LE DRAME SATYRIQUE
J ' ^rice < ' nrore pîonpce dans fignoi-ance et la barbarie, lorsque les Égyptiens elles IMiemciens vinrent y fonder des colonies , et commencer ainsi sa civilisation. Ismerveillee du savon- de ces étrangers, elle les regarda comme des envoyés du ciel pour le honlteur des hommes , et mue par le double sentiment de ladmiration et de la reconnaissance , elle les plaça , quand ils eurent cessé de vivre, au rang àe ses divinités.
Vers ces temps reculés, un voyageur parti de Nysa , sur les bords de la mer Rouge , arrive aux cdtes de I Attique : il y apporte la vigne, et en fait connaître la culture ( 1 ). U bienfait était grand, aussi le bienfaiteur, à sa mort, fut-i! mis dans l'Olympe. Mais il fallait a ce dieu nouveau une origine céleste : on lui donna Jupiter pour père , et on I appela Ihomjmt, pour exprimer d'un seul mot son père et sa patrie. L'imagination îles portes environna sa naissance d'événemens miraculeux. Ils dirent (8) que Srmclé sa mère , ayant voulu voir Jupiter dans toute la splendeur de sa majesté . périt victime eson imprudente curiosité ; mais que le souverain des dieux préserva des feux de la foudre le fruit qu elle portait dans .son sein , et le fit enfermer dans sa cuisse , alin qu'il achevât de s y former; que lorsque le temps fut accompli, le divin enfant naquit une seconde fois, et fut confié aux soins du vieux Silène (3) après avoir été allaité par les nymphes de Nysn(<f).|| s allèrent jusqu'à |>ersonnificrles effets de la liqueur bachique, et donnèrent pour cortège à son inventeur, les Muscs et les Satyres (5) : les premières sans doute, parce que le jus de la treille échauffé la verve et aiguillonne l'esprit; et les seconds , grotesques demi-dieux ressemblant à des boucs dont ils avaient la pétulante salante, parce qu il allume les passions et pousse à l'intempérance. Ils revêtirent ce» allégories d on langage séduisant , et les peuples les crurent , subjugués par l'attrait du merveilleux , cl par la douce mélodie de leurs vers.
Il lui fallait aussi un culte extérieur; on lui érigea des autels, et on institua des fctes eu son honneur. Elles ne furent célébrées d'abord que par des danses et des hymnes grossiers, dans lesquels on imitait le délire et l'ivresse du dieu qui en était l'objet. Du
0) Alhcn. lib. xv, cap. v, pag. 074 , cd. Catttiu.
(l) Apolfod. Bibfioth. lir. tu , cap. iv, {. j. (•) Diod. Sic. Btbhotk. lib, iv, pag. jso, WcmcI.
(4) Ovid. Mctam. 111 , 3 f 4.
( 5 ) Diod. Sic. IlibUoth. lib. iv, Sfrab. Itb. i, pag. *17.
sein des campagnes , ces fêles passèrent dans ies villes et devinrent plus solennelles. A ces informes dithyrambes que chantaient de rustiques vendangeurs, Thespis fit succéder des poèmes plus réguliers ; il réunit les danseurs en chœur , les fit monter sur un chariot, et parcourut ainsi ies bourgades et lesvilles, demandant un bouc pour prix du spectacle dont il les amusait(l). Aussi dès ce moment appela-t-on chant du bouc l'hymne,
qui se nommait dithyrambe , par allusion à la double naissance de Bacchus. Bientôt le désir de retracer les créations poétiques, et d'imiter les Rhapsodesqui parcouraient alors la Grèce en chantant des fragmens des poésies d'Homère, suggéra à Thespis l'heureuse idée de diviser ses acteurs. Une partie fut consacrée à faire successivement le récit des exploits de Bacchus, et à chanter ses bienfaits et les événemens glorieux de sa vie. L'autre fut transformée en Satyres, et pour les rendre semblables à ces demi-dieux monstrueux que les poètes avaient donnés pour compagnons au dieu du vin, Thespis arma leur front de cornes naissantes, couvrit leur corps de peaux velues, et barbouilla leur visage de lie (S). Cette partie fut spécialement destinée à remplir l'office du chœur et à rompre la monotonie inséparable des louanges si souvent réitérées sur le même sujet, en divertissant les spectateurs par des saillies bouffonnes, des mots piquans et des facéties. Ce fut là la première ébauche du drame Salyrique; mais ce drame qui précéda les deux autres , ne se perfectionna qu’après la tragédie , et c'est dans ce point de maturité que nous aurons à le considérer.
Les récits successifs dont il avait chargé la première partie de ses acteurs , semblaient devoir amener naturellement Thespis à l'invention du dialogue; il n'en fut cependant pas ainsi. Phrynicus même , son disciple, qui introduisit l'espèce de vers (a plus convenable au drame et fit plusieurs autres changemens heureux (3), n’en conçut pas l'idée.
Celle gloire était réservée à Eschyle. Profitant de l'ouverture qui avait été donnée, Eschyle ajouta un second acteur (4) et mérita dès-lors d’étre appelé le père de fart dramatique ; car sans interlocuteurs point de dialogue, et sans dialogue point de drame. Enthousiaste d'Homère, il chercha à imiter la vivacité de son style; mais ce qui le saisit surtout dans son modèle , ce fut la peinture de ces héros illustres , de ces grands caractères qui jouent les premiers rôles dans l'épopée ; il donna donc à ses princquux acteurs des mœurs çt une élocution semblables à celles qu'il avait admirées dans les personnages d’Homère. Disons cependant que, pourcettc dernière innovation, il prit peut-être moins conseil du poète que des mouvemens de son ame naturellement forte et élevée, et des circonstances où il sc trouva.
Miltiade avait alors vaincu à Marathon, Thémistodc à Salaminc, Pausanias et Aristide à Platée. Ivre de ces succès auxquels elle avait pris La plus grande part, Athènes portait l'amour de la gloire des armes jusqu’au fanatisme. Eschyle, qui avait lui-même assisté à ces trois grands drames dont le dénouement fut si sanglant pour la Perse et si glorieux pour les Grecs, n'eut qu’à suivre la pente (le son caractère pour entstr dans les idées de sa patrie , flatter ses nouveaux goûts, et répondre aux besoins des esprits avides d’émotions fortes et de spectacles imposans. Il fit donc succéder sur La scène, les monarques qu'elle avait humiliés, ou les héros ressuscités d'Homère, «A ces éloges de Bacchus devenus froids et fastidieux à force d'être répétés, et à ces farces ignobles des Satyres ambulans de Thespis, que la sage prévoyance de Solon
(l) Iforal. Art- port. V. tto.
(*) lloril. Art.poet. V. HT.
t-ç> -éfMlè'*
(a) Sui<I. In Piryn.
