D.-J, JACQUINOT
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La nature et le siége de la dysenterie sont aujourd’hui bien connus ; mais avant que l’anatomie pathologique fût cultivée comme elle l’est de nos jours , on a désigné cette maladie sous les noms vagues de flux de ventre , de flux hépatique , de rhumatisme des intestins, de flux putride. L'illustre auteur de la Nosographie philosophique eut le premier l’honneur de la classer parmi les phlegmasies des membranes muqueuses; Sto/! cependant l’avait déjà considérée comme une affection catarrhale, rheuma intestinorum. Le nom de dysenterie , qui, d’après son étymologie, signifie difficulté des intestins, ne donne pas une idée précise de la lésion organique dont dépend le trouble des fonctions; cependant, comme il est généralement adopté, je préfère l’employer plutôt que celui de colite, qui serait peut-être plus convenable.
Siége et caractères anatomiques de la dysenterie.
Une maladie, dans le plus grand nombre des cas, peut être définie, la lésion d’une ou plusieurs fonctions qui, elle-même, résulte de
(6) l’altération de l'organe qui en est l'agent; or, il convient, quand cette disposition matérielle peut être appréciée, de commencer le tableau d’une maladie par l'examen anatomique des parties qu'elle affecte. La dysenterie est une inflammation qui occupe particulièrement les dernières portions du colon et le rectum; ces intestins en général paraissent sains à l'extérieur, et si la phlegmasie estrécente , ils sont quelquefois contractés; la membrane muqueuse est rouge et gonflée, son épaisseur est souvent triple de celle qui lui est naturelle , Sa consistance peut être augmentée ; on la voit aussi recouverte et comme enduite d’une matière d'un gris rougeâtre, demi-solide, comme pulpeuse, assez semblable à de la lavure de chair. Plusieurs observateurs ont avancé que les anciens médecins, qui regardaient les ulcérations comme un caractère de cette maladie, s'étaient trompés,qu'elles étaient au contraire fort rares. Cela peut être vrai pour la dysenterie sporadique et bénigne ; mais dans certains cas, où la maladie a régné épidémiquement, on a vu des malades rendre des matières qui ont été considérées comme de fausses membranes. Je crois fort probable que lorsque la dysenterie a acquis ce haut degré d'intensité, ce ne sont point de fausses membranes, mais bien la muqueuse même détruite par la gangrène ; les escharres se sont détachées et ont été rejetées par les selles, laissant après leur chute une surface lisse qui a pu induire en erreur des médecins qui n’ont point observé avec toute l'attention convenable. Dionis rapporte qu’une dame de la cour, après avoir pris une drogue que lui avait donnée un charlatan , rendit une espèce de boyau d’une demi-aune, qu’on jugea être la membrane interne du rectum et d’une partie du colon. J'ai eu l’occasion de voir de nombreux dysentériques, et plusieurs fois j'ai trouvé, sur la surface lisse dont je viens de parler, des espèces d’îles de membrane muqueuse, c'est-à-dire que ce tégument interne était encore adhérent dans quelques points au tissu sous-jacent. Cette terminaison de la dysenterie n'est pas rare dans les régions intertropicales : un de mes amis, élève du Muséum d'histoire naturelle, qui avait habité le Sénégal pendant plusieurs années, m'a affirmé qu'il était très-fréquent
E7 de voir les Européens qui sont affectés de cette maladie, endémique dans ces climats, rendre ainsi des portions de la membrane interne du gros intestin.
Causes.
