ET L’INFLUENCE QU’ELLE A EXERCÉE EN MÉDECINE
Philippe Pinel , professeur de l’ancienne école, de. médecine de Paris, membre de l’Institut de France, de l’Académie royale de médecine, de la Société médicale d’émulation de Paris, et médecin en chef de la Salpêtrière , avait reçu de la nature le don du génie.: il était doué d’une étonnante capacité, d’un esprit vaste et persévérant, qui l’ont placé pendant long-temps à la tête de la médecine française ; il a été le chef de l’une des plus célèbres écoles de l’Europe, et a eu pour disciples , pendant une période de vingt-cinq années, là plupart des médecins français qui ont honoré et agrandi notre art.
Pinel &.joui aussi d’une juste célébrité, d’une grande renommée; souvent même l’admiration et l'enthousiasme lui ont prodigué des éloges dont ses adversaires et.ses contemporains auraient pu revendiquer une partie. Il est certain, toutefois , que Pinel, chef d’école, n’eut point de rivaux. Bicbat, qui lui devait un des fleurons de son immortelle couronne ', mourut trop jeune, pour lui disputer le sqeptre de
1 La.distinction et le rapprochement des diverses membranesd’après leur structure, « Le citoyen Pinel, dit Bichat, établi^un judi-
la médecine française. Corvisart, né pour la pratique de Part, a laissé de grands souvenirs, d’utiles perfectionneraens ; c’était un homme d’une merveilleuse pénétration, d’une profonde sagacité, mais il ne réunissait pas toutes les qualités qui constituent le chef d’école; il manquait de ce savoir profond, je dirais presque universel, et de cette grande capacité que possédèrent Stahl et Boerhaave, qui brillaient dans Pinel, et dont nôtre vénérable président * offre aussi le rare assemblage.
Ce n’est point aux premières années de son séjour à Paris (de 1772 a 1780) qu’il faut remonter pour apprécier le génie de Pinel et l’influence qu’il a éx'ercée sur la science médicale. Peu connu alors, quoique très-digne ds l’être, ayant fait, comme il le disai t lui-même, d’assez médiocres études à Toulouse, puis à Montpellier, il s’appliqua à refaire son instruction médicale, autant que cela était possible à un médecin proprement dit, dans un temps où le célèbre Desault était le seul homme de l’art digne d’attention dans la capitale du monde savant. Pinel, à l’exemple peut-être de ce^rand chirurgien, qui avait cultivé les mathématiques avant l’art de guérir, se persuada de plus en plus qu’un moyen infaillible d’avoir un esprit juste et un ju^ gementsûr, était de se former aux études exactes et rigoureuses , avant de se lancer dans le champ des connaissances douteuses et conjecturales; il continua donc de s’adonner à la culture et même à l’enseignement des mathémathiques, qui étaient d’ailleurs pour lui une ressource précieuse.
Pinel joignit bientôt a l’étude des mathématiqués celle de la zoologie et de l’anatomie comparée, sur lesquelles il publia quelques travaux remarquables 3 qui suffirent dans la suite pour lui ouvrir les portes de l’Institut, où il succéda à M. Guvier dans la section de zoologie s, de la classe des sciences physiques et mathématiques, dont ce dernier venait d’être nommé secrétaire perpétuel. Ainsi grandissait un talent élevé, qui n’attendait qu’une occasion favorable pour se montrer au grand jour. Cette occasion ne pouvait tarder a s’offrir dans un temps où la révolution française commençait à ouvrir une
pjeu^rapprochement entre la structure différer)Le et les différentes affections des membranes : c’est en lisant son ouvrage, que l’idée decelui-ci s’est présenté a moi, éÉc. v (Bichat, Traité des diverses met) i* brahés en général et en particulier. Paris, an xi,[1802], pag. 3, édi t, de M. Husson.)
1 Le célèbre professeur Chaussier, qui présidait la séance.
a Dans le Journal de Physique et lés Mémoires de la Société mé.d;i-. paled’E^ulâtioij. ■■■■<
vaste carrière à tous les talens. Pinel, lié alors avec plusieurs hommes célèbres, .dont plusieurs sont encore vivans, comme Thouret, Cabanis, Chapml, Berthollet, Foureroy, Condorcet, Desfontaines, aurait pu, sans cesser de cultiver les sciences, aspirer, comme tant d’autres, à quelque emploi public, mais il se tint constamment à l’écart, soit par modestie, soit par une sorte de prévision, qui l’avait mis en garde contre un ordre de choses changeant et périlleux.
