Il déclare concourir en dehors des entraves de l'Académie. Il veut être complètement à l'aise pour entreprendre cette noble vie, vouée tout entière à la justice , à la conciliation et à la tolérance , au milieu des guerres civiles et religieuses , sous les fils de Henri II et de Catherine de Médicis; il fait appel au suffrage public, plus libre et plus indépendant que celui des gens de lettres; esclaves , selon lui, des considérations utiles à leur fortune ou à leur repos; et il s'en rapporte entièrement au jugement des hommes bien placés dans le monde , mêlés aux événements et accoutumés à manier les affaires
Nous avons dû rappeler les paroles textuelles de Guibert , pour expliquer les sévérités dont il fut l'objet par la suile, et le silence des revues littéraires , sur un talent qui méritait bien un classement distingué, dans les annales critiques de la république des lettres. Nous l'avons déjà dit; avec une àme ardente, avec l'enthousiasme qui accueillit l'Essai général de tactique et surtout le discours préliminaire, Guibert s'était créé un genre, un st^le à part ; il avait poussé
à l'extrême la liberté d'écrire, et toute mesure, à ses yeux, était entachée de servilisme. Quoique ami, au fond, du gouvernement de son pays, et du prince dont il salue l'avènement, dans sa péroraison de l'éloge de Catinat, son besoin de faire, son ambition d'arriver, semblent le mettre trop à l'étroit dans les institutions monarchiques, et le faire incliner vers les formes républicaines de la Grèce et de Rome. Cependant le siècle de Louis XIV ne pouvait manquer d'exciter son admiration ; car les grands talents pouvaient alors se faire jour , témoin Catinat , qui , d'une famille obscure , était parvenu du grade de sous-lieutenant au commandement des armées, en vingtdeux ans de temps , ainsi qu'il en fait la remarque.
En somme, après avoir fait entendre beaucoup de vérités utiles, Guibert sacrifia souvent à l'effet, hasarda aussi beaucoup de choses, et se laissa déborder, surtout dans l'œuvre que nous avons à examiner maintenant, sans que nous entendions justifier, au-delà de ce qui convient, les hardiesses, les témérités, et même les propositions contestables auxquelles il se laissa entraîner. Mais si , comme' nous l'avons fait , on veut bien mettre de côté quelques considérations dont nous ne prenons nullement la défense , pour juger l'ensemble de l'œuvre , on trouvera sûrement que c'est un travail très-remarquable, plus exalté peut-être que ses autres éloges par le mécompte dont il^a eu à se plaindre, et par les jours si malheureux qu'il s'est imposé la tâche de retracer.
Mais comment put se former, dans des temps si mauvais, cette haute expression de la magistrature de France, qui peut-être n'a jamais été égalée depuis? Comment put se développer cet homme hors ligne, tour à tour orateur, ambassadeur au concile de Trente, chancelier de Marguerite de Valois , surintendant des finances et chanceher de France près do huit années des plus néfastes, dont le ciel préserve à jamais notre patrie? Comment cet homme d'Etat, toujours sur la brèche, trouvait-il encore le temps de se livrer au culte des muses? Guibert nous le démontre d'une manière sensible; c'est par le malheur à l'école duquel il débuta ; c'est par la défection du duc de Bourbon , dont son père suivit le parti et partagea la disgrAce (1o23) ; c'est par sa propre incarcération c|ui en fut la conséquence ; c'est dans les fortes études judiciaires que fit le jeune L'Hôpital à Toulouse, quelques années avant Cujas (<), et à Padoue,
(1' C'tlail en 1320 que iiais^uii Cujas u Toulou-e , dans la nie »pii porlL' aiijour-
3b ETUDE SUR GUIBERT.
écoles des plus renommées de cette époque. C'est là qu'il faut chercher cet amour du travail, cette soif de justice, cette haine de l'arbitraire et du fanatisme , celte fermeté de principes inébranlable au milieu d'une cour artificieuse, corrompue, et ce caractère fortement trempé, qui ne voit que l'intérêt de la France, dans un temps où l'esprit de faction est le seul à l'ordre du jour.
Certes, l'historien qui n'hésite pas à se placer sérieusement sur un terrain si délicat , pour faire sortir de ces temps d'orages de si grands enseignements, de si hautes moralités; quand les enfants de la France, égarés dans des querelles religieuses, sont divisés en deux camps; lorsque le sang ruisselle tour à tour; quand les partis s'exaspèrent au point de chercher à se détruire l'un l'autre , certes cet écrivain a bien quelque mérite, de mettre en relief l'impassible vertu de L'Hôpital , au miheu de tant de vertiges.
Quoi de plus moral et de plus beau , quoi de plus honorable pour la magistrature, pour la France, pour l'humanité toute entière, que de voir cette noble et grande figure se dessiner au milieu des passions contraires, toujours calme , toujours sereine, e^xcepté quand il faut lutter pour rappeler le régime des lois , pour faire appel à la concihation, pour faire prévaloir la tolérance religieuse, pour combattre enfin de puissants ambitieux , intéressés aux désordres , dans le but de faire réussir la plus monstrueuse des usurpations ! ! 1
Certes , la France a lieu d'être fière d'avoir produit le chancelier de L'Hôpital ; la postérité devait être généreuse pour la mémoire de celui qui , après avoir conjuré si longtemps le massacre de la Saint- Barlhélemy, ne put lui survivre; et l'écrivain généreux parvenu à le mettre si bien en relief, à toutes les époques de sa vie, et surtout dans ses plus cruelles épreuves , cet écrivain doit aussi recueillir des suffrages proportionnés à son courage , à son talent et à ses nobles inspirations.
L'Eloge dEliza{Ml^) s'intercale entre celui de Catinat et l'éloge du chancelier de L'Hôpital. C'est une production d'un genre tout opposé, qui atteste la souplesse du talent de Guibert, la finesse de son esprit, et son habileté à passer de la vertu la plus austère, et des
d'hui son nom ; el c'était en 1323 que L'Hôpilal, qui faisait son droit dans celte ville, y fui arrêté et jeté en prison , par suite du procès intenté contre le connétable. Le roi ordonna sa mise en liberté, el lui permit, deux ou trois ans après, de se rendre près de son père en Italie.
hommes les plus sérieux , au type féminin le plus séduisant , le plus passionné, et le plus fécond en nuances délicates et légères.
Toutefois, au milieu de travaux d'un ordre si élevé et si grave, on s'étonnerait de trouver, sous une forme élégiaque d'une harmonieuse et douloureuse mélancolie , le portrait le plus délicieux que nous connaissions de J/"e de L'Espinasse , « de cette fille du soleil, du climat brûlant de l'équateur , de cette femme enchanteresse qui avait le privilège d electriser les cœurs les plus apathiques , de rendre le marbre sensible et de faire penser la matière, » suivant les expressions de Guibert, si l'on n'avait la preuve que, flattée au dernier degré de tout ce qui ajoutait à la renommée de son mari , Mme de Guibert ne se fût imposée la loi de publier toutes ses œuvres militaires et autres , sans en excepter celle-ci , quoiqu'elle eût le cachet d'un attachement antérieur, poussé au-delà des bornes de l'amitié.
En outre, les Lettres de i/'ie de L'Espinasse, annoncées à l'époque de la publication des Eloges (1806), parurent aussi trois ans plus tard (1809), et furent réimprimées deux ans après (1811). Elles révélèrent bien des mystères dont la célébrité de Guibert n'eut point à souffrir, et elles expliquèrent l'impression profonde de ses regrets.
Sans avouer cet amour, car il paraît constant que M'ie de L'Espinasse avait quarante ans, que Guibert en comptait à peine trente, et surtout, sans le pousser à la passion qui la consuma, Guibert, trop sérieusement occupé pour se laisser absorber , trouvait du charme dans l'intimité de cette femme attachante, pleine d'animation et de feu , pétrie d'esprit, de grâce, de goût, dont il avait fait la confidente de ses pensées, et dont il mettait à profit les excellents conseils pour ses travaux littéraires.
Toutefois , lors de cette publication inattendue , grande fut l'émotion dans le monde littéraire. On s'était généralement bercé de l'idée que M. de Mora, personnage romanesque et doué d'une grande puissance de séduction, avait pu seul produire sur M"» de L'Espinasse un effet aussi prodigieux, et, pour celte fois, on avait passé condamnation ; mais ces dernières lettres venant prouver que Mlle de l'Espinassc était on rechute , et d'une manière un pou prompte , SOS partisans s'en affligèrent pour sa réputation ; en outre , les admirateurs de d'Alemhert, délaissé encore une fois par elle, se passionnèrent alternativement; tantiit contre l'infidèle, pour avoir
traité avec une pareille rigueur un savant de celte importance, autrefois son ami, comme si les femmes se piquaient de constance pour les hommes qui tiennent le sceptre de la science ; tantôt contre Guibert, pour avoir subjugué, à la première rencontre, cette femme si recherchée malgré son âge; triomphant ainsi, comme en courant, de M. de Mora et de d'Alembert, et cependant répondant si faiblement à l'exaltation du sentiment qu'il avait produit , que les jours de M'ie de L'Espinasse paraissent véritablement en avoir été abrégés.
C'est ce qui a donné naissance à un bien intéressant petit volume, pétillant de verve et d'esprit, oîi le roman de M. de Mora et de M"e de L'Espinasse est raconté par celle-ci , sous forme épistolaire et avec le plus complet abandon. Ainsi , on n'avait que ses lettres à Guibert , et ce même volume réunit à celles-ci l'épisode amoureuse de M"8 de L'Espinasse et de M. de Mora , enrichie d'une notice biographique, où l'esprit est semé a pleines mains, et assaisonné de charmants détails , comme sait les écrire Jules Janin.
C'est ainsi que nous assistons, grâce au plus aimable récit, à la rencontre inattendue et romanesque de M^'e de L'Espinasse et de Guibert au Moulin-Joli ; elle fut occasionnée par d'Alembert, qui ne s'attendait sûrement pas à la nouvelle disgrâce qui allait le frapper ; mais le malheur de Guibert a été que le prince du feuilleton , ayant pris fait et cause pour le prince de la science , avec beaucoup d'entrain et de chaleur, ait fini par tout dénier à son rival, et à lui prêter un caractère odieux, sur une affaire de galanterie, et d'après une correspondance qu'il est au moins incertain que Guibert eût rendu publique.
Que n'avons-nous le talent de l'homme de lettres qui nous a charmé bien des fois, et que nous combattons aujourd'hui seulement, sur le terrain où nous sommes amenés , dans l'intérêt de la vérité. 11 nous sera permis de dire que ses quatre dernières lignes (pag. 196), auraient été sûrement tout autres, s'il avait pu modérer ses préventions; s'il avait fait, du moins, une lecture attentive des œuvres littéraires de Guibert, à défaut de ses œuvres militaires trop spéciales pour un talent de la nature du sien, ayant besoin, comme l'abeille, de butiner, et de toucher à chaque fleur, sans s'arrêter à aucune.
Il est de la dernière évidence que cette lecture n'a pas été faite. Par suite, l'admiration passionnée pour d'Alembeii l'emportant , on ne parle que du Connétable, un n'a vu que le Couuélabk' , qui est l'œu-
vre faible de Guiberl, qui est son début; et quand il se relève dans les Gracques, quand il se montre sublime dans Anne de Boleyn, on n'en fait pas la plus légère mention : du reste , on n'a pas l'air d'en connaître l'existence. Guibert a réussi dans des genres divers et élevés, on se laisse aller jusqu'à le traiter d'esprit médiocre et sans talent; Guiberl a écrit l'Essai de tactique et le discours préliminaire qui firent, le dernier surtout, une sensation incontestée; on s'oublie jusqu'à l'appeler écrivain de régiment , comme s'il y avait le moindre fondement à le traiter ainsi ; comme s'il devait être interdit à l'homme spécial dans les sciences positives , de communiquer sa pensée, parce que sa prose, en traitant ces matières ingrates, sera nécessairement moins légère, moins harmonieuse qu'en traitant un sujet purement littéraire. Enfin , de sa Tactique rien n'est resté, nous dit-on; et cependant ce livre est l'expression la plus complète du progrès militaire de l'époque; il est encore consulté de nos jours. Dans la révision de nos règlements sur les exercices de l'infanterie et de la cavalerie, forcément on revient à Guibert (1); et naguère les colonnes de \a Sentinelle de l'armée (2) retentissaient d'une polémique où Guibert était invoqué , comme le tacticien qui avait le mieux démontré le principe en discussion.
Bien au contraire, le nom et les œuvres militaires de Guibert sont en honneur près des militaires d'élite et curieux de science , ainsi que dans les Ecoles de l'armée, témoin le Cours d'art et d'histoire militaire de Saint-Cyr, où son nom remplit tout l'historique de son époque. Enfin cet homme, dont on nous assure que rien n'est resté, a été honoré d'une épître de Voltaire; l'impression profonde qu'il a produit sur M^ne de Staël lui a valu un éloge de cette femme de lettres hors ligne , qui ne se passionnait que pour les talents
(1) C'est ce que nous avons vu et fait nous-même , pendant quatre années que nous avons été attaché à la commission de cavalerie , près le ministère de In guerre, à la rédaction de Vordnnnance sur l'exercire et les évolutions de la cavalerie, du 6 décembre 1829 .N'oiis pouvons ajouter aussi, que le lieutenant-général vicomte de Préval , qui nous bonorail de sn coilliance et de son aniilié, cl qui fut employé d'une mnnière si disiinguée par le maréchal Soull , dans ses divers» ministères , aux ordonnances constitutives de l'armée , ne dédaignait pas de consulter les œuvres manuscrites de Guibert , déposées par sa veuve au ministère de la guerre.
(2) Voir les numéros des 8 octobre, 24 novembre, 2^ décembre 1838, et 21 fcvrier 1839.
d'élite; le grand Frédéric lui a fait l'accueil le plus flatteur; son Essai de tactique a été en haute estime près de Washington et de Napoléon; et déjà nous avons fait remarquer que c'est au nom qu'il portait,'que le neveu de Guibert dut d'avoir été pris pour aide-de-camp par le plus grand homme des temps modernes.
Dans l'intervalle de ses deux éloges de Catinat cl de L'Hôpital , Guibert occupait près de M. de Saint - Germain , nommé au ministère de la guerre par Louis XVI , une place de haute confiance.
On sait les vicissitudes de la vie de ce ministre réformateur, arrivé aux affaires par le crédit de Turgot et de Malesherbes , sans être connu d'eux que par ses Mémoires sur Vorganisation militaire de France , envoyés jadis au maréchal du Muy et au comte de Maurepas, car ses services militaires, tout recommandables qu'ils étaient, n'arrivèrent qu'en seconde ligne.
Forcé de s'expatrier après un duel malheureux , et de passer à divers services étrangers , en Allemagne , M. de Saint-Germain , rentré dans l'armée française , oii il avait fait avec une grande distinction la guerre de Sept-Ans , l'avait encore quittée à la suite de griefs prétendus ou réels, auxquels l'exposaient sa causticité et sa crainte incessante de ligues formées contre lui , dans le dessein de le perdre, pour entrer au service du Danemarck , comme feld-maréchal et ministre de la guerre.
Certes, personne ne disputait à M. de Saint-Germain une haute capacité militaire. Chef de corps ou général , il avait obtenu l'affection et l'estime de ses inférieurs qu'il traitait d'une manière très-paternelle ; il était de plus excellent officier de guerre ; le grand Frédéric avait appris à l'estimer à Uosbach , où M. de Saint-Germain conduisit l'arrière-garde comme un brave officier, nprès l'échec de MM. de Soubise et de lliklburgluiuscn , ot il .ij^phuidissait à sa nomination dans une de ses lettres à Voltaire (4 décembre 1775). En outre, les diverses armées de l'Europe, auxquelles il avait appar-
tenu, devaient nécessairement lui fournir des points de comparaison profitables pour réorganiser l'armée française, et réformer de grands abus administratifs, mais le fréquent passage d'une nation à une autre avait aussi ses dangers (1). Ce fut donc pour M. de Saint-Germain une excellente rencontre que celle de Guibert, familier avec les institutions militaires prussiennes, et connaissant aussi bien que quelque autre officier français que ce fût, le fort et le faible de la constitution militaire d'alors. En outre, M. de Saint-Germain entreprenait, à un âge avancé, une immense tâche; il avait besoin de soutien et de dévouement; il trouva l'un et l'autre chez Guibert, qui ne l'abandonna pas dans sa disgrâce.
La guerre de Sept-Ans , dont on sortait à peine, et les échecs que nous y avions éprouvés, avaient mis à nu les vices de l'organisation militaire française et les avantages de la formation prussienne. Ainsi , pendant que du côté de Frédéric il n'y avait en fait de commandement que les rouages nécessaires, on trouvait en France un luxe d'officiers généraux, dont le maréchal de Saxe notamment s'était montré fort embarrassé (2). Pendant qu'on ne comptait en Prusse que des régiments disponibles et aguerris, de notre côté c'étaient des corps privilégiés, en grand nombre, s'adaptant à la magnificence de la cour de Louis XIV qui les avait fort augmentés, s'étant distingués à Valenciennes , à Leuze et à Fontenoy , mais en réahté peu disciplinés, n'ayant pas sous ses successeurs la même raison d'être et s'adaptant mal aux nouvelles exigences. Pendant qu'en Prusse les régiments présentaient un même nombre de bataillons et d'escadrons, au complet, dans chaque arme, en France, au contraire, il n'y avait aucune organisation arrêtée. Sur quatre-vingt-quatorze régiments d'infanterie, M. de Saint-Germain trouvait les douze premiers à quatre bataillons ; les quatre-vingt-deux restant à deux , avec des effectifs minimes (quatre cent quatre-vingt-quatre hommes).
Dans la cavalerie, les irrégularités n'étaient pas moins choquantes, et l'organisation intérieure des escadrons était fort défectueuse; car la vénaHté des charges de capitaine, introduite pour faire face à des
(1) Témoin l'inlroduclion dans l'armée française des coups de plats de sabre qui y produisirent un si mauvais effet.