( » ) Arùf. Pocl. cap. «. ,
avait déjà fiiit frapper if interdiction , par un ordre de faréopage (l). Mais c'était petl d'avoir trouvé des personnages assortis au goût de s es concitoyens, il fallait encore faire entreprendre à ces personnages une action héroïque comme eux, qui réveillât les passions, excitât l'intérêt. Pour atteindre ee but, il dut essayer plusieurs moyens, tels que l'horreur, la haine, radmimtion et la frayeur. Ce dernier lui parut propre à captiver le spectateur sans le repousser; et comme il était en harmonie avec la trempe particulière de son esprit , il le fit dominer presque exclusivement dans toutes ses pièces. Le chœur ne fut point supprimé, mais il perdit sa destination primitive, et devint une personne morale, grave, honnête et sérieuse, chargée d’être l'interprète de l’opinion des auditeurs (2) , mais trop souvent peut-être isolée de l'action. Créateur de l'art dramatique, Eschyle le fut encore de tous ses accessoires. Il fit construire le premier théâtre, haussa ses acteurs sur des cothurnes, pour hur donner la taille colossale des héros des siècles passés, les revêtit de costumes adaptés aux rôles qu'ils avaient à représenter, et leur fit prendre des masques (3), seul moyen de produire quelque effet dans des salles immenses, où l'expression de la physionomie aurait été perdue pour ceux qui occupaient l'extrémité (4). Eschyle régnait sur la scène, lorsque Sophocle parut et le détrôna. La muse tragique, fastueuse et fière dans son air, gigantesque dans ses formes, fougueuse dans sa démarche, apprit de lui à devenir noble et aisée, décente et délicate.
Des réflexions profondes sur les sentimens que faisait éprouver Eschyle, avaient convaincu Sophocle de l'insuffisance des moyens employés par son rival; il remua donc la pitié en même temps que la terreur, et les larmes et les applaudissemens des Athéniens lui apprirent qu'il avait découvert les deux véritables ressorts que le poète tragique doit faire jouer. Le nombre des. acteurs fut augmenté, le chœur prit plus de part à l'action, et les règles, si peu respectées par le fondateur de l’art, qu'on permit aux poè tes qui vinrent après lui de corriger ses pièces, pour les remettre au théâtre (5), furent inviolablemcnt observées. Enfin Sophocle porta l'honneur de la tragédie à un degré que ses successeurs ont rarement atteint , et n’ont jamais dépassé. Il eut cependant, même de son vivant, un rival qui balança sa gloire. Aussi élégant que son maître, et plus louchant, s’il ne fut pas si sublime, Euripide sut produire dans faine tous les grands sentimens, particulièrement la compassion : aussi Aristote l'appelait-il le plus tragique îles poètes (6). Heureux , si en semant dans ses ouvrag<-s les leçons de la morale , il n'cùt pas quelquefois afTaibli l'intérêt et ralenti la vivacité du dialogue !
Tels furent les efforts du génie pour élever la tragédie à sa perfection; nous avens pu en suivre l'amélioration progressive dans 1rs travaux de ces trois poètes célèbres. 11 n’en sera pas ainsi d’un genre né, comme elle, parmi les divertissemens des vendanges (7); je veux parler de la comédie. • On ignore, dit Aristote, ceux qui y ont « employé les premiers des masques, fait des prologues, augmenté le nombre des » acteurs, et ajouté les autres choses que nous y voyons aujourd'hui. » (8). Peutêtre toutes ces réformes furent-elles l’ouvrage d'un seul homme, peut-être le résultat des tentatives d'un grand nombre. Quoi qu'il en soit , on s’accorde assez généralement
(l) Pi lit. Sol. oit. loin. I , pag. 95.
(t) lloraL Art. poet. V. 195, toi.
(3) ilont. ibid. V. 979, ISO.
(») Dubos , Hêjl. ait. Ida. in , pt(. tôt.
(5) Qaiut. lib. X , cap. I.
i (•) Arist. Port. cap. xnl.
(7) Albco. lib. il, cap. ui.
(I) Anal. Pool. cap. T.j
à donner à la comédie la Sicile pour berceau, et pour inventeurs Épicharme et Susarion ; quelques-uns cependant leur font partager cette gloire avec Eupolis et Cratinus, et c'est ce que semble insinuer Horace dans une de ses épltres (1). Si, comme il est vraisemblable , l’idée première de la tragédie fut inspirée par le chant du bouc , d'où elle a retenu son nom, et exécutée à l’aide des épopées d'Homère, sans doute la comédie prit naissance au milieu de la joie licencieuse de ce c lueur salyrique , qui , monté sur un tombereau , apostrophait les passons de sarcasmes mordons et de vérités duces; et se forma sur le margilè* d'Homère (S), car c’est à ee grand poète qu'il faut letnonter pour trouver la source et le modèle de toutes les sortis de poésies, de toutes les sortis d'éloquence, semblable à cct Océan qui, comme il le dit lui-mémc , alimente le cours de tous les fleuves et de toutes les fontaines. Exagérant son vice originel, la vieille comédie fut sans frein dans sa liberté, et sans pudeur dans Scs attaques. Lois même quelle fut devenue régulière, et digne d'un grand théâtre, elle ne s'en montra pas plus réservée; témoin Aristophane dont l'impudence ajouta encore au scandale de ses prédécesseurs. Justement alarmés d une audace qui ne res|>ei:tail rien, qui disait les noms, qui représentait les actions, les gestes, et, à laide des masques, jusqu'à la physionomie de ceux qu’il lui pLisait d'immoler à la risée publique, les magistrats défendirent de nommer personne sur le théâtre; mais la moyenne comédie se dédommagea de la gêne qu'on lui imposait, par la ressscmblaucc des portraits. Il fallut enfin que de nouvelles lois lui défendissent et les vrais noms et les sujets véritables; alors commença, à proprement parler, la belle comédie, celle de Ménandre; de Ménandre, dit Quintilien, « qui, bien lu, peut à mon sens piocurcr lui seul tout le fruit que se » proposent mes préceptes, tant il a bien exprimé limage de la vie humaine; telle » est la fécondité de son esprit dans l’invention, la facilité, la beauté de son style, et « son adresse à peindre les choses, les personnes, les passions et les irnrurs » (3).
