Discours sur les passions de l'Amour
On connaît actuellement deux manuscrits du Discours sur les Passions de V Amour.
L'un qui est catalogué à la Bibliothèque Nationale, 19303, provient de Tabbaye de Saint- Germain et il avait été légué aux moines de cette abbaye par Louis Potier, cardinal de Gesvres, avec toute sa bibliothèque. Il fait donc partie de ce qu'on appelle le fonds de Saint-Germain de Gesvres. Il porte au-dessous du titre celte mention : « On Vattribue à M. Pascal. » A la table (car avec le Discours sur les Passions de l'Amour le volume manuscrit du fonds Saint-Germain de Gesvres contient d'autres pièces) on lit : « Discours sur les Passions de l' Amour, pa.v JNI. Pascal.»
L'autre manuscrit qui dormait ignoré dans un coin des rayons de la Bibliothèque Natio-
G DISCOURS SUR LES PASSIONS DE l'aMOUR
nale, a été remarqué vers 1860 et tiré de l'oubli. 11 est catalogué 4015. On en ignore la provenance. L'écriture est du xvii° siècle. II ne porte aucun nom d'auteur.
La plupart des critiques ont pensé que le Discours est de Pascal conformément à Tattribution du manuscrit du fonds de Saint- Germain de Gesvres et ont raisonné ainsi : 1° D'abord c'est quelque chose que cette attribution en elle-même et elle ne démontre que ceci que dans le groupe auquel appartenait le copiste le traité passait pour être de Pascal ; mais encore elle démontre cela ; — 2° ensuite, « au sujet d'un écrit de cette nature l'expression du doute de la part des amis de Pascal, équivaut à un aveu ; qui donc, parmi les personnes attachées à Port-Royal ou à la famille Périer et qui conservaient les traditions de la petite église ; qui donc se fût avisé de dire ou de laisser croire qu'un discours sur V Amour fût de Pascal, s'il y avait eu le moyen de dire le contraire (Havet) » ; «quel est le janséniste qui se serait soucié de le copier et de le conserver, ou qui se serait amusé à faire un pastiche de Pascal sur cette matière de l'amour ? (Brunswigg). »
M. Victor Giraud a parfaitement démontré que ce dernier argument (tout le 2°) n'a pas de valeur, la mention « attribuée à Pascal » et la mention « par M. Pascal » ne provenant pas des bénédictins de Saint-Germain, mais simplement du copiste anonyme, puisque les bénédictins ont reçu ce manuscrit de la main des héritiers du cardinal de Gesvres et se sont contentés de le mettre dans leur bibliothèque. Rien absolument ne prouve,, ni même n'indique,que ce manuscrit provienne d'un groupe janséniste ou d'un janséniste ; il provient on ne sait d'où.
Il ne reste que cet argument (1°) qu'il y a eu un groupe où cet écrit passait pour être de M. Pascal, ce qui est de peu de conséquence.
Or, ceci n'étant pas prouvé que le Discours soit de Pascal, est-il vraisemblable qu'il soit de lui ? Non ; car on en aurait parlé, et comme étant de M. Pascal, depuis le milieu du XVII® siècle jusqu'au moment où Victor Cousin l'a découvert. Or jusqu'à ce moment personne au monde n'en a parlé ; tout le monde l'a profondément ignoré ; et cela est au moins un peu étrange.
Non encore, il n'est pas vraisemblable que
Pascal soit l'auteur du Discours sur les Passions de V Amour parce que Pascal n'a jamais été amoureux. A la vérité il aurait pu écrire le Discours sans être amoureux et sans l'avoir jamais été et, comme a dit Beaumarchais, il n'est pas nécessaire de posséder les choses pour en discourir ; mais enfin on peut soutenir avec quelque apparence que l'auteur du Discours a connu l'amour. Mais c'est alors qu'il devient impossible d'attribuer ce discours à Pascal qui, lui, n'a jamais été amoureux. On ne connaît pas toute la vie de Pascal ; mais on la connaît assez pour savoir que s'il a eu une période de divertissement, d'égarement, une période mondaine, il n'a jamais été amoureux. D'abord cela se saurait, et trop de gens avaient intérêt à le savoir pour ne pas l'avoir su et pour ne pas le crier, soit pendant le xvii« siècle, soit pendant le xviii* siècle, si cela avait été.
Ensuite cela n'aurait pas été unique et, à côté du grand amour prétendument révélé par le Discours^ il y aurait dans la vie de Pascal quelques amours secondaires que l'on connaîtrait. Or il n'y en a aucun.
Donc rien ne prouve que le Discours sur
DISCOURS SUR LES PASSIONS DE L AMOUR \f
les Passions de l'Amour soit de Pascal ; tout prouve qu'il n'est pas de lui, puisque si le Discours est d'un simple théoricien de l'amour, rien ne serait plus étrange que Pascal choisissant ce sujet et en traitant froidement pour le plaisir d'en traiter ; et puisque, si le Discours est d'un amoureux, encore moins estil de Pascal qui n'a jamais connu l'amour.
Les arguments prouvant quil n'est pas prouvé que Pascal soit l'auteur du Discours sur les Passions de V Amour sont excellents. Il n'est pas prouvé du tout que le Discours sur les Passions de V Amour soit de Pascal.
Les arguments prouvant qu'il n'est pas vraisemblable que le Discours soit de Pascal me paraissent faibles.
Si ce Discours était de Pascal il en aurait été parlé depuis le milieu du xvii° siècle jusqu'au milieu du xix\
Pourquoi ? Que quinze pages manuscrites d'un auteur célèbre restent ignorées pendant deux siècles, cela est bien étonnant ! Aucunement. On retrouvait tout récemment encore des lettres de M"" de Sévigné : et on retrouve encore des lettres de Voltaire. Même
dans les bibliothèques les plus publiques on retrouve tous les jours des choses que Ton ignorait qui y fussent, témoin ce manuscrit même du Discours sur les Passions deV Amour retrouvé il y a à peine cinquante ans dans la Bibliothèque Nationale. L'ignorance dans laquelle deux siècles ont été du Discours sur les Passions de l'Amour ne nous paraît pas du tout extraordinaire.
Pascal n'a pas pu écrire le Discours sur les Passions de V Amour, ni comme théoricien, ni comme homme qui écrit des confidences, parce qu'il n'a jamais été amoureux et il n'a jamais été amoureux parce que cela se saurait ; or cela ne se sait pas ; et parce que, s'il avait eu un grand amour, il en aurait eu aussi de médiocres, ce que toute sa vie démontre qui n'a pas été. — Autrement dit pour que Pascal eût été passionnément amoureux il faudrait qu'à son ordinaire il eût été libertin. C'est précisément le contraire qui, en général, est le vrai et ce sont les chastes qui ont une fois dans leur vie une passion profonde. C'est ce que M"* Swetchine assurait quand elle écrivait : « Ces hommes qui paraissent froids et qui ne sont que timides adorent de
qu'ils osent aimer. » C'est ce que Tauteup même du Discours sur les Passions de V Amour affirme quand il écrit : « Les grandes âmes ne sont pas celles qui aiment le plus souvent ; c'est d'un amour violent que je parle: il faut une inondation de passion pour les ébranler et pour les remplir. Mais quand elles commencent à aimer, elles aiment beaucoup mieux. » — Rien ne me paraît plus naturel que Pascal aimant une fois, d'un amour profond, d'un amour malheureux et écrivant quelques pages à la fois sur ce sujet et sur cet épisode de sa vie.
D'abondant on s'est demandé : si le Discours sur les Passions de V Amour n'est pas de Pascal de qui serait-il ? On a proposé Saint-Evremond, Méré, La Bruyère. Mais La Bruyère a un tour de style très particulier qu'il serait bien étonnant qu'il n'eût pas eu du tout en écrivant ce Discours; et Saint-Evremond est tout le contraire de Tamoureux idéaliste qui apparaît continuellement dans le Discours; et enfin Méré est un imbécile. Cette sorte d'investigation ramène ou à Pascal ou à quelqu'un qui aurait l'àmc de Pascal, les sentiments ordinaires
12 DISCOURS SUR LES PASSIONS DE l'aMQUR
de Pascal, les idées ordinaires de Pascal et tout le talent de Pascal. Si cet homme avait existé je dirais à mon tour qu'il me semble que cela se saurait.
Pour moi je ne suis pas sûr du tout que le Discours sur les Passions de V Amour soit de Pascal; mais je le crois très fort; parce que quand je le lis je me trouve à toutes les lignes en plein Pascal et je crois que, le Discours n'eût-il jamais été attribué à Pascal, je le lui attribuerais spontanément, comme un amateur expérimenté attribue un tableau à Véronèse. Mais ceci n^est aucunement scientifique; il est tout littéraire et par conséquent inintellectuel.
Et maintenant lisons et examinons le Discours sur les Passions de V Amour sans pensée de derrière la tète et comme s'il était de n'importe qui.
J'ai adopté le texte du manuscrit 4015, celui qui n'est pas le manuscrit de Saint-Germain découvert par Victor Cousin ; je l'ai adopté, non pas que je le trouve meilleur, car c'est presque le contraire que je pense, comme on le verra par mes notes sur les variantes ; mais parce que le texte du manus-
crit du fonds Saint-Germain étant imprimé partout et celui du 4015 ne l'étant nulle part à ma connaissance, excepté dans le livre — excellent — de M. Victor Giraud, intitulé Biaise Pascal ; c'éldiit rendre service au public que de mettre sous ses yeux le texte le moins connu. Du reste, toutes les différences de texte qui ont quelque importance, je les signale dans mes notes, et ce sera donc comme si Ton avait ici les deux textes en regard l'un de Faulre.
Les Passions de l'Amour
Vhomme est né pour penser; aussi n' est-il pas un moment sans le faire ; mais les pensées pures, qui le rendraient heureux s' il pouvait toujours les soutenir, le fatiguent et l'abattent. C'est une vie unie, à laquelle il ne peut s' accommoder ; il lui faut du remuement et de l'action, c'est-à-dire quil est nécessaire qu'il soit quelquefois agité des passions dont il sent dans son cœur des sources si vives et si profondes.
L'homme est né pour penser. C'était aussi l'opinion de Pascal : « Toute la dignité de
ÎG DISCOURS SUR LES PASSIONS DE l'aMOUR
rhomme est dans la pensée. La pensée est donc une chose admirable et incomparable par sa nature... Travaillons donc à bien penser; c'est le principe même de la morale ». Mais il faut du remuement et de l'action; l'homme, comme a dit Pascal, « tend au repos par l'agitation ». Qui lui donnera cette agitation qui lui est nécessaire? Les passions, qui le poussent en sens divers, « toutes lui promettant le repos dans la satisfaction de leur désir. »I1 est donc nécessaire que l'homme pense ; aus«i bien il le fait toujours ; mais il est nécessaire aussi que quelquefois il soit agité par les passions qui sont comme un « divertissement », pour parler comme Pascal, à l'ennui de penser toujours. A la vérité penser toujours serait précisément le bonheur, et comme dit Pascal, « tout le malheur de l'homme vient de ce qu'il ne peut rester tout le jour dans une chambre » ; mais enfin les choses sont ainsi et les passions, non pas comme dit Descartes, sont « utiles » à Thomme ; mais elles lui sont nécessaires.
Les passions qui sont le plus convenables à Vhomme et qui en renferment beaucoup d'autres sont l'amour et V ambition : elles n'ont guère de liaison ensemble ; cependant on les allie assez souvent ; mais elles s'affaiblissent l'une l'autre réciproquement, pour ne pas dire qu'elles se ruinent.
L^amour et l'ambition ont cette liaison ensemble qu'ils sont dans presque tous les cas la même chose. L'amour comme l'ambition est un besoin de posséder. « L'amour, dit La Rochefoucauld, dans l'âme est une passion de régner. » Il va sans dire pourtant que l'ambition et l'amour, identiques par leur nature, ne le sont pas par leurs objets et, par conséquent, qu'ils n'ont pas cette liaison ensemble d'agir de concert. On les allie assez souvent parce que
ïon est aussi impétueux pour posséder une femme que pour escalader le pouvoir et c'est ce que Victor Hugo exprimait en disant : « Vouloir tout de la vie, amour, puissance et gloire ». Mais le cœur de l'homme étant trop faible pour soutenir deux grandes passions à la fois, il est très ^Tai qu'amour et ambition s'affaiblissent, presque jusqu'à se ruiner, mutuellement. Et c'est ce que l'auteur du Discours analyse dans le paragraphe qui suit.