Ce fut dans cet esprit qu’il accepta, en 1792, la place de médecin en chef de Bicêtre, sorte de retraite où ii put accomplir une série de travaux qui fondèrent sa gloire, et qu’il honora en même temps par plusieurs actes d’un courage civil, rare dans des temps de trouble et d’anarchie \ Avant cette époque, Pinel s’était fait connaître des médecins par une traduction d&Cullen*, une édition de Baglivi 3 , et un assez grand nombre de faits et de morceaux insérés dans deux Recueils périodiques, la Médecine éclairéepar les sciences physiques } fondée par Fourcroy , et.Zà Gazette de Santé , dont il fut quelque temps rédacteur. Les antagonistes de Pinel se firent une arme contre lui de ce que ce dernier Journal n’avait pas prospéré dans ses mains 5 mais tout ce qu’un pouvait augurer de la, c’est que le talent de ce grand médecin convenait peu à un Recueil aussi superficiel que la Gazette de Santé d’alors. Quelques faits insérés dans le journal de Fourcroy, prouvent que Pinel s’occupait spécialement de la manie avant d’être appelé a Bicêtre; il avait, à ce qu’il paraît, commencé cette étude dans une maison de santé d’aliénés qui existe encore à Paris, et qui était dirigée alors par un sieur Belhomme. À peine Pinel fut-il sur un plus grand théâtre qu’il médita et exécuta bientôt après de grandes améliorations dans cette partie de la médecine (l’aliénation mentale) ; il résolut de changer le sort des aliénés confiés a ses sbins, de venger les droits de l’humanité outragée dans la personne de ces infortunés, qu’on chargeait de chaînes comme les plus vils criminels; il entreprit, en un mot, de substituer, à une méthode absurde et barbare, celle de la bonté, de la douceur, de la piété, de la justice et de la fermeté, comme l’a dit un élo-
1 Pinel sauva la vie à plusieurs infortunés détenus dans les prisons annexées à l’hospice de Bicêtre, à l’époque la plus orageuse de la révolution.
quent écrivain '.Mais ce projet éprouva beaucoup d’opposition ; ou le regarda un moraentcomme le rêve d’un pbilantrope qui pourrait compromettre la sûreté des .autres liabitans de l’hospice. Il fallut à Pinel tout le courage d’un homme de bien, sincèrement dévoué aux intérêts de l’humanité, pour ne pas reculer devant une telle responsabilité. Cette expérience réussit au delà de ce qu’on pouvait attendre. Les malheureux maniaques, libres d’errer en paix, ne tardèrent pas a éprouver les heureux effets d’un air pur, de l’exercice, du travail et d’une surveillance exacte et paternelle. Pinel les observait de près (car il demeurait au milieu de ses malades), abondait quelquefois dans leur sens, notait, jour par jour, les changemens qui s’opéraient en eux , et recueillait ainsi les matériaux de plusieurs fragmens lus a l’Institut : tels furent les préludes de son fameux Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale, l’un des chefs-d’œuvre de l ? époque, livre admirable qui a exercé une influence incalculable sur le sort des aliénés, et qui restera comme un témoignage du génie et de la haute philantropie de son illustre auteur. Ce Traité laisse a désirer des recherches historiques et des considérations d’anatomie pathologiques dont on exalte tant aujourd’hui les avantages ; mais , en revanche, que de vues profondes et philosophiques, quelle hauteur dépensées, quelle abondance et en même temps quel choix lumineux de faits remarquables, quelle critique piquante des préjugés et des faux systèmes du temps, quelle assurance, quelle logique pressante, enfin, quelle rectitude de jugement dans l’appréciation de la saignée et autres moyens dont on abusait autant que des chaînes et des cachots ! On a dit avec raison que cet ouvrage était le chef-d’œuvre de Pinel ; mais ce n’est pas celui qui a le plus répandu son nom , et a été le plus universellement utile, c’est la Nosographie philosophique.
Pour apprécier tout le mérite de ce livre fameux, pour juger, dans toute son étendue, l’influence qu’il a exercée sur la science médicale, et assister, en quelque sorte, a la révolution qu’il opéra dans les esprits, il faut se faire une idée du triste état de la médecine proprement dite a l’époque de sa publication. Le système et les brillantes théories de Boerhaave n’étaient plus ; l’humorisme expirant se débattait contre la doctrine des spasmes, imaginée par Frédéric Hoff-
1 M. Pariset, Discours prononcé sur la tombe de Pinel, ii« nom de l’Académie royale de médecine.
niann et adoptée par Cuilen. Mais cet humorisme était po* pulaire et encore vivant dans la pratique ; les élèves en étaient comme imprégnés en entrant dans les écoles, e,t ne pouvaient plus s’en affranchir. L’enseignement public u’avait d’ailleurs pour base que des compilations obscures écrites en latin : les élèves, privés de livres élémentaires et de méthodes d’étudier, erraient sans guide et réduits à prendre pour modèle quelques traditions de l’ancienne Faculté de Médecine de Paris.
