Discours sur le libéralisme politique
Jamais, depuis les grands triomphes oratoires dé M. Papineau, on n'avait vu un pareil auditoire, un public aussi it\ telligenfc aussi cultive et éclairé, se précipiter au devant d'un orateur venant lui parler de libertés politiques et lui exposer la vraie théorie du régime constitutionnel, ce régime aux progrès successifs, mûrement élaborés, lents et sûrs, expression raisonnée, fermeet pacifique de la marche d'un peuple vers des destinées meilleures.
Depuis de longues, oui. de bien longues anné nous avions perdu l'habitude d'entendre un homme public parler d'autres choses que de ses adversaires, des mérites de son parti, des crimes de ceux qui lui font opposition, des mille petites chicanes qui sont la monnaie courante des discoureurs. Il nous manquait la théorie le sens des principes constitutionnels, la thèse qui établit, qui démontre et qui élucide
En un seul jour M. Laurier s'est placé à la hauteur de l'homme d'état et nous a ramenés aux notions saines et viriles qui, d'âge en aire se développant, ont fait du régime constitutionnel le modèle de tous les gouvernements
L'auditoire semblait avoir été choisi, tant il y avait de notabilités de tout genre se pressant, se disputant une place nour entendre le chef désormais accrédité des libéraux canadiens, pressentant l'immense portée de ses paroles et toutes prêtes à les recueillir comme la formule éloquente, comme ode précis, net et lumineux de nos institutions.
On était venu de toutes parts, de tous les districts environnants, et jusque de St. Hyacinthe et de Montréal, pour assister à cette fête unique dont le spectacle a été aussi imposant qu'instructif Les premiers hommes du pays, appartenant à la magistrature, au barreau, à toutes les professions libérales, au commerce, à l'industrie, aux
métiers, — car il n'y avait pas d'exceptions pour ce que l'on considérait comme une grande démonstration nationale —s'étaient donné rendez vous pour encombrer la salle où M. Laurier faisait sa conférence et pour mêler leurs applaudissements, sans distinction d'opinions, de partis ou de tendances.
Il y avait plus de deux mille personnes rassemblées dans une salle qui en contient à peine douze cents dans les occasions les plus chères au public ; les gardiens des portes, envahis p*r un flot montant et grossissant sans cesse, avaient renoncé à recevoir les billets d'entrée ; la foule était trop nombreuse et trop avide pour attendre ; on ne pouvait pas la contenir ni la soumettre aux règlements ordinaires, il a fallu de bonne heure luî laisser libre cours et lui abandonner toutes les issues ; la grande porte centrale elle-même, toujours fermée, même dans les plus attrayantes circonstances, et qui ne mesure pas moins de vingt pieds de largeur, avait dû être laissée toute grande ouverte, et les gradins, qui mènent de cette porte au plancher de la salle, étaient littéralement inondés d'auditeurs qui se prêtaient appui pour tenir le plus profond silence, afin de ne rien perdre des paroles qu'ils venaient entendre.
Il y avait quelque chose de magnifique dans le spectacle de cette foule attentive et en même temps enthousiaste, qui voulait applaudir à chaque phrase de l'orateur et qui se contenait malgré eile, pour ne rien perdre de ce qu'il lui disait, de ce qu'il lui démontrait ; car le discours de M. Laurier a été une démonstration en même temps qu'une harangue ; il a été une exposition éclatante et vivante de ce que sont les véritables principes libéraux, si méconnus, si dénaturés, si calomniés, et que l'on veut assimiler en vain aux élucubrations funestes du libéralisme européen.
On peut dire que ce discours ouvre une ère nouvelle dans notre politique. Il l'affranchit des
coteries de toutes les misérables petitesses qui constituent l'aliment quotidien des partis qui se disputent sur des riens ou pour des satisfactions passagères ; le libéralisme, envisagé à ce point de vue, devient une grande et féconde thèse qui le débarrasse des accusations vexatoire*, et lui rend son action salutaire en même temps quil l'élève à la hauteur d'une théorie sociale.
L'événement du 26 juin est pour nous surtout, canadiens français, un sujet d'orgueil et de superbe encouragement. On nous a crus jusqu'ici impropres à la vie parlementaire, et l'on a eu trop souvent raison, tant notre éducation est peu de nature à nous donner le tempérament nécessaire, tant notre conduite dans les < irconstances politiques trahit cette lacune de l'éducation, et tant notre presse, presque uniquement occupée de querelles secondaires où les personnes sont seules en cause, semble en avoir peu l'intelligence. — Mais il ne faut pas confondre une certaine inexpérience avec de l'inaptitude, et les canadiens français ont démontré, dans la moirée désormais mémorable du 26 juin, qu'ils pouvaient, tout auss: bien que leurs concitoyens d'origine anglaise, comprendre le jeu et saisir la portée des institutions représentatives, lorsqu'ils leur sont exposés avec la clarté, la méthode lumineuse, l'argumentation calme autant qu éloquente, en un mot avec le sens exact qu'a déployés M Laurier dans ton; le cours de sa conférence.
Cette conférence n'a pa* été une simple plaidoierie en faveur d'un parti politique, comme on pouvait s'y attendre en toute justice, elle a été une définition dt-s choses, des choses depuis si longtemps oubliées pour les mots, et nous a ramenés par l'histoire, par l'exemple des libéraux de la Grande- Bretagne, et par l'aperçu de la marche progressive des institutions, au sentiment des principes, guides indispensables dont nous contemplons tristement le naufrage de plus en plus pro-
fond dans les chicanes journalières de la vie publique.
C'est de la reconnaissance que ses compatriotes doivent mai n tenant à M. Laurier, après l'hommage éclatant qu'ils lui ont rendu. Ils lui devront d'avoir soulagé la conscience populaire d^s accablantes doctrine* qu'ott veut lui imposer, et qui sont la négation absolue de tout principe constitutionnel ; ils lui devront d'avoir ouvert une voie et montré la route à suivre, bienfait inestimable pour un peuple égaré dans toute espèce de brouillards, en proie à toutes les incertitudes ; ils lui devront en lin de les avoir rendus au sain amour du libéralisme, ce trlorieux et immortel penchant qui a été le salut des peuples et auquel s<\s adversaires ont rendu hommage, dans fou* les âges, par la concussion des réformes nécessaires et par la reconnaissance de droits populaires, longtemps combattus et désormais inaliénables
(''est donc une sorte d'apos'oiat dont M. Laurier a jeté les premières semences dans la soirée du 26 juin. A nous d'en suivre avec un soin jaloux les développements et de les recueillir au temps de la moisson. A nous de marcher sans crainte et sans hésitation, " le front haut," comme dit l'orateur libéral, et avec l'orgueil de nos principes. Nous savons où nous allons désormais ; nous n'allons pas aux cataclysmes révolutionnaires ; le libéralisme est dégagé de ses aspects farouches, de son caractère anti-social et anti-religieux, et il ne garde plus que sa physionomie véritable, celle de l'amour des libertés légitimes et nécessaires, des libertés progressives, qui résultent des conditions naturelles du progrès, et non des brusques poussées en avant que veulent imprimer des esprits dangereux.
Voilà la physionomie qu'a le libéralime canadien, celle que M. Laurier a indiquée, et celle que nous devrons à l'avenir savoir lui conserver.
Québec, 10 juin 187t.
A M. Wilfrid Lacbœr, M. P.,
Arthabaskaville
Monsieur
J'ai rhonneur de vous informer que les membres du Club I > t..idien de Québec, club fondé dans un but d'instruction politique, ont décidé, à lune de leurs séances, de vous prier de faire une conférence publique a Québec sur le "Libéralisme politique".
Nous vivons dans un temps où les partis politiques se font une guerre acharnée, guerre de personnalités le plus souvent. Aussi les membres du Club Canadien ont-ils cru qu'il serait opportun, dans l'intérêt du pays et du parti libéral, de vous imiter à jeter une nouvelle lumière sur les principes qui dirigent ce parti et le but- que ses chefs ont en vue.
Espérant que vous répondrez favorablement à la demande des membres dn Club Canadien dont je suis l'interprète,
J'ai l'honneur d'être,
Monsieur, Votre très-humble et très-dévoué serviteur,
ACHILLE LaETJE, Président du -'Club Canadien"
Arthabaskavi le, 14 juin 1877.
M. Achille LaRue,
Président du Club Canadien, Québec
Monsieur
J'ai l'honneur d'accuser réception de votre lettre m'invitant, an nom du Club Canadien, à faire une conférence publique à Québec, sur le u Libéralisme politique ".
Je me fais un devoir autant qu'un plaisir d'accepter votre invitation, et, si ce jour convient à votre Club, je fixerai dès maintenant Je 20 courant, pour la date de cette conférence.
J'ai l'honneur d'être,
Monsieur, Votre dévoué sei viti ur,
WILFRÏD LAUR ER
M>jn.<;> «r h Président!
