IV° PÉRIODE
La maladie semble devenir générale ; l'engorgement est énorme ; la gangrène pénètre profondément. Bientôt on voit se développer les symptômes d'une fièvre ataxique ou adynamique du plus mauvais. caractère ; le malade éprouve du malaise, des anxiétés , des faiblesses, des défaillances ; le pouls est petit, accéléré, concentré, vif, inégal ; la respiration est fréquente et pénible ; la peau est sèche, âcre au toucher; l'urine rare, rouge, épaisse, briquetée ; la langueest aride, brunâtre , la soif inextinguible ; très-souvent constipation, quelquefois diarrhée colliquative ; douleur à la région épigastrique ; il survient du délire, des hémorrhagies; tous les accidens locaux augmentent d’intensité, et le malade ne tarde pas à succomber : son cadavre exhalé l'odeur la plus fétide.
Les différentes périodes de la pustule maligne n'offrent pas toujours des caractères aussi tranchés, aussi distincüifs que ceux que je viens de présenter : il en est de même pour sa marche, qui est loin d’être constamment aussi régulière. En effet, il arrive très-souvent que cette maladie marche avec une rapidité telle, que les quatre périodes se confondent , et que la-mort survient en dix-huit ou vingt-quatre heures. D’autres fois, au contraire , elle est beaucoup plus lente; on l'a vue durer douz: ou quinze jours, et ‘se terminer spontanément par les seuls efforts de la nature. On attribue ces différences au tempérament du malade , à la partie affectée, et surtout à la quantité de virus
qu. a été absorbée
(14) Diagnostic.
La pustule maligne a été quelquefois prise pour la piqüre de quelques insectes vénéneux, pour un furoncle, un anthrax , un érysipèle, etc. Le diagnostic est surtout difficile lorsque la maladie est très-avancée et que le médecin ne peut obtenir de renseisnemens positifs, ni sur la manière dont elle s’est développée, ni sur les circonstances dans lesquelles le malade a pu se trouver, circonstances qui
sont d'autant plus utiles que dans un grand nombre de cas elles suffisent pour lever le doute que l’on pourrait avoir,
Prognostic.
La pustule maligne présente des différences qui sont relatives à la constitution , au tempérament et à la disposition particulière des sujets, à la situation, au nombre et à la grandeur des pustules, et à la saison où elle se manifeste, différences qui font singulierement varier le prognostic, On conçoit que cette maladie doit être moins fâcheuse lorsqu'elle affecte un individu sain et robuste que lorsqu'elle se développe chez un sujet d'une constitution faible ou détériorée par des causes quelconques. Les personnes d’un tempérament sanguin, toutes choses égales d’ailleurs , sont les moins dangereusement attaquées ; les sujets bilieux favorisent, pour ainsi dire, la marche funeste de la pustule maligne; chez eux , elle fait beaucoup plus de progrès en surface qu'en profondeur. Elle est très-grave chez les Iÿmphatiques , les scrophuleux , les scorbutiques; chez les femmes enceintes, elle détermine très-souvent l'avortement, et devient fatale par l’affaissement qui résulte de la perte du sang et de la fatigue du travail de l'accouchement. On a remarqué que la chaleur excessive et les froids rigoureux contribuent également à aggraver cette maladie; mais,
sans contredit , la plus grave circonstance est celle quiest relative à sa situation. d
La pustule maligne est beaucoup plus fâcheuse lorsqu'elle a son siége au tronc, surtout à la face et au cou, que quand elle attaque un membre. Celle qui affecte les paupières est beaucoup plus dangereuse que celle qui survient aux autres parties de la face, car elle occasionne presque toujours l'engorgement de l'œil, des douleurs profondes dans l’intérieur du crâne, etc. La cicatrice qui en résulte amène le renversement de la paupière, un larmoiement habituel et incurable. Celle qui attaque le cou est aussi très-dangereuse ; le gonflement énorme qui se développe peut comprimer les veines jugulaires, la trachée-artère, l'œsophage, et occasionner des congestions sanguines dans le cerveau, et même la suffocation. Lorsqu'il existe plusieurs pustules , le prognostic est toujours fâcheux.
Terminaison.
