‹ Discours sur les révolutions de la surface du globe avec des notes et un appendice, d'aprés les travaux récents de MM. Humboldt, Flourens, Lyell, Lindley, etcChapitre 1 sur 22 · PAR M. FLOURENS · texte numérisé non relu

PAR M. FLOURENS

Membre de l’Académie française et Secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences (Institut de France}; Membre des Sociétés royales de Londres et d'Edimbourg, des Académies royales des Sciences de Stockholm, Turin, Munich, Madrid, etc., etc. ; Professeur de Physiologie comparée au Muséum d'Histoire Naturelle de Paris,

Lorsqu'une nation perd un de ces hommes dont le nom seul suffirait à la gloire d’une nation et d’un siècle, le coup qu’elle en ressent est si profond, sa douleur est si générale, qu’il s'élève de toutes parts des voix pour déplorer le malbeur commun. C’est à qui s’honorera d’un regret public sur leur tombe; c’est à qui s’empressera de faire connaître tout ce qu'il a pu savoir de ces vies illustres et si glorieuses à humanité.

Voilà ce qui devait arriver, et ce qui est arrivé en effet pour M. Cuvier. Des savants, des écrivains célèbres, plusieurs académies même, ont déjà publié de nombreux détails sur sa vie et sur sa personne; et l’Académie des Sciences vient aujourd’hui trop tard pour avoir rien de nouveau à dire sur le grand homme qu’elle a perdu.

Mais, parmi les travaux sur lesquels repose sa renommée, il en est qui appartiennent plus particulièrement à cette Académie, et dont l’étude est loin d’avoir été épuisée. Je veux

parler des progrès que les sciences naturelles ont dus à M. Cu. d

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Pogrès qui ont renouvelé toutes ces sciences, et qui -lésont s1 fort étendues, qu'ils ont réellement éleodd par es la portée de lent humain et le domaine du génie.

Je ne considère donc ici dans M. Cuvier que le savant; et même dans le savant je considérerai surtout lé naturaliste.

Fontenelle a dit de Leibnitz qu'il avait été obligé de partager et de décomposer en quelque sorte ce grand homme ; et que, tout au contraire de l'antiquité, qui de plusieurs Hercules n’en avait fait qu'un, il avait fait du seul Leibnitz plusieurs savants.

{ faut aussi décomposer M. Cuvier, pour peu qu’on veuille l'approfondir ; et cette vaste intelligence, qui, comme celle de Leibnitz, menait de front toutes les sciences, et qui même, ne s'en tenant pas aux sciences , répandait ses lumières jusque sur les institutions les plus élevées de l’État, demande, pour être bien comprise, autant de travaux distinets qu’elle a fait éclater de capacités diverses.

Je le répète donc ; je ne considère ici dans M. Cuvier que le naturaliste : encore ma tâche sera-t-elle immense: et, pour oser l’aborder, ai-je besoin de toute l’indulgence de ceux gui m'écoutent.

L'histoire de M. Cuvier, à vouloir rappeler tout ce que Hui ont dû les sciences naturelles, n’est rien moins, en effet, que l’histoire même de ces sciences au dix-neuvième siècle.

. Le dix-huitième venait de leur imprimer un mouvement rapide. Deux hommes, Linnæus et Buffon, avaient surtout concouru à produire ce mouvement ; et, bien que doués d’ailleurs de qualités très-diverses , il est néanmoins à remarquer que c’est par la même cause qu'ils avaient l’un et l’autre manqué leur but.

En effet, ces phénomènes, ces êtres, ces faits que le génie étendu de Linnæus cherchait à distinguer et à classer ; ces faits que le génie élevé de Buffon cherchait à rapprocher et à expliquer, n'étaient point encore assez connus dans leur na-

DE GEORGES CUVIER

ture intime pour pouvoir donner ni leur véritable tion ni leur explication réelle.

Le premier mérite de M. Cuvier, et c'est par ce mérite qu’il a donné dès l’abord une nouvelle vie aux sciences naturelles, est d’avoir senti que la classification, comme l’explication des faits, ne pouvait sortir que de leur nature intime profondément connue.

En un mot, et pour nous en tenir ici à l'histoire naturelle des animaux, branche de l’histoire naturelle générale que M. Cuvier a le plus directement éclairée pas ses travaux, il est évident que ce qui avait manqué à Linnæus et à Buffon, soit pour elasser ces animaux, soit pour expliquer convenablement leurs phénomènes, c'était de connaître assez leur structure intime ou leur organisation; et il n’est pas moins évident que les lois de toute classification, commede toute philosophie naturelle de ces êtres, ne pouvaient sortir que des lois de cette organisation même.

On verra bientôt, en effet, que c’est par l'étude assidue de ces lois fécondes que M. Cuvier a successivement renouvelé la zoologie et l'anatomie comparée, qu'il les a renouvelées l'une par l’autre, et qu’il a fondé sur l’une et sur l’autre la science des animaux fossiles, science toute nouvelle, due tout entière à son génie, et qui a éclairé à son tour jusqu à la science même de la terre.

Mais, avant d’en venir à ces derniers et étonnants résultats, fruits de tant de grandes conceptions et de tant de découvertes inattendues, voyons d’abord ce qu’il a fait en particulier pour chacune des sciences que je viens d'indiquer, afin de pouvoir mieux saisir ensuite et embrasser d’un coup d’œil général ce qu'il a fait pour toutes.

Je commence par la zoologie.

Linnæus, celui de tous les naturalistes du dix-huitième siècle dont l'influence avait été la plus universelle sur jes

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its, particulièrement en fait de méthode, divisait le regne al en six classes : les guadrupêèdes, les oiseaux, les reptiles, les poissons, les insectes et les vers.

Or, en cela, Linnæus commettait une première erreur genérale; car en mettant sur une même ligne ces six divisions primitives, il supposait qu’un même intervalle les séparait l'une de l’autre; et rien n’était moins exact.

D'un autre côté, presque toutes ces classes ou divisions, nommément la dernière, tantôt séparaient les animaux les plus rapprochés, tantôt réunissaient les plus disparates. En un mot, la classification, qui n’a pourtant d’autre but que de marquer les vrais rapports des êtres, rompait presque partout ces rapports; et cet instrument de la méthode, qui ne sert l'esprit qu’autant qu’il lui donne des idées justes des choses, ne lui en donnait presque partout que des idées fausses.

Toute cette classification de Linnæus était donc à refondre, et le cadre presque entier de la science à refaire.

Or, pour atteindre ce but il fallait d’abord fonder la classification sur l’organisation, car c’est l’organisation seule qui donne les vrais rapports ; en d’autres termes, il fallait fonder la zoologie sur l'anatomie ; il fallait ensuite porter sur la méthode elle-même des vues plus justes et surtout plus élevées qu'on ne le faisait alors.

Ce sont , en effet, ces vues élevées sur la méthode, ce sont ces études approfondies sur l’organisation qui brillent dès les premiers travaux de M. Cuvier : ressorts puissants , au moyen desquels il est parvenu à opérer successivement la réforme de toutes Les branches de la zoologie l’une après l’autre, et à renouveler enfin, dans tout son ensemble, cette vaste et grande science.

J'ai déjà dit que c'était surtout dans la classe des vers de Linnæus que régnaient le désordre et la confusion. Linnæus y avait jeté tous les animaux à sang blanc, c’est-à-dire plus de la moitié du règne animal.

DE GEORGES CUVIER

C'est dès le premier de ses mémoires, publié enW M. Cuvier fait remarquer l'extrême différence des êtres fondus jusque là sous ce nom vague d'animaux à sang blanc , et qu’il les sépare nettement les uns des autres, d’abord en trois grandes classes :

Les mollusques, qui, comme le poulpe, la seiche, les huîtres, ont un cœur, un système vasculaire complet, et respirent par des branchies ;

Les insectes, qui n’ont, au lieu de cœur, qu’an simple vaisseau dorsal, et respirent par des trachées ;

Eufin, les zoophytes, animaux dont la structure est si simple qu’elle leur à valu ce nom même de zoophytes, d’animaux-plantes , et qui n’ont ni cœur, ni vaisseaux, ni organe distinct de respiration.

Et formant ensuite trois autres classes : des vers, des crustacés, des échynodermes, tous les animaux à sang blanc se trouvent compris et distribués en six classes : les #ollusques, les crustacés , les insectes, les vers, les échynodermes et les zoophyles.

Tout était neuf dans cette distribution ; mais aussi tout y était si évident qu’elle fut généralement adoptée, et dès lors le règne animal prit une nouvelle face.

D'ailleurs, la précision des caractères sur lesquels était appuyée chacune de ces classes , la convenance parfaite des êtres qui se trouvaient rapprochés dans chacune d'elles, tout dut frapper les naturalistes; et ce qui sans doute ne leur parut pas moins digne de leur admiration que ces résultats directs et immédiats, c'était la lumière subite qui venait d'atteindre les parties les plus élevées de la science ; c’étaient ces grandes idées sur la subordination des organes et sur le rôle de cette subordination dans leur emploi comme caractères; C’étaient ces grandes lois de l’organisation animale déjà saisies : que tous les animaux à sang blanc qui ont un cœur ont des branchies , ou un organe respiratoire circons-

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ue tous ceux qui n’ont pas de cœur n’ont que ues traées ; que partout où le cœur et les branchies existent le foie existe ; que partout où ils manquent le foie manque. Assurément, nul homme encore n’avait porté un coup d'œil aussi étendu, aussi perçant sur les lois générales de l’organisation des animaux ; et il était aisé de prévoir que, pour peu qu'il continuât à s’en occuper avec la même suite, celui dont les premières vues venaient d'imprimer à la science un si brillant essor ne tarderait pas à en reculer toutes les limites.

M. Cuvier a souvent rappelé depuis, et jusque dans ses derniers ouvrages, ce premier mémoire, duquel datent en effet les premiers germes et de la grande rénovation qu'il a opérée en zoologie , et de la plupart de ses idées les plus fondamentales en anatomie comparée.

Jamais le domaine d’une science ne s'était, aile aussi rapidement accru. A l'exception d’Aristote , dont le génie philosophique n'avait négligé aucune partie du règne animal, on n’avait guère étudié, à aucune époque, que les seuls animaux vertébrés, du moins d’une manière générale et approfondie.