Quelque étendue d'esprit que Von ait, Von n'est capable que d'une grande passion ; c'est pourquoi^ quand V amour et V ambition se rencontrent ensemble, elles ne sont grandes que de la moitié de ce qu'elles seraient s'il n'y avait que Vune ou Vautre. L'âge ne détermine point ni le commencement ni la fin de ces deux passions ; elles naissent dès les premières années et elles subsistent bien souvent jusques au tombeau. Néanmoins, comme elles demandent beaucoup de feu, les jeunes gens y sont plus propres et il semble qu elles se ralentissent avec les années; cela est pourtant rare.
La première observation est d'un mathématicien plus que d'un psychologue. C'est ainsi que
Pascal jeune aurait raisonné. Que l'amour et l'ambition se rencontrent dans une âme ce n'est pas une raison pour qu'elles se la partagent et pour que Tune ne soit grande que de la moitié de ce qu'elle serait si elle était seule. Car il arrive que les passions se renforcent l'une l'autre au lieu de se détruire. On peut être amoureux par ambition ou avec concours d'ambition et c'est presque toujours comme cela que les héros de Corneille sont amoureux. On peut aussi être ambitieux par amour et ne vouloir les grandeurs de ce monde que pour mériter l'amour de celle qu'on aime ou le maintenir. Les trois quarts des hommes ne sont ambitieux que par amour. J'accepte presque ce mot d'Augustin Filon : « Tout ce qui a été fait de grand dans le monde, ne l'a été que pour plaire aux femmes ». Dans ces cas l'ambition ne contrarie pas l'amour, l'amour ne contrarie pas Tambition; mais l'ambition avive l'amour et l'amour surexcite la passion ambitieuse.
Le reste de ce paragraphe est très juste : rien n'éteint l'ambition dans une âme ambitieuse, et rien n'éteint l'amour dans un cœur amoureux. L'âge n'amortit ni l'un ni Tautre ; tout ce qu'il peut faire et tout ce qu'il fait est de les rendre ridicules.
La çiecle l'homme est misérablement courte. On la compte depuis la première entrée au monde ; pour moi je ne voudrais la compter que depuis la naissance de la raison et depuis que l'on commence à être ébranlé par la raison, ce qui n'arrive pas ordinairement avant vingt ans. Devant ce terme l'on est enfant et un enfant n'est pas un homme.
Je veux bien ; mais à ce compte il ne faudrait compter la vie de la plupart des hommes qu'à partir du moment de leur mort, la plupart des hommes ne naissant jamais à la raison et surtout n'étant jamais ébranlés par elle. L'auteur du Discours est un cartésien plus cartésien que Descartes, un ultra-idéologue. Et sans doute, comme il a dit, l'homme est né pour penser et, comme a dit Pascal, toute la
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dignité de rhomme est dans la pensée. Toute sa dignité, oui ; mais non toute sa vie. Notre vie commence avec nos passions, c'est-à-dire à notre naissance et même avant ; car nos passions sont héréditaires. Un enfant est un homme en ce sens qu'il est tout l'homme passionné qu'il doit devenir. Il l'est même par la raison; car la raison n'est qu'un manque de passion ou une limitation des passions. Ne dites pas; «Cet homme est raisonnable, cet homme est sensé»; dites: «Cet homme a moins de passions qu'un autre. » S'il est ainsi, l'enfant qui doit être un homme raisonnable, l'est déjà. Il n'y a que les nuances que comporte le devenir.
Qu'une vie est heureuse quand elle commence par V amour et quelle finit par l'ambition ! Si f avais à en choisir une je prendrais celle-là. Tant que l'on a du feu, Von est aimable ; mais ce feu s'éteint, il se perd ; alors que la place est belle et grande pour l'ambition ! La vie tumultueuse est agréable aux grands esprits ; mais ceux qui sont médiocres n'y ont aucun plaisir ; ils sont machines partout. C'est pourquoi l'amour et l'ambition commençant et finissant la vie, on est dans l'état le plus heureux dont la nature humaine est capable.
L'auteur est évidemment ambitieux d'amour et de gloire, comme tous îcs grands cœurs ;
mais croyant que chacune de ces passions doit, comme il l'a dit plus haut, remplir toute l'âme, et qu'on ne peut pas les « allier » ou qu'on les allie mal, il rêve à un moyen de les goûter toutes deux parfaitement au cours d'une vie et vous venez de voir quel est le moyen qu'il a trouvé.
11 n'est pas bon, à vrai dire. Rejeter la passion de l'ambition à la seconde moitié de la vie, ce n'est pas lui faire une place « grande et belle ». L'auteur semble croire qu'il ne faut pas de « feu » pour l'ambition. Il en faut un très ardent. La vérité est que l'ambition et l'amour nous prennent en même temps, d'autant plus, comme je l'ai dit, qu'ils ont même source et il est fort bon qu'il en soit ainsi. L'ambition commence même plus tôt que l'amour, puisque les enfants nés pour le succès {ou pour le malheur) en sont doués. La vie à rêver, selon mon sentiment, n'est pas celle qu'a rêvée l'auteur. Presque au contraire. La vie belle est celle qui commence par l'ambition et par l'amour, s'excitant réciproquement, comme j'ai dit, et qui finit par r amour.
S'aimer, être des compagnons et des associés très dévoués l'un à l'autre, se faire à soi et à ceux que l'on a créés une grande place au soleil, s'arrêter alors et s'aimer dans le présent
honorable, dans le passé où Ton a lutté et souffert vaillamment ensemble, d'un amour qui ramasse en lui toute une vie, c^est l'existence qu'il faut se souhaiter quand on est jeune, souhaiter aux autres quand on ne Test plus.
Ua-uieur du Discours est jeune. 11 ne sait pas ce que c'est que l'amour dans la vieillesse. Je dirais : que la vie est belle qui commence par l'ambition, qui continue par l'amour et l'ambition et qui finit par l'amour !
Ici l'auteur du Discours sur les Passions de l'A^nour et Pascal, quelques nombreuses ressemblances qu'ils aient peut-être par ailleurs, ne me semblent pas être tout à fait d'accord; car Pascal nous dit quelque part : « César était trop vieil, ce me semble, pour s'aller amuser à conquérir le monde. Cet amusement était bon à Auguste ou à Alexandre ; c'étaient des jeunes gens, qu'il est difficile d'arrêter ; mais César devait être plus mûr. » Pascal semble donc, ici, être de cette opinion que l'ambition convient tout particulièrement aux jeunes gens et c'est bien, en effet, mon avis.
Ce n'est pas celui de La Bruyère qui, songeant évidemment à ce passage des Pensées, nous dit : « César n'était point trop vieux pour penser à la conquête de l'Univers ; il n'avait point d'autre béatitude à se faire que le cours
d'une belle vie et un grand nom après sa mort ; né fier, ambitieux et se portant bien, comme il faisait, il ne pouvait mieux employer son temps qu'à conquérir le monde. Alexandre était bien jeune pour un dessein si sérieux ; il est étonnant que dans un si jeune âge les femmes ou le vin n'aient pas plus tôt rompu son entreprise. »
Mais, du reste, comme s'il avait lu le Discours sin^ les Passions de r Amour, La Bruyère dit ailleurs : « Les hommes, commencent par l'amour, finissent par l'ambition et, souvent, ne se trouvent dans une assiette plus tranquille que quand ils meurent.»
Le plus curieux encore sur cette affaire, c'est l'apophtegme de La Rochefoucauld : « On passe souvent de l'amour à l'ambition ; mais on ne revient guère de l'ambition à l'amour.» — Et pourquoi donc ? Parce que l'ambition, d'une part remplit l'âme tout entière et d'autre part n'a pas de raison de cesser jamais ? Il y a du vrai ; mais l'amour aussi, à quelque âge de la vie qu'on soit, peut remplir toute l'âme, sous des formes différentes et successives ;ei^YQQ\'&éiment à cause de ces modifications qui sont des renouvellements, n'a pas de raison, lui non plus, de cesser jamais.
Ce qui est peut-être piquant c'est que rêve-
nir de l'ambition à l'amour, c'est précisément ce que La Rochefoucauld a fait. Car il s'y connaît trop bien pour qu'il ne reconnût point que son amitié avec M°" de La Fayette n'était pas autre chose que l'amour tel qu'il existe entre les vieillards, et même « le grand amour » . On voit donc comme il se trompe, même sur son cas.
On pourra me répondre que tout justement c'est sur son cas qu^il ne se trompe point, le connaissant, mais le considérant comme exceptionnel; que les Maximes sont, comme en général on le reconnaît, un réquisitoire contre l'humanité tout entière, moins l'auteur, et l'expression, à regard du genre humain, d'un mépris d'où Fauteur s'excepte ; que par conséquent, lorsque La Rochefoucauld dit : « On ne revient guère de l'ambition à l'amour » c'est précisément une façon de dire, comme partout ailleurs : « Cela n'est bon que pour hommes comme moi. » Il est très possible ; mais encore il aurait tort, car les passions fortes et les passions douces, surtout pour le commun de l'humanité, se partageant la vie ; et les premières prenant pour elles tout particulièrement la jeunesse, il reste que, non seulement pour les âmes exceptionnelles, mais pour tout le monde, l'ambition est une passion de jeunesse essentiellement, con-
curremment avec l'amour, mais souvent le refoulant à la seconde place ; et que l'amour est une passion, à la vérité de toute la vie, mais destinée à survivre à l'ambition et à en consoler. Seulement, remarquez encore ceci : par l'amour, La Rochefoucauld peut entendre et ce serait très bien dans la manière de son temps, la vie amoureuse ; et par « revenir de l'ambition à l'amour » il peut entendre revenir de la vie d'ambition à la vie d'amour. La vie amoureuse c'est la vie de Don Juan, si commune alors, si traditionnelle dans le monde où vivait La Rochefoucauld ; c'est la vie des Guiche, des Varde, des Bussy, des Lauzun et de La Rochefoucauld dans sa jeunesse. A la prendre dans ce sens je n'ai pas besoin de dire que la maxime de La Rochefoucauld est très rigoureusement exacte ; et mon sentiment secret est que c'est justement dans ce sens qu'il l'a prise.
A mesure que Von a plus cV esprit [une plus grande intelligence] les passions sont plus grandes, parce que les passions n'étant que des sentiments et des pensées qui appartiennent purement à Vesprit, quoiqu'elles sont occasionnées par le corps, il est visible qu'elles ne sont plus que Vesprit même et qu'ainsi elles remplissent toute sa capacité. Je ne parle que des passions de feu ; car pour les autres elles se mêlent souvent ensemble et causent une confusion très incommode ; mais ce n'est jamais dans ceux qui ont de Vesprit.
Ceci est propos d'homme qui se sent très intelligent et qui se sent très amoureux et qui voit bien que son intelligence ne le rend que plus amoureux que ne le serait un autre
homme. La théorie de la cristallisation est ici en germe et plus qu'en germe. L'auteur a senti que ses facultés intellectuelles, en brodant et brochant sur le fond de sa passion, l'on faite plus riche et plus grande.
Quant aux passions qui, quoique occasionnées par le corps, ne sont que des sentiments et des pensées et par conséquent remplissent tout l'esprit, c'est du Descartes : « Après avoir considéré en quoi les passions de l'âme difTèrent de toutes les autres pensées, il me semble qu'on peut généralement les définir des perceptions ou des sentiments ou des émotions de l'âme qu'on rapporte particulièrement à elle et qui sont causées et entretenues et fortifiées par quelques mouvements des esprits Ydes esprits animaux, façon dont les hommes du xvir siècle désiçrnaient les influences du corps sur l'âme]. On peut les nommer des perceptions lorsqu'on se sert généralement de ce mot pour signifier toutes les pensées qui ne sont point àe^actioîis de l'âme, des volontés... On les peut nommer des sentiments, à cause qu'elles sont reçues en l'âme en mênie façon que les objets des sens extérieurs et ne sont pas autrement [que ceux-ci] connues par elle ...»
Dans une grande âme, tout est grand.
