‹ Discours sur Napoléon 1er [microforme]Chapitre 1 sur 1 · MESSIEURS · texte numérisé non relu

MESSIEURS

En face d’une tombe, il n’est personne qui ne sente l'émotion gagner son âme ; l’on ressent quelque chose detriste, de poignant, qui ne tient pas du remords, ni de la douleur, mais de ce douloureux désenchantement qu'offrent à nos regards, la rapidité et la vanité des choses de ce monde. L'on est ému, parce qu’à nos pieds git le fatal écueil des grandeurs humaines, et que faisant un retour sur nous-mêmes, nous comptons avec tristesse les années qui ne sont plus, que le temps a emportées dans son vol

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rapide, ct qui n’a laissé à notre âme désenchantée qu'un amer souvenir des disgrâces de cette vie.

Mais celui qui git devant nous, at-il été l’un des heureux du monde, l’une de ces âmes privilégiées qui ont fait retentir leur nom par toute la terre, oh ! alors, nos sentiments se pressent, et se confondent. On s'arrête, on contemple, on médite ; on suit le héros dans les différentes courses de sa vie ; on l’admire dans l'arène, on le respecte dans la gloire, on l’exalte dans le triomphe. Sa tête domine majestueusement celles des citoyens qui l'entourent ; son nom brille entre tous; à ses pieds, les peuples s'agenouillent, implorent et tremblent ; il semble à tous, un de ces superbes rochers dont la majestueuse solidité lance un éternel défi au temps. Il monte les dégrés de la gloire, les triomphes lui servent de marchepieds, le monde s’abaisse..…. arrêtez ! soudain, un éclair sillonne la nue, la foudre gronde, éclate et s’élance, atteint le héros ; une tombe s’entrouvre, se referme, .….et les peuples étonnés regardent … le colosse n’est plus !

Qui de vous, Messieurs, il y a une vingtaine d'années, aurait songé que celui qui tenait dans sa main, l'équilibre du monde, la balance où étaient pesées les destinées des rois, viendrait un jour ensevelir sa vie sur une île déserte, loin de ceux qu'il avait tant aimés, de ce peuple Français qui au jour des victoires, le saluait du titre de grand et d'’invincible ? Napoléon, déployant les ailes de son aigle impériale sur les trônes des nations, promenant son char de victoire des Pyramides au Kremlin, du Capitole à l’Escurial, Napoléon devait-il tomber de si haut, passer si rapidement et

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léguer à la France, son dernier adieu, couché sur un rocher solitaire *?

On voit quelquefois surgir dans l’histoire, des hommes au génie colossal, dont la mission est celle d'accomplir les décrets éternels de Dieu ; ils apparaissent sur la scène du monde, passent, s’éclipsent, et rentrent dans la nuit de l'oubli. Tel a semblé aux yeux de l'univers, cet homme qui, surgissant tout-à-coup des dé. combres de la révolution Francaise, d'ure main releva la France et de l’autre renversa les irônes des rois. Après avoir passé par toutes les convulsions de l'anarchie, notre patrie :e plut à so reposer à l'ombre de l'épée qui aux journées de Montenotte et de Millésimo, venait de lui revéler, ce que pouvaient ses enfants sur le champ de bataille. La France croyait que le sang de ses fils avait coulé entièrement aux pieds des échafauds : un jeune guerrier, un jeune général, vint lui apprendre un jour, que malgré ses grands crimes, elle n'avait pas tellement été prodigue de son sang, qu'il n’en restât assez pour gagner les victoires, et subjuguer les nations. Bientôt commencèrent ces séries de victoires, qui ont immortalisé la mémoire de cet homme sur la tombe duquel nuus sommes venus nous agenouilier.

La gloire à son arrivée l’environna de ses rayons étincelants; les armées ennemies, battues de tous côtés, fuyaient devant ce terrible exécuteur des volontés nationales ; et Napoléon, recevant ses lois du tribunal qui régissait alors la France, comprenait à l'affection de ses guerriers, que les champs de bataille ne devaient pas toujours être les seuls théâtres de sa grandeur et de son génie, que tant de victoires le porteraient bientôt en triomphe sur

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le trône des rois de France, et qu'il était appelé à relever, non seulement par les armes, mais par une sage législation cette France descendue de son haut rang de gloire.