Avant d’énumérer les causes qui ont été regardées comme produisant le plus ordinairement la dysenterie, il faut reconnaître qu'elles n’agissent souvent, sinon toujours, qu'en vertu d'un état particulier de l’économie, inconnu , qu’on désigne sous le nom de prédisposition , ainsi que l’a dit Laënnec, « ce qu’on ä regardé comme Îles causes ne sont que les occasions ; la cause réelle des maladies est probablement hors de notre portée. » Il y aurait de la vanité à affirmer absolument qu’une maladie a été produite par telle ou telle cause; il est bien plus vraisemblable que la nature et la gravité des phénomènes morbides sont moins ses effets que ceux de la condition dans laquelle se trouvent les individus qu’elle atteint; par exemple, des purgatifs violens détermineront la dysenterie chez un sujet; chez un autre, une entérite, une gastrite, une péritonite, une métrite, etc. Cependant il peut être utile de connaître les agens extérieurs nombreux auxquels l’expérience a, dans un grand nombre de circonstances, attribué la production de la dysenterie. Presque tous les auteurs ont placé en première ligne l’action du froid lorsqu'il vient à frapper un individu en sueur ou qui a été long-temps exposé à une température élevée. Stoll dit : Nunquäm accidisse hunc morbum , nisi si corpori sudore mananti incautèé admissum frigus fuerat. C'était aussi l'opinion de Pringle. Après cette cause, qui est la plus commune, on a rangé l'usage des alimens grossiers, de mauvaise nature , le seigle ergoté, le pain fait avec des farines gâtées ou provenant de blés trop nouveaux . les viandes salées et avariées, les eaux bourbeuses contenant des matières organiques en dissolution, l’usage excessif des liqueurs alcoholiques , les fruits verts et acides pris sans modération; c’est surtout le reproche qu'on peut faire au raisin cueilli avant sa maturité, car il donne lieu à des dysenteries qui deviennent promptement contagieuses
(8) ‘parmi les troupes et y occasionnent une effrayante mortalité, Onse rappelle que les Prussiens de l’armée du duc de Brunswick, lors de leur entrée en Champagne, en 1793, ont fourni un exemple: bien frappant des inconvéniens qui peuvent résulter d’une semblable nour- . riture. Les affections morales tristes, la suppression d’un exanthème, d’une hémorrhagie, ont encore été regardées çomrmue causes de cette maladie. LE Symptômes.
Les symptômes de la dysenterie diffèrent selon qu'elle est légère ou : grave, aussi convient-il de les diviser en deux séries, et de les exa-miner séparément. Quand elle est légère, elle est presque toujours sporadique : c'est le cas qu'on observe le plus communément dans les hôpitaux de Paris. Le malade éprouve ordinairement un malaise précurseur , une altération des fonctions digestives, de la soif, des coliques rapportées à la région ombilicale, et si l'invasion est subite, il ressent une sorte de commotion dans le trajet du colon. Au début il exisie souvent dans l'abdomen des douleurs que la pression n’augmente pas ; elles ne sont pas continues, paraissent mobiles, et finissent par aboutir à l'anus; lé malade se plaint d'éprouver dans cette partie un sentiment de cuisson et de chaleur, une sorte de resserrement du rectum; il lui semble que des matières soient accumulées dans cet intestin, ce qui l'excite à faire des efforts violens et vaine pour les expulser; s’il s'échappe quelques mucosités , leur passage est accompagné d’une sensation plus vive de cuisson et de chaleur. Les premières déjections sont stercorales et liquides, celles qui suivent sont muqueuses, enfin, les plus douloureuses sont sanguinolentes.
” Les symptômes généraux consistent le plus souvent dans la petiiesse du pouls, qui est fréquent ; la face exprime l'abattement ; l'appétit est nul, on voit cependant quelquefois des individus qui ne cessent de réclamer des alimens; les malades se plaignent d’être privés de sommeil.
La dysenterie qui se développe dans les armées , les villes assiégées, :
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les prisons , les hôpitaux, les vaisseaux, se présente avec un cortège de symptômes bien autrement effrayans. Il existe dès l'invasion un appareil fébrile fort intense , la violence des coliques est extrême, et les évacuations alvines tellement nombreuses, que j'ai vu des malades qui n'avaient pas un quart d'heure de repos; les matières ont été comparées , dans quelques cas, à de la lavure de chair : les substances introduites dans l'estomac provoquent presque aussitôt le besoin d'aller à la selle. Dans cette dysenterie, les matières excrétées sont d'une fétidité extraordinaire ; cette particularité, notée par presque tous les auteurs, ne m'a parü constante que dans cétte variété de la maladie , et je ne l’ai point observée dans les cas de dysenterie que j’ai vus dans les hôpitaux de Paris; la peau offre un aspect particulier fort bien caractérisé par M. Des Genettes. La mort est très-souvent la terminaison de cette funeste maladie; elle est annoncée par les déjections qui deviennent involontaires et de plus en plus fétides , par l’altération des traits ; la peau devient terreuse, le pouls petit, tremblant, les extrémités se refroidissent, un hoquet survient, et bientôt le patient succombe. | . |
La dysenterie peut être compliquée, mais l'examen de ses complications m'’entraînerait au-delà des limites dans lesquelles je dois rester ; je ne m'en occuperai pas.