Les animaux à sang blanc, ou, comme M. de Lamarck les a depuis appelés, les animaux sans vertèbres, formaient en quelque sorte un règne animal nouveau, à peu près inconnu aux naturalistes, et dont M. Cuvier venait tout à coup de leur révéler, et les divers plans de structure, et les lois particulières auxquelles chacun de ces plans est assujetti.

Tous ces animaux, sinombreux , si variés dans leurs formes, et dont ja connaissance a si fort étendu depuis les bases de la physiologie généraie et de la philosophie naturelle, comptaient à peine alors pour le physiologiste et le philosophe; et longtemps encore, après tous ces grands travaux de M. Cuvier dont je parle ici, combien n'’a-t-on pas vu de systèmes qui, prétendant embrasser sous un point de vue unique le règne animal entier, n’embrassaient réellement que les vertébrés ? Tant la nouvelle voie qu'il venait d'ouvrir aux natu-

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ralistes était immense, et tant il avait été difficile de Py à cause de cette immensité même !

Dans ce premier mémoire, M. Cuvier venait done d'établir enfin la vraie division des animaux à sang blanc. Dans un second, reprenant une de leurs classes en particulier, celle des mollusques , il jette les premiers fondements de son grand travail sur ces animaux ; travail qui l'a occupé pendant taut d'années, et qui a produit l’ensemble de résultats le plus stonnant peut-être, et du moins le plus essentiellement neuf de toute la zoologie, comme de toute lanatomie comparée moderne.

On n'avait point eu jusque-là d’exemple d’une apatomie aussi exacte, et portant sur un aussi grand nombre de parties fines et délicates.

Daubenton, ce modèle de précision et d’exactitude, n’avait guère décrit avec ce détail que le squelette et les viscères des quadrupèdes : ici e’était la même attention, et une sagacité d'observation bien plus grande encore, portées sur toutes les parties de l'animal, sur ses muscles, sur ses vaisseaux, sur ses nerfs, sur ses organes des sens.

Swammerdam, Pallas, qui avaient embrassé toutes les parties de l'animal dans leurs anatomies, avaient borné ces anatomies à quelques espèces; en un autre genre, Lyonnet s'était même borné à une seule : ici c'était une classe entière d'animaux , et de tous les animaux la classe la moins connue, dont presque toutes les espèces se montraient décrites, et tout le détail, le détail le plus délicat , le plus secret de leur structure , mis au jour et développé.

Les mollusques ont tous un cœur, ainsi que je lai déjà dit : mais les uns n’en ont qu’un seul, comme l'huître, comme le limacon; les autres en ont deux ; les autres en ont jusqu’à trois distincts, comme le poulpe, comme la seiche. Et cependant, c’est avec ces animaux, dont l’organisation est si riche, qui ont un cerveau, des nerfs, des organes des sens , des or-

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D: . É ; es sécrétoires, que l’on en confondait d’autres, qui, comme les zoophytes , comme les pol/ypes , par exemple, n’ont pour toute organisation qu’une pulpe presque homogène.

Les expériences de Trembley ont rendu célèbre le polype d’eau douce, cet animal qui pousse des bourgeons, comme une plante, et dont chaque partie, séparée des autres, forme un individu nouveau et complet. Toute la structure de ce singulier zoophyte se réduit à un sac, c’est-à-dire à une bouche et à un estomac.

M. Cuvier a fait connaître un autre zoophyte, dont la structure offre quelque chose de plus surprenant encore; car il n’a pas même de bouche: il se nourrit par des sucoirs ramifiés, comme les plantes; et sa cavité intérieure lui sert tour à tour d'estomac et d'une sorte de cœur, car il s’y rend des vaisseaux qui y conduisent le sue nourricier, et il en part d’autres vaisseaux qui portent ce suc aux parties.

Un des problèmes les plus curieux de toute la physiologie des animaux à sang blanc qui ait été résolu par M. Cuvier est celui de la nutrition des insectes.

Les insectes, comme je l’ai déjà dit, n’ont, au lieu de cœur, qu’un simple vaisseau dorsal; et, de plus, ce vaisseau dorsal n’a aucune branche, aucune ramification, aucun vaisseau particulier qui s’y rende ou qui en parte.

C’est ce que l’on savait déjà par les travaux célèbres de Malpighi, de Swammerdam, de Lyonnet; mais M. Cuvier va beaucoup plus loin : il examine toutes les parties du corps des insectes, l'une après l’autre; et par cet examen détaillé il montre qu'aucun vaisseau sanguin, ou, ce qui revient au même, qu'aucune cireulation n'existe dans ces animaux.

Comment s'opère donc leur nutrition ?

M. Cuvier commence par faire remarquer que le but final de la circulation est de porter le sang à l'air. Aussi tous les

DE GEORGES CUVIER

animaux qui ont un CŒUT ont-ils un organe respiratoire cir-

conscrit, soit poumon, Soit branchies ; et le sang revenu des parties au Cœur est-il invariablement contraint de traverser cet organe, pour y être soumis à l’action de l'air avant de retourner aux parties. s

Mais, dans les insectes, l'appareil de la respiration est tout différent. Ce n’est plus un organe cireonserit qui reçoit l'air ; c’est un nombre presque infini de vaisseaux élastiques , nommés frachées, qui le portent dans toutes les parties du corps, et qui le conduisent ainsi jusque sur le fluide nourricier lui-même, qui baigne continuellement ces parties.

En un mot, tandis que dans les autres animaux c’est le fluide nourricier qui, au moyen de la circulation, va chercher l'air, le phénomène se renverse dans les insectes, et c’est, au contraire, l'air qui y va chercher le fluide nourri-

cier, et rend par là toute cireülation inutile.

Une autre découverte de M. Cuvier, non moins Importante, est celle de l'appareil circulatoire de certains vers qui , tels que le ver de terre, la sangsue, avaient été jusque ]à confondus avec ces zoophyles d'une structure incomparablement plus simple, qui ne vivent que dans l’intérieur d’autres animaux.

Par une singularité remarquable , le sang de ces vers, à appareil cireulatoire, est rouge : nouvelle circonstance qui montre encore combien était inexacte et vague la dénomination d'animaux à sang blanc, donnée jusqu'alors, d’une manière générale, aux animaux sans vertèbres.

Par tous ces grands travaux M. Cuvier avait donc fixé les limites de la classe des mollusques; il avait déterminé celle des vers à sang rouge; il les avait complétement séparées l’une et l’autre de celle des zoophytes : il avait enfin marqué la vraie place de ces zoophytes eux-mêmes , désormais relégués à la fin du règne animal.

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un principe qu’il avait employé dans tous ces travaux devait le conduire plus loin encore : ce principe est celui de la subordination des organes ou des caractères.

La méthode ne doit pas se borner, en effet, à représenter indistinctement les rapports de structure; elle doit marquer, en outre, l’ordre particulier de ces rapports et l'importance relative de chacun; et c’est à quoi sert précisément le principe de la subordination des or ganes.

Bernard et Laurent de Jussieu avaient déjà de ce principe, aussi fécond que sûr, à la botanique; mais les z00- Jogistes n’avaient point encore osé en faire l'application à leur science , effrayés sans doute par ce grand nombre et par cette complication d’organes qui constituent le corps animal, et qui pour la plupart manquent aux végétaux.

Le principe de la subordination des organes ne pouvait s'introduire en zoologie que précédé par l'anatomie. Le premier pas à faire était de connaître les organes ; la détermination de leur importance relative ne pouvait être que le second. Ces deux pas faits, il ne restait plus qu’à fonder les caractères sur Îles organes, et à subordonner ces caractères les uns aux autres, comme les organes sont subordonnés entre eux : tel a été proprement l'objet du Règne animal distribué d’après son organisation, ce grand ouvrage où la nouvelle doctrine zoologique de l'illustre auteur se montre enfin reproduite dans son ensemble, et coordonnée dans toutes ses parties.

C’est à compter de cet ouvrage que l’art des méthodes a pris une face toute nouvelle.

Linnæus n'avait guère vu dans cet art, comme chacun sait, qu’un moyen de distinguer les espèces. M. Cuvier est le premier qui ait entrepris de faire, de la méthode, linstrument même de la généralisation des faits.

Prise en elle-même, la méthode n’est, pour lui, que la subordination des propositions, des vérités, des faits, les uns aux autres, d’après leur ordre de généralité.

DE GEORGES CUVIER

Appliquée au règne animal, c’est la subordination des groupes entre eux, d’après l'importance relative des organes qui forment les caractères distinctifs de ces groupes.

Or, les organes les plus importants sont aussi ceux qui entraînent les ressemblances les plus générales.

D'où il suit qu’en fondant les groupes inférieurs sur les organes subordonnés, et les groupes supérieurs sur les organes dominateurs, les groupes supérieurs comprendront toujours nécessairement les inférieurs, ou, en d’autres termes , que l’on pourra toujours passer des uns aux autres par des propositions graduées et de plus en plus générales, à mesure qu'on remontera des groupes inférieurs vers les supérieurs.

La méthode , bien vue, n’est donc que l'expression généralisée de la science; c’est la science elle-même, mais réduite à ses expressions les plus simples ; é’est plus encore : cet enchaînement des faits d’après leurs analogies, ect enchaïînement des analogies d'après leur degré d’étendue, ne se borne pas à représenter les rapports connus; il met au jour une foule de rapports nouveaux, contenus les uns dans les autres; il les dégage les uns des autres; il donne ainsi de nouvelles forces à l'esprit pour apercevoir et pour découvrir ; il lui crée de nouveaux procédés logiques.

Jusque ici M. Cuvier n’avait vu dans chacune de ces trois grandes classes des animaux sans vertèbres : les mollusques, les insectes et les zoophytes, qu'un groupe pareil à chacune des quatre classes des animaux vertébrés : les quadrupèdes, les oiseaux , les reptiles et les poissons.

C'est qu'il n'avait considéré encore que les organes de la cireulation. *

En considérant le système nerveux, qui est un organe beaucoup plus important, il vit que chacune des trois grandes classes des animaux sans vertèbres répondait ou équivalait,

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non plus à telle ou telle classe des animaux vertébrés, prise à part, mais à tous ces animaux vertébrés, pris ensemble.