Les jeunes initiés ne manquaient pas sans doute de bons livres pour étudier leur art à fond ; mais, comme l’a dit un savant naturaliste, notre collègue ', ils ne savaient ou trouver le fil qui devait les diriger dans le labyrinthe des maladies. Pinel comprit les besoins et les nécessités du temps, et conçut le plan d’un ouvrage élémentaire, où les faits les plus importai de la science seraient analysés, soumis au creuset de l’expérience et de la critique, et classés d’après une méthode philosophique. Cet ouvrage parut, en.effet, en 1798, sous le titre de Nosographie philosophique ou la Méthode de ïanalyse appliquée a la médecine. Il est a remarquer que Pinel avait alors cinquante-trois ans, et qu’il avait exercé six ans dans les hôpitaux civils de Paris; en ajournant ainsi la publication de son ouvrage, il laisse a penser qu’il ne se crut pas suffisamment préparé par de longues études, et qu’il désira s’appuyer encore de l’expérience des hôpitaux. Bientôt après, il crut devoir renforcer celle-ci de l’enseignement clinique, sorte de tribune où il pouvait, chaque jour, propager des vérités nouvelles, attaquer les préjugés, et foudroyer des hypothèses accréditées. Pinel put encore mieux atteindre ce but clans la place de professeur de pathologie interne de l’Ecole de santé, où il venait d’être appelé. La, une jeunesse nombreuse, pénétrée de la lecture de son ouvrage élémentaire et de son esprit de réforme., l’écoutait avec avidité, l’applaudissait avec enthousiasme, quoiqu’il fût loin de porter dans ses cours le même attrait et la même méthode que dans ses écrits.
La Nosographie philosophique qui, comme le Traité sur l’aliénation mentale, a été traduite dans toutes les langues de l’Europe, offre un exemple de l’heureuse application de
' M. Geoffroy Saint-Hilaire, Diseours sur la tombe de Pinel, *a nom de l'Institut.
l’analyse aux élément de la science médicale, et, par anatyse, nous entendons une opération de l’esprit, à l’aide de laquelle on extrait avec goût, on rapproche avec discernement ce que les annales de cette science renferment de plus positif et de plus remarquable. Pinel, toutefois, ne s’est pas borné, dans son ouvrage, à faire un choix judicieux des matériaux qu’il a employés , il a partout répandu les lumières d’une critique piquante; il s’est constamment attaché à combattre les théories de l’humorisme et des systèmes physicomécaniques par les armes d’une ironie pleine de raison et de philosophie
Une telle marche devait froisser bien des amours-propres et susciter à Pinel bien des antagonistes : plusieurs d’entre eux entrèrent dans la lice, et réfutèrent la nouvelle doctrine médicale. Le célèhre nosographe en triompha facilement, et, chose remarquable et caractéristique , sans jamais leur répondre 2 .
Une classification était une chose importante dans un ouvrage tel que la Nosographie; l’auteur établit, autant qu’il lui fut possible, la sienne sur le siège présumé des maladies, et, de cette manière, posa une des premières bases de l’anatomie pathologique, ce qui n’a point été assez remarqué. Les fièvres mêmes, contre lesquelles la critique s’est épuisée, furent distribuées d’après les lésions de tissu auxquelles on les supposait liées; et si la Pyrétologie de Pinel présentait du vague et des incohérences remarquables dans les espèces appelées adynamique et ataxiqub, il est certain que, de l’aveu même d’un des partisans les plus distingués de la doctrine physiologique 3 , Pinel a rendu un service signalé a
« On a long-temps applaudi aux sorties de Pinel contre l’humorismp, mais tout.change 5 on semble croire aujourd’hui; que ce célèbre nosographe a été trop exclusivement solidiste: de nouveaux humoristes ont ; faitune levée de boucliers, et nous menacent même d’une révolu-, tion en médecine. Heureusement que les révolutions s’opèrent lentement et difficilemepl., et nous croyons quç celle-ci est encore loin
de'son apogée. . * - . ,
2 MM. Castel et Baumes doivent être distingués dans le nombre dé ceux qui écrivirent contre la doctrine de Pinel. L’un procéda avec mesure et finesse dans un écrit inlitulé ; Analyse critique et impartiale de la Nosographie philosophique. Paris, an vu. In-S°. L’autre, au con- : traire, composa une critique où respirent à chaque page là passion, l’emportement et la prévention. {Noyez le morceau intitulé Analyse critique de quelques ouvrages qui ont rapport avec ceux de l’auteur, dans le Traité, du vice scrofuleux, i 8 o 5 ).
