CEUX DE TOUS SES BRAVES COMPAGNONS D’ARMES
qui trouvèrent une glorieuse mort au champ d’honneur, en combattant pour la patrie.
Tribut de regrets éternels !
J. HÜET-BIENVILLE.
DISSE RTATIO Î^
Considérations générales.
Les premières impressions perçues par nos sens à i’époque du dé- Ttelôppement do nos organes et de la formation de nos idées , se gravent si fortement en nous, qu’elles deviennent indélébiles. C’est probablement ce souvenir constant des impressions perçues dans notre bas âge qui aura ongagé certains philosophes à penser que chaque perception laissait en nous une image d’elle-même, comme un cachet appliqué sur de la cire pénétrée par le calorique laisse son empreinte. Sans admettre une hypothèse qui a été combattue par d’autres philosophes, et d’ailleurs qui pourrait bien m’entraîner hors du sujet que j’ai en vue de traiter, il me sémble cependant que la comparaison faite par les premiers philosophes pourrait bien n’êlre pas lout-àfait inadmissible pour les premières impressions quinous viennent du sol qui nous a vus naitre, surtout si nous y sommes restés pendant un certain temps. Il en est de même pour les tendres soins que nous ont prodigués nos bons paréos, et ceux qui étaient chargés de veiller sur nous pendant notre enfance. Mais, dans un âge avancé, cette hypo-
thèse n’est pins admissible, puisque, le plus.ordibairement, nous ûe pouvons nous ressouvenir, même dès ie lendemain, des sensations perçues la veille. D’où provient donc cette différence.^ C’est quen avançant en âge, notre sensibilité s’émousse , se détruit peu à peu ; les objets n’agissent plus sur elle comme lorsqu’elle jouissait de toute sa vivacité, et notre mémoire ùc peut nous offrir qu’un souvenir bien imparfait des sensations qui n’ont, en quelque sorte, fait que glisser sur no - sens; dans l’enfance, au contraire, nos sens, inexplorés, jouissent d une sensibilité exquise et encore neuve; ils s’exercent sur des objets moins nombreux et plus long-temps soumis à leur action. Il doit donc en résulter des perceptions aussi profondes que durables , de manière que par la suite, si un motif quelconque nous oblige de quitter les beux de notre enfance, il nous serait bien difficile, même impossible, de pouvoir reporter notre attention et diriger nos regards vers les lieux où nous avons reçu la vie sans que l’image du sol qui fut le théâtre des jeux innocens de notre enfance ne vînt s’offrir à notre mémoire et nous rappeler de bien doux souvenirs. Il est donc présumable que la nature grave en nous, d’une manière,quelconque , ce sentiment particulier qui ne peut noui perniettre, même dans l’âge le plus avancé, d’oublier le pays que nous avons habité pendant notre enfance, et les plaisirs que nous y avons goûtés : d’où naturellement, sans doute , doit dériver ce tendre amour , cet attachement que tout homme sensible conserve pour le pays où il reçut le jour, et qui, le lui fait préférer aux plus belles contrées de i’univers et à tous les avantages qu’el}e.s pourraient lui offrir. Ulysse préférait les rochers d’Ithaque à l’immortalité; aussi fa-t-on vu pendant dix années affronter les plus grands périls pour y retourner. On sait aussi que des Oroênlandais qui avaient ététransportés en Danemarck furent pris d’un tel désir de retourner dans leur pays, qu’ils bravèrent une mort certaine en s’exposant, dans de petits canots, à traverser, pour le rejoindre, les mers immenses qui ies en séparaient.