Dans quelques cas heureux , la pustule maligne se terimine favorablement par les seules forces de la nature. Alors le mal s'arrête, l’enflure diminue ; le malade éprouve une douce chaleur , ses forces se raniment; un cercle rouge, véritablement inflammatoire , circonserit les parties gangrénées ; la suppuration s'établit ; l’escharre se détache par lambeaux, et laisse voir tantôt des plaies superficielles qui guérissent promptement, tantôt, et c’est le plus souvent, des plaies profondes qui suppurent long-temps.
Cette maladie se termine le plus ordinairement par la mort, si on n’a pas apporté à temps du secours.
Traitement.
Le but qu’on se propose dans le traitement de la pustule maligne étant de concentrer dans le plus petit espace possible toute la quantité du poison, afin de garantir les parties voisines de son action délétère ; il faut mettre en usage tous les moyens qui peuvent contribuer à arriver à ce résultat. Ceux qu’on emploie à cet effet et avec le plus grand succès sont les scarifications et les caustiques. Nous devons si-
(226. Y gnaler comme insuflisans et nuisibles l'application des émolliens et des relâchans, les topiques âcres et irritans , l’extirpation de la tumeur, moyen cruel et dangereux.
Les scarifications sont de petites incisions faites avec une lancette ou la pointe d’un bistouri. Leur utilité est de procurer la sortie des sucs extravasés et croupissans dans le tissu cellulaire, et de favoriser l’action des autres remèdes : pour cela, il est essentiel qu'elles ne soient ni trop superficielles , ni trop profondes ; elles doivent pénétrer jusqu'aux chairs encore intactes , mais pas au-delà. Les scarifications trop légères sont inutiles, parce que, ne divisant pas toute l'escharre, les caustiques sont appliqués sur des parties mortes, et n'ont par conséquent aucune action. Les scarifications trop profondes ont l’inconvénient de causer inutilement beaucoup de douleur, de donner lieu à une hémorrhagie incommode, et, de plus, elles semblent favoriser la propagation du mal.
Les caustiques sont le moyen efficace et véritablement curatoire; ils fixent , ils concentrent dans l'escharre le poison septique, et le mettent hors d'état d'agir. Pour obtenir sûrement cet effet, il faut s’en servir avec méthode. Certains caustiques doivent être employés de préférence , tels sont : le fer rouge ( cautère actuel), le beurre d’antimoine , l'huile de vitriol, l'acide hydro-chlorique, la dissolution de nitrate d'argent. On doit proscrire comme nuisibles les préparations mercurielles, arsénicales.
Il faut mettre beaucoup de circonspection dans l'emploi des caustiques , à cause de la difficulté que l’on éprouve à borner leur action; la cautérisation par le fer rouge, ne présente pas cet inconvénient ; en se servant du cautère actuel , l'opérateur a la facilité de ne détruire que les parties qu'il ne faut pas conserver,
Traitement externe. Si on est appelé ä la première période, on coupe l’ampoule, si le malade ne l’a pas déjà crevée en se grattant ; on essuie avec précaution la sérosité qui s'en écoule , et on applique sur le centre de la partie aflectée un petit tampon de charpie préalablement
(17) imbibé de beurre d’antimoine, ou d’un des caustiques que nous avons conseillés; on l'entoure de .charpie sèche, et on le maintient en le recouvrant d'un emplâtre de diachylum gommé et d'un bandage convenable. On lève l'appareil au bout de cinq ou six heures, et on trouve une éscharre dure, sèche, qui comprend toute l'épaisseur de la peau; on panse avec un plumasseau de charpie, couvert d’un digestif animé. Le lendemain, on examine attentivement l’état dans lequel se trouve la partie cautérisée, s’il n’y a point de dureté, point d’aréole vésiculaire, point de phlyctènes ; si le malade n'éprouve pas de douleurs vives, il est évident que le caustique a borné les progrès du mal. Alors il ne reste plus qu’à faciliter la chute de l’escharre, ce qu'on obtient avec le digestif.animé; lorsque celle-ci est tombée , on panse avec de la charpie sèche, ou mieux, imbibée d’eau de chaux. Si malgré l'application du caustique la maladie continuait à se développer , il faudrait avoir recours de nouveau à la cautérisation, mais avec les précautions que nous allons faire connaître dans le paragraphe suivant
