‹ Dissertation sur l'incertitude des cinq premiers siécles de l'historie romaineChapitre 198 sur 222 · Lit». IX, cap. H · texte numérisé non relu

Lit». IX, cap. H

INCEtlTlTUPE UES PREMIERS SIÈCLES

prend que, lorsque la nouvelle de la rnorl de Régulus fui venue à Rome, le sénat mit entre les mains de ses lils deux des principaux d’entre les prisonniers que les Romains avaient faits sur les Carthaginois. Les fils de Régulus enfermèrent ces prisonniers dans des colïres garnis de pointes dû fer eu dedans, où ils firent périr ces pauvres malheureux dans les tourments les plus cruels.

Qui est-ce qui ne voit à présent que ce fragment de Tuditanus nous découvre la source d’ou part celte armoire, ou ce coffre armé de pointes de fer, dans lequel on prétend que fut enfermé Régulus 5 Cartilage? On y voit clairement que ce ne sont pas les Carthaginois qui ont été les inventeurs de ce barbare supplice, mais plutôt les Romains, ou du moins les fils de Régulus. Car, pour ce qui est des Romains, on verra bientôt qu’ils désapprouvèrent hautement la conduite des fils de Régulus, et qu'ils en témoignèrent beaucoup d’indignation. Il est donc clair, selon deux des plus anciens historiens, que les Carthaginois n’ont point enfermé Régulus dans un coffre hérissé de pointes. On voit au contraire, par le témoignage formel d’un de ces historiens, que ce furent les fils de Régulus qui mirent ces tourments en œuvre contre les prisonniers carthaginois. Voyons à présent s’il est effectivement vrai que les Carthaginois aient été les auteurs de la mort de Régulus.

S. Un autre fragment d’un historien grec prouve manifestement le contraire. Il est de Diodore de Sicile* et se trouve entre les extraits publiés par M. De Valois. On y voit que le sénat de Rome ayant mis entre les mains de la femme et des fils de Régulus deux illustres Carthaginois nommés Bostarès et Hamilcar, qui avaient été faits prison-

J. Ex Diodor .♦ lili. XXIV, p. 27 2 e( sep

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niers de guerre, ils les traitèrent d'une manière si inhumaine, que l’un des deux expira dans les tourments. I.a chose s'étant divulguée et le peuple romain ne pouvant soutenir de voir traiter ces prisonniers avec tant de harbarie, quelques particuliers allèrent la dénoncer aux tribuns du peuple. Cette cruauté leur parut odieuse et insupportable. Les fils de Régulus furent cités devant les magistrats, pour y rendre compte de la conduite qu’ils tenaient envers leurs prisonniers, et peu s’en fallut qu’on ne leur en fit un crime capital, parce que la honte en rejaillissait sur tout le peuple romain.

On leur ordonna donc, sous de rigoureuses peines, d’en user mieux â l'avenir avec le prisonnier qui leur restait. Les fils de Régulus, ayant rejeté toute la faute sur leur mère, tâchèrent de la réparer autant que cela se pouvait. Ils brûlèrent le corps de Bostarès qui était mort dans les tourments, et envoyèrent ses cendres h ses parents; et, à force de soins, ils firent revenir Hamilcar du triste état où leur cruauté l’avait mis.

Il est, en effet, facile de juger sur ce fragment que tout ce que l’on débile du supplice de Régulus n’est que pure fiction, et que ce ne fut que le chagrin que la femme et les enfants de Régulus conçurent de sa mort qui leur fit charger les Carthaginois de ce blâme. Si les Carthaginois avaient, en effet, fait souffrir à Régulus des tourments aussi cruels que le prétendent quelques historiens, le peuple romain n’aurait pas conçu tant d'indignation contre les fils de Régulus. On leur avait rendu deux des principaux prisonniers carthaginois, soit pour les échanger contre leur père, soit pour empêcher les Carthaginois de maltraiter Régulus par la crainte des représailles. S’il avait donc été vrai que les Carthaginois l’eussent fait mourir dans les tourments, le peuple romain ne pouvait qu'approuver que les fils de Régulus usassent de représailles; ou, du moins, il ne pouvait