* M. Boisseau, Pyrétologie physiologique.
la pyrétologie, en réduisant a six le nombre des groupes fébriles, en dépouillant cette partie de la pathologie des théories surannées dans lesquelles on avait noyé les faits, et en rappelant sans cesse, par son exemple, dans ses écrits, dans ses cours et au lit des malades, à l’observation attentive des symptômes. Hâtons-nous toutefois, d’ajouter, qu’en rapportant les fièvres a leur siège présumé, Pinel n’attacha pas assez d’importance a cette localisation , et eut le tort de la considérer comme un objet de curiosité spéculative ; en sorte qu’il sembla craindre de faire les premiers pas dans une carrière qu ? il avait lui-même ouverte aux autres.
La belle et ingénieuse distribution des phlegmasies et des hémorragies sera toujours digne de servir de modèle aux pathologistes ; elle est basée sur la distinction des divers tissus et appareils d’organes d’après leur structure; idée féconde en résultats, qui fit faire un pas immense a l’anatomie pathologique , et qui révéla peut-être l’existence de l’anatomie générale, dont, malgré les vues de Bordeu, on ne paraissait avoir qu’une idée fausse et rétrécie. Quant aux névroses et aux groupes d’affections variées appelées lésions organiques , dans lesquelles Pinel essaya vainement de porter le flambeau de l’analyse, on peut dire que le temps n’était pas venu d’en faire une histoire méthodique. L’auteur de la Rosographie philosophique pouvait-il mieux faire alors que de tracer une description exacte de ces maladies d’après ies systèmes d’organes qu’elles paraissaient affecter?
La Nosographie de Pinel n’est point un ouvrage savant , ni même très-complet, sur la pathologie interne, mais il est remarquable par un goût épuré, une rare précision, des descriptions concises et véritablement techniques, qui se retiennent avec une grande facilité ; ce sont la sans doute les qualités les plus essentielles d’un ouvrage élémentaire. Après avoir étudié ce livre , le jeune médecin n’est ni savant, ni complètement instruit peut-être, mais,sans autre guide que celui-ci, il peut devenir l’un et l’autre. Qui pourrait nier, d’ailleurs, que la Rosographie n’ait formé une multitude d’excellens médecins? Ajoutons que bien que cet ouvrage ait cessé d’être au niveau des connaissances acquises, il n’a pas encore été remplacé, malgré le nombre prodigieux de médecins distingués qui écrivent aujourd’hui avec succès, ce qui prouve combien il est difficile de faire un bon livre élémentaire, même avec une surabondance de matériaux.
Un second ouvrage de Pinel, qui fait, en quelque sorte, suite au premier, mais qui lui est très-inférieur, est la Mé~ decine clinique rendue plus précise et plus exacte par Vapplication de Vanalyse . La classification des maladies, adoptée dans ce livre, est celle de la Nosographie. Quant aux faits qui en forment la base , ils ont été recueillis et même coordonnés par des élèves qui, suivant, d’ailleurs, les erremens de leur maître, ont mis plus de soin et d’exactitude à décrire les symptômes des maladies qu’à en faire connaître les lésions cadavériques. Les généralités de cet ouvrage sont seules irréprochables, et on y reconnaît facilement l’œuvre du maître. Ce Recueil, néanmoins, quoique défectueux sous le rapport de l’anatomie pathologique, a été long temps un Manuel utile pour les premières études cliniques.
Pinel a fourni plusieurs articles aux premiers volumes du Dictionaire des Sciences médicales ; ces articles, il faut le dire, se ressentent quelquefois un peu de son âge déjà avancé. Quant a ceux qui, dans les volumes subséquens du même ouvrage , lui sont communs avec l’auteur de ce Discours, Pinel n’y contribua pas assez peut-être pour qu’on puisse le rendre responsable de ce que ces articles renferment de défectueux.
Pinel était, comme chacun sait, grand partisan de la médecine grecque, qu’il avait étudiée à fond et remise en honneur parmi nous, ce qui lui a fait décerner le titre d’Hippocrate français et de restaurateur de la médecine d’observation. Il n’honorait pas les anciens d’un hommage stérile, d’une puérile vénération ; il ne perdit point son temps à les commenter, mais il les analysa pour en extraire les faits les plus importans, les rapprocher et les classer parmi ceux qu’il recueillait lui-même. Sa Nosographie , semée d’observations tirées d’Hippocrate et des médecins dits hippocratiques, vient à l’appui de cette opinion. Avant Pinel, on ne sentait guère l’importance des faits en médecine, et on était loin d’en apprécier l’influence, on semblait ignorer l’art de les mettre en œuvre et de les faire entrer dans la composition des monographies. Son école a produit un grand nombre de ces monographies, qui ont singulièrement avancé plusieurs points de la pathologie interne. Presque toutes sont des dissertations inaugurales, qui font partie de la collection des thèses de l’ancienne Ecole de médecine de Paris.