Une première forme du système nerveux réunit tous les animaux vertébrés en un seul groupe ; une seconde forme réunit tous les mollusques; une troisième réunit les insectes: aux vers à sang rouge, et les uns et les autres aux crustacés, c’est le groupe des articulés ; une quatrième forme, enfin, réunit tous les z0ophytes.

Il y a donc quatre plans, quatre types, dans le règne animal, quatre embranchements, comme M. Cuvier les appelle ; ou, en termes plus clairs et dépouillés de tout vague, ily a quatre formes générales du système nerveux dans les animaux.

Dans les sciences d'observation et d’expérience l’art suprême du génie est de transformer les questions, de simples questions de raisonnement, en questions de fait.

On disputait depuis plus d’un siècle sur la question de savoir s’il n’y a qu’un seul plan d'organisation dans les animaux ou s’il y en a plusieurs. Cette question, jusque là posée en termes si vagues, M. Cuvier la transforme en cette autre, positive et de fait, savoir, combien il y à de formes distinctes du système nerveux dans les animaux.

Or, il y en a quatre, comme je viens de le dire : une pour les vertébrés, une pour les mollusques, une pour les articulés, une pour les zoophytes ; il v a donc quatre plans, quatre types , quatre formes dans le règne animal.

Telle est la lumière que le grand ouvrage qui nous occupe a répandue sur le règne animal entier, que, guidé par lui, l'esprit saisit nettement les divers ordres de rapports qui lient les animaux entre eux : les rapports d'ensemble qui constituent l'unité, le caractère du règne; les rapports plus ou moins généraux qui constituent l’unité des embranchements, des classes ; les rapports plus particuliers qui constituent l'unité des ordres, des genres.

Cependant cet ouvrage, d’une portée si vaste, d’un détail

DE GEORGES CUVIER

si immense , n'était point encore ce qu’aurait voulu M. Cuvier : c'est le propre du génie de voir toujours mieux et plus loin que tout ce qu’il fait.

Et d’ailleurs. en effet, bien que dans ce grand ouvrage toutes les espèces eussent été revues, la plupart n'étaient pourtant qu’indiquées ; ce n’était donc qu’un système abrégé, ce n’était pas un système complet des animaux.

Or, l’idée d’un système complet des animaux, d’un système où toutes les espèces seraient non-seulement indiquées , distinguées , classées, mais représentées et décrites dans toute leur structure , est une de celles qui ont le plus constamment occupé M. Cuvier.

Aussi à peine ce grand ouvrage sur le règne animal était-il terminé, qu’un autre était commencé déjà, et sur un plan non moins vaste : je veux parler de l'Histoire naturelle des Poissons, dont le premier volume a paru en 1828.

Après avoir opéré, dans le premier de ces deux ouvrages, la réforme complète du système des animaux, ce qu’il avait voulu, dans le second , c'était de montrer, par l'exposition détaillée et approfondie de toutes les espèces connues d’une classe , ce qu’on pourrait faire pour toutes les autres espèces , et pour toutes les autres classes.

Dans cette vue, il avait choisi la classe des poissons, comme étant, parmi toutes celles des vertébrés, la plus nombreuse, la moins connue, la plus enrichie par les découvertes récentes des voyageurs.

En effet, Bloch et Lacépède , les derniérs auteurs principaux en ichthyologie, n'avaient guère connu que quatorze cents espèces de poissons : dans l'ouvrage de M. Cuvier le nombre de ces espèces se serait élevé à plus de cinq mille; l'ouvrage entier n’aurait pas eu moins de vingt volumes; tous les matériaux étaient mis en ordre; et les neuf volumes qui ont paru en moins de six années témoignent assez de la prodigieuse rapidité avec laquelle toute cette vaste entreprise devait marcher.

XIV ÉLOGE HISTORIQUE

Pressé par le peu de temps dont je puis disposer, je m'interdis la lecture de tout détail sur cet ouvrage , étonnant par son étendue, plus étonnant encore par cet art profond de la formation des genres et des familles, dont l’auteur semble s'être complu à dévoiler les secrets les plus cachés, et par cette science des caractères, que nul homme ne posséda jamais à un tel degré : résultats de l’expérience la plus consommée, et fruits du génie parvenu à toute sa maturité.

Tel est l’ensemble des grands travaux par lesquels M. Cu: vier a renouvelé la zoologie; mais une réforme plus impor: tante encore, et dont celle-ci n’est effectivement que la conséquence , c’est celle qu’il avait déjà opérée, ou qu'il opérait en même temps , dans l'anatomie comparée.

On ne peut parler des progrès que l'anatomie comparée à dus à M. Cuvier, sans un respect plus profond encore, et mêlé d'une sorte de recueillement ; il ne parlait jamais luimême de cette science qu’avec enthousiasme; il la regardait, et avec juste raison, comme la science régulatrice de toutes celles qui se rapportent aux êtres organisés : et la mort l’a surpris méditant ce grand ouvrage qu’il lui consacrait, et où , rassemblant toutes ses forces, ce génie si vaste eût enfin paru dans toute sa grandeur.

Mais si cet ouvrage est à jamais perdu, du moins les éléments principaux en subsistent, répandus dans tant de mémoires dont j'ai déjà parlé; surtout dans les Lecons d’Anatomie comparée, surtout dans les Recherches sur les Ossements fossiles : travaux immortels, et qui ont imprimé à l'anatomie comparée un tel essor, qu'après avoir été pendant si longtemps la plus négligée des branches de l’Aësfoire naturelle, elle les a tout à coup dépassées et dominées toutes.

L'histoire de l'anatomie comparée compte trois époques nettement marquées : l’époque d’Aristote, celle de Claude Perrault, et celle de M. Cuvier.

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Chacun sait avec quel génie Aristote a jeté les premiers fondements de l’anatomie comparée chez les anciens. Mais ce qui n'a pas été aussi remarqué, quoique non moins digne de l'être, c’est la puissance de tête avec laquelle Claude Perrault a recommencé toute cette science, dès le milieu du dix-septième siècle, et l’a recommencée par sa base même, c’est-à-dire par les faits particuliers.

Les descriptions de Perrault sont le premier pas assuré qu’ait fait l’anatomie comparée moderne. Daubenton lui en fit faire un autre ; car il rendit ces descriptions comparables.

Vieq-d’Azyr alla plus loin encore.

Riche des travaux de Daubenton, de Haller, de Hunter, de Monro, de Camper, de Pallas, Vicq-d’Azyr embrassa l’anatomie comparée dans son ensemble ; il v porta ce génie profond qui voit dans les sciences le but à atteindre, et cet esprit de suite par lequel on l’atteint; et la grande réforme opérée en effet par M. Cuvier dans l’anatomie comparée, nul ne l'avait plus avancée que Vicq-d’Azyr.

Ce fut même un bonheur pour cette science que de passer immédiatement des mains de l’un de ces deux grands hommes dans les mains de l’autre.

Vicq-d’Azyr y avait porté le coup d’œil du physiologiste, M. Cuvier y porta plus particulièrement celui du zoologiste ; et l’on peut croire qu’elle avait un égal besoin d’être considérée sous ces deux points de vue. On peut croire que sa réforme n’a été si complète, et son influence si générale, que parce que, tour à tour étudiée et remaniée pour se prêter à la zoologie et à la physiologie, elle a pu devenir tout à la fois le guide et le flambeau de ces deux sciences.

Quoi qu'il en soit, l'anatomie comparée n’étaitencore qu’un recueil de faits particuliers touchant la structure des animaux : M. Cuvier en a fait la science des lois générales de l’organisation animale.

Ce même homme qui avait transformé la méthode zoologique, de simple nomenclature, en un instrument de géné-

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ralisation, a su disposer les faits en anatomie comparée dans un ordre tel que de leur simple rapprochement sont sorties toutes ces lois admirables et de plus en plus élevées : par exemple, que chaque espèce d’organe a ses modifications fixes et déterminées; qu'un rapport constant lie entre elles toutes les modifications de l'organisme ; que certains organes ont sur l’ensemble de l’économie une influence plus marquée et plus décisive, d’où la loi de leur subordination; que certains traits d'organisation s'appellent nécessairement les uns les autres, et qu'il en est, au contraire, d’incompatibles et qui s’excluent, d’où la loi de leur corrélation ou co-existence ; et tant d’autres lois, tant d’autres rapports généraux, qui ont enfin créé etdéveloppé la partie philosophique de cette science.

Parmi tant de découvertes, parmi tant de faits particuliers dont il l’a enrichie, je dois me borner à citer ici les plus saillants, et encore ne puis-je, à beaucoup près, les citer tous.

Les travaux de Hunter et de Tenon avaient déjà fait faire de grands pas à la théorie du développement des dents; il a porté cette théorie à peu de chose près à sa perfection.

Ces parties, ces espèces de petits os qu’on appelle dents, paraissent, au premier aspect, des parties fort simples, et qui méritent à peine l’attention de l’observateur. Ces parties sont pourtant fort compliquées; elles ont des organes sécréteurs, comme leur germe, leur membrane propre; des substances sécrétées, comme leur émail, leur ivoire; et chacune de ces substances paraît à son tour, chacune paraît à une époque fixe.

Ces petits corps naissent, se développent, poussent leurs racines, meurent, tombent, sont remplacés par d’autres avec un ordre, une régularité admirables.

Et ce qui n’est pas moins admirable, bien que sous un autre point de vue, c’est que toutes les circonstances de leur organisation et de leur développement sont aujourd’hui rigoureusement démontrées.

En s’appuyant sur l'étude des dents de l'éléphant, où tout

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se voit en grand, M. Cuvier est parvenu à constater l'epoque précise où chaque partie de la dent se forme, et par quel mécanisme elle se forme; comment chacune de ces parties, ayant fait son rôle d’organe producteur, disparaît; comment Ja dent tout entière disparaît à son tour, pour faire place à une autre, qui aura aussi et son développement d’ensemble et de détail, et son point d'organisation complète, et son dépérissement, et sa chute.

Perrault, Hérissant, Vicq-d’Azyr, avaient déjà fait connaître quelques points de la structure des organes de la voix des oiseaux ; il a fait connaître cette structure d’une manière générale et par des comparaisons détaillées.

