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Que ces mêmes paroles servent de préface et d'apologie à cette nouvelle publication.
Faible, je m'adresse aux faibles; je leur donne le lait dont je me suis nourri moi-même. Plus forts les uns et les autres, nous réclamerons ensemble le pain des forts. Mais j'ai cru que ceux qui sont encore au commencement de leur marche, avaient besoin que quelqu'un, se plaçant dans leur point de vue, leur parlât moins comme un prédicateur que comme un homme qui les précède à peine d'un pas, et qui est jaloux de faire tourner à leur profit le peu d'avance qu'il a sur eux.
Peut-être est-il bon que chacun, selon la mesure de connaissance qui lui a été départie, travaille à l'évangélisation du monde. Peut-être est-il dans le nombre de ceux que je me permets d'appeler les candidats de la vérité, quelques âmes qui sont particulièrement attirées par le genre de prédication que j'ai employé, et employé sans le choisir ; car je ne pouvais choisir. Je dis peut-être et rien de plus ; mais ce que j'affirme avec plus de confiance, c'est qu'il importe que chacun se montre tel qu'il est, et que personne n'affecte les dons qu'il n'a pas reçus.
Je ne crois pas me tromper en disant que, parmi ceux qui parlent ou écrivent sur les choses saintes, il règne un besoin exagéré d'uniformité. Je sais que la communauté des convictions et des espérances, l'habitude de puiser
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rinstruction aux mêmes sources, l'intimité des rapports de la société chrétienne, doivent avoir pour résultat une unité de pensées, d'habitudes intellectuelles, et même, jusqu'à un certain point, d'expression ; mais cette unité, qu'il faut admirer quand elle est venue, il ne faut pas la faire venir malgré elle. La généreuse liberté du christianisme répugne à cette déférence craintive pour un langage de convention et pour une vaine orthodoxie de ton et de tournures ; la sincérité ne permet pas d'adopter comme expression de notre individualité un type collectif dont l'empreinte nous est toujours en quelque point étrangère; l'intérêt de notre développement religieux nous prescrit de ne pas nous déguiser à nous-mêmes notre propre état, et rien ne serait plus propre à nous le dissimuler que l'habitude involontaire de le dissimuler aux autres. Enfin, la beauté de l'œuvre évangélique, l'intérêt même de l'unité demandent que chaque nature se manifeste avec les caractères qui lui sont propres ; on croit bien mieux à l'unité quand elle se produit sous l'aspect de la variété ; la communauté du fond est rendue plus frappante par la diversité des formes, tandis que l'uniformité, étant nécessairement factice, est toujours plus ou moins suspecte, et fait naître involontairement l'idée de contrainte ou de dissimulation.
Il serait déplorable, en tout temps, d'introduire l'étiquette dans le christianisme et dans la prédication; mais
de nos jours surtout rinconvénient serait grave. Dans un moment où semblent s'ouvrir à l'Evangile tant de routes diverses vers le monde, il serait vraiment malheureux de n'en choisir qu'une et de n^liger celles où l'on pourrait rencontrer beaucoup d'âmes. Le pays doit être parcouru ^ exploré, battu dans tous les sens; et les plus obscurs sentiers doivent être fouillés avec soin. Il serait doux au prédicateur de n'avoir pas à partir de plus loin que des déclarations de la parole évangélique, acceptée en commun par ses auditeurs et par lui, et de n'avoir à expliquer cette parole que par elle-même; mais qui ne voit que, même avec des chrétiens, il faut incessamment, je ne dis pas remonter plus haut, mais reculer plus loin, et que, d'une manière ou d'une autre, un prédicateur est toujours appelé, non-seulement k expliquer l'Evangile, mais à le prouver? Il est de toute nécessité que celui qui parle et celui qui écoute se réunissent d'abord sur le terrain d'une conviction commune, et le choix de ce terrain n'appartient pas au prédicateur : pour conduire ses auditeurs au sommet de la vérité religieuse, il faut d'abord qu'U descende jusqu'à eux. Toute âme croit à quelque chose de vrai, ne fût-ce qu'à sa propre existence : or, toute croyance vraie est sur la route de l'Evangile; il faut partir de là sans avoir regret au chemin. Je ne puis donc croire que ceux-là aient prévariqué, qui, avant moi et bien mieux que moi, se sont attachés à relever le
côlé rationnel du christianisme, et, le mettant aux prises avec la philosophie, ont entrepris de foire voir que pour les penseurs aussi il devrait être une autorité. Les philosophes et les honunes du m(Hide nous invitent, en quelque manière, à les aborder; arrêtés longtemps dans les parvis de la philosophie, ils s'avancent vers le sanctuaire ; Fénigme de la vie, son dernier mot est demandé de toutes parts ; et nous qui le connaissons , oe dm*nier mot, en serions-nous avares, et refuserions-nous de le
dire , parce qu'il fout le dire aux philosophes dans une langue qui nous est moins fomilière qu'à eux? Ce mot est de toutes les langues, cette vérité souffre toutes les formes, elle a mille expressions différentes; car elle se trouve au terme de toutes les questions, au bout de toutes les discussions , au sommet de toutes les idées. Long ou court, direct ou détourné, tout chemin est vrai, qui conduit au pied de la croix.