Mesdames M ■■-'■ ">'■--,
Je ne saurais cacher que j'ai accepté avec un certain sentiment de plaisir l'offre qui m'a été faite de venir exposer guël- ,nt les doctrines du parti libéral, et ce que comporte ce Le •-libéralisme," pour les libéraux de la province de
Québec.
Je dis que ce n'est pas sans urucertain sentiment de plaisir j'ai accepté ; mais j'aurais certainement refusé si je n'avais lé qu'aux difficultés de la tâche. Cependant, si les arhcultés de cette tâche sont nombreuses et délicates, d'un >, je suis tellement pénétré de l'importance qu'il y a pour le parti libéral de définir nettement sa position, devant "opinion publique de la province, que cette considération a oui moi supérieure à toutes les autres. En effet, je ne me fais pas illusion sur la position du parti libéral dans la province de Québec, et je dis de suite qu'il y occupe une position fausse au point de vue de l'opinion publique. Je sais que, pour un grand nombre de nos compatriotes, le parti libéral est un parti composé d'hommes à doctrines perverses et à tendances dangereuses, marchant sciemment et bérément à la révolution. Je sais que, pour une portion nos compatriotes, le parti libéral est un parti composé Thomnies à intentions droites peut-être, mais victimes et dude principes par lesquels ils sont conduits inconsciem- :. Mirais fatalement, a la révolution. Je sais enfin que pour une autre partie, non pas la moins considérable peut-être de e peuple, le libéralisme est une forme nouvelle du mal, hérésie portant avec elle sa propre condamnation.
Je sais tout cela, et c'est parce que je le sais que j'ai accepté de venir devant vous. Je n'ai pas l'outrecuidauce de croire que rien de ce que je pourrai dire ici ce soir, aura l'effet de dissiper aucun des préjugés qui existent aujourd'hui contre nous ; ma seule ambition est d'ouvrir la voie, comptant que la voie ouverte sera suivie par d'autres, et que l'œuvre commencée sera complètement achevée ; ma prétention ne va pas au delà.
Et que personne ne dise que cette manifestation est inutile ou intempestive.
Il n'est ni inutile ni intempestif de combattre les préjuges qui se dressent partout entre nous et l'opinion publique ; il n'est ni inutile ni intempestif de définir nettement notre position telle qu'elle est.
Il est vrai que nous avons été assez longtemps déjà devant l'opinion publique, pour qu'elle ait eu l'occasion de nous connaître et de nous apprécier. Mais il est également vrai que si, comme tout parti politique, nous avons eu nos ennemis, plus qu'aucun parti politique nous avons été attaqués. Des ennemis que nous avons, les uns nous ont systématiquement dénigrés, les autres nous ont de bonne foi calomniés. Les uns et les autres nous ont représentés comme professant des doctrines dont l'effet, prévu et calculé pour certains d'entre nous, non entrevu, mais fatal pour les autres, serait le bouleversement de notre société, la révolution avec toutes ses horreurs. C'est pour répondre à ces accusations, pour définir notre position, que la démonstration de ce soir a été organisée par le Club Canadien.
D'après ma manière de voir, le moyen le plus efficace, le seul moyen de mettre à néant ces accusations, de défendre nos idées et nos principes, c'est de les faire connaître. Oui, j'en suis convaincu, la seule exposition de nos principes en sera la meilleure comme la plus éloquente apologie.
Et quand nous nous serons fait connaître tels que nous sommes, quand nous aurons fait connaître nos principes tels qu'ils sont, nous aurons, je crois, obtenu un double résultat.
Le premier sera d'amener à nous tous lea amis de la lib-
ceux qui, avant comme après 1837, ont travaillé pev nous obtenir le gouvernement responsable, le gouverne-R*»*^ du peuple pot le peuple, et qui, cette forme de gouverner*»* établie, se sont éloignes de nous, par crainte que nous m pions ce que l'on nous représentait, par crainte que la ré* tion des idées qu'un nous attribuait, n'amenât la deatratiÛMi du gouvernement qu'ils avaient eu tant de peine à étal Le second résultat sera de forcer nos ennemis véritables, tMB ceux qui au fond sont des ennemis plus un moins déguisé* et la liberté, non plus à en appeler contre nous aux p] a La peur, mais à se présenter franchement comme nous vant le peuple avec leurs idées et leurs ac*
Et quand la lutte se fera sur les pures questions de pràk cipes, quand les actes seront jugés d'après les pei
inspirent, et les pensées d'après leur valeur prCfRt» ; quand on ne craindra plus d'accepter ce qui est bien ou 4k rejeter ce qui est mal, de peur qu'en acceptant ce qui est I en rejetant ce qui est mal, on ne rende trop fort un part? à. doctrines perverses et à tendances dangereuses, il m'imjRw***peu de quel côté sera alors la victoire. Quand je dis \$fiL m'importe peu de quel côté sera la victoire, je n'entend j*s% direque je suis indifférent au résultat de la lutte. Je v&ËxMat ceci : si la lutte tourne contre nous, l'opinion exprimés -sast la libre expression du peuple ; mais j'en ai la convtàSo», un jour viendra où nos idées, jstées en terre, germeront <& porteront leurs fruits, si la semence en est saine et juste.
Oui, j'en ai la confiance, j'en ai la certitude, si nos Mm sont justes comme je le crois, si nos idées sont une émafiatiMB du vrai éternel et immuable, comme je le crois, dks ne périront pas : elles peuvent être rejetées, honni'-. pewéCPf- . mais un jour viendra où on les verra germer, levé grandir, lorsque le soleil aura fait son œuvre, et suffisamMtift préparé le terrain.
J'ai déjà signalé quelques-unes des accusations que T&i fait circuler contre-nous, je reviendrai encore sur ce sujet, 4BK
c'est là le point le plus important. Toutes les accusations portées contre nous, toutes les objections à nos doctrines, peuvent se résumer dans les propositions suivantes : lo. le libéralisme est une forme nouvelle de l'erreur, une hérésie déjà virtuellement condamnée par le chef de l'église ; 2o. un catholique ne peut pas être libéral.
Voilà ce que proclament nos adversaires. M. le président, tous ceux qui me font en ce moment l'honneur de m'écouter me rendront cette justice que je pose la question telle qu'elle est, et que je n'exagère rien. Tous me -rendront cette justice que je reproduis fidèlement les reproches qui nous sont tous les jours adressés. Tous admettront que c'est bien là le langage de la presse conservatrice.
Je sais que le libéralisme catholique a été condamné par le chef de l'église. On me demandera : qu'est-ce que le libéralisme catholique ? Sur le seuil de cette question, je m'arrête. Cette question n'entre pas dans le cadre de mon sujet ; au surplus, elle n'est pas de ma compétence. Mais je sais et je dis que le libéralisme catholique n'est pas le libéralisme politique. S'il était vrai que les censures ecclésiastiques portées contre le libéralisme catholique, dussent s'appliquer au libéralisme' politique, ce fait constituerait poumons, français d'origine, catholiques de religion, un état de choses dont les conséquences seraient aussi étranges que douloureu
En effet, nous canadiens-français, nous sommes une race cunquise. ( "est une vérité triste à dire, mais enfin clest la vérité. Mais si nous sommes une race conquise, nous avons aussi fait une conquête : la conquête de la liberté. Nous sommes un peuple libre ; nous sommes une minorité, mais tous nos droits, tous nos privilèges nous sont conservés. Or, quelle est la cause qui nous vaut cette liberté 1 C'est la constitution qui nous a été conquise par nos pères, et dont nous jouissons aujourd'hui. Nous avons une constitution qui place le gouvernement dans le suffrage des citoyens ; nous avons une constitution qui nous a été octroyée pour notre propre protec, lion. Nous n'avons pas plus de droit*, nous n'avons pas plue
de privilèges, mais nous avons autant de droits autant de privilèges que les autres populations qui composent avec nous la famille canadienne. Or, il ne faut pas oublier que les autres membres de la famille canadienne sont partagés en deuxpartis : le parti libéral et le parti conservateur.
Maintenant, si nous qui sommes catholiques, nous n'avions pas le droit d'avoir nos préférences, si nous n'avions pas le droit d'appartenir au parti libéral, il arriverait de deux choses l'une : ou nous serions obligés de nous abstenir complètement de prendre part à la direction des affaires de l'état, et, alors, la constitution, cette constitution qui nous a été' octroyée pour nous protéger — ne serait plus entre nos mains qu'une lettre morte ; ou nous serions obligés de prendre part ii la direction des affaires de l'état sous la direction et au profit du parti conservateur, et alors, notre action n'étant plus libre, la constitution ne serait encore entre nos mains qu'nne lettre morte, et nous aurions par surcroît l'ignominie de n'être plus, pour ceux des autres membres de la famille canadienne qui composent le parti conservateur, que des instruments et des comparses.