Il a, le premier, mis dans tout son jour la disposition singulière de l'organe de l’ouïe et la disposition, plus singulière encore, des fosses nasales dans les céfacés.

Tout le monde connaît la merveilleuse métamorphose qu’éprouve la grenouille pour passer de l’état de fœtus, ou de tétard, à l'état adulte. On sait qu'après avoir respiré, dans le premier de ces deux états, par des branchies, comme Îles poissons, elle respire, dans le second, par des poumons, comme les animaux terrestres.

M. Cuvier a fait connaître la structure des organes de Ja respiration et de la circulation d’un genre de reptiles qui offrent quelque chose de plus curieux encore.

La grenouille est tour à tour poisson dans son premier âge et reptile dans le second. Ces nouveaux reptiles, plus singuliers encore, tels que le protée, l'axolotl, la sirène, sont toute leur vie reptiles et poissons ; ils ont tout à la fois des branchies et des poumons, et peuvent pendant toute leur vie respirer alternativement dans l'air et dans l’eau.

M. Cuvier est encore le premier qui ait donné une compab.

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raison suivie des cerveaux dans les quatre classes des animaux vertébrés ; le premier qui ait fait remarquer les rapports du développement de cet organe avec le développement de Pintelligence, branche de l'anatomie comparée devenue depuis si féconde et si étendue; le premier, enfin, qui ait déduit, d’une manière rigoureuse, de la quantité respective de la respiration de ces animaux non-seulement le degré de leur chaleur naturelle, mais celui de toutes leurs autres facultés, de leur force de mouvement, de leur finesse des sens, de leur rapidité de digestion.

Mais l’application la plus neuve et la plus brillante qu’il ait faite de l’anatomie comparée est celle qui se rapporte aux ossements fossiles.

Tout le monde sait aujourd’hui que le globe que nous babitons présente, presque partout, des traces irrécusables des plus grandes révolutions.

Les productions de la création actuelle, de la nature vivante, recouvrent partout les débris d’une création antérieure, d’une nature détruite.

D'une part, des amas immenses de coquilles et d’autres corps marins, se trouvent à de grandes distances de toute mer, à des hauteurs où nulle mer ne saurait atteindre aujourd’hui ; et de là sont venus les premiers faits à l’appui de toutes ces traditions de déluges, conservées chez tant de peuples.

D'autre part, les grands ossements découverts à divers intervalles dans les entrailles de la terre, dans les cavernes. des montagnes, ont fait naître ces autres traditions populaires, non moins répandues et non moins anciennes, de races de. géants qui auraient peuplé le monde dans ses premiers âges.

Les traces des révolutions de notre globe ont donc frappé. de tout temps l'esprit des hommes; mais elles l’ont frappé longtemps en vain, et d’un étonnement stérile.

Longtemps même l'ignorance a été portée à ce point qu’une opinion à peu près générale, et je ne parle plus d’une opinion

DE GEORGES CUVIER

populaire , je parle de l’opinion des savants et des philosophes, regardait les pierres chargées d'empreintes d'animaux ou de végétaux, et les coquillages trouvés dans la terre, comme des jeux de la nature. LA:

« Il a fallu, dit Fontenelle , qu’un potier de terre, qui ne « savait ni latin ni grec, osût, vers la fin du seizième siècle, « dire dans Paris, et à la face de tous les docteurs, que les « coquilles fossiles étaient de véritables coquilles déposées « autrefois par la mer dans les lieux où elles se trouvaient «alors; que des animaux avaient donné aux pierres figurées toutes leurs différentes figures, et qu’il défiât:hardiment « toute l'école d’Aristote d’attaquer ses preuves. »

Ce potier de terre était Bernard Palissy, immortel pour avoir fait à peine un premier pas dans cette carrière, parcourue depuis par tant de grands hommes , et qui les a conduits à des découvertes si étonnantes.

A la vérité, les idées de Palissy ne pouvaient guère être remarquées à l’époque où elles parurent; et ce n’a été que près de cent ans plus tard, c’est-à-dire vers la fin du dix-septième siècle, qu’elles ont commencé à se réveiller, et, pour rappeler encore une expression de Fontenelle, à faire la fortune qu’elles méritaient.

Mais dès lors aussi on s’est occupé avec tant d'activité, et à rassembler les restes des corps organisés enfouis sous l'écorce du globe, et à étudier les couches qui les recèlent; et, sous ces deux rapports, les faits se sont tellement et si rapidement multipliés, que quelques esprits élevés et hardis n'ont pas craint dès lors même de chercher à en embrasser la généralité dans leurs théories, et d'essayer de remonter ainsi à leurs causes.

C’est en effet à partir de la fin du dix-septième siècle et de la première moitié du dix-huitième qu'ont paru successivement les systèmes fameux de Burnet, de Leibnitz, de Woodward, de Whiston, de Buffon ; tous systèmes prématurés , tous systèmes plus ou moins erronés sans doute, mais

ÉLOGE HISTORIQUE

qui eurent du moins cet avantage d’accoutumer l'esprit bumain à porter enfin une vue philosophique sur ces étonnants phénomènes , et à oser se mesurer avec eux.

Un autre avantage, et plus précieux encore, c’est que tous ces systèmes, excitant les esprits, amenèrent bientôt, de toutes parts, des observations plus nombreuses, plus précises, plus complètes, dont le premier effet fut de renverser tout ce que ces systèmes avaient d'imaginaire et d'absurde; et le second, de fonder sur leurs débris mêmes la véritable théorie, l’aistoire positive de la terre.

Le dix-huitième siècle, qui a marché si vite en tant de choses, n'a rien vu peut-être de plus rapide que les progrès de la science qui nous occupe. Ce même siècle, qui dans sa première moitié avait vu ou s'élever ou tomber tous ces systèmes dont je viens de parler, édifices brillants et fragiles, a vu poser dans la seconde, par les mains des Pallas, des Deluc, des de Saussure, des Werner, des Blumenbach, des Camper, les premiers fondements du monument durable qui devait leur succéder.

Parmi ces progrès, je dois surtout rappeler ici ceux qui se rapportent aux dépouilles fossiles des corps organisés.

Ce sont en effet ces restes des corps organisés, témoins subsistants de tant de révolutions , de tant de bouleversements éprouvés par le globe, qui ont fait naître les premières hypothèses de la géologie fantastique; et ce sont encore ces restes qui ont fini par donner, entre les mains de M. Cuvier, les résultats les plus évidents, les lois les plus assurées de la géologie positive.

Les recherches de M. Cuvier ont eu principalement pour objet les ossements fossiles des quadrupèdes : partie du règne animal jusque alors peu étudiée sous ce nouveau point de vue, et dont l'étude devait néanmoins conduire à des conséquences bien plus précises, bien plus décisives que celle de toute autre classe.

DE GEORGES CUVIER. URXT

J'ai déjà parlé de ces grands ossements fossiles découverts à différentes époques , et de ces idées ridicules de géants , qui se renouvelaient à chaque découverte qu’on en faisait.

Daubenton a, le premier, détruit toutes ces idées; ila, le premier, appliqué l'anatomie comparée à la détermination de ces os; mais, comme il l'avoue lui-même, cette science était loin d’être assez avancée encore pour donner dans tous les cas, et donner avec certitude, l'espèce ou le genre d’animal auquel un os inconnu , un os isolé, pouvait appartenir ; et tel était pourtant le problème à résoudre.

Le mémoire où Daubenton a tenté, pour la première fois, la solution de ce problème important est de 1762.

En 1769, Pallas publia son premier mémoire sur les ossements fossiles de Sibérie. On n'y put voir sans étonnement la démonstration de ce fait que léléphant, le rhinocéros , l’hippopotame , tous animaux qui ne vivent actuellement que sous la zone torride, avaient habité autrefois les contrées les plus septentrionales de nos continents.

Le second mémoire de Pallas dut beaucoup plus étonner encore; car il y rapporte ce fait, qui parut effectivement alors à peine eroyable, d’un rhinocéros trouvé tout entier dans la terre gelée, avec sa peau et sa chair; fait qui s’est renouvelé depuis, eomme chacun sait, dans cet éléphant découvert en 1806 sur les bords de la mer Glaciale, et si bien conservé que les chiens et les ours ont pu en dévorer et s'en disputer les chairs.

L'éveil une fois donné par Pallas, on trouva bientôt de ces dépouilles d'animaux du midi, non-seulement dans les pays du nord, mais dans tous les pays de l'Ancien comme du Nouveau Monde.

Buffon se hâta d’en déduire son système du refroidissement graduel des régions polaires et de l’émigration successive des animaux du Nord au Midi.

Mais le dernier fait observé par Pallas, et que je viens de citer, renversait déjà ce système. Ce fait démontre effective-

XXI ÉLOGE HISTORIQUE

ment, de la manière ja plus formelle, que le refroidissement du globe, loin d’avoir été graduel , a nécessairement été, au contraire, subit, instantané, sans aucune gradation; il démontre que le même instant qui a fait périr les animaux dont il s’agit a rendu giacial le pays qu’ils habitaient; car, s'ils n’eussent été gelés aussitôt que tués, il est évident qu’ils n’auraient pu nous parvenir avec leur peau, leur chair, toutes leurs parties, et toutes ces parties parfaitement conservées.

L'hypothèse du refroidissement graduel ne pouvant done plus être soutenue, Pallas y substitua celle d’une irruption des eaux venues du sud-est; irruption qui, selon lui, aurait transporté dans le nord les animaux de l'Inde.

Mais cette seconde hypothèse n’était pas plus heureuse que la première; car les animaux fossiles sont très-différents de ceux de l'Inde, et même de tous les animaux aujourd’hui vivants : dernier fait plus extraordinaire encore que tous ceux qui précèdent, et qu'il était réservé à M. Cuvier de mettre dans tout son jour.

Le fait d'une création ancienne d'animaux, entièrement | distincte de la création actuelle , et depuis longtemps entièrement perdue , est le fait fondamental sur lequel reposent les preuves les plus évidentes des révolutions du globe. I] ne saurait donc être sans intérêt de voir comment a pu naître, se développer, se confirmer enfin l’idée de ee fait, le plus extraordinaire assurément qu’il ait été donné aux recherches scientifiques de découvrir et de démontrer.