Probablement; mais qu'entend l'auteur par grande âme? D'après toutes ses idées générales, une âme qui pense beaucoup, de sorte que cette maxime est bien placée, à la suite de celle qui précède. Dans une âme qui pense beaucoup la passion même est plus grande que dans une autre, pour les raisons que nous avons dites. Selon Pascal il y a des grandeurs d'établissement et des grandeurs naturelles ; les grandeurs naturelles se subdivisent en grandeurs du corps et grandeurs de l'esprit : « Les grandeurs naturelles sont celles qui sont indépendantes de la fantaisie des hommes parce qu'elles consistent dans les qualités réelles et efTectives de l'âme ou du corps qui rendent l'une ou l'autre plus estimable, comme les sciences, la lumière de l'esprit, la vertu, la santé, la
force. Si l'auteur du Discours avait la même façon que Pascal de définir la grandeur de Tâme, il voudrait donc dire ici que dans un esprit éclairé et intelligent et aussi dans une âme vertueuse l'amour lui-même sera grand.
L'on demande s'il faut aimer. Cela ne se doit pas demander; on le doit sentir. L'on ne délibère pas là-dessus, l'on jy est porté et l'on a le plaisir de se tromper quand on consulte.
Le texte doit être altéré. Quel plaisir peut-il y avoir, plus dans ce cas-là que dans les autres, à être trompé. Je pense qu'il faut lire le déplaisir. Le texte alors voudrait dire ceci : Il y en a qui demandent s'ils doivent aimer, non pas d'une façon générale, mais s'ils doivent aimer telle ou telle personne. Il ne faut pas plus le demander à autrui que le demander à soi-même. C'est chose de sentiment, non de considération. « Le cœur, comme dit Pascal, a ses raisons que la raison ne connaît pas »; c'est-à-dire il y a une raison intuitive qui ne procède pas par délibération et par raisonnement et qui se moque de la raison. C'est cette raison-là qui
seule connaît des choses d'amour. Et quand on consulte sur ces choses on a le déplaisir, non pas d'être trompé, mais de se trortiper ; c'est-à-dire que l'on sent sourdement que l'on se trompe, qu'on se trompe comme d'adresse, comme on ferait si l'on consultait un opticien sur un agaric.
La netteté d'esprit cause aussi la netteté de la passion; c'est pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur et il voit distinctement ce qu'il aime.
Très grande question ; elle n'est pas la même que la précédente. Il s'agit bien encore de la grandeur d'esprit ; mais il s'agit surtout de sa netteté. Or, on a bien souvent prétendu qu'à analyser un sentiment, on le détruit et même qu'à pouvoir l'analyser on Ta déjà détruit. On connaît le mot de Ghamfort : « Ce que j'aime en vous, dit une dame... — Si vous le savez, je suis perdu. » G'est-à-dire : Si vous ne m'aimez pas aveuglément, vous ne m'aimez pas ; si vous ne m'aimez pas parce que vous m'aimez, vous ne m'aimez pas.
Il y a bien à dire. A analyser les sentiments on les détruit ; cela arrive. Mais il arrive aussi
qu'à analyser les sentiments on les confirme. On détruit les sentiments en les analysant quand ils sont déjà faibles ; on confirme les sentiments en les analysant quand ils sont encore assez forts. En se donnant toutes les raisons d^aimer une personne qu'on aime, on se conduit fort bien à l'aimer davantage ; de même qu'à se donner toutes les raisons d'aimer une personne qu'on n'aime plus, on s'irrite et l'on ne se mène qu'à l'aimer moins encore. Voir distinctement ce qu'on aime n'est donc pas exclusif d'aimer. La clarté ne refroidit pas l'ardeur, pourvu qu'il y ait ardeur déjà, ou encore.
Il y a deux sortes d'esprits, l'un de géométrie et Vautre que l'on peut appeler de /inesse. Le premier a des vues lentes, dures et inflexibles ; mais le dernier a une souplesse de pensée qu'il applique en même temps aux diverses parties aimables de ce quil aime. Des yeux il va jusqu'au cœur et par le mouvement du dehors il connaît ce qui se passe au dedans. Quand on a l'un et Vautre esprit tout ensemble, que V amour donne déplaisir! Car Von possède à la fois la force et la flexibilité de Vesprit qui est très nécessaire pour V éloquence de deux personnes.
On connaît assez les articles de Pascal sur l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse pour que je juge très inutile de les citer. Je citerai
seulement cet autre mot de Pascal sur le même sujet ; « C'est un bon mathématicien, dira-t-on. Mais je n'ai que faire des mathématiques ; il me prendrait pour une proposition. » Le chevalier de Méré n'aimait point l'esprit géométrique et il se flattait d'avoir guéri Pascal de son goût pour cette science. 11 lui écrivait : « Vous souvenez-vous de m'avoir dit une fois que vous n'étiez plus si persuadé de l'excellence des mathématiques [de ceci que les mathématiques sont la première des sciences]. Vous m'écrivez à cette heure que vous en êtes tout à fait désabusé et je vous ai découvert des choses que vous n'eussiez jamais vues si vous ne m'eussiez connu. Je ne sais pourtant, monsieur, si vous m'êtes si obligé que vous pensez. Il vous reste encore une habitude que vous avez prise en cette science, à ne juger de quoi que ce soit que par vos démonstrations, qui le plus souvent sont fausses. Ces longs raisonnements tirés de ligne en ligne vous empêchent d'entrer d'abord [d'emblée] sur des connaissances plus hautes qui ne trompent jamais. Je vous avertis que vous perdez ainsi un grand avantage dans le monde... »
M. le chevalier de Méré n'aurait pas été d'avis que « quand on a de l'esprit géométrique et de l'esprit de finesse tout ensem-
hle, l'amour donne un extrême plaisir. » Quant à l'auteur du Discours sur les Passions de r Amour, il a certainement ou certainement il croit avoir ces deux esprits-là et il se félicite, même au point de vue des plaisirs de l'amour, de les avoir. Seulement s'il prouve très bien par tout le paragraphe ci-dessus que Tesprit de finesse sert infiniment en amour, il ne prouve pas du tout que l'esprit géométrique y serve et c'est à peine s'il essaye de le prouver. 11 n'en dit littéralement qu'un mot : « On possède la force d'esprit. » Mais précisément, comme tout le paragraphe le montre, c'est la finesse d'esprit qui sert en amour et non guère la force.
Il me semble que l'auteur du Discours, content d'être un bon mathématicien et un bon moraliste, se félicite de ces deux talents un peu précipitamment, sans songer assez que dans la matière dont il traite l'un seulement est nécessaire (Cf. par. LXI).
« Nous naissons avec un caractère d'amour dans nos cœurs, qui se développe à mesure que l'esprit se perfectionne et qui nous porte à aimer ce qui nous paraît beau, sans qu'on nous ait jamais dit ce que c'est. Qui doute, après cela, si nous sommes au monde pour autre chose que pour aimer ? En effet, Von a beau se cacher à soi-même ', Von aime toujours. Dans les choses même où il semble qu'on ait séparé l'amour, il s'y trouve secrètement et en cachette et il n'est pas possible que l'homme puisse vivre un moment sans cela. »
Pascal a dit de son côté ce que c'était que ce caractère d'amour qui nous porte à aimer
1 Manuscrit 19303: On a beau se cacher, l'on aime.
ce qui nous paraît beau; « Il y a un certain modèle d'agrément et de beauté qui consiste en un certain rapport entre notre nature faible ou forte, telle qu'elle est, et la chose qui nous plaît. Tout ce qui est formé sur ce modèle nous agrée ; soit maison, chanson, discours, vers, prose, femme, oiseaux... » Ce modèle intérieur fait que nous aimons telles et telles choses et que nous les appelons belles, sans qu'on nous ait dit qu'elles le fussent, ni ce qu'est le beau. S'il en est ainsi, si l'amour n'est pas autre chose qu'une affinité innée avec les choses qui, soit parce qu'elles nous ressemblent, soit pour le contraire, ont prise sur nous ex initia, il est clair qu'on aime toujours. Les choses mêmes qui semblent étrangères à l'amour — supposons ambition, supposons vanité, supposons devoir — renferment un objet secret d'amour. Nous sommes ambitieux par désir d'éclater dans une puissance et dans une gloire qui nous fera aimer de ce que nous aimons ou de ce que nous aimerons ; nous sommes vains par désir des honneurs, respects et éloges qui tromperont ce que nous aimons sur notre médiocrité ; nous aimons le devoir pour nous faire du devoir accompli une beauté qui nous fera aimer.
L'auteur du Discours oublie cependant qu'il
y a des passions, à la vérité les plus viles, qui ne sont pas mêlées d'amour, mais seulement formées de Tamour de soi: avarice, gourmandise. C'est de ces passions que Pascal a dit ingénieusement, d'après saint Augustin et Jansénius, que Dieu a créé Thomme avec deux amours : l'un pour Dieu J 'autre pour soi-même, l'amour pour Dieu devant être infini, Tamour pour soi-même fini; que l'amour pour Dieu s'est enfui, que l'homme dès lors, est resté avec le seul amour de soi dans son âme capable d'un amour infini et qu'ainsi il s'est aimé infiniment.
Tant y a qu'il y a des passions où l'amour de l'homme ne s'applique qu'à lui-même. Il ne faut donc pas dire ; « Dans les choses même où il semble qu'on ait séparé l'amour ...» ; mais : « Dans des choses même où il semble... »
Vhomme n'aime pas à demeure?' avec soi ; cependant il aime: il faut donc qu'il cherche ailleurs de quoi aimer. Il ne le peut trouver que dans la beauté ; mais comme il est lui-même la plus belle créature que Dieu ait jamais formée, il faut qu'il trouve dans soi-même le modèle de cette beauté qu'il cherche au dehors. Chacun peut en remarquer en soi-même les premiers rayons ; et selon que Von s'aperçoit que ce qui est au dehors y convient ou s'en éloigne^ on se forme des idées du beau et du laid sur toutes choses. Cependant, quoique l'homme cherche de quoi remplir le grand vide qu'il a fait en sortant de soi-même, néanmoins il ne peut pas se satisfaire par toutes sortes d'objets. Il a le cœur trop vaste; il faut au moins que ce soit quelque chose qui lui
ressemble et qui en approche leplusprès. C'est pourquoi la beauté qui peut contenter V homme consiste, non seulement dans la convenance, mais aussi dans la ressemblance : elle la restreint et elle V enferme dans la différence du sexe.
« L'homme n'aime pas à demeurer en soi. » Théorie de la nécessité du divertissement. Pascal : « Le malheur des hommes vient d'une chose, qui est de ne savoir pas demeurer au repos, dans une chambre... De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre les grands emplois sont si recherchés. De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement ; de là vient que la prison est un supplice insupportable ; de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible [pour le commun des hommes]... On charge les hommes de mille soins. Que pourrait-on faire de mieux pour les rendre malheureux? Comment! Ce qu'on pourrait faire? Il ne faudrait que leur ôter tous ces soins ;car alors ils se verraient... *
Donc l'homme n'aime pas à demeurer avec soi. Il ne peut donc pas s'aimer exclusivement
lui-même. Cependant il a une faculté d'amour; il faut donc qu'il aime en dehors de soi. Mais quoi?Soi-même encore en autrui. Soi-même en autrui, c'est ce quil appelle la beauté. Qu'estce que la beauté pour un chacun ? C'est comme dit Pascal, « le rapport de notre nature faible ou forte, avec la chose qui nous plaît. » De ce rapport nous tirons « un modèle », une idée générale de beauté, qui nous sert à distinguer du premier coup parmi toutes choses celles que nous appellerons belles : maison, paysage, femme. Et, dit l'auteur du Discours « selon que l'on aperçoit que ce qui est en dehors de nous convient à ce modèle ou s'en éloigne on se forme des idées de beau ou de laid sur toutes choses. »
Appliquons à l'amour cette théorie. L'homme aimera d'amour la beauté, c^est-à-dire ce qui lui ressemble, ce qui ressemble au modèle de beauté qu'il a tiré de lui-même, de sa nature. C'est pour cela qu'il aime la femme, l'être qui sans être lui-même, lui ressemble le plus- et qui par conséquent lui permet de s'aimer en autrui, ce qui est ce qu'il cherchait.