Ces conséquences absurdes, mais dont personne ne pourrait contester la rigoureuse exactitude, ne montrent-elles pas jusqu'à l'évidence à quel point est fausse l'assertion qu'un catholique ne saurait appartenir au parti libéral 1
Puisque la Providence a réuni sur ce coin de terre des populations différentes d'origine et de religion, n'est-il pas manifeste que ces populations doivent avoir ensemble des intérêts communs et identiques, et que, sur tout ce qui touche à ses intérêts, chacun est libre de suivre soit le parti libéral, soit le parti conservateur, suivant que sa conscience lui dicte de suivre l'un ou l'autre parti ?
Pour moi, j'appartiens au parti libéral. Si c'est un tort d'être libéral, j'accepte qu'on me le reproche ; si c'est un crime d'être libéral, ce crime, j'en suis coupable. Pour moi, je ne demande qu'une chose, c'est que nieras sovons jugés* d'après nos principes. J'aurais honte de no< principe., si nous
^ferions pas les exprimer ; notre cause ne vaudrait pas nos
fcs pour la faire triompher, si le meilleur moyen de la faire tiiompher était d'en cacher la nature. Le parti libéral a été viu£t-cin<i ans dans l'opposition, cpi'il y soit encore vingt- B&q ans, si le peuple n'est pas encore arrivé à accepter ses idées, mais qu'il marche le front haut, bannières déployées, 1 la. face du pays !
\l importe cependant avant tout de s'entendre sur la
-si^rnification, la valeur et la portée de ce mot " libéral," et de
vefc autre mot " conservateur."
J'affirme qu'il n'est pas une chose, si peu connue en ce
- par ceux qui l'attaquent, que le libéralisme. Il y a
plusieurs raisons à cela.
Vous n'avons été initiés que d'hier aux institutions représentatives. La population anglaise comprend le jeu de ces unions, en quelque sorte d'instinct, en outre par suite e expérience séculaire. Notre population, au contraire, p$ les connaît guère encore. L'éducation ne fait que de •ixtfumencer à se répandre parmi nous, et pour ceux qui ion! instruits, notre éducation française nous conduit natuuient a étudier l'histoire de la liberté moderne, non pas -lacs la terre classique de la liberté, non pas dans l'histoire •ié la vieille Angleterre, mais chez les peuples du continent péen, chez les peuples de même origine et de même -cligion que nous. Et la, malheureusement, l'histoire- de la liberté est écrite en caractères de sang, dans les pages les -plus navrantes que contiennent peut-être les annales du e humain. Dans toutes les classes de la société instruite, vïi peut voir, effrayées par ces pages lugubres, des âmes loyales fui regardent avec terreur l'esprit de liberté, s'imaginant gue 'esprit de liberté doit produire ici les mêmes désastres, les \uJL-mca crimes que dans les pays dout je parle. Pour ces Qsçrks de buime fui, le seul mot de Libéralisme est gros de éalamités nationales.
us blâmer tout-à-fait ces craintes, mais sans nous en Luver, remontons jusqu'à la source même, et examinons avec
calme ce qui 86 trouve au fond de ces deux mots : Ubê eormrmteur. Quelle idée cache ce mot de Hbéral <Jui ne
valu tant d'anathèmes I Quelle idée cache ce mot de con&r tuteur, qui semble tellement consacré qu'on l'applique modestement à tout ce qui est bien ? L'un est-il, comme on le prétest comme défait on l'affirme tous les jours, l'expression d'\ forme nouvelle de l'erreur ? L'autre est-il, comme on mmlfe
tammeut l'insinuer, la définition du bien sous Ukh aspects? L'un est-il la révolte, l'anarchie, le désordre? L'a est-il le seul principe stable de la société | Voila des qiiestk»'qu'on se pose tous les jours dans notre pays. Ces distinction. subtiles, que l'on retrouve sans cesse dans notre presse, m sont cependant pas nouvelles. Elles ne sont que la répétitàe*. des rêveries de quelques publicistes de France, qui, renfr: dans leur cabinet, ne voient que le passé et critiqua amèrement tout ce qui existe aujourd'hui, pour la raison ce qui existe aujourd'hui ne ressemble à rien de ce ojai * existé autrefois.
Ceux-là disent que l'idée libérale est une idée nouvelle, ex ceux-là se trompent. L'idée libérale, non plus que l'idée contraire, n'est pas une idée nouvelle ; c'est une idée vieilfe comme le monde, que l'on retrouve à chaque page de l'histoire du monde, mais ce n'est que de nos jours qu'on en connaît h force et les lois, et qu'on sait l'utiliser. La vapeur existaïï avant Fulton, mais ce n'est que depuis Fulton qu'on connaii toute l'étendue de sa puissance et qu'on sait lui faire produire .ses merveilleux effets. C'est la combinaison du tube et dt piston qui est l'instrument dont on se sert pour utiliser b vapeur ; c'est la forme des gouvernements représentatifs qui a révélé au monde les deux principes libéral et conteur, et cette forme de gouvernement est l'instrument qui fait rendre tous leurs effets.
Sur quelque sujet que ce soit, dans le domaine des choses humaines, le vrai ne se manifeste pas également à toutes inintelligences. Il en est dont le regard plonge plus loin l'inconnu, mais embrasse moins à la fois ; il en est d'art»
dont le regard, s'il est moins pénétrant, aperçoit plus nettement dans la sphère où il peut s'étendre. Cette distinction primordiale explique de suite jusqu'à un certain point l'idée libérale et l'idée conservatrice. Par cette seule raison, le même objet ne sera pas vu sous le même aspect par des yeux différents ; par cette seule raison, les uns prendront une route que les autres éviteront, quand cependant les uns et les autres se proposeront d'arriver au même but. Mais il y a une raison concluante qui explique clairement la nature, la raison d'être et le pourquoi des deux différentes idées. Macaulay dans son histoire d'Angleterre, en donne la raison d'une manière admirable de clarté. Parlant de la réunion des chambres pour la seconde session du Long Parlement, sous Charles Ter, le grand historien s'exprime ainsi :
■ De ce jour date l'existence organique des deux grands partis qui, depuis, ont toujours alternativement gouverné le pays. A la vérité, la distinction qui alors devint évidente, a toujours existé. Car cette distinction a son origine dans la diversité de tempe raments, d'intelligences, d'intérêts, qu'on retrouve dans toutes les sociétés, et qu'on y retrouvera aussi longtemps que l'esprit humain sera attiré dans des directions opposées, par le charme de l'habitude ou par le charme de la nouveauté. Cette distinction se retrouve, non pas seulement en politique, mais dans la littérature, dans les arts, dans les sciences, dans la chirurgie, dans la mécanique, dans l'agriculture, jusque dans les mathématiques. Partout il existe une classe d'hommes qui s'attachent avec amour à tout ce qui est ancien, et qui, même lorsqu'ils sont convaincus par des arguments péremptoires qu'un changement serait avantageux, n'y consentent cependant qu'avec regret et répugnance. Il se trouve aussi partout une autre classe d'hommes exubérants d'espérance, hardis dans leurs idées, allant toujours de l'avant, prompts à discerner les imperfections de tout ce qui existe, estimant peu les risques et les inconvénients qui accompagnent toujours les améliorations, et disposés à regarder tout changement comme une amélioration. "
Les premiers sont les conservateurs ; les seconds sont les ..libéraux. Voilà le sens réel, l'explication véritable et du . principe libéral et du principe conservateur. Ce sont deux
attributs de notre natale. Comme le dit admirablement mlay. on lef retrouve partout: dams les arts, dans les uees, dans toutes les branches ouvertes ù la spéculation humaine ; mais c'est en politique qu'ils sont 1p plus apparents. Ainsi ceux qui condamnent le libéralisme comme une B nouvelle, n'ont pas réfléchi à ce qui se passe chaque .jour sous leurs yeux. Ceux qui condamnent le libéralisme comme une erreur, n'ont pas réfléchi qu'ils s'exposaient, en le faisant, à condamner un attribut de la nature humaine. Maintenant, il ne faut pas oublier «pie la forme de notre gouvernement est celle de la monarchie représentative. » lu l'instrument qui met en relief et en action les deux principes libéral et conservateur. On nous accuse souvent, nous libéraux, d'être des républicain.-. Je ne signale pas ce reproche pour le relever : le reproche ne vaut pas d'êfce relevé. Je dis simplement que la forme importepeu : qu'elle soit monarchique, qu'elle soit républicaine, du moment qu'un peuple a le droit de vote, du moment qu'il a un gouvernement responsable, il a la pleine mesure de la liberté. ( Cependant, la liberté ne serait bientôt qu'un vain mot, si elle laissait sans contrôle ceux qui ont la direction du pouvoir. Un homme, dont la sagacité étonnante a formulé les axiomes de la science gouvernementale avec une juqui n'a jamais erré, Junius, a dît : '* Èterml vigilance is ths pricé of llherbj. " Une vigilance éternelle est le prix de la liberté. Oui, si un peuple reut rester libre, il lui faut comme Argus avoircent yeux, et toujours être en éveil. S'il s'endort, s'il faiblit, chaque moment d'indolence lui coûtera une parcelle de ses droits. Une vigilance éternelle, de tous les instants, c'est là le prix dont il doit payer ce bienfait inappréciable de la liberté. Or, la forme de la monarchie représentative se prête merveilleusement, — plus peut-être que la forme républicaine — à l'exercice de cette vigilance nécessaire. I/un côté, vous avez ceux qui gouvernent, et de l'autre, ceux qui surveillent. "D'un côté,- vous avez ceux qui sont au pouvoir et qui' ont intérêt à y rester, de l'autre,
avez ceux qui out intérêt à y arriver eux-mênie*. (Quel sera le lien de cohésion qui réunira chacun de ces -afférents groupes 1 Quel sera le principe, le sentiment qui rangera les divers éléments de la population, soit parmi ceux gBQ gouvernent, soit parmi ceux qui surveillent 1 Ce sera ou le principe libéral, ou le principe conservateur. Vous verrez ensemble ceux qu'attire le charme de la nouveauté, et vous vanta ensemble ceux qu'attire le charme de l'habitude. Vous ^îc-rrez ensemble ceux qui s'attachent à tout ce qui est ancien, $i tous verrez ensemble ceux qui 'sont toujours disposés k '^fermer.