Lorsque la maladie a atteint sa deuxième , ou le commencement de sa troisième période, il faut faire des scarifications sur la tumeur, puis enlever avec des ciseaux les lambeaux gangrénés, afin de porter la cautérisation jusqu'aux parties saines, Cette indication remplie, on essuie avec des bourdonnets de charpie le fond des plaies, et immédiatement après on y porte un bouton de feu rougi à blanc, qu'on y tient pendant un temps convenable; si une première application n'est pas suffisante, on en fait une seconde et plus. Quand on emploie les. caustiques liquides, on les porte dans le fond de la plaie et dans tout son contour, au moyen d’un petit pinceau de toile effilée ; on y place de petits tampons trempés dans le même caustique. On met sur la plaie de la charpie sèche et des compresses, et on maintient le tout au moyen d’un bandage approprié et médiocrement serré. Au bout de quelques heures on lève l'appareil, et on panse la plaie avec du digestif animé, en ayant soin de faire des lotions avec un mélange d'eau et d’eau-de-vie, ou mieux avec le collyre ge Lanfranc. -
Si l’on n’est appélé que vers la fin dé la troisième ou à la quatrième période, lorsque la tumeur est plus large et plus profonde , l'engorgement considérable; l’escharre dure ét compacte comme du cuir, il faut multiplier les scarifications, eténléver tousilés lambeaux de l’escharre qui empécheraient l'action des caustiques. C’est ici surtout que les scarifications veulent être faites avec le plus grand ménagement. On doit bien se garder de les faire trop profondes ; car on aurait une hémorrhagie abondante, qui non-seulement épuiserait le malade, mais encore empêcherait les autres remèdes d'agir. Du reste, on applique les caustiques comme nous l'avons indiqué. On recouvre la plaie avec de la charpie et des compresses trempées-dans une décoction de quinquina camphré, dans celle dite antiputride , dans le collyre de Lanfranc, ou bien on met sur l’escharre une sorte de cataplasme fait avec de la poudre de quinquina et de l’eau-de-vie camphrée. Ces topiques sont nécessaires pour ranimer l’action vitale languissante , pour favoriser le développement d'une véritable inflammation et l'établissement de la suppuration. On se borne à des pansemens simples, quand les parties gangrénées sont séparées des parties
saines.
Traitement interne. Tant qu'il ne se développe aucun des accidens généraux, indices de l'absorption du poison septique ; le traitement local suffit constamment pour la guérison de la pustule maligne... Il convient cependant de prescrire des boissons acidulées, telles. que-la limonade , l’eau vinaigrée. Mais, lorsque les symptômes d'ataxie et d'adynamie surviennent , cés moyens sont insuffisans; alors il faut ayoir récours au quinquina en substance , seul ou:uni au camphre, ou en décoction uni aux acides minéraux. Le quinquina uni aw campbre convient lorsque le pouls est pétit, serré , tremblant, accompagné de soubresauts, et lorsque le gonflement que présente:la tumeur est dur et compacte. Si, au contraire, le pouls est lâche, l’escharre humide et souple, la décoction dé quinquina aciduléerest,
wo # ‘ préférable. 4 -
(19) LCA
Si le malade a des envies de vomir ; si la langue est blanche; én un mot,silya embarras gastrique , il faut administrer un ou deux grains de tartre stibié, si toutefois ce médicament n’est pas contr’indiqué par la sécheresse, l’aridité ou la rougeur de la langue. Il faut se garder aussi de l’employer lorsqu'il y a diarrhée. L'expérience démontre que, dans ces cas, il est toujours nuisible. Le régime doit être très-sévère.. On ne } ermettra que des bouillons de riz, d'orge, des panades.
Les purgatifs ne conviennent pas dans le traitement de la pustule maligne ; leur usage pourrait occasionner une diarrhée colliqua- -tive,-qui épuiscrait le malade sans le soulager. Il en est de même des saignées, qui ont été fortement préconisées par quelques praticiens. MM. Enaux et Chaussier , le professeur Boyer, etc. , les regardent comme essentiellement opposées à la nature du mal.
Moyens préservatifs.
On ne saurait trop recommander aux personnes qui touchent des animaux affectés du charbon de ne le faire qu'avec des précautions particulières. ‘Il: suffirait, pour se préserver de la pustule maligne , de se laver sur-le-champ , soit avec du vinaigre, de l’eau de chaux, de l’eau de savon, ou rtieux encore, avec une lessive de cendres ordipaires. Mais, au lieu de cela, les habitans des campagnes se contentent d’essuyer légèrement leurs mains ‘imprégnées. du sang ou du pus de l’animal malade, et contractent, par leur négligence, une maladie qui les conduit souvent au tombeau.