Nous avons vu comment, vers la fin du seizième siècle, Bernard Palissy avait osé, le premier parmi les modernes, avancer que les ossements, les empreintes, les coquillages fossiles, regardés pendant si longtemps comme des jeux de la nature, étaient les restes d’êtres réels, les véritables dépouilles de corps organisés.

En 1670, Augustin Scilla renouvela l'opinion de Palissy, et la soutint avec force. Peu après, en 1683, Leibnitz lui

DE GEORGES CUVIER. XX1II

donna l'autorité de son nom et de son génie, Enfin, dès Ja première moitié du dix-huitième siècle , Buffon la reproduisit avec plus d'éclat encore, et la rendit bientôt populaire.

Mais ces êtres organisés, dont les débris innombrables se montrent répandus partout, sont-ils les analogues de ceux qui vivent aujourd’hui, soit sur les lieux mêmes où l’on trouve ces débris, soit dans d’autres lieux? ou bien leur espèce, leur genre ont-ils péri, et sont-ils entièrement perdus?

C'est là qu'est toute la difficulté, et l’on peut croire que cette difficulté n’aurait jamais été résolue , du moins avec une certitude complète , tant que l’on s’en serait tenu, par exemple, à l’étude des coquilles fossiles ou des poissons.

On aurait eu beau trouver, en effet, de nouvelles coquilles, de nouveaux poissons inconnus, on aurait pu toujours supposer que leur espèce vivait encore, soit dans des mers éloignées, soit à des profondeurs inaccessibles.

Il n’en est pas, à beaucoup près, ainsi pour les quadrupèdes. Leur nombre est beaucoup plus borné, surtout pour les grandes espèces : on peut donc espérer de parvenir à les connaître toutes ; il est donc infiniment plus facile de s’assurer si des os inconnus appartiennent à l’une de ces espèces encore vivantes, ou s'ils viennent d’espèces perdues.

C'est là ce qui donne à l'étude des quadrupèdes fossiles une importance propre, et aux déductions que l’on peut en tirer une force que ne sauraient avoir les déductions tirées de l’étude de la plupart des autres classes.

Buffon semble lavoir senti. C’est principalement , en effet, sur les grands ossements fossiles de la Sibérie et du Canada qu'il chercha d’abord à appuyer la conjecture (car, vu l'état de l'anatomie comparée à l’époque où il écrivait, ce ne pouvait être encore qu’une conjecture) de certaines espèces perdues.

Et d'ailleurs cette conjecture même était si peu établie dans son esprit, du moins relativement aux quadrupèdes , qu'après avoir regardé, dans sa Z'héorie de la Terre, tous

das... 4

XXIV ÉLOGE HISTORIQUE

les animaux auxquels ces os extraordinaires ont appartenu comme des animaux perdus, il déclare ensuite, dans ses Époques de la Nature, qu’il ne reconnaît plus qu’une seule espèce perdue, celle qui à été nommée mastodonte, et que tous les autres os dont il s’agit ne sont que des os d’éléphants et d’hippopotames.

Camper alla beaucoup plus loin; et cela devait être, car l'anatomie comparée n'avait cessé de marcher à grands pas depuis Buffon.

Aussi dès 1787, dans un mémoire adressé à Pallas, Camper énonce-t-il hautement l'opinion que certaines espèces ont été détruites par les catastrophes du globe; et il fait plus : il l’appuie des premiers faits réellement positifs, quoique fort incomplets encore, qui aient été avancés pour la soutenir.

Ainsi donc, à mesure que la détermination des ossements fossiles a fait des progrès, l’idée d'animaux perdus en a fait aussi, et c’est toujours à la lumière de l’anatomie comparée que ces progrès ont été faits.

C’est, en effet, cette lumière de l'anatomie comparée qui avait jusque là manqué à tant de recherches laborieuses de tant de naturalistes. Mais il est aisé de voir que vers l’époque dont je parle, c’est-à-dire vers la fin du dix-huitième siècle, tout se préparait pour amener la solution cherchée depuis si longtemps , et qu'en un mot l'on touchait enfin sur ces étonnants , Sur ces merveilleux phénomènes, au moment de quelque découverte, de quelque résultat complet et définitif.

Le 1°" pluviôse an 1v, jour de la première séance publique qu’ait tenue l’Institut National, M. Cuvier lut devant ce corps assemblé son mémoire sur les espèces d'éléphants fossiles, comparées aux espèces vivantes.

C’est dans ce mémoire qu’il annonce, pour la première fois, ses vues sur les animaux perdus. Ainsi, dans ce même jour où l’Institut ouvrait la première de ses séances publiques s'ouvrait aussi la carrière des plus grandes découvertes que

DE GEORGES CUVIER. XXV

l'histoire naturelle ait faites dans notre siècle : singulière coïncidence, circonstance mémorable, et que l'histoire des sciences doit conserver.

M. Cuvier venait done de commencer cette brillante suite de recherches et de travaux qui l’ont occupé pendant tant d'années, et par lesquels il a constamment tenu éveillés pendant tout ce temps l'étonnement et l'admiration de ses contemporains.

Dans ce premier mémoire, en effet, il ne se borne pas à démontrer que l'éléphant fossile est une espèce distincte des espèces actuelles , une espèce éteinte, une espèce perdue il déclare nettement que le plus grand pas qui puisse être fait vers la perfection de la théorie de la terre serait de prouver qu'aucun de ces animaux dont on trouve les dépouilles répandues sur presque tous les points du globe n'existe plus aujourd’hui.

Il ajoute que ce qu'il vient d’établir pour l'éléphant, 1 l'établira bientôt d’une manière non moins incontestable pour le rhinocéros, pour l'ours, pour le cerf, fossiles, toutes espèces également distinetes des espèces vivantes, toutes espèces également perdues.

Enfin , il termine par cette phrase remarquable, et dans laquelle il semblait annoncer tout ce qu'il a découvert depuis.

« Qu'on se demande, dit-il, pourquoi l'on trouve tant de « dépouilles d’animaux inconnus, tandis qu’on n’en trouve « aucune dont on puisse dire qu’elle appartient aux espèces « que nous connaissons, et l’on verra combien il est probable « qu’elles ont toutes appartenu à des êtres d’un monde ante- « rieur au nôtre, à des êtres détruits par quelques révolutions « du globe, à des êtres dont ceux qui existent aujourd'hui ont « rempli la place. »

L'idée d’une création entière d'animaux antérieure à la création actuelle, l’idée d’une création entière détruite et perdue , venait donc enfin d’être conçue dans son ensemble ! Le voile qui recouvrait tant d’étonnants phénomènes allait

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donc enfin être soulevé, ou plutôt il l’était déjà; et le mot de cette grande énigme, qui depuis un siècle occupait si fortement les esprits, ce mot venait d’être dit.

Mais, pour transformer en un résultat positif et démontré cette vue si vaste et.si élevée, il fallait rassembler de toutes parts les dépouilles des animaux perdus; il fallait les revoir, les étudier toutes sous ce nouvel aspect; il fallait les comparer toutes, et l’une après l’autre, aux dépouilles des animaux vivants; il fallait avant tout créer et déterminer Part même de cette comparaison.

Or, pour bien concevoir toutes les difficultés de cette méthode, de cet art nouveau, il suffit de remarquer que les débris, que les restes des animaux dont il s’agit, que les ossements fossiles, en un mot, sont presque toujours isolés, épars; que souvent les os de plusieurs espèces, et des espèces les plus diverses, sont mêlés, confondus ensemble ; que presque toujours ces os sont mutilés, brisés, réduits en fragments.

Il fallait donc imaginer une méthode de reconnaître chaque os, et de le distinguer de tout autre avec certitude ; il fallait rapporter chaque os à l’espèce à laquelle il appartient; il fallait reconstruire enfin le squelette complet de chaque espèce , sans omettre aucune des pièces qui lui étaient propres, sans en intercaler aucune qui lui fût étrangère.

Que l'on se représente ce mélange confus de débris mutilés et incomplets, recueillis par M. Cuvier ; que l’on se représente, sous sa main habile, chaque os, chaque portion d’os allant reprendre sa place, allant se réunir à l’os, à la portion d'os à laquelle elle avait dû tenir; et toutes ces espèces d’animaux, détruites depuis tant de siècles, renaissant ainsi avec leurs formes, leurs caractères, leurs attributs, et l’on ne croira plus assister à une simple opération anatomique, on croira assister à une sorte de résurrection, et, Ce qui n'ôtera sans doute rien au prodige, à une résurrection qui s'opère à la voix de la science et du génie.

DE GEORGES CUVIER. XXVIL

Je dis à la voix de la science : la méthode employée par M. Cuvier pour cette reconstruction merveilleuse n'est en effet que l'application des règles générales de l'anatomie comparée à la détermination des ossements fossiles.

Et ces règles elles-mêmes ne sont pas une moins grande, une moins admirable découverte que les résultats surprenants auxquels elles ont conduit.

On a vu plus haut comment un principe rationnel, celui de la subordination des organes , partout appliqué, partout reproduit dans l’établissement des groupes de la méthode, avait changé la face de la classification du règne animal.

Le principe qui a présidé à la reconstruction des espèces perdues est celui de la corrélation des formes, principe au moyen duquel chaque partie d’un animal peut être donnée par chaque autre , et toutes par une seule.

Dans une machine aussi compliquée, et néanmoins aussi essentiellement une, que celle qui constitue le corps animal, il est évident que toutes les parties doivent nécessairement être disposées les unes pour les autres, de manière à se correspondre, à s'ajuster entre elles, à former enfin, par leur ensemble, un être, un système unique.

Une seule de ces parties ne pourra donc changer de forme sans que toutes les autres en changent nécessairement aussi. De la forme de l’une d’elles on pourra done conclure la forme de toutes les autres.

Supposez un animal carnivore, il aura nécessairement des . organes des sens, des organes du mouvement, des doigts, des dents, un estomac, des intestins disposés pour apercevoir, pour atteindre, pour saisir, pour déchirer, pour digérer une proie; et toutes ces conditions seront rigoureusement enchainées entre elles; car une seule manquant toutes les autres seraient sans effet, sans résultat, l’animal ne pourrait subsister.