Maintenant, je le demande ; entre ces deux idées qui constituent la base des partis, peut-il y avoir une différence s&orale ? L'une est-elle radicalement bonne et l'autre radicalement mauvaise 1 X'est-il pas manifeste que toutes deux BBt ce qu'on appelle en morale indifférente*, c'est-à-dire *$&& toutes deux sont susceptibles d'appréciation, de pondération et de choix ? Ne serait-il pas aussi injuste qu'aborde de condamner ou d'approuver, soit l'une soit l'autre, comme absolument mauvaise ou bonne ?
L'une et l'autre sont susceptibles de beaucoup de bien comme de beaucoup de mal. Le conservateur qui défend les vieilles institutions de son pays, peut faire beaucoup de luen, de même qu'il peut faire beaucoup de mal, s'il s'obstine .» vouloir maintenir des abus devenus intolérables. Le libéral ajui combat ces abus, et après de longs efforts parvient à les i-xtirper, peut être un bienfaiteur public, de même que le JÎbêral qui porterait une main légère sur des institutions sacrées, pourrait être un fléau non seulement pour son pays, maïs pour l'humanité tout entière.
Certes, je suis loin de faire un reproche à nos adversaires h leurs convictions, mais pour moi, je l'ai déjà dit, je suis im libéral. Je suis un de ceux qui pensent que partout, ians les choses humaines, il y a des abus à réformer, de nouveaux horizons à ouvrir, de nouvelles forces à développer.
Du leste, le libéralisme me parait de tous points supérieur à l'autre principe. Le principe du libéralisme réside dans l'essence même de notre nature, danscette soif de bonheur que nous apportons avec nous dans la vie, qui nous suit partout, pour n'être cependant jamais complètement souvie de ce côté-ci de la tombe. Notre âme est immortelle, mais nos moyens sont bornés. Xous gravitons sans cesse vers un idéal que nous n'atteignons .jamais. Xous rêvons le bien, nous n'atteignons jamais que le mieux. A peine sommes-nous arrivés au terme que nous nous étions assignés, que nous y découvrons des horizons que nous n'avions pas même soupçonné*-. Xous nous y précipitons, et ces horizons, explorés à leur tour, nous en découvrent d'autres qui nous entraînent encore et toujours plus loin.
Ainsi en sera-t-il tant que l'homme sera ce qu'il est : tant que l'âme immortelle habitera le corps mortel ; ses désirs seront toujours plus vastes que ses moyens, ses actions n'arriveront jamais à la hauteur de ses conceptions. Il est le véritable Sysiphe de la fable ; .-un œuvre toujours finie est toujours à recommencer.
Cette condition de notre nature e.->t précisément ce qui fait la grandeur de l'homme ; car elle le condamne fatalement au mouvement, au progrès; nos moyens sont bornes, mais notre nature est perfectible, et nous avons l'infini pour champ de course. Ainsi il y a toujours place pour l'amélioration de notre condition, pour le perfectionnement de notre nature, et pour l'accession d'un plus grand nombre à une vie plus facile. Voilà encore ce qui, à mes yeux, constitue la supériorité du libéralisme.
En outre, l'expérience constate qu'insensiblement, imperceptiblement, il se glissera dans le corps social des abus qui finiront par entraver sérieusement son ascension progressive, p.-ut-être par mettre son existence en danger.
L'expérience constate encore que des institutions qui, au début, auront été utiles, parcf qu'elles étaient appropriées à l'état de société- où elles avaient été introduites, finiront par
devenir, par le fait seul que tout changera autour d'elle.-, d'intolérables abus. Telle a été parmi nous la tenure seigneuriale. E est incontestable qu'aux débuts de la colonie^ ce système avait singulièrement facilité l'établissement du sol. Mais en 1850, tout avait tellement changé parmi nou> que ce système aurait fini par pro-duire des complications déplorables, si notre assemblée, sur l'initiative des libéraux, n'avait eu la sagesse de l'abolir.
Comme conséquence de cette loi que j'ai indiquée comme là cause déterminante des idées libérale et conservatrice, il se trouvera toujours des hommes qui s'attacheront avec amour à ces abus, qui les défendront à outrance et qui verront avec terreur toute tentative d'y porter la main. Malheur à ce.? hommes, s'ils se trouvent avoir le pouvoir, et s'ils ne saventpas faire le sacrifice de leurs préférences I Malheur à éea hommes, s'ils ne savent pas céder et adopter les réforme-proposées ! Ils attireront sur leur pays des commotions d'autant plus terribles que justice aura été refusée plus longtemps, L'histoire, hélas ! constate surabondamment que bien peu de ceux qui gouvernent ont su comprendre ces aspirations de l'humanité et y faire droit. Il y a eu plus de révolutioncausées par l'obstination des conservateurs que par les exagérations des libéraux.
L'art suprême de gouverner est de guider et diriger, en les contrôlant, ces aspirations de l'humanité. Les anglais possèdent cet art au suprême degré. Aussi voyez l'œuvre du grand parti libéral anglais. Que de réformes il a opérées, que d'abu* il a fait disparaître, sans secousse, sans perturbation, sans violence ! Il a compris les aspirations des opprimés, il a compris les besoins nouveaux créés par des situations nouvelles, et, sous l'autorité de la loi, etsans autre instrument que la loi, il a opéré une série de réformes qui ont fait du peuple anglais, le peuple le plus libre, le plus prospère et le plus heureux de l'Europe.
Voyez au contraire les gouvernements du continent. La plupart n'ont jamais su comprendre les aspirations de leurs
peuples. Quand les malheureux relevaient la tête, pour faire arriver jusqu'à leurs poumons quelques souffles d'air et de liberté, ils ont été brutalement repoussés dans un cercle toujours de plus en plus hermétiquement resserré.
Mais, un jour est venu où les obstacles ont volé en éclats, ou ces peuples se sont rués hors des machines qui les paralysaient, et, alors, sous le nom sacré de la liberté, on a vu s'accomplir les plus effroyables crimes. Faut-il s'en étonner?
S'étonne-t-on quand les nuages amoncelés sur notre tête, éclatent en grêle et en foudre ? S'étonne-t-on quand la vapeur fait voler en éclats les parois qui la retenaient captive, parce que le mécanicien n'a pas eu la prudence de lever la soupape qui doit la dégager de l'exubérance de sa propre force 1 Xon, il y a là une loi fatale, qui aura toujours le même effet, dans l'ordre moral, comme dans l'ordre physique. Partout où il y a compression, il y aura explosion, violences et ruines. Je ne dis pas cela pour excuser les révolutions ; je hais les révolutions ; je déteste toute tentative de vouloir faire triompher ses opinions par la violence. Au surplus, je suis moins disposé à en faire retomber la responsabilité sur ceux qui les font que sur ceux qui les provoquent par leur aveugle obstination. Je dis cela pour expliquer la supériorité du libéralisme qui, comprenant les aspirations de la nature humaine, au lieu de les violenter, tâche de les diriger.
Croyez-vous par exemple que si F Angleterre avait persisté à refuser aux catholiques leur émancipation ; si elle avait persisté à refuser aux -catholiques, aux juifs, et aux dénominations protestantes qui ne font pas partie de l'église établie, la plénitude des droits civils et politiques ; si elle avait persisté à conserver le suffrage restreint au petit nombre ; si elle avait persisté à refuser le libre commerce des céréales ; si elle avait persisté à refuser le droit de suifragejiux classes ouvrières, pensez vous qu'un jour ne serait pas venu où le peuple se rut levé en armes, pour se faire à lui-même cette justice qui lui aurait été obstinément refusée 1 Pensez-vous que le lion hideux de l'émeute n'aurait pas grondé sous les fenêtres de
Westminster, et 411e le sang de la guerre civile n'aurait pas ensanglanté les rues de Londres, comme il a tant de fois ensanglanté les rues de Paris 1 La nature humaine est partout la même, et là. comme ailleurs, la compression aurait produit explosion, violences et ruines. Ces calamités terribles ont été évitées, grâce à l'initiative des libéraux qui, comprenant le mal, ont proposé et appliqué le remède.