La nature , cette tendre mère , en gravant ainsi dans le cœur de l’homme cet amour particulier qu’il conserve toute sa vie pour son
pays natal, a sans doute eu l’intention de préserver 1 espèce humaine d’une foule de calamités et de maux, de prévenir la destruction'de son plus bel ouvrage. En effet, sans cette heureuse prévoyance^ n’aiirait-on pas vu continuellement les hommes nés dans un pays peu favorisé de la nature le déserter pour aller en habiter un autre qui leur eût offert des ressources plus grandes, des moyens plus commodes pour subvenir avec moins de peine aux besoins de leur êxis-tence? L’homme d’un pays fertile aurait donc eu a soutenir dés guerres continuelles avec celui d’une contrée ingrate, parce que, sans doute , il eût étéy Je présume, peu disposé à le lui céder de bon cœur ; de manière que la surface du globe terrestre n’eût été qu’un théâtre sanglant de combats qui auraient désolé, ravagé le monde entier. Mais la nature a su graver de très-bonné heure dans le cœur de 1 homme cet amour particulier qu’il conserve toute sa vie pour son pays natal, amour qu’il ne faut pas confondre avec celui que tout citoyen libre éprouve pour sa patrie.... Le premier nous vient dOs premières impréssiohs que nous recevons dans un âge tendre de tout ce qui nous environne. Ainsi une montagne, un vallon, des rochers, un torrent, un arbre, etc., nous attachent, nous font chérir ces lieux ; et cet attachement devient d’autant plus grand que nous restons plus longtemps sous l’influence de tous ces objets.
L’amour de la patrie , cetto source des plus sublimes actions dans tous les genres, provient de l’éducation, des moeurs, de la forme des gouvernemens et des lois justes qui régissent les peuples: il est d’autant plus fort que le citoyen jouit d’une somme plus grande de liberté et de bonheur. Cet amour est rattachement aux lois, qui ne doivent être elles-mêmes que iexpressidn unanime de la volonté générale; c’est une vertu politique qui fait renoncer à soi-méme en préférant l’intérêt public au sien propre; c’est un senliuîent que io dernier citoyen peut et doit avoir, comme le premier de la république; c’est enfin une vertu qui est toujours compagne inséparable de la liberté , et qui ne se troUye que diei les peuples libres. Lorsque
les Grecs vainquirent les Perses à Salamine, on entendait d’un côté la voix d’un maître impérieux qui poussait des esclaves au combat ; et de l’autre, le mot de patrie qui animait des hommes libres : c’est ce même amour qui embrasait, qui remplissait nos glorieuses pha« langes à une époque mémorable, et qui leur fit soutenir le choc des nations coalisées de l’Europe. Le mot patrie j chez les Grecs et les Romains, renfermait une vertu secrète, source d’une foule d’actions généreuses, magnanimes, hardies, capables d’enfanter des héros dans tous les genres pour opérer toutes sortes de prodiges. L’amour de la patrie est, comme je l’ai déjà dit, subordonné à l’éducation^ aux mœurs, aux institutions, à la forme de gouvernement et à la somme de prospérités qu’il assure aux citoyens; c’est donc un sentiment purement moral, tandis que l’amour ou l’attachement que nous éprouvons pour le pays que nous avons connu le premier nous vient des lieux et des divers objets qui ont frappé notre imagination dans un âgé encore tendre : comme si la nature voulait par là que nous conservassions un sentiment de reconnaissance pour le sol où nous reçûmes le jour^ En effet, personne ne contestera que le souvenir de ces lieux n’offre toujours quelques charmes, et ne cause toujours, surtout après une longue absence, les plus douces sensations. Elle a mon cœur (la ville de Paris ) dès mon enfance ydisaii Montaigne , et m’en est advenu comme des choses excellentes. Plus fai vu depuis d’autres belles villes , plus la beauté de celle-ci gaigne sur mon affection. Je l’aime tendrement ^ jusques a ses verrues et a ses taches j je ne suis Français que par cette grande cité. Que ce sentiment est bien exprimé ^arDelille^ lorsque, après vingt ans d’absence, il nous peint ce qu’il éprouva en revoyant son hameau !
O village charmant ! ô riantes demeures !
Il semble qu^un autre air parfume vos rivages ;
Il semble que leur vue ait ranimé mes sens,
m’ait redonné la joie, et rendu mon printemps.
On a observé que moins nous sommes éloignés de i’état de nature, plus cet amour du pays natal a d’empire sur nous. « Comment « nous séparer de celte terre qui a nourri nos ancêtres, et maintenant « qui les renferme dans son sein? Dirons-nous à leurs ossemens de se a lever et de nous suivre? » répondit énergiquement un Caraïbe invité avec ses compagnons à venir s’établir parmi les peuples de l’Europe.