Diagnostic.
Le diagnostic est ordinairement facile à établir, le caractère des douleurs abdominales, le ténesme et les mucosités sanguinolentes serviront utilement pour distinguer la dysenterie des hémorrhoïdes, de la diarrhée, de la lientérie ou d’une altération organique du rectum ; ces maladies d’ailleurs présentent des signes particuliers qui ne permettent pas de les confondre avec celle qui nous occupe.
Prognostic.
D'après l'exposé des symptômes et de la marche de la dysenterie, le prognostic est assez facile à porter; ainsi, dans, la dysenterie sporadique légère, il est ordinairement favorable, . surtout si le sujet est jeune, s'il n'a point été affaibli par des maladies antérieures, s’il ne commet aucun écart de régime, et s’il.est soumis à un ARLES rationnel. Mais quand elle est épidémique et. qu elle. s’est-développée dans les camps, les vaisseaux, les prisons, les villes assiégées , le prognostic est toujours si grave, que des médecins célèbres l’ont;considérée comme plus meurtrière que la peste, que quelques-uns avaient eu occasion d'observer. En effet, dans, ces cas il n’est presque jamais . au pouvoir du médecin de faire cesser les conditions dans lesquelles la maladie s'est développée, et les malades, incessamment soumis à l'action des causes qui l'ont déterminée, ont peu de chances de salut à espérer. Si mon faible témoignage pourait ajouter quelque poids à l’autorité de Pringle, de M. Des Gencttes et de tant d’autres savans observateurs , je pourrais.rappeler ici une épidémie de dysenterie dont je fus le témoin et une*des victimes , elle décima, dans le Frioul vénitien et la Dalmatie, le corps d'armée dont je faisais partie.
Si les médecins de nos jours sont d'accord sur la nature inflammatoire de la dysenterie, ils sont divisés lorsqu'il s’agit de savoir si elle se propage par contagion ou par infection, Je n'entreprendrai pas de terminer le différent, quand je, vois des praticiens du premier ordre être d'avis si OPPOSÉS ; par exemple, Stoll, à ce sujet , s'exprime aiusi.: Miror herele , qui nos immunes per omnes Los annos a dysenteria manserimus , , medici ; medicorum adjutores, et @grorum | custodes. A lqui, quotidie mane sing gulorum feces pores vd au ea nocte exceplas; et vel inviti haurimus putidissima efluvia ! tolis naribus. Voici maintenant ce que dit PRINGLE : Les apothicaires , les garde-malades et autres employés dans les hôpitaux en furent parcillement attaqués. (De la dysenterie.) Jusqu'à présent le problème n’est donc pas résolu. Cette question mérite cependant toute
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l'attention des observateurs, car cette affreuse maladié plus cruelle que le fer, anéantif quelquefois des armées sur lesquelles reposent le destin des empires, et à cet égard elle est vraiment digne de tout l’intérêt du philosophe et du médecin. Si j'osais émétire uné opinion, basée sur quelques faits que j'ai pu observer, jé dirais que jé ne crois pas que la dysenterie soit contagieuse dans les cas ordinaïres; mais que , dans des circonstances encore peu connues, et surtout quand un grand nombre de malades en sont affectés à la fois, elle se propage avec une grande rapidité, c'est ce qu’on voit dans toutes les grandes réubions d'hommes. On pourra opposer à cette manière de voir que, dans ces circonstances , tous les individus sont soumis aux mêmes influences ; j’essaierai de répondre à cette objection, que la cause de la maladie me paraît procéder à la manière de toutes celles qui sont regardées par tout le monde comme essentiellement contagieuses. En effet, ce qui caractérise spécialement cette propriété , c'est le développement chez le sujet contagié d’une affection invariablement semblable à celle dont le premier malade était atteint ; je dis invariablément semblable , parce que si l’on observe quelque différence, il n’y en a jamais d’essentielle, aussi personne, à l'exception de quelques hommes qui, sous l'équateur, nieraient audacieusement l'existence du soleil à midi, personne ne songe à contester la nature contagieuse de la gale, de la syphilis, de la variole, parce que dans tous les cas où la maladie est transmise elle présente les mêmes caractères anatomiques et les même désordres fonctionnels.