Qu'y a-t-il de plus beau que l'histoire du grand parti libéral anglais dans ce siècle ? Au début, c'est Fox, le sage, le généreux Fox. défendant la cause des opprimés, partout où il y a des opprimés. L^n peu plus tard, c'est O'Oonnell, le grand O'Connell, revendiquant et obtenant pour ses coreligionnaires les droits et les privilèges de sujets anglais. Il est assisté dans cette œuvre par tous les libéraux des trois royaumes, Grey. Brougham, Eussell, Jeffrey et une foule d'autres. Puis viennent successivement l'abolition de l'oligarchie gouvernementale, le rappel des lois prohibant le commerce des céréales, l'extension du suffrage aux classes ouvrières, et enfin, pour couronner le tout, l'abolition de l'église d'Angleterre comme religion d'état en Irlande. Ft remarquez-le bien, les libéraux qui opèrent ces réformes successives, ne sont pas recrutés seulement dans les classes moyennes, mais quelques-uns de leurs chefs les plus illustres sont recrutés dans la pairie d'Angleterre. Je ne sache pas de spectacle qui fasse plus d'honneur à l'humanité, (pie le spectacle de ces pairs d'Angleterre, de ces nobles, de ces riches, de ces puissants, combattant opiniâtrement pour déraciner une foule d'abus séculaires, sacrifiant leurs privilèges avec un calme enthousiasme pour rendre la vie plus facile et plus heureuse à un plus grand nombre. A ce sujet, laissez-moi vous citer, une lettre de Macaulay à unde ses amis, écrite au lendemain du vote sur le fameux bill de réforme, qui mit tin au système des bourg&paurriê. Cette lettre, suivant moi, fait voir admirablement ce que c'est qu'un libéral anglais. La voici. Je demande pardon de faire cette citation, parce qu'elle est un peu longue :
■• Je ne reverrai jamais, je ne m'attends pas à jamais revoit
une .scène semblable à la dirisiott {division) de mardi dernier. Si je devais vivre cinquante an*, l'impression m'en resterait aussi fraîche et aussi vive que si elle venait «l'avoir lieu. Cela doit être comme d'avoir vu César poignardé dans le sénat, ou Cromwell enlevant la masse (tnaee) de sur la table du Parlement : une scène qu'on voit une fois et qu'on n'oublie jamais. La foule débordait de la chambre de toutes parts. lt>uandles étrangers eurent reçu l'ordre de se retirer et que les portes eurent été fermées, nous étions six cent huit membres présents, cinquante-cinq de plus qu'on n'en avait jamais vus dan.> aucune autre division précédente. Les oui et les non furent comme deux volées de canon, tirées des deux côtés opposés d'un champ de bataille. Lorsque l'opposition se fut retirée dans le corridor (lobby), opération qui dura plus de vingt minutes, nous nous répandîmes sur les banquettes dedeux côtés de la chambre ; car il y en avait plusieurs parmi nous qui n'avaient pas pu trouver de siège pendant la soirée. Quand les portes eurent été fermées, nous commençâmes à faire des calculs sur notre nombre. Tout le monde était découragé. " Xous sommes battus, nous ne sommes au plus que '• deux cent quatre-vingts. Je ne pense pas que nous soyons " même deux cent cinquante. L'échevin Thompson» les a u comptés. Il dit qu'ils sont deux cent quatre-vingt-dixneuf." Voilà ce qui se disait parmi nous. La chambre, lorsque les ministériels seuls s'y trouvaient, était déjà très remplie, plus même qu'elle ne l'est généralement dans les débats d'un intérêt considérable. Cependant je n'avais pas d'espérance «pie nous fussions trois cents. Comme les scrutateurs (tellers) passaient le long de la plus basse rangée gauche, l'intensité de notre attention devint intolérable — deux-cent-quatre-vingt onze — deux cent quatre-vingt douze, — nous étions tous debout, le cou tendu, comptant avec les scrutateurs. A troiscents, il y eut un léger cri de joie ; à trois-cent-deux, un autre, mais supprimé au même instant, car nous ne connaissions pas encore le nombre des forces ennemies ; nous savions cependant que si nous étions battus, la défaite ne pouvait pasêtre considérable. Enfin, les portes sont ouvertes, et les voici qui entrent. Chacun d'eux, comme il entrait, apportait un compte différent du nombre qu'ils étaient. En effet, pressécomme ils l'étaient dans le corridor, il était impossible de se rendre compte exactement de leur nombre. D'abord on noudit qu'ils étaient trois-cent-trois, puis ce chiffre s'accrut jus-
qu'à trois-cent-dix et décrut de suite jusqu'à trois-cent-sept. Nous étions tous muets d'anxiété, lorsque Charles Wood qui rie tenait près de la porte, saute sur un banc en criant : ils ne sont que trois-cent-un. Alors nous poussons un cri qui aurait pu être entendu jusqu'à Charing Cross, nous jetons nos chapeaux en l'air, nous battons des pieds, nous nous frappons les mains.
" Les scrutateurs peuvent à peine se frayer un passage dans la foule ; la chambre était remplie jusqu'à la table, et une mer de têtes s'y agitait comme dans le parterre d'un théâtre. Mais vous auriez pu entendre tomber une éping.le, lorsque Duncannon lut les chiffres. Alors, de nouvelles acclamations éclatent, et plusieurs d'entre nous versent des larmes. Pour moi, je pouvais à peine retenir les miennes. Et il fallait voir la mâchoire de Peel tomber, et la figure de Twiss qui avait l'air d'un damné, et Herries qui avait l'air de Judas ôtant sa cravate pour la dernière opération. Xous nous donnons des poignées de mains, nous nous frappons dans le dos, nous sortons riant, pleurant, et poussant des hourras. Et à peine les portes sont-elles ouvertes, que d'autres acclamations répondent aux nôtres. Tous les passages, tous les escaliers, toutes les antichambres étaient pleins de gens qui étaient restés là jusqu'à quatre heures du matin, pour connaître quel serait le résultat. JSous nous frayons péniblement un passage à travers deux masses compactes de gens qui crient et agitent leurs chapeaux au-dessus de leurs têtes. Enfin nous voici en plein air ; j'appelle une voiture, et la première chose que le cocher me dit : a Le bill est-il passé, monsieur? — Oui, par une voix. — Que le ciel en soit béni !" Et Macaulay finit par une phrase qui indique bien le libéral : " Ainsi, continue-t-il, finit une scène qui n'aura probablement pas d'égale, jusqu'à ce que le parlement réformé ait lui-même besoin d'être réformé. "
Celui qui écrivait ainsi, dans ces termes exhilarants, venait de voter l'abolition du système en vertu duquel il tenait son mandat. Macaulay tenait son mandat de la générosité d'un X>air d'Angleterre, Lord Lansdowne, qui l'avait fait élire par le bourg pourri de Calne. Je connais peu de pages qui fassent plus d'honneur à l'humanité que cette simple lettre qui nous montre ces natures anglaises, calmes et opiniâtres dans la lutte, qui «''motionnent enfin, pleurant et riant à la fois,
parer qu'un acte de justice rient d'être accompli, parce qu'un abus rient d'être dviaciué du sol de la vieille Angleterre.
Membres du Qtiïb Oamdiêti, libéraux de la provim Québec, voilà quels sont nos naodèèoB ! voilà quels sont nos principes : voilà que] est notre parti !
Il est vrai qu'il existe en Europe, en France,, en Italie et en Allemagne, une classe d'hommes qui se donnent le titre de libéraux, mais qui n'ont de libéral que le nom. et qui sont ■•lus dangereux des hommes. Ce ne sont pas des libéraux. -mi des révolutionnaires : dans leurs principes il- sont tellement exaltés qu'ils n'aspirent à rien moins qu'il la destruction de la société moderne. Avec ces hommes, nous n'avons rien de commun : mais c'est la tactique de nos adversaires de tuujours nous assimiler à eux. Ces accusations sont audessous de nous, et la seule réponse que nous puissions faire dignement, c'est d'affirmer nos véritables principes, et de faire. de telle sorte que nos actes soient toujours conformes à nos principes.