Dès lors, il veut mériter cet honneur, et court à de nouveaux triomphes; il traverse les mers, et vient sur la terre de l'Egypte, demander aux mânes des Pharaons, dont les échos des pyramides redisent encore l’histoire, le secret de leur grandeur et de leur renommée. Point de trèves à ses soldats, point de repos; il faut vaincre, il faut conquérir; car l'honneur l'exige, l'Europe a les yeux fixés sur eux, ét du haut de ces monuments de l’orgueil humain, quarante siècles les contemplent. La victoire se range sous ses étendards, tout plie, tout recule, et le musulman étonné frémit d'épouvante.

Mais soudain, une nouvelle vient porter le deuil et la consternation dans l’armée : “ Abouku: vient d’être témoin de la ruine de notre flotte ” ! C’en est fait de Napoléon et de ses troupes, de sa gloire et de son avenir ; bientôt il va, voir son 4rmée ensevelie dans une ruine universelle ; déjà il croit entendre l'écho des déserts répéter les joyeuses fanfares des ennemis vainqueurs. Albion! tu vaincs ..… mais tu ne triomphes pas ! Non, l’adversité ne peut abattre &: grande âme, et il s’écrie: ‘“ Il faut rester ici, ou en sortir grand comme les anciens !” Et la victoire, sa fidèle esclave accourt à son appel, et la gloire sur ses drapeaux dépose de nouveaux lauriers, et il veut précipiter la marche de ses légions dans l’intérieur des terres, et s’enfoncer comme Alexandre dans les pays lointains.

Mais un jour qu’assis dans sa tente, il songe à la conquête du monde, la voix de la France

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vient l’arracher au théâtre de sa grandeur.

En son absence, la patrie a vu ses armées vaincues, son drapeau humilié, ses frontières entamées. L'Europe, l'âme ulcérée par ses défaites, veut dans le sang Français laver l'injure que Bonaparte lui a lancée. Napoléon sent son âme émue aux accents de sa patrie adoptive; ces cris qui l’appellent, cette profonde détresse du peuple Français, cet espoir, cette confiance que Ja nation repose dans son génie, enflamment son cœur.

Il dit adieu à l'Egypte, il part; il traverse fièrement les mers sillonnées par les croisières ennemies, et pose enfin le pied sur le territoire Français. Il court aux batailles, les acclamations le suivent, les vœux sont pour lui, Ja France est entre ses mains; consul, il l’est bientôt à vie, Marengo lui fait monter les dégrés du trône, et le concordat, avec l'illustre et saint Pontife Pie VII l'y asseoit. Peuple Français, tes malheurs sont finis, tes plaies sont fermées; un horizon de paix et de bienêtre se déroule à tes regards; respire à l'aise à l'ombre d’une épée cent fois victorieuse ; dors sur tes lauriers, bercé par les chants de triomphe de tes soldats, repose sur les drapeaux des nations vaincues.

O mes amis, quel enthousiasme acclama ce nouvel Alexandre, lorsqu'aux yeux de l'Europe étonnée, de la France ravie, il donna à celle-ci, ces lois immortelles, monuments de la grandeur de son génie, qu'il releva les autels renversés, ouvrit la porte des temples du vrai Dieu, et qu'après s'être montré le vengeur du, peuple Français, ii s’en montra le digne père! Plus grand que tous les couquérants des temps anciens, il fut l’égal des

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plus illustres génies politiques. Pour faire le bonheur de son peuple, il rappela de la terre de l'exil, ceux que la Révolution, dans son délire cruel yavait envoyés; il protégea les sciences et les lettres, de Charlemagne conquérant, il devint Charlemagne législateur.

Napoléon, j'aime à te considérer ici, entouré de l’amour de ton peuple, et répandant à pleines muins les bienfaits dont le trône te faisait le dispensateur. C'est ici que tu es vraiment grand, que tu es vraiment le père de ta patrie. Depuis 1789, la France avait cessé de respirer le bon air de la liberté ; après dix longues années de deuil et d’esclavage, où elle avait été livrée comme un jouet aux passions effrénées des enfants de la révolution, l’infortunée fille ainée de l'Eglise n'eut que des bénédictions à t'offrir, et certes son amour valait bien la noble couronne qui ceignait ton auguste front.

Mais bientôt, l’Europe est jalouse de tant de prospérité, elle se coalise; elle croit avoir affaire à un Louis XIV énervé; elle pense qu'après tant de victoires, les revers vont commencer. Non, non, pas si tôt. Napoléon empereur quitte son trône, son armée qui l'adore vole avec enthousiasme au combat; et, dans sa marche, Napoléon cueiile comme fleurons à sa couronne d’immortelles, Austerlitz et Wagram. D'un mot, il fait trembler l'Europe, il lui dicte des conditions humiliantes, et rapide comme l'éclair s'exécute sa volonté. Les dynasties des rois ne sont plus ; sur leurs trônes, il place ses frères et ses généraux.