Si nous faisons maintenant l’applieation de ces considérations à la maladie dont il est question , nous verrons qu'elle a aussi des caractères particuliers, soit anatomiques , Soit fonctionnels, qu’elle a toujours pour siége la membrane muqueuse du gros intéstin ; que le ténesme, les épreintes et la nature des déjections lui appartiennent presque exlusivement. En rappelant que l'épidémie observée à Bicêtre par le savant professeur Pinel dut son origine à l’admission dans cet hospice d’un dysentérique sortant de l’Hôtel-Dieu , je ne puis m'empêcher de rapporter le fait suivant. Au mois de septembre 1007, en
ACTE Italie, un soldat , dans un état incertain de convalescence, sortit d’un hôpital où il était entré pour une fièvre qualifiée d’ataxique , qui se convertit en une tierce ; en rejoignant son corps, éloigné de vingt-cinq à trente lieues , il fut assailli en plaine par un orage violent et contraint de conserver toute la nuit ses vêtemens mouillés. Le lendemain il rentre dans sa compagnie , cantonnée chez les habitans , et, plusieurs jours après, il est pris d’une dysenterie fort intense, que son camarade de lit, homme d’une force et d’une santé athlétiques , ne tarda pas à contracter, sans qu’on pût attribuer l'invasion à aucune autre cause qu’à ses rapports avec son camarade, dont il partageait le lit. On a consigné, dans le dernier numéro des Archives générales de médecine, un autre cas dans lequel la contagion paraît manifeste. Vers la fin de 1827, dit le rédacteur, dans une commune du département du Doubs, dont les eaux paraissent au reste de mauvaise qualité, arriva une personne affectée de dysenterie ; cette maladie atteignit bientôt les voisins, et ensuite se propagea dans le reste du village. Le membre de l'académie royale de médecine chargé de faire le rap port de l'observation à cette compagnie savante, pense que la nature contagieuse de cette dysenterie épidémique n’est pas suffisamment démontrée. Monsieur le fpporteur n’est certainement pas contagio= niste. Ces faits et un grand nombre d’autres, recueillis par des hommes d’un grand mérite, pourraient paraître décisifs ; mais il faut encore savoir douter sur un point de doctrine controversé par des talens d’un ordre supérieur.
Traitement.
Les nombreuses ouvertures de cadavres , les laborieuses investigalions de l'anatomie pathologique ont beaucoup contribué au perfectionnement de la science du diagnostic, et, à part quelques maladies nerveuses dans lesquelles le scapel ne nous montre rien après la mort, la médecine possède aujourd'hui des connaissances précieuses dues aux travaux des infatigables anotomistes de nos jours. Toutefois, quelles que soient nos.richesses, il faut pourtant avouer que, si nous
connaissons parfaitement la coloration, la densité, la configuration des organes, leurs © connexions, les principaux troncs nerveux et vasculaires qui s’y rendent ou qui en partent, il y a encore de nombreuses et difficiles recherches à faire pour arriver à connaître, autant que cela est possible, la nature intime des tissus de l’économie animale. Si l’on pouvait, dans les maladies , déterminer rigoureusement quel est l’élément anatomique de nos parties dont l’altération produit d’une manière constante telle ou telle lésion de fonction, combien de semblables connaissances seraient fertiles en indications thérapeutiques, surtout si l’on pouvait joindre à cet avantage des notions exactes sur la nature même de Îa lésion de ces tissus élémentaires. Du défaut de données précises sur ce point, il résulte que des affections consécutives sont souvent regardées comme primitives ; dans ces derniers temps, beaucoup de lésions du conduit alimentaire ont été prises pour la cause de certains phénomènes morbides ; tandis que, dans beaucoup de circonstances, elles n'étaient peut-être que la conséquence de l’altération des fluides déterminée par un agent dont le mode d’action nous échappe, et qui lui-même n’a pu jusqu’à présent être saisk; son introduction dans l’économie , quelle que soit la voie plus ou moins probable par laquelle il y a pénétré, a pu changer la crase des fluides, par suite modifier l’innervation et produire des aberrations de nutrition ; en un mot, les phénomènes locaux et généraux divers dont la complication offre des variétés pour ainsi dire infinies.