.Maintenant, arrivé à. ce point de mon exposé, je passerai en revue l'histoire du parti libéral de notre pays. Je suis do ceux qui ne craignent pas de scruter l'histoire de mon parti. Je suis de ceux qui pensent qu'il y a plus à gagner à dire franchement la vérité, qu'à essayer de se faire illusion à soimême et aux autres. Ayons le courage de dire la vérité '. >i notre parti a fait des fautes, nos dénégations n'empêcheront pas les choses d'avoir été ce qu'elles ont été. Du reste, si notre, parti a commis des fautes, nous trouverons toujours dans l'autre parti assez de fautes pour compenser les nôtres, et au surplus, l'autre parti, fût-il immaculé, nos principes n'en seraient, pour cela, ni meilleurs ni pires. Ayons le courage de dire la vérité, et que la vérité dite sur nos fautes pas nous empêche d'y retomber à l'avenir.
Jusqu'à 1848, tous les Canadiens Français n'avaient forme qu'un seul parti, le parti libéral. Le parti conservateur, ou plutôt le parti tory, comme on l'appelait, n'était qu'une faible minorité. C'est de 1846 que datent les premières trace-
deux partis qui, depuis, se sont disputé le pouvoir. M. Lafontaine avait accepté le régime établi en 1841. Lorsque M. Papineau fut revenu de l'exil, il attaqua le nouvel ordre de choses avec sa grande éloquence et de toute la hauteur de ses idées. Je n'entreprendrai pas ici de faire la critique de la politique respective de ces deux grands hommes. Tous deux aimèrent leur pays, ardemment, passionnément, tous deux lui dévouèrent leur vie ; tous deux, par des voies différentes, n'eurent d'autre but que de le servir ; tous deux furent probes et désintéressés. Eestons sur ces souvenirs, sans chercher qui des deux eut tort et qui eut raison.
Il se trouvait, à cette époque, une génération de jeunes gens d'un grand talent et d'une impétuosité de caractère plusgrande encore. Désespérés d'être venus trop tard pour jouer leur tête dans les événements de 37, ils se précipitèrent, avec une alacrité aveugle, dans le mouvement politique de l'époque. Ils se trouvèrent au premier rang des partisans de M. Lafontaine, dans sa glorieuse lutte contre Lord Metcalfe. Ils l'abandonnèrent ensuite pour la politique plus avancée de M. Papineau, et, tout en se rangeant à sa suite, comme il était naturel, ils l'eurent bientôt devancé.
Enhardis par leur propre succès, entraînés par leur propre enthousiasme, ils fondèrent un journal V Avenir } dans lequel ils se posèrent en réformateurs et en régénérateurs de leur pays. Xon contents de s'attaquer à la situation politique, ils s'attaquèrent audacieusement à la situation sociale. Ils lancèrent un programme contenant pas moins de vingt-et-un articles, qui commentait par l'élection des juges de paix et finissait par l'annexion aux Etats-Enis, et qui n'était en somme rien autre chose qu'une révolution complète de la province. S'il eût été possible que, par un coup de baguette magique, les vingt-et-un articles de ce programme fussent réalisés dans le cours d'une nuit, le pays au matin n'eut plus été reconnaissable. Celui qui l'aurait quitté la veille et y serait revenu le lendemain, n'aurait pu s'y retrouver.
Li seule excuse de ces libéraux, c'était leur jeunesse ; le plus Agé d'entr'eux n'avait pas vingt-deux ans.
Messieurs, je constate des faits, je n'entends pas faire de reproche à qui que ce suit. Le talent et les convictions -incères ont toujours droit à notre respect. Quel est celui d'entre nous, du reste, qui, s'il eût vécu a cette époque, peut se flattai qu'il aurait été plus e ni'il ne serait pas
tombé dans les mêmes écarts ? Tout prêtait alors à ces èî rations : la situation de notre paya, la situation en Europe.
Le pays n'était pas encore guéri des blessures de l'insurrection ; on nous avait octroyé une constitution libre, il est vrai, mais la nouvelle constitution n'était pas appliquée de bonne foi par le bureau colonial. Il y avait, au fond de chaque âme, des grondements que comprimait seul le souvenir de la vengeance tirée de l'insurrection. De tous les côtés, du reste, arrivaient jusqu'ici des effluves de démocratie et de révolte. La société frémissait déjà aux premiers souffles de eette grande tempête qui devait éclater quelques années plus "tard, presque par tout le monde civilisé, et qui fit un moment chanceler la société sur elle-même. Les années qui précèdent 1848 sont effrayantes à contempler. On éprouve de l'horreur à constater ce travail sinistre qui se faisait partout et qui jeta dans la révolte, à un moment donné, plus de quatrevingts millions d'hommes.
Cet état de choses devait puissamment agir sur des imaginations jeunes, ardentes et inexpérimentées. Aussi, nos jeunes réformateurs, non contents de vouloir révolutionner leur pays, saluaient avec transport chaque révolution nouvelle eu Hurope.
Cependant, à peine avaient-ils fait deux pas dans la vie pi'ils s'apercevaient de leur immense erreur. Dès 1852, ils publiaient un nouveau journal. Ils abandonnaient L'Avenir aux énergumènes et cherchaient dans le nouveau journal Le Pays, sans toujours la trouver, il est vrai, la voie nouvelle que devaient suivre les amis de la liberté sous la nouvelle '-.onstitnrron.
On ne peut aujourd'hui, en relisant le programma L'Avenir, s'empêcher de sourire : on ne peut s'empêcher d sourire, en retrouvant avec un si grand bon sens quelquefois tant de propositions absurdes ou impossibles. Il serait oide repasser, une à une. toutes les propositions incongrues que contenait le programme de L Avenir. J'en prendrai ul hasard : les parlements annuels. Je suis certain que chacun des jeunes réformateurs d'alors, qui est arrivé aujourd'hui à la députation, est fermement d'opinion qu'une élection tous les cinq ans est tout-à-fait suffisante. Et d'ailleurs, n'est-il pas manifeste que les parlements annuels seraient une entrave constante à toute législation sérieuse, et une source d'agitatioien permanence ?
Cependant, le mal était fait. Le clergé, alarmé de ces allures qui ne rappelaient que trop les révolutionnaires d'Europe, déclara de suite une guerre impitoyable au nouveau parti, La population anglaise, amie de la liberté, mais amie de l'ordre, se déclara également contre le nouveau parti, et pendant vingt-cinq ans, ce parti est resté dans l'opposition, bien que l'honneur lui revienne d'avoir pris l'initiative de toutes les réformes accomplies depuis cette époque. C'est vainement qu'il demanda et obtint l'abolition de la tenure seigneuriale ; c'est vainement qu'il demanda et obtint la décentralisation judiciaire ; c'est vainement que le premier il donna l'élan à Fœuvre de la colonisation, ces sages réformes ne lui furent pas comptées ; c'est vainement que ces enfants, devenus hommes, désavouèrent les entraînements de leur jeunesse ; c'est vainement enfin que le parti conservateur commit fautes sur fautes, la génération des libéraux de 184^ était presqu'entièrement disparue de l'arène politique, lorsque commença à poindre l'aurore d'un jour nouveau pour le parti libéral. Depuis ce temps, de nouvelles accessions ont été faites au parti : des idées plus réfléchies, plus calmes, y ont prédominé : quant à l'ancien programme, de toute la partie sociale, il ne reste plus rien du tout, et, de la partie
politique, il ue I les principes du parti libéral
d'Angleterre.
Pendant 6e I L'autre partâ I Lorsque la
-'on entre M. Papineau et M. Lafontaine fut devenue complète, la fraction du parti libéral qui suivit M". Lafontaine, finit, après quelques tâtonnements, par s'allier aux taries du Haut-Canada; alors, au titre de libéral qu'elle ne pouvait ou n'osait pas encore avouer, elle ajouta celui de conservateur. Le nouveau parti se donna le nom de libéral-conservateur. Quelques années s'écoulèrent, et de nouvelles modifications survinrent ; le nouveau parti abandonna entièrement le titre de libéral, et ne s'appela plus que le parti conservateur. Quelques années s'écoulèrent encore, de nouvelles modifications survinrent ; je ne saisplus de quel nom nous appelons ce parti. Ceux qui aujourd'hui semblent y tenir le haut du pavé, s'appelleront eux-mêmes : le parti ultramontain. le parti catholique. Ses principes se sont modifiés comme son nom. Si M. Cartier revenait aujourd'hui sur la terre, il ne reconnaîtrait plus son parti. M. Cartier était dévoué aux principes de la constitution anglaise. Ceux qui aujourd'hui, paimi ses anciens partisans-, tiennnent le haut du pavé, repoussent ouvertement les principes de la constitution anglaise, comme une concession à ce qu'ils appellent l'esprit du mal. Ils ne comprennent ni leur pays, ni leur époque. Toutes leurs idées sont calquées sur celles des réactionnaires de France, comme les idées des libéraux de 1848 étaient calquées sur celles des révolutionnaires de France. Ils se passionnent pour Don Carlos et le comte de Chambord, comme les libéraux se passionnaient pour Louis Blanc et Ledru-Rollin. Ils crient : vive le roi ! comme les libéraux criaient : vive la république ! En parlant de Don Carlos et du comte de Chambord, ils affectent de ne jamais dire qu< Majesté le roy Charles VII, Sa Majesté le roy Henri V, tout comme les libéraux, en parlant de Xapoléon III, ne disaient jamais que M. Louis Bonaparte.