Et il la trouve belle parce qu'elle lui convient et lui ressemble. ^Wq lui ressemble, cela est de fait ; elle lui convient, parce que, tout en lui ressemblant, elle n'est pas lui et lui permet
ainsi de ne pas s'aimer tout à fait lui-même, tout en s'aimant encore. La ressemblance est restreinte par la différence des sexes et c'est-àdire qu'elle est juste encore assez grande pour que l'homme continue de s'aimer, une différence intervenant cependant qui permet à l'homme d'aimer autre chose que lui tout en continuant de s'aimer.
Se retrouver en se fuyant c'est tout l'amour, ou du moins c'en est tout le rêve. La Galatée de Rousseau, arrivant à la vie, se touche et dit : « Moi. » Elle touche un marbre et dit : « Ce n'est plus moi. » Elle touche Pygmalion et dit : « C^est encore moi. » C'est elle se cherchant et se trouvant hors d'elle. C'est l'amour.
La nature a si bien imprimé cette vérité dans nos âmes que nous trouvons cela tout disposé ; il ne faut point d'art ni d'étude ; il semble même que nous ayons une place à remplir dans nos cœurs et qui se remplit effectivement. Mais on le sent mieux qu'on ne le peut dire. Il n'y a que ceux qui savent brouiller et mépriser leurs idées qui ne le voient pas.
« La nature a si bien imprimé cette vérité dans nos âmes. . . » Quelle vérité ? Que nous avons à nous compléter par quelque chose qui nous ressemble et qui diffère de nous avec un minimum de différence. Et à vrai dire ce n'est pas une vérité dans le sens ordinaire du mot, une vérité qui demande de l'étude pour qu'on
la connaisse, c'est une disposition naturelle, c'est une destination, c'est comme une fatalité. Il y a en nous un vide qui veut se remplir et qui se remplit. On sent cela. On le sent mieux qu'on ne saurait le dire — quoique Fauteur vienne précisément de le dire — parce que c'est une partie du fond même de notre être et le fond de notre être c'est l'inconscient, et il faut la réflexion forte d'un philosophe pour amener l'inconscient au conscient.
Cependant, on le voit, sauf les bornés et les sceptiques. Des bornés l'auteur dit : « Ils le sentent, mais ils ne peuvent pas le dire. » Des sceptiques il dit : « Il n'y a que ceux qui savent brouiller et mépriser leurs idées qui ne le croient pas. »Bien admirable définition du sceptique. Le sceptique, mondain du moins, est l'homme qui brouille et méprise ses idées et qui les brouille parce qu'il les méprise.
Cette boutade contre les sceptiques vient un peu brusquement et inattendue. Ce n'en était guère le lieu. Mais l'auteur est peut-être, comme le fut Pascal, hanté par l'idée des pyrrhoniens et de tout le mal intellectuel ou moral qu'ils peuvent faire. Il faut cependant remarquer que ce passage est le seul, ce me semble, de tout le Discours où il y ait une allusion au scepticisme.
Quoique cette idée générale de la beauté soit gravée dans le fond de nos âmes avec des caractères ineffaçables, elle ne laisse pas que * de recevoir de très grandes différences dans l'application particulière; mais cest seulement pour la manière d'envisager ce qui plaît. Car l'on ne souhaite pas vraiment une beauté : mais l'on jy désire mille circonstances qui dépendent de la disposition où Von se trouve; et c'est en ce sens que Von peut dire que chacun a Voriginal de sa beauté dont il cherche la co-
i.Sic dans les deux manuscrits. < Laisser qae de » est une véritable faute de français et vraiment un peu ridicule, puisque c'est comme si l'on disait : « ne pas manquer que de ». On n'en trouve que très peu d'exemples, et douteux, au Kvii* siècle. Ce barbarisme de tournure s'est introduit dans la seconde moitié du xvm» siècle. L'académie (seulement en 1833) a eu le tort de le tolérer (voir Littré). Aucun bon écrivain actuel ne se le permet.
pie dans le grand monde. Néanmoins les femmes déterminent souvent cet original. Gomme elles ont un empire absolu sur Vesprit des hommes, elles y dépeignent ou les parties des beautés qu'elles ont, ou celles qu'elles estiment et elles ajoutent par ce moyen ce qui leur plaît à cette beauté radicale. C'est pourquoi iljy a un siècle pour les blondes, un autre pour les brunes et le partage qu'il y a entre les femmes sur l'estime des unes ou des autres fait aussi le partage entre les hommes, dans un même temps, sur les unes et sur les autres.
L* auteur a posé en principe, ce qui doit rester le fond de sa doctrine, que la beauté pour chaque homme est le rapport qui existe entre lui-même tel qu'il est et la chose qu'il voit. Mais, maintenant, il ajoute ; ce îi est pas tout. Ce modèle de beauté que nous nous sommes formé et dont nous cherchons la copie dans le vaste monde il dépend certainement de notre complexion, avant tout, de notre innéitc, avant tout ; mais il est modifié :
1° Par nos dispositions dans tel temps et dans tel lieu et c'est ce que j^appelle les circonstances. A tel moment, si disposés que nous soyons par notre nature au goût des beautés viriles, magnifiques et imposantes, soit en maisons, soit en paysages, soit en femmes, etc., cependant telle humeur du jour peut nous disposer au goût des beautés faibles, gracieuses, languissantes et même un peu maladives, à quelque morbidezza.
2'' Notre modèle de beauté peut être modifié par l'opinion des femmes, souveraines sur nous en matière de goût; elles ne déterminent pas notre original ; l'auteur a été ici au delà, ce me semble, de sa pensée ; mais elles le modifient très fortement. Au modèle de beauté que nous avons en nous, à « cette beauté radicale », fondamentale que nous avons en nous de par notre complexion elles « ajoutent » — vous voyez bien qu'elles ne déterminent pas; mais qu'elles modifient — elles ajoutent l'image impressionnante [« elles dépeignent »] des beautés qu'elles ont elles-mêmes ou qu'elles estiment chez les autres ; et cela contribue à créer en nous un modèle de beauté qui peut être différent du modèle « radical > que nous avions en nous de par notre tempérament même.
3^ Et enfin notre modèle complexionnel de
beauté peut être et est toujours modifié en nous par la « coutume », comme dit Pascal, c'est-à-dire par l'imitation, comme dit Tarde, ou par la mode, comme dit tout le monde. La force de la coutume est immense. « La coutume, dit Pascal, est notre nature » — « Qu'est-ce que nos principes naturels, sinon nos principes accoutumés? Et dans les enfants, ceux qu'ils ont reçus de la coutume de leurs pères, comme la chasse dans les animaux? [Hérédité] » etc., etc. Donc la coutume est une force immense; elle a son influence sur notre modèle de beauté et c'est ce qui fait qu'il y a des modèles de beauté qui sont communs à une génération, tout en laissant <à chaque individu une certaine latitude de préférence. Siècle des brunes, siècle des blondes, siècle des femmes imposantes, siècle des femmes mièvres. Et ce modèle de beauté s'imposant aux artistes, oa comprend pourquoi dans les tableaux et statues toutes les femmes d'un siècle se ressemblent. Et l'art à son tour ayant son influence sur le modèle de beauté que chacun se fait...
Ceci, du reste est excellent. Il corrige ce qu'auraient d'excessif les goûts individuels s'ils naissaient uniquement du modèle de beauté complexionnel, inné. L'homme petit aimant la femme grande, le sanguin la lymphatique, etc..
DISCOURS SL'R LES PASSIONS DE l'aMOUR 53
est une chose bonne en soi pour le maintien d'une certaine moyenne, d'une certaine normale. Mais il aurait ses inconvénients lui aussi, s'il n'était corrigé par l'influence du modèle commun sur le modèle individuel.
La mode même et les pays règlent souvent ce qu'on appelle beauté. C'est une chose étrange que la coutume se mêle si fort de nos passions. Cela n'empêche pas que chacun n'ait son idée de beauté sur laquelle il juge des autres et à laquelle il les rapporte : cest sur ce principe qu'un amant trouve sa maîtresse plus belle et qu'il la propose comme exemple.
Suite du paragraphe précédent ou plutôt note en marge du paragraphe précédent. Non seulement autre temps, autre idéal de beauté ; mais autre pays, autre « modèle ».Tel teint, tel trait, beauté en deçà des Pyrénées, laideur au delà. Gela va si loin que l'on peut trouver « étrange » que la coutume dirige presque nos
passions. Il faut songer que l'imilation aussi est une passion et de nos passions n'est pas la moins forte. Elle a son influence sur toutes les autres. En amour elle en a une très grande. Elle détermine même le fait d'aimer, si Ton en croit La Rochefoucauld quand il dit, avec raison selon moi : « Il y a des gens qui n'auraient jamais été amoureux s'ils n'avaient jamais entendu parler de Tamour. »
Il ne faut pas oublier le prmcipe, qui est que chacun a son modèle de beauté en amour comme en art; et c'est pourquoi un amant trouve sa maîtresse plus belle que toute autre. C'est pour cela ; c'est aussi parce que l'amour-propre intervient et que n'eût-on pas, à cause des circonstances, choisi sa maîtresse selon son modèle complexionnel, on ne s'en persuaderait pas moins et on n'en essayerait pas moins de persuader aux autres et en essayant d'en persuader les autres on se persuaderait davantage que la maîtresse que l'on sert est la plus belle.
En somme l'amour naît du désir de trouver la copie de l'original de beauté que l'on porte en soi ; il naît aussi de la coutume; il naît aussi de la mode du pays ; il naît de bien des je ne sais quoi. Pascaladit: « Qui voudra connaîtreà plein la vanité de l'homme n'a qu'à considérer la cause et les effets de l'amour. La cause en
est un je ne sais quoi (Corneille) et les effets en sont incroyables... Le nez de Gléopâtre : s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait été changée. »
La beauté est partagée en mille di,fférentes manières. Le sujet le plus propre pour la soutenir, c'est une femme quand elle a de Vesprit ; elle V anime et la relève merveilleusement.
Ceci est un propos d'amoureux. Il y a des beautés, bien plus grandes que celles de la plus belle des femmes, qui se soutiennent d'ellesmêmes et n'ont pas besoin d'être soutenues. Que l'auteur dise qu'une femme spirituelle soutient merveilleusement sa beauté c'est qu'il reconnaît, ce me semble, que la beauté d'une femme, si extrême qu'elle soit, a besoin encore d'être soutenue et languirait sans l'esprit qui la relève. C'est un propos d'amoureux ; mais c'est un propos d'amoureux très intellectuel, précisément parce qu'on voit bien qu'il aime une beauté animée d'esprit et qu'une beauté qui ne serait ainsi relevée ne lui dirait rien.
Si une femme veut plaire et qu' elle possède les avantages de la beauté, ou du moins une partie, elle y réussira ; et même si les hommes y prenaient tant soit peu garde, quoiqu'elle n'y tâchât point, elle s' en fer ait aimer. Il y a une place d'attente dans leur cœur ; elle s'y logerait.
Sans intérêt. L'auteur veut dire qu'une femme, même d'une beauté de second ordre est aimée si elle veut plaire. Même, si elle n'y met point ses soins, elle sera aimée encore pourvu que les hommes fissent un peu attention à elle ; car les hommes ont un penchant extrême à aimer qui suit comme la première pente. Dans ma façon de comprendre il faut lire comme si le texte était ponctué ainsi: «... et même, si
les hommes y prenaient tant soit peu garde, quoiqu'elle n'y tâchât point, elle s'en ferait aimer. » C'est sur elle s'en ferait aimer que même retombe.
Lhommc est ne pour le plaisir : il lèsent, il n'en faut pas d'autre preiiçe. Il suit donc sa raison en se donnant un plaisir. Mais bien souvent il sent la passion dans son cœur sans
savoir par où elle a commencé.
Il n'est pas sur que riiomme soit ne pour le plaisir, ni même qu'il sente qu'il soit né pour cela. Il est né pour vivre et il sent qu'il est né pour vivre. Il ne sait pas autre chose. Le plaisir lui est un avertissement de ce qu'il a à faire pour vivre /.)/^/.'^, comme la douleur lui est un avertissement de ce qu'il a à ne pas faire s'il veut éviter la mort. 11 est donc raisonnable non en se livrant au plaisir ; mais en le consu/tant comme un signe, trompeur du reste, parfois, de même que la douleur est trompeuse aussi en certain cas. De tout quoi il suit que l'homme n'est eu somme point né ni pour
DISCOURS SUR LKS PASSIONS DE l'aMOUR 61
goûter le plaisir ni même pour éviter la douleur ; il est né pour vivre et par conséquent pour étudier les moyens do vivre; et, pour connaître ces moyens de vivre, plaisir et douleur sont seulement au nombre des signes auxquels il faut faire attention. Il n'y a rien de plus.
