Discours sur le médecin P.E. Wauters
Le Comité de vaccine de cette viïie , qui compte actuellement trente-sept années d’existence et qui déplore pour la neuvième fois la mort d’un de ses membres, m’a confié la mission de déposer sur la tombe de son Président l’hommage de sa reconnaissance et l’expression de sa douleur profonde!
En m’acquittant de ce pieux et triste devoir, il m’aurait été doux de pouvoir vous entretenir de tous les détails qui concernent la longue et honorable carrière du Nestor des médecins belges. — On l’a* dit souvent, — le plus bel éloge de l’homme de l’art doit être puisé jusque dans les moindres traits de sa vie. — Mais, le moment actuel laisse à peine à l’esprit le pouvoir et la force de la réflexion 5 — il m’impose d’ailleurs des obligations devant la famille du défunt, devant vous tous qui daignez m’écouter : — Je dois donc me borner à vous retracer brièvement les principaux services rendus à la science et à l’humanité par' Pierre Englebert WAUTERS , décédé le 8 de ce mois (octobre 1840).
Je me hâte de rappeler à votre souvenir les productions littéraires qui lui ont valu l’approbation de tous les vrais praticiens , et qui, fort nombreuses, ont toutes pour but l’utile et annoncent toutes dans leur auteur un rare sentiment de bienfaisance.
Né en 1743, à Moerseke, près de Termonde , — après des études brillantes au collège d’Enghien, après avoir d’abord étudié la Théologie en laquelle il reçut le grade de Baehelier, et avoir
été reçu Licencié en Médecine à l’ancienne Université de Lou-
vain, en 1773, — il débuta dans sa carrière pratique par un formulaire ‘pharmaceutique et publia plus tard un essai sur quelques moyens curatifs employés avec fruit à l’hôpital civil de Gand. — Il mit au jour un traité sur la Dysenterie, remarquable par un grand esprit d’observation. — Il fit connaître dans un but éminem> ment utile les qualités hygiéniques et médicinales d’une boisson généralement en usage dans cette localité , et fixa de plus l’attention publique, dans un beau Mémoire, sur les moyens de former les Garde-malades. — Il traduisit de l’allemand l’ouvrage de Rosen V^on Rosenstein , sous le titre de Huys-en-Reys apo-‘ theek; fit une traduction de la Dissertation couronnée de Burtin et reproduisit en langue flamande le Manuel médical de Carrère^ — En 1830, il composa son Dispensaire pharmaceutique pour le service des pauvres, et en 1835, il inséra dans l’Observateur Belge ses remarques sur l’infaillibilité de la vaccine, considérée comme préservatif de la petite vérole.
Les brillants succès obtenus par Wauters dans différents concours ont fait connaître partout son nom dans le pays et au-delà de nos frontières; vous savez tous que ses écrits, tous essentiellement pratiques et dégagés de toute conception systématique, ont servi plus d’une fois de source à des recherches utiles. — Il remporta à l’ancienne Académie royale et impériale de Bruxelles le prix pour une Dissertation sur l’Utilité de remplacer les plantes médicinales exotiques par des plantes de notre sol. — En 1787, il obtint à la même Académie le prix pour un écrit sur les Præsidia adversus periculosos inhumationum prœfestinatarum abusus,
— La même institution te couronna plus tard pour un Mémoire intitulé : A en te toonen de nederlandsche gewassen hekwaem om olien te maeken , etc. — En 1790 , il obtint à la Société royale de médecine de Paris le premier prix, et en 1791 il y remporta le prix d’émulation , pour sa Dissertation de Exutoriorum deîectu»
— En 1809 , il fut couronné à Bordeaux pour une réponse à la question de savoir quels sont les médicaments indigènes capables de remplacer les plantes exotiques dans le traitement des maladies.
Vous le voyez. Messieurs, ses succès littéraires ont été considérables, et, on peut le dire avec orgueil, peu de médecins dans
notre pays, peu de médecins à l’étranger, ont donné dans les concours publics de si nombreuses preuves d’un esprit supérieur. Ses difîerents travaux couronnés ont été publiés soit par lui , soit par les Académies auxquelles ils avaient été adressés.