( 'ertes, je respecte trop l'opinion de mes adversaires, pour ne leur lancer jamais aucune injure ; mais je leur fais le reproche de ne comprendre ni leur époque, ni leur pays. Je le>accuse de juger la situation politique de notre pays, non pa<~ d'aprés ce qui s'y 'passe, mais d'après ce qui se passe en France. Je les accuse de vouloir introduire ici des idées dont, l'application serait impossible dans notre état de société. Je les accuse de travailler laborieusement, et par malheur trop efficacement, à rabaisser la religion aux simples proportion^ d'un parti politique.
C'est l'habitude, dans le parti de nos adversaires, de nous acccuser, nous libéraux, d'irréligion. Je ne suis pas ici pour faire parade de mes sentiments religieux, mais je déclare que j'ai trop de respect pour les croyances, dans lesquelles je suis né, pour jamais les faire servir de base à une organisation politique.
Vous voulez organiser un parti catholique. Mais n'avezvous pas songé que si vous aviez le malheur de réussir, vous attireriez sur votre pays des calamités dont il est impossible de prévoir les conséquences 1
Arous voulez organiser tous les catholiques comme un seul parti, sans autre lien, sans autre base que la communauté de religion, mais n'avez-vous pas réfléchi que, par le fait même, tous organisez la population protestante comme un seul partiel qu'alors, au lieu de la paix et de l'harmonie qui existent aujourd'hui entre les divers éléments de la population canadienne, vous amenez la guerre, la guerre religieuse, la plus terrible de toutes les guerres.
Encore une fois, conservateurs, je vous accuse à la face du Canada de ne comprendre ni votre pays ni votre époque.
Xos adversaires nous font encore un reproche : ils nous reprochent d'aimer la liberté, et ils appellent l'esprit de liberté un principe dangereux et subversif.
Est-il quelque raison à ces attaques ? Aucune, sinon qu'il existe en France un groupe de catholiques qui poursuivent la liberté de leurs imprécations. Certes, il n'y a pas en France
que des ennemis, de la» liberté qui la regardent avec terreur. Les amis les plus ardents de la liberté la contemplent souvent avec le même sentiment. ] (appelez-vous le dernier mot de Madame Roland. Elle avait ardemment aimé la liberté, elle l'avait appelée; de tous ses vœux, et son dernier mot est ce mot navrant : 0 liberté : que de crimes on commet en ton nom ! Combien de fois les mêmes paroles n'ont-elles pas été répétées aussi sincèrement, par des amffi aussi sincères de la liberté- :
Je conçois très-bien, sans cependant les partager, les sentiments de ces Français qui, regardant ce que la liberté leur a coûte de larmes, de ruines et de sang, appellent quelquefois pour leur pays un despotisme vigoureux ; je conçois leurs anathèmes ; mais que ces anathèmes contre la liberté soient répétés parmi nous, c'est ce que je ne saurais comprendre.
Eh quoi : c'est nous, race conquise, qui irions maudire la liberté- : Mais que serions-nous donc sans la liberté 1 Que serions-nous maintenant, si nos pères avaient eu les mêmes sentiments que les conservateurs d'aujourd'hui ! Serions-nous i.utre chose qu'une race de parias 1
•J'avoue bien que la liberté, telle qu'elle a été généraien comprise et pratiquée en France, n'a rien de séduisant. Lee français ont eu le nom de la liberté, ils n'ont pas encore eu la liberté. TJn de leurs poètes, Auguste Barbier, nous a donné: une Idée àssee exacte de la liberté qui a quelquefois passé en France, et qu'on a vue pour la dernière fois à l'o uvre en 1871. Il la représente comme une femme
:: A la voix ranqne, aux durs appas * Qni rlu brun sur 1m peau, du feu dans les prunelles " Agile et inarchuot à grands pas, - plait aux r ris du peuple, aux sanglantes mêlées ■• Aux longs roulements des tambours.
'■ A l'odeur de la poudre, aux lointaines volées
" Des cloche* et des canons sourds ; - Qui ne prend ses amours que dans la populace, - Et ne prête sou large tianc
- forts comme elle, et qui veut qu'on l'eml « ■ • de sang.
►Si la liberté était bien cette virago sinistre, je comprendrais les anathèmes de nos adversaires, et je serais le premier à m'y associer. Mais ce n'est pas là la liberté. Un poëte anglais, ïennyson a chanté la liberté, la liberté de son pays et du nôtre. Dans son poème In Memoriam , Tennyson s'adresse à un ami qui lui demande, pourquoi il ne va pas chercher dans les îles des mers du sud, un climat plus doux, et pourquoi, malgré sa santé altérée, il persiste à rester sous le ciel brumeux de l'Angleterre. Et le poète lui répond :
" It is the land tliat frecmen till, That sober-suited Freedoin chose, The land where, girt with friends or foes} A man may speak the thing he will ;
" A land of settled government, A land of just and old renown, Where Freedom broadens sloAvly down, From précèdent to précèdent :
" Where faction seldom gathers head But by degrees to fulness wrought, The strength of some diffusive thought Hath time and space to work and spread."
Le poète répond à"son ami,7qu'il ne veut pas s'éloigner de l'Angleterre, parce que :
" C'est la terre des hommes libres, c'est la terre choisie par la liberté calme et modérée, où, qu'il soit environné d'amis ou d'ennemis, un homme peut dire ce qu'il veut dire.
" Une terre d'un gouvernemeut stable, une terre d'un Juste et antique renom, où la liberté s'épand lentement de précédent en précédent.
" Où les factions lèvent rarement la tête, où la force de toute pensée féconde, s'élevant par degrés jusqu'à la maturité, a le temps et l'espace pour se développer."
Telle est la liberté dont nous jouissons, telle est la liberté que nous défendons et que nos adversaires attaquent sans la comprendre, et tout en en possédant les bienfaits. Jean- Baptiste Rousseau, dans une de'ses odes, parle de peuplades barbares qui, un jour, dans wf moment d'inconcevable folie,
B6 mirent à insulter le soleil de leujs cris et delev» idtp •• Le poi ; ■ caraoto > • i'un mot, cette inepte iin j »i^t ■
Le Dieu poursuivant *a carrière,
\'--r<;ut des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.
Ainsi .-H ,-<i-il parmi nous de œlx <jui attaquent la liberté La liberté les couvre, les inonde, les protège et les défend tu leurs imprécation».
Le Dieu poursuivant ?a carrière, Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.
Mais uos adversaires, tout eu nousreprochant d'être les de la liberté, nous reprochent encore, par une inconséquence qui serait très grave, si l'accusation était fondée—de set à l'église la liberté à laquelle elle a droit. Ils nousreprochent de vouloir fermer la bouche au corps administratif de l'église, au clergé, de vouloir l'empêcher d'enseigner i peuple ses devoirs de citoyen et d'électeur. Ils nous reprochent, pour me servir de la phrase consacrée, de vouloir empêcher le clergé de se mêler de politique et de le reléguer lans la sacristie.
Au nom du parti libéral, au nom «les principes libéraux, je repousse cette assertion !
Je dis qu'il n'y a pas un seul libéral canadien qui veuille - -m pêcher le clergé de prendre part aux affaires politiques, si le clergé veut prendre part aux affaires politiques.
Au nom de quel principe les amis de la liberté voudraientils refuser au prêtre le droit de prendre part aux affaires politiques ? Au nom de quel principe Les amis de la liberté voudraient-ils refuser au prêtre le droit d'avoirTdes opinions politiques et de les exprimer, Le droit d'approuver ou de <b;- -rouver les hommes publics et leurs actes, et d'enseigner peuple ce qu'il croit être son devoir '( Au nom de quel rincipe le prêtre n'aurait-il pas le «droit de] dire que si je suis élu, moi, la religion est menacée, lorsque j'ai le droit,
moi, de dire que si mou adversaire est élu, l'état est eu danger 1 Pourquoi le prêtre n'aurait-il pas le droit de dire que si je suis élu, la religion va être infailliblement détruite, lorsque j'ai le droit de dire que si mon adversaire est élu, l'état s'en va droit à la banqueroute 1 Xon, que le prêtre parle et prêche comme il l'entend, c'est son droit. Jamais ce droit ne lui sera contesté par un libéral canadien.
La constitution 'que nous avons invite tous les citoyens à prendre part à la direction des affaires de l'état ; elle ne fait d'exception pour personne. Chacun a le droit, non-seulement d'exprimer son opinion, mais d'influencer, s'il le peut, par l'expression de son opinion, l'opinion de ses concitoyens. Ce droit là existe pour tous ; il ne peut y avoir de raison pour que le prêtre en soit privé. Je suis ici pour dire toute ma pensée, et j'ajoute que je suis loin de trouver opportune l'intervention du clergé dans le domaine politique, comme elle s'est exercée depuis quelques années. Je crois au contraire que le prêtre a tout à perdre, au point de vue du respect dû à son caractère, en s'immisçant dans les questions ordinaires de la politique ; cependant son droit est incontestable, et s'il croit bon de s'en servir, notre devoir à nous, libéraux, est de le lui garantir contre toute conteste.