Le pays le plus favorisé de lalàature, celui qui par d’abondantes productions peut fournir à l’homme , sans exiger de lui beaucoup de travail, n’est pas toujours celui auquel il s’attache le plus. On a remarqué , au contraire, que plus il est disgracié et moins susceptible de devenir sa demeure, plus l’amour qu’il conserve pour lui est vif, durable, et plus le désir qu’il éprouve d’y retourner est fort. Le Lapon transporté dans nos heureuses contrées ne peut y rester long-temps ; il les abandonne bientôt pour retourner dans sa triàte et froide patrie, habiter une grotte enfumée et vivre de poisson salé.
L’amour du pays natal, si cher à tous les êtres sensibles, qui fait éprouver de si douces émotions, devient, dans certaines circonstances, la source de cruels tourmens, en déterminant une excitation morale qui a reçu des médecins les noms de nostropalridomanie, nostomanie ^ philopatridomanie , maladie du pajs y et enfin nostalgie. Mais, de toutes ces dénominations, la dernière est aujourd’hui la plus généralement usitée; elle est formée de vofrroç, qui signifie retour, et de aA;^oç‘, tristesse y ennui. La nostalgie est donc une excitation morale causée par un regret excessif de se voir éloigné de son pays natal et de tous les objets dont le souvenir nous est infiniment cher, accompagné d’un désir violent de les revoir ou de les posséder, désir qui ne tarde pas long-temps à devenir un besoin impérieux qui occasionne bientôt un trouble dans les fonctions de l’économie animale, s’il n’est pas satisfait aussitôt qu’il se fait sentir.
( lo, )
Des personnes les plus prédisposées à la nostalgie.
Nous avons dit que moins l’homme s’éloignait de l’état de nature , plus l’amour qu’il éprouvait pour son pays natal était vif. Il doit donc naturellement s’ensuivre que les personnes qui chérissent le plus les lieux qui lesTont vues naître seront celles qui éprouveront les plus grands regrets d’en être éloignées, et le désir le plus impérieux d’y retourner, et par conséquent celles qui seront les plus prédisposées à devenir nostalgiques. Or, qui chérit plus les lieux où il a passé son enfance que l’habitant des campagnes? Quel homme tient plus à ses habitudes, à son genre de vie, el aime plus que lui les compagnons de ses pénibles mais utiles travaux? C’est à la campagne que régnent la douce égalité, l’heureuse abondance, la sympathie des goûts et i’aménité des mœurs. La soif dévorante de l’ambition se fait rarement sentir sous 1 humble toit du père nourricier de la patrie, le généreux et infatigable laboureur. Il sera donc plus que tout autre individu prédisposé à la nostalgie, si une puissance quelconque vient le transporter loin des objets de ses plus douces affections. Quoique nés dans le même pays, ayant resté pendant le même nombre d’années sous l’influence des mêmes habitudes et du même genre de vie, tous les individus ne seront pas cependant également aussi susceptibles d’être atteints de nostalgie. Ainsi, par exemple, les personnes douées d’une exquise sensibilité, celles que les passions et les orages de la vie n’ont point encore agitéej, et qui s’éloignent pour la première fois dû toit paternel, à celte maladie seront plus exposées que celles qui seront déjà sorties plusieurs fois de leurs foyers. Les individus d’un tempérament mélancolique, bilieux, qui joignent au tempérament lymphatique une grande susceptibilité, qui éprouvent un fonds de tristesse habituelle, y seront plus prédisposés que ceux d’un tempérament sanguin, d’un caractère gai, ouvert, enjoué, etcr Les jeunes gens y sont aus^i plus exposés que les personnes d’un âge mûr. Tout pénétré encore des impressions de son enfance, l’adolescent reste sous leur influence
tant que de nouvelles habitudes plus fortes nont point encore émoussé les premières. N’est-ce pas, en efiét, à cet âge que les pasr sions, les facultés intellectuelles se développent, deviennent plus impérieuses, agissent avec plus de vivacité et de force? Au moindre chagrin , au plus petit revers , il se rappelle le bonheur qu’il goûtait naguère; et ce souvenir J qui le consolait d’abord , va bientôt devenir la source des sensations les plus pénibles et de maux affreux, s’il lui laisse prendre trop d’empire. L’homme qui avance dans sajîarrière, mûri par les leçons de l’expérience, quelquefois bien dure, qu’il a acquise, sent moins vivement les vicissitudes de la vie. Il peut donc, jusqu’à un certain point, étouffer ses désirs; et si un sentiment intérieur le porte à souhaiter de rejoindre ce qu'il a de plus précieux, il en conserve toujours l’espoir : mais aussi il possède souvent une force nécessaire pour triompher des circonstances que ne pourrait supporter Tadolescenl sans être bientôt en proie aux tourmens les plus désespérons.