Ces réflexions peuvent s'appliquer à la dysenterie; cette maladie a été classée parmi les phlegmasies des membranes muqueuses ; mais linflammation, qu’on a présentée depuis quelques annnées comme le phénomène générateur de tout état pathologique, l’inflammation est-elle tellement définie , sa nature si connue, qu’on puisse affirmer qu'elle est toujours identique? Par exemple, dans la dysenterie estelle la même que dans une simple diarrhée? Pourquoi ce ténesme , ces épreintes, cette ardeur, cette cuisson dans le premier cas, et leur absence dans le second, si son siége est le même dans les deux affections et leur nature purement inflammatoire ? L'érysipele , la variole,
les dartres et la nombreuse série des altérations phlegmasiques de lorgane tégumentaire ne sont-elles que des injections actives pures et simples de son réseau capillaire, ou, en d’autres termes, que des inflanmations ? Si cela peut paraître vraisemblable, du moins on peut supposer que ce n'est pas toujours dans le même ordre de capillaires que réside l'affection , il faudrait donc déterminer quels sont les élémens organiques exclusivement ou simultanément affectés , c'est ce que je n’entreprendrai pas; je voulais seulément signaler le vague dans lequel l'esprit doit se trouver lorsqu'on veut lui représenter par un seul mot des phénomènes si variés.
C’est incontestablement des idées qu’on se forme en médecine des lésions , soit matérielles , soit vitales, qu'on déduit les moyens curatifs qu'on doit leur opposer. Si cette proposition est vraie , il faudra convenir que si le flambeau de l’anatomie pathologique cesse de nous éclairer, nous sommes contraints d’avoir recours à un empirisme consacré par l'expérience ; et par une bizarrerie remarquable , cet empirisme est souvent le triomphe de l’art, Les diverses opinions des médecinsqui nous ont précédés sur la nature de la dysenterie, ont fait éprouver au traitement des modifications plus ou moins nuisibles; les purgatifs et les toniques ont pendant long-temps été considérés comme les seuls remèdes qui convinssent dans cette maladie. Aujourd’hui que sa nature inflammatoire est reconnue par le plus grand nombre des praticiens (je dis le plus grand nombre, parce que je sais qu'il y a aussi des médecins , justement célèbres, qui l'ont regardée comme une affection nerveuse), on lui oppose des moyens plus rationnels et dont on peut espérer de véritables avantages, quand ils sont employés avec méthode. Le traitement antiphlogistique est celui qui convient le mieux, mais avant tout on doit commencer par éloigner les causes capables d'augmenter ou d'entretenir l’irritation de la muqueuse intestinale et ensuiteemployérles moyens propres à la calmer ; quelquefois il sufhit d’une abstinence complète d’alimens de toute boisson stimulante,
Au début de la dysenterie sporadique il faut prescrire une diète absolue et l’usage des boissons adoucissantes et mucilagineuses, telles
que l'eau d'orge, de riz, la solution de gomme arabique édulcorée avec le sirop de gomme, de guimauve , de violette; des layemens ou demi-laremens faits avec une décoction de graines de lin, Après avoir employé ces moyens pendant vingt-quatre heures, si le malade n’eprouvait aucune amélioration, s'il était jeune, pléthorique, que ie pouls fût plein, l'application d’un nombre de sangsues proportionné à la force du sujetsera utile, en continuant toujours l’usage des boissons délayantes. C’est surtout dans cette espèce de dysenterie que l’opium a été préconisé comme un médicament spécifique; M. Latour l'a fort recommandé, et M. le professeur Chomel le regarde comme un remède très-efficace ; j'ai pu en constater les bons effets entre les mains de ce professeur, mais il faut beaucoup de sagacité pour bien distinguer les cas où il peut être utile de ceux dans lesquels il serait évidemment nuisible. Il peut convenir quand l'’inflammation est peu intense, qu’il y a absence de fièvre; dans les circonstance contraires, je pense qu’il ne ferait qu'augmenter les accidens. L'extrait gommeux est de toutes ses préparations celle qui convient le mieux ; on l'administre à la dose d’un grain dissout dans quatre onces d’eau sucrée, et ont fait prendre cette. potion par cuillerées d'heure en heure. Les vomitifs et les purgatifs, si vantés par quelques médecins , me paraissent devoir être proscrits du traitement de la dysenterie; et s’il peuvent, dans des cas fort rares , être donnés avec avantage, il faut un grand discernement pour bien juger de l’opportunité de leur emploi.