(2 Un lieutenant -général proposait au maréchal de Saie un coup de main, qui ne devait couler , disait-il , (ju'une vingtaine de grenadiers. « Vingt grenadiers ! s'écria vivement le maréchal ; passe encore si c'étaient des liciitenanls-généraux. »
embarras d'argent, quoique supprimée sous le ministère du duc de Ghoiseul, avait multiplié le nombre des compagnies dans chaque escadron jusqu'à quatre, au détriment du principe de l'unité dans le commandement. Enfin , quand les bataillons, escadrons et régiments prussiens étaient rompus aux manœuvres séparément d'abord, puis dans des rassemblements considérables , en France , au contraire , des embarras financiers , ou des mœurs militaires fort relâchées éloignaient à d'immenses intervalles ces rassemblements annuels chez les Prussiens; de telle sorte que le maréchal de Saxe, ainsi que nous l'avons fait remarquer, n'avait pu soumettre d'excellentes idées, et notamment la charge qu'il avait si bien décrite, à l'épreuve des camps d'instruction.
A Dieu ne plaise qu'on veuille ici dénigrer le passé; telle n'est pas notre habitude, et nous croyons en avoir donné plus d'une preuve; mais comment juger M. de Saint-Germain? Comment porter un jugement sur M. de Guibert, qui se mil en solidarité avec lui, si l'on ne donne pas une idée de la constitution militaire d'alors , quoique bien améUorée par M. de Ghoiseul"? Laissons à M. de Saint-Germain seul sa funeste importation étrangère des coups de plats de sabre, qui mécontenta si justement l'armée française et qui la porta à la désertion ; ne prenons pas non plus la défense de tous les actes de son administration , ni de ses préventions contre l'institution des Invalides et de l'Ecole militaire; mais reconnaissons aussi avec tous ceux qui ont sérieusement étudié ces questions, et par tout ce qui a été fait depuis , qu'il suffit de mettre en rapport l'armée telle qu§ M. de Saint-Germain la trouva, et l'armée telle qu'il la laissa, pour démontrer que, si ces changements coup sur coup, occasionnèrent de l'incertitude et du mécontentement , ce fut cependant alors qu'on entra dans des voies pratiques et vraiment militaires.
On augmenta aussi les forces et le bien-être de l'armée avec plus d'économie. C'est ce que démontre M. le maréchal-de-camp haron de Wimpffen, dont la correspondance avec M. de Saint-Germain restera comme un monument d'honorabilité , pour celui qui sait dire la vérité aussi puritaine , et le ministre (jui la provoque , en finissant par l'entendre. Cet officier général distingué entre tous ceux d'alors , après beaucoup d'autres conseils y joignait ce dernier qui exprime l'opinion vraie des hommes austères et capables, sur cette administration tant controversée. « Mais, M. le M comte, prouvez en m^rnc temps un roi, cl von '^ le pouvez,
» par un état bien détaillé et bien raisonné, qu'avec les mêmes » fonds que vos prédécesseurs, vous faites le service du départe- » tement de la guerre , quoique vous ayez augmenté les appointe- » ments des officiers , la solde du soldat , et l'armée de plus de « 18,000 hommes ; et qu'en outre vous procurez par vos opéra- )) tiens un soulagement de près de 4 millions au trésor royal. Cette » vérité, que peu de personnes savent, a été prouvée et démontrée » à M. Necker qui n'a pu en disconvenir. Par ces divers moyens » vous dissiperez une cabale puissante et active qui s'acharne à » votre perte et à la destruction de votre réputation , etc. , etc. » 12 avril 1777, Mémoires de M. de Saint- Germain , pag. 313. »
11 y eut donc chez Guibert, comme chez M. de Saint-Germain, conviction du mal présent , et il y eut aussi grand courage pour en sortir; car la difficulté principale n'est pas de substituer un règlement d'instruction à un autre , mais elle se montre presque insurmontable dans la suppression des abus invétérés, dans la régénération des choses vieillies ; elle existe surtout quand on est dans la dure nécessité de faire des suppressions dans un nombreux personnel, et qu'une portion de ce personnel environne les degrés du trône : telle était la position délicate de M. de Saint-Germain , et par suite celle de Guibert.
Quant à ce dernier, c'est d'alors surtout qu'il faut dater les désagréments dont sa route fut désormais embarrassée. Guibert n'était pas de ces hommes à désirer l'oisiveté et la vie des garnisons, quand l'esprit français va au-devant des hasards et des périls de la guerre. Son régiment devait donc faire partie de l'expédition d'Amérique; il ne s'était pas épargné pour obtenir cette faveur, et il avait dû tout disposer pour son départ , quand des changements inattendus vinrent en disposer autrement. Les personnes de son intimité attestent qu'il en fit une grave maladie.
Dans le double but d'en imposer à l'Angleterre, et aussi de porter la lumière sur un grand différend militaire, deux rassemblements de troupe considérables se formèrent sur les côtes de l'Océan. Celui de Paramé, en Bretagne, fut commandé par le maréchal duc de Castries; celui de Normandie, près deBayeux, fut mis sous les ordres du maréchal duc de Broglie, et prit le nom de camp de Vaussieux (1778).
Pendant que tous les bons esprits de l'armée cherchaient à assimiler à la France les règlements njilitaires du grand Frédéric, disciple de Folard , M. de Mesnil-Durand avait écrit en faveur de la colonne ,
c'esl-à-dire de l'ordre profond , imité de la phalange des Grecs. Or, Frédéric avait donné la préférence à l'ordre mince ou ordre déployé, comme point de départ , comme ordre de bataille fondamental et primitif, permettant de passer alternativement et suivant les nécessités du moment de l'un à l'autre.
Ces deux opinions opposées, au milieu desquelles était intervenu l'Essai général de tactique, produisirent la question de l'ordre mince et de l'ordre profond. Les deux camps des côtes de l'Océan eurent mission de faire des épreuves pour la résoudre ; toutefois, ce fut à celui de Vaussieux qu'on s'en occupa d'une manière plus particulière.
La question se débattit sur le terrain entre MM. de Broglie et de Rochambeau. Les troupes ayant été partagées en deux, chacun se mit à la tête de sa moitié : M. de Broglie, partisan de l'ordre profond , marchant et manœuvrant dans cet ordre ; le maréchal de Rochambeau, suivant au contraire les principes de l'ordonnance française de 1776, basée sur le système du grand Frédéric.
Les résultats ne furent pas incertains ; M. de Rochambeau eut constamment l'avantage sur M. de Broglie : ses évolutions furent plus faciles et plus rapides que celles de son adversaire, qui s'irrita de cet insuccès , et dont la ténacité déplut au point qu'après la levée du camp, le roi donna au maréchal de Vaux le commandement de ces mêmes troupes , destinées à menacer l'Angleterre d'une descente sur ses côtes (1).
En vain M. de Mesnil-Durand avait-il cherché à se faire un appui de l'amour-propre national, en appelant ordre français son travail primitif modifié; en vain eut-il quelques suffrages importants, tels que celui du baron de Bokan, auteur de Y Examen critique du Militaire français ^ ouvrage très-recommandable (2) ; mais, encore une
(1) Voir les Mémoires de M. le comte de Séyur, l. 1««" , p. 198. Personne ne saurait donner de meilleurs renseignements que M. de Ségur, qui élail alors aide-de-cainj) du muréclial de Caslries, commandant en chef du camp de Paramc.
(2) Le baron de Uohan fut un des meilleurs écrivains militaires de cette époque. 11 eut pour collaborateur un oflicicr supérieur non moins distingué que lui, des idées duquel il déclare avoir profilé; ce fut le chevalier de Parazols , devenu plus tard maréchal-de-cump , originaire de Tarn-ol-Garonne et de La Française. Il vint se domicilier à Toulouse des les premières années qui suivirent la révolution de 1785).
Voir (es Principes qui servent de base à l'instruction cl à la tactique de la cavalerie, p. 8Î> , UO et juiv.
fois, le succès ne fui pas incertain ; et le grand usage qui a été fait depuis, dans nos grandes guerres, de l'ordre déployé et de l'ordre en colonne alternativement, en partant de cette base qui a prévalu, et qu'on voit aujourd'hui en tête de l'ordonnance de Tinfanlerie française, est venu le confirmer (I),
L'opinion dominante d'un rassemblement considérable qui se prononce était bien concluante , mais elle ne suffisait pas à Guibert , attaqué dans ses idées comme auteur de l'Essai général de tactique, et défenseur naturel des voies dans lesquelles on venait d'entrer, de" puis quelques années à peine. Du reste , le patronage du maréchal de Broglie , si haut placé dans l'opinion depuis la guerre de Sept- Ans et sa victoire de Bergen , acquis à M. de Mesnil-Durand , était d'un trop grand effet , quoique son système eût été généralement repoussé, pour n'y point faire une attention particulière; c'est ce qui détermina Guibert , malgré le dévouement bien connu de son père pour le maréchal de Broglie et le sien propre , à faire l'historique raisonné de cette intéressante question. Impossible de mettre de meilleures formes à combattre l'opinion du maréchal que ne le fit Guibert; mais enfin il ne balança pas, et, tout mesuré qu'il ait été, c'est encore un service à enregistrer , ainsi qu'un acte de courage. Du reste, il avait été confirmé dans ses opinions par des mémoires fort remarquables qui lui furent communiqués par MM. de La Chapelle, de Chatelux et de Surgere, officiers ou chefs de corps très-distingués , présents à ces épreuves ; mais on aime à lui entendre dire qu'aucune opinion ne le fortifia dans la sienne plus que celle de son père, qui, inviolableraent attaché au maréchal de Broglie, la donnait contre les préjugés de son esprit et les sentiments de son cœur.
Quant à ce nouvel ouvrage , auquel Guibert donna le litre de Défense du système de guerre moderne , après avoir suivi pas à pas la partie réglementaire des exercices particuliers, et des évolutions du système de M. de Mesnil-Durand , mises en rapport avec l'ordonnance française, et avoir démontré combien le nouveau système l'emporte sur l'autre , Guibert continue le même examen comparatif quant à la grande tactique. Lequel des deux lui est le plus favorable? Telle est la demande qu'il se pose, et bientôt les questions de l'art les plus élevées sont résolues par lui avec le charme
(1) Voir la première planche des ordonnances sur l'exercice de l'infanterie. 179J et 1S31.
de Style qui lui est propre, avec les arguments les plus puissants qu'il soit possible d'invoquer , et en semant çà et là des passages sur les campagnes de nos plus grands capitaines, qui ajoutent à l'intérêt du livre , et lui enlèvent l'aridité d'une polémique abstraite, pour lui imprimer un cachet historique d'une grande autorité et d'un puissant intérêt.
On remarquera que, dans toute celte discussion, Guibert ne fut point exclusif. Jamais on ne l'entendit soutenir que l'ordre mince avait tous les avantages; on ne lui entendit pas dire non plus que l'ordre profond avait tous les vices ; loin de là , avec la hauteur de son esprit , il reconnaît les avantages de ces deux ordres pris en particulier, et quand on en fait une application opportune. Seulement il établit, d'une manière victorieuse que, si un seul des deux ne suffit pas, et que, si on a besoin alternativement de chacun d'eux, c'est en adoptant pour ordre habituel et primitif l'ordre déployé, que le passage de l'un à l'autre est plus rapide et plus facile.
Terminons en disant que, par ce livre remarquable, la grande question fut définitivement jugée ; qu'elle fut portée au tribunal de l'armée et de l'histoire ; que nos grandes guerres sont encore venues ajouter à la force de ses arguments ; que ce nouvel ouvrage fut la confirmation de l'Essai générai de tactique ; que ce dernier reçut les modifications d'un talent plus mûri; et qu'enfin la défense du système de guerre moderne, ajoutant à la renommée de (luibert comme écrivain, vient démontrer aussi combien cette haute intelligence, qui possédait si bien les plus petits détails, dominait aussi, comme les appelle le maréchal de Saxe, les parties sublin)es de l'art de la guerre.
Environ deux ans après ce travail, Guibert eut la pensée d'une œuvre grandiose, dont il nous a laissé la préface, et une portion seulement de l'introduction , fragments précieux d'un édifice inachevé, mais suffisants, cependant, pour se créer une idée de la beauté de son architecture dans son ensemble et dans ses détails.
Avant toule chose, Guibert veut être compris, et c'est dans ce I)ut qu'il a écrit sa préface, qu'il appelle l'histoire de sa pensée; préface sans laquelle nous n'aurions qu'une connaissance bien imparfaite du vaste plan qu'il s'était créé.
11 veut d'abord qu'on soit fixé sur la première idée de cet ouvrage: elle lui vint vers 1781. Il était alors tourmenté du besoin de se créer une grande occupation. La guerre d'Amérique se faisait depuis trois ans environ sans qu'il y prît part ; dès-lors il voyait , d'après ses propres expressions, sa carrière militaire manquée, tous les débouchés fermés devant lui, et, supplice affreux pour un homme de ce caractère, son nom condamné à l'oubli. « Au milieu de ces tristes méditations, ajoute-t-il , l'histoire vint s'offrir à ma pensée comme un objet de travail vaste et neuf encore. » Il revint alors à un projet qui termine le discours préliminaire de l'Essai général de tactique.
Persuadé que le salut des nations continentales et de la France surtout, en contact immédiat avec plusieurs peuples belliqueux, réside essentiellement dans une armée permanente , en" rapport avec la population du royaume, choisie aussi bien que possible dans ses éléments , rompue aux exercices particuliers et dans des camps d'inslruclion aux manoeuvres de guerre, Guibert veut remonter la chaîne des temps, pour se rendre compte de tontes les variations
survenues dans l'art, dans l'histoire, dans la constitution militaire des peuples, et il profite de cette occasion pour dénoncer le nom, le plan et les talents d'un de ses amis , M. le chevalier d'Aguesseau , alors lieutenant-colonel du régiment de la couronne. Dix années environ s'étant écoulées depuis , cet officier supérieur y avait renoncé, sans doute, puisqu'on voit Guibert reprendre pour son propre compte l'idée première de ce travail. Après bien des études, il s'arrêta enfin à entreprendre Vhistoire de la constitution militaire de France, depuis la fondation de la monarchie; toutefois, ce projet ne put recevoir son exécution , et son introduction , qui devait présenter le tableau de la décadence de l'empire romain en Occident , l'invasion des barbares et le commencement de la monarchie , ne dépassa pas le règne d'Adrien (1).
Ce sujet l'amène naturellement sur le terrain qu'a jalonné Montes-
(1) Si le temps manqua à Guibert pour finir son introduction et pour traiter le corps de l'ouvrage, il avait du moins montré le but et provoqué d'honorables efforts. Un Essai historique et militaire sur l'art de la guerre , depuis son origine jusqu'à nos jours, avait paru dès 1789; Paris, 3 vol. in-8", chez Bleuet : cependant , malgré le mérite de cet ouvrage, la pensée de Guibert n'avait pas été suffisamment développée.
Depuis lors , les guerres successives de la République et de l'Empire , ainsi que les grands chocs auxquels vinrent prendre part toutes les nations de l'Europe, ne permirent guère d'autre tentative; mais quand la paix vint donner aux hommes de celle grande épopée Ks loisirs de recueillir leurs souvenirs, dans un cadre bien plus méthodique , plus étendu et plus complet, le colonel Carrion Nisas vint présenter les variations successives de l'art de la guerre chez les peuples anciens et modernes , jusques et comprise l'époque de Napoléon, sous le litre : Essai sur l'histoire générale de l'art militaire , etc. , etc. ; Paris, 1824, chez Delaunay , 2 vol. in-S"
Cette oeuvre remarquable , qui fit appeler son honorable auteur au dépôt de la guerre, sans ôire effacée, car elle sera toujours consultée avec intérêt cl profil, fut dépassée cependant par un nouveau travail , commencé en 1S2G , qui a résolu le problème posé par Guibert, à la grande satisfaction dos militaires appliqués.
On comprend que c'est du Cours élémentaire d'art et d'histoire militaire à lusage des élevés de l'Ecole de Suint-Cyr qu'on veut parier, ouvrage éminemment classique, qu'on doit au talent et au zèle du colonel d'élat-major Uocquancourt , alors sous-direcleur des éludes de ladite école. Paris, 4 vol in-8", librairie militaire d'Anselin.
On remarquera qu'après la période de cet ouvrage correspondant au ministère de M. de Saint (icrniain , et quand vient la création du Con-eil de la guerre, c'est toujours Gnibcrl (pii esl cilé coni iic la principale auloriti- de celle époque.
quieu d'une manière si admirable , et que Gibbon a commenté après lui. Quelque dangereux qu'il soit d'arriver après de tels hommes, Montesquieu est tellement concis, il s'est tellement borné aux idées principales, et tant abstenu d'idées intermédiaires qui le fassent bien saisir, que Guibert a peut-être quelque raison de ne pas se décourager et de croire que Montesquieu n'a pas tout vu, qu'il n'a pas tout dit. Du reste , leurs écrits ne se ressemblent pas. Dans son chef-d'œuvre sur la Grandeur et la Décadence des Romains, Montesquieu se montrera surtout très-préoccupé des causes générales de la décadence des mœurs et des caractères , et il traitera son sujet du haut de son génie; Guibert, quoique n'ayant pas le même but, ne méconnaîtra pas ces causes générales; mais occupé qu'il a toujours été du militaire, et des besoins sociaux qui ont motivé les armées permanentes, il s'arrêtera, lui militaire, possédant les parties les plus élevées de l'art, aux moyens propres à donner de la durée à ce colosse de puissance , à ce vaste empire romain , au moment surtout où les citoyens ont perdu cette antique vertu des beaux temps de la république.