blâmer que l’excès de cruauté auquel ils s’étaienl livrés dans leur vengeance. On voit, au contraire, le peuple romain indigné de voir violer, au milieu de Rome, le droit des gens, d’une manière si criante. Il prend hautement la protection de ces infortunés Carthaginois, et peu s’en faut qu'il ne fasse essuyer à leurs persécuteurs les peines les plus rigoureuses. On voit qu'il nj avait alors personne à Rome, ni parmi le peuple, ni entre les magistrats, qui ne crût que Régulus était mort de mort naturelle. Il est donc visible, par le fragment de Diodore de Sicile, qu’il est faux que les Carthaginois aient exercé sur Régulus toutes les cruautés qu’on leur reproche. Si cela avait été vrai, le peuple romain n'aurait pas si hautement pris le parti des prisonniers carthaginoisconlre les fils de Régulus. Il aurait trouvé leur ressentiment juste, et n’aurait blâmé que l’excès de leur vengeance sans leur en faire un crime.

Il n’y aura rien de plus aisé à présent que de développer la vérité au milieu de ce tas de fables dont on l’a obscurcie. Il ne s’agit que de comparer la narration de Diodore de Sicile et de Tudilanus. L’un et l’autre nous apprennent que le sénat avait remis entre les mains de la femme et des fils de Régulus deux des plus considérables d'entre les prisonniers qu’on avait faits sur les Carthaginois; non pour qu’ils usassent de représailles sur eux, comme le suppose l'historien romain, mais plutôt, selon l’historien grec, pour leur faciliter les moyens de délivrer, de la captivité Régulus, qui sansdoute vivait encore alors, en proposant del’échangcr contre ces deux] Carthaginois ; ou du moins pour obliger les Carthaginois à le bien traiter, par la crainte des représailles. Sur ces entrefaites Régulus étant venu à mourir de mort naturelle, sa femme s’imagina, peut-être, que la dureté de la prison où l’avaient tenu les Carthaginois avait contribué à avancer sa mort. Sur cela, ne consultant que sa

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passion de se venger, elle fit essuyer aux prisonniers qu’on avait remis entre scs mains les tourments les plus cruels, et les fit enfermer dans un coffre tout hérissé de pointes, comme le décrit Tudilanus. Cependant le peuple romain, averti de la barbarie qu’on exerçait sur ces infortunés Carthaginois, prit connaissance de l’affaire assez à temps pour sauver la vie à l’un des deux. L’autre, apparemment moins vigoureux que son compagnon, avait succombé aux cruels traitements qu’il avait essuyés et était mort dans les tourments au bout de cinq jours. Le peuple romain et les magistrats furent si irrités contre les fils de Régulus, que peu s’en fallut qu’ils ne les condamnassent à la mort. Ceux-ci, couverts de confusion et manifestement convaincus d'avoir violé le droit des gens, semèrent le trait qu’ils n’en avaient usé ainsi que par représailles et pour venger la mort de leur père. On n’ajouta pas d’abord foi aces bruits; mais la haine qu’on portait ;i une nation rivale et contre laquelle on avait eu de si dangereuses guerres à soutenir, les a'ccrédila insensiblement. Des historiens en formèrent un épisode intéressant et par là donnèrent cours à celte fahle. Mais comme ce qu’ils en disaient n’était fondé que sur des hruits populaires, delà le peu d’uniformité qu’il y a dans leurs récits. Bientôt même il ne fut plus question de la vengeance que les fils de Régulus avaient tirée de la mort de leur père. On tira le rideau là-dessus et on ne parla plus que de la barbarie des Carthaginois.

Ceux qui sont un peu versés dans l’histoire romaine auront eu souvent occasion de remarquer avec combien do passion les historiens parlent des ennemis de Rome , surtout des Carthaginois qui sont toujours traités de fourbes et de perfides. Cependant, quand on lit dans Polybe l’histoire des guerres Puniques, on ne sait lequel de ces deux peuples avait de plus justes reproches à se faire à cet égard.

Ne voit-on pas de môme les historiens se déchaîner contre le grand Annibal et nous le représenter partout comme un homme qui n’avait ni foi, ni loi, quoiqu’on n’en trouve pas la moindre preuve dans les histoires qu’ils ont écrites euxmômes.