La dysenterie épidérnique exigerait aussi qu'on pût soustraire les malades aux causes qui l'ont déterminée; dans la majorité des ças il est impossible de satisfaire à ce premier précepte, parce qu'une inflexible nécessité y met obstacle ; c'est dans cette condition que se trouvent les soldats, les marins, les prisonniers, les habitans d’une ville assiégée ; il faut donc alors emprunter tous les secours à la matière médicale; heureux quand ils ne sant pas impuissans, Les symptômes locaux et généraux se développent communément ayec une intensité à laquelle. il faut proportionner l'énergie du traitement. Si le malade est fort, d’un tempérament sanguin , sujet aux hémorrhagies, ou pra-
tiquera unc saignée générale, que l’on pourra réitérer selon les cas; si après l'emploi de ce premier moyen les symptômes restaient au même degré, on devra se hâter de faire une application de nombreuses sangsues à l’anus et sur l’abdomen suivant le trajet du ‘colon, vers lés points où la pression détermine de la douleur. Les fomentations émollientes sur leventre et les boissons adoucissantes doivent concourir avec lesémissionssanguines. Les boissons seront priseslégèrement chaudes, comme le fait remarquer Zimmermann. Les bains tièdes produisent des effets fort avantageux, mais il faut avoir grand soin de garantir le majade de l'impression du froid. Quand l'introduction des lavemens n'est pas très-douloureuse ils peuventconvenir; mais si elle était difficile, il serait plus sage de s’en abstenir que d'augmenter l’irritation par des tentatives imprudentes ; il faut aussi se garder de distendre l’intestin par une masse de liquide trop considérable, cinq ou six onces suffiront. La diète la plus sévère doit être recommandée au malade si l'on veut tirer quelque fruit des remèdes qui viennent d’être indiqués. Ce ne sera qu'après une diminution notable des symptômes qu’on pourra permettre de légères crèmes de riz, d'orge, puis quelques bouillons de poulet, de veau; plus tard , Si ces alimens ne produisent aucune surexcitation, on ramènera lentement et avec prudence le malade aux alimens qui composent son régime ordinaire. On ne saurait procéder à ce retourqu avec uneextrèême circonspection pour éviter les FOR qui sont infiniment plus graves que l'affection primitive.
Les soins de propreté auront une influence favorable sur le succès du traitement ; le linge des malades devra être fréquemment renouvélé. On s’occupera aussi de neutraliser les émanations nuisibles dont l'air des appartemens pourrait être chargé; on y parviendra par le dégagement d’une certaine quantité de chlore; le chlorure de M. Labaraque peut être employé dans la même intention; enfin le renouvellement de l’air ne doit jamais être négligé dans tous les cas. Une indication non moins importante , c'est de soutenir le courage des ma-
lades contre les terreurs que porte dans leur âme une maladie souvent si meurtrière.
Tels sont les principaux moyens recommandés dans le traitement de
la dysenterie aiguë, soitsporadique, soit épidémique; malheureusement il n’est pasrare de les voir échouer, et quelquefois on a vu les moyens en apparence les moins convenables arracher au tembeäu des infortunés que la science des grands praticiens n'avait pu rendre à la santé; c’est d’un de ces moyens qu’il me reste à parler maintenant, je l’aiexpérimenté constamment avec succès. J'ai déjà dit qu’un soldat avait contracté la dysenterie en couchant avec son camarade qui en était atteint; tous deux en furent délivrés par le moyen empirique dont je vais faire en quelque sorie l'histoire , car je ne crois pas que jusqu'ici personne en ait fait mention. Moi-même , plusieurs fois frappé par cette maladie dans les circonstances les moins favorables , je lui ai toujours dù un prompt rétablissement. Sa- simplicité est telle, qu’au premier abord il paraît mériter plus de dédain que d'intérêt; cependant, si l’on faitattention que dans les sciences d'observation on n’invente pas, que le plus souvent c’est le hazard seul qui fournit les faits dont elles se composent, on reconnaîtra qu'il faut noter avec soin ceux qu'il nous offre, et que rejeter sans examen un remède par cela seul qu’il semble bizarre , ce serait se montrer peu judicieux. | Voici comment me fut révélé l'utilité de ce médicament , aussi étrange qu’il deviendra précieux, si des expériences ultérieures confirment les avantages que j'en ai