Cependant, ce droit n'est pas illimité. Xous n'avons pas parmi nous de droits absolus. Les droits de chaque homme, dans notre état de société, finissent à l'endroit précis où ils empiètent sur les droits d'un autre.
Le droit d'intervention en politique finit à l'endroit où il wupièterait sur l'indépendance de l'électeur.
La constitution de notre pays repose sur la volonté librement exprimée de chaque électeur. La constitution entend que chaque électeur dépose son vote, librement, volontairement, comme il l'entend. Si le plus grand nombre des électeurs d'un pays sont d'une opinion actuellement, et que ,par suite de l'influence exercée sur eux par un ou plusieurs hommes, par suite des paroles qu'ils auront entendues ou des écrits qu'il»
auront lus, leur opinion change, il n'y a là rien que de parfaitement légitime. Bien que l'opinion qu'ils expriment soit différente de celle qu'ils auraient exprimée sans cette intervention, cependant l'opinion qu'ils expriment est bien celle qu'ils veulent exprimer, celle qui est au fond de leur conscience ; la constitution reçoit son entière application. Si, Cependant, malgré tons les raisonnements, l'opinion des électeurs est restée la même, mais que par intimidation ou par fraude, vous les forciez à voter différemment, l'opinion qu'ils expriment n'est plus leur opinion, et la constitution est de. tara violée, la constitution, comme je l'ai déjà dit, entend que l'opinion de chacun soit librement exprimée comme il la conçoit, au moment qu'il l'exprime, et la réunion collective de chacune de ces opinions individuelles, librement exprimées, forme le gouvernement du pays.
La loi veille d'un œil si jaloux à ce que l'opinion de l'électeur soit exprimée telle qu'elle est, que si, dana un comté l'opinion exprimée par un seul des électeurs n'est pas son opinion réelle, mais une opinion arrachée par la crainte, par la fraude ou par la corruption, l'élection devra être annulée. Il est donc parfaitement permis de changer l'opinion de l'électeur, par le raisonnement et par tous les autres moyens de persuasion, mais jamais par l'intimidation. Au fait, la persuasion change la conviction de l'électeur, l'intimidation ne la change pas. Quand, par persuasion, vous avez chancre la conviction de l'électeur, l'opinion qu'il exprime est son opinion ; mais quand, par terreur, vous forcez l'électeur à voter l'opinion qu'il exprime, c'est votre opinion ; faites disparaît la cause de terreur, et alors il exprimera une autre opinion, la sienne propre.
Maintenant, on le conçoit, si l'opinion exprimée de la majorité des électeurs u'est pas leur opinion réelle, mais une opinion arrachée par fraude, par menace ou par corruption la constitution est violée, vous n'avez pas le gouvernement de la majorité, mais le gouvernement d'une minorité. Or, si un tel état de theae* se continue et se répète : si, après chaque
Section, la volonté exprimée n'est pas la volonté réelle du pavs encore une ibis, vous entravez la constitution, le gouvernement responsable n'est plus qu'un vain mot, et tôt ou iard, ici comme ailleurs, la compression amènera 1 explosion, la violence et les ruines.
Alais il ne manquera pas de gens (gai diront que le clergé a droit de dicter au peuple quels sont ses devoirs. Je reponds simplement que nous sommes ici sous le gouvernement de la Stfoe d'Angleterre, sous l'autorité d'une constitution qui nous a été accordée comme un acte de justice: et que si l'exercice des droits que vous réclamez devait avoir pour eftet d'entraver cette constitution et de nous exposer a toutes les conséquences d'un pareil acte, le clergé lui-même n'en vou-
drait pas.
Je ne suis pas de ceux qui se donnent avec affectation comme le, amis et les défenseurs du clergé. Cependant je dis ceci : comim- la plupart des jeunes gens, mes compatriotes, M été élevé par des piètres, et au milieu de jeunes gens qui ;;M d,v,nus des prêtres, .le me flatte que je compte parmi 3 .melques amitiés sincères, et à ceux là du moins je puis ffire et je .lis: "Voyez s'il va souslc soleil un pays plus heureux que le nôtre ; voyez s'il y a sous le soleil un pays OÙ lVWise catholique soit plus libre et plus privilegme que celui-ci. Pourquoi donc iriez-vous, par la revendication de droite incompatibles avec notre état de société, exposer ce pays à des agitations dont les conséquences sont impossibles a
prévoir?' .
Mais, je m'adresse a tous mes compatriotes indistinctement,
et je leur (Es :
«,.&*» sommes un peuple heureux et W&A™ ilies heureux et Ubres, grâce aux ms %&«£*£ ^ * sous régissent, institutions que nous devons aux ettoits
,\ 1 l'dendve et de les propager, et, sous l'empire de nstkution,, de développer les ressources latentes de notio
pays. Telle est la politique du parti libéral : il n'en a pay d'autre." l '
Maintenant, pour apprécier toute la valeur des institutions qui nous régissent aujourd'hui, comparons l'état actuel de notre pays avec ce qu'il était avant qu'elles nous eussent été octroyées.
Il y a maintenant quarante ans, le pays se trouvait sous le coup d'une émotion fiévreuse, en proie à une agitation qui. quelque mois plus tard, éclatait en insurrection. La couronne britannique ne fut maintenue dans le pays que par la force delà poudre et du canon. Et cependant, que demandaient nos devanciers"? Ils ne demandaient rien autre chose que les institutions que nous avons maintenant ; ces institutions nous ont été octroyées, on les a appliquées loyalement ; et voyez la conséquence : le drapeau britannique flotte sur la vieille citadelle de Québec, il flotte ce soir au-dessus de nos têtes, et il ne se trouve pas dans le pays un seul soldat anglais pour le défendre ; sa seule défense, c'est la reconnaissance que nous lui devons pour la liberté et la sécurité que nous avons trouvées sous son ombre.
Quel est le canadien qui, comparant son pays aux pays même les plus libres, ne se sentirait fier des institutions qui le protègent ?
Quel est le canadien qui, parcourant les rues de cette vieille cité et arrivant au monument élevé à deux pas d'ici, à la mémoire des deux braves morts sur le même champ de bataille en se disputant l'empire du Canada, ne se sentirait fier de son pays ?
Dans quel autre pays, sous le soleil, trouverez-vous un monument semblable, élevé à la mémoire du vaincu aussi bien que du vainqueur 1 Dans quel autre pays, sous le soleil, trouverez-vous le nom du vaincu et du vainqueur honorés au même degré, occupant la même place dans le respect de la population 1
Messieurs, lorsque dans cette dernière bataille que rappelle le monument de Wblfe et Montcalm, la mitraille semait la
mort dans les rangs de l'armée française, lorsque les vieux héros que la victoire avait tant de fois suivis, virent enfin la victoire leur échapper., lorsque, couchés sur le sol, sentant leur sang couler et leur vie s'éteindre, ils virent, comme conséquence de leur défaite. Québec aux mains de l'ennemi, et le pays à jamais perdu, sans doute leur pensée suprême dut se tourner sur leurs enfants, sur ceux qu'ils laissaient sans protection et sans défense ; sans doute ils les virent .-persécutés, asservis, humiliés, et alors, il est permis de le croire, leur dernier soupir put s'exhaler dans un cri de désespoir. Mais si, d'un autre côté, le ciel permit que le voile de l'avenir se déchirât à leurs yeux mourants ; si le ciel permit que leur regard, avant de se fermer pour jamais, pénétrât dans l'inconnu ; s'ils purent voir leurs enfants libres et heureux, marchant le front haut dans toutes les sphères de la société1 ; s'ils purent voir, dans la vieille cathédrale, le banc d'honneur des gouverneurs français occupé par un gouverneur français ; s'ils, purent voir les flèches des églises s'élançant de toutes les vallées, depuis les eaux de Gâspé jusqu'aux plaines de la Rivière Eouge ; s'ils purent voir ce vieux drapeau, qui nous, rappelle la plus belle de leurs victoires, promené triomphalement dans toutes nos cérémonies publiques : s'ils purent, enfin, voir nos libres institutions, n'est-il pas permis de croire que leur dernier soupir s'éteignit dans un murmure de reconnaissance pour le ciel, et qu'ils moururent consolés ?
Si les ombres «le ces héros planent encore sur cette vieille L-ite pour laquelle ils sont morte, si leurs ombres planent ce soii sur la salle où noua sommes réunis, il nous es* permis de croire a nous, libéraux, — du moins nous avons cette chère illusion,— $»e leurs sympathies sont toutes ave<- nous.
NVILFKID LAURIER.
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