Pinel ne se contentait pas d’offrir à ses élèves une bonne
méthode, un guide assuré dans le sentier difficile et tortueux des études médicales ; il encourageait ceux qui débutaient dans la carrière, en citant quelquefois avec indulgence leurs travaux dans les éditions successives de sa Nosographie , sorte d’honneur que chacun ambitionnait, et qui était presque toujours d’un heureux présage. Si celte attention bienveillante eut, parfois, l’inconvénient d’exalter la médiocrité, sous un autre rapport ce fut un levier puissant et une sorte de réaction dans laquelle l’élève rendait, en quelque sorte, h l’école, le lustre et l’appui qu’il en avait reçu. De cette manière , tous les ouvrages publiés par les éleves de Pinel se prêtaient un mutuel appui ; les forts soutenaient les faibles , et l’assentiment du maître les couvrait d’une haute protection. Pinel se conciliait d’ailleurs, par une extrême bonté et une exacte justice, l’affection de tous ses disciples ; tous avaient à se louer de ses bons procédés, ce qui prévenait les effets trop ordinaires de la haine et de la jalousie entre gens qui parcourent la même carrière , aussi n’j eut-il jamais de scission parmi eux : on ne vit point le maître accuser les élèves de plagiat, ni ceux-ci, poussés a bout par le despotisme du maître, revendiquer la justice qu’il leur refusait.
Bien des gens ont cru que c’était par bonhomie que Pinel louait ainsi ses élèves ; mais ceux qui l’ont particulièrement connu, en lui accordant beaucoup de bonté, ne peuvent lui refuser de la finesse et des vues propres a soutenir la splendeur de son école. Le seul appui qu’il ait négligé de lui donner, est celui d’une grande considération dans le monde, que lui-même dédaignait, sorte d’influençe qui fut au contraire habilement employée par Corvisart, chef de clinique de la Charité, qui faisait aussi école. L’un,sans s’inquiéter de leur avancement, se bornait a louer le talent et le savoir des élèves 1 ; l’autre leur fournissait les moyens d’en tirer un juste avantage pour la science et pour eux-mêmes, en leur procurant, par son crédit, des positions et des places. Ceci explique, jusqu’à un certain point, pourquoi l’école de Pinel a commencé à.déchoir du moment que le maître a cessé de pouvoir payer de sa personne, et comment peu
1 Pinel voulait qu’on consacrât un grand nombre d’années à l’élude avant de pratiquer la médecine; il en éloignait constamment ses élèves particuliers. Aussi on pourrait en citer plusieurs qui, avec du mérité et de la réputation, étaient d’une extrême pauvreté, et même dans le besoin.
de ses élèves se sont trouvés a même, par leur position, de soutenir l’éclat de cette école. J’ajouterai que, dans mon opinion, il n’y avait pas, au fond, une assez grande différence entre l’ancienne école et la nouvelle pour qu’il eût été bien difficile de les réunir par un lien commun et de mutuelles concessions. Dans tous les cas, pour défendre l’ancienne école contre la nouvelle, il ne suffisait pas d’avoir du talent, il fallait encore pouvoir l’utiliser, lui donner l’appui d’une chaire et d’une clinique, ce qui ne s’est point trouvé. L’histoire des médecins prouve que leur renommée, leur mérite même, reçoit un accroissement véritable de leur position. Un médecin ne peut pas, comme un littérateur, puiser tout dans son intelligence et dans son cabinet ; il est nécessaire que son esprit s’exerce sur des matériaux, pour ainsi dire spéciaux ; il lui faut une mine de faits observés à loisir, et cette mine est plus féconde dans les établissemens publics que partout ailleurs.
L’originalité était un des traits saillans du talent de Pinel ; il savait mettre à profit cette qualité précieuse pour un chef d’école. Sa manière d’écrire était concise , énergiquej parfois, pour éviter d’être long, il dévenait obscur en supprimant des verbes et des prépositions, dont l’absence, nuisible à la régularité du discours, se fait souvent remarquer dans la première édition de sa Nosographie; ce ne fut que sur les représentations d’un ami qu’il fit disparaître ces incorrections dans la seconde.