Certains pays paraissent aussi y prédisposer plus que d’autres. Par exemple, on n’a eu que trop l’occasion d’observer en France^ que les habitansdes départemens de l’Ouest, de la Corrèze, des Pyrénées, etc., étaient plus souvent atteints de cette maladie aux armées que les soldats des autres provinces. En général, on a remarqué que les habitans des montagnes y étaient plus sujets que ceux qui sont nés dafis les plaines, quoique cependant ceux-ci n’en soient pas tout-à-fait exempts; mais en général on a observé que la nostalgie n’était jamais , chez eux, ni aussi vive ni aussi profonde. On prétendait autrefois que les soldats écossais ne pouvaient, sans fondre en larmes, entendre le son de la cornemuse ; ils désertaient pour retourner dans leurs rochers, ou mouraient, s’ils n’y pouvaient réussir. On a prétendu aussi pendant long temps que les habitans de la Suisse étaient plus sujets à la nostalgie que les individus de tout autre pays^ et qu’il suffisait, pour la faire naître chez les soldats de cette nation , de chanter ou de jouer l’air du ranz des vaches ; mais, si l’on en jugeait par ceux qui sont aujourd’hui à la solde de la France, on serait porté
à croire que cette opinion ne repose pas sur la vérité de faits bien avérés, puisque nous ne pouvons jamais les voir dominés par le désir de retourner chez eux, et que, s’ils entrent dans les hôpitaux, ce n’est jamais pour cette maladie. On esta portée de remarquer journellement que les habitans de la Normandie qui viennent dans la capitale pour la première fois, particulièrement ceux qui sont obligés d’entrer en condition, sont sujets à la nostalgie, tandis qu’elle épargne les habitans de la Savoie et de l’Auvergne.
La nostalgie peut se montrer sous tous les climats, dans toutes les saisons ; elle attaque les personnes de tout rang, de tout âge, de tout sexe ; néanmoins les femmes y sont en général moins sujettes que les hommes. Zwinger, Sauvages et autres en citent des exemples, et ils ne sont pas rares dans les hôpitaux de Paris. On y voit de pauvres filles de province réclamer les bienfaits de la médecine pour cette maladie. Mais dans quelques circonstances que l’on ait pu observer la maladie qui fait le sujet de cette dissertation, jamais on ne l’a vue, sans contredit, moissonner un plus gran^^^iombre de victimes que dans les armées, où elle revêt souvent un ç^ctère épidémique. Les médecins militaires purent en acquérir la -douloureuse certitude lorsque nos phalanges victorieuses s^tendaient des bords fortunés du Tage jusque dans les déserts glacés de la Russie^
Quoiqu’on ait pu observer que la nostalgie, dans certaines circonstances , n’ait pas épargné les guerriers qui ont blanchi dans les camps, c’est principalement sur les conscrits, tous pleins encore des souvenirs de leurs pays, qu’elle exerce ses ravages; et parmi ces jeunes citoyens appelés pour défendre la patrie ^ on a remarqué que l’habitant des campagnes en était atteint plutôt que le citadin.