Je ne puis donc aussi regarder que comme une pure calomnie tout ce qu’on nous débite si pompeusement des cruautés exercées par les CarthnginoisrontreRégulus. Malgré la perte que nous avons faite d’un si grand nombre de monuments anciens qui eussent répandu beaucoup de lumière sur ce sujet, quelques fragments, échappés à l’injure du temps, nous en fournissent assez pour découvrir la vérité et pour remonter jusqu’à la source de l'erreur. Je ne suis pas le premier qui ait entrepris de démontrer la fausseté de ce fait. Le fameux M. de Grentcmenil 1 m’a fourni une partie des armes dont je me suis servi pour en combattre la vérité.

Je borne ici les remarques que j’ai eu dessein de faire sur l’histoire romaine. Je crois avoir démontré d’une manière très-claire l'incertitude qui règne sur le temps lequel a précédé la prise de Rome par les Gaulois et la destruction de ses monuments, qui en fut une suite naturelle. Il est vrai que cela ne prouve rien à l’égard du siècle suivant sur lequel j'ai cru pouvoir étendre cette incertitude, à cause de la confusion qui y règne encore par rapport à divers événements. On n’en peut attribuer la cause qu’à la disette de monuments, qui n’est provenue que de l’ignorance où les Romains restèrent encore pendant tout le cinquième siècle, et du peu d’usage qu’ils firent de l’écriture. Gomme il n’y avait peut-être que les gens du premier ordre

x. Palmer ii exereil. in auctnres rjr.ee os , p. 161. Toland a aussi traité ce sujet dans une dissertation intitulée : La Mort fabuleuse d'A Itiliux Régulas. Xoy, la Bibliothèque anglaise, f. XIV, part, u, p. 295.

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qui sussent écrire, leur vanité leur fit inventer divers faits absolument faux, auxquels les historiens ont donné cours en les insérant dans leurs histoires. L’ignorance de la plupart des Romains facilita la supposition de diverses pièces qui favorisaient l’ambition de quelques familles, lesquelles attribuaient à leurs ancêtres des consulats qu’ils n’avaienl jamais exercés et des triomphes imaginaires; et ces pièces formaient ce qu’on appelait les mémoires des familles. Destitués de tous autres monuments, ce fut à ces pièces que les historiens, vers le milieu du sixièraesiècle, furent obligés d’avoir recours. Ils n’apportèrent à ce travail ni le temps, ni le jugement nécessaires pour discerner le vrai d'avec le faux, et mirent en œuvre indifféremment tous les matériaux qui leur tombèrent sous la main. D’ailleurs, quand ils auraient senti la fausseté de divers faits que contenaient ces mémoires, ils n’avaient aucun auteur, aucun monument contemporain, sur le témoignage desquels ils pussent appuyer leur réfutation.

Les raisons par lesquelles je prouve cette incertitude sont donc fondées sur une disette totale de monuments contemporains aux événements. Cette disette a deux causes: l'une, la destruction de Rome par les Gaulois, la seconde et la plus forte, le peu d’application que les Romains donnèrent aux sciences pendant les cinq premiers siècles et le peu d’usage qu’ils firent de l’écriture. Il ne commencèrent à avoir desTiistoriens qu’au milieu du sixième siècle, et ces historiens ne purent appuyer la vérité de leurs narrations que sur des traditions fabuleuses. C’est ce qui a fait le sujet de la première partie de cette dissertation. Dans la seconde, j’ai achevé de prouver l’incertitude de cette histoire par les exemples de quantité de faits manifestement faux, ou du moins douteux, qui se trouvent rapportés comme bien certains. J’ai montré que les faits les plus marqués, et que

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leur importance devait mettre;! l'abri de toute altération, sont souvent ceux dont la vérité nous doit être la plus suspecte. Je ne vois pas qu’on puisse opposer quelque chose de solide à ces raisons. Cependant, si j’avais poussé trop loin mes doutes, je ne refuserai jamais de me rendre aux preuves qu'on pourra me donner de la certitude de cette histoire; et je serai le premier à abandonner l'opinion que j’ai défendue, dès que je la trouverai réfutée par des raisons solides.

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