Presque tout le talent de ce médecin célèbre était en aperçus ingénieux et en essais originaux, mais il semblait impuissant pour développer convenablement les premières idées qu’il avait émises-, c’était le génie français dans toute sa plénitude, qui invente, mais dédaigne de perfectionner. Vingt morceaux des ouvrages de Pinel pourraient étayer cette assertion. Bornons-nous à citer la plupart de ses considérations sur l’aliénation mentale, qui sont d’une admirable énergie, étincelantes de verve et de philosophie, mais qui semblent attendre de nouveaux développemens. Une particularité que trèspeu de médecins savent, c’est que la troisième édition de la Nosographie philosophique a été complétée par Scbwilgue, qui rédigea tous les détails, dans lesquels le génie de Pinel se refusait d’entrer. Si l’esprit du temps ne s’y fût opposé, peutêtre ce médecin eût-il, comme Boerhaave, dicté des aphorismes, laissant à d’autres Vau-Swiéten le soin de les commenter.
Pinel se montra encore plus avare de son génie dans la Médecine clinique dont nous avons parlé, car il se contenta de faire un cadre, qu’il laissa remplir par des mains moins habiles que la sienne, se bornant d’ailleurs à des considérât!oûs générales de peu d’étendue; semblable, sous ce rapport, à un grand peintre qui conçoit et ordonne un vaste tableau , en dessine les principales figures, et abandonne tous les détails accessoires au pinceau secondaire de ses élèves.
Une autre ressemblance que Pinel eut avec les grands maîtres, les hommes supérieurs, fut de ne jamais répondre ni faire répondre par un tiers aux attaques qu’on dirigeait contre lui : laissez-les faire, disait-il, en parlant de ses antagonistes ; s’il y a quelque chose d’utile dans leur polémique, j’en ferai usage dans la prochaine édition de mes écrits; si, au contraire , leurs diatribes ne sont qu’un hommage stérile rendu aux petites passions et à la vanité blessée, le temps et l’opinion en feront justice. Pinel ne permit jamais a ses élèves particuliers de dévier pour lui de cette noble route, lors même qu’accablé par le poids des années, il fut attaqué avec violence dans un écrit polémique ‘ où l’oubli des convenances décelait a chaque pas l’esprit de système et l’ardente ambition d’un chef d’école qui veut en détrôner un autre.
Pinel était un exemple vivant de cet adage si connu de Buffon : le style, c’est l’homme; le sien était nerveux et concis jusqu’à l’incorrection ; sa diction saccadée allait par jets et par bonds comme sa pensée ; et de même que, dans ses écrits, il semblait, pour ainsi dire, jeter en moule des esquisses rapides, de même aussi ses phrases, dans le discours oral, jaillissaient d’une manière brusque et vive; jamais personne ne parut plus ennemi des lieux communs et plus économe de mots ; il était grand admirateur des auteurs précis et laconiques, et affectionnait particulièrement Tacite, dont la lecture lui était très-familière. Peu de personnes savent que Pinel avait entrepris d’écrire une Histoire de Louis xi, en prenantTacite pour modèle. Je possède un petit fragment de cette histoire, dans lequel se trouvent intercalés plusieurs passages de l’historien romain. L’auteur y compare son héros à Tibère, et le peint, non sans succès, à la manière de Tacite. Pinel joint souvent, dans ce fragment, les vues élevées de l’historien philosophe a l’énergie du style et à cette vigueur d’expression qui flétrit l’odieuse tyrannie.
* Examen des nouvelles doctrines médicales, etc. Paris, 1816.
Les leçons orales de Pinel contenaient, comme ses écrits des traits vifs et caractéristiques; elles n’étaient d’ailleurs soumises à aucun plan régulier, et n’avaient rien de suivid’une élocution pénible, le professeur produisait souvent avec vivacité les idées qui l’avaient frappé, au lieu de leur donner un développement convenable ; il caractérisait quelquefois d’une manière originale et épigrammatique les systèmes et les auteurs qu’il attaquait, ce qui donnait à son débit l’attrait qui s’attache aux choses piquantes, et ce qui explique en même temps comment, malgré de si notables défauts, malgré l'absence de ce qui constitue, à proprement parler, le professeur, Pinel attira la foule à ses cours tant qu’il fut dans l’âge de la vigueur et du talent.
Pinel se montra toujours partisan éclairé de la médecine expectante; il paraissait avoir puisé cette manière de voir, moins peut-être dans ses propres inspirations, que dans Baglivi, qu’il avait beaucoup médité et souvent mis â contribution dans les généralités de pathologie générale dont ses ouvrages sont parsemés;.il faisait un grand fonds sur la nature que le médecin de Rome appelle médicatrice, et lui attribuait une grande puissance dans la plupart des maladies. Stahl, autre médecin expectant, qui plaçait dans Y âme surveillante autant de confiance que Baglivi dans la nature médicatrice , était aussi un des auteurs favoris de Pinel ; il s’était nourri et, pour ainsi dire, imprégné de cet écrivain original-, dont il avait fait un extrait latin que je possède: cet extrait est écrit tout entier de sa main : c’est un modèle d’analyse , de patience et d’habileté. Sous la plume du médecin français, Stahl n’est plus ni obscur ni incorrect, c’est le génie dépouillé de sa rude écorce et de son jargon scolastique.