Comme il est bien prouvé, par l’observation que le premier est plus fortement attaché à son pays natal, on trouvera, par cette raison déjà une cause pour laquelle la nostalgie doit sévir de préférence sur lui; ensuite, si l’on fait attention quel changement brusque doit éprouver l’habitant des campagnes en paix avec lui-même, que de difierenees dans son genre de viei lorsqu’il est contraint d’abandonner
le sol natal, et lés compagnons de ses paisibles et utiles travaux, pour embrasser la profession des armes, et se livrer à des occupations qui ne sont nullement de son goût! Que de motifs pour être profondément affligé de sa situation, de se la représenter malheureuse et désespérée! C’est alors qu’il regrette et qu’il sait apprécier les douceurs de sa première condition, et les charmes de la liberté dont elle était aeompagnée. Au contraire , l’ambition, l’espoir d’un avancement rapide, le désir de voyager, s’emparent de bomie heure du citadin; aussi voit-il l’époque de la conscription arriver avec plaisir, parce-: qu’elle va lui donner l’occasion de contenter ses désirs. Il part souvent avec enthousiasme, et bientôt il oublie son pays natal. En la garnison de Cherbourg se trouvait être presque entièrement formée de conscrits; beaucoup furent atteints de nostalgie, dont la plupart périrent. Attaché à l’hôpital militaire de cette ville comme élève, j’ai pu m’assurer que presque tous ces infortunés jeunes gens se trouvaient être habitans des campagnes.
La nostalgie, dans tous les temps, a fait beaucoup de rayage, Ramazzinl rapporte, d’après un observateur digue de foi, que cette maladie régna epidémiquement dans un camp, où elle fit tant de victinies, que, sur cent soldats qui en étaient atteints, à peine pouvaiton en arracher un à la mort.
Elle fît aussi beaucoup de ravage en l’an i j sur îa plupart des Bas-Bretons appelés à l’armée de la Moselle, et sur l’armée des Alpes en l’an 8, d’après la relation du savant professeur M. le baron Des Ge~ m’tes. Pendant la campagne de Pologne, et sur l’armée réunie à Mayence, combien cette affreuse maladie ne fiî-eîie pas de victimes!
Le changement de pays, de condition, de genre de vie; les travaux excessifs, et auxquels on n’est pas accoutumé; la privation des choses nécessaires à la vie , ou la mauvaise nourriture • les punitions fréquentes , des espérances trompées , la perspective d’un avenir malheureux ; le séjour trop long dans les hôpitaux; les travaux du cabinet; les veilles prolongées; de mau-
vaises lectures ; le spectacle du malheur; une détention injuste ; les promenades solitaires au clair de la lune , ou pendant un temps sombre sur Je soir, au bord de l’eau , dans des lieux tristes, surtout pendant l’automne, etc. ^ sont regardés comme autant de causes de nostalgie.
La liberté ayent été considérée de tout temps comme le plus précieux trésor dont les hommes puissent jouir, il doit en résulter que ceux qui la perdent pour tomber dans l’esclâTage trouveront une cause puissante de nostalgie. Que de victimes elle a dû faire parmi les malheureux Français que les chances de là guerre mirent au pouvoir des Anglais , et que la politique de leur gouvernement entassait , engloutissait tout vivans dans d’horribles pontons 1
L’infortuné proscrit, victime de la plus atroce vengeance ^ dénué de tout, étranger , sans asile , seul au milieu du monde , jeté sur un sol qu’il n’était point appelé à fouler , le malheureux meurt de nostalgie au printemps de ses jours! Ovide, exilé sur un soi inhospitalier, éprouva tout ce que peut l’amour du pays sur un cœur sensible, lorsque , dans l’amertume de ses regrets , il ^s’écriait ;
O quater, ô quoties non est numej’are beaîum ,
Non interdictâ oui llcet urbefruif -
OviDE, Trlst.
L’amour, ce tendre sentiment de la nature, qui porte deux êtres de sexes difiérens à unir leur existence pour la compléter et î’embeîiir, devient aussi une cause de nostalgie, lorsqu’ils sont obligés de^ faire le sacrifice le plus pénible, celui de s’éloigner l’un de Lautre.
L’air ou les paroles d’une chanson nationale, une description animée des fêtes et des coutumes de notre pays., la vue d’un objet qui nous les rappelle, influent beaucoup sur le développement de la nostalgie.