Sophocle et Ménandre ! Voilà donc les représenlans de la tragédie et de la comédie ennoblies, perfectionnées, et devenues dignes d'un peuple éminemment civilisé. Mais ces scènes passionnées, où se jouaient les destinées de la tyrannie, et où le poète étalait avec tant de pompe les malheurs qui suivent les discordes publiques; ces peintures délicates et ingénieuses, où il saisissait, avec tant d'art et de fuiesse, les travers et les folies de la vie humaine, pour les livrer au ridicule, quel rapport avaient-elles avec ce chant du bouc destiné à célébrer les exploits de Bacchus , et avec ces joyeuses facéties des chœurs de Faunes et de Satyres? On n'y apercev ait plus aucune trace de leur destination primitive, et des jeux, fondés en l'honneur du dieu du vin, ne daignaient pas meme en rappeler le nom. Le peuple.;, -rd difficilement les coutumes religieuses : avait-il donc Lissé abolir celle-ci? Loin de là : les Athéniens, avant que la comédie eût pris sa forme, et du temps même d'Eschyle (4), reprochèrent cet oubli impie à leurs poètes. « Les spectacles que vous nous donnes sont merveilleux sans doute, leur dirent-ils, mais n’ont rien de commun avec Bacchus, cvJiv v()< r»r Aittvnt. Nous avons accueilli vos innovations avec enthousiasme; mais ne croyez pas que nousayons oublié le dieu , premier objet de ces fêtes. Nous adoptons les nobles plaisirs que vous venez de nous révéler, pourvu toutefois que vous les accordiez avec la religion , et
(I) Hors'. Satyr., tib. I, A. s * |j) Quint. IA. x, cap. i. Tract, de fnlibeGêdoyn,
(*) Anal. Pal. cap. IV. pag. 1B7.
(«) Plut. Sympa, tom. n, pag. sis.
Pigitized by Ciocjgle
que nom puissions nous v divertir sans rrmorJs. • Il fut donc alors établi que tutu poète qui voudrait disputer le prix dans les combats littéraires qu'on institua vers cette époque (a), présenterait quatre pièces, dont les trois premières seraient des tragédies, et la quatrième un draine Satyrique en l'honneur du dieu des vendanges, formant ensemble une tétralogie, la pièce satyrique était toujours distincte des trois autres, qui fort souvent roulaient sur le même sujet, et prenaient alors le nom du héros dont elles avaient retracé chacune une aventure. C’est ainsi que la Trilogie d'Eschyle, qui comprenait Agamemnoa, les Chorphorr.t cl les Eumenidet, fut nommée \' OretUmde (l). Cependant in poètes faisaient aussi des tétralogies dont toutes lis pièces roulaient sur des sujets dillèrcns ; bientôt meme les quatre pièces ne furent plus de ligueur pour concourir , et Sophocle , dit-on , disputa le prix à ses rivaux , en opposant tragédie à tragédie ( 2 ). Mais je no crois pas qu'il leur ait été jamais permis de se soustraire au drame satyrique, qui était une pièce d'obligation ; car, indépendamment du souvenir religieux quelle consacrait, elle devait encore «tem- Jiérer l'émotion de tristesse que La tragédie avait causée. Nous pouvons donc sup- |ioser que chaque porte produisit un drame satyrique, autant de fois qu'il descendit dans la lice; je dis supposer, car (es lexicographes et les grammairiens anciens, qui ont énuméré les tragédies avec assez de soin, n'ont pas mentionné fort exartement les drames satyriques. Le scholiaste d’Aristophane nous apprend même qu'Aristarque et Apollonius ne tenaient compte que des trilogie* { 3). Serait-ce parce que les juges n'avaient aucun égard aux pièces satvriques, pour décerner la palme? S'il en était ainsi, on s'expliquerait pourquoi, sur un assez grand nombre de tragédies arrivées jusqu'à nous, il ne nous est parvenu qu’un drame satyrique, le seul monument de ce genre qui existât du temps même d’Eustathe, il y a environ six cents ans. A une époque oit la transcription était si dispendieuse, les copies des tragédies furent sans doute beaucoup plus multipliées que celles du drame satyrique , regardé romme moins important, et la destruction de celui-ci a dû être |iar conséquent plus facile. Aussi peu s'en est fallu quelle n’ait été complète, et que nous ne fussions réduits à nous jeter dans les hypothèses, (tour apprécier ce genre de poème : heureusement le C y clope a traversé les siècles , et nous, qui entreprenons la tache de tracer le caractère du drame satyrique et de déterminer les règles auxquelles il était assujetti, nous pouvons la remplir sur ce reste précieux , sans qu'il soit besoin de recourir à de vaines conjectures. Avant donc que d'entrer dans cet examen , il nous parait nécessaire de donner d'abord de la pièce d'Euripide une analyse détaillée. Les réflexions que nous avons à faire en sortiront d'elles-méincs, se développeront sans effort, et seront mieux jugées par le lecteur.
Transportons-nous au théâtre d'Athènes, quelques momens avant la représentation du Cyclope. Nous venons d'assister aux dernières scènes de la Médcc. Que de pleurs Euripide a Lit répandre à la Grèce assemblée ! Par quel prestige a-t-il donc su si puissamment intéresser à un événement dont on connaissait déjà la sanglante catastrophe? Tel est cependant le secret merveilleux de son art , que nous avons espéré de voir Médéc reculer devant son horrible sacrifice. Que de mouvemrns divers se sont tour-
la) Ces combats littéraires n'étaient pas encore établis du temps de Tlirtpis : ils ne commencèrent, à ce qne nous apprend Plutarque, que du temps d’Eschyle (1).
(S) PI ni. Vit. Selon.
GooqI
à-tour élevés et détruits dans notre âme! quelles soudaines transriions de ta terreur » l'espérance, et de ("espérance à la terreur, jusqu'à ce qu'enfin faîtière et indomptable épouse de Jason a porté au dernier degré l'effroi tlu spectateur, sur la destinée de ses enfans ! et quel lugubre silence, entrecoupé de sanglots, a plané sur l’auditoire, lorsqueleS cris des deux jeunes victimes ont annoncé que l'orgueil et la rengeanceavaient triomphé de la nature. Sans doute, il était juste d'imposer au pocte le devoir de remettre les esprits dans une situation plus douce , après leur avoir (ait éprouver de si terribles impressions. Aussi la scène changera-t-elle bientôt de face. Aux lieux où fsril admirait une immense place publique, un palais superbe, des colonnes, des portiques, des frontons élevés, teut-à-coup on voit paraître un passage, une caverne, des rocherset des antres , des lacs, des pâturages, et les sommets de l’Etna qui couronnent ce tableau champêtre (l). Nous voici transportés de Corinthe dans l'antique terre des Cyrlopes. Un de ces hideux enfans de Neptune, le géant Polyphénie , est le héros du drame. final dans lequel le poète va ramener Molarité sur tous les fronts, et faire succéder une douce gaité aux sentimens pénibles et douloureux qui agitaient le spectateur. Déjà les harpes doriques et les dûtes phrygiennes , mariant leurs accords, ont fait entendre une musique harmonieuse; le moment n'est pas éloigné, où facteur qui doit réciter le prologue va paraître. Il arrive : un corps replet et ramassé, une tètechauve, un liez aplati, des joues rebondies et une barbe épaisse (2), ont fait aisément reconnaître le vieux Silène, et.de longs éclats de rire sc sont élevés de toutes, parts.