obtenus toutes les fois que je m’en suis servi. J’ai dit plus haut que j'avais été affecté de dysenterie à un très-haut degré; déjà la faiblesse faisait des progrès rapides, quand un soldat me conseilla de prendre du papier dans du bouillon. J'avoue que, de tous les remèdes de bonnes femmes, celui-ci me paru le plus absurde, et que je repoussai avec une sorte de mépris ce singulier moyen. Le vieux militaire, qui l’avait prescrit en mainte occasion ; insista avec tant de force, et me paru tellement convaincu delefficacité de ses effets, qu'il finit par ébranler et vaincre ma répugnance; je pris une seule dose de son spécifique, c’est-à-dire que, d’après son avis, je divisai une demi-feuille de papier à lettre en petits morceaux de quatre à cinq lignes , je les mis dans du bouillon. et, lorsqu'ils furent
(18, ) imbibés, j'en réunis sept à huit sur Le bord du vase, puis, l’inclinant ensuite, un flot de liquide les entraîna et rendit la déglutition facile; je procédai ainsi jusqu'à ce que j'eusse avalé la quantité que j'avais
faitmacérer. Quels furent mon étonnement et ma satisfaction quand, six
à.cept heures après, je crus m'apercevoir que la fréquence des selles diminuait; enfin, au bout de vingt-quatre héures, les évacuations, le ténesme et tous les accidens avaient disparu ; je n'avais plus que le souvenir de mes maux. Cet homme se nomimaïit Dartevel ; dans ma reconpaissance, ce que je puis faire, c'est de publier sôn nom, car il ne tarda pas à tomber sous l'épée de l'ennemi. J’eus dans la suite de De Las à occasions dé rencontrer des dysentériques , et toutes les fois que j'ai conseillé l'usage du papier j'ai obtenu invariablement le même avantage; les malades ont été guéris d’une manière si prodigieuse, qu'on serait tenté de le considérer comme un spécifique aussi certain que le quinquina ou le mercure dans les fièvres intermittentes et la syphilis..…
Que si actuellement on me demande comment je conçois son, ac-
tion, j’avouerai mon ignorance à cet égard; mais connaît:on mieux
la manière d'agir d’une foule de médicamens qu'on emploie journellement; qu'importe, au reste, l'explication, comme le remarque Baglivi, ce ne sont pas les hypothèses qui guérissent, mais les remèdes dont l'expérience a démontré les vertus. Ferais-je remarquer à ce sujet que, dans certaines affections , le médecin agit avec la presque certitude de guérir, et que c’est souvent dans ces tas qu'il peut le moins expliquer le mode d'action de son médicament. On conçoit en effet, en théorie, quel changement la saignée doit opérer dans l'organisme pour amener la résolution d’une inflammation, résultat que cependant elle ne produit pas toujours , et on ne saurait expliquer d’une manière satisfaisante comment agit le sulfate de quinine pour interrompre et faire cesser les accès d’une fièvre pernicieuse. Laënnec a avancé qu'il était bien convaincu que l’empirisme raisonné et l’observation étaient les seules voies par lesquellés la médecine püt.faire des progrès réels, et les médecins acquérir des connaissances positives et applicables au soulagement de l'humanité souffrante.
Si la voix d’un obscur candidat pouvait être écoutée des praticiens qui sont appelés à exercer l’art dans les armées, je les inviterais à répéter de nouveau mes expériences; car, pour eux et leurs malades, un moyen si facile à se procurer serait inappréciable dans les ambulances, dans les convois de malades qu'on évacue par suite de] ‘encombrement. Dans toutes ces circonstances, la pénurie de médicamens est telle que le médecin manque biensouventdes secours pharmaceutiques les plus urgens. J’ajouteraique quelquesessais m'autorisent à penser que le papier peut être administré avec beaucoup d'avantage dans ia’ diarrhée; et si la pratique venait à confirmer ces premières données, de quelle utilité ne serait-il pas dans ces complications désespérantes qui viennent hâter l'issue trop souvent mortelle des maladies chroniques . comme la phthisie, etc. Sa parfaite innocuité justifiera d'avance le médecin qui voudra renouveler ces essais. Il serait completement ridicule de prétendre qu'il pût être d'aucune utilité quand la désorganisation est évidente, qu'il existe une altération profondes des tissus; il faudrait la main du Créateur pour réparer d'aussi graves désordres, et on ne peut raisonnablement exiger de l’art si difficile de guérir que ce qui est humainement possible.