Aussi, nous montre-t-il Auguste très-préoccupé d'organiser la défense de l'empire romain , formé des diverses nations de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique. Pour résoudre ce problème , ce prince s'entoure des conseils de ses amis les plus dévoués, d' Agrippa, de Mécène ; et c'est à l'avis de cet homme d'état qu'il vient se ranger. Il n'est plus question de guerroyer , de s'étendre , ni de conquérir, dit Mécène, mais c'est de conserver de trop vastes possessions qu'il s'agit ; et le moyen le plus propre pour y parvenir , c'est d'avoir une armée permanente , formant des postes avancés sur les frontières de l'empire , de manière à protéger ce vaste réseau par la vie militaire la plus active et la plus occupée qu'il se pourra; ainsi, pendant que ces hommes aguerris , fortifiés par les travaux des camps et les fatigues de tous les jours , veilleront au salut de l'empire , les autres citoyens dans leurs cités, dans leurs familles et dans leurs demeures, vivant d'une manière tranquille et suivant leurs inclinations diverses, auront à supporter un impôt général et perpétuel, pour la solde et l'entretien de leurs défenseurs (1).
(1) Voir Dion Cassius , liv. LVII, p. 27. Ce passage, rappelé par Guibert, est très-curieux ; il jeUe un grand jour sur celle queslion , el se recommande par la position élevée de cet historien eslimé, qui avait rempli les premières charges de l'empire et avait été deux fois consul ( 229 ans après J.-C. ).
Tel fut le plan adopté par Auguste, et que suivent aujourd'hui nos monarchies européennes, à leur très-grand avantage pour leur nationalité; car, ne voyons-nous pas tous les efforts de l'autocrate moscovite, pour détruire l'équilibre européen au profit de l'empire russe , et cependant les grandes nations de l'Europe ne manquent pas d'armées permanentes. Que serait-ce donc , si on eût écouté les déclamations des idéologues ou des utopistes pour les supprimer ?
Mais, en entrant dans cette voie, à quel nombre devait-on s'arrêter ? Sylla avait eu quarante-sept légions sur pied ; Pompée en avait compté jusqu'à cinquante-deux dans sa grande querelle , et l'empire romain s'était accru depuis. Toutefois , Auguste se borna à entretenir sur pied vingt-deux légions^ il n'avait pas, avec les soldats de ses flottes, au-delà de deux cent quarante mille hommes sous les armes; et la pacification générale de l'empire, pendant les quarante années que dura son règne, justifie pleinement son système , et la force de son armée permanente.
Dans l'état des choses à Rome , c'est-à-dire quand Auguste eut triomphé de ses rivaux, et qu'il parvint à l'empire, pouvait-il conserver le mode de la république , qui consistait à faire des levées suivant les guerres qui se présentaient, à organiser un certain nombre de légions qu'on licenciait après la guerre, et qui se fusionnaient dans la masse des citoyens? Au point où l'on était venu, ce système était matériellement impossible; il aurait laissé l'empire désarmé ; aussi, les dispositions nouvelles, adoptées par Auguste, nous paraissent-elles, comme à Guibert, un chef-d'œuvre d'organisation, qui démontre aussi la puissance morale du nom romain, puisque le monde connu des anciens pliait presque entier sous sa loi, avec un chiffre militaire relativement minime.
Il fallait encore que cette force armée fût habilement répartie pour conserver l'ordre, et le rétablir au besoin dans ce vaste ensemble (i) ; et si les princes déplorables qui arrivèrent à l'empire trouvèrent
(1) Huit légions défendaicnl le llhin , divisées en deux armées : celle du haut Khin et celle du bas Uhin. Une légion gardail l'Espagne ; deux, l'Afrique; une I Egypte; quatre, toutes les possessions de l'empire en Asie; deux, la Mœsic; deux, la Dalmatie; et deux , la Pannonie. Celles-ci, plus rapprochées de l'Italie, devaient «e réunir nu besoin, pour la m.iinienir dans le devoir, en se réunissant à douze cohortes de prétoriens, dont quaire seulement tenaient garnison a Home, pendant que les liuii autres occup.iient les villes vui>inc£.
52 ÉTUDE SUR C.UinERT.
encore dans ces dispositions habiles les moyens de se maintenir, combien les Vespasien, les Titus, les Nerva , les Trajan, les Adrien, les Anlonin et les Marc-Aurèle , n'y trouvèrent-ils pas de ressources pour remonter les destinées de l'empire compromises, non point par les empereurs guerriers ; car la guerre donne de la vigueur à l'esprit et au corps; elle apprend à commander, à administrer, à apprécier la valeur relative des hommes ; elle retrempe les caractères et les nations ; tandis que tous les malheurs , toutes les oppressions et toutes les cruautés de l'empire appartiennent à des princes faibles, efféminés, amollis par les plaisirs des sens et ennemis des vertus guerrières.
Toutefois, la décadence des mœurs, des caractères, et le despotisme des mauvais empereurs, tour à tour frappés de vertige, de folie et de cruauté, devait amener, à la longue, l'altération de la constitution militaire organisée par Auguste , et ces causes devaient conduire à la décadence de l'esprit et de l'institution militaires. Les Romains devaient naturellement se lasser d'une vie active et de privations, quand le trône se trouvait si souvent avili ; et ces légions romaines , qui faisaient la sûreté de l'empire , tant qu'elles demeurèrent citoyennes, devaient être une des causes les plus prochaines de sa ruine, quand elles ne se composèrent plus que de Germains, de Gaulois, de Golhs et des barbares de toutes les régions, ennemis naturels de l'empire romain.
Telle est la substance du fragment d'introduction que nous a laissé Guibert, et combien de tels aperçus ne doivent-ils pas nous faire regretter qu'il n'ait pu mener un tel travail à bonne fin ! Sous sa plume, les questions acquièrent, par sa manière de les envisager, une nouvelle grandeur ; elles deviennent attachantes, quoique bien spéciales ; elles vous séduisent par l'entraînement de l'écrivain , et vous subjuguent par la force de sa conviction.
Il me sera permis d'ajouter que ces questions sont d'une actualité frappante. Ne voyons-nous pas maintenant dans cette presqu'île de l'Orient, où se débattent de si grands intérêts, depuis que nous écrivions ces lignes , deux enseignements dont nous ne devons pas perdre le fruit, car ils nous coûtent assez cher? D'une part une nation insulaire , préoccupée presque exclusivement de sa marine, depuis la cessation des grandes luttes du commencement du siècle, se montre dominée, d'un côté, par l'agrandissement de ses relations commerciales, et de l'autre, par un amour du confort
qui a gagné toutes les classes , l'artisan comme le riche ; celte nation, qui a négligé les institutions militaires, et qui a passé outre aux avis prudents qui lui étaient incessamment donnés par le Fabius qui porta sa gloire à son apogée (1) ; cette même nation n'a pas cessé d'être aussi brave, et au besoin les lauriers de l'Aima et ceux d'Inkermann , quoique mêlés de beaucoup de cyprès, viendraient nous en donner une éclatante preuve ; mais ces hommes, si fermes devant l'ennemi, ont perdu l'habitude des fatigues; ces hommes ne connaissent plus la vie frugale; leur cavalerie s'est immortalisée par une charge plus chevaleresque qu'opportune, mais leurs chevaux dépérissent; les privations, les intempéries, les neiges, les glaces, les terres détrempées marchent mal avec les habitudes du sport: les torts, s'il y en a, ne viennent pas des individus, ils sortent de ces causes premières; — et tout à côté nous voyons, non sans quelque orgueil , les fils des Francs , plus fidèles aux véritables traditions guerrières, recueillir les avantages des luttes de l'Afrique. Leur armée est encore sur un pied respectable; le moral est parfait au bout de quatre mois de siège (2); les services sont mieux organisés, ils fonctionnent plus aisément: partout le Français vient en aide à son
allié; le service de la tranchée va bientôt lui revenir en seul Ces
résultats du moment, et qui nous tiennent tous les jours dans une attente fiévreuse, répondent éloquemment aux détracteurs des armées permanentes, aux engourdissements des longues paix. Que les nations privilégiées dos zones tempérées no perdent pas de vue que, plus leur situation est relativement heureuse, plus elles sont jalousées par celles qui n'ont pas tous ces avantages; et qu'en définitif, partout où il y a rivalité nationale, rivalité commerciale et rivalité d'intérêts, partout il y a germe de guerre, et sage prudence à ne pas se laisser endormir dans dos rêves trompeurs.
(Ij Voir la leUre de lord Wclliiigloii du '.) janvier IH'iT, p. .îi df VKliule historique sur Maximilien de Caffarelli du Falga.
(2^ Celait VLTS les commciicciiienls de ISiio que ces lignes fureiU écrites; et roinbien lu position de l'armée fr.inco-angl.iise est meilleure depuis l'arrivée des renforts, depuis surtout que Canrobert , laissant derrière lui l'dljiiéf-'a'.ion do temps antiques, se démet du commandement eu chef, en faveur de celui que l'opinion de l'armée désigne comme le |»lus cap:ible. Certes , de tels dévouements sont grands, ils sont mémor.diles ! l'armée peut se grandir de celte lutte de générosilc entre les généraux Canrobert et P. lissier ; et dcja la postérité a écrit le nom de Canrobcrl au rang des plus grands citoyens qui Ggureiii dans nos annales (juin IHiîrt).
« Si l'on arrangeait soi-même sa destinée, disait Guibert au )) sujet du père de L'Hôpital, le premier bonheur par lequel il fauy> drait commencer sa vie, serait celui de naître d'un père éclairé et » vertueux; car, à ce bonheur en tient presque toujours un autre » bien important, celui de recevoir une bonne éducation, et d'avoir » sous ses yeux les préceptes réduits en exemples. » Tel était aussi le bonheur de Guibert, dont le père avait guidé les premiers pas dans la carrière des armes, et dans ses essais d'écrivain militaire. On se rappelle que dans la question de l'ordre mince et de l'ordre profond, c'était surtout sur l'autorité de son père que s'appuyait Guibert, et tout démontre qu'il tenait en très-haute estime sa longue expérience des armes , et des institutions qui s'y rattachent. Il obéit donc à un sentiment aussi légitime que naturel , surtout étant séparé de lui et de sa famille, en intéressant ses amis auprès du maréchal de Ségur, ministre de la guerre , à l'effet d'obtenir pour lui le gouvernement des Invalides.
11 fut assez heureux pour y parvenir , et dès-lors il se crut obligé de venir en aide au zèle de son père, toujours le même, mais quelquefois trahi par les années. Le gouvernement de l'hôtel ne dégénéra pas sous le nouveau commandant ; l'ordre intérieur ne laissa rien à désirer : des améliorations furent introduites dans les divers services, et Guibert se mit à la disposition de son père pour l'inspection des compagnies détachées, dont il assura de plus en plus le bien-être.
Tout entier à ces braves militaires, il cherchait à se rendre compte des améliorations dont ce service était susceptible, quand il reçut la nouvelle de sa nomination à l'Académie française , en remplacement de Thomas.
Ce fut encore une bonne fortune pour lui, de succéder à un homme également remarquable par le talent, et par une vertu des temps anciens. Thomas s'était formé lui-même. Destiné d'abord au barreau par une mère qu'il idolâtra toujours, mais qui regardait son fils comme la ressource principale de sa famille, Thomas faisait de fréquentes infidélités à l'étude des lois et des procédures, pour se livrer à l'amour des lettres qui le dominait. Cependant, dans un moment de dévouement enthousiaste pour sa mère , il jeta au feu tous ses premiers essais littéraires , ce qui n'empêcha pas une vocation aussi prononcée que la sienne de reprendre tous ses droits. L'Académie française s'étant proposée le noble but de célébrer nos illustrations, Thomas remporta cinq couronnes consécutives , qui lui auraient ouvert les portes de l'Académie de bien meilleure heure, si son extrême délicatesse vis-à-vis de Marmontel n'était venu l'ajourner. Toutefois , ce fut du fauteuil qu'il vint y occuper , trois ans plus tard, qu'il s'éleva plus qu'il ne l'avait fait encore , dans son éloge de Marc-Aurèle (1770).
Ainsi , le panégyriste de Catinat et de L'Hôpital , nourri lui aussi de l'étude des anciens, devait louer celui de Maurice de Saxe, de Daguesseau, de Sully, de Duguay-Trouin , de Descaries, de Marc- Aurèle enfin, de cet empereur philosophe qui, pendant vingt années , avait répandu sur toutes les contrées de l'empire romain , les bienfaits de son administration habile et paternelle.
De tels titres à faire valoir devaient flatter singulièrement Guiberf. Ce n'était pas un ami dont il avait à parler, il est vrai , mais c'était mieux encore; car Thomas et lui s'inspiraient aux mêmes sources, à celles des plus nobles vies. Us se trouvaient lun et l'autre en face de ces hommes illustres dont ils étudiaient la physionomie, dont ils cherchaient la ressemblance , dont ils s'efforçaienl de reproduire les moindres traits. Délicieuse peinture morale, qui avait fait le bonheur de Plutarque, et qui faisait aussi le leur; car si les beautés du corps, si celles du visage produisent sur nous de si grands effets, nous ne nous lassons pas non plus d'admirer les beautés de l'àme, et les grandes qualités qui sont l'apanage des belles natures. Nous nous plaisons à nous trouver en face d'elles; elles nous grandissent aussi , et quelle que soit la distance qui nous sépare , elles nous excitent à marcher sur leurs traces. Brillante et intéressante jeunesse, vous sur qui repose l'avenir de notre belle patrie, vous ne demandez qua vous élancer vers tout ce qui est noble , grand et gcnéi-cux ; et si
VOUS êtes trompée quelquefois par des théories plus séduisantes qu'applicables, vous pouvez être certaine que rien n'est plus pratique que l'étude des hommes illustres; il en fut, sans doute, qui naquirent avec tous les avantages d'une organisation privilégiée; mais, dans toutes les carrières, on en rencontre aussi qui se développent par le travail et par l'étude des bons modèles. Nous ne voulons pas parler, sans doute, de ces hommes qui, aux diverses époques, voulurent de la célébrité à tout prix ; mais bien de ceux dont les services rappellent à la mémoire de tous un souvenir de juste reconnaissance , sans y mêler aucun sentiment pénible.
On a écrit que l'exaltation dont Guibert était l'objet dans les salons élégants de Paris avait fait de sa réception un véritable triomphe; que l'éclat des expressions et des images qu'il employait fréquemment, et surtout un accent très-marqué de sensibilité , le firent juger avec d'autant plus de faveur qu'il lisait très-bien ; mais que cet éclat avait ébloui sur des idées peu justes ou trop rebattues; que le mot de gloire avait été répété jusqu'à l'abus et la satiété ; qu'enfin il n'éprouva que de la sévérité, lorsqu'au prestige de son débit succéda l'examen calme et réfléchi du cabinet.
Tel a été le jugement porté sur son discours de réception; et, quoique son biographe ait cédé à la sévérité avec laquelle il fut jugé par les gens de lettres, car il n'y a qu'à suivre cet article remarquable pour comprendre l'effet que produisit ce discours sur cette assemblée d'élite, du moins l'honorable M. de Laporle ne le passe-t-il pas sous silence; il a même le courage de son opinion : tandis que ceux qui vinrent occuper son fauteuil à l'Académie, quand elle fut réorganisée après nos mauvais jours, restèrent muets sur le compte de Guibert: ce n'était certes pas que les occasions leur eussent manqué, ni les talents nécessaires, pour rendre à un écrivain qui avait réussi dans plusieurs genres et qui s'était classé le premier dans la littérature militaire, ce dernier souvenir, ce suprême hommage qui ne se refuse pas, dans les sociétés littéraires et savantes, au collègue défunt le plus obscur et le plus ignoré.
Mais aussi pourquoi Guibert revint-il, au bout de dix années, sur son ancienne querelle? Pourquoi se laissa-t-il entraîner, dans une des solennités les plus grandes de l'Académie, a faire un portrait trop peu flatté et trop transparent pour n'être pas reconnu? Nous n'entendons nullemonf l'excuser à cet égard. Quant au reste, nous qui n'avons rien à dissimuler, cl qui ne devons pas, sur ce terrain dif-
fîcile, décliner la position qui nous est faite, nous qui avons à exercer une sorte de magistrature , en présence d'une illustration , pour laquelle le jour de la justice est enfin venu, nous nous rangerons du côté du public; nous dirons mèrae que, dans le silence du cabinet, nous avons lu et relu cet éloge toujours avec un nouveau plaisir, comme ceux de Catinat, de L'Hôpital et d'Eliza ; nous sommes aussi du sentiment que celui de Thomas est plus mesuré dans la pensée , dans l'expression ; et que si nous n'étions parvenus à éclaircir tous les mystères des amours-propres froissés, nous ne comprendrions pas comment une œuvre aussi distinguée , dans son ensemble et dans ses détails aurait pu passer inaperçue.
Dans ce discours , les passages remarquables sont si nombreux , qu'il faudrait presque le transcrire ; nous avons vainement cherché des idées qui fussent dépourvues de justesse et d'élégance : peut-être le mot de gloire y est-il un peu trop prodigué, et des formes plus modestes eussent-elles mieux atteint le but qu'un amour-propre trop apparent et trop ambitieux; mais, en revanche, que de mots heureux! que d'idées ingénieuses! quelle finesse dans les aperçus, surtout dans Y Essai sur les femmes! et combien est délicate et vraie l'explication de leur manière de sentir sur Thomas et Rousseau, qui se sont tous les deux occupés, dans leurs écrits, de cette belle moitié du genre humain! Quelle heureuse appréciation de ses Eloges et de celui de Marc-Aurèle qui les couronne si dignement ! Comme Guibert est heureusement inspiré sur cet homme de bien taillé à l'antique , sur cet autre Apollonius qui se dérobe à notre admiration à travers un voile modeste ! et' combien il est touchant, en rappelant les derniers moments de Thomas , et les derniers vœux qui expirent sur ses lèvres pour ses amis, pour son ami Ducis surtout, qu'il a arraché au trépas, en succombant lui-même, à la suite de la commotion qu'il en ressentit.