« O Bacchus, s’écrie-t-il , pour toi je souffre mille maux aujourd'hui", comme au-
• temps où la jeunesse donnait de la vigueur à mon corps, la première fois, quand » poussé pal les. fureurs que te soufflait Jimon , lu t'enfuyais , abandonnant les nymphes
■ des montagnes tes nourrices, et lorsque dans ce combat des fils de la terre, devenu- » ton brave compagnon d'armes, je frappai Encelade dans le milieu de son bouclier, et » lcrenversui mort sous le coup de ma lance. ^(Tci Tes spectateurs ne se eontienent plus, et les éclats de rire recommencent de plus belle) • Eli bien quoi ?..«.. IcurdK Silène, sei- rait-ce une vision que je vous raconte là? Non de par Jupiter, car je montrai meme- -les dépouillés à Bacchus. Mais cri- maux sont peu de chose auprès de ceux que
• j'endure maintenant. A la nouvelle que Junon avait fait partir contre toi des pirate»
• Tvirhéiiicns, chargés de te vendra dans une région lointaine , je mets à la voile avece mes eu là us pour aller à ta recherche. Au haut de la poupe , moi je tenais le gouvernail p pour diriger II- vaisseau dans tous les sens , et mes enfans assis sur les bancs, faisaient
• blanchir l'azur de la mer sous l'effort de leurs rames-: c’est toi qu’ils chercliaienr, »ô mon maître. Déjà nous naviguions fort près du promontoire do Maléc , lorsqu'un
• veut d orient soufflant contre le vaisseau avec violence, nous jeta sur ces rochers de
■ l'Etna, dont les antres sauvages sont habités par les fils du dieu de la mer, par les-
■ Cyrlopes, monstres n'ayant qu'un œil, et buvant le sang des hommes. Devenus la proie-
■ de I' un deux, nous sommes esclaves dans sa caverne. On nomme le maître que nous- •-servons Polyphénie. Plus de ces cris de joie, do cette douce ivresse des fêtes de
■ Bacchus ; nous sommes maintenant réduits à veiller sur les troupeaux d'un impie- ►Cyclope. Mes fils i ont sur le penchant des coteaux les plus éloignés paître leurs jeune».
• brebis, jeunes qu'ils sont eux-mémes; et moi je riste, chargé du soin de remplir les.
(i) Vi i nr. ï H. v, r*p. a.
(*) Lac. Dtor. cour. pag. 1098 , aj. Biurd.
^..VrJTW
• abreuvoirs, de nettoyer cet antre-ci, et d'apprêter «fhocrjbltf festins à cet abominable
• Cyclope. Dans ce moment même , il faut, m'acquittant de la lâche qui nie fut imposée,
• nettoyer la caverne avec ce rateau de fer, afin qu'il son retour le Cyclope nn a
• maître la trouve propre et prête à le recevoir lui et ses brelxs • (Pendant que Silène prononce ces derniers mots, un bruit se fait entendre du coté de l'entrée latérale, par laquelle sont introduits sur la scène les acteurs qui arrivent de la campagne). •Mais
• je vois déjà mes cnfans qui reconduisent leurs troupeaux.» ( Ce sont ses enfiins qui resiennent en dansant. )« (Ju'esl ceci? quoi? une sicinnis telle qur vous aviez coutume »d'en faire entendre la bruyante cadcuce, lorsque, compagnons nocturnes des expedi-
• lions amoureuses de Hacchus , vous le conduisiez en dansant au son du luth jusqu'à » la maison d'AIlhée. •
Au même instant , le chœur composé de satyres s'élance sur la scène en bondissant ; ce ne sont plus ces mouvemens pleins de noblesse et do dignité du chœur tragique; cette danse grave et mesurée, caractérisée du nom d Ift+ÙMm (1) ; c’est une danse sautillante, irrégulière , que son impétueuse vivacité a fait appeler Xiut’ii (î). Il chante: ce n'est plus celle poésie toute d'inspiration et d'ciitbousi<isfhe qui vous étonnait |>ar l'éclat des peusccs , la pompe de l'expression et la sublimité des images ; c'est une natte pastorale oit respirent la grâce et la sinqdicité. Dans ses rapides évolutions, tour-à-tour il rap|iclle un bélier indocile qui s'est écarté du troupeau pour gtimper sur un roc , ou il invite les brebis à venir présenter leur mamelles gonilécs de lait à leurs agneaux bélans. Mais les soins actuels réveillent le souvenir de ce qu'il fut jadis ; dans flspode, il se reporte à ces jours heureux où tant de plaisirs enchantaient sa vie au service de BarcJius , et ce souvenir est un regret amer pour des jours qu'il u'espère plus revoir.
Silène l'interrompt ; il vient d’apercevoir au rivage un vaisseau. Des rameurs et leur chef se dirigent vers eux, portant des urnes vides; c'est Ulysse et ses compagnons. Ulysse prend la parole et demande oii ils pourront puiser de l'eau pour étancher leur brûlante soif, et trouver quelqu'un qui consente à leur donner un peu de nourriture en échange de ce qu’ils apportent. En disant ces mots, Ulysse n'a pas encore remarqué la figure de ceux à qui il s'adressait ; car en la voyant , il Lisse échapper une exclamation de surprise (3). *
L'âge et b forme particulière de Silène attirent son attention; il le sain: le premier. Silène lui rend son salut, et une conversation s'engage entre eux. Elle est de vers à vers (4). Silène demande b l'étranger son nom et sa patrie. Ulysse répond et le questionne à son tour. Il apprend que la terre où il vient d'être jeté par la tempête est peuplée de monstres sauvages sans frein et sans lois, qui vivent du lait de leurs trou-
autre cité noos savons qu’UU **e a dû entrer parla porte latérale des acteur* qui Tenaient de la mer. Or,aur an théâtre imi vaatr que celui de* ancien*, de celte porte au fond de la acciieou étaient aitnc'* le* mire* de* satyres, a droite et à gauche delà caverne de PofypMmc , la distance était asseaconsidérable ; L’ly**e a doue pu le* apercevoir (faboni «an* le* distinguer. Il leur adre**e la parole en entrant; et re n'est qu'après avoir fait quelque* pa* ver* eui qu'il le* reconnaît.
(4) Cette manière peut quelquefois donner da l'énergie et de la vivacité au dialogue; mai* Euripide fa prodiguée, et cet abus lui a fait souvent commettre de* invraisemblance*.
(t) Atheo. tib. xxv , chap. vit , pag. f JO.
(t) Idem.
