‹ Dissertation sur l'utilité de la médecine cliniqueChapitre 5 sur 6 · À MON FRÈRE AINÉ · texte numérisé non relu

À MON FRÈRE AINÉ

Ù w. d z Tu. as réuni tes efforts aux miens pour me donner un état, personne plus que toi n'a droit à ma reconnaissance, je t'en offre aujourd’hui le témoignage.

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Poux arriver à une instruction solide dans la carrière médicale, une

infinité de conditions sont voulues. L'étude de l’anatomie et de la

physiologie est, sans contredit, ce qu'il y a de plus important à faire

en débutant dans cette carrière épineuse. On doit ensuite s'occuper de

pathologie générale, sans négliger ni la pathologie spéciale, ni les. sciences accessoires. L'importance des connaissances qui s’y rattachent

est assez évidente pour que je puisse me dispenser d’en donner les

preuves démonstratives. Hâtons-nous d’arriver à la médecine d’obser-

vation, qui doit fixer spécialement notre attention, et dont nous

allons tâcher de faire sentir toute l'importance.

L'étude des branches médicales, dont nous venons de parler, ne fait que nous préparer à apprendre à connaître les maladies ; mais c'est déjà beaucoup que d’être apte à vaincre les difficultés qui appartiennent à ce nouveau genre de travail. Que faut-il faire pour atteindre ce but?

Pour connaître une maladie , il faut l’avoir observée, l’avoir vue, en avoir suivi les diverses périodes pendant la vie, et en connaître les.

effets après la mort ; sans cette condition, on ne saurait la connaître. On pourra m'objecter que la lecture des bons ouvrages, secondée par une heureuse mémoire, peuvent y suppléer. Plaignons celui qui ferait une pareille objection ; il méconnaît l'immense différence qui existe entre l’homme qui a vu et celui qui n’a que lu. Est-ce la même chose que de voir jouer une tragédie ou de la lire? Est-ce la même chose en effet que d’être spectateur d’un combat ou d’en lire l’histoire? Est-ce la même chose enfin que d’avoir vu Athènes ou d'en lire la description ? Personne, je pense, n’oserait répondre par l’affirmative. Un homme doué d’une vaste mémoire peut entasser dans sa tête les nombreux détails de notre organisme , les lois qui le régissent et les dérangemens qu’il éprouve ; mais cela ne suffit pas pour les connaître. En effet, que quelqu'un connaisse l’anatomie par cœur, et qu'on le prie de mettre à découvert, le scapel à la main, des objets de la plus facile dissection, il sera fort embarrassé, pour ne pas dire incapable, d’atteindre le but proposé. Supposons encore quelqu'un qui connaisse toute la pathologie par cœur, qu'on le place près d'un malade affecté de pneumonie ( maladie très-connue ) , il ne verra.que doute et obscurité; et pense-t-on que quelqu'un qui aurait vu deux ou trois de ces cas au lit du malade puisse hésiter un instant pour fixer son diagnostic. Il m'est arrivé à moi-même, or, je puis en parler avec connaissance de cause ; il m'est arrivé, dis-je, de mécounaitre les maladies les plus simples, quoique j'en possédasse de inémoire les caractere distinctifs; mais, en suivant assidûment les hôpitaux, je m'aperçus bientôt que des maladies dont la connaissance m'avait paru inaccessible pour moi m'offraient ensuite moins de difficultés. C’est donc en se familiarisant avec les maladies que l’on finit par s’habituer à les connaître; ainsi, c'est dans les hôpitaux, c’est. dans les leçons de clinique d’un bon maitre , que l’on doit aller chercher ce précieux avantage; mais, sans, assiduité,; vainement l'on suivrait les leçons de clinique pour obtenir une véritable instruction; car si l'on met la moindre interruption dans l'observation d’une maladie, l’enchainemeut des phénomenes nous échappe, et. nous ne retenons qu'une

partie d’un tout qu'il faut connaître dans son ensemble; ainsi, d’une conséquence juste que l’on pourrait obtenir d’un travail plus assidu, on n'en retire qu’une connaissance imparfaite, dont l'application peut devenir fatale, En effet, la négligence conduit au faux savoir, celui-ci nous entraîne à l'erreur, le plus funeste des maux pour l'humanité et le plus humiliant pour le médecin. La moindre négligence dans notre travail peut nous ravir la connaissance la plus précieuse et devenir la source des maux les plus graves. Dépositaire de la vie et de la santé des hommes, le médecin doit tout mettre à contribution pour protéger ce précieux dépôt, Mais afin d’être capable de remplirnoblementpne aussi belle, tâche, il doit être éclairé des lumières de l’expérience, et avoir entre les mains le bouclier de l'observation.