La réception de Guibert fut des plus brillantes ; mais elle emprunta un nouvel et touchant intérêt de la présence des auteurs de ses jours, accourus à son triomphe , et livrés l'un et l'autre aux plus vives émotions. Aussi le directeur de l'Académie ne manqua-t-il pas, dans sa réponse, de tirer parti(> de cefto intéressante situation ; et si sa position, si ses rapports d'intiniili? lui firent abréger ses appréciations sur les Eloges de Guiberl , il fut de bon goût à celui qui représentait l'Académie dans rc jour solennel , à relui qui ('lait si m(Mé aux hommes de lettres de l'épofiue, de n'avoir pas laissé soupi-nnner
l'ancien différend. Il est honorable enfin pour Saint- Lamber t , ancien colonel, et qui avait fait les campagnes de Hanovre en cette qualité, d'avoir répondu à son nouveau collègue : « Quand vous avez com- » posé l'Essai général de tactique, Monsieur, ce livre, regardé )) comme l'un des meilleurs sur l'art de la guerre , vous aviez vingt- » quatre ans; il obtint les suffrages les plus estimables, et, ce qui )> les vaut tous, celui du roi du Prusse. Quelques lecteurs , qui con- » fondaient l'expérience avec le long cours des années, supposèrent » que vous ne pouviez avoir les lumières qu'elle seule peut donner ; » mais l'expérience est l'effet de l'emploi du temps et non de sa » durée. Le jeune guerrier amoureux de son métier et de la gloire , » qui, dans la guerre, toujours inspiré par sa noble passion, toujours » éclairé par la raison , voit, observe, médite et combat; celui qui, » pendant la paix , parcourt nos frontières pour y voir les terrains » sur lesquels Turenne , Condé, Luxembourg , Maurice ont fait » mouvoir leurs armées, ont préparé et remporté des victoires; » celui qui , après avoir vu dans le même esprit la Saxe, la Bohème, » la Silésie, se rend aux camps de Posldam, y voit les manœuvres » et y entend les ordres du plus grand des capitaines; celui qui » passe les jours de son repos à lire César et qui se transporte avec » les historiens aux champs de Leuctres et de Mantinée : voilà celui » qui a de l'expérience. »
Les invalides , que nous avons été obligés de quitter pour suivre l'ordre des temps , ne se bornaient pas à ceux du grand et magnifique hôtel de Paris. Les guerres survenues depuis cette belle fondation en avaient successivement augmenté le nombre; et, pour remédier à l'insuffisance de ce brillant établissement, autant que pour utiliser au profit des places et des forts ceux qui seraient encore en état de rendre des services, on en forma des troupes détachées qui furent portées, sous M. de Saint-Germain, à seize compagnies de bas officiers (sous-officiers), huit de cannoniers et soixante-cinq de fusiliers.
Répandus dans les provinces et soumis à des règles spéciales , on comprend combien cette organisation pouvait occasionner d'abus, combien il était difficile d'y porter remède, et toute la fatigue que devait donner un travail aussi minutieux et si peu brillant, dans des contrées perdues et dans des forts isolés.
Néanmoins , Guibert s'y consacra en entier ; son inspection générale dura deux ans; mais, après de telles fatigues et un travail aussi
ingrat, le repos de la campagne lui devint indispensable. Il le goûtait à peine, quand un courrier vint lui annoncer la mort de son vénérable père. Une crise violente l'avait enlevé en quelques heures et laissait sa veuve inconsolable , après cinquante années d'une harmonie qui n'avait jamais été troublée.
La mère de Guibert était d'une humeur facile , d'un caractère aimable ; elle avait la répartie heureuse. Ses enfants l'entourèrent des soins les plus délicats, mais elle survécut peu; et quand Guibert, éloigné par ses fonctions , accourut à la nouvelle de la maladie qui l'enleva , elle s'écria en le voyant arriver : « Je le reconnais bien ; son cœur ne lui a jamais fait grâce. » Mot charmant qui fait connaître toute la délicatesse de son esprit , en rappelant cette vive impulsion du cœur qui fut toujours une des qualités distinctives de Guibert.
Après avoir perdu , presque coup sur coup , les auteurs de ses jours, Guibert, devenu le chef de sa famille, se concentra dans des devoirs dont il n'entendait aucunement s'affranchir. 11 s'était restreint aussi à quelques amis dévoués; car la vie intérieure avait de grands attraits pour lui , accoutumé qu'il était à charmer ses loisirs par des lectures de choix et par des compositions d'un grand intérêt, quand le GRAND Frédéric s'éteignit le 17 août 1786, à trois heures du matin, après un règne de quarante-six ans, trois mois et dix-sept jours.
De même que Thomas, devenu membre de l'Académie française, avait mis le sceau à sa réputation par l'éloge de Marc-Aurèle , en développant aux modernes la philosophie stoïcienne , sujet qu'il préférait à tout autre; de même, dès que Frédéric eut rendu le dernier soupir, toujours fidèle au culte des grands hommes, Guibert voulut élever un monument historique et durable au grand capitame qui excitait toute son admiration, au régénérateur de l'art de la euerrc, à ce même prince qui lui avait fait quelques années avant un si honorable accueil, non, s'il faut en croire le prince de Ligne, sans lui avoir fait sentir, suivant son usage, quelques atteintes de son esprit mordant , caustique et railleur.
Cette tâche n'était pas aisée à remplir. La grandeur du personnage au point de vue politique et militaire , et ia variété de ses autres aspects, n'étaient pas les seules difficultés que Guibert eût à vaincre. De tels sujets sont toujours très-délicats à traiter; mais du moins, quand ils remontent à des époques un peu éloignées , les principaux acteurs se sont éteints , les documents historiques ont pu parvenir , l'opinion a eu le temps de se former et les jugements de se produire.
Telle n'était pas la situation de Guiberl. Certes, personne n'avait laissé dans les esprits une empreinte plus profonde que le grand Frédéric, après avoir remué à plusieurs reprises toute l'Allemagne, et avoir lutté contre les principales puissances de l'Europe liguées contre lui; mais ces faits étaient encore trop récents pour être parfaitement connus. On les savait mieux dans l'ensemble que dans les détails; beaucoup d'écrits étaient incomplets, ou entachés d'inexactitudes. Toutefois, pendant l'année 1788, parurent plusieurs ouvrages sérieux (1).
Or, Guibert avait déjà pris les devants; son éloge paraissait en 1787; il était traduit en allemand dès 1788, et la Prusse n'avait pas été seule à l'apprécier. « C'est un beau morceau d'éloquence, disait » aussi le biographe du grand Frédéric (2) ; mais, faute de matériaux » suffisants, l'auteur, ajoutait-il, y a laissé des lacunes impor- » tantes ». En reconnaissant ce que ce jugement peut avoir de vrai, on peut affirmer aussi que le cadre de cet éloge est si bien entendu, que les détails connus depuis viennent facilement s'y ajuster.
Dans ce dernier travail , Guibert ne s'est pas écarté du plan qu'il s'est créé pour écrire ses grandes vies ; seulement , comme le sujet est riche, il lui a donné plus d'extension. Comme toujours, il remonte aux causes premières, aux temps où son héros vit le jour, au milieu où se développèrent ses jeunes années; et, quoique tant s'en fallut que Frédéric-Guillaume fût un homme supérieur, cependant la prévoyance de sa politique, la sagesse de son administration, ainsi que la rigidité de son caractère, furent loin d'être étrangères aux grands résultats du règne de son fils.
Avant le grand-électeur, (dont le gouvernement dura quarantehuit ans (1640-1688) , la Prusse était bien loin de l'importance qu'elle acquit sous ce prince habile, qui disposait déjà de vingt mille hommes de troupe; et (juoique son fils Frédéric I^"", grand-père du héros prussien, ait laissé plus de souvenirs de faste et de prodigalité que de qualités éminentes, il avait ajouté cependant à la
(l)CélaiciU le grand travail de Mirabeau sur la monarchie prussienne sout Frédéric-le -Grand ; — le Tableau de sa vie et de son règne, i vol. in-4" , par Grimoard , écrivain militaire dislingué , dont le but élaii de reclilier cl de compléter le tableau des guerres de ce prince par Muller; — enlin la Vie de Frédéric, par Trcullel, 4 vol. iii-8".
(2) niofirnphir. universelle, lSi6. Article de FréJciic, par Micliaud jeune.
62 ÉTUDE SUR GUIHERT.
puissance de sa maison par le titre de roi qui devait classer sa maison , et stimuler si énergiquement ses successeurs.
D'un caractère tout opposé, Frédéric-Guillaume préparait les merveilles du règne suivant, en léguant à son fils une nombreuse armée, des finances en ordre et un trésor considérable. Quelques coups de crayon suffisent à Guibert pour rendre le portrait de ce prince frappant de ressemblance. Sage , d'une stricte économie , et assez bon politique, Frédéric-Guillaume poussait la dureté envers ses enfants jusqu'à la férocité. « Militaire sans être guerrier et chef )) d'armée sans savoir en être le général, il montrait par sa manie » des géants , de la tenue, et des exercices de détail qu'il n'était pas » né pour les grandes opérations de la guerre. » Mais ce prince, si bien dépeint par le nom de roi-sergent , avait parfaitement senti que les destinées de la Prusse ne pouvaient s'agrandir et se consolider que par les armes ; c'était la politique de son aïeul, le grand-électeur.
Or, Frédéric-Guillaume avait trois fils (1); et les deux derniers, dont le prince Henri était le plus jeune, avaient des inclinations guerrières très-prononcées , que l'héritier du trône , par la pression minutieuse et trop continue de son père, ou bien encore par le besoin d'indépendance qui se manifeste dans le jeune âge pour les vocations, chez les natures les plus généreuses, se jetait avec passion dans les sciences, les lettres, les arts, s'éprenait de notre littérature, de notre théâtre, et se mettait en communication avec les hommes de lettres et les esprits français les plus grands de l'époque.
En voyant se former de telles habitudes , Frédéric-Guillaume crut l'avenir de sa maison à jamais perdu. Ses sévérités en devinrent plus grandes. Il voulait bien faire quelques voyages avec son fils, mais il n'entendait pas qu'il les entreprît seul ; aussi , le fit-il enfermer dans la forteresse de Kustrin; et comme de telles rigueurs portèrent le prince royal à s'enfuir, le roi, dont la police ombrageuse découvrit bientôt le complot , voulut lui faire faire 'son procès.
Toutefois, s'il échappa à la peine capitale qui le menaçait, aux grandes supplications de sa mère , et aux vives représentations du comte de Seckendorff, ambassadeur d'Autriche, dans l'espoir de se l'attacher un jour, Frédéric-Guillaume fut inOexible pour celui de ses deux compagnons de fuite qui fut arrêté ; et pendant que le mal-
(1) Il eul quatre fils en réalité ; mais le quatrième fui tellement ignoré, que l'hisloire n'en compte que trois.
heureux Kall, victime du plus féroce despotisme, avait la tête tranchée , comme un officier qui aurait déserté son poste devant ''ennemi , Frédéric-Guillaume faisait tenir violemment son fils à la fenêtre, pour qu'il ne perdît aucun détail de cet affreux spectacle.
Telle est la scène tragique que rappelle Guibert; telles sont les épreuves qui mûrissent le caractère de ce prince , dont le règne ne fut souillé d'aucun acte de barbarie (I); qu'on vit sur le trône ne point s'arrêter aux outrages des pamphlets, abolir l'usage barbare de la question, réviser toutes les condamnations à la peine capitale, les commuer très-souvent, ne les ordonner jamais de son chef, et professer dans ses Etats la plus large tolérance.
C'est au milieu des traverses de sa jeunesse, que Frédéric se lie avec Voltaire, qu'il compose sa Réfutation du prince de Machiavel , que son esprit prend une teinte philosophique prononcée ; toutefois, s'il a pris pour inscription au chAteau de Rheinsberg, lieu de sa retraite: Frederico tranquillitatem colenti , au grand déplaisir de Frédéric-Guillaume , il se rallie lui aussi dans son for intérieur à la politique du grand-électeur suivie par son père, et se réconcilie par le fait avec lui, malgré la cruauté de ses traitements à son égard. On ne trouve donc aucune plainte dans son Histoire du Brandebourg , mais quelques lignes d'excuse pour Frédéric-Guillaume. « Ce prince, n se borne-t-il à dire , eut dans sa maison des troubles domesti- » ques ; mais la postérité doit pardonner les fautes des enfants en » faveur des qualités des pères. » C'est que ce roi , si vulgaire en apparence, laissait à son fils, prussien dans l'Ame, et bien moins préoccupé de ses griefs passagers que de sa noble ambition , les moyens de grandir les destinées de la Prusse; de cette Prusse qui , arrivée aujourd'hui (I80I) à une population de 16,396,000 Ames et à un revenu de 3o6,723,000 fr. (2) , ne comptait alors, d'après Hertsberg, que 2,585,000 Ames, et un revenu de iS millions de li-
(1) CcUe affirmation de Guiberl senit)lc dt-lruirc l'anecdole de la ronde de nuil de Frédéric après la bataille de Hochkirch, sujet dont la gravure sest emparée; mais, du moins, si elle était vraie, elle s'expliquerait par la marche de nuit que méditait Frédéric , pour sauver son armée battue par le man'-chal Daun.
(2) Ces chiffres ont été pris d.ins les lableaux statistiques de V Allas de géographie militaire de Lavalléc, dcrniécç édition 1855, d'après les renseignements les plus récents cl les pins authentiques.
vres ; mais ce roi, si bon ménager, et qui n'avait pas une seule dette, laissait aussi à son fils une armée de 76,000 hommes disponibles, dont 26,000 étrangers (1), avec une épargne de 80 millions d'alors, somme énorme pour cette époque.
Frédéric montait sur le trône, le 31 mai 1740, à vingt-huit ans et quatre mois , et grande fut l'impatience en Prusse et en Europe, de savoir quelle serait la pensée dominante du nouveau règne. Guibert montre la plus grande supériorité à cette occasion ; toutefois , il s'écoula si peu de temps entre le serment de fidélité des Etals de Prusse à Kœnigsberg , le 20 juillet ; celui des Etats de Brandebourg à Berlin, le 20 août; le voyage incognito que fit ce prince à Strasbourg à la fin de ce mois; la mort de l'empereur Charles VI, le 20 octobre suivant, et l'entrée en campagne de Frédéric le 1 6 décembre de la même année , pour n'être pas convaincu que cette grande étude de sa position , ne date pas seulement du moment où Frédéric monte sur le trône, mais remonte visiblement à l'époque de sa retraite de Rheinsberg (2). Ce prince y attirait, il est vrai , des hommes célèbres pour se livrer avec eux aux charmes de la causerie , des lettres et de la musique , mais il ne se permettait ces délassements qu'après s'être renfermé la plus grande partie du jour dans sa bibliothèque. 11 était toujours levé de bonne heure, ne recevait personne dans son appartement, et n'en sortait jamais avant midi, qu'après s'être livré à de profondes études historiques sur Xénophon, Plularque , Polybe , César , Arrien , et, en général, sur les œuvres des plus beaux génies de l'antiquité.
(1) D'après Frédéric lui-même , Histoire de son temps. Quant aux revenus de la Prusse, à son avènement, et quant à l'épargne, il y a divergence. Les chiffres que nous avons donnés sont le plus généralement reçus.
(2) L'opinion de Guibert nous paraît à ce sujet d'un plus grand poids que celle de Rulhière. Cet historien met en présence un des amis de Frédéric, lui soumettant le plan d'une cour fanueuse et d'une vie de plaisir, vis-à-vis d'un des vieux ministres de Frédéric-Guillaume, venant lui rappeler les grands projets de ce prince , et les raisons d'Etat qui l'ont décidé à lui laisser une armée aussi nombreuse et un trésor aussi considérable. Nous ne contesterons pas que cette situalion de Frédéric, placé entre deux directions si contraires, ne présente un grand intérêt au lecteur; mais ce que nous contesterons avec Guibert, c'est que ce prince, dont les desseins étaient si bien arrêtés, que, dans l'espace de sir mois, il eut pris possession du trône, donné à ordre à tout et fut entré en campagne , soit resté indécis sur la politique qu'il devait suivre à «on avènemenl , quand tout coustulc que j.itnais on ne vil un caractère plus arrêté.
Quoi qu'il en soit, pendant les premiers jours de son règne, Guibert montre Frédéric observant toute chose et parlant peu. Il s'instruit dans le plus grand détail de son armée, de ses finances, de toutes ses ressources; il ne répond rien à ceux qui l'entretiennent de faste et de représentation de la couronne'; il ajourne aussi, pour le moment, ses occupations littéraires, pour se concentrer dans Tétude des ressources de la Prusse, et de sa position géographique.
Or, la royauté prussienne, reconnue seulement par le traité d'Utrecht, n'avait pris rang que de 1701 ; et quant au territoire prussien, bordé au nord par la Baltique , mais enclavé entre la Russie, la Pologne et l'Autriche d'une part ; la Suède , le Hanovre et la Saxe de l'autre, il ne pouvait lui donner alors aucune prépondérance.
Ainsi , le noyau des Etats prussiens était ouvert de tous les côtés; et quant aux portions détachées au loin , elles étaient exposées à toutes sortes d'aggressions.
Cependant, la force que Frédéric cherche vainement dans son territoire, s'allongeant du Niémen jusqu'au Rhin et au-delà, il pourra la trouver dans la valeur comparative des différents souverains de l'Europe; et Guibert procède à une appréciation des principales maisons régnantes , des princes qui sont sur le trône, des ministres qui gouvernent en leur nom , et des forces respectives dont ils peuvent disposer ; mais ce qui fixe le plus l'attention de Frédéric , dans cette vaste exploration , c'est la mort vraisemblablement très-prochaine de l'empereur Charles VI, en qui s'éteindra la lignée mâle de la maison de Habsbourg.