(j) Mai* comment eela peut-i! avoir lieu ? Ne ïee Toit-il pa* d’abord à cause d une disposition particulière de la scène que nous ignorons? ou le poète voulant Ini conserver ici son nrnrtère astucieux,
fui fait-il baimer le* veux, pane mieux exciter Tinterét des insulaires dont il vient solliciter les secours? Je crois qu'il est possible de donner une explication plus vraiaembUblr.il paraît daprèseevers que prononce Ulysse en reconnaissant les satyres Èctivfû* Tyic arrpoiç ver S* o^uaomwt^®, qua la voix de Silène ceux-ci avaient cessé leurs danses, 4t s'étaient groupés autour de leurs antres. D’un
Di
peaux et se délectent (le la chair des etrangers que le vent pousse sur leurs cotes inhospitalières. Ces nouvelles l’effraient; aussi se hâte-t-il d'engager Silène à lui vendre an plus tôt des vivres; il se contentera de ce qu'il ». Silène demande de l'or, Ulysse lie porte point d'or, mais il oüre du vin; et quel vin! donné par Maron, petit-fils de iiacchns, et du meilleur cru de la Thracc. Il invite le vieillard à le goûter; la proposition est acceptée; on débouche l'outre; Silène en trouve l'odeur charmante: il l>oit. Effet merveilleux de la liqueur divine dont il est prive depuis si longtemps! elle l’a déjà parcouru tout entier jusqu'aux extrémités des ongles. Il est fou de joie; il demandait de l'or, il le refuse maintenant; il ne veut «pie du vin. Pour une coupe de ca jus dev lieieux il donnerait tous les troupeaux des Cyclopes.il apporte donc à Llysse du lait , du fromage et des agneaux, et demande en retour le vin qu'il a promis. L'i-change est à peine terminé, qu’on voit arriver Polyphèmc. Il est étonné, en entrant, d'entendre un liruit de bacchanale; c'étaient les huées des satyres mis en belle humeur par I ivresse de Silène. Ici s'engage ^ entre le maître et les valets, une sei ne dont les jeux de théâtre, la pantomime grotesque et les plaisanteries un peu grossières provoquent l'hilarité généralc. Cependant Polyphèmc, se promenant à grands pas sur la scène, aperçoit Ulysse et ses compagnons qui s'étaient retirés «lans le fond auprès des bergeries; il les prend pour des voleurs. Des agneaux attachés par les pieds et des vases remplis de lait coagulé confirment scs soupçons; il s’explique le bruit qui la frappé lorsqu’il est entré: la figure de Silène, fortement colorée par le vin de Maron qu'il vient de festoyer, n’est sans doute ainsi enflammée que par l'effet des coups qu'a reçus ce bon vieillard, pour avoir voulu défendre le bien de son maître. Silène exploite habilement cette erreur pour se tirer d'intrigue; Ulysse est en effet un infante voleur qui l’a meurtri de coups, et à qui il a eu beau crier qu’il ne s’en prenait pas au bien d'un mortel, mais qu'il volait un dieu : il n’en a tenu compte ; H a poussé même l’impiété jusqu'il dire qu’ils attacheraient ce prétendu dieu à un poteau , qu'ils le fouetteraient jusqu’au sang et le transporteraient «lans leur vaisseau pieds et poings liés. A ces mots, Polyphème furieux ordonne qu'on aiguise ses coutelas, «|u'on allume un bûcher; il veut immoler ces misérables, les faire rôtir; aussi bien il y a long-temps qu'il n'a mangé de chair humaine: ce sera du moins une diversiôii aux mets ordinaires que procure la chasse. Ulysse alors s’avance pour réclamer contre l'imposture du vieillard, et expose le fait avec sincérité. Silène repli«|ue; et, comme il devient pressant, comme il sait adroitement séduire l’amour propre du Cyclopc !
* J'en jure par Neptune à qui lu dois le jour, |>ar le grand Triton et par Nérée, » par Calypso et par les (illes de Nérée , par les Ilots sacrés de la mer et par tous les » poissons; non, aimable et charmant Cyclopc, non, mon cher petit maitre, je n'ai » pas vendu ton bien b ces étrangers; périssent misérablement ces jolis enlhns que » j’aime de toute mon aine, si je ne dis la vérildl »
Fidèle b son rôle d'honnétc homme , le cliceur ne balance pas à repousser un mensonge si noir; il dit cc qu'il a vu , et finit par une imprécation semblable à celle de son père : Périsse mon père si je ne dis la vérité! Mais le Cyclopc n’ajoulc foi qu'aux paroles de Silène; Silène est b ses yeux plus croyable que Rhadainanthc; il prend néanmoins le parti d'interroger lui-méme ces étrangers. Apprenant qu'ils reviennent du siège de Troie , il flétrit avec une amère dérision cette longue et sanglante guerre que la Grèce a follement entreprise pour une femme. Ulysse répond que cette expédition est l'ouvrage des dieux , qu'on ne doit point en imputer les malheurs aux hommes, et,
Diciitizcd bv Goo^ j
tombant aux genoux de Polyphénie, il lui adresse une prière touchante, dans laquelle il lui rappelle combien les Grecs ont de droits à sa bienveillance pour avoir élevé une foule de temples en l'honneur du dieu son père, et cherche il I attendrir sur les maux qu'ils ont soufferts et dans les champs de la Phrygie et sur les mers. Mais à cette éloquence noble et pathétique, Polyphénie oppose une férocité brutale et un orgueil impie. Que lui importent les promontoires dédiés à son père, que lui importe Jupiter même ? Il se soucie peu du premier et ne craint pas le second , dont il brave , dans son antre , la foudre et les orages : il n’est qu’une divinité pour lui , et c’est sans contredit la plus respectable, son ventre. Impatient de lui offrir un nouveau sacrifice, il fait entrer dans sa caverne Ulysse et scs compagnons. Le chœur, resté sur la scène, maudit l atroce cruauté de son maître; et, comme il croit que cen est fait de ces malheureux étrangers, il songe à profiter de leur vaisseau pour fuir cet ennemi des hommes et des dieux. Mais tout-à coup Ulysse reparr.lt. En voyant son extrême pâleur et l'eflroi que décèlent ses exclamations , le chœur lui demande si l'abominable cyclope a déjà dévoré ses compagnons. Il en a dévoré deux, répond Ulysse, de ceux dont le corps lui a paru le mieux nourri, après les avoir soigneusement exaini nés et pesés dans ses mains. Il entre ensuite dans les détails de cet horrible sacrifice; il dit comment un dieu lui a suggère l’heureux expédient d’offrir à Polyphénie du vin de Maron; comment, à la laveur du délire où la précieuse liqueur a jeté le monstre , il a pu s’échapper de I antre et venir jusqu’à eux. C’est pour leur proposer leur salut et le sien : il sagit de fuir cette hèle féroce , et de revoir l’aimalile Bacchus et ses nymphes. Le chœur entre avec joie dans ce projet; niais le moyen de l'exécuter? Le rusé fils de Sisyphe leur expose son stratagème. 