Sa réputation comme praticien le fit nommer successivement sous le régime français, Médecin des petits hospices, Médecin en chef de l’hôpital civil, Directeur des hôpitaux civils et militaires, Médecin de la Maison de Détention de cette ville , Membre du Comité de santé. Membre de différentes Commissions sanitaires. A cette occasion je ne passerai pas sous silence les éminents services qu’il rendit lors de la réorganisation de nos hôpitaux , de cette époque pleine de calamités qui suivit l’entrée des Français dans notre patrie, alors que, par un vertige de réforme, le service de ces établissements fut livré à des mercenaires et des hommes corrompus. Je ne tairai point les paroles touchantes qui lui furent adressées par le Ministre de l’Intérieur à l’occasion des sacrifices pécuniaires qu’il avait faits et du retour des Sœurs Hospitalières qu’il avait provoqué. Le ministre lui disait dans une lettre écrite : « C’est faire un noble et bel usage de sa fortune que de l’employer à soulager les pauvres, et cette action excite encore plus de sensibilité quand elle est faite par un homme dont les talents ont le même emploi. »
Il fut nommé Médecin des épidémies pour l’arrondissement de Gand : il fit partie du jury pour l’enseignement primaire; il fut Membre du jury médical pour le département de l’Escaut et Membre du comité d’administration de l’Ecole de médecine. Sa philanthropie l’appela à faire partie de la commission des hospices civils, et à une époque plus rapprochée de nous, nous trouvons son nom inscrit parmi ceux des collaborateurs de la Pharmacopæa Belgica.
Son mérite généralement reconnu lui fit obtenir de nombreux titres scientifiques. Il était membre correspondant de l’ancienne Société royale de Médecine de Paris, de la Société de l’Ecole de médecine, de la Société de Médecine pratique de la même ville , associé de la Société pratique de Montpellier, de la Société de Médecine de Bordeaux, membre honoraire de la Société ter Bevoordering der Heelkunde à Amsterdam , de la Société de médecine de Louvain , membre correspondant de la Société
(l’Émulation d’Anvers, de la Société Médico-Chirurgicale de la même ville, de la Société de Médecine de Bruxelles, de l’ancienne Société Médico-chirurgicale de Gand.
On trouve plusieurs de ses écrits concernant ses rapports avec les sociétés dont il était membre, insérés dans les journaux de l’époque. Nous avons de lui : Tietital geneeskundige gevallen, consignés dans Handelingen van het genootschap ter hevoordering van genees- en heelkunde ; plusieurs Observations sur les vertus de l’Asa fœtida écrites en latin et insérées dans le Journal de Médecine , Chirurgie et Pharmacie ; une Observation sur une rétention d’urine causée par le renversement de la matrice , imprimée dans le même journal ; une Observation sur la rétroversion de la matrice que Desgranges a fait publier, avec la permission de M. Wauters , dans la Gazette de Santé ;àc& Remarques sur l’inhumation précipitée ; des Considérations sur l’arsenic et le quinquina administrés dans les fièvres intermittentes; une Dissertation sur l’hydropisie de la matrice, qui fait partie du même recueil. — • Il était membre de première classe de l’Institut Royal des Pays- Bas et il figure dans les recueils littéraires de ce corps savant par un mémoire intitulé : « Ontleedkundige FPaernemingen.-— Il était en outre membre de l’Académie royale des Sciences et Belles-Lettres de Bruxelles.
Les motifs qui lui avaient valu ces titres portèrent également les membres du Comité de vaccine de notre ville à l’associer à leurs travaux et à le choisir comme leur premier président , poste d’honneur qu’il a occupé pendant une longue série d’années et avec une admirable et constante sollicitude pour les intérêts de notre association. Nos registres prouvent que M. Wauters seul a vacciné pendant plus de deux ans tous les enfants pauvres confiés à des nourrices de la campagne, et qu’il sacrifiait à cette œuvre charitable un jour spécial de la semaine.
Fuyant avee soin le commerce des amis oisifs et importuns, ennemi de toute orgueilleuse philosophie, évitant tous les excès , ne connaissant pas le tumulte des passions et tout entier à son immense et belle pratique , notre confrère savait au plus haut degré étendre la dignité et le charme de sa profession ; aussi a-t-il été le modèle du vrai 'médecin, tel que nous désirons le trouver, et tel qu’il a été si heureusement dépeint par l’antiquité. Comme
sommité pratique il était devenu à la fin de sa carrière médicale l’arbitre des cas graves; partout ses conseils étaient reçus avec empressement et reconnaissance; et observateur scrupuleux des convenances exigées entre confrères , il a su toujours s’acquérir chez nous tous les droits les plus sacrés , l’estime la plus profonde et l’attachement le plus sincère et le plus durable.