Je ne veux pas que ces réflexions abusent le lecteur sur le contenu de ce volume. Je n'ai pas eu la prétention de prêcher Christ dans l'aréopage, et de lutter contre les docteurs. D'autres l'essaieront, j'en ai la confiance. Mais je me suis involontairement , sans préméditation , tourné vers cette classe nombreuse d'hommes cultivés , qui, élevés dans le sein du christianisme, et imbus , si j'ose m'exprimer ainsi , de préjugés chrétiens , luttent péniblement, ou contre leur propre cœur, que le sérieux
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du christianisme effraie, ou contre cette prévention trop générale, que le christianisme, si nécessaire, si beau, si consolant, ne saurait se justifier aux yeux de la raison.
Pour ce qui est de la première difficulté, le prédicateur chrétien ne croira pas devoir la lever en diminuant quelque chose du sérieux de l'Evangile. Il est bien heureux, au contraire , de trouver cette prévention établie ; c'est c'est une erreur de moins à déraciner. La peur que fait l'Evangile est un commencement d'adhésion. C'est ce sérieux même que la prédication doit cultiver jusqu'à maturité. Quant à la seconde difficulté, qui revient à la vieille opposition de la foi et de la raison, qu'il nous soit permis d'en dire un mot.
Qui parle de religion révélée parle d'une doctrine que la raison n'eût pu trouver, puisqu'il a fallu que Dieu luimême nous la communiquât par une voie surnaturelle. Le chrétien récuse donc la raison en tant qu'elle prétendrait produire, engendrer la vérité. Il fait dans sa sphère ce que fait dans la sienne le vrai philosophe; car celui-ci admet, en vertu et de l'autorité d'une révélation intérieure , des faits pour la découverte desquels la raison n'est d'aucun usage. Le philosophe n'a point à démontrer a priori les faits de la révélation intérieure , ré-» vélation sans antécédents , donnée antérieure à toutes les données. Le théologien, de sa part, reconnaît dans les
faits révélés une donnée supérieure à toutes les données ;
il ne les prouve pas non plus, car les prouver, ce serait les créer. En agissant de la sorte, il ne nie pas la raison ; au contraire, il en fait usage. Et c'est ici le lieu d'observer que la raison^ c'est-à-dire, la nature des choses, sera toujours pour nous , à quelque point de vue que nous nous placions, le critère de la vérité et le point d'appui de la croyance. Il faudra toujours que la vérité hors de nous se mesure , se compare à la vérité qui est en nous ; à cette conscience intellectuelle qui, aussi bien que la conscience morale , est revêtue de souveraineté, rend des arrêts , connaît des remords ; à ces axiomes irrésistibles que nous portons en nous , qui font partie de notre nature, qui sont le support et comme le terrain de toutes nos pensées ; en un mot, à la ration. Toute doctrine, en ce sens, est tenue d'être raisonnable, ce qui ne veut pas dire que toute doctrine soit tenue d'être accessible à la raison ; rien n'empêche que la raison n'accepte ce qui la surpasse. Du reste, en dehors de cette limite inviolable , le théologien trouve de l'espace et de l'emploi pour sa raison ; il l'applique même de deux manières différentes aux faits de la révélation surnaturelle qu'il annonce. Il développe, avant tout , les preuves directes de l'authenticité de cette révélation ; puis il s'applique à en faire sentir la nécessité, comme aussi sa convenance avec l'immuable nature du cœur humain, en un mot la pariaite raison d'un système que la raison n'eût
jamais inventé. Plus itième ce système, à son principe, est éloigné des données de la raison humaine , plus sa coïncidence avec elle devient frappante et admirable. Ainsi, dans la prédication chrétienne, la raison abdique sur un point , mais sur un seul ; elle se résout à ne pas comprendre , à ne pouvoir construire a priori les faits capitaux du christianisme, et les livre au cœur, qui s'en empare, les élabore et les vivifie ; mais elle trouve, dans une sphère prochaine , les riches indemnités que nous venons d'indiquer. A elle seule elle ne fait pas le chrétien, mais elle le prépare; elle mène, du naturel vers le surnaturel, ceux que la puissante énergie de l'Esprit de Dieu n'a pas transportés sans intermédiaires dans cette