La médecine expectante de Pinel fut quelquefois un objet de railleries pour ses antagonistes ; il s’en trouva qui ne craignirent pas de lui appliquer ce bon mot sanglant que le charlatan Asclépiade avait jadis dirigé contre l’école hippocratique 1 , et, chose bien étrange, ce même homme auquel on reprochait avec aigreur une coupable inaction dans les maladies, a été ensuite hautement accusé d’avoir préconisé une thérapeutique incendiaire, abusé des toniques, des émétiques, des épispastiques. Est-il besoin de défendre Pinel contre deux
> Asclépiade appelait la : méthode expectante des hippocratistes, l’étude de la mort (éaittiou pLitdrw). Galien, De venœsect. adv. Erasist.
accusations diamétralement opposées et, par cela même, frappées de ridicule ? D’ailleurs , quand on veut être sincère, quand on connaît l’incertitude et les perplexités de l’art touchant les propriétés si peu connues des medieamens et l’opportunité des médications, peut-on se flatter de pouvoir indiquer une route invariable dans le labyrinthe de la thépeutique? Il y aurait sans doute une grande et absurde intolérance à ne pas permettre aux autres de guérir avec la diète et l’eau, parce que soi-même on aurait guéri par le moyen de la saignée et des autres antiphlogistiques. Gela rappellerait un peu les sectes réligieuses, qui se damnent mutuellement, parce qu’elles adorent Dieu d’une manière différente.
Un médecin, placé a la tête de l’enseignement, qui adopte avec conscience et conviction la doctrine de l’expectation dans les maladies aiguës, doit s’appuyer sur une instruction solide , une grande habitude d’observer, et beaucoup de perspicacité dans l’appréciation des symptômes. Tel fut, en effet, Pinel, qui montra eu même temps un tact rare, une habileté profonde dans le diagnostic et la curation des maladies chroniques. Il faisait un heureux emploi des moyens de l’hygiène chez beaucoup de malades qui, fatigués par l’abus des drogues, venaient implorer ses secours. Il leur conseillait tantôt la diète végétale, le séjour à la campagne ; tantôt les bains de mer, les voyages de long cours; d’autres fois des compositions inertes, dans la vue de calmer leur imagination. Il ne répondait jamais ni longuement ifi savamment aux consultations qu’on lui adressait, mais souvent il mettait le doigt sur la difficulté avec un rare bonheur. S’il exigeait du riche un tribut proportionné à sa fortune, rien n’égalait sa bonté, son désintéressement à l’égard de ceux qui n’étaient pas favorisés de la fortune et sa générosité envers le malheur, qui ne Timplora jamais en vain.
Cet homme simple n’avait d’autre équipage qu’une voiture de place, et d’autre habitation qu’un très-modeste logement à l’hospice, de la Salpêtrière ; il avait, a la vérité, un peu plus de luxe pour sa maison des champs, agréable propriété d’un faible produit qu’il avait acquis a Torfou près d’Etampes ; c’est là qu’il avait placé tout ce qu’il n’avait pu donner. Il aimait beaucoup ce séjour tout à fait champêtre, s’y rendait exactement toutes les semaines, et y recevait, avec sa bonté et sa simplicité accoutumées, ses amis
et ses élèves ; il était maire de la commune, et là , comme ailleurs , le bienfaiteur des malheureux.
La vie de Pinel fut celle d’un homme de bien, d’un philantrope et d’un sage; ses goûts et ses mœurs étaient d’une simplicité antique. Il y avait, dans sës habitudes et dans tout son extérieur, je ne sais quelle bonhomie qui mettait de suite ! à l’aise ceux que la grande réputation de ce médecin célèbre amenait chez lui. Jamais homme ne fut plus accessible, au j temps même de sa plus grande renommée et de ses innombrables occupations. Pinel se serait reprçché d’avoir éconduit même un de ses ennuyeux hypocondriaques qui lassaient journellement sa patience par l’interminable exposé de leurs maux.
Doué d’une âme tendre et généreuse, Pinel était connu par sa facile bonté envers les infortunés et ceux qui avaient l’adresse de paraître tels à ses yeux; sa bourse leur était toujours ouverte, et souvent l’on fut obligé de mettre un terme a ses largesses en éloignant, à son insu, les demandeurs qui assiégeaient sa porte.