Toujours , comme Président de la Commission médicale de cette province , nous l’avons vu marcher dans le sentier de la justice , essentiellement conciliant et prompt à apporter la paix et riiarmonie là où régnaient le trouble et la discorde.
Par la force et la droiture de son caractère , il a su toujours se mettre en dehors des vues de parti, et jamais, on peut le dire, ni la flatterie ni des paroles haineuses n’ont souillé ses lèvres; — jamais, non jamais, aucune considération n’a pu lui faire dissimuler son sentiment ou le faire agir contre sa conviction ; et quelles qu’aient été les circonstances où par son état et ses fonctions il s’est vu placé , toujours l’imposture et le mensonge, qu’il avait en horreur, ont dù fuir devant son œil pénétrant et ses regards austères. — Concis dans ses expressions, modéré dans ses opinions et grave dans son maintien , il a su prendre sur les esprits cet ascendant que Tâge, les vertus et la science savent seuls accorder.
L’étude de la médecine n’absorbait point tous ses instants ; il connaissait plusieurs langues. Comme beaucoup de médecins de son siècle , il écrivait avec soin la langue latine , et plusieurs de ses ouvrages sont traités dans Fidiôrae de ses pères, la langue flamande. Déplus, les beaux-arts avaient part à ses hommages; et c’est ainsi que la musique , qu’il cultivait même avee un talent peu commun , charmait encore ses jours lors même qu’une double cataracte eut fermé ses yeux à la lumière. — On aime à le voir dans sa jeunesse s’imposer des fatigues et des privations, parcourir chaque semaine un trajet de trois lieues (de Wetteren à Gand), pendant un long espace de temps , et cela afin de s’exercer chez un maitre sur les instruments de sa prédilection. — Une circonstance digne d’être citée est le soin que prit notre respectable confrère de bien employer tous ses instants; son activité était telle que , pendant de longues années , il accorda aux personnes de son service une récompense pour le cas où elles l’auraient
trouvé au lit le matin , à quatre heures. — C’était avec bonheur que le digne vieillard se rappelait ce trait de sa vie ; il aimait à dire que rarement il lui était arrivé de devoir payer l’amende à laquelle il s’était soumis volontairement dans l’intérêt de ses études.
En accordant à ce savant médecin les faveurs royales , en lui conférant la décoration de l’Ordre de Léopold , le gouvernement a su apprécier ses mérites et ses services nombreux : il ne faut pas en douter, Wauters a contribué pour une immense part à entretenir dans les localités que nous habitons ce feu sacré de la science , de la science d’observation surtout , qui encore au moment actuel nous sert si puissamment à tous de boussole.
Depuis plus de dix ans , retiré de la clientelle , après un troisième mariage veuf depuis trente-sept ans, et entraîné par jles vertus de son choix, il goûtait un véritable repos, celui du sage , dans le sanctuaire de la science, dans une pieuse solitude, méditant toujours sur les choses utiles, sur les choses sacrées , entouré de ses livres , de ses enfants et parfois de quelques anciens amis.
Une maladie dangereuse des voies urinaires le mit souvent aux prises avec la mort ; mais il ne tenait en quelque sorte plus aux affections de la terre ; toujours , jusques à ses derniers instants et chaque jour il était au pied de la croix : la mort s’est présentée à ce digne croyant, à ce modèle de chrétien , comme le jour le plus accompli de sa vie, qu’il vient de terminer à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans, dix mois et quatre jours, dans une situation de la plus étonnante intégrité d’intelligence , dans un état de calme et de résignation angéliques.
Que la carrière de cet homme vénérable , — de cette belle âme, — de cette âme patriarchale , — l’honneur de notre corps médical , nous serve d’exemple â nous tous ; — que le souvenir de ses vertus et de ses laborieux efforts nous guide au milieu des nombreux devoirs auxquels nous appelle notre noble et difficile profession. — Imitons son amour du bien sans bornes, sa tolérance, sa modération , sa modestie extrême, sa justice en toutes choses, son activité, son zèle infatigable et vraiment prodigieux; — tâchons , comme lui , de trouver au foyer domestique, en paix avec la divine Providence, en paix avec nous-mêmes , et dans le
commerce d’une douce et honorable intimité , ce bonheur que goûta au suprême degré celui à qui nous disons tous un dernier et solennel adieu !