Supposez un animal herbivore , et tout cet ensemble de

XXVJII ÉLOGE HISTORIQUE

conditions aura changé. Les dents, les doigts, l'estomac, les , intestins, les organes du mouvement, les organes des sens, toutes ces parties auront pris de nouvelles formes, et ces formes nouvelles seront toujours proportionnées entre elles, et relatives les unes aux autres.

De la forme d’une seule de ces parties, de la forme des dents seules, par exemple, on pourra donc conclure, et conclure avec certitude, la forme des pieds, celle des mâchoires, celle de l'estomac, celle des intestins.

Toutes les parties, tous les organes se déduisent donc les uns des autres ; et telle est la rigueur, telle est l’infaillibilité de cette déduction, qu’on a vu souvent M. Cuvier reconnaître un animal par un seul os, par une seule facette d’os; qu’on l'a vu déterminer des genres, des espèces inconnues , d’après quelques os brisés et d’après tels ou tels os indifféremment : reconstruisant ainsi l’animal entier d’après une seule de ses parties, et le faisant renaître, comme à volonté, de chacune d'elles ; résultats faits pour étonner, et qu’on ne peut rappeler sans rappeler en effet toute cette première admiration mêlée de surprise qu’ils inspirèrent d’abord , et qui ne s’est point encore affaiblie.

Cette méthode précise, rigoureuse, de démêéler, de distinguer les os confondus ensemble ; de rapporter chaque os à son espèce; de reconstruire enfin lanimal entier d’après quelques-unes de ses parties, cette méthode une fois conçue, ce ne fut plus par espèces isolées, ce fut par groupes, par masses, que reparurent toutes ces populations éteintes, monuments antiques des révolutions du globe.

On put dès lors se faire une idée non-seulement de leurs formes extraordinaires, mais de la multitude pradigieuse de leurs espèces. On vit qu’elles embrassaient des êtres de toutes les classes : des quadrupèdes, des oiseaux, des reptiles, des poissons, jusqu’à des crustacés, des mollusques, des zoophytes.

Je ne parle ici que des animaux, et cependant l'étude des

DE GEORGES CUVIER. XXIX

svégétaux fossiles n'offre pas des conséquences moins cCurieuses que celles que l'on à tirées du règne animal lui-même.

Tous ces êtres organisés , toutes ces premières populations du globe, se distinguent par des caractères propres, el Souvent par les caractères les plus étranges , les plus bizarres.

Parmi les quadrupèdes , par exemple , se présentent d’abord le paléothérium, l’'anoplothérium , ces genres singuliers de pachydermes , découverts par M. Cuvier dans les environs de Paris, et dont aucune espèce n’a survécu ; dont aucune n'est parvenue jusqu'à nous.

Après eux venait le mammouth . cet éléphant de Sibérie , couvert de longs poils et d'une laine grossière ; le mastodonte, cet animal presque aussi grand que le mammouth, et que ses dents , hérissées de pointes , ont fait regarder pendant lon£temps comme un éléphant carnivore; et ces énormes paresseux , animaux dont les espèces actuelles ne dépassent pas la taille d’un chien, et dont quelques espèces perdues égalaient par la leur les plus grands rhinocéros.

Les reptiles de ces premiers âges du monde étaient plus extraordinaires encore, soit par leurs proportions gigantesques, car il y avait des lézards grands comme des baleines ; soit par la singularité de leur structure, Cat les uns avaient Paspect des cétacés ou mammifères marins, et les autres le cou, le bec des oiseaux, et jusqu’à des sortes d’ailes.

Et ce qui est plus surprenant encore que tout cela, c'est que tous ces animaux ne vivaient point à une même époque ; c’est qu’il y a eu plusieurs générations , plusieurs populations successivement créées et détruites.

M. Cuvier en compte jusqu’à trois nettement marquées.

La première comprenait des mollusques , des poissons, des reptiles , tous ces reptiles monstrueux dont je viens de parler; il s'y trouvait déjà quelques mammifères marins, mais il ne s'y trouvait aucun, ou presque aucun mammifère terrestre.

La seconde se caractérisait surtout par ces SeRTeS singuliers 3 C,

Ya ÉLOGE HISTORIQUE

de pachydermes des environs de Paris que je rappelais tout à l'heure ; et c’est dès lors seulement que les mammifères terrestres commencent à dominer. 6

La troisième est celle des mammouths, des mastodontes, des rhinocéros, des hippopolames. des paresseux gigantesques.

Un fait remarquable, c'est que parmi tous ces ahimaux il

n'y a presque aucun quadrumane, presque aucun singe. * Un fait bien plus remarquable encore, c’est qu’il n’y a aucun homme. L’espèce humaine n’a donc été la contemporaine mi de toutes ces races perdues, ni de toutes ces catastrophes épouvantables qui les ont détruites.

Ainsi donc, après l’âge des reptiles, après celui des premiers mammifères terrestres, après celui des mammouths et des mastodontes, est venue une quatrième époque , une quatrième succession d'êtres créés, celle qui constitue la population actuelle, celle que l’on peut appeler l’âge de homme, car c'est de cet âge seulement que date l'espèce humaine.

La création du règne animal a done éprouvé plusieurs interruptions, plusieurs destructions successives ; et ce qui n’est pas moins étonnant, quoique tout aussi certain, C’est qu'il y a eu une époque, et la première de toutes, où aucun être organisé, aucun animal, aucun végétal, n'existait sur le globe. |

Tous ces faits extraordinaires sont démontrés par les rapports des restes des êtres organisés avec les couches qui forment l’écorce du globe.

Ainsi, il y a eu une première époque où ces êtres n’existaient point, car les terrains primitifs ou primordiaux ne contiennent aueun de leurs restes; ainsi les reptiles ont dominé dans l'époque suivante, car leurs restes abondent dans des terrains qui succèdent aux primitifs; ainsi la surface de la terre a été plusieurs fois recouverte par les mers, et plusieurs fois mise à sec, car les restes d'animaux marins recou-

DE GEGRGES CUVIER. XXI

vrent tour à tour les restes d'animaux terrestres , et sont tour à tour recouverts par eux.

La science, guidée par le génie, a donc pu remonter jusqu'aux époques les plus reculées de l'histoire de la terre; elle a pu compter et déterminer ces époques ; elle a pu marquer, et le premier moment où les êtres organisés ont paru sur le globe , et toutes les variations, toutes les modifications, toutes les révolutions qu’ils ont éprouvées.

Sans doute, il serait injuste de laisser entendre jei que toutes les preuves de cette grande histoire ont été recueillies par M. Cuvier; mais il n’est pas jusqu'aux découvertes que d’autres ont faites après lui qui n’ajoutent encore à sa gloire, car c’est en marchant sur ses traces qu’on les a faites.

On peut même dire que plus ces découvertes sont précieuses, quesplus toutes celles que l’on fera par la suite seront importantes , plus sa gloire s’en accroîtra, à peu près comme on a vu grandir le nom de Colomb, à mesure que les navigateurs venus après lui ont fait mieux connaître toute l'étendue de sa conquête.

Ce monde inconnu, ouvert aux naturalistes, est sans contredit la découverte la plus brillante de M. Cuvier.

Je n'hésite pourtant pas à placer à côté d’elle cette autre découverte, à mes yeux non moins importante, de la vraie méthode en histoire naturelle.

Le besoin des méthodes naît également pour notre esprit, et du besoin qu’il a de distinguer pour connaître, et du besoin qu'il a de généraliser ce qu’il connaît, pour pouvoir embrasser et se représenter nettement le plus grand nombre possible de faits et d'idées.

Toute méthode a done un double but, savoir, la distinction et la généralisation des faits.

Or, jusqu’à M. Cuvier la méthode s'etait bornée à déméêler et à distinguer ; c'est lui qui en a fait, comme je l'ai déjà dit, un instrument de généralisation : par où il a rendu un service

XXXII ELOGE HISTORIQUE

éternel , non-seulement à l’histoire naturelle, mais, j'ose le dire, à toutes les sciences.

Car la méthode, j'entends la vraie , est essentiellement une. Son objet est partout de s’élever jusqu'aux rapports les plus généraux , jusqu’à l'expression la plus simple des choses; et de telle sorte que tous ces rapports naissent les uns des autres, et tous des faits particuliers qui en sont l’origine et la source.

C’est là ce qu’entendait Bacon quand il disait que toutes nos sciences ne sont que les faits généralisés : mot qui peint admirablement la marche suivie par M. Cuvier.

C’est, en effet, par cette puissante généralisation des faits qu’il a créé la science des ossements fossiles ; qu’il a renouvelé dans leur ensemble la zoologie et l’anatomie comparée ; qu'il n’a jamais abandonné un ordre de faits sans remonter jusqu’à leur principe, et à leur principe le plus élevé : conduisant la classification zoologique jusqu’à son principe rationnel, la subordination des organes; fondant la reconstruction des animaux perdus sur le principe de la corrélation des formes ; démontrant la nécessité de certains intervalles, de certaines interruptions dans l'échelle des êtres, par l’impossibilité même de certaines co-existences , de certaines combinaisons d'organes.

C’est dans cette habitude de son esprit de remonter, en toute chose, jusqu'à un principe sûr et démontré, qu'il faut chercher le secret de cette clarté si vive qu’il répand sur toutes les matières qu’il traite. Car la clarté résulte partout de l'ordre des pensées et de la chaîne continue de leurs dépendanees.

C’est dans cette habitude encore que se trouve la raison pour laquelle ses opinions en tout genre sont si fermes, si arrêtées ; c’est qu’il ne se borne jamais à quelques rapports isolés , fortuits ; c’est qu’il remonte jusqu'aux rapports nécessaires, et qu'il les embrasse tous.

Deux choses frappent également en lui : l'extrême précocité de ses vues ; car c’est dès son premier mémoire sur la

DE GEORGES CUVIER. XXXIII

classe des vers de Linnæus qu'il réforme toute cette classe, et par elle la zoologie entière; c’est dès son premier cours d'anatomie comparée qu'il refond toute cette science et la reconstitue sur une nouvelle base; c'est dès son premier mémoire sur les éléphants fossiles qu’il jette les fondements d’une science toute nouvelle, celle des animaux perdus : et cet esprit de suite, de persévérance, celte constance à toute épreuve, par lesquels il a développé, fécondé ses vues; consacrant une vie entière à les établir, à les démontrer, a les mûrir par l'expérience, à les transformer enfin, de simples vues , fruits d’une conception hardie, d’une inspiration soudaine , en vérités de fait et d'observation.

