DU SIEGE DE ROME PAR PORSENNA
Il n'y a point d'événement qui tienne une place plus honorable dans l'histoire romaine que le siège de Rome par Porsenna, roi d'Étrurie. Si l'on en croit les historiens, les deux partis acquirent bien moins de gloire par les actions de valeur auxquelles cette guerre donna occasion, quelque éclatantes qu'elles aient été , que par les sentiments de gè-
nérosité qu'ils firent briller de part et d'autre. Le merveilleux dont toutes les circonstances de ce siège sont accompagnées leur donne un air si fabuleux, qu'on peut dire sans témérité qu'elles seraient plus dignes d'avoir place dans quelque ancien roman de chevalerie que dans une histoire où on ne doit rien mettre que de bien avéré. «Ce fut ce temps-là, dit Florus^ qui produisit cespro- (i diges de valeur, les Horatius, les Mucius, les Glélie, que a nous rejetterions comme des fables, si on ne leur avait « donné place dans Thistoire. » Il me semble que Florus, par cet aveu, nous autoriserait presque à les regarder comme des fables; mais la place qu'on leur a donnée dans l'histoire et l'antiquité qui les rend recommandables ne permettent pas de rejeter ce qu'dn en dit sans de bonnes raisons. C'est ce qui m'oblige d'entrer dans quelque détail sur ce sujet.
De tous les auteurs dans les ouvrages desquels l'histoire de ce siège entrait naturellement, nous n'en trouvons pas un seul qui nous apprenne que la ville de Rome se soit rendue à Porsenna. Ils avouent en général que la ville était fort pressée et même réduite à l'extrémité lorsque Porsenna, charmé de la valeur des Romains, abandonna ce siège par une générosité. Cependant Tacite, déplorant l'incendie du Capitole , où le feu fut mis par ceux du parti de Vitellius qui y assiégaient Sabinus,frère de Vespasien, lequel s'en était emparé, ajoute^ : c( Que Rome n'avait pas souf- « fert un pareil malheur, ni lorsqu'elle fut rendue à Por-
i. Tarn illa Romana prodigia atqae miracula, Horatius, Mucius, Clœlia, quœ nisi in annalibus forent, hodie fabulsB viderentur. Lib. I, cap. X.
2. Sedem Jo\is Opiimi Maximi , auspicalo a majoribus pignus iniperii condilam, quam non Porsenna, cledita urbe, nequeGalli capta, temerare potuissent^ furore principum exscindi. Hist., lib. 111, cap. lxxu.
« senna , ni lorsqu'elle fut prise par les Gaulois. » 11 esl vrai que Tacite esl le seul auteur où nous trouvions celte parlicularilé, et que lous les autres historiens gardent le silence sur un événement si mémorable. Mais aussi Tacile est un auteur Irop judicieux et trop exact pour qu*on puisse croire qu'il ait avancé un fait de celle nature sans en avoir de bons garants. Je ne puis croire qu'il ait dit cela au hasard ; et peut-être avait-on découvert quelque pièce originale qui, jusqu'à ce temps, était restée ensevelie dans la poussière y et où il avait puisé la connaissance d'un fait ignoré par les anciens historiens, ou qu'ils avaient passé sous silence à dessein. Ce qui sert à favoriser cette conjecture, c'est que Pline cite un traité fait entre Porsenna et les Romains, où on trouve de quoi appuyer ce qu'avance Tacile. Voici ce qu'en rapporte cet auteur* : « Dans le traité «que Porsenna accorda aux Romains, après qu'on eut « chassé les rois, nous voyons qu'il y est stipulé expressé- « ment qu'ils ne feraient usage du fer que pour l'agricul- « ture. » C'était apparemment dans ce traité que Tacile s'était instruit de la vérité, et qu'outre la condition insérée qui désarme les Romains , il y avait divers autres articles qui montraient clairement qu'on avait rendu la ville à ce roi .
Cependant l'article que Pline nous en a conservé suffit pour confirmer ce que dit Tacile. Si Porsenna s'est vu en état de prescrire aux Romains une condition par laquelle il les désarmait , ce n'était sans doute qu'après les avoir domptés et qu'après les avoir obligés de se rendre. Car défendre à un peuple l'usage du fer en toute autre chose que dans V agriculture^ n'est-ce pas le désarmer? Pour im-
1. In fœdcre, quod, cxpulsis regibus, populo Romano dédit Porsenna, nominatim comprcliensum invenimus, ne ferro nisi in agricultura aterenlur. Lib.XXXlV, cap. XIV.
poser une condition si dure aux Romains, il fallait bien que Porsenna se vît en état de leur donner la loi , et les Romains tellement énervés et affaiblis, qu^ils fussent obligés de se soumettre à toutes les conditions qu'il voudrait leur prescrire. Celle-ci est telle, qu'on ne peut l'imposer à un peuple, qu'on ne l'ait assujetti et contraint de recevoir la loi du vainqueur. L'Histoire sainte nous fournit un exemple qui convient. parfi^itement ici '. Les Philistins, ayant subjugué les Israélites, poussèrent la sévérité encore plus loin que Porsenna. Pour ôter aux Juifs tout moyen de se procurer des armes, ils avaient banni tous les forgerons du pays ; de sorte que pour avoir les instruments nécessaires à l'agriculture , et même pour les faire raccommoder, ils étaient obligés d'aller dans le pays des Philistins. Si les Romains se virent obligés d'accepter la paix à une condition à peu près pareille, ils ne restèrent pas un peuple libre, tel que les historiens nous les représentent. Us étaient sujets de Porsenna, puisque l'usage des armes leur ayant été interdit, ils n'avaient plus droit de faire ni la guerre, ni la paix : ce qui est la marque d'un peuple libre et indépendant.
Nonobstant le silence de tous les historiens sur la prise de Rome par Porsenna, peut-être y trouvera-t-on leurs narrations accompagnées de diverses circonstances, auxquelles eux-mêmes ne paraissent pas avoir fait attention, et qui cependant favorisent l'opinion de Tacite et de Pline, qui soumettent les Romains à Porsenna. Peut-être même y trouvera-t-on qu'ils ont reconnu sa souveraineté. Nous apprenons de'Denys d'Halicarnasse ^ que le sénat envoya à ce roi la chaire d'ivoire, le sceptre, la couronne d'or et la robe triomphale , qui étaient des présents par lesquels ,