Avec un pareil penchant, nonobstant des places assez bien rétribuées , et le grand nombre de consultations qui lui étaient journellement demandées en France et à 1 etranger, ce vénérable médecin ne devait pas être riche : aussi jouissait-il à peine de l’aisance nécessaire à son âge et à ses infirmités à l’époque de la dissolution de l’ancienne Ecole de médecine, dissolution qui entraîna la destitution de plusieurs professeurs célèbres qui, comme lui, avaient illustré l’enseignement médical en France. Pinel, en apprenant cette catastrophe, demanda, sans s’émouvoir, quels étaient les nouveaux élus, et on connaît l’exclamation qui lui échappa à cette occasion. Un autre jour, quelqu’un parlant en sa présence des droits qu’il avait à une pension de retraite,; il s’écria avec cette vivacité qu’on lui connaissait : Non, non, je n’ai besoin de rien, c’est à mon collègue *** qu’il faut penser.
Les dernières années de Pinel se sont passées dans une sorte d’enfance, suite de plusieurs attaques d’apoplexie ; ü était né,en 1 ^ 45 » à Saint-Paul, prèsLavaûr,, département du Tarn. Il est mort à Paris, le 26 octobre 1826., à l’âge de quatre-vingt-un ans, d’une affection du cerveau et des poumons, Il était de petite taille, mais d’une constitution robuste ; sa physionomie douce, spirituelle, fortement empreinte des rides de l’âge, offrait quelque chose d’antique; ’a son as-
pect, dit M. Dupuytren, on eût imaginé voir un sage de la Grèce.
L’auteur de ce discours fut l’élève, le collaborateur et l’ami de Pinel. Cette particularité est sans doute trop honorable pour qu’il n en fasse pas mention en terminant ce faible hommage de sa vénération et de sa reconnaissance.
Nota. Au lieu de citer en note, dans le cours de ce travail, les divers écrits de Pinel , l’auteur a cru devoir former un Index de tous ceux dont il a eu connaissance.
Index des écrits publiés par Philippe Pinel ,
Dans le Journal de physique , d’abord publié sous le titre d’Observations sur la physique, l’bistoire naturelle et les arts, rédigé par l’abbé Rosier. In- 4 °. Paris.
Mémoire lu à l’Académie des sciences sur l’application des mathématiques au corps humain, et sur le mécanisme des luxations, t. xfxxi
Mémoire sur le mécanisme des luxations de l’humérus, t xxxiii p. 12 (1788).
Mémoire sur les vices originaires de conformation des parties génitales, et sur le caractère apparent ou réel des hermaphrodites, t. xxxv
Mémoire sur le mécanisme des luxations des deux os de l’avantbras, le cubitus et le radius (mêmes tome et année):
Sur les moyens de préparer les quadrupèdes et les oiseaux destinés à former des collections d’histoire naturelle, t. xxxix (1791).
Dans la Médecine éclairée par les sciences physiques, ou Journal des découvertes relatives aux différentes parties de l’art de guérir, créé et rédigé par Fourcroy. In-8°. Paris, 1792.
Observations sur une espèce particulière de mélancolie qui conduit au suicide, t.i, p. 154(1791).
Réflexions sur les buanderies, comme objet d’économie domestique et de salubrité, 1.11, p. 12 (1791). . -
Recherches sur l’étiologie ou le mécanisme de la luxation de la mâchoire inférieure, t. in, p. i 83 (1792).
Mémoire lu à la Société d’Histoire naturelle, sur une nouvelle méthode de classification dès quadrupèdes, fondée sur les rapports de structure mécanique que présente l’articulation de la mâchoire inférieure,^.!, P- 359(1791). __
Dans les Mémoires de l’Institut. ;
Résultats d’observations et construction de tablés pour servira déterminer le degré de probabilité de la-guérison des aliénés, page ibg
Dans les Mémoires de la Société médicale cCÉmulation de Paris. In-8°. Paris.
Mémoire sur la manie périodique ou intermittente, tom. 1, pag. 28, 2 e édition (1802).
Recherches et observations sur le traitement moral des aliénés t p. 2i5 ; an vu (1798). ‘ ’
Nouvelles observations sur la conformation des os de la tête de Pél' phant, t. ni, p. 253 ; an vu (1799).
Observations sur les aliénés, et leur division en espèces distinctes t.m, p. 1 (1799).
Sur les vices originaires de conformation des parties génitales de l’homme, et sur le caractère apparent des hermaphrodites (a e édition augmentée), t. iv, p. 3 ^ 4 i an ix (1801).
Résultats d’observations pour servir de base aux rapports juridiques dans les cas d’aliénation mentale, t. vnt, p. 675 (1817).
Dans les Transactions philosophiques de la Société royale de Londres, ouvrage traduit de l’anglais, et rédigé par Gibelin, docteur en médecine. In-8°. Paris.