Les faits sont la base fondamentale de toutes les sciences ; toute série de spéculation ne saurait mériter ce titre. Nous sommes loin des temps où les systèmes pouvaient se passer de la sanction de l'expérience, et où il suffisait de quelques raisonnemens adroitement enchaînés pour s’aitirer l’aprobation générale. Dans l’état actuel de la science , il faut que les systèmes soient fondés sur l'observation pour être avoués par la raison. Mais, malgré cette heureuse direction des études médicales, il reste encore une entrave aux progrès de la science. Chacun interprète la nature à sa manière et la force à tenir un langage conforme à ses opinions; les faits sont dénaturés et servent alternativement de preuves à des manières de voir contradictoires. Ce vice, qui n’infecte que trop souvent la source pure des vérités médicales, ne peut provenir que de ce que les faits sont mal vus ou présentés avec mau- . vaise foi. Que l’on juge maintenant du danger que Fon court en lisant avec confiance des ouvrages qui ont été tracés sous la dictée de l’ambition ou de l'esprit de parti. Pour éviter cet écueil, apprenons nousmêmes à interroger la nature ; son langage est toujours sincére.

D’après ce que nous venons de dire, l’on pourrait croire que nous regardons comme inutile la lecture des ouvrages ; ce n'est point notre pensée : seulement, nous avons l’intention de dire que l’ebservation a sur elle une supériorité irrécusable. Quoi qu'il en soit, nous pensons:

(8) | que ces deux moyens d'instruction doivent marcher de front, et qu'ils se prêtent de mutuels secours, à l’aide desquels nous sommes conduits à des résultats auxquels ne saurait nous conduire l’un de ces moyens isolément. I] faut donc lire, et lire non-seulement les ouvrages modernes, mais bien encore les ouvrages anciens. Si la médecine moderne mérite des hommages, la médecine ancienne doit les partager avec elle. Les écrits d'Hippocrate et de ses dignes émules renferment des vérités éternelles qui feront toujours honneur à la science, et que nous devons connaître pour fortifier notre instruction et augmenter la somme de nos connaissances. La lecture des bonnes descriptions nous apprend à mieux observer nous-mêmes; elles redressent nos erreurs, elles fixent notre attention sur des objets qui nous échappent. Consultées après que nous avons observé , elles gravent plus profondément dans notre mémoire les phénomènes que nous avons aperçus ; mais elles ne doivent jamais nous dispenser d'observer. Il faut, je ne saurais trop le répéter, il faut interroger la nature; c'est elle qui a servi de guide à nos plus grands médecins. Ainsi, l'utilité de la médecine d’observation étant reconnue, c’est se rendre volontairement coupable que d'en négliger les avantages.

Ce n’est pas tout que de sentir la nécessité de se livrer à la médecine d'observation , il faut encore que l'exercice des sens et de l’entendement se secondent mutuellement pour arriver plus sûrement au but que l’on propose à cet égard. Les sens ont une tâche importante à remplir, c’est dé sentir, pour nous fournir les élémens de la pensée. L’entendement en a une bien plus importante encore, c'est de comparer et de juger. L'œil voit s’il y a de la maigreur où de l'embonpoint ; l'oreille entend si la respiration se fait avec ou sans bruit; là finit le pouvoir des sens. L’entendement va plus loin , il apprécie les différences et en juge la valeur ; cette opération de l'entendement est de toute rigueur pour obtenir un diagnostic juste. Vainement l'on se trouverait tous les jours au milieu d'un milier de malades , tant que l’on n'aura que des symptômes, il n’y aura encore rien de fait pour le diagnostic; il nous faut des signes; l'entendement seul peut nous les fournir. Mais suffit-il

(9) que nous ayons une série de signes plus ou moins nombreux? Non, sans doute, il faut encore en saisir les rapports pour en apprécier la valeur commune. A qui appartient une telle opération , si ce n’est à l’entendement?

Mais c'est icique les difficultés se multiplient et que la vérité souvent se dérobe à nos recherches; c’est là que les rapprochemens dont on a besoin sont souveni difficiles, et quelquefois impossibles. Qu'importe, faisons des efforts pour s'il ee c'est le seul ein qui conduise à la vérité.

Sans doute nous resterons souvent en route, mais alors nous aurons la douce consolation d’avoir fait de généreuses tentatives. L'esprit humain a ses limites, et ces limites sont plus ou moins étroites, suivant les hommes. Personne ne doit rougir de sa faiblesse, ni s’'énorgueillir de sa supériorité; ces différences sont l’œuvre de la nature, mais elles peuvent être modifiées par l'etude. Essayons d'obtenir, à l'aide de ce moyen, cette heureuse amélioration, Avançons avec courage, chacun avec la somme d'intelligence dont nous sommes doués ; s’il y a de petits et de grands esprits , il y a aussi de petites et de grandes difhicultes ; abordons les unes et les autres avec une résolution bien déterminée; et si notre triomphe reste imparfait, applaudissons- nous. d’en voir d’autres, plus heureux, obienirune victoire plus satisfaisante. Avec des résultats différens, nous pouvons tous nous rendre utiles à l'humanité et mériter la reconnaissance publique; le mérite n'appartient pas seulement aux grands succès , il est aussi la propriété de la bonne volonté.