11 va engager le cyclope à boire encore, ce qu’il obtiendra facilement ; et quand il I aura enseveli dans un sommeil profond, il s'emparera dun tronc d olivier quil a remarqué dans la caverne, en durcira la pointe au feu, et l’enfoncera toute bridante dans l'œil du géant. Havis de cette invention, les satyres ne se possèdent plus; ils sautent d allégresse, et s'offrent, en reconnaissance, h servir Ulysse dans son projet. Ccst là que le héros voulait les amener : ils se dirigent donc tous ensemble vers la caverne. En approchant , ils entendent du bruit : c'est Polyphénie qui chante. Il parait bientôt , se soutenant mal sur sa jambe avinée , poussant di-s cris discordans, et se glorifiant de la capacité de son ventre , qu’il compare à un vaisseau lourdement chargé. Son dessein , ajoute-t-il , est d’aller se joindre à la troupe des cyclopcs ses frères, qui célèbrent par une fêle le retour du printemps, et i! ordonne à Ulysse d'apporter l'outre de vin qui est dans l’antre. Le chœur le salue d'un chant gracieux , mais plein d'ironie. Ulysse est déjà de retour, et alors commence, entre lui cl le cyclope, un dialogue assaisonné de saillies vives et naturelles. Ulysse lui conseille fortement de ne pas sortir , et de boire seul chez lui eet excellent vin ; Polyphème s’y refuse quelque temps, et ne se rend que sur l'avis de Silène, qu’il fait son échanson. Mais les infidélités que le vieillard se permet, tantôt sous prétexte de faire l'essai du vin, tantôt pour attendre que son maître ait pris une couronne , engagent le cyclope à lui retirer son ministère et à le confier à L Ivsse. Tout en buvant, il questionne celui-ci, lui demande son nom, et apprend quil s appelle Personne , nom qui deviendra plus tard matière à équivoque. Après quelques rasades coup sur coup répétées , sa vue commence à se troubler : il voit le ciel et la terre tourner confondus autour de lui ; il voit Jupiter sur son trône et l'auguste assemblée des immortels; il laisse enfin tomber sa tête appesantie par l’ivresse et vaincue par le sommeil. Ulysse profite de cet instant pour exhorter les satyres. Ils promettent
merveille, et l'engagent à aller voir si le tison est préparé. En attendant son retour, ils se félicitent, dans un citant de joie, de voir bientôt le ryclope aveuglé, et de retrouver le dieu couronné de lierre, après lequel ils soupirent depuis si long temps. Ulysse vient leur apprendre que le tison est ardent, et qu’il n'attend plus que le secours de leurs bras pour le transporter. Mais quand le moment d’exécuter est arrivé, adieu les courageuses résolutions de la gent ebévre-pieds : les uns ne se sentent pat assez de force pour enfoncer la poutre dans l’œil, les autres ont été subitement atteints d’une malencontreuse claudication. Ulysse n’est pas dupe, et le leur fait entendre eu termes assez clairs ; ils avouent alors sans détour que le soin de leur conservation li-ur fait un devoir de ne pas s’exposer dans cette périlleuse entreprise. Mais qu’il ne t’inquiète pas pour cela; ils le serviront sans agir, et le serviront efficacement. Ils savent des citants merveilleux dont la venu charmera le tison, et lui fera de lui-méme crever l’œil du cvdope. Ulysse est donc réduit à recourir à scs compagnons. Ils reparaissent bientôt , portant avec effort la poutre embrasée par un bout. Pendant qu’ils l’enfoncent dans l’œil du monstre , le cbœur les encourage. Polypbéinc se réveille en poussant des ctis de rage et de douleur. Le cltucir lui demande avec un intérêt hypocrite qui l’a si indigiicriienl traité? Personne, répond-il; et ce jeu de mots prête à de mauvaises plaisanteries de la part tics satyres : ils out même la cruauté de profiler des ténèbres qui environnent le malliourcux.cyclopc, pour l’envoyer se heurter contre un rocher, feignant de lui indiquer le lieu où se sont cachés Ulysse et ses compagnons. Cependant , le héros sc voyant hors d'atteinte , dit son vrai nom à Polyphême , qui se rappelle alors le fatal oracle du fils d Eurymus. Trlèinc lui avait prédit qu'Ulysse, en revenant de Troie, lui arracherait l’œil unique qu'il avait au milieu du front. Mais le même oracle le venge , car il lui prédit aussi alors pour Ulysse de longues erreurs sur les Ilots. Ulysse se rit de scs prédictions, et part avec les satyres.
Telle est cette pièce originale et bizarre qu’on appelle le Cyclope. Nous sommes assurés que c'est un de ces drames que les anciens appelaient satyriijues. Horace qui semble avoir eu ce modèle sous les veux, en prescrivant le goût qui doit régner dans ce poème (l), et les grammairiens anciens, tels que Diomède (2) et Victorin (3), ne nous laissent aucun doute à cet égard. Nous sommes assurés encore qu'il est sorti de la main d'Euripide. Le témoignage <f Aristote qui en relève une expression dans sa réthorique (4) et rckii d" Athénée (5), faceortl unanime des manuscrits, et ce ton sentencieux et philosophique qui se fait sentir dans la pièce, et qu'Euripidc avait coulumc de donner à toutes ses productions, ce qui l’a lait appeler le philosophe de la scène 1 neu »«c fDxnfic (0), en offient la preuve incontestable.
Or, cette double certitude est pour nous un garant que nous pouvons avec confiance tracer Je caractère du spectacle satyrique sur Tunique monument qui en reste. Examinons donc quels devaient être les personnages et la contexture de ce drame. Nous ne parlerons pas de nouveau de la scène, et des danses qu'exécutait le chœur; elles étaient toujours comme nous les avons décrites au commencement de l'analyse du Cyclope. Les personnages qu'admettait le spectacle satyrique étaient de plusieurs sortes: il y en avait de nécessaires et qui y figuraient constamment, tels étaient, au
(l) ltoral. Art. port. V. 33S et 199. («) Arrst. Jlhet. lib. ni, cap, *.
(V) Dicim. De oral. lib. lit, psg. IBS. (S) Afticn. lib. I, cap. xvtll, pag. ts.
4>) bUr. Victoria. Arl.grum. lib. Il, pag. tti. (S) Aibcn. lib. IV, cap. V, pag. ISS.
,1 « ) xjé
rapport de Pollux (l), les satyres qui formaient le clioenr, et d’où le drame prit soir nom de mt wr i q u e; tel était enrore un silène charge de veiller sur les satyres (J), satyre lui-même vieilli (3), à qui son grand âge faisait donner par les jeunes le titre de wernrar. Les autres étaient tantôt des dieux, comme Iris et Vulcain, qui donnaient leur nom à deux drames satvriques d’Achcrus; tantôt des demi-dieux, comme Protéequi donnait son nom à un drame d'Eschyle; fort souvent des héros tels qti'lllvsse dans le Cyclope, et Euryslhée dans un autre drame d’Euripide (4). Les costumes de ces personnages didrmient aussi entre eux. Les dieux , les demi-dieux et les héro» avaient les mêmes que ceux qu’ils portaient dans lai tragédie. Les satyres étaient coiflés d'un bonnet velu (5), habillés ordinairement de peaux de chèvre, quelquefois de b dépouille d'une panthère, et armés d'une espèce particulière de bouclier* appelé bouclier de Bacchus , biifcucc Aiamnaxir. Les silènes portaient sur une tunique épaisse nne robe extérieure tressée de mille fleurs diverses, recouverte d'un manteau de pourpre (6). Pour ce qui est de la contexture du drame, faction devait être une, entière , héroïque et morale. Amsi h voyons-nous dans le Cyclbpc. Elle est une , et des trois manières exigées : une quant au beu général, car elle se passe ou dans la grotte de Polyphéme, ou A l’entrée; une quant au temps, elle ne dure pas plus que la représentation ; une enfin en elle-même, puisqu'elle se borne à un seul événement , auquel tous les personnages concourent. Hile est entière ; elle commence lorsque Ulysse vient demander un peu d'eau et quelques vivres en échange de ce qu’il apporte; se continue par les dangers que court le héros, par le stratagème qu’il emploie pour s'en délivrer, et finit lorsqu'il s’échappe heureusement de l'antre homicide de Polyphéme; après cela en effet il n'y a plus rien que le spectateur ait besoin de savoir. Elle est héroïque, et l'est même doublement, et par b qualité du personnage qui la fait , et par le but quelle se propose.