Parvenu aux sommités de la gloire, Napoléon, du sol de l'Autriche se rapproche de la France ; l’on dirait qu'à travers les éclairs de

son génie, passe et repasse un nuage sombre ; rien ne lui résiste, tout se courbe sous ses pas, tout plie sous sa main ..un seul homme excepté. Il dirige ses pas vers une petite ville ; résidence des anciens rois de France, elle est à l'heure actuelle la demeure d’un illustre personnage, le pape Pie VIT; il arrive enfin à Fontainebleau !.… Fontainebleau ! O quel nom pour Napoléon! Quelle page dans k.- vie ! quels remords dans ses derniers jours ! Failaitil descendre de ce peristyle de grandeur, et se déshonorer aux yeux de la postérité ? Fontainebleau, que ton nom est triste dans la vie ce Napoléon ! Témoin des grandeurs huma nes, tu fus l’écueil de ce grand homme. Tu recouvres d’nn voile sombre les fastes du grand homme, et tu ne laisses apparaitre à la surface que quelques points sombres, dont la postérité se détourne avec horreur.

Malheureux ! ta puissance te donna le vertige ! Que voulais-tu donc ? Tu régnais sur la plus auguste nation de l’univers, ta volonté parlait par la bouche de tes canons, cent victoires avaient mis les peuples à ta merci ; jamais, non jamais puissance n'avait égalé la tienne ! Mais que voulais-tu donc ? Oh....ce que tu voulais ! Je règne sur la matière, dis-tu, je veux aussi régner sur l’âme ! Arrête...misérable ambitieux ! tu peux commander au corps, l’âme n’appartient qu’à Dieu !

Désormais la digue est franchie...tu erres, Napoléon, tu erres sur des flots qui vont t’'engloutir. arrête ! il en est temps encore, regarde le flambeau de ton génie, si tr as perdu le flambeau de ta foi. Mois non, tu cours, tu voles vers l’abime qui déjà gronde au loin; soudain, ta barque s'arrête, et lancée

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par la tempête do tes passions, elle se heurte et se brise contre un rocher inébranlable, regarde ! c’est l'Eglise ! L’anathème est sur ta tête, la malédiction est sur tes drapeaux.

Fontainebleau ! tu mets un terme aux succès de Bonaparte, et tu es encore l’écho des tristes plaintes qui sortent du fossé de Vincennes!

Le sang du dernier des Condé y demande vengeance ; il demande acte à la postérité de l’ingratitude de sa patrie; car ses ancêtres ont eux aussi mené la France dans la voie de l'honneur et du triomphe, et Rocroi, Fribourg, Nordlingue peuvent marcher à l’égal de Ma.

rengo, Jéna et Austerlitz.

Mais ce n'est pas tout ; la France a encore des murmures, des accusations, Napoléon a encore des stigmates, la postérité des jugements à pronon er. Une autre voix accusatrice part des «léserts de l'Egypte ; deux cents soldats pestiférés gisaient dans les hôpitaux, en proie aux tortures de la douleur. C'était un embarras pour Bonaparte; que lui faisaient ces malheureux ?.… il ordonna que du poison leur fut distribué ! Napoléon... pensais-tu alors que quarante siècles te contemplaient ? pensais-tu qu'une postérité jalouse ne découvrirait pas ces hontes et ces infamies ? Attends, dans la balance de ta vie, leplateau de ta gloire va remonter ; car il est encore des voix accusatrices, et l'ombre n'est plus assez obscure aux yeux pénétrants de l'histoire.

Dans ton orgueil, tu répètas ce mot de Louis XIV : “Il n’y a plus de Pyrénées.” Tu croyais malheureux ? ah! siton ambition s'était contentée des limites que les traités de 1804 et 1807 avaient données à la France, si au lieu d'écouter la voix de ton orgueil, tu avais écouté

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celle de ta patrie, tu n'aurais jamais entrepris une guerre déshonorante en même temps que désastreuse ; car tu portas tes armes à l'Escurial dans un moment de délirant orgueil, ne songeant même pas que tu livrais au coutelas des guérillas Espagnols, des soldats qui méritaient au moins de mourir sur des champs de bataille, où la justice réglât leur noble valeur. Mais depuis quelque temps, tu voulais t'affranchir des lois de l'honneur; tu repoussas ta légitime épouse, et le rorge de la honte ne monta pas à ton front quand tu contractas une nouvelle alliance.