Qui ne connaît l’histoire de ce jeune Chinois, nommé Assam, qui, conduit au Jardin du Roi, de Paris, ne fut point étonné des objets
qui font l’admiration des étrangers ? Mais, venant à distinguer de loin un arbrisseau qu’il reconnut être de son pays, il eut en un instant franchi l’espace qui l’en séparait, puis dansant de joie autour, il pleurait, riait alternativement, et il ne le quitta qu’avec peine et promesse de revenir le voir souvent.
Symptômes de la nostalgie.
La nostalgie est une excitation cérébrale causée par un violent désir de revoir son pays natal, ou des objets chéris, désir qui, ne pouvant être satisfait, devient si fort, que les fonctions organiques et l’harmonie vitale qui les met en rapport les unes avec les autres s’en trouvent troublées. Le cerveau et l’estomac, comme le prouve journellement l’expérience, sont deux organes qui se correspondent si intimement, que l’un ne peut éprouver des sensations douloureuses sans que l’autre ne s’en ressente. En elFet, né voit-on pas tous les jours une forte contention d esprit, pendant le travail delà digestion, causer sur le canal alimentaire un trouble très-manifeste, de même qu’une irritation de ces organes occasionne une céphalalgie quelquefois très-violente ? Ainsi la nostalgie ne doit-elle pas produire des effets à peu près semblables,puisqu’elle n’est autre chose qu’une excitation cérébrale causée par un désir exclusif? On pourrait donc considérer le cerveau comme étant afibcté le premier, et les effets produits par lui sur plusieurs autres organes comme sympathiques, et causés par la réaction cérébrale; mais cette réaction est si prompte, que le cerveau et l’estomac sont simuRanéraenî affectés. Le premier concentre toutes ses forces sur un seul objet. Le second devient le sié^e de sensations douloureuses, de resserremens pénibles, qui exercent une influence dont bientôt toute l’économie se ressent. La physionomie de la personne exprime de l’inquiétude ; elle paraît plus sombre, plus taciturne, plus préoccupée que de coutume.. Le pays natal, s’offrant toujours à son imagination sous les couleurs les plus séduisantes, obsède.continuelle-
ment sa pensée ; et ces souvenirs , que provoque sans cesse le nostalgique , le font tomber dans une tristesse des plus profondes, dont souvent on ne peut le tirer.
L’appétit se perd, les digestions deviennent pénibles, et bientôt des aiimens ingérés difficilement, ne pouvant être élaborés par le^ organes digestifs , les irritent et augmentent les impressions douloureuses qu’ils ressentaient déjà, et contribuent enfin à déterminer une inflammation qui se développe plus ou moins promptement, suivant la susceptibilité des individus , mais dont les suites sont souvent fâcheuses.
Voulant se cacher à lui-même la cause de ses soufirances, le nostalgique fuit la société des personnes qu’il recherchait auparavant pour s’enfoncer dans les endroits inhabités ; et, seul avec sa douleur, il s’efforce vainement de l'apaiser. Loin de trouver dans ces lieux un soulagement à ses maux , la solitude lui devient encore plus funeste ; car le désir de revoir les objets qu’il regrette y prend de nouvelles forces ; tandis que son corps y perd toutes les siennes , une lassitude dans tous les membres rend les mouvemens difficiles , et l’exercice devient de plus en plus fatigant. La respiration est pénible ; ordinairement elle est accompagnée de longs soupirs ; le cœur ne bat plus régulièrement; il palpite au moindre mouvement, à la plus légère émotion. L’infortuné s’efforce d’en cacher la funeste cause : il craindrait d’avouer les souffrances qu’il éprouve, mais que délient ses yeux rouges, gonflés , humides, laissant échapper involontairement des larmes dont le cours a bientôt déterminé , sur le bord nasal de chaque joue , un espèce de sillon : ses regards, mornes, languissans, immobiles, ne reprennent de leur vivacité que lorsqu’on lui parle de l’objet de ses regrets. Pour toute autre chose, il marque la plus grande insouciance. Le désespoir de ne pouvoir retourner dans son pays s’empare bientôt du nostalgique et le tourmente continuellement. L’insomnie l’empêche de se soustraire aux tourmens qu’il éprouve ; et, s’il dort quelques momens, son sommeil est troublé par des rêves agréables, à la vérité, puisque son imagination le transporte au milieu d’objets si
chers à son cœur; il se croit au sein de sa famille et de ses amis. Mais ces courts instans de bonheur disparaissent bientôt par le réveil, et ■font place à une douleur d’autant plus vive que l’erreur aura duré plus long-temps.