Enfin elle est morale , puisque sa conclusion offre le triomphe de b sagesse et de la prudence dans le salut d'Ulysse, et le malheur de l’impiété brutale dans b juste pu*nition du Cyclope.
Les mœurs devaient y être fidèfcment exprimées. Tels sont aussi Tes caractères que met en jeu le drame d’Euripide. Polyphéme est insolent et cruel jusqu’à la férocité , comme le représente llomère. Ulysse est en général grave et sérieux, tel qu'il nous apparaît dans l’Iliade et l’Odyssée ; et s'il se prête à l'humeur bouffonne de Silène ou aux plaisanteries du Cyclope, c'est par ruse et par politique, qualités que nous lui trouvons encore dans ces deux poèmes. Silène aime jusqu a l’excès la liqueur qu'inventa son nourrisson ; il est badin ot tient quelquefois des propos un peu graveleux, t est ainsi, trait pour trait, que l'a donné l'histoire fabuleuse. Aussi voyez comment , fidèle à ces traditions, Virgile nous l'a peint dans une de ses ÉgIogucs(7). Des bergers , àqui le vieillard avait promis une chanson, et qu'il leurrait depuis long-temps, le surprennent un jour couché dans son antre ,
Inflation hesterna venus, ut scinper, Iaccbo,
Ut seinper! C'était sou état Itabituel. lb l’enchaînent de guirbndes de fleurs; b jeune
(l) Poil. liB. IV, cap. xnr. (S) Dionya. Haîicar. tilt. VIT.
(a) Nunoua , Dionys. lib. XIV. (*j Poil. lib. IV, cap. XVUL
(j; Serviaa, la Eclog. Virgit. VI, v. «4- (1) \i tg. Ecteg.6.
• (a) Caaaub. de Salyr. port. grac. lib. l, cap. V, *
t«t- XTtalKqg,
Kglé survient, et lui barbouille le visage avec du jus de mures. Silène rit du tour qu'on lui a joué, ille dolttm rident ; il demande sa liberté, tohile me , pueri , et oftre pour rançon les vers qu’il a promis, carmina quee vultis cognoteite. Carminavobit, dit-il, en s'adressant aux bergers , et parlant de la belle naïade , il ajoute : Huic aliud merredit erit. Les satyres, il est vrai, montrent quelquefois une gravité contraire à leur nature ; mais c'est qu'alors ils sont soumis aux devoirs du eboeur : autrement partout ailleurs ils sont gais, sautillans, mauvais plaisans et lâches, tels enfin que l'antiquité les a imaginés , avec cette différence pourtant qu’ils n'ont ni l'effronterie ni l'impudence qu'elle leur attribuait généralement.
Il nous reste à parler du choix du sujet dans les pièces satyriques, et du style qu'on devait y employer.
Le sujet ne devait jamais être inventé, comme celui de la comédie il fallait qu i! eût etc tracé d’avance par l'histoire , comme celui de la tragédie. Les incidens seuls étaient à la disposition de l'imagination du poète.
• Si j’avais à composer des pièces satyriques , dit Horace, je voudrais en tirer le » sujet de quelque histoire connue, » (ainsi le sujet du Cyclope est l’aventure d’Ulysse dans la caverne de Polyphéme , telle qu'elle est racontée dans l'Odyssée ( t ), « de manière , ajoute-t-il , que chacun se crût capable d'en faire autant , et ne s'aperçût • de la témérité de son entreprise qu'après bien des sueurs et beaucoup d'inutiles > efforts :
Ex nota fictum Carmen sequar, ut sibi quivis Speret idem, sudet multum, frustraque laboret Ausus idem (»). »
Le style devait être plaisant et sérieux. Il était sérieux ordinairement dans la partie que faisaient les dieux, les demi-dieux ou les héros, et plaisant dans le rôle des satyres. La partie sérieuse ou tragique , représentée par les mêmes acteurs qui jouaient dans la tragédie proprement dite, ne devait ni tomber dans les railleries basses, qui ne se souffraient que dans le comique, ni s'élever non plus jusqu a la sublimité.
Ne, quiconque Deux, quiconque adhibrbitur héros,
Hcgali conspectus in aura nuper et ostro,
Migrai in obscures humili scrmone tahernas ;
Aut dum vital humum , nubes et inanin caplet (3).
Ij grave Mclpomène, au milieu de ces satyres sémillans, devait en rougissant se résigner au sacrifice d'un peu de sa dignité ; semblable à une chaste matrone qui ne fait pas profession de danser, et qui danse pourtant dans les jours de fêtes, pour obéir à la coutume et à la religion.
Effutire lèves indigna tragœdia versus,
Ut festis matrona moveri jassa diebus,
Intercrit satyri» paulum pudibuoda prolcrvis (4).
Les satyres, qui remplissaient l'autre partie , ne devaient ni prendre le ton de h tra-
(l) lloin. Odyss. I, v. tS Oetsqq. * • (X) liant. Art. port. T. SS7 et sqy.
(t) Hunl. Art. fort. v. S40-SI. (t) Idem., T. XXI et sqy.
gétJtc , ni affecter l'extrême liberté de la comédie, et dire crûment, comme elle, chaque chose par son nom.
Non ego inornata, et duminanlia nomina solum ,
Vcrbaque, l’isoncs, satyroruin scriptor, amabo (l).
Aussi le chœur, dans le mot Atuponr'jnn de ce vers du Cyclope :
"Aaaûnr oénrr ('Ext'»*») Jlixecnirnt' t'r utptt !i) ;
et Silène, dans cet hémistiche de Virgile déjà cité : fluic aliud mcrcedis eril , fontils seulement entrevoir une idée peu honnête que la comédie n'aurait pas pris la peine de voiler sous l'équivoque.
Toutefois, en leur imposant cette réserve , le poète avait à craindre un autre écueil, celui de leur donner trop de finesse. II fallait bien se garder de faire parler Silène , le gardien et le serviteur d'un dieu , son nourrisson , comme Dave , ou comme l'effrontée Pythias, escroquant un talent à Simon, tout retors qu'il était.
l)t niliil tnlrrsit , Davusite loquatnr, et audaa
Pythias, cmuncto lucrata Simone talentuiu; *
An custos famulusqite dei Silcnus aiunini (3).