Rome qui de lointe menacçait, Rome dont V’excommunication venait de te frapper, Rome, la citadelle du monde catholique, alluma soudain le brasier de ta cupidité.

Tu fis, en un instant, l’histoire de la grande ville ; tu fis revivre des cendres de l’oubli, les mânes des Romulus, des Scipions, des Césars et des Augustes ; et pour ceindre la couronne qu'avait portée ces grands hommes, et que quatorze siècles avaient vue attachée au front des pontifes du vrai Dieu, tu ne vis de digne. que le front d’un enfant !

Comme une onde soulevée par la tempête, ainsi leflot de tes crimes monte, monte sans cesse ; les lois divines et humaines ne pèsent plus sur ta conscience, l'honneur n’est plus qu'un vain titre, qu'un vain mot.

Et cependant, il devait y avoir un terme à cette vie, une péripétie à ce drame dont l’Europe était le théâtre; tu devais rendre un compte terrible aux nations dont tu violais les droits les plus sacrés, et bientôt Waterloo ! Waterloo ! Mais pourquoi trembler... Napoléon ? Ah ! me dis-tu, une voix semble partir

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de la France qui te dit comme autrefois le peuple Romain : Varus, Varus, rends moi mes légions ! Oui, Napoléon ! écoute ces cris de malédiction que vomissent sur toi un million de mères chrétiennes qui te demandent le sang de leurs fils ! Ecoute ces cris de vengeance, de tous ces peuples que tu foulais tremblaats sous ton char ! Ecoute ce mot de l’anathème qui part de ce Capitole que tu tentas de renverser ! Ecoute, oui écoute le bruit de la chute de ton empire, qui croule, qui croule sur la tombe des martyrs de leur patrie et de leur liberté ! Regarde...Regarde...mais non, je m'arrête! non Napoléon, je ne puis continue ;, je ne veux plus te poursuivre avec la verge de la justice, je comprime mon âme ulcérée par le meurtre de mes frères; car sites crimes furent grands, tes malheurs ont aussi leur majesté poignante. Ton orgueil fut délirant, mais aussi ton infortune fut navrante ; pendant douze ans, l'univers ne fut pas assez grand pour te contenir, et voilà que tout à coup tu n’y peux trouver l’espace que mesure un enfant en trois pas, l’espace d’un tombeau ; pas même un champ de bataille où tu pus mourir au bruit du canon qui annonçât la victoire ; pas même, comme jadis Soliman, la lueur de l'incendie d’un fort, pour illuminer la dernière lueur de tes instants fugitifs ! Malheureux proscrit ! sur ton lit de mort, tu n’aperçus autour de toi que la terre de l'exil, et... que l’immensité des flots qui te séparait de ton peuple !

Oh ! mes amis, jetons un voile sur sa gloire, car elle est entachée de sang ; et Napoléon depuis Waterloo jusqu'au 25 mai 1821 est encore grand ; et puis, le malheur est le sceau

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d’une vie glorieuse. L’angoisse de Napoléon sur cette île déserte a dû être bien grande, son amertume bien poignante, et ses remords bien cuisants, durant les dernières années de sa vie; voyant les choses sous leur véritable jour, sa pensée qui autrefois mesurait les victoires, devait faire de douloureux retours sur elle-même; et les notes que faisaient vibrer les fibres de son âme devaient être bien tristes. On dit que, se souvenant du Dieu de son enfance, il éleva verslui son âme bouleversée par tant de tempêtes ; on dit que le soir surtout, alors que la mélancolie pressait son large front, il se rendait sur les bords de la mer; et là, au milieu du bruissement des flots, abimé dans l’immensité de sa tristesse et dans l’amertume de ses souvenirs, le remords lui montrait sans cesse Fontainebleau et Vincennes! et chèque vague qui passait et repassait devant lui semblait lui jeter deux noms: Pie VII et Cordé!

Alors, le grand génie, le grand monarque, le grand vainqueur des rois et des peuples, tombait à genoux.

Un mot tremblait sur ses lèvres, mot que la brise emportait à travers l'océan, mot plus sublime que celui qui annonce la victoire, mot dont l’amertume sincère montait au pied du trône de Dieu, et touchait le cœur du Tout-Puissant, un mot d’humilité, de regret, de foi, d'espérance et d'amour : Pardon!

Enfin, Napoléon expira ; et de toute sa splendeur il ne laissa qu’un exemple terrible de la fragilité des grandeurs humaines. Ses dernières paroles furent sublimes, elles étaient, Messieurs, vraiment dignes d’une âme fraternelle : “ Je désire reposer sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple Français que j'ai tant aimé !”

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