Si je suis cet homme célèbre dans les routes diverses qu'il s’est tracées , je retrouve partout ces qualités dominantes de son esprit, l’ordre, étendue , l'élévation des pensées ; la netteté, la précision , la force des expressions.

Je retrouve toutes ces qualités unies à un style plus anime, plus varié, plus vif, dans ces éloges historiques qui ont fait pendant longtemps une si grande partie du charme et de l’éclat de vos réunions publiques.

On a beaucoup loué dans ces éloges, et l’on ne peut trop y admirer sans doute, cette verve, ce feu qui y répandent tant de mouvement et de vie; cet art de raconter une anecdote, uu trait, d’une manière si piquante; cette vigueur de conception qui lie toutes les parties du discours en un ensemble si fortement construit qu’il semble avoir été créé d'un seul jet ; cette singulière aptitude enfin à s'élever aux considérations les plus variées, et à peindre tant de personnages divers d’une manière également juste et frappante.

Ce qu’une observation un peu plus attentive y fait remarquer, avec peut-être plus de plaisir encore, c'est la même sagacité d'observation , la même finesse de rapprochements, le même art de comparer, de subordonner, de remonter à ce que les faits ont de plus général, portés dans un autre

» Po ah ÉLOGE HISTORIQUE

champ ; et, par-dessus tout, ces traits lumineux, profonde,

qui saisissent tout à coup le lecteur, et le transportent dans un grand ordre d'idées.

M. Cuvier semble avoir été destiné à donner un nouveau caractère à tous les genres qu’il a cultivés. C’est lui qui a porté dans l’enseignement de l’histoire naturelle ces vues philosophiques et générales, qui jusque là n’y avaient point pénétré encore.

Dans ses éloquentes leçons, l’histoire des sciences est devenue l’histoire même de l'esprit humain ; car, remontant aux causes de leurs progrès et de leurs erreurs, c’est toujours dans les bonnes ou mauvaises routes suivies par l'esprit humain qu’il trouve ces causes.

C’est là qu’il met, pour me servir d’une de ses expressions les plus heureuses, c’est là qu'il mef lesprit humain en expérience : démontrant, par le témoignage de l'histoire entière des sciences , que les hypothèses les plus ingénieuses, que les systèmes les plus brillants ne font que passer et disparaître, et que les faits seuls restent; opposant partout aux méthodes de spéculation , qui n’ont jamais produit aucun résultat durable, les méthodes d'observation et d'expérience, auxquelles les hommes doivent tout ce qu'ils possèdent au- “jourd’hui de découvertes et de connaissances.

Eh ! dans quelle bouche ces grands résultats tirés de l’histoire des sciences , cette {héorie expérimentale de l'esprit humain , si je puis ainsi dire, auraient-ils pu avoir plus d’autorité que dans la sienne? Qui s’est montré plus constamment attaché à l'observation , à l'expérience, à l’étude rigoureuse des faits, et qui néanmoins a jamais enrichi son siècle de vérités plus neuves et plus sublimes?

Depuis que les hommes observent avec précision et font des expériences suivies, c'est-à-dire depuis à peu près deux siècles , ils devraient avoir renoncé, ce semble, à la manie de chercher à deviner au lieu d'observer ; car, d’abord, on de-

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vrait se lasser, à la longue, de deviner toujours maladroitement ; et ensuite , c'est qu'on devrait avoir fini par reconnaître que ce qu'on imagine est toujours bien au-dessous de ce qui existe, et qu’en un mot, et à ne considérer même que le côté brillant de nos théories, le merveilleux de l'imagination est toujours bien loin d'approcher du merveilleux de la nature.

Le débit de M. Cuvier était en général grave, et même un peu lent, surtout vers le début de ses leçons ; mais bientôt ce débit s’animait par le mouvement des pensées ; et alors ce mouvement qui se communiquait des pensées aux expressions, sa voix pénétrante, l'inspiration de son génie peinte dans ses yeux et sur son visage , tout cet ensemble opérait sur son auditoire l'impression la plus vive et la plus profonde. On se sentait élevé, moins encore par ces idées grandes, inattendues, qui brillaient partout, que par une certaine force de concevoir et de penser que cette parole puissante semblait tour à tour éveiller ou faire pénétrer dans les esprits.

Il à porté dans la carrière du professorat le même earactère d'invention que dans la carrière des recherches et des découvertes. Après avoir créé l’enseignement de l'anatomie comparée au Jardin des Plantes, il à fait au Collége de France, d’une simple chaire d’histoire naturelle, une véritable chaire de la philosophie des sciences : deux créations qui peignent son génie, et qui aux yeux de la postérité doivent honorer notre siècle.

M. Cuvier a laissé des mémoires sur sa vie, destinés, comme il l’a écrit lui-même, à celui qui aurait à prononcer son éloge devant cette Académie.

Ce soin qu’il a pris pour vous, Messieurs, me fait un devoir d’ajouter ici quelques détails empruntés à ces mémoires.

« J'ai fait tant d’éloges historiques , dit-il en commençant,

qu'il n'y a rien de présomptueux à croire qu'on fera le mien,

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« et sachant par expérience tout ce qu’il en coûte aux au- « teurs de ces sortes d’écrits pour être informés des détails « de la vie de ceux dont ils ont à parler, je veux éviter cette « peine à celui qui s’occupera de la mienne.

« Linnæus, Tenon, et d’autres peut-être, n’ont pas cru « que cette attention fût au-dessous d’eux , et ils ont rendu « par là service à l’histoire des sciences. Ce sont des exem- « ples respectables, continue-t-il, et que je puis opposer “a « Ceux qui me taxeraient sur ce point d'une vanité minu- « tieuse. »

{Il ne prévoyait pas que les détails de sa vie étaient destinés à devenir si populaires, que celui qui aurait l'honneur de prononcer son Éloge devant vous oserait à peine les reproduire.

Georges Cuvier est né le 23 août 1769, à Montbéliard, ville qui appartenait alors au duc de Wurtemberg, mais qui depuis a été réunie à la France.

Sa famille était originaire d'un village du Jura, qui porte encore le nom même de Cuvier. A l’époque de la réforme elle s'établit dans la petite principauté de Montbéliard, où quelques-uns de ses membres ont occupé des charges distinguées.

Le grand-père de M. Cuvier était d’une branche pauvre ; il fut greffier de la ville. De deux fils qu'il eut, le second s’engagea dans un régiment suisse au service de France; et devenu , à force de bonne conduite et de bravoure , officier et chevalier de l’ordre du Mérite, il épousa à cinquante ans une femme encore assez jeune, et dont le souvenir sera cher à la postérité, car elle a été la mère de Cuvier et, de plus, son premier maître.

Femme d'un esprit supérieur, et mère pleine de tendresse, l'instruction de son fils fit bientôt toute son occupation. Bien qu'elle ne sût pas le latin , elle lui faisait répéter ses leçons : elle le faisait dessiner sous ses veux ; elle lui faisait lire beau-

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coup de livres d'histoire et de littérature ; et c’est ainsi qu’elle développa , qu’elle nourrit dans son jeune élève cette passion pour la lecture et cette curiosité de toutes choses qui, comme M. Cuvier le dit lui-même dans les mémoires qui me sont confiés , ont fait le ressort principal de sa vie.

On remarqua de bonne heure dans cet enfant cette prodigieuse aptitude à tous les travaux de l'esprit, qui a fait plus tard un des traits distinctifs de son génie. Tout réveillait , tout excitait son activité.

Un exemplaire de Buffon qu'il trouve, par hasard, dans la bibliothèque d’un de ses parents, allume tout à coup son goût pour l’histoire naturelle. I s'applique aussitôt à en Copier les figures, et, travail qui révèle encore mieux jusqu'où va déjà son goût naissant, à les enluminer d’après les descriptions.

Le séjour du jeune Cuvier à l’Académie de Stuttgard est trop connu pour que je m'y arrête beaucoup ici.

Le souverain d’un petit État, Charles, duc de Wurtemberg, semblait s'être proposé de montrer dès lors à de plus grandes pations ce qu’elles pourraient faire pour l'instruction de la jeunesse.

[1 avait réuni dans un magnifique établissement plus de quatre cents élèves, qui y recevaient des lecons de plus de quatre-vingts maîtres. On y formait tout à la fois des peintres, des sculpteurs, des musiciens, des diplomates, des jurisconsultes, des médecins, des militaires, des professeurs dans toutes les sciences. Il y avait cinq facultés supérieures : le droit, la médecine, l'administration , l’art militaire et le commerce.

Le cours de philosophie terminé, les élèves de Stuttgard passaient dans une des cinq facultés supérieures. Cuvier choisit l'administration; et le motif qu'il en donne doit être rapporté : « C’est, dit-il, que dans cette faculté on s’occupait « beaucoup d'histoire naturelle, et qu'il y aurait par consé-

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« quent de fréquentes occasions d’herboriser et de visiter les « Cabinets. »

Tout intéresse dans la vie d’un grand homme, mais on y recherche avec une sorte d’avidité ce qui peut jeter quelque jour sur la marche de ses travaux. On voudrait le suivre dans tous les progrès par où il a passé pour changer la face des sciences ; on voudrait déméler jusque dans ses premiers pas quelque chose de la tournure de son esprit et du caractère de ses pensées.

On vient de voir comment, dès les premières figures d’histoire naturelle qui lui tombent entre les mains, notre naturaliste, encore enfant, conçoit tout à coup l’heureuse idée de les enluminer d’après les descriptions.

Étant à Stuttgard , un de ses professeurs, dont il avait traduit les leçons en français, lui fait présent d’un Linnæus. l'était la dixième édition du Système de la Nature; et ce livre fait à lui seul, pendant plus de dix ans, toute sa bibliothèque d'histoire naturelle.