— Je ne comprends le mais qui sépare ou qui unit les deux phrases de ce paragraphe qu'en supposant un membre de phrase sousentendu que je mets en italique : « L'homme suit sa raison en se livrant au plaisir; donc il semble qu'il peut se livrera sa passion puisqu'il sent du plaisir à s'y livrer ; mais bien souvent il sent la passion dans son cœur sans savoir comment elle a commencé » ; donc il en ignore la nature môme et ne sait nullement s'il y aura plaisir à la suivre. Tous les hommes recherchent le plaisir : ils ont raison. Eu conséquence ils s'abandonnent à leurs passions ; la conséquence est fausse et ils ont tort, parce qu'ils ne savent pas du tout et ne peuvent pas savoir si l'exercice de leur passion sera un plaisir. Stendhal a dit : « La beauté est une promesse de bonheur. » Oui, certainement ; mais ce peut être une fausse promesse.
Un plaisir vrai ou faux peut remplir également l'esprit ; car qu importe que ce plaisir soit faux pourvu que Von soit persuadé qu'il est vrai?
A proprement parler, il n'y a pas de plaisirs faux, puiscfu'un plaisir dit faux, que l'on goûte, est un plaisir très vrai. Il y a des plaisirs qu'on croit solides, qu'on croit durables et qui ne sont pas durables et qu'on déclare faux après avoir éprouvé qu'ils ne sont pas durables. L'auteur a songé ici surtout à l'illusion de l'amour, c'est-à-dire à l'amour que l'on a cru profond et qui était superficiel et il a bien raison de dire : « Qu'importe ? » ; car l'illusion de l'amour a rempli le cœur tout autant qu'aurait fait un amour destiné à durer toujours. Il en est d'elle comme d'une fausse joie. Une fausse joie est une joie qui est suivie d'une déception; mais tant qu'elle a duré, elle était vraie.
A for ce de parler d'amour on devient amoureux. Il n'y a rien de si aisé. C'est la passion la plus naturelle à l'homme.
Oui bien ; on a dit depuis, qui le premier je ne sais pas : « Parler amour c'est déjà le faire. » Mais cela vient de ce qu'un homme et une femme qui parlent d'amour n'en parlent que parce qu'ils sont déjà amoureux l'un de l'autre.
Peut-être la pensée de l'auteur n'est-elle pas celle-ci; car il n'a pas dit : « Un homme et une femme parlant d'amour deviennent amoureux » ; il a dit de la façon la plus générale: «A parler amour, on... » Alors sa pensée serait exactement celle de La Rochefoucauld citée plus haut : « 11 y a des gens qui ne seraient jamais devenus amoureux s'ils n'avaient pas entendu parler d'amour. » Dans ce cas les conversations font le même effet que les lectures
G4 DISCOURS SUR LES PASSIONS DE l'aMOUR
des romanciers et des poètes. Il y a suggestion.
Notez qu'il en est de même de toutes les passions : l'ambition, le goût des batailles, le goût des aventures, le goût de la vie littéraire sont inspirés par les lectures et par les conversations. L'avarice même pourrait très bien, ce me semble, être suscitée par la peinture d'un avare homme de génie, par Eugénie Grandet, par exemple.
C'est pour cela que Pascal a eu si grandement raison de dire : « Gomme on se gâte l'esprit, on se gâte aussi le sentiment. On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations. On se gâte l'esprit et le sentiment par les conversations. Ainsi les bonnes ouïes mauvaises le forment ouïe gâtent. Il importe donc de tout, de bien savoir choisir pour se le former et ne le point gâter ; et on ne peut faire ce choix si on ne l'a déjà formé et point gâté. Ainsi cela forme un cercle d'où sont bien heureux qui sortent ».
II est donc certain que la plupart des passions, sinon toutes et non pas seulement l'amour, sont suscitées par les conversations; mais l'auteur a raison du reste de croire que c'est l'amour qui est le plus facilement suscité ainsi, parce que c'est « la passion la plus naturelle à l'homme ».
Uamour na point d'âge ; il est toujours naissant. Les poètes nous Vont dit; c est pour cela qu'ils nous le représentent comme un enfant. Mais sans leur * rien demander^ nous le sentons.
L'amour n'a point d'âge. Je crois bien que ceci est une erreur. Il me semble même que de toutes les passions c'est l'amour qui est la passion la moins immobile. Relativement à lui toutes les autres passions semblent ne pas évoluer.
Voit-on qu'une avarice, pour ainsi parler, ait
1. Manuscrit 19303 : sans lai rien demander. — Cela avait un sens, comme le prouve l'ingénieuse interprétation de M. BrunschAvigg ; mais il n'est pas douteux pour moi que le texte vrai ne soit celui du manuscrit 4015, à savoir : sans lear rien demander.
sa naissance, son enfance, son adolescence, sa jeunesse, sa maturité et son déclin? Non, ou bien peu. Elle est la même chez Tenfant et chez l'homme que cet enfant devient. Elle ne diffère d'elle-même que par ses moyens de se satisfaire .
Voit-on que Tambition évolue ? Elle est la même, ce me semble, dès les premiers ans d'un ambitieux et jusqu'à sa mort.
Voit-on que l'eavie, la jalousie, la timidité, la lâcheté changent beaucoup chez l'homme qui est affecté d'une de ces passions-là ?
C'est, il aie semble de toutes les passions qu'il faut dire : « Elles n'ont point d'âge; elles sont toujours naissantes » — de toutes les passions e.xcej)té de l'amour. L'amour, au contraire, évolue toujours. C'est à peine si je ferai la concession de dire : presque toujours. Quelquefois Tamour part du simple désir sensuel et c'est là sa naissance ; et il se transforme ensuite en une afîection profonde qui peut diminuer le désir sensuel jusqu'à l'exclure.
C'est cette différence et en même temps cette affinité pouvant faire que Vun de ces amours se transforme en l'autre, qu'a fort bien vues toutes deux, Descartes : « On distingue communément, dit-il, deux sortes d'amour, l'une desquelles est nommée amour de bienveillance
c'est-à-dire qui incite à vouloir du bien à ce qu'on aime, l'autre est nommée amour de concupiscence, c'est-à-dire qui fait désirer la chose qu'on aime. Mais il me semble que cette distinction regarde seulement le s effets de l'amour et non point son essence ; car sitôt qu'on s'est joint de volonté à quelque objet, de quelque nature qu'il soit, on a pour lui de la bienveillance, c'est-à-dire on joint aussi à lui de volonté les choses qu'on croit lui être convenables; ce qui est un des principaux objets de l'amour. Et si on juge que ce soit un bien de le posséder ou d'être associé à lui d'autre façon que de volonté, on le désire, ce qui est aussi l'un des plus ordinaires effets de l'amour. » Donc du désir naît la bienveillance [« sitôt qu'on s'est joint de volonté »] et le désir peut se transformer en bienveillance et de telle sorte que si la bienveillance, pour telle raison ou telle autre, nous interdit le désir, la bienveillance reste et le désir meurt ou se tait et voilà bien du chemin de fait : il y a eu évolution d'un état d'âme à son contraire ou presque à son contraire ; il y a eu évolution de l'égoïsme à l'altruisme, sinon à l'altruisme pur, qui du reste n'existe pas, du moins à un égoïsme transformé qui se satisfait dans le bonheur d'autrui. Oui voilà bien du chemin de fait.
Quelquefois c'est précisément l'inverse : l'amour commence par l'amitié ; c'est, si l'on veut, l'amour de bienveillance dont nous parlait Descartes et qui n'est aucunement mêlé de concupiscence. Et cette amitié se change insensiblement eu amour, c'est-à-dire en désir de posséder. Si l'on arrive souvent à aimer une femme parce qu'on la désire, on arrive souvent aussi à la désirer parce qu'on l'aime. Un Don Juan disait à une femme qu'il avait eue longtemps pour amie et qu'il venait d'accepter pour maîtresse : « Voyez-vous, mon amie, on arrive, chez moi, à Tancienneté. » Il disait très vrai : l'amitié de plus en plus étroite entre homme et femme — sauf quand il y a, comme dit Nietzsche, une petite répulsion physique — donne un désir d'intimité et ce désir d'intimité devient amour sensuel. C'est ce que Descartes disait plus haut, quoique trop obscurément, quand il écrivait : « Et si l'on juge que ce soit un bien de le posséder ou d'rtre associé à lui d'autre façon que de volonté [c'est-à-dire : si l'on juge — pensée et non concupiscence — que ce soit un bien de le posséder ou d'être associé à lui d'autre façon que de volonté — d'autre façon que de domination — donc si l'on a pour lui une sorte de bienveillance intellectuelle, si l'on a une haute
idée de son mérite « on le désire », on arrive à le désirer.
Relisez tout l'article, comme je Tai transcrit intégralement plus haut et comparez et opposez ce qui suit les mots : « sitôt qu'on s'est joint de volonté » et ce qui suit les mots : « Et si l'on juge que ce soit un bien... » vous verrez, je crois, que je traduis exactement.
Donc il y a des cas où le désir mène à l'affection et des cas où l'affection mène au désir et ce sont là deux évolutions considérables.
11 y a des cas aussi où même la haine, au moins l'antipathie, mène à Tamour ; c'est même fréquent, surtout chez les femmes. On déteste Monsieur un tel, on ne peut pas le souffrir; à cause de cela il vous occupe beaucoup; à cause de cela on en vient à l'aimer, quelquefois passionnément; on a fait du chemin.
Vous voulez que j'analyse plus minutieusement? Soit. L'antipathie que vous éprouviez pour cet homme était un trouble, un trouble assez profond qui vous a attachée non à lui, mais à l'étude de lui ; et en l'étudiant, ou vous l'avez trouvé meilleur qu'il ne vous semblait être et l'amour-estime qui conduit à l'amouraffection est né. Ou vous l'avez trouvé plus mauvais et l'idée de le rendre meilleur vous est
venue et le désir de dévouement, si fréquent chez la femme, est devenu insensiblement amour-passion ; en tout cas il vous a troublée et le trouble de l'âme devient amour comme par une sorte de fatalité et ce ne serait pas une mauvaise définition générale de l'amour que celle-ci : l'amour est un trouble de l'âme qui fait qu'on s'occupe d'une personne à l'exclusion de toutes les autres.
Et si vous me dites que l'antipathie d'où l'amour devait naître, n'était qu'une fausse antipathie et un amour qui ne se comprenait pas; cela m'est égal pour ce que je veux démontrer en ce moment, puisque, pour cette heure, je ne veux rien exposer siuon que l'amour est une passion qui évolue et qui est très loin d'avoir toujours le même caractère, ni même la même nature.
Le texte principal de La Rochefoucauld sur l'amour donne des lumières sur le point qui nous occupe actuellement : « L'amour est dans l'âme une passion de régner; dans les esprits c'est une sympathie ; dans le corps ce n'esl qu'une envie cachée de posséder ce que l'on aime, après beaucoup de mystères.» Fort bien et cela fait trois sortes d'amour ; mais n'est-il pas naturel que, selon la prépondérance que prend en nous telle ou telle partie de nous-même, on
j)asse de Fun de ces amours à un autre ?
Et par exemple quand r«?>?e [volonté de puissance, de conquête et de gloire] l'emporte chez nous, nous voulons régner sur un cœur; mais quand nous y avons régné, l'esprit [goût pour les pensées, les conversations] peut succéder et créer entre elle et nous une sympathie qui est amour-goût, comme dit Stendhal, et qui peut devenir, si la sympathie est forte, amouraffection.
Et le corps [sens] peut succéder encore — le plus souvent il précède — et changer par son intervention la nature même de Famour que l'on ressentait.
Et l'ordre peut-être inverse, et l'amour du corps peut être le premier et être suivi de Famour d^esprit et celui-ci de l'amour d'âme. Et un autre ordre encore...