Après avoir parlé de utilité de la médecine clinique et de l’application qu’on doit y apporter, nous avons établi que le concours des sens et de l’entendement, secondé d’une bonne volontés est indispensable pour étudier avantageusement cette importante branche de la science. 1] nous reste maintenant à jeter un coup-d'œil sur la marche à tenir pour en rendre le travail plus facile et plus sûr. Cette méthode est relative à l'examen du malade ; elle consiste à ne point examiner indifferemment telle ou telle fonction; il en est qui doivent de préférence fixer notre attention, mais avant tout, la première chose à faire

en arrivant près d’un malade, c’est d'apprécier son état extérieur. Ce premier point d'exploration peut, avant d’avoir adressé aucune question au malade, nous donner des indices sur le caractère et le siége de la Inaladie. En effet, la face est-elle grippée, elle nous donne la présomption de l'existence d’une péritonite; les mouvemens de la respiration sont-ils rapides , nous sommes presque assurés que l'affection a son siége dans un des organes thoraciques. Le malade est-il maigre , ou a-t-il de l’em-. bonpoint; dans le premier cas, c’est plutôt une maladie chronique qu'une maladie aiguë que l’on doit admettre et vice versd. Enfin , apperçoit-on des cicatrices au col ou aux aines, notre attention est éveillée sur une maladie scrophuleuse ou syphilitique.

1°. Après cette première opération, qu’il ne faut jamais négliger, on a quelquefois sur le caractère de la maladie un soupçon plus ou moins fondé, qu'un examen plus approfondi change souvent en certitude.

Après ce coup-d’œil jeté surles dehors dela maladie, passez-moile mot, on doitaller àlarecherche de l'organe qu’elle occupe; enconséquence, on demande au malade où il souffre; le lieu de la douleur est-il à la tête, au thorax , à l’abdomen, il faut que l’attention soit dirigée de ce côté, et quelle que soit celle de ces trois cavités où est le point de départ, il faut toujours, avant de passer outre , en faire un examen attentif et scrupuleux. Quand on a acquis à cet égard quelque donnée, on doit voir comment se font les fonctions de l'organe présumé malade ; elles sont presque toujours plus ou moins déviées de leur type normal; mais prenons garde de confondre ce dérangement'avec un effet sympathique. La meilleur manière d'éviter cet inconvénient, c’est de passer successivement en revue tous les appareils d'organes, et voir dans quel rapport ils sont entr'eux. Si l’on n’a pas de raisons particulières de débuter par l'examen de telle ou telle fonction , c’est toujours par l'exploration de l'appareil digestif qu’il faut commencer, ensuite l'attention sera dirigée du côté des systèmes circulatoire!, respiratoire, nerveux, locomoteur et générateur. De leur examen particulier jaillissent souvent des connaissances importantes, tant pour éclairer le diagnostic de la maladie que pour en tracer avec sagesse le traite-

(Ce

ment. Un autre avantage, qui se rattache à cette marche méthodique, c’estde seconder puissammentlamémoire; on n’a besoin en quelquesorte que de se rappeler les fonctions et les organes qui les remplissent, pour se rappeler avec facilité les lésions qui s’y rattachent. Si l’on ne prend pas cette précaution , et que l’on interroge au hasard telle ou telle fonction, tel ou tel appareil, à la fin de l'examen il ne reste plus qu’un souvenir-confus de ce que l’on a observé. et l’on éprouve de l’embarrras à fixer ses idées , ce qui entraîne plus dé temps , plus de peine, et le danger bien plus à craindre d'établir une fausse conclusion.

Ce n’est donc qu’en se pénétrant de l'utilité de la médecine clinique, et en la cultivant avec constance au sein des hôpitaux, que l’on peut arriver heureusement au terme de ses études médicales ; ce n’est qu'alors que J’on peut avoir de justes prétentions au titre d'homme de l’art. Éclairé du flambeau de l'observation, les succès et les conquêtes ne peuvent fuir le médecin qui a sû en profiter. Malheur à celui à qui une coupable négligence ravit de tels bienfaits ! Etranger à la véritable connaissance des maladies , il né verra dans sa pratique qu'obstacles et difficultés , et il n'aura que des regrets à leur opposer.

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