En vain, ce prince a-t-il cherché à assurer à la seule fille qu'il laisse, et qui se montra si grande souveraine depuis, sous le nom de Marie-Thérèse , la possession de l'empire germanique , par la pragmatique sanction garantie par les divers princes de l'Europe ; mais l'armée autrichienne est loin d'être formidable; sa gloire a pâU avec celle du prince Eugène; elle semble être descendue au tombeau avec ce grand capitaine ; l'Autriche n'a pas de bons généraux ; ils ont été battus ou disgraciés récemment : dès-lors, son parti est pris. Ses aïeux furent obligés de faire des cessions de territoire parce qu'ils étaient faibles, il fera revivre leurs vieilles prétentions sur la Silésie parce qu'il se croit assez fort; et le terme de son ambition sera de réunir à ses Etats cette belle et riche province.
Guibert fait remarquer avec raison , dans celle étude calme et réfléchie, un grand parti pris par un grand carnclère et une ambition
qui, quelque réelle qu'elle soit, sait cependant se maintenir dans les limites des réserves déjà faites par Frédéric 1er, quand il se vit forcé, pour obtenir que la Prusse fût érigée en royaume, d'abandonner à l'Autriche le cercle de Schwibus.
Il n'était point alors question du premier partage de la Pologne (1772), acte politique d'un tout autre caractère, dont les causes générales ne s'expliquent que trop par les institutions anarchiques de cet infortuné pays , par les inquiétudes naturelles des nations voisines et par leur ambition ; partage que l'histoire ne saurait excuser, quoique le prince Henri se ventât d'en avoir fait la première ouverture à Catherine II , qui s'en saisit pour y amener les puissances copartageanles (1).
Maintenant, trois objets principaux se partagent l'attention de ce prince: l'économie dans ses finances, l'augmentation de ses forces militaires et l'instruction de son armée.
Quanta l'économie, il n'a qu'à continuer les errements de son père. Rheinsberg était un rendez-vous de savants, d'hommes de lettres et d'artistes: il est naturellement supprimé par la résidence royale; sa mise était soignée, recherchée même , il va endosser l'uniforme pour ne plus le quitter ; toutes les dépenses privées et publiques porteront désormais le cachet de l'utilité la plus absolue , sans aucune espèce d'apparat.
Pour son armée, il augmentera son effectif; mais ses réformes ne porteront pas au-delà du régiment des géants , qui a coûté tant de sommes à Frédéric-Guillaume , malgré la sévérité de ses économies. La constitution militaire de la Prusse prendra, dès-lors, un caractère de stabilité qu'elle conservera durant tout son règne. Il préférera
(1) Le premier partage de cette intéressante et bien malheureuse nation eut son principe dans la liberté anarchique, et dans l'esprit d'insoumission qui engendra le liberum veto , les pacta conventa et leurs fatales conséquences. Au temps de Catherine II et de Frédéric, les divisions en Pologne étaient arrivées à leur comble , fomentées par Catherine surtout , non moins que par les inquiétudes de Frédéric sur l'avenir de la Prusse , quand Mokranouski , palatin de JMazovie, fut venu , au nom de ses concitoyens, lui demander, pour roi de Pologne , le prince Henri, son frère, le vainqueur de Freyberg (1762)! A cette ouverture inattendue , ftlokranouski eut l'ordre formel de se retirer sans avoir vu le prince; et ce fut ce prince lui-même qui mena à bon terme, avec Catherine , la néfîociaiion du partage, à laquelle Marie-Thérèse donna enfin les mains ( KuLHiÈRË, Anairliie de Puhijue, t. Il , et SiGLK, t. 11 de ses Mémoires).
même tolérer des irrégularités bien connues, que de se jeter dans des nouveautés qui mettraient inévitablement de l'incerlilude dans une armée dont il va sérieusement se servir , certain que la mise en œuvre des innovations révélerait bientôt des défectuosités ou des omissions inaperçues dans le principe.
Son armée , bien plus nombreuse que ne le comporte la population de ses Etats, s'alimente d'une fusion de nationaux et d'étrangers; mais Frédéric a si peu la prétention de tout rapporter à lui , que , nonseulement il conserve intact le système de recrutement, au moyen duquel le pays est divisé en plusieurs districts, affectés au recrutement des divers corps , mais qu'il vante beaucoup la sagesse de son père à cette occasion. C'est à lui , dit-il , qu'il faut attribuer la puissance de la Prusse ; c'est ce système qui a rendu l'armée prussienne immortelle, suivant ses propres expressions, par la facilité qu'elle en retire pour se recruter.
Ce prince ne se dissimule pas, non plus, qu'il y a une grande différence entre son infanterie, parfaitement formée et disciplinée par le prince d'Anhalt, et sa cavalerie, qui est dans l'enfance de l'art. Toutefois, cette arme trouvera aussi son organisateur dans le fameux Seydlitz, dont la réputation est déjà établie avant la paix do Dresde (1745) (1); et si les camps d'instruction ne sont pas dans le principe ce qu'ils furent plus tard , pour former ses troupes à la guerre, et les entretenir dans l'habitude des grands rassemblements, successivement cette excellente méthode se perfectionnera , dans l'intervalle de ses premières campagnes à la guerre de Sept-Ans , c'est-à-dire durant un espace de dix années. Frédéric , justement préoccupé de l'idée que l'Autriche voudra saisir le moment favorable pour lui enlever la Silésie , objet de tous ses regrets , Frédéric profitera de ce temps providentiel pour que , dans toutes ses parties , son armée soit mise sur le pied le plus respectable.
Quant à son système de guerre , nourri de l'élude des grands capitaines de l'antiquité, Frédéric suivra leurs exemples : il se donnera tous les avantages de l'initiative ; il portera la guerre hors de la Prusse; il nourrira la guerre par la guerre; il préviendra l'ennemi, fondra sur lui comme la foudre, et frappera de ces grands coups qui écrasent les armées et en imposent aux populations , par tous les avantages de l'ascendant moral que produisent de grands succès.
(1) Voir ce (lui <i Ole dinlc Sovdiiu, p. ::0 i-l suiv.
Toutes ses dispositions bien arrêtées et ses préparatifs terminés, Frédéric entame des négociations avec Marie-Thérèse : il lui offre 3 millions de livres; d'employer ses armes et son influence pour la soutenir contre ses ennemis ; enfin , de faire arriver à l'empire le duc de Lorraine son époux , si elle consent à reconnaître les droits qu'il réclame sur la Silésie. C'était après la mort de Charles VI (20 octobre 1740) que ces propositions se faisaient, et c'était le 23 décembre suivant, que Frédéric, atteint de la fièvre quarte, quittait Berlin pour se mettre à la tête de son armée. Il envahissait la Silésie, soumettait Breslau, prenait Glogau, gagnait la bataille de MoUwitz par le maréchal Schwerin, s'emparait de Brieg, de Neisse, et recevait l'hommage de la Silésie à Breslau, le 7 novembre 1741.
Dans une seconde campagne , Frédéric entrait en Moravie (décembre 1741); il prenait Olmutz, gagnait la bataille de Czaslau; Marie- Thérèse était forcée de lui céder le comté de Glatz avec la haute et presque toute la basse Silésie. Les préliminaires de la paix étaient signés à Breslau le 1 1 juin 1742, et le traité définitif le fut à Berlin le 28 juillet suivant.
Tel est le début de ce prince ; telles sont les merveilles auxquelles l'éloge de Guibert prépare d'une manière on ne peut plus attrayante et plus utile ; et si , dans la guerre de Sept-Aus , il montre avec le même bonheur le grand Frédéric , luttant tour à tour contre les armées delà France, de l'Autriche et de la Russie, le moment arrive, et il ne le déguise pas, où ce prince est presque épuisé, et miraculeusement sauvé par la mort de l'impératrice Elisabeth , et par la passion puérile dont son successeur, Pierre III, s'éprend pour lui ; la force d'âme de Frédéric, survivant à tous ses revers, n'en est que plus admirable, et sa politique ne l'est pas moins; car deux fois Marie-Thérèse lui avait assuré la Silésie par des traités; et Frédéric ne devait pas supposer, qu'après les rivalités de François I^r et de Charles-Quint ; qu'après tous les griefs de la France contre la maison d'Autriche, durant les troubles religieux du seizième siècle ; qu'après la belle politique de Richelieu , de combattre énergiquement cette maison et de l'abaisser ; qu'enfin après plus de deux siècles d'aussi grandes hostilités, la France se prononcerait contre la Prusse, royaume de la veille, s'agrandissant aux dépens de la maison d'Autriche, et équilibrant mieux les Etats germaniques (1). Il est vrai de
(1) Le prince de Kaunitz mena celle négociilion délicalc, qui réussit, au
dire aussi que Frédéric s'était profondément trompé dans ses calculs, ne s'étant occupé que des intérêts de la France dignement représentés, et non livrés au vaniteux amour-propre de M^Je de Pompadour, habilement caressé par Marie-Thérèse (I).
Après de bien belles journées , mais aussi après de cruelles vicissitudes, Frédéric sort de cette grande lutte sans être entamé; toutes ses conquêtes lui sont garanties par le traité d'Hubertsbourg (1763). La Silésie lui reste entière, sans qu'il perde un village, ni une parcelle de territoire. Mais à quelles conditions? Cette belle province, objet de toute son ambition, est complètement ravagée; la Prusse ne l'est guère moins, et son royaume n'est autre chose qn'un corps épuisé, à qui un traitement habile et suivi peut seul rendre la vie et la santé.
C'est à cette grande tâche qu'il va désormais se vouer. Il s'est montré comme le dieu de la guerre, dans la première partie de son règne , dit Guibert : il va se montrer maintenant comme le dieu de la paix. Ses ressources seront généreusement employées à venir en aide aux populations appauvries, à rebâtir leurs villages, leurs habitations rurales , à favoriser l'agriculture ; il n'oubliera pas non plus le commerce et les manufactures ; il leur consacrera de considérables allocations.
Bien pénétré que c'est à son armée qu'il doit ses succès, non-seulement il ne la négligera pas, mais elle sera mise sur un pied considérable et elle recevra , dans chacune de ses parties, les perfectionnements qui lui sont indiqués par une guerre aussi active, par une pratique toujours soutenue. Tant que ses forces le lui permettront , il sera à la tête de ses camps d'instruction ; il y fera manoeuvrer ses troupes, il y entretiendra ses anciens généraux, il en formera de nouveaux , et jusqu'au dernier moment il sera prêt à repousser toute agression.
Quant à la guerre , il ne la recherchera pas ; mais il n'hésitera pas non plus, en 1778 , à entrer immédiatement en campagne, à la lêle
grand étonnement d'alors; Marie-Thérèse, grande reine avant loul, oi malgré ses mœurs sévères , n'ayant cependant pas hésité , dans l'intérêt de sa politique , a traiter M™' de Pompadour de rhére amie , dans un billet qu'elle lui écrivit. . (1) iNous avons vu de nos jours une allinuce [iliis élonnaiilc encore mettre dans l'isolement l'autocrate russe, el saper ses projets de domin.iiion polilicpie et religieuse; mais cette fois le ;,'éni(' l'uvail préparée, c'était la politique l.i \^\^^ nationale qui la faisait aboutir.
d'une puissante armée , pour imposer à l'Autriche et maintenir l'équilibre de l'Allemagne , menacé par les prétentions de Joseph II sur la succession de Bavière. Dans cette attitude d'observation armée, Frédéric évite cependant les occasions d'en venir aux mains, se servant surtout de son armée pour appuyer plus efficacement les négociations de sa diplomatie. Cette politique honorable lui réussit ; il parvient enfin à maintenir la paix et l'harmonie dans le corps germanique (1).
A cette époque, les personnes qui l'approchaient remarquèrent que le roi faisait compagne à regret ; que les dépenses , inséparables de la guerre, lui pesaient bien autrement que par le passé; que l'humeur le gagnait; que cette disposition remplissait ses généraux de crainte pour l'approcher ; qu'enfin il était plus occupé de négociations et de paix, que de se lancer de nouveau dans les hasards de la guerre. Certes, cette politique, qu'il avait annoncé devoir être la sienne , dans ses moments les plus critiques de la guerre de Sept- Ans (2) , n'était pas dépourvue de sagesse; et, loin que cette dernière guerre ait amoindri Frédéric, elle le grandit singulièrement dans l'opinion : il avait été l'arbitre armé et écouté de l'Allemagne , et la Prusse acheva de se classer en première ligne.
Ce qu'il y a d'admirable encore chez Frédéric , c'est que toutes les forces actives de cette haute intelligence furent au service de la Prusse jusqu'au dernier moment. Sa vie, il est vrai, devient de plus en plus retirée et solitaire avec l'âge , mais il vaque tous les jours aux affaires de l'Etat et les expédie de son cabinet jusqu'à sa mort, i< bien loin d'imiter, comme le dit Guibert, Dioclétien et Charles- » Quint, qui, lassés de l'empire, allèrent finir leurs jours, l'un » dans une cellule et l'autre dans ses jardins. »
Frédéric avait toutes les qualités qui devaient passionner Guibert. Amour des arts et des lettres, écrivain sérieux, esprit philosophicjue, législateur de ses peuples, roi réparateur et administraleui- , fondateur de la Prusse nouvelle , que de titres pour enthousiasmer une âme aussi ardente ! Toutefois , c'est le grand capitaine qui l'étonné le plus; il lui cherche des rivaux de gloire, et, à travers le dé-
(1) Voir la note de la page 18.
(2) « Je ne sais si je survivrai à celle guerre , écrivait Frédéric au marquis » d'Argens; mais je suis bien résolu , au cas que cela m'urrive, de finir mes 1) jours dans la rclraitc , au sein de la philosopliic cl de rauiilié, n
sert des siècles, ce sont ses propres expressions, il ne trouve que César à lui comparer; César qui écrivait lui aussi, dans ses Commentaires , l'histoire de son temps, qui instruisait ses troupes lui-même, qui profitait des rivalités des peuples de la Gaule pour la conquérir , et qui triomphait des Romains eux-mêmes, et du grand Pompée, dans les plaines de Pharsale.
Mais si de justes réclamations s'élèvent contre cette admiration outrée, au nom des grands capitaines qui ont étonné le monde, dans cet intervalle de dix-huit siècles, surtout à l'endroit de Charlemagne, dont les titres s'appuient de sa lutte acharnée contre les Saxons, de ses succès contre les Lombards et les Arabes, de l'empire qu'il fonde, de sa vaste administration, de ses capitulaires, et de celte civilisation improvisée que son génie fait sortir d'un siècle de barbarie, qui y retombe immédiatement après lui ; ces expressions seraient moins admissibles aujourd'hui , après les résultats prodigieux dont nous avons été les témoins et même les acteurs, sous un homme plus extraordinaire encore.
Ce n'est pointa l'étranger que Guibert, plus vieux de trente ans, eût cherché l'objet de son enthousiasme, c'est en France même; et qu'elles sont à regretter les pages qu'il aurait écrites en présence d'une telle épopée !
Ne peut-on pas, sans encourir le reproche de partialité, opposer à la guerre de Sept- Ans la campagne de 1814, contre toute l'Europe conjurée, et même les premières campagnes d'Italie, où le général Bonaparte écrase tour à tour, et comme en se jouant, les corps divisés de ses adversaires?
Au Code prussien que Frédéric donne à ses peuples, ne peut-on pas opposer le Code Napoléon, qui fait le tour de l'Europe, et qui s'étendra plus loin encore? ,
Ne peut-on pas convenir que rien n'est comparable à cette reconstruction sociale et administrative de la France, si belle pour le présent, gage si certain de sécurité pour l'avenir, à laquelle la main puissante de Napoléon 11 1 nous a ramené pour nous sauver encore?
Aux travaux réparateurs de Frédéric et aux édifices (juil a élevés, ne peut-on pas mettre en regard les constructions utiles «jui furent faites sur tous les points de l'empire français, les beaux monuments de cette époque que les étrangers viennent admirer dans notre capitale, et les routes du Simplon «'l du Monl-Cenis, pratiquées à Iravers les glaciers des Alpes cl leurs neiges élernclles?
7â ÉTUDE SUR GUIBERT.
Ne nous sera-t-il pas permis de dire , à nous hommes du métier, que nous sommes encore tout éblouis de la stratégie gigantesque qui prépara les journées mémorables de Marengo, d'Ulm, d'Austerlitz et d'Iéna ; que nous ne le sommes pas moins des luttes de Friedland, de Wagram et de tant d'autres journées encore, véritables batailles hors ligne, qui restent debout, sans rivales, pour l'étonnement et pour l'admiration des siècles?
Frédéric s'était limité à la Silésie, il est vrai, tandis que Napoléon, même avant le Consulat, avait conquis toute l'Italie; il était arrivé jusqu'à Léoben, traitant directement avec l'Autriche et lui dictant ses conditions; il avait porté depuis ses armes victorieuses en Egypte et en Syrie ; il avait reconquis l'Italie perdue par le Directoire; il avait été enfin si sublime et si heureux dans toutes ses combinaisons qu'il ne connut plus de limite. Le blocus continental, pour frapper plus sûrement son irréconciliable ennemie, l'avait insensiblement entraîné à la monarchie continentale de l'Europe; et quand on vit se succéder toutes ces grandes expéditions, n'y découvraiton pas la pensée, de viser plus encore au prodige qu'à la conservation, et d'effacer tout ce qui avait été fait de plus considérable et de plus éclatant , en matière de guerre et de domination?
Mais Napoléon était le premier de sa race, et de profondes racines lui manquaient; il n'avait pas été sans rivaux ; il lui fallait toujours vaincre; et, quand la fortune lui fut infidèle, ce fut pour le délaisser sans retour.