Les symptômes de l’affection gastrique, d’abord légers, vont en augmentant; et, soit par la voie de continuité ou de synapalhie, le canal intestinal devient le siège d’une irritation qu’annonce une diarrhée qui épuise bientôt l’embonpoint et les forces du malade; d’autres fois on observe une tension douloureuse de l’abdomen , et une constipation très-opiniâtre accompagnée de céphalalgie. La chaleur du corps et l’action du cœur sont évidemment diminuées ; ie pouls est serré,, lent, petit ; d’autres fois fréquent, mais petit et inégal.
Chaque jour la maigreur augmente , les forces diminuenl ; une pâleur et un teint jaunâtre remplacent le brillant coloris d’une jeunesse naguère si florissante; les ^eux, inanimés, s’enfoncent dans les orbites ; un état d’assoupissement et de stupeur vient intervertir les fonctions des sens et les facultés intellectuelles. La langueur , la faiblesse, la fièvre, une diarrhée souvent colliquative, prennent un cafactère de plus en plus alarmant, et conduisent très-souvent la plupart des nostalgiques au tombeau.
Quoique le marasme termine le plus ordinairement les jours du malade, cependant j’ai vu un assez grand nombre de conscrits atteints d’une nostalgie des plus vives venir â l’hôpital, y tomber, presque aussitôt après leur entrée, dans un délire très-agité; ils se levaient brusquement de leurs lits, couraient dans les salles dont ils voulaient sortir; on était souvent obligé de les revêtir de la camisole pour les retenir couchés. A ce délire agité, qui était souvent le signal d’une mort prochaine , succédait un état d’assoupissement et de stupeur, et quelquefois de carpologîe ; beaucoup mouraient dans l’espace seulementde huit à dix jours après leur entrée à l’hôpital, et avant que le marasme fût survenu. Si l’on veut se rendre compte de la manière dont s’opèrent tous les désordres auxquels la
( iB )
nostalgie donne lieu, il suffit de faire attention à l’influence qu’exercent les fortes contentions d’esprit et les passions tristes sur tous les organes, et en particulier sur ceux de la digestion. L’importancede cette influence n’a pas échappé à Baglivi -, il a grand soin de recommander aux médecins d’apporter une attention particulière à l’estomac dans les affections de l’esprit.
■ Qui lahorant animi pathémate^ polissimîim corripi soient morhis ventriculi, ut inter cœiera ohservavi in mœrentihus, qui conqueruntur primo de languore ventriculi^ mox inappetentiâ, oris amaritudine y siti circa horas matiitinas crudescentihus hypochondriorum.ÇBdgltviQ
: Traitement.