haute sphère de la foi du cœur. Ainsi l'opposition essen* tielle qu'on signale entre la raison et la foi n'est pas une chose réelle ; ce sont deux puissances régnant dans deux domaines distincts. Ainsi, ceux qui veulent que le christianisme soit uniquement foi, et ceux qui prétendent qu'il soit tout raison, se trompent également ; il est l'un et l'autre, il occupe la pensée et le sentiment ; tour à tour il se soustrait et se prête à l'examen ; il a ses ténèbres et sa lumière. Le théologien est tenu de prouver qu'il est bien informé ; il doit concilier à l'Evangile le respect de la raison même ; mais il n'est pas tenu y il d(Ht même se garder de mettre l'Evangile au niveau de la raison. Entre les deux vues extrêmes que nous avons signa-
lées, les prédicateurs ratioDalistes semblent chercher un milieu ; mais il y aurait de la simplicité à ne pas voir que Tune de ces extrémités les attire avec puissance et les réclame tout entiers. Et combien leur tâche est ingrate ! Ramener tout à des données naturelles est évidemment leur prétention ; envahir la foi par la raison, extirper peu à peu de la religion tout ce qu'elle a de mystérieux , tel est le but de leurs efforts ; quand ils y auront réussi , ils se trouveront, comme les philosophes ordinaires, en face du mystère. Qu'auront-ils gagné? Absolument rien que de s'être fait une route plus longue et plus dispendieuse. Je m'imagine que les incrédules logiciens doivent trouver les rationalistes médiocrement philosophes.
Est-ce, peut-être, qu'en rationalisant l'Evangile , ils auront trouve un système plus parfait que ceux que peut produire la philosophie? Quant à la certitude, leur système n'en a pas plus que tout autre ; quant à la valeur intrinsèque, ils pouvaient en trouver un tout aussi plausible et aussi bon sans se donner la p€)ine de passer par l'Evangile. Ce christianisme dessavouré qu'ils mettent à la place du vrai n^a rien de propre et d'individuel , rien qui l'élève au-dessus des théories de la raison pure. Ils s'Imaginent, en retranchant des faits d'une portée transcendantale, des faits surnaturels , débarrasser simplement la lame de son fourreau ; qu'ils disent mieux : ils
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ont jeté la lame , et la poignée seule est restée en leurs mains. Dépouillé du grand fait de l'expiation et de tout le cortège d'idées qui s'y rattache, qu'est-ce, je le demande, que le christianisme? Pour les esprits ordinaires, wne morale ordinaire ; pour les autres , un abime d'inconséquences.
Je crois que les vrais philosophes trouveront que les prédicateurs évangéliques ont pris une position plus solide et plus philosophique. Et nous attachons du prix à ce suffrage; car si la philosophie, comme science, ne nous inspire pas une confiance bien grande en ce qui touche la solution du grand problème de la vie, il n'en est pas de même de la philosophie comme méthode, ou de l'esprit philosophique. L'art d'abstraire , de généraliser, de coordonner les principes, ne sera jamais dédai^é par les prédicateurs éclairés ; et il y a aussi une philosophie chrétienne. Renfermée en des limites précises, elle a son usage dans la prédication et jusque dans la vie. Et de nos jours nous l'avons déjà vue appliquée au christianisme avec autant de succès que de convenance.
Si c'est un moyen , il faut l'employer. Les temps nous avertissent. La société est évidemment dans un état de crise» Jamais l'impuissance de la sagesse humaine à consolider le repos des peuples et le bonheur de l'humanité ne iîit mieux constatée. La philosophie, désertant par désespoir ses anciennes voies, se jette avec abandon
dans le mysticisme. Dans son besoin de quelque autre lumière que la sienne , elle s'adresse à elle-même des révélations, elle se donne des choses à croire ; elle les croira aussi longtemps qu'on peut croire ce qu'on a inventé. C'est à nous de lui montrer « ce qui n'est jamais monté au cœur de ITiomme ; > c'est à nous de lui rendre toujours plus sensible et puis de satisfaire ce besoin obscur qui commence à avoir la conscience de soi-même, ce besoin de rattacher la science à quelque chose de révélé, et la raison à la foi. Réussirons-nous ? Je l'ignore. Mais les temps nous avertissent et nous pressent.