Ainsi, lorsque Frédéric, aux abois et portant toujours sur lui, comme Annibal, l'antidote qui devait l'empêcher de tomber vivant entre les mains de ses ennemis, renaissait à la vie comme par enchantement par la mort d'Elisabeth , et par l'accession de Pierre II! au trône de Russie , Napoléon perdait la plus brillante armée qui fut jamais dans les glaces de cet affreux pays ; et si , par sa prodigieuse activité, il trouva le moyen d'en improviser une respectable, la coalition, loin de s'affaiblir, se fortifia tous les jours davantage. Un ancien rival de gloire accourt d'un autre hémisphère lui demander raison de son exil; le premier boulet, à Dresde, a bien pu l'emporter ; mais ses plans pour l'invasion immédiate de la France lui survivent (1). Les rois que Napoléon avait faits dans sa propre
(1) Impliqué dans le procès de Picliegru , Hlorcau iivail élé coiidamin' à deux années de buuDisscineni. Relire aux Etats Unis, le désastre de Uussie le rappela
famille se déclarent contre lui ; son beau-père lui-même réunit ses armées à celles de ses adversaires. . . Cependant les journées de Lutzen, deBautzen et de Dresde jettent encore de vives lueurs ; mais l'insurrection de la Péninsule, débordant à Vittoria, arrive, malgré les plus héroïques efforts, au pied des Pyrénées. A Leipsick, nos aigles se couvrent d'un crêpe funèbre ; un peuple ami tourne ses armes contre nous en pleine bataille. Pour comble de malheur, le pont de l'Elster, sautant prématurément , nous perdons , prisonniers ou noyés dans ses eaux encaissées , des milliers de braves , au moment où ils auraient été si précieux pour défendre le sol de la patrie! de cette patrie, dont les Bavarois, nos aUiés de la veille, veulent nous fermer le passage à Hanau , mais dont le canon du brave Drouot fait raison , et oii se couvrent de gloire à l'envi les vieux et les jeunes soldats de la garde , et ces gardes d'honneur , levés de la veille, qui s'y montrèrent aussi solides que des vétérans.
Napoléon succomba donc dans la lutte d'un contre tous; mais s'il fut fait prisonnier, et jeté sur les rochers de Sainte-Hélène , ce fut pour y acquérir une nouvelle grandeur , celle de résister héroïquement à la plus cruelle adversité qu'ait enregistré l'histoire; celle de ne pouvoir amener avec lui tous ceux qui demandaient instamment de le survre dans son exil; celle aussi d'ajouter à l'éloquence militaire, qu'il avait crée par ses admirables proclamations , la grande autorité de ses dictées à ses généraux, et le travail national, s'il en fut jamais, dont nous avons eu déjà l'occasion de parler, c'est-à-dire les guerres immortelles deTurenneet de Frédéric mises en regards, chef-d'œuvre de critique, d'appréciation, de clarté et de concision, oîi ce grand maître en l'art de la guerre , dominé par le sentiment national, se laisse entraîner du côté du général français.
Quelle que soit notre estime pour Guibert, nous préférons encore Napoléon ordonnant lui-même les apprêts de sa mort, rendant hommage au Dieu des chrétiens, à la religion basée sur l'amour du prochain, source de la civilisation moderne et delà charité (1), venant
(tans les rangs ennemis , où sa popularité se perdit a jamais parmi ses anciens frères d'armes.
(1) La bienfaisance, il ne faut pas s'y tromper, est le fait de quelques nobles âmes organisées pour le bien , dont le nombre est naturellerneut resirfint; tandis que la charité est imposée à tous , riches et pauvres , comme premier devoir à quiconque suit la religion du Christ, et ses œuvres prenrienl d'autant plus d'extension que la récompense qui doit la couronner est immortelle. Sans la cha-
en aide à toutes les infortunes morales et matérielles qui pèsent sur la malheureuse humanité. Nous sommes plus touché de l'exemple de cet homme extraordinaire inclinant sa tête devant l'Eternel, et s'humiliant devant lui pour se grandir encore, au milieu de ses compagnons d'exil, de toute celle honorable famille Bertrand, père, mère et enfants, et de ses fidèles serviteurs , groupés autour de son lit de mort, les yeux inondés de larmes; nous sommes, certes, bien autrement pénétré de ces derniers moments , nous le disons hautement, 011 la pensée de l'immortalité se mêle aux plus grands dévouements et aux sentiments les plus vifs de la famille , car le portrait du fils de l'exilé y tenait aussi sa place; nous sommes, enfin, bien autrement ému de celte scène saisissante, si merveilleusement rendue par le pinceau de Steuben, que du froid glacial des derniers moments de Frédéric solitaire , isolé, délaissé , délaissant à son tour, et s'éteignant, comme une horloge qui cesse de donner l'heure, entre un médecin , un valet de chambre et un hussard.
Nous sommes aussi plus pénétré de ce testament, qui remonte de ses fidèles serviteurs, de ses braves compagnons d'armes et d'exil, aux patrons de ses jeunes années ; et de celte recommandation suprême, s'exprimant par ces simples mots : « Je désire que mes cen- » dres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple » français que j'ai tant aimé, » que de la clause testamentaire de Frédéric ordonnant de l'enterrer près de ses chiens: recommandation dont nous n'aurions sûrement pas parlé, si d'autres historiens avaient gardé , comme Guibert, un discret silence. Mais on sait que ce prince, après avoir consacré plusieurs pages de ses écrits à combattre le matérialisme, et à démontrer l'existence de Dieu par la grandeur des œuvres de la création , s'est laissé déborder par les idées de son siècle, et qu'il avait des bizarreries dont l'histoire vraiment impartiale ne saurait faire l'apologie.
rite, sans la religion qui y pousse sans cesse , comment les indigents de nos villes et de nos campagnes se seraient-ils tirés d'affaire dans ces dernières années de disette? comment, dans les temps ordinaires, les œuvres des hospices et des maisons de charité pourraient- elle s'accomplir? comment les enfants du pauvre peuple seraient-ils gardés et soignés dans les asiles, et comment recevraient-ils I instruction et l'éducation chrétiennes? Kt ces faibles et héroïques Diles de Saiul- Vincenl, accourues en Orient, à la suite de nos armées, auraient-elles étonné les Arabes, les Turcs , les Anglais et le monde entier par leur dévouement inouï , sans la charité et sans les récompenses qu'elles en aitcndent"
Pendant que la constitution militaire de la Prusse était définitivement fixée , après avoir subi la double épreuve de la paix et de la guerre, en France, au contraire, l'organisation de M. de Saint- Germain, trop jeune encore, n'avait aucune vigueur; elle était incomplète dans un grand nombre de ses parties; la fluctuation était à l'ordre du jour: c'était le malheur de la situation, il faut le reconnaître, bien plus encore que la faute des personnes ; en un mot, les idées militaires étaient ébranlées. C'est ainsi que fut créé le conseil de la guerre , sur la proposition du lieutenant-général ministre de la guerre comte de Brienne (9 octobre <787), frère de l'ancien archevêque de Toulouse, alors à la tt'te des affaires.
On n'a point à discuter ici le mérite de cette division d'attributions tant controversée depuis, et qui n'appartient, cependant , qu'à des époques d'une autorité faiblement représentée (\) , mais à faire connaître la part que prit à ses opérations (îuibert, qui en fut à la fois l'Ame et le rapporteur.
D'après cette iiistitution empruntée aux Mémoires de M. de Sainl- Germain qui, par la force des choses, avait innové plus que personne, et qui maintenant avait l'idée Ç]\e de lier les mains à ses successeurs, pour les mettre dans l'impossibilité de toucher à la constitution de l'armée ; d'après celle institution , l'administration du dé-
(1) Aui époques des Frédéric , des Napoléon el des Soull , on voit des comités consultatifs et non des divisions d'attributions entre un ministre responsable ei un conseil de la guerre qui ne lest pas (/est vers les dernières annres de Louis XVI el de Charles X que ces conseils ont csislé cl ont fonctionné peu de temps; mais M. de Sainl-<iertnain , (oiijnur«» en (rarde eonlre la cour, croynil celle création indispensable pour assurer la durée de sa cnnsiitulinn militaire.
parlement de la guerre devait être partagée: le ministre restant chargé delà partie active et executive, avec le droit de présentation aux grades et aux récompenses ; et le conseil devant l'être de son côté de la partie législative, consultative et financière ; des marchés, des adjudications, et de la surveillance des fournitures en général ; enfin, des projets d'amélioration à discuter et à introduire.
Ainsi , améliorer la constitution de l'armée, la compléter, et soulager les finances de l'Etat, telle fut la tâche du conseil, qui avait été composé de lieutenants-généraux et de maréchaux-de-camp haut placés dans l'opinion (1).
Ce conseil se mit immédiatement à l'oeuvre, et il est facile de juger, par le rapport que lui soumit Guibert le 5 décembre 1787 , que tout ce qui avait été arrêté depuis sa création , et ce qui restait à faire, devait former un code militaire , dont la division générale devait comprendre vingt parties.
Chacune de ses parties se subdivisait ensuite en autant de titres et d'articles qu'il était nécessaire ; de telle sorte que, pour mener à terme ce gigantesque travail, il n'y avait pas moins de cinquantesix ordonnances constitutives à rendre, ce qui eût été effrayant pour tout autre que pour Guibert (2).
Quant à lui, plein de confiance, d'un zèle infatigable, animé des intentions les plus droites, et stimulé par une aussi grande tâche, il n'en conçut aucune alarme, et il rassemblait, avec le zèle et l'activité qui lui étaient propres, les matériaux de ce vaste édifice, dont il nous a légué le plan d'ensemble et la coordination des détails , quand il fut violemment arraché à ce travail, et obligé de donner sa démission (mars 1789) , après l'impression de son discours aux trois ordres du Berry.
Pour le rendre impossible plus sûrement , les accusations les plus calomnieuses lui furent largement prodiguées, et rien ne fut ménagé pour le rendre odieux; pour tout dire enfin, l'auteur de l'Essai général de tactique et du discours préliminaire , l'auteur de la défense
(1) C'étaient MM. les lieulenants-généraui de Gribeauval , comte de Puységur , duc de Guines, marquis de Jaucourt , et MM. les maréchaux-de-camp de Fourcroy , comte d'Eslerhazy, marquis d'Aulichamp , marquis de Lambert) comte de Guibert , rapporteur , et Fabre de Charrius , commissaire ordonnateur des guerres, employé près le conseil.
(2) Voir les OEuvres militaires de Guibert, t. V , p. 267 =31 suiv.
du système de guerre moderne , l'auteur des éloges de Catinat , de L'Hôpital et du roi de Prusse , productions diverses où l'àme la plus' généreuse se révèle à chaque instant, se plaisant incessamment à se bercer dans des rêves de perfectibilité; Guibert enfin fut accusé, et c'est lui-même qui nous l'apprend, d'avoir voulu introduire , dans l'armée, deux peines monstrueuses : faire infliger à des officiers français la punition des fers!!! et faire couper les jarrets aux soldats déserteurs ! ! !
Ce qui dut étonner, sans doute, c'est qu'après la malheureuse introduction des coups de plat de sabre par M. de Saint-Germain , et surtout en présence de tant d'intérêts remis en question , Guibert ne se soit pas empressé de faire abolir cette humiliante et antinationale punition ; et que le conseil de la guerre se soit borné à la restreindre et à la régulariser. Par sa suppression absolue, l'armée et l'opinion pubHque auraient eu satisfaction complète; le conseil de la guerre se serait donné plus de force pour accomplir sa mission, et pour mieux combattre les abus: il n'en fut pas ainsi, et ce fut regrettable.
Du reste , M. de Saint-Germain avait entretenu le public, dans ses Mémoires, du courage dont Guibert fit preuve, en proposant un mode meilleur pour les vivres de la guerre, plan qui fut suivi depuis lors avec de grands avantages (1); et d'après les subdivisions du code dont il a été parlé, tous les services administratifs étant menacés de subir une réforme prochaine, il ne faut plus s'étonner de l'orage dont Guibert fut la victime, malgré 8 à 9 millions d'économie (2) , et malgré beaucoup d'améliorations incontestables et libérales introduites dans le régime de l'armée.
Telles furent les causes déterminantes de ce mouvement de l'opinion soulevée contre lui, bien plus que ses anciennes querelles avec les gens de lettres, bien plus aussi que des amours-propres individuels froissés par l'excès du sien, et par des formes hautaines et tranchantes qui, toutes blessantes qu'elles soient pour certaines susceptibilités, se rencontrent fréquemment chez les hommes haut placés, sans provoquer contie eux de tempête générale, de la nature de celle qui vint fondre sur Guibert (3).
(1) Voir les Mémoires de M. de Sainl-Gcrmain. 177'J , Amslcrdain , in -8" , p. 30.
(2) Voir le Cours d'art et d'histoire militaire de l'Ecole de Saint-Cyr , l. Il , p. 142.
(3) Quelle que soil la supÏTiorilé de M"" db StaBl dans ses aperçus, elle possi--
Toutefois, cet homme aux élans généreux, ce grand cœur méconnu et déchiré par tant d'accusations calomnieuses et contraires, adressa au public et à l'armée un Mémoire sur les opérations du conseil de la guerre (1789), travail plein de mesure et de raison, bien propre à porter la conviction dans des esprits calmes , mais impuissant contre la coalition des abus et les fermentations d'une opinion égarée. 11 faut rendre cependant à l'armée la justice de rappeler que si, dans les deux camps que la situation politique obligea de former alors, et à celui de Saint-Omer notamment, des officiers prévenus , qui ne connaissaient pas Guibert, s'exaltèrent contre lui en combattant ses réformes, les unes imaginaires et les autres exagérées , qu'ils ne pouvaient connaître , puisque les nouvelles ordonnances n'avaient pas encore paru, des voix généreuses s'élevèrent aussi du sein de l'armée, surtout parmi les militaires qui avaient servi sous ses ordres et qui avaient pu apprécier toutes ses qualités.
Les officiers du régiment de Neustrie , qu'il avait commandé pendant plusieurs années, écrivirent à cette occasion une lettre qui les honore (1), et on aime à lire et à relire celle que lui adressa spontanément le vicomte Le Veneur, colonel en second de ce même régiment , qui avait été près de lui durant sept années dans les rapports
dait mieux la question littéraire et connaissait davantage les salons de Paris que les services de la guerre , menacés de subir un remaniement complet par le plan général de Guibert. Ainsi , M. de Saint-Germain avait échoué, disail-on , parce que ses ordonnances parurent les unes à la suite des autres et sans ensemble; et Guibert échouait à son tour, pour avoir suivi la marche contraire, et avoir confié à la publicité le plan d'une réforme générale.
(1) Lettre écrite par MM. les officiers du régiment de Neustrie à M. le comte
de Guibert.
« De Landau, le 5 avril 1789.
» Le régiment de Neustrie, Monsieur le Comte , vivement pénétré de ce qui s'est passé à l'Assemblée du Berry , a pris particulièrement beaucoup de part au reproche qu'on vous a fait de nèlre pas aimé de votre corps. Ce qui le compose se réunit pour détruire cette étrange opinion , et pour vous renouveler les sentiments d'alfcclion , de reconnaissance et d estime que chacun de nous vous doit. Ce témoignage est général , Monsieur le Comte ; il s'unira toujours au respectueux ailacheinenl avec lequel nous avons l'honneur d'être , Monsieur le Comte , vos très-huniblcs cl irès-obOissants serviteurs. »
• {Suivent les signatures.)
de service les plus proches, et par suite les plus délicats. On ne connaît rien de plus honorable , et de plus péremptoire en ni^me temps, que l'indignation de ce brave officier, dont nous ne saurions isoler dans des notes les nobles et touchants témoignages.
« Château de Carouge, le 6 novembre 1789.
» II vient de m'etre envoyé de Paris un imprimé qui avait été mis à ma porte, mon cher comte; et cet imprimé, qui n'est accompagné d'aucune lettre d'envoi, se trouve être votre mémoire adressé à l'armée et au public. Absent de Paris depuis un an , j'ignorais que vous pussiez jamais avoir besoin d'un mémoire justificatif. Je l'ai lu néanmoins avec tout l'intérêt que m'inspirait l'auteur, et j'ai frémi de l'atrocité et de l'injustice des imputations, que j'apprends, par ce mémoire, qu'on a osé vous faire. Lorsque j'en suis venu à l'endroit où vous vous êtes cru obligé de produire en votre faveur une lettre des officiers du régiment de Neustrie, mon cœur a frissonné plus vivement encore de l'injustice des honmies , qui a pu rendre cette lettre nécessaire; mais j'ai particulièrement regretté de n'avoir été instruit que par elle des calomnies que vous avez essuyées. J'aurais, si je l'eusse su plus tôt, pu joindre les sentiments de mon cœur à ceux des officiers de ce régiment ; j'aurais dit qu'en ayant été pendant sept ans colonel en second , sous vos ordres , personne n'avait été plus à portée que moi d'apprécier les qualités de votre âme sous les rapports de chef. J'aurais dit, entre autres choses, qu'ami de l'ordre, de la discipline et de l'instruction plus que personne, j'avais toujours vu ces qualités tempérées et même dominées en vous par une humanité et une sensibilité que personne ne possède, à mon sens, à un plus haut degré; que ces qualités de votre cœur étouffaient même quelquefois en vous la juste sévérité qui aurait été nécessaire en quelques circonstances; qu'obligé, plus d'une fois, par des fautes impardonnables, à faire des exemples, j'ai vu celle humanité, celle répugnance à punir sévèrement , prête à arrêter en vous les effets d'une justice nécessaire, et que, plus d'une fois, j'ai été forcé de vous faire à cet égard les plus fortes représentations. J'aurais dit que qui pouvait vous accuser de vouloir maltraiter et flétrir les hommes, était bien loin de connaître un cœur où l'honneur et l'humanité jègnent plus que dans aucun autre que je connaisse. Enfin, j'aurais satisfait le mien , enjoignant l'expression de mes senliments à ceux des officiers que j'ai
eu l'honneur de conunander sous vous, et de la bouche desquels je n'ai jamais entendu sortir que des paroles d'éloge, de respect et d'attachement pour vous. Votre amitié a ménagé la mienne, en me laissant ignorer les calomnies dont vous étiez la victime ; mais elle m'a en même temps privé d'une satisfaction , celle de me réunir aux honnêtes gens pour les détruire, et de donner un témoignage public du sincère et inviolable attachement avec lequel je me ferai gloire, toute ma vie , mon cher comte , de me dire votre , etc. »
Ces questions délicates coïncidaient avec l'ouverture des Etats- Généraux ; et si l'opinion publique n'eût été malheureusement faussée sur le compte de Guibert , n'était-il pas un des hommes de cette époque qui pouvaient le plus légitimement y prétendre? Ne devait-il pas être, dans l'assemblée générale des mandataires du pays, le représentant naturel des intérêts militaires , dont il avait fait son étude principale, et dont il s'était occupé sous toutes les formes, lui centre naturel, depuis bien des années, où convergeaient tous les plans d'améliorations militaires ; lui doué d'une parole facile et entraînante, don si rare, si précieux et si nécessaire, dans une aussi nombreuse assemblée, pour les faire prévaloir? Il n'en fut pas ainsi. Qu'on veuille bien nous dispenser de tous ces détails humiliants pour l'humanité, s'il n'était constant que, dans les époques d'agitation , ils sont l'œuvre de quelques meneurs subalternes, de gens de parti n'osant se montrer en plein jour; et hAtons-nous de constater que , si Guibert fut impuissant à se faire écouter, devant une cabale montée contre lui, aux trois ordres de l'Assemblée du Berry, .une; voix généreuse se fit entendre ; ce fut celle de M. le comte de Fontctlc- Sommery, qui eut seul le courage de prendre ouvertement la défense de l'homme de cœur et de talent, dénigré méchamment, et qui consigna son opinion dans un écrit noblement pensé.