Dans tous ces cas Famour a changé ; il a eu une évolution qu'il ne me semble pas que ni ambition, ni avarice, ni gourmandise, ni courage, ni pusillanimité, ni amour de l'indépendance, ni docilité, aient jamais, du moins à ce point.
Si, au lieu de considérer la naissance, l'enfance et l'adolescence de Famour, nous considérons son déclin, nous n'aurons pas de peine à nous mettre en l'esprit qu'il passe incontesta-
blement par différents états successifs. Celui-là n'était point du tout un sot qui a dit le premier : « Le mariage, quand l'amour existe, le ruine; quand il n'existe pas^il le fait naître.» Gela signifie que l'habitude est une espèce d^amour et aussi que l'habitude use peu à peu les sentiments forts jusqu'à les modifier singulièrement et peut-être jusqu'à les détruire.
Tant y a que l'amour depuis longtemps satisfait ne ressemble aucunement ni à l'amour naissant ni à l'amour adulte. Il est un sentiment adouci, atténué, calmé, à demi endormi.
L'auteur du Discours sur les Passions de FAmour me répondrait peut-être que l'amour écaché par l'habitude n'est plus l'amour, mais un souvenir de l'amour constituant une sympathie douce, à quoi le nom d'amour ne convient pas. Sans doute et ce serait une façon de me dire que l'amour est toujours naissant parce que quand il n'est plus l'amour naissant il n'est plus l'amour. Mais c'est trop facile comme réfutation. Le crépuscule de l'amour est tellement de l'amour encore qu'il arrive — je dis seulement qu'il arrive — qu'il soit plus susceptible, plus « délicat » comme on dirait au xv!!" siècle, que «l'amour naissant » lui-même. Attaquez cette femme qu'il ne désire plus, sur laquelle il ne sent plus le besoin de régner,
pour laquelle il ne semble plus même avoir qu'une bienveillance bien froide, vous le verrez soulevé d'indignation et de colère. Gela veut dire qu'il Taime autrement, mais tout autant. Le déclin de l'amour peut être la chute de l'amour; mais souvent, le plus souvent, je crois, il n'en est que la transformation.
Je ne me repens pas d'avoir dit ; « A mesure qu'on aime moins d'amour on aime d'amitié davantage. » Ce n'est peut-être pas tout à fait vrai ; mais il s'en faut de peu que ce ne soit exact. Or ce reste d'amour qui est la sympathie et une sympathie très forte, comment voulez-vous l'appeler si ce n'est du nom d'amour?
— Ce n'est plus de l'amour ; mais il en est le reste.
— Je veux bien; mais s'il en est le reste il est amour encore.
Cessons de jouer. Je crois qu'il est à peu près évident pour tout le monde que l'amour n'est pas toujours naissant, mais qu'il est, plus peutêtre que toute autre passion, capable de croissance, de développement, de déclin, de renais* sance, essentiellement évolutif.
L'amour donne de l'esprit et il se soutient par l'esprit. Il faut de l'adresse pour aimer. L'on épuise tous les jours la manière déplaire; cependant il faut plaire et l'on plaît.
« Ils avaient épuisé depuis longtemps tout ce que l'amour inspire aux personnes qui ont de Fesprit. » Ainsi s'exprime Diderot dans un de ses contes. Il est trop vrai que Tamour, quelque vif qu'il soit et profond, ne suffit pas à remplir les heures que les amants veulent, du reste, passer ensemble. Il donne de l'esprit, dans le sens étendu du mot, c'est-à-dire du talent de conversation et du talent dans les procédés et dans les manières, comme tout ce qui tend fortement les ressorts de l'àme. On a de l'esprit dans l'amour comme dans le danger, comme dans le succès, comme dans la joie.
Mais si l'amour donne de l'esprit, l'esprit qu'il donne ne lui suffit pas ; il faut que l'on en ait du reste et en quelque sorte d'avance pour y puiser en ce besoin. C'est pour cela, presque uniquement, que les siècles d'amour, si l'on peut s'exprimer ainsi, ont poussé si loin la culture de l'esprit. 11 s'agissait de plaire aux femmes et l'on sentait bien que, quoi qu'en dise le vieux proverbe, aimer ne suffit point du tout pour être aimé ; il y faut quelque complément ou pour mieux dire quelque entretien. Le rôle de l'esprit dans l'amour est secondaire et considérable, de second ordre et de première importance. 11 ne supplée pas à l'amour, mais sans lui l'amour est très dénué, La Rochefoucauld dit très bien. « L'esprit ne peut pas jouer longtemps le personnage du cœur » ; mais le cœur sans l'esprit ne peut pas faire longtemps son personnage.
J'ai connu une dame, de peu de naissance cependant, qui avait beaucoup « d'adresse pour aimer ». Se connaissant comme d'infertile conversation et son ami comme de peu de paroles, tout simplement, après les premiers propos épuisés, et sentant venir le silence dévastateur, elle lisait les faits divers des journaux, ce qui fournissait infailliblement de matière à la conversation, aux réflexions, aussi aux rc-
tours sur soi-même. Ce n'était pas du tout une adresse méprisable.
Il va sans dire que l'esprit ne peut réussir qu'à aider le cœur en ses démarches ou à remplir le vide quand il se repose. Seul il ne réussirait à rien du tout. « L'esprit est toujours la dupe du cœur » ; mais le cœur n'est jamais la dupe de l'esprit, ou du moins la chose est rare.
Nous avons une source d' amour-propre qui nous représente à nous-même comme pouvant remplir plusieurs places au dehors ; c'est ce qui est cause que nous sommes bien aises d'être aimés. Comme on le souhaite avec ardeur on le remarque bien vite et on se reconnaît * dans les yeux de la personne que l'on aime. Car les yeux sont les interprètes du cœur ; mais il n'y a que celui qui y a intérêt qui entende leur langage.
A comparer ce paragraphe au suivant il y a la différence de plusieurs à un. Dans le paragraphe suivant, l'auteur du Discours représentera l'homme comme ayant le besoin de se
1. Manuscrit 19303 : on le reconnaît. Ici je préfère le manuscrit 19303.
compléter par une autre personne; ici il le représente comme pouvant remplir plusieurs places au dehors. Le paragraphe présent semble viser Finstinct polygamique de l'homme. Il est possible que la suite, plus ou moins consciente, des idées soit celle-ci ; l'homme sent le besoin de s'extérioriser. Il s'extériorise en vivant dans plusieurs personnes ou en cherchant à vivre dans plusieurs personnes; une seule suffit, il s'en aperçoit; ne l'étudions plus que dans son besoin de se compléter par une seule autre.
« Nous avons une source d'amour-propre... » Nous avons une source d'amour de nous-même qui nous persuade que nous pouvons remplir de notre personnalité plusieurs places, dans les esprits ou dans les cœurs, au dehors de nous. De là le désir de la gloire, de là, plus encore, le désir d'être aimé. En conséquence nous guettons chez les autres les signes de l'estime ou l'affection qu'il est possible qu'ils nous portent. Nous reconnaissons que nous sommes aimés dans les yeux de qui nous aiment, ce qui n'a pas besoin d'être expliqué et « les yeux sont les interprètes du cœur » est de trop.
« Mais il n'y a que celui qui y a intérêt qui entend leur langage. » Entendez par là celui qui aime et qui est aimé ; entendez aussi celui
qui n'est pas aimé et qui aime ; car lui aussi « y a intérêt » et l'auteur certainement ne l'oublie pas. L'amour qu'a la personne que vous aimez est lisible dans ses yeux pour vous et pour tout homme qui est votre rival. Voilà qui est sûr. L'auteur ne va peut-être pas assez loin. Les indifférents eux-mêmes s'aperçoivent très bien de ce langage des yeux de celle qui aime, à moins qu'ils ne soient des étourdis. La femme, je l'ai dit souvent, est la franchise même. Elle est franche essentiellement, parce qu'elle est essentiellement impulsive. Ses yeux, son attitude, son geste, le ton de sa voix, tout en elle dit ce qu'elle pense et ce qu'elle sent. C'est pour cela qu'elle est menteuse. Se sentant continuellement trahie, se sentant continuellement dévêtue, se sentant continuellement rendue transparente par toute sa personne même, elle ment pour se défendre, et il le faut bien. Mais elle ne ment que quand elle parle. Il est vrai que quand elle parle elle ment toujours. Mais le moyen de faire autrement?
Donc les indifférents même et non pas seulement celui qui y a intérêt, liront l'aveu dans les yeux de la femme qui aime. Mais peut-être par « celui qui y a intérêt », Fauteur entendil, non seulement vous, l'amoureux aimé; non seulement l'amoureux non aimé, qui y a inté-
rêt aussi; mais les indifférents attentifs qui, eux encore, ont un intérêt, celui de la curiosité psychologique ou de la curiosité malicieuse. S'il en est ainsi, je n'ai rien à dire. Tant y a que La Fontaine est bien d'accord avec Tauteur du Discours.
Rien n'est tel que l'œil du maître.
Quant à moi j'y joindrais encor l'œil de l'amant.
L'homme seul est quelque chose d'imparfait ; il faut quil trouve un second pour être heureux. Il le cherche le plus bien souvent ' dans l'égalité de la condition, à cause que la liberté et que l'occasion de se manifester s'y rencontrent plus aisément. Mais l'on va quelquejois bien au-dessus et Von sent le feu
1. Manuscrit 19303 : il le cherche bien souvent. Ici encore je préfère le manuscrit 19303. Il y avait très probablement dans le texte primitif le plus et au-dessus, comme correction, bien, ou bien et au-dessus, comme correction, le plus. Le copiste du 19303 a choisi. Il a choisi bien. Le copiste du 4015 n'a pas choisi; il a mis les deux, ce qui fait un barbarisme de tournure. Le copiste du 19303estdonc plus louable, pour ceci qu'au moins il a choisi. Mais j'ajoute que moi j'eusse choisi /epius souvent. J'ajoute encore qu'on peut lire : « il le cherche, ce plus, bien souvent », ce plus, c'est-à-dire ce second qui l'augmentera. Mais je crois que je m'amuse.
s'agrandir quoique Von n'ose pas le dire à celle qui Va causé.
Le Discours sur les Passions de V Amour est partie une dissertation sur l'amour, partie la confession d'un amoureux. Jusqu'à présent, à mon avis, sauf le paragraphe X (« ... Ah 1 que l'amour donne de plaisir!... »)nous n'avons eu sous les yeux que la dissertation ; c'est à partir d'où nous sommes que la dissertation et la confession vont d'abord alterner ; puis la confession prendre à peu près la place entière. Il n'y a aucune composition dans le Discours sur les Passions de l' Amour ; n\dÂ^ par un mouvement qui me semble bien naturel, l'auteur a commencé par les idées générales que ses lectures, ses méditations et son expérience lui ont données sur l'amour ; puis s'échauffant et, parce qu'il s'échauffe, se défendant moins, il glisse à la confidence, toujours discrète, et voilée du reste, le tout, d'ailleurs, sans s'astreindre jamais à aucun ordre prémédité.