Dans le traitement de la nostalgie, comme dans celui de toutes les maladies, le médecin doit chercher, autant que possible, et faire tous ses efforts pour en détruire la cause, ensuite apporter un prompt remède aux altérations organiques qu’elle aura pu occasionner. On ne doit donc pas balancer, toutes les fois que la chose sera possible, à renvoyer le nostalgique dans sa famille, lui procurer la Vue, la possession des objets qu’il désire si ardemment; et si la maladie ne dure que depuis quelque temps, le retour dans son pays et l’air natal dissiperont, comme par enchantement, les symptômes gastriques auxquels elle avait donné lieu. Mais, si la nostalgie avait duré un temps suffisant pour avoir occasionné une diarrhée et une gastrite chronique, comme on a pu l’observer, il est présumable que ces affections ne disparaîtraient pas aussitôt que le malade serait rendu aux objets de ses désirs : alors on devrait avoir recours au traitement spécial de ces affections. Mais il n’est pas toujours possible de renvoyer le malade dans son pays, et ce cas est le plus commun. Il faut donc, avant que la nostalgie ait fait des progrès, se hâter de détourner son imagination, toujours féndiie sur une seule chose, vers d’autres objets. C’est alors que le médecin déploiera efficacemeiit tous les avantages
d’un caractère plein de douceur, de sensibilité; qu’il mettra dans les conversations qu’il aura avec son malade ce ton de l’amitié, cet air de l’intérêt qui force à la confiance ; il tâchera de lui faire éloigner toute idée, tout objet capable d’augmenter ses regrets; il lui.recommandera de fuir la société de personnes tristes; il lui conseillera, au contraire, de fréquenter souvent celle des personnes d’un caractère d,ux et enjoué, les promenades dans des lieux agréables, les bals, les jeux, la musique, etc. ; et si l’on s’aperçoit que tous ces moyens ne sont pas suffisans pour éloigner ou afiaiblir l’idée, dominante, alors on ne rentreîiendra-plus que .de sa famille ; et s’il y a long-temps qu’il n’en a reçu des nouvelles, ou tâchera de lui en procurer d’intéressantes et d’agréables. .Meserejr guérit un moine employé dans les hôpitaux militaires, atteint de nostalgie, en lui faisant lire par un de ses confrères une lettre supposée de son provincial qui lui permettait de retourner en son couvent, Les médecins militaires français ont eu de fréquentespceasions de remarquer la bonté de c.e moyen ; ils ont vu souvent des conscrits retourner à leurs régimens sans vou-? loir profiter d’un congé qu’on leur avait promis. (Dictionnaire des sciences médicales, art. nostalgie. )
Mais, tout en faisant des promesses, il faut que le médecin se garde bien de préciser l’époque à laquelle il sera permis au nostalgique de satisfaire ses désirs ; car, s’il venait à s’apercevoir qu’on l’ait abusé, une tristesse plus profonde qu’au paravant s’emparerait de lui, et augmenterait d’une manière effrayante et rapide le danger de sa position. Il aura soin que le malade ne reste seul que le plus rarement possible, et jamais dans l’inaction. Pendant la durée de la nostalgie, le malade ne devra faire usage que d’alimens légers et de facile digestion, dont la quantité sera proportionnée suivant Fétat dans lequel se trouveront les organes de la digestion. Le café, le vin, et en général toutes les liqueurs alcoholiques, prises en quantité capable seulement de donner de la gaîté, sont avantageuses dans le.commencenient de la nostalgie; mais, lorsqu’elle aura fait des progrès, l’usage de ces li-
queurs deviendrait très-nuisible. On devra, au contraire, prescrire des boissons légères, comme la petite bière, le cidre et le vin, coupés avec de Teau. Les symptômes d’irritation gastrique devront être combattus par des applications de sangsues à l’épigastre^ et il faudra les renouveler toutes les fois qu’une nécessité urgente le commande, et prescrire alors des boissons gommeuses, mucüagineuses, et quelquefois des boissons légèrement acidulées. ■
Que le médecin lui peigne le danger de son accablement, et tâche de faire naître en lui l’espoir d’un avenir plus heureux.
Les maladies dont la nostalgie peut se compliquer sont trop nombreuses pour en parler ici ; on devra avoir recours à leur traitement, modifié toutefois selon l’âge, la constitution de l’individu, et l’époque plus ou moins avancée de la maladie, etc.
Autopsie. Lorsqu’une personne a succombé à la nostalgie, on trouve, à l’ouverture cadavérique, la membrane muqueuse gastrointestinale enflammée dans une étendue qui varie suivant les sujets.
HIPPOCEATIS APHORISME
Si metus et tristitîa multo tempore persévérant, melancholicum hoc ipsum. Sect, 6 , aph. aS.
Anxietatem, oscilationem , horrorem , vinum par pari aquâ potum solvit. Sect. 7, aph. 56 .
Gùm morbus in vigore fuerit, tune vel lenuissimo yietu uti necesse est. Sect. 1, aph. 8.
Senes ut plurimùm quidem juvenibus minùs ægrotant; quicumque verb îpsis morbi fiunt diuturni, plerumquè commoriuntur. Sect. 2 y aph. Sq.
Duobus doioribus simul obortis, non in eodem loco, vebementior obscurat alterum. Ibid., aph. 46 .