Mais, à défaut de livres, il avait les objets; et cette étude directe , exclusive , des objets les lui gravait bien mieux dans la tête que s’il avait eu, je me sers de ses propres expressions, que s’il avait eu à sa disposition beaucoup d’estampes et de descriptions. N'ayant, d’ailleurs, ni ces figures ni ces descriptions, il les faisait lui-même.

Cependant toutes ces excursions dans l’histoire naturelle n'avaient point nui aux études prescrites ; il avait remporté presque tous les prix; il avait obtenu l’ordre de chevalerie, qui ne s’accordait qu’à cinq ou six parmi tous ces jeunes gens; et , selon toutes les apparences , il devait promptement obtenir un emploi.

Mais , fort heureusement pour lui, et plus heureusement encore pour l’histoire naturelle , car ces deux destinées sont

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désormais inséparables, la position de ses parents ne lui permettait pas d'attendre.

JL Jui fallut done prendre un parti : une place de précepteur lui ayant été offerte dans une famille de Normandie, au moment où il quittait Stuttgard , il se hâta de l’accepter, et il partit aussitôt pour Caen , où il arriva au mois de juillet 1788, âgé d’un peu moins de dix-neuf ans.

Dès ce moment sa passion pour l’histoire naturelle prit une nouvelle vigueur. La famille d'Hérici, chez laquelle il était, alla bientôt résider dans une campagne du pays de Caux , à une petite lieue de Fécamp. C’est là que notre jeune naturaliste passa les années de 91 à 94, entouré, comme il le dit lui-même, des productions les plus variées que la mer et la terre semblaient lui offrir à l’envi, toujours au milieu des objets, presque sans livres, n'ayant personne à qui communiquer ses réflexions, qui, par là, n’en acquéraient que plus d'énergie et de profondeur.

C’est dès lors, en effet, que son esprit commence à s'ouvrir de nouvelles routes ; c’est dès lors qu’à la vue de quelques térébratules , déterrées près de Fécamp, il conçoit l’idée de comparer les espèces fossiles aux espèces vivantes ; c’est dès lors que la dissection de quelques mollusques lui suggère cette autre idée d’une réforme à introduire dans la distribution méthodique des animaux : en sorte que les germes de ses deux plus importants travaux , la comparaison des espèces fossiles aux espèces vivantes et la réforme de la classification du règne animal , remontent à cette époque.

C’est de cette époque que datent aussi ses premières relations avee M. Tessier, que les orages de la révolution retenaient alors à Fécamp, et qui depuis quelque temps y oceupait l'emploi de médecin en chef de l'hôpital militaire.

M. Tessier ne put voir le jeune Cuvier sans être frappé de l'étendue de son savoir. Il l’engagea d’abord à faire un cours

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de botanique aux médecins de son hôpital ; il écrivit ensuite à tous ses amis de Paris pour leur faire part de l’heureuse découverte qu’il venait de faire; il en écrivit surtout à ses amis du Jardin des Plantes, qui eurent aussitôt l’idée d’y appeler et d’y attacher le jeune Cuvier en qualité de suppléant de Mertrud, alors chargé de l’enseignement de l'anatomie comparée.

« Je me suis sans cesse rappelé , dit à cette occasion M. Cu- « vier, je me suis sans cesse rappelé une phrase de M. Tes- « sier dans sa lettre a M. de Jussieu : ous vous souvenez, « disait-il, que c’est moi qui ai donné Delambre à l’Acadé- « mie; dans un autre genre, cesera aussi un Delambre. »

C’est done à M. Tessier que l’Académie et les sciences ont dû Delambre et Cuvier. Un homme qui d’ailleurs n'aurait rendu que ces deuxÿservices aux sciences devrait compter à jamais sur le respect et sur la reconnaissance de tous ceux qui les cultivent. Mais combien de pareils traits touchent plus vivement notre &me, quand ils ornent une vie consacrée tout entière aux sciences, à leurs progrès, à leurs applications, et qui devait se prolonger en une suite si respectable de travaux utiles et de vertus!

Fontenelle a dit que c’était un bonheur pour les savants, que leur réputation devait appeler à la capitale, d’avoir eu le loisir de se faire un bon fonds dans le repos d’une province.

Le fonds de M. Cuvier était si bon, que quelques mois après son arrivée à Paris, en 1795, sa réputation égalait déjà celle des plus célèbres naturalistes, et qu’en effet dès cette année même, qui est cellede la création de l’Institut national, il fut immédiatement nommé pour être adjoint à Daubenton et à Lacépède, qui formaient le noyau de la section de zoologie.

Dès l’année suivante , il commença ses cours, devenus si rapidement célèbres, à l’école centrale du Panthéon.

En 1799, la mort de Daubenton lui laissa une chaire beaucoup plus importante, celle d'histoire naturelle au Collége c'e

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France. Enfin, en 1802, Mertrud étant mort, M. Cuvier devint professeur titulaire au Jardin des Plantes.

On se souvient que les fonctions des secrétaires de l'Institut étaient d’abord temporaires. M. Cuvier fut appelé un des premiers à remplir ces fonctions dans sa classe; et bientôt après, en 1803, une nouvelle organisation de ce corps savant ayant rétabli la perpétuité de ces places, il fut nommé secrétaire perpétuel pour les sciences physiques ou naturelles, à la presque unanimité des voix.

Ce fut en cette nouvelle qualité de secrétaire perpétuel qu’il composa son mémorable Rapport sur les progrès des sciences naturelles depuis 1789. Delambre avait été chargé du rapport sur les sciences mathématiques ; et chaque classe de l’Institut dut ainsi en présenter un sur les sciences ou sur les arts dont elle s’occupait.

On sait avec quel appareil empereur reçut ces rapports. Il exprima par un mot heureux la satisfaction particulière que lui fit éprouver celui de M. Cuvier. « Il m’a loué comme « j'aime à l'être, » dit-il. « Cependant, ajoute M. Cuvier, je « m'étais borné à l’inviter à imiter Alexandre, et à faire « tourner sa puissance aux progrès de l'histoire naturelle. »

Mais cette sorte de louange est précisément celle qui devait le plus flatter un homme qui avait compris tous les genres de gloire que peut ambitionner le fondateur d’un empire, et qui eût voulu ne demeurer étranger à aucun. Il est permis de croire, d’ailleurs, que la louange qui n’a d’autre but que de porter un souverain à faire de grandes choses n’est point indigne d’un philosophe.

À toutes ces occupations d’historien des sciences, de secrétaire perpétuel, de professeur au Muséum et au Collége de France, M. Cuvier en joignait plusieurs autres. Il avait été nommé membre du conseil de l'Université en 1808, et maître des requêtes en 1813.

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La Restauration sut respecter une grande renommée. M. Cuvier conserva sa position ; et même il ne tarda pas à se voir revêtu de fonctions nouvelles. Nommé successivement conseiller d’État, président du comité de l’intérieur, chancelier de l'instruction publique, enfin, en 1831, pair de France, l’étendue de son esprit embrassait tous les ordres d’idées, et se prêétait à tous les genres de travaux.

IL était membre, comme on pense bien, de toutes les Académies savantes du monde; car quelle Académie eût pu omettre d’inscrire un pareil nom sur sa liste? Et, ce qui est un honneur dont il y a eu peu d’exemples avant lui, il appartenait à trois Académies de l’Institut, l’Académie française, celle des Sciences, et celle des Inscriptions et Belles Lettres.

Sa grande renommée lui amenait, de toutes parts, tout ce qui se faisait d'observations et de découvertes. C'était d’ailleurs son esprit, c'étaient ses lecons , ses ouvrages qui animaient tous les observateurs et qui en suscitaient partout, et jamais on n’a pu dire d'aucun homme avec plus de vérité que de lui, que la nature s’entendait partout interroger en son nom.

Aussi, rien n’est-il comparable à la richesse des collections qu’il a créées au Muséum, et qui toutes ont été mises en ordre par lui. Et quand on songe à cette étude directe des objets qui fut l’occupation principale de sa vie, et de laquelle il a fait sortir tant de résultats, on n’est point étonné de ce mot qu’il a répété souvent : « Qu'il ne croyait pas avoir été moins « utile à la science par ces collections seules que par tous ses « autres ouvrages. »

Dans le cours d’une carrière si pleine de succès et de gloire, M. Cuvier avait été frappé des plus rudes coups. Il avait perdu ses deux premiers enfants, ou peu de jours, ou peu d'années après leur naissance; le troisième, qui était un gar-

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con, mourut à l’âge de sept ans; et toutes ces douleurs devaient se renouveler quelques années plus tard , avec bien plus d’amertume encore , quand il perdit sa fille, jeune personne de l'esprit le plus distingué, et qui dans la tournure de cet esprit, et jusque dans les traits de son visage, rappelait quelque chose de son père.

Dans tous les malheurs de sa vie, sa consolation ordinaire a été de redoubler de travail. Il trouvait une consolation plus puissante encore dans les soins dont sa famille, et surtout madame Cuvier, se plaisaient à l’entourer.

Quand on songe aux nombreux emplois de M. Cuvier, à tous ses travaux, à tous les ouvrages qu’il a produits, et à l'étendue, à l'importance de ces ouvrages, on est étonné qu’un seul homme y ait pu suffire. Mais , outre tant de facultés supérieures de son esprit , il avait une curiosité passionnée qui le portait, qui le poussait à tout; une mémoire dont l'étendue tenait du prodige ; une facilité, plus prodigieuse encore, de passer d’un travail à un autre , immédiatement , sans effort : faculté singulière, et qui peut-être a plus contribué que toute autre à multiplier son temps et ses forces.

D'ailleurs, aucun homme au monde ne s'était jamais fait une étude aussi suivie , et, si je puis ainsi dire, aussi méthodique , de l’art de ne perdre aucun moment.

Chaque heure avait son travail marqué ; chaque travail avait un cabinet qui lui était destiné, et dans lequel se trouvait tout ce qui se rapportait à ce travail : livres, dessins, objets. Tout était préparé, prévu, pour qu'aucune cause extérieure ne vint arrêter, retarder l'esprit dans le cours de ses méditations et de ses recherches.

M. Cuvier avait une politesse grave, et qui ne se répandait point en paroles; mais il avait une bonté intérieure et une bienveillance qui allaient droit aux actions. On aurait dit qu’en ce genre encore il craignait aussi toute perte de temps.

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