« Il faut qu'il cherche un second pour être heureux. » Descartes avait exprimé cette idée très explicitement, ce qui n'est pas d'ailleurs une raison pour que l'auteur du Discours sur
les Passions de l'Amour ne l'ait pas eue ; mais enfin Descartes l'avait exprimée et son texte est très curieux et du reste il est admirable. « L'agrément est particulièrement institué de la nature pour représenter la jouissance de ce qui agrée comme le plus grand des biens qui appartiennent à l'homme, ce qui fait qu'on désire très ardemment cette jouissance. Il est vrai qu'il y a diverses sortes d'agréments et que les désirs qui en sortent ne sont pas tous également puissants ; car par exemple la beauté des fleurs nous incite seulement à les regarder et celle des fruits à les manger. Mais le principal est celui qui vient des perfections qu'on imagine en une personne qu'on pense pouvoir devenir un autre soi-?néme; car avec la différence du sexe que la nature a mise dans les hommes ainsi que dans les animaux sans raison, elle a mis aussi certaines impressions dans le cerveau qui font qu'en certain âge et en certains temps o/i se considère comme défectueux et comme si l'on n était que la moitié d'un tout dont une personne de l'autre sexe doit être la moitié, en sorte que l'acquisition de cette moitié doit être considérée par la nature comme le plus grand de tous les biens imaginables. Et encore qu'on voit plusieurs personnes de cet autre sexe, on n'en souhaite pas pour
cela plusieurs en même temps, d'autant que la nature ne fait point imaginer qu'on ait besoin de plus d'une moitié. Mais lorsqu'on remarque quelque chose, en une, qui agrée davantage que ce qu'on remarque en même temps dans les autres, cela détermine l'âme à sentir pour celle-là seule toute l'inclination que la nature lui donne à rechercher le bien qu'elle lui représente comme le plus grand qu'elle possède; et cette inclination ou ce désir qui naît ainsi de l'agrément est appelé du nom d'amour plus ordinairement que la passion d'amour qui a été ci-dessus décrite [amour-bienveillance et amour-désir-de-posseSsion ramenés à un seul en tant qu'essence par Descartes, comme nous avons vu]. Aussi a-t-il de plus étranges effets et c'est lui qui sert de principale matière aux faiseurs de romans et aux poètes. »
Donc, pour revenir au Discours sur les Passions de r Amour, il faut que l'homme trouve un second pour être heureux. Le plus souvent il le cherche dans une condition égale à la sienne parce qu'il y est tout porté. Mais il arrive qu'on aille bien au-dessus de sa condition et « l'on sent son feu s'agrandir •», non pas en proportion de la grandeur de la condition de celle qu'on aime et il ne faudrait pas comprendre ainsi et le paragraphe suivant montre qu'il ne
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faut pas comprendre ainsi ; mais il s'agrandit naturellement comme tout amour qui nait ; ou il s'agrandit en proportion de la difficulté où il est d'aboutir ou seulement de se déclarer; et Ton n'ose pas parler à celle qu'on aime et Fon est très malheureux.
Quand Von aime une dame sans égalité de condition, l'ambition peut accompagner le commencement de V amour ; mais en peu de temps il devient le maître. C'est un tjyran qui ne souffre point de compagnon ; il veut être seul ; il faut que toutes les passions ploient et lui obéissent.
Donc ce n'est pas à cause de la grandeur de la condition de la femme aimée que l'amour s'agrandit. Il ne s'accompagne d'ambition que dans les commencements et ensuite il règne seul comme c'est sa nature. L'auteur a éprouvé Corneille sur lui-même et a trouvé Corneille faux. La plupart des héros de Corneille sont en même temps ambitieux et amoureux et, soit leur amour lutte contre leur ambition, soit et plus souvent leur ambition et leur amour sont d'accord et
se soutiennenl Tun l'autre. Il semble que l'auteur du Discours sur les Passions de V Amour songe à Corneille et que ce paragraphe ici soit dirigé un peu contre lui. Tout ce qu'on peut conjecturer sur la date du Discours sur les Passions de r Amour est qu'il a été composé vers le milieu du siècle. Or vers 1050 la réaction contre Corneille n'existait pas encore. Si le Discours sur les Passions de l'Amour est postérieur à Pertharite, cette réaction pourrait être considérée tout au plus comme commençante. A la vérité si Fauteur (supposons 1652) est janséniste ou appartient un peu au monde janséniste, il ne doit pas aimer beaucoup Corneille qui n'a jamais été très en faveur dans ce monde-là. Songez à Nicole. On a supposé avec quelque apparence de raison que, parlant contre Desmarets, Nicole songe un peu à Corneille dans le passage suivant des Visiomiaires ; car il serait un peu étrange qu'il eût parlé des ouvrages de Desmarets de Saint-Sorlin comme d'oeuvres impérissables : « Chacun sait que sa première profession a été de faire des romans et des pièces de théâtre et que c'est par où il a commencé à se faire connaître dans le monde. Ces qualités qui ne sont pas fort honorables au jugement des honnêtes gens, sont horribles étaut considérées selon les principes de la reli-
gion chrétienne et les règles de l'Evangile. Un faiseur de romans et un poète de théâtre est un empoisonneur public, non du corps, mais des âmes des fidèles, qui se doit croire coupable d'une infinité d'homicides spirituels, ou qu'il a causés en effet ou qu'il a su causer par ses écrits pernicieux. Plus il a eu soin de couvrir d'un voile d'honnêteté les passions criminelles qu'il y décrit, plus il les a rendues dangereuses et capables de surprendre et de corrompre les âmes simples et innocentes. Ces sortes de péchés sont d'autant plus effroyables qu'ils sont toujours persistants parce que ces livres ne périssent pas et qu'ils répandent toujours un venin qui s'accroît et s'augmente par les méchants effets qu'ils continuent de produire dans ceux qui les lisent. »
Oui, cette diatribe a bien l'air d'être dirigée en bonne partie contre Corneille et tant y a que Corneille — préface d'Attila — s'y est reconnu ^
1. La rude réponse de la Préface d'Attila (1667) aux « invectives contre la comédie » peut s'adresser aux Visionnaires de Nicole (1665) ; elle peut s'adresser au Traité de la Comédie, d\i Prince de Conti(1667) et elle s'adresse probablement à ces deux ouvrages. La phrase de Corneille semble l'indiquer: « On m'a pressé de répondre ici par occasion aux invectives qu'on a publiées depuis quelque temps contre la Comédie... »
DISCOURS SUR LES PASSIONS DE l' AMOUR 8!J
Quant à Pascal il a attaqué directement Corneille dans le passage suivant : « Communituin cor [humilité] saint Paul. Voilà le caractère chrétien. Albe vous a nommé, je ne vous connais plus. Corneille. Voilà le caractère inhumain. Le caractère humain est le contraire. » — et plus à fond encore dans la fameuse page qui suit : « Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais entre tous ceux que le monde a inventés il n'y en a point qui soient plus à craindre que la comédie. C'est une représentation si naturelle et si délicate des passions qu'elle les émeut et les fait naître dans notre cœur et surtout celle de l'amour, principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort honnête. [Voilà évidemment pour Corneille]. Car plus il paraît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d'en être touchées. Sa violence plaît à notre amour-propre qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes effets que l'on voit si bien représentés ; et l'on se fait en même temps une conscience fondée sur l'honnêteté des sentiments qu'on y voit, qui ôte la crainte des âmes pures qui s'imaginent que ce n'est pas blesser la pureté d'aimer d'un amour qui leur semble si sage. Ainsi l'on s'en va de la comédie le cœui\si rempli de toutes les beautés et de toutes
les douceurs de l'amour et l'âme et l'esprit si persuadés de son innocence qu'on est tout préparé à recevoir ses premières impressions ou plutôt à chercher les occasions de les faire naître dans le cœur de quelqu'un pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacritices que l'on a vus si bien dépeints dans la comédie '. »
Donc si nous étions sûr que le Discours sur les Passions de V Amour fût d'un janséniste, nous devrions considérer le paragraphe 25 comme une attaque oblique contre Gorueille et, inversement, de ce qu'il semble bien que le paragraphe 25 est une allusion à Corneille nous sommes induits à conclure que le Discours sur les Passions de l'Amour est l'œuvre d'un janséniste ; mais ce ne sont là que des conjonctures.
1. Il faut reconnaître cependant que cette pensée de Pascal n'est pas d'une authenticité absolue. Elle n'est pas dans le manuscrit autographe; elle n'est que dans la copie faite d'après les papiers trouvés dans son cabinet ;et d'autre part elle a été mise dans les Maximes de M™» de Sablé publiées après la mort de cette dame (Voir Cousin : j)f°"> de Sablé ; Sainte-Beuve : Port-Royal, 111,9) mais pour ce de quoi nous traitons ici, à savoir de l'hostilité des jansénistes à l'endroit de Corneille, que le propos soit de M"» de Sablé ou de Pascal, il n'importe pas.
Une haute amitié remplit mieux qu'une commune et égale ; le cœur de l'homme est grand des petites choses flottent dans sa capacité; il n^Y o- que les grandes qui s'y arrêtent et y demeurent.
Amitié ici veut dire amour. C'est un sens qu'il a très souvent au xvn' siècle. (Voir Littré.)
L'auteur continue à être confidentiel. Il semble nous indiquer qu'il a pu faire la comparaison; qulla aimé dans sa condition, et qu'au moment où il écrit il aime au-dessus de lui. Il s'en félicite à un certain égard. Il a une sensation de plénitude. A aimer plus grand que lui, il s'est découvert un grand cœur. 11 analyse cette impression et il la généralise.
Il l'analyse : si l'amour pour plus grand que
soi remplit mieux, c'est que Tamour lui-même est uae tendance à quelque chose de grand. Le grand fait partie du beau, est un élément du beau et quand nous disons que Tamour est un goût pour le beau, nous disons du même coup qu'il est un goût du grand.
Il la généralise ; ce n^'est pas seulement l'amour, et pour plus grand que soi, qui peut remplir le vaste cœur, ce sont toutes les grandes choses. Le cœur de l'homme est capable ou se croit capable d'infini. Tous ses grands sentiments sont des tendances à l'infini, et ce sont ces tendances seules qui peuvent le remplir. A rapprocher encore du passage de Pascal, cité plus haut, inspiré de Jansénius et de saint Augustin, où il est dit que l'homme a été créé pour un amour infini. Cet amour quand par « la chute » il en a perdu le sens, il le reporte sur lui-même et il s'aime ridiculement d'un amour infini; mais aussi, ce qui, pour être aussi décevant, est cependant moins ridicule, il peut le reporter sur un être autre que lui, beau, grand et haut placé. Alors ce sentiment le remplit, parce qu'il semble avoir quelque chose de divin. C'est encore une illusion, mais elle est noble. Il n'y a qu'une vraie grandeur; mais il y a des grandeurs fausses qui font pour un temps office de grandeurs vraies. Il suffit,
en quelque sorte provisoirement, pour qu'elles satisfassent le cœur, en s'y fixant et en le fixant. Il n'y a que le grand qui ne flotte pas dans le cœur de Thomme, mais qui s'y arrête et qui y demeure.
Lon écrit soui-ent des choses que Von ne prouve qu'en obligeant tout le monde à faire réflexion sur soi-même et à trouver la vérité dont on parle. C'est en cela que consiste la force des pjreuves de ce que je dis.
Ceci est une note en marge. L'auteur est, semble-t-il bien, un mathématicien, un géomètre, qui est habitué à démontrer ce qu'il avance. Sinon, d'où lui viendrait ce scrupule ? Or il s'aperçoit qu'il avance des choses sans les prouver. Alors il s'avise que dans Tordre des sentiments, dans 1 "ordre du cœur, on ne prouve jamais, on force seulement à réfléchir et à faire reconnaître au lecteur que ce, qu'on pense, il l'a pensé. C'est ici cette différence entre l'ordre du cœur et l'ordre de l'esprit à quoi Pascal a pensé si souvent : « Le cœur a son ordre,
DISCOURS SLR LES PASSIONS DE L'A-MOUR Oo
l'esprit a le sien, qui est par principe et par démonstration ; le cœur en a un autre. On ne prouve pas qu'on doit être aimé en exposaat d'ordre les causes de l'amour : cela serait ridicule... Cet ordre [celui du cœur] consiste principalement à la digression sur charpie point qu'on rapporte à la fin [au sujet] pour la montrer toujours. *
Du reste, quand on creuse un peu, on s'aperçoit bien que « tout raisonnement se réduit [se ramène en définitive] à céder au sentiment », c'est-à-dire que le raisonnement ne consiste qu'à rapprocher insensiblement ce que vous voulez prouver de quelque chose à quoi vous croyez sans qu'il soit susceptible de démonstration, de quelque chose à quoi vous croyez par « le cœur », c'est-à-dire par intuition.
