T. Il, p. 325, C
« rent un traité avec les Gaulois, où ils se soumirent aux « conditions que ceux-ci voulurent leur prescrire K »
Cet historien se serait-il exprimé ainsi, s'il était vrai que Camille, les armes à la main, leur eût enlevé l'or qu'on était déjà occupé à leur peser? Lui qui écrivait à Rome , sous les yeux des Romains, aurait-il osé passer sous silence une victoire aussi mémorable, si, de son temps, elle eût été regardée comme bien certaine ? Ne devait-il pas craindre qu'on lui reprochât qu'il supprimait un événement des plus glorieux pour les Romains ? Apparemment donc que , de son temps, on n'avait pas encore inventé ce conte, ou que, du moins, on ne l'osait pas encore débiter avec tant de hardiesse.
Ce fut donc volontairement que les Gaulois abandonnèrent Rome ; et bien loin que les Romains les aient inquiétés dans leur retraite, ils leur laissèrent emporter tout le butin qu'ils avaient fait, avec les mille livres d'or au prix desquelles ils avaient racheté leur ville. C'est ce que le même historien nous apprend lorsque, rapportant les différentes guerres qu'il y eut entre les Romains et les Gaulois, il s'exprime de la manière suivante : « Quelque temps après, « les Gaulois ayant remporté une victoire complète sur « les Romains et sur leurs alliés , et après avoir mis trois « jours à poursuivre les fuyards, ils marchèrent vers Rome, (( qu'ils prirent, excepté le Capitole. Peu après, les Vénètes c( ayant fait irruption dans leur pays, cet accident les rap- (( pela chez eux, et ils y retournèrent, après avoir fait la « paix avec les Romains et leur avoir rendu leur ville ^»
1 . FaXarat ^è xarà xparoç IXovreç aUTW T:nv ^fâp.Tjv xaTEÎxov itXtjv toû KaiciTCùXiou. IIpo; cÔ; TroiiQvàiAevoi ^(ùiLcda oivov^à; xai ^iaXÛ9Siç sù^cxoup.6va; TaXarai;, ktX 'yevcptsvoi wocAiv àveXwidTttç t^; warpî^o; ê-^xparetç, etc. Polyb., lib. I, cap. vi.p. 7.
2. Merà ^i riva XP°^o^» P'«xy) vucinaavTeç Pb^LaioM^ xai tco; jAgrà roô-
Ce n'est pas tout. Cet historien est encore plus exprès là-dessus un peu plus bas; et, bien loin de parler du carnage affreux que Camille fit de ces Gaulois , dont il ne doit pas être échappé un seul à Tépée des Romains, il nous apprend^ que ce ne fut que par pure grâce qu'ils remirent les Romains en possession de leur ville , et qu'ils se retirèrent dans leur pays chargés du butin qu'ils avaient fait sur eux et de l'or qu'on leur avait donné pour les engager à se retirer, sans avoir fait la moindre perte. Que se peut-il de plus exprès et de plus fort, pour démontrer la fausseté de cet événement, que le silence de ce judicieux historien, qui, dans le détail où il entre sur les différentes guerres entre les Romains et les Gaulois, n'aurait sans doute pas omis une victoire si mémorable si elle avait été fondée sur la vérité? Ce que j'en ai rapporté suffit donc pour réfuter tout ce qu'en disent divers historiens , et pour prouver que ce conte n'a d'autre fondement que la vanité des Romains.
J'ajoute que tous les Romains n'ont pas regardé non plus ce fait comme bien certain. Suétone nous cite les Mémoires de la famille Livienne , qui réfutent absolument cette prétendue victoire de Camille. «Ces traditions portaient^ que a celui qui avait acquis le surnom de Drusus et l'avait a transmis à ses descendants, l'avait pris à cause qu^il avait
Tcov icapaÇaptsvouç , eroptevoi toi; «peu-youai rpiorl rîic pt-ajC^Ç iQptEpai; Ccrrepov xaWoxov aùrriv tyiv t^cdpMQV, wXw toO KamTCdXîou. revcptévou ^' àvTiairào(i.aTOC, xal TÔtv Oùevéruv EpkêaXovruv eiç rnv x<^pav aÙTÛv, tote (asv 7votY](rapi.Evci ouv« (bixac wpb; ;^tdf*aîou;, jcai tïiv wo'Xiv àwoîovTEÇ, swav^Xôcv eîç ttjv oîjceîav, Polyb., lib. II , cap. xyiii, p. 148.
1. Te'Xoc iôeXovti xal (Atrà x^P^'^o; irapx^^vTcc tt)v ttoXiv, adpauvTOi xat àffiveîç, IfQ^ti^ Ty]v ùf s'Xsiav, stcniv oîxeiav sirav^XOov. Polyb., Iib.II,cap,xxii, p. 153.
2. Drusus, hostium duce Drauso cominus trucidato, sibi posterisque suis cognomen invenit. Traditur etiam proprsfore , ex provincia Gallia retuUsse aurum, Senonibus olim obsidione Gapitoliiduiom, nec, ut fama est, extortum a Camillo. Suet., in Tiberio^ cap. m.
2o2 INCERTITUDE DES PREMIERS SIÈCLES
<( tué de sa propre main le chef des ennemis nonimé Drau- « sus; qu'on y trouvait encore que le même, étant propré-
« teur, avait rapporté de la Gaule l'or que les Romains « avaient autrefois donné aux Gaulois pour les engager à (( lever le siège du Gapitole, et qu'il était faux que Camille (( le leur eût enlevé, comme cela se disait communément.» Outre Suétone, nous voyons encore Trogue-Pompée, ou son abréviateur Justin, qui insinue que ce n'est que par argent que les Romains sont venus à bout de se délivrer des Gaulois. C'est ce qui leur est reproché en deux endroits' par les Étoliens et parMithridate. Tite-Live lui-même^ met des reproches tout semblables dans la bouche des Samnites. Il se contredit encore plus manifestement ailleurs; car, quoiqu'il nous ait dit que Camille avait enlevé aux Gaulois l'or que les Romains leur avaient donné pour les engager à lever le siège du Gapitole, il nous dit dans la suite' que ce ne fut que deux ans après qu'on restitua aux dames le prix des bijoux qu'elles avaient donnés pour fournir à la quantité d'or qu'on était convenu de payer aux Gaulois. Mais, si Camille avait repris cet or avant même que les Gaulois l'eussent eu entre les mains , comme iious le dit cet historien , pourquoi ne pas rendre ces bijoux en nature, et pourquoi ,ce délai de deux ans? J'ajoute que cet or même fut fourni aux Romains par la ville de Marseille. Elle avait envoyé des députés à Delphes, qui à leur retour, passant par l'Italie, apprirent le désastre des Romains et en apportèrent la nouvelle à Marseille. Tout le monde y fut si touché de la catastrophe des Romains, que l'État et les particuliers s'empressèrent à l'envi de contribuer de leurs biens à la somme que