Leur Langage devait être simple , naïf, et se ressentir du séjour des forêts dont on • les avait retirés ; aussi éloigné de la mollesse d'une poésie doucereuse et recherchée, que des ignobles grossièretés des carrefours.
Sylvie dodneti caveant, me judice, Kuuni ,
Ne, relut innati triviia, ae penè format-? ,
Aut nintinin Icneris juvrnentor vers.hu- unijuum ,
Aut immunda crepent, ignominiosaque dicta (4).
Aut nimium tenerin, &c... Euripide s'est toujours tenu en garde contre ce défaut, excepté peut-être à la fin du troisième intermède. Je crois qu’il a perdu là un moment de vue qu’il faisait parler des satyres, et que le demi-chœur qui citante ces vers anacréontiques Uaxufits ôf. ...X. T. cl est un peu trop délicat et trop raffiné dans la peinture du bonheur de la vie.
Il nous a été facilo d’exposer les règles que devaient suivre les pièces satyriques, et de déterminer |eur caractère avec exactitude; nous n'avions qua constater un fait produit par le Cyclope. Mais il ne sera peut-être pas également aisé tle dire quels furent et la cause et le but de ccs drames si singuliers par leur forme capricieuse et leur ton équivoque. Si nous en croyons le père Bruinoy, l'inconstance et le mauvais goût des spectateurs leur donnèrent lieu. « On se lassa , dit-il , un peu du tragique qui faisait > pleurer, et même du comique qui faisait rire; on voulut du merveilleux outré, du ■ bizarre ctdu nouveau, comme on en veut quelquefois de nos jours» (5).
L’homme se lasse de tout, je le sais, et son amour pour la diversité est tel, qu'une perfection continue devient même pour lui insipide et monotone. Il n’est donc pas étonnant qu'après un siècle illustré par les chefs-d’œuvre du génie, il soit blasé sur les beautés naturelles, et si empressé d'accueillir les monstruosités que lui offrent à l'envi
(l) floral. An. port. V. Ot l». (a) lient. Art. prêt . v. SU.M4.
(f) CrcLv. 170. (s) Ilium. Tkeul. ~r. iota. vi. pag. ssa. ett
(3) lîurat. iSlrf. V. 337 elaqq. 1743.
des auteurs qui ont spéculé sur sa satiété, pour obtenir une gloire viagère. Mais était-ce
bien là la situation des Athéniens, quand ils rappelèrent le drame satyrique? Quoi! b tragédie sortait à peine de l'enfance , la comédie n’avait pas encore pris sa forme, et déjà ce peuple volage était las de i'unc et de l'autre ? Qu’on m’accorde au moins que si cette inconcevable mobilité de sentimens avait pu lui faire demander d’abord le renouvellement de ces sortes de pièces, il y aurait renoncé plus tard, quand il applaudissait avec transport les nobles créations de la muse do Sophocle; et cependant il exigeait encore des drames satyriques et de ce même Sophocle et d’Euripide son rival. Mais, dira-t-on, ce serait s'abuser étrangement que de croire que ces drames fussent du temps de ces deux poètes aussi informes qu’à leur origine. Un les avait ajustés et perfectionnés sur La tragédie. Prenons, j’y consens, le C’yclope pour type. Certes, il eût encore été bien loin de satisfaire le goût difficile et délicat qui faisait retoucher les pièces d'Esebylc, parce qu'il ne [es trouvait pas assez régulières.
Brumoy se trompe donc évidemment, quand il assigne pour cause au drame satyrique l'inconstance et le mauvais goût des spectateurs. Ne se trompe-t-il pas encore, quand il avance que ce drame n'avait d’autre but que de divertir le menu peuple par des nouveautés gigantesques, et par des plaisanteries libertines ? Cela est si peu vrai qu'Horace établissant l’espèce particulière de style qui convenait aux Atellanes absolument semblables aux drames satyriques, veut qu’il ne se ressente en rien des propos grossiers de la populace.
Offrnduntur enim ( ajoute-t-il ) quibus est equus et pater et res:
Nec si quid fricli ciccrts prubal, et nucis emptor,
Æquis accipiunt aniniis , donanlvc eorona (t)
C’était donc scion lui le suffrage des chevaliers, des Patriciens et des riches que l’auteur du drame satyrique^lcvait ambitionner; et une des conditions essentielles de son œuvre , c’était de ne pas exciter les applaudisscmens du menu peuple. Si tel eût été son but en effet , le poète aurait-il pris tant de peine pour rattacher des incidcns imaginaires à une aventure connue, sans liaisons forcées, sans faire d'écarts ; pour être noble sans être exagéré , naïf sans être plat, difficulté si grande qu'Horace en regardait le triomphe comme ie chef-d’œuvre du goût et du génie.
Tantum sériés juncturaquc pollet !
Tantum de medio sutnptis accedit honoris (9) !
Mais comment concilier le suffrage des honnêtes gens avec ces nouveautés gigantesques et ces railleries libertines ? Hrumoy a pi is soin lui-même de nous apprendre ce qu'ii voulait dire par nouveautés gigantesques , lorsqu’en paraphrasant le Cyclope, il fait cette réflexion sur les menaces de Polyphénie. • Cela ressemble fort aux contes » d'ogres et de fées , contes faits pour amuser les enfans , ou plutôt pour leur gâter i'es- » prit. Cette scène aurait dû réconcilier M. Perrault avec Euripide: elle pouvait figurer » avec la femme au nés de boudin. ■ (3)
Euripide et Perrault! Polyphémeet la femme au nez de boudin! Ne considéràt-on que le style qui est presque partout admirable dans le Cyclope , il y aurait de findccence dans un tel rapprochement; mais la comparaison est d'ailleurs d'une
(l) Horat. Art. port. v. 14S-0-S0. (J) Brun*, tom. vi , psg. 349.
(a) Itérai, ibid. v. 141 - a.
fausseté complète. Ces historiettes puériles, si plates, si prolixes, et pour comble de disgrâce, si ennuyeuses, qu'on appelle conte» rie Perrault, ne mettent en scène que des personnages chimériques à l’existence desquels croit à peine le premier âge qu’ils sont destinés à effrayer; tandis que les acteurs de la pièce d'Euripide étaient une tradition reçue , h laquelle l'auteur eût dérogé , s'il n'cùt fait le Cyclope anthropophage* Au reste, on peut dire en général que Brumoy a singulièrement traité ce drame. Je renvoie les lecteurs à la paraphrase qu’il en a donnée , et a son discours sur le spectacle satyrique; ils y verrontaprès combien de façons, de répugnances et de dégoûts, il s’est enfin décidé à analyser le Cyclope qu'il a mutile fffr décence, et décrié par bon ton , débauche d'esprit , qu’il compare à