Mais quand il ne s'agit que de la vérité d'un sentiment éprouvé, il n'est pas même besoin d'un raisonnement ramenant à un sentiment ; et ce raisonnement serait vain ; il suffit d'une affirmation mise en lumière par une analyse. Les psychologues ne raisonnent pas, ils constatent et leur manière de prouver la vérité de leur constatation c'est de l'exposer dans tout son détail. Us disent : « J'éprouve ceci, ne l'éprouvez-vous point ? — Non ! — J 'éprouve ceci qui commence par ceci, qui continue par ceci,
quelquefois par ceci, et qui finit par ceci ou ceci encore. J'aime une femme ; elle me trompe ; je la hais furieusement ; de ma haine naît ceci que je veux avec fureur qu'elle n'appartienne plus qu'à moi, de sorte que je Taime, ce me semble, plus qu'avant ; un redoublement d'amour est né de la haine. Je la reconquiers. Je ne l'aime plus. Je m^étais trompé, ce que je prenais pour de l'amour n'était qu'un désir de possession irrité par la dépossession. Quand il a été satisfait, il s'est éteint et il n'y a plus rien eu du tout. Donc il n'y avait pas d'amour. Donc, si nous généralisons, le désir de possession n'est pas l'amour ou du moins n'en est pas le fond. Avez-vous éprouvé cela? — Oui. ■»
Rien n'a été prouvé. Il n'y a eu qu'une analyse, qu'une description, mais qui a forcé le lecteur à repasser par des chemins où il avait passé et il va sans dire que s'il n'y est point passé, non seulement on ne lui a rien démontré ; mais on ne lui a rien montré du tout. Voilà la ma-, nière des psychologues, lesquels n'apprennent que ce qu'on sait, et ne peuvent rien apprendre de plus, mais font savoir plus clairement ce que l'on savait confusément, et enseignent ce qu'on pourrait leur enseigner si l'on savait analyser comme eux.
L'auteur, habitué sans doute à d'autres mé-
thodes, s'aperçoit de tout cela et, en passant, se le dit.
A la vérité il se le dit au moment où c'est le moins vrai. Il veut mettre en lumière cec qu'en aimant au-dessus de sa condition on remplit plus abondamment son cœur ; mais c'est un cas qui n'est pas celui de tout le monde, qui n'est celui que de quelques-uns et qui par conséquent ne peut être montré vrai, même par une fine analyse, qu'à très peu de personnes. Il ne m'est pas arrivé d'aimer une duchesse. L'amoureux d'une duchesse ne pourra donc pas m'amener, en faisant réflexion sur moi-même, à reconnaître à quel point l'amour d'une duchesse remplit le cœur bien autrement que celui d'une égale.
Mais c'est précisément parce que l'auteur sent qu'il parle de choses qu'il ne peut ni démontrer ni métne montre)^ qu'il songe à dire : « Croyez-m'en. C'est indémontrable ; ce n'est même pas très facile à montrer ; cependant en faisant réflexion sur vous-même vous pouvez entrevoir la vérité de ce que je dis. Par exemple, avez- vous aimé au-dessous de vous ? Si oui, n'avez-vous pas éprouvé que cet amour flottait dans votre cœur et n'en remplissait pas la capacité. Eh bien... » Voilà les « preuves » du psychologue.
Pascal a exprimé la même idée presque dans les mêmes termes. « Quand un discours naturel peint une passion ou un effet, on trouve dans soi-même la vérité de ce qu'on entend, laquelle on ne savait pas qu'elle y fût, de sorte qu'on est porté à aimer celui qui nous le fait sentir ; car il ne nous a pas fait montre de son bien, mais du nôtre ; et ainsi ce bienfait nous le rend aimable, outre que cette communauté d'intelligence que nous avons avec lui incline nécessairement le cœur à l'aimer. » — L'auteur du Discours sur les Passions de l'Amour parle de lui-même, sans ambages; et il semble que Pascal parle de lui-même à la troisième personne.
Quand un homme est délicat en quelque endroit de son esprit, il l'est en amour. Car, comme il doit être ébranlé par quelque objet qui est hors de lui, s' il y a quelque chose qui répugne à ses idées, il s'en aperçoit et il le suit^. La règle de cette délicatesse dépend d'une raison pure, noble et sublime : ainsi Von peut se croire délicat sans quon le soit effectivement et les autres ont droit de nous condamner ; au lieu que pour la beauté, chacun a sa règle souveraine et indépendante de celle des autres. Néanmoins entre être délicat et ne l'être point du tout, il faut demeurer d'accord que, quand on souhaite d'être délicat, Von n'est pas loin de Vêlre absolument. Les
1. Manuscrit 19303 : il le fuit. C'est commo cela qu'il faut lire. La leçon du 4015 est une absurdité.
iOO DISCOURS SUR LES PASSIONS DE l'aMOUR
femmes aiment à apercevoir une délicatesse dans les hommes ; et c'est ce me semble., V endroit le plus tendre pour les gagner : Von est aise de voir que mille autres sont méprisables et qu'il n'y a que nous d'estimable.
Délicat, au xvii' siècle, veut dire surtout susceptible : « Et plus l'amour est grand plus il est délicat » (Corneille). « Hélas ! nous sommes si délicats sur la susceptibilité de nos amis ! » (Massillon). « Cette délicatesse qui vous rend si facile à être blessé est une véritable imperfection.» — « Le tempérament a beaucoup de part à la jalousie et elle ne suppose pas toujours une grande passion. C'est cependant un paradoxe qu'un violent amour sans délicatesse [c'est-àdire sans quelque chose d'ombrageux. Mal interprété par Littré] » (La Bruyère).
Mais délicatesse n'a pas ce sens dans le paragraphe du Discours sur les Passions de r Amour que nous analysons ; il y signifie manière fine, déliée, discriminatrice, distinguée, d'apprécier toutes choses et particulièrement les choses du cœur. Il a ici le sens qu'il a dans la maxime de La Rochefoucauld ; « La trop grande subtilité est une fausse délicatesse et la
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véritable délicatesse est une solide subtilité. » Ne perdons pas de vue cette définition.
« Quand un homme est délicat en quelque endroit de son esprit, il Test en amour. » L'auteur ne dit pas : quand un homme est délicat en général, d'ordinaire, il l'est en amour. Il dit : quand un homme est délicat en quelque endroit de son esprit... Il croit et j'estime qu'il a raison, que pour peu qu'on soit délicat, pourvu qu'on le soit en quelque chose, on le sera en amour, parce que l'on sentira que c'est là ou jamais que la délicatesse est à sa place. Devant être, en amour, ébranlé, remué par quelque chose qui est hors de nous, cette émotion même s'il s'y mêle la constatation d'un fait, d'un détail qui répugne à nos idées, agrandit ce fait, ce détail, en fait quelque chose qui non seulement nous répugne, mais qui nous irrite et que nous fuyons : une femme que vous allez aimer et que vous découvrez qui est commère.
« La règle de cette délicatesse dépend d'une raison pure, noble et sublime...» Quelle délicatesse? La délicatesse en chose d'amour? Non; car l'auteur va dire que pour la délicatesse les autres ont le droit de vous trouver dans le faux ; mais que, pour ce qui est de la beauté, vous avez individuellement votre règle qui est souveraine. Donc,par le mot délicatesse à la troi-
sième phrase du paragraphe XXVIII, l'auteur a dû entendre la délicatesse en général et non la délicatesse en amour. — Alors il devait mettre la et non cette. — Oui, à mon avis.
La délicatesse dépend d'une raison pure, noble et sublime [dans la langue du xvii' siècle, subKme veut dire élevé, comme en latin] ou plutôt la délicatesse c'est la raison à l'état pur, noble et élevé; c'est la raison des hommes d'élite. Gomme a dit un auteur du xvni* siècle, dont le nom m'échappe « le goût n'est rien qu'un bon sens délicat » et la délicatesse c'est le bon sens des gens de goût. 11 s'ensuit, la raison à ce degré n'étant pas départie à tous, que l'on peut se croire délicat et ne pas l'être et que les autres ou plutôt d'autres, qui sont plus d'élite que vous n'êtes, ont le droit de vous condamner.
Mais, «pour ce qui est de la beauté, chacun a sa règle indépendante des autres [non pas des autres règles, je crois, mais des autres hommes] et souveraine pour lui. » — Pourquoi? Parce que la beauté n'existe pas. Parce que la beauté, — revenons toujours à Pascal, Yll, 24 d'Havet, I, 32 de Brunschvigg — n'est qu'un rapport entre notre nature telle qu'elle est et ce qui nous plait; et que par conséquent j'ai mon modèle de beauté, d'après lequel j'apprécierai toutes
DISCOURS SLH LES PASSIONS DE l'aMOUR 103
choses, qui est différent du vôtre, mais qui, ni ne peut se plier au vôtre, ni n'a aucune raison de s'y conformer.
« Néanmoins entre être délicat et ne l'être point du tout », quelque intervalle qu'il y ait, il y a un milieu qui consiste à vouloir l'être et quand on veut l'être on n'est pas loin de l'être en effet [absolument ne veut pas dire entièrement, avec la dernière plénitude ; mais effectivement], « Néanmoins » par delà le membre de phrase : « au lieu que, pour la beauté...» se rapporte à « Ton peut se croire délicat et ne l'être point » et la suite des idées est celle-ci : en délicatesse générale la raison règne et il y a une règle et l'on peut se croire délicat et ne l'être point; néanmoins si, non pas vous vous croyez délicat, mais vous souhaitez l'être, autant la croyance naïve serait très étrangère à la délicatesse et vous pourriez être un butor, autant l'aspiration à la délicatesse est une délicatesse déjà ; et, scandale à part, la délicatesse peut dire, comme Dieu : « Tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais déjà trouvée. »
Et il n'y a rien de plus vrai.
« Les femmes aiment à apercevoir une délicatesse... et c'est l'endroit le plus tendre pour les gagner. » La raison en est claire. Les femmes n'aiment pas à être aimées; elles aiment à être
préférées. Leur jalousie proverbiale, et qui n'est pas légendaire, vient de là. Elles n'aiment pas précisément être aimées ; elles aiment qu^on n'aime pas les autres. La jalousie est un sentiment par lequel on souffre d'avoir un supérieur ou un égal. Si les femmes l'ont plus vif que les hommes c'est que toute leur valeur dans la société telle qu'elle a été organisée jusqu'ici est dans le fait de plaire aux hommes et que par conséquent elles en ont une grande quand elles sont aimées uniquement par un homme et, quand elles sont aimées concurremment avec d'autres, n'en ont aucune ; tandis que rhomme, encore qu'il se sente diminué quand il n'est pas aimé uniquement, mesure cependant sa valeur à d'autres choses, succès de profession, estime publique, etc. — La femme de demain, qui se sentira appréciée et évaluée pour son intelligence, son mérite professionnel, son influence éthique, etc., sera sans doute moins jalouse. C'est qu'il y aura eu un renversement ou un classement nouveau des valeurs.
La délicatesse en amour consiste donc à ménager la jalousie expectante de la femme et à l'endormir en persuadant à celle qu'on aime qu'elle n'aura jamais lieu d'être jalouse et que ce serait un paradoxe et une folie qu'elle le fût.
La Bruyère, dans le passage que nous avons
déjà cité, donne au mot de délicatesse presque le sens de jalousie ; pour lui c'est une jalousie discrète, qui souffre et qui ne fait pas souffrir les autres, une jalousie qui s'éveille parce qu'il y a quelque raison pour qu'elle s'éveille en effet, mais qui ne se déchaîne pas: « Il semble que s'il y a un soupçon injuste, bizarre et sans fondement qu'on ait une fois appelé jalousie, cette autre jalousie qui est un sentiment juste, naturel, fondé en raison et sur l'expérience, mériterait un autre nom. Le tempérament a beaucoup de part dans la jalousie et elle ne suppose pas toujours une grande passion. C'est cependant un paradoxe qu'un violent amour [et même qu'un amour] sans délicatesse. »
A le prendre ainsi, en amour, la délicatesse de l'homme consiste à ménager la délicatesse de la femme ; et c'est bien exactement, je crois, ce que l'auteur du Discours sur les Passions de l'Amour a voulu dire.
Les qualités d'esprit ne s'acquièrent point par Vhabitude; on les perfectionne. Seulement ' de là il est visible ^ que la délicatesse est un don de la nature et non pas une acquisition de Vart.
Aucune qualité, ni de l'esprit ni du cœur, ne s'acquiert par l'habitude ; toutes sont données et on les perfectionne ou on les perd. La délicatesse, comme toutes les autres qualités, est donc un don de la nature qu'on ne se procurera point qu'on ne l'ait déjà.
Je pense que si l'auteur a écrit cette ligne, c'est surtout pour attirer l'attention sur ce
1. Manuscrit 19303. « On les perfectionne seulement. De là...» Je préfère cette leçon. Sen\e.Tmnl rattaché à la phrase suivante, n'a pour moi pas de sens.