Ce coup fatal porté à Guibert, dans une circonstance des plus solennelles, ne devait pas être le seul. Repoussé de la repn «tentation nationale, quand la Franco de la conquête, de la fé/Mlalité, du moyen- Age, de la monarchie absolue et du bon plaisir, allait enfin se constituer, comme tout l'indiquait, en monarchie tempérée par les lois, Guibert crut devoir livrer à l'impression sa profession de foi auv
trois ordres du Berry ; il espérait ainsi détruire les accusations portées contre lui, et il usait du seul moyen qui lui restait pour se justifier. Par une fatalité inconcevable dans ces moments d'effervescence, la cour s'offensant delà liberté d'un langage qui, depuis vingt ans, était celui de Guibert, qui semblait avoir acquis le privilège illimité de tout dire et de tout écrire (1) , la cour trouva que sa place aurait dû lui imposer plus de réserve , et , malgré tous les efforts de ses amis, elle exigea sa démission. Guibert cessa donc d'appartenir au conseil de la guerre au moment oii il terminait, pour la constitution de l'armée , le travail d'ensemble le plus considérable qui eût encore été préparé.
Il est facile de comprendre ce qu'il devait advenir de si grands talents, de sentiments si chaleureux et si nationaux aussi violemment refoulés sur eux-mêmes. Tombé sous les coups d'une coalition si inattendue, Guibert ressentit si vivement ces cruelles épreuves, qu'un habile médecin prédit alors qu'il n'y pourrait survivre plus d'une année; et durant les six mois qui suivirent, sa conversation, ses lettres, son caractère si confiant, si expansif , tout portait chez lui l'empreinte d'une profonde tristesse; il avait cependant des moments de réveil.
La patrie semblait s'être retirée de Guibert ; et on doit lui rendre la justice de reconnaître qu'il n'y avait pas eu défection de sa part. Il la suivait pas à pas, comme l'enfant suit sa mère chérie, et il s'attachait d'autant plus à ses traces, qu'elle semblait, dans le principe, devoir se transformer , suivant ses vœux, ainsi qu'il l'avait souvent rêvé, avec d'autres esprits élevés, trop généreux peut-être, par l'ascendant d'une haute civilisation, faisant la juste part des besoins de l'époque.
Il n'avait jamais compris, non plus que les grands citoyens de l'Assemblée constituante, à côté desquels il se serait sûrement assis, que l'ère nouvelle dût être inaugurée par les désordres, par les violences, par les excès contre les personnes, qui jetèrent le découragement chez les esprits généreux, dès le commencement des Etats- Généraux. Eux, qui avaient tant invoqué la liberté, mais la liberté tutélaire, la sauvegarde , la protectrice de tous, elle apparaissait donc, mais violente, mais échevelée; marquant son passage de
(l) Voir la fin du discours préliminaire, l^c partie, où Guibert, en 1770, pressent et décrit les changements politiques de 1789, p. 47 et suiv.
ÉTUDE SUR GUIRERT. 83
terreur, de ruines, de meurtres; et naguère les journées des 5 et 6 octobre (1) venaient ajoutera l'amertume de leurs souvenirs. Telles furent les impressions profondes qui firent rompre le silence à Guibert, sous un nom plus populaire que n était alors le sien [Lettre de Tahhé Raynal, adressée de Marseille à l'Assemblée constituante , le 10 décembre 1789).
L'abbé Raynal, on se le rappelle, était un des écrivains qui avaient fait le plus pour la cause qui triomphait; il avait donc, pour faire entendre des remontrances , des droits qui s'augmentaient encore de l'index qui avait frappé certains de ses ouvrages, de ses soixanteseize années, de son extraction plébéienne , et de sa nomination do député de Marseille, quoiqu'il s'en fût démis en faveur de Malouet qui se vantait d'être un de ses disciples. Ce sera donc sous ce pseudonyme que Guibert fera entendre tous les gémissements de son cœur, dans un langage animé , véhément, souvent improbateur, et même avec la rudesse de la place publique, et des sociétés populaires qui dominaient l'époque.
Ces représentations, qui ne devaient former qu'une simple lettre , devinrent une brochure de quatre-vingt-quatorze pages d'impression, où Guibert, s'adressant d'abord à l'Assemblée constituante, passe en revue les travaux qu'elle a déjà mis en lumière , ceux qui lui restent à faire paraître, et formule, à cette occasion, ses propres vœux sur les questions à l'ordre du jour.
Nous avons dû faire connaître l'origine de cette sorte d'adresse ; nous n'avons pas à la discuter, car notre œuvre prendrait le caractère politique, et telle n'est pas notre intention: mais en la parcourant, on pourra s'assurer si elle n'annonce pas un publiciste des plus distingués (2). Du reste , si cette lettre ne fut pas lue, et ne pouvait guère l'être en Assemblée, en raison de sa grande étendue, tout démontre
(1) Voir la page 77 : « Le temple A été violé, l'adoration a été détruite , etc. «
(2) Quoique portant le nom de labbé Raynal , la lettre du 10 décembre 1789, datée de Marseille, est bien de Guibert; et nous croyons pouvoir laflirmer, parce qu'il la revendique implicitement dans lavant-propos de son dernier ouvrage sur la force publique ;
Parce qu'elle l'est aussi par son ami particulier, M. de Toulongcon, dans la notice historique qu'il publia sur Guibert, r» 17U0 , la(|ueile a été mise en télc de son Voyage en Allemagne;
Parce qu'elle l'est pareillement par M"" de SrAKr., dans son éloge de Guibcrl. (Voir SCS OEuvres complètes et posthumes, \>. 'Î20, format Panthéon littéraire. }
qu'elle fut. communiquée aux amis politiques de Guibert; que ce fut elle qui donna l'idce de celle qui fut écrite plus tard, dont il fut donné lecture en pleine Assemblée nationale le 31 mai 1791 , et qui fut remise au président d'alors (Bureau de Puzy), par l'abbé Raynal lui-même.
Le Traité de la Force publique considérée dans tous ses rapports, en 1790, fut le dernier travail de Guibert. Il sut lui imprimer, comme à toutes ses œuvres , le cachet de son génie.
Toutefois, le mérite d'un pareil ouvrage, quel qu'il soit, ne saurait être absolu ; il pouvait convenir à cette époque exceptionnelle , et cependant être inapplicable pour toute autre.
Son succès, qui ne paraît pas douteux, dans les souvenirs du temps, a consisté surtout dans l'opportunité de sa publication ; ce qui amènerait à résumer les nécessités politiques de 1790 , pour lesquelles il avait été préparé, et à nous prononcer, comme nous l'avons fait, pour ses autres écrits.
Mais cette discussion ne saurait avoir lieu dans un travail du genre du nôtre ; elle comporterait des développements à l'infini , de la nature de ceux qui se débattent dans un conseil d'Etat, bien plus que dans une étude historique et littéraire. Il nous suffira de dire que ce n'est pas dans une époque de transition , dans un temps de
Parce qu'on y retrouve son style , plus abandonné , plus déclamatoire encore sous l'impression des journées brûlantes qui venaient de se passer 5
Parce que ce sont ses idées sur la force publique , sur les armées permanentes, sur les perles d'hommes qui marquèrent les commencements de la guerre de Sepl-Ans; parce que ce sont aussi ses préjugés et ceux de son temps sur bien des points complètement étrangers à l'abbé Raynal ( notamment sur l'avancement militaire) , qui les voyait sûrement à un autre point de vue.
Quant à la lettre du 31 mai 1791 , nous savons de l'article sur Malouet , par M. de Gérando ( Biographie universelle , t. XXVI), son collègue au Conseil d'Etat, qlie celte manifestation fut concertée dans le club des Amis de la monarcbie, fondé par Malouet et Stanislas de Clermont-Tonnerre ; que ce fut ce dernier qui en fut le rédacteur ; que l'abbé Raynal en modifia seulement les expressions, pour leur donner plus d'énergie, et qu'il en prit toute la responsabilité par la remise officielle qu'il en fit lui-même.
Mais , contrairement à la note de M. de Gérando , p. 403 , du moment que nous avons clairement établi qu'il y avail deux lettres bien distinctes et à dixneuf mois d'intervalle, M'"^ de Guibert , pour les raisons énuraérées ci-dessus, a pu, en toute justice , attribuer à son mari la première, celle du 10 décembre 1789 , et la revendiquer comme son œuvre personnelle.
défiance extrême entre les grands pouvoirs de l'Etat, au milieu des oscillations, des orages et des tempêtes, que pouvait être résolu lo problème de la force publique ; mais bien dans des moments de calme , oij l'on revient forcément à l'unité monarchique , si appropriée à la nature , aux besoins de la France , et si impraticable avec l'antagonisme organisé de la force du dehors et de la force du dedans : l'une sous la direction exclusive du pouvoir exécutif, l'autre sous celle du pouvoir législatif; toutes deux devant être réunies au moment du danger , pour se séparer ensuite de nouveau ; situations difficiles et compliquées, plus théoriques que pratiques, et menant inévitablement à des crises extrêmes, dont la Providence divine nous a de nos jours si miraculeusement sauvés.
Cet écrit parut peu de temps avant la dernière heure de Guibert. La violence de sa maladie, pendant plusieurs jours, ne lui laissait que de courts intervalles , pour communiquer avec des amis, qui portaient le sentiment pour lui jusqu'à l'exaltation. Les soins les plus délicats ne lui firent pas défaut ; car , dans le cercle de son intimité et de sa famille, ce n'était pas seulement du dévouement qu'on avait pour lui , mais de l'adoration. Dans ses moments de calme , il s'informait des événements et de la marche des affaires publiques. Dans le délire de vingt-quatre heures qui précéda sa mort, une pensée profonde se reproduisait incessamment sur ses lèvres : c'était celle de la justice qu'il invoquait ardemment , et qui lui serait enfin rendue , quand aurait sonné l'heure suprême. Il se montrait à cet égard plein de confiance; aucun murmure ne lui échappait , et, de sa voix mourante , il se bornait à répéter : Ma conscience est pure; on me connaîtra, on me rendra justice. Le calme de ses derniers moments rappelle sa douce philosophie, ses poésies profondément empreintes des sentiments religieux les plus élevés , dans le souven i desquels il s'éteignit le 6 mai 1790, à l'ùge de quarante-sept ans.
fl Que sont dans le grand tout, nos plaisirs, nos traverses,
» Nos erreurs , nos travaux , nos fortunes diverses ,
» Nos monuments d'un jour, nos périssables lois,
1 Le choc des nations et la chute des rois ?
n Planant sur ces débris, Dieu, de son trône auguste,
» Ne porte ses regards que sur l'ilnie du juste ;
» Tant qu'il vit sur la terre, il le livre au destin ;
" Quand la mort le couronne , il l'appelle en son sein. »
fiUlUEUT , iniitalinii d'un pas^^agc de Clnudicn sur l'existence de Dieu {(Euvrrs rhnmnliques , ]ia^r S'Jl).
11 est enfin arrivé le jour de la justice, le jugement de la postérité , que Guibert avait tant sujet d'appeler de ses vœux , et qui le montre à nos yeux comme un des hommes les plus privilégiés qui nous soit connu.
Doué d'une organisation parfaite sous le rapport de la pensée et du cœur , la Providence divine , qu'il a eu raison de ne jamais méconnaître, car elle l'avait comblé de ses faveurs, lui avait donné de plus le meilleur mentor pour père , une femme très-distinguée pour mère , et l'épouse la plus dévouée. M°vi de Guibert l'a bien fait connaître, en se faisant un devoir de publier ses œuvres, qui n'embrassent pas moins de onze volumes in-S» , sans y comprendre beaucoup d'autres écrits du moment ; et si elle a travaillé de la manière la plus durable à la gloire de son époux, elle a droit aussi à notre reconnaissance; car Guibert est un des plus nobles enfants de l'armée, et nous lui devons des œuvres inédites pleines d'utilité, d'intérêt et d'agrément. Toutefois, elles sont précédées de notices qui ne sont pas irréprochables.
Comme homme du monde , peu de personnes ont eu autant de succès que Guibert. Une mémoire rare , une facilité prodigieuse , la parole poétique et entraînante , avec l'art de bien lire , lui assurèrent , dès son retour d'Allemagne , de brillants succès de salon.
Si quelques influences littéraires lui ont fait défaut, il en est d'autres qui se lient à son nom d'une manière ineffaçable ; et , certes , on peut se passer du froid jugement de certaines autorités secondaires, quand on fut trouvé homme de génie, homme aimable et trèsaimable par Voltaire, qui insistait, à son sujet, sur le mérite de cette rareté ; (|uand on obtint jusqu'au fanatisme l'admiration de
femmes d'élite telles que Mi'* de L'Espinasse, et de femmes de génie telles que Mme de Staël. Vainement voudrait-on rivaliser avec cette intelligence privilégiée pour faire de Guibert un portrait plus ressemblant , soit par le talent du peintre , soit par l'intimité des rela lions : mieux vaut la laisser parler elle-m^rae (1).
« Je vais parler de M. de Guibert, dit Mme de Staël, et quoique » chaque trait de son éloge soit un souvenir, déchirant pour moi, je » me condamne à cet effort pour en donner l'exemple à ceux dont » les tcilents seront plus utiles à sa mémoire.
» C'est au roi de Prusse , dont il a fait depuis l'éloge , que M. de » Guibert attribue la perfection de l'art militaire. Personne n'ad- » mirait avec plus de plaisir. 11 manquait peut-être de cette bien- )) veillance qui encourage la médiocrité , de cet art de louer ce qui » nous est inférieur, plus utile à soi qu'aux autres, et qui ne les » élève jamais qu'à la hauteur de notre point d'appui; mais, s'il » rencontrait son digne rival ou son véritable supérieur, c'est alors » qu'il le vantait avec transport. Il savait gré de l'enthousiasme qu'on » lui inspirait; il aimait l'homme qui reculait, à ses yeux, les bor- » nés du génie de l'homme; et, soit qu'il espérât dans ses forces, » soit qu'il se livrât à la pureté de son cœur, jamais on ne s'est » montré plus ardent enthousiaste de la gloire dont il recueillit la » trace ou dont il fut le témoin.
» La profonde admiration de M. de Guibert pour mon père, sa » vénération pour ma mère captivèrent d'abord mon intérêt; un » culte commun , un âge distant du mien me permirent de me
(1) Mes juges bienveillants de l'Académie de Montauban auront pu remarquer ici quelques améliorations- N'ayant eu d'abord à raa disposition que les fragments de l'Eloge de Guibert , imprimés dans la correspondance de Grimm , ce n'est qu'après l'envoi de mon manuscrit que j'ai pu me procurer l'éloge complet de M"'« DE StaKl. Justement effrayé de traiter le même sujet, ce n'est pas sans une vive satisfaction que je me suis trouvé généralement en harmonie avec les appréciations littéraires de cette haute intelligence. Il faut en excepter cependant le Traité de la force publique , qui peut bien être un des ouvrages les plus forts de Guibert , en raison de la difficulté des temps, et des matières délicates qu'il y traite avec une grande supériorilé, mais qui ne saurait être le meilleur à nos yeux ; car on revient dans tous les temps à VEssai général de tactique , et le Traité de la force publique n'est plus consulté qu'à titre de renseignement historique.
» livrer, dès mon enfance, à cette amitié qui, depuis huit ans, a » fait d'autant plus le charme de ma vie que je devenais plus en état » d'en sentir tout le prix. Je tracerai le portrait de son caractère au » moment où je l'ai connu moi-même. On a fait de ce caractère » l'excuse et le prétexte de tant d'injustices qu'il est important de » l'examiner. D'ailleurs, c'est suivre l'exemple donné par M. de » Guibert que de peindre le caractère moral d'un homme célèbre » par ses actions ou par ses écrits ; c'est une belle étude du cœur )) humain; c'est une grande et utile dignité accordée aux vertus » privées que de faire connaître leurs liaisons avec les vertus » publiques.
» M. de Guibert était violent de caractère et impétueux d'esprit; '> mais l'un et l'autre de ces mouvements n'avait rien de durable , et » ses actions ou ses décisions n'en dépendaient jamais. IKavait de la » mobilité dans la sensibihté, mais de la constance dans la bonté; » il possédait éminemment cette qualité; aucun ressentiment, » aucun ressouvenir même ne restait dans son âme : sa douceur et » sa supériorité en étaient la cause. Il ne remarquait pas , il n'ob- » servait pas les torts dont se composent la plupart des inimitiés; >> il ne recevait pas les coups d'assez près pour en sentir une atteinte » profonde; il était réservé à l'injustice publique de blesser une » âme qui avait pardonné tout ce dont elle aurait pu se venger. » Cette disposition à la bienveillance lui inspira trop d'assurance; il >) se crut certain de n'être point haï, parce qu'il ne haïssait pas, et » pensa qu'il lui suffisait de se connaître.
» 11 avait aussi , pourquoi le dissimuler ? un extrême amour- » propre , dont les formes ostensibles déplaisaient à ses amis pres- » qu'autant qu'à ses détracteurs , parce qu'il ôtait aux premiers le » plaisir qu'ils auraient trouvé à le louer; mais il n'avait conservé » de ce défaut, comme de tous ceux qu'il pouvait avoir, que les » inconvénients qui nuisaient à lui-même et point aux autres. Nul » dédain , nulle amertume , nulle envie n'accompagnait son amour- » propre; il montrait seulement ce que les autres cachaient; il les » associait à sa pensée. C'est à cette manière d'être, néanmoins, » qu'il faut attribuer la plupart des inimitiés dont il a été l'objet (1). )' Une tête haute , un ton tranchant révoltaient la médiocrité. Cepen- >» dant ceux qui jugeaient plus avant reconnurent , chez M. de Gui- Ci) Voir la note 3 de la page 77
» bert , la confiance prolongée de la jeunesse dans les autres comme » en soi, mais non l'habitude ou la combinaison de l'orgueil.
» Sa conversation était la plus variée, la plus animée, la plus » féconde que j'aie jamais connue. Il n'avait pas cette finesse d'ob- )i servation ou de plaisanterie qui tient au calme de l'esprit , et pour j) laquelle il faut attendre plutôt que devancer les idées; mais il » avait des pensées nouvelles sur chaque objet, un intérêt habituel » pour tous. Dans le monde , ou seul avec vous , dans quelque dis- » position d'àme qu'il fût ou que vous fussiez , le mouvement de » son esprit ne s'arrêtait pas; il le communiquait infailliblement, » et, si l'on ne revenait pas en le citant comme le plus aimable, on » parlait toujours de la soirée qu'on avait passée avec lui comme la » plus agréable de toutes.
» Qui me rendra ces longues conversations où je le voyais déve- » lopper tant d'imagination et tant d'idées? Ce n'était pas en versant » des pleurs avec vous qu'il savait vous consoler ; mais personne » n'adoucissait mieux la peine en parlant , ne faisait mieux suppor- » ter les réflexions en vous les présentant sous toutes leurs faces.
» Ce n'était pas un ami de chaque instant ni de chaque jour. Il » était distrait des autres par sa pensée et peut-être par lui-même ; » ihais sans parler de ces grands services dont tant de gens se disent » capables, et pour lesquels on a toujours retrouvé M. de Guibert, » lorsqu'il revenait à vous, en une heure on renouait avec lui le » fil de tous ses sentiments et de toutes ses pensées ; son 5me entière » vous appartenait en vous parlant. Je crois bien que l'amour, que » l'amitié sont les illusions plutôt que l'occupation habituelle de ces » hommes doués d'un génie supérieur; mais M. de Guibert avait » tant de bonté dans le cœur, tant de goût pour toute espèce de » distinction, tant de besoin, sur la fin de sa vie, de s'appuyer sur » ceux qui l'aimaient, que ses amis pouvaient se flatter qu'il alta- » chait du prix à leurs sentiments.
» Heureux fils, heureux frère, heureux époux, heureux père, il n sut respecter ces saintes relations, et ce sont les seules de ses )» vertus dans l'exercice desquelles il n'ait pas trouvé de mécompte. » Les officiers, les soldats de son régiment, ses domestiques, tous » ceux qui étaient de quelque manière dans sa dépendance l'aimaient » avec passion ; il les avait toujours traités avec une bonté remar- » quable ; celui qui peut se confier dans ses propres forces n'abuse » jamais du pouvoir qu'il dni» aux circonstances. »
Il nous reste maintenant à résumer cette noble vie.
Comme poète tragique, Mme de Staël a tout résumé par ces paroles : « La pièce des Gracques est mieux écrite que celle du n Connétable , et renferme encore plus de beaux vers. Je sais bien » qu'il ne faut pas comparer les pièces de M. de Guibert avec les » chefs-d'œuvre de l'art ; on l'a dit , on l'a peut-être prouvé ; mais M il faut donner le Connétable devant des guerriers, les Gracques » devant des citoyens, Anne de Boleyn devant des hommes pas- » siennes pour leur maîtresse, et leur demander ensuite à tous » s'ils ont senti leur âme profondément émue, et si ce spectacle » n'est pas au nombre des grands souvenirs de leur vie ? »
Comme littérateur , à mesure qu'on pénètre Guibert, on l'estime toujours davantage, et on ne plaint pas le temps qu'on lui consacre, car on lui doit de bien agréables moments. Il est du petit nombre de ces hommes dont les livres ne tombent pas des mains , qu'on se hâte de lire depuis la première jusqu'à la dernière ligne, et qu'après avoir lus en entier, on veut relire encore. Tel est le privilège des écrivains qui ont de la chaleur, de l'àme, de la conviction; ils vous pénètrent, ils vous étreignent, ils s'emparent de vous; on est sous le charme de leur parole, lors même qu'on rencontrerait dans la suite de leurs idées quelque chose de hasardé et de contestable.
Comme militaire, depuis 1756 jusqu'en 1790, Guibert a eu une belle carrière. Il a fait les six campagnes de la guerre de Sept-Ans ; il a eu deux chevaux tués sous lui ; il a conquis son grade de colonel en Corse , à Ponte-Nuovo ; il a été chevalier de Saint-Louis à vingt-quatre ans, treize ans colonel, dans ce grade où s'acquiert l'instruction militaire la plus pratique et la plus solide. Il a été sept ans brigadier d'infanterie, deux ans maréchal-de-camp (1), et deux
(1) Jeunes années de Guibert. 12 novembre 1743 , à la guerre de
Sept-Ans 13 ans
Officier dans Auvergne infanterie 3
Capitaine à l'élat-major du maréchal de Broglie 3
lintre la guerre de Sept-Ans et la 2™e campagne de Corse. ...... 6
Colonel , 2'ne campagne de Corse , mai 1769 au S décem. 1181 environ. 13 Attaché au ministère de M. de Saint-Germain environ 2 ans.
Brigadier dinfanterie, S décembre 1781 au 9 mars 1788 . . 7
Rapporteur du conseil de la guerre environ 2 ans.
Maréchal-de-camp , 9 mars 1788 2
Mon le a mai 1790 à 47 an^. — Total i-lmI,
4/ ans.
fois dans cette carrière , le ministère de la guerre l'appela dans son sein , pour concourir à des travaux qui n'appartiennent qu'aux militaires d'une haute intelligence, et d'élite parmi les hommes d'élite (1).
Comme écrivain politique, comme philosophe, Guibert prévoit dans la première partie de son discours préliminaire la révolution de 1789, et les bases générales qui devront servir à reconstituer la nation française.
Comme historien critique , il s'avance avec la belle organisation militaire de l'empire romain par Auguste ; fragment admirable qui n'est pas assez connu , et dans lequel il défend de la manière la plus péremptoire les armées permanentes.
Comme écrivain militaire, il plane sur tous les auteurs de l'armée d'alors; il importe le système prussien en France par son Essai général de tactique; il le fixe par un travail plus mûr encore dans sa belle Défense du système de guerre moderne , et il marche à la postérité accompagné des suffrages de tout ce que son époque comptait de militaires distingués en France et à l'étranger, mais surtout de ceux du Grand Frédéric, de Washington, et, ce qui les efface tous, de celui de l'homme de guerre le plus prodigieux que l'histoire nous fasse connaître. Non que Napoléon , comme l'avance la notice qu'on lit en tête de ses œuvres militaires, sans l'avoir suffisamment justifié et sans que cela soit probable , pour un génie aussi vaste et aussi créateur que le sien, ait porté dans les camps l'Essai de tactique, que son inspiration tout exceptionnelle avait dépassé; mais il en faisait
(1) C'est à l'occasion d'une question des plus épineuses qu'eut à soumettre M. de Saint-Germain à Louis XVI , qu'il employa la plume de Guibert. Il fit à celte occasion un mémoire, dont ce minisire se promenait le plus grand succès , si ce prince n'eût pas été prévenu contre la réforme qui devait en être la conséquence. Toutefois , M. de Saint-Germain , à qui on ne peut refuser une grande expérience des hommes , déclare dans ses Mémoires (p. 36) que ce travail était l'œuvre « d'un jeune colonel , aussi distingué par ses talents , par » l'étendue de ses connaissances et par son esprit , que par la chaleur de » son âme, qui, peut-être quelquefois, l'entraîne au-delà du but; mais » dont les écarts mêmes peuvent être justifiés par le plus ardent amour pour le » bien et par le patriotisme le plus rare. )> Le général Bardin en donne aussi une éclatante preuve en affirmant que, remplacé au conseil de la guerre parle général Matthieu Dumas , mais seulement comme rédacteur , Guibert fournit officieusement à son remplaçant tous les documents que bien d'autres à sa place n'auraient pas manque de soustraire
le plus grand cas, il en conseillait la lecture; et cet échelon était le premier qui nous valut l'ordonnance de 1776, et ce beau règlement d'infanterie du l*^'' août 1791, avec ses évolutions si simples , au moyen desquelles s'accomplirent les prodiges de nos grandes et mémorables guerres de la République et de l'Empire.
Ainsi qu'on a pu^le voir par le portrait que nous lui avons emprunté , Guibert a eu la fortune d'avoir M^e de Staël pour panégyriste; il a eu aussi celle de trouver deux biographes estimés et parfaitement estimables. Le premier qui lui rendit le devoir suprême était son ami particulier, M. de Toulongeon, militaire de talent, d'un beau caractère, digne de toute son affection. Nous lui devons, avec beaucoup d'autres écrits de mérite, cette œuvre de l'amitié, accomplie devant une tombe à peine fermée, et ces précieux renseignements du foyer qui ne peuvent venir que d'une source intime.
La Biographie universelle présente aussi, à l'article de Guibert, les témoignages d'un juge bien distingué; néanmoins, nous les avons trouvés parfois sévères dans certains détails, et incomplets quant aux œuvres alors inédites (1817). Mais feu M. de Laporte, homme d'inslruclion, de tact et de goût, n'en aura pas moins l'hommage de celui qui a tracé ces lignes , en s'efforçant d'ajouter à la mémoire de l'homme illustre que M. de Toulongeon et lui avaient déjà mis en relief d'une manière si distinguée.
Nous devons au général Bardin , un des principaux collaborateurs des Victoires et Conquêtes^ qui se réimpriment aujourd'hui, une notice sur Guibert (1836), qui se recommande moins par l'exactitude des renseignements et des faits particuliers et secondaires, que par les aperçus généraux qui viennent corroborer tout ce que nous avons avancé. Ce brave général, à qui nous devons aussi le Dictionnaire de V Armée de terre, nous confirme que, dans ses entretiens familiers avec le général Vallongue , le premier Consul discutait incessamment sur Guibert et sa tactique. Le général Bardin avait aussi la preuve personnelle et il affirme que le maréchal Suchet, qui savait faire de si grandes choses en ménageant le pays vaincu , professait pour Guibert une sorte d'idolâtrie.
Guibert se montre enfin à la postérité avec tout l'intérêt qu'appelle l'injustice publique noblement supportée. Il parvient, en effet, lui, simple colonel ou maréchal-de-camp, lui, écrivain et organisateur militaire, à prendre une des places les plus importantes de celle
époque , si ce n'est par le grade , du moins par sa haute intelligence et la spécialité de son talent, qui le placent toujours en première ligne, comme militaire , aux yeux de l'opinion ; et il lui arrive aussi, à lui, de la moderne Athènes , d'être frappé comme les Miltiade , les Thémistocle et les Aristide par une sorte d'ostracisme qui ne s'attache jamais qu'aux grands citoyens.
Et toi , cité montalbannaise , à l'aspect riant et coquet , dont les édifices s'élèvent d'une manière si pittoresque sur la rive escarpée du fleuve qui te sépare de cette autre ville, ta rivale, si vivifiée par l'embranchement du canal des deux mers : je te salue.
Les lettres et les arts furent toujours cultivés dans ton sein ; tu comptes des littérateurs distingués , des poètes célèbres ; tu te glorifies , avec raison , d'avoir donné le jour à un des plus grands peintres des temps modernes (Ingres) , et ton aréopage littéraire n'a jamais effrayé les écrivains qui sont restés fidèles aux bonnes lettres (i) ; reçois pour d'aussi grands avantages toutes nos félicitations.
Si nos vieilles chroniques ne sont pas mensongères , tu remontes à l'époque où des comtes souverains , dont les souvenirs ne s'effaceront jamais dans nos contrées, favorisèrent, autour de leur château prolecteur , tes premières agglomérations ; et la belle cité de la rive gauche n'est pas d'une origine étrangère à l'antique Toulouse; reçois donc l'expression de toutes nos sympathies.
Tes murs renferment une population qui nous est amie, des personnes qui nous sont chères à divers titres; Guibert, ce guide de nos jeunes années mihtaires, y vit le jour; je lui devais cet hommage historique, qui sera le dernier peut-être qu'il me sera permis d'entreprendre.
Je le devais également à l'armée, dont le souvenir ne m'a jamais fait défaut dans mon humble retraite; et ce souvenir, ce classement de mes anciens frères d'armes , me venant chercher au milieu de mes fonctions hospitalières , parmi des collègues non moins dévoués qu'honorables, à côté de ces mêmes filles de Saint- Vincent, qui , dans nos hospices et dans nos armées, bravent tous les dangers pour
(1) Fondée en 1733 par quelques Monlalbannais amis des lettres, parmi lesquels se faisait remarquer Le Franc de Pompignan, porté plus tard à l'Académie française, cl auteur de la tragédie de Didon dès 173Î ; celle société fui reconnue par lettres patentes de Louis XV, datées du 19 juillet 1744, sous le lilre d'Académie des Udles- Lettres de .Uontauban , el ce prince lui donna un règlement.
rendre nos malades et nos blessés à la vie , et pour leur rendre une mère et une tendre sœur au moment suprême, sur cette terre d'Orient si lointaine et si dévorante : ces souvenirs m'ont profondément pénétré. Mes anciens frères d'armes se sont souvenus dans la suite des années; que de bien ils m'ont fait! Je devais me souvenir à mon tour.
Je te le devais aussi, cité privilégiée, si justement fière d'avoir conçu dans ton sein une de nos grandes illustrations du Midi et de l'armée ; et dès mon épigraphe j'avais pris l'engagement ( puissé-je l'avoir dignement tenu) d'adresser mon hommage
A GUIBERT , A l'aRMÉE ET A SA VILLE NATALE.
ÉPOOIES PRINCIPALES DE LA VIE DE GlIBERT.
12 novembre,
29 août.
15 février.
9 mai (1).
10 août.
20 mai.
1775 , 27 octobre.
1776, 23 mai.
Il naît à Montauban.
Guerre de Sept-Ans.
Paix d'Hubertsbourg.
Victoire de Ponte-Nuovo. Il est nommé colonel et chevalier de Saint-Louis.
Création de la légion corse. Il est nommé colonel-commandant.
Il compose la tragédie du Connétable de Bourbon.
Il publie \'Essai général de tactique.
Rencontre de Guibert et de M"e de LEspinasse.
Il commence son voyage en Allemagne et le termine fin d'octobre.
Il compose les Gracques et se marie vers cette époque avec M"e de Courcelles.
Il fait l'éloge du maréchal de Catinat.
Il est attaché à M. de Saint-Germain , ministre de la guerre, jusqu'en septembre 1777.
Colonel du régiment de Neustrie , ci-devant commandant de la légion du Dauphiné.
Mort de M"« de L'Espinasse. Eloge d'Eliza.
Il donne l'éloge du chancelier de L'Hôpital.
Il fait la tragédie d'Anne de Boleyn.
Camp de Vaussieux.
11 publie la Défense du système de guerre moderne.
Histoire de la constitution militaire de France (fragments).
Cl) Pages 9, 10 ft 11 , listi 1761», nu lieu de 1768, ô]>(H\ui'. (I(! la première campagne, sous MM. de Marbœuf et île Cliauvclin.
ETUDE SUR GUIBEP.T.
1786, 13 février.
1787, 9 octobre.
1788, 9 mars.
1789, mars.
1781 , o décembre. Brigadier d'infanterie.
1782. Son père est nommé gouverneur des Invali-
des. 11 inspecte les compagnies détachées.
Membre de l'Académie française. Il fait l'éloge de Thomas.
Il publie l'éloge du grand Frédéric.
Rapporteur du Conseil de la guerre.
Nommé maréchal-de-camp.
Projet de discours aux trois ordres de l'Assemblée du Berry.
Démissionnaire du Conseil de la guerre. Inspecteur général de l'Artois.
1 789 , 1 0 décembre. Lettre de l'abbé Raynal.
1790. Traité de la Force publique.
1790, 6 mai. Mort de Guibert. Il ne laisse qu'une fille,
mariée plus tard à M. le comte de Villeneuve-Chenonceaux , aujourd'hui sénateur. M™e la comtesse de Villeneuve , femme extrêmement aimable et distinguée , est morte il y a environ deux ans, laissant une précieuse et volumineuse collection de lettres adressées à son père par tous les personnages célèbres du dix-huitième siècle. Mm« la comtesse de Guibert ^ sa mère, était fille de M. de Courcelles, commissaire général des régiments et gardes suisses. Elle mourut en 1 828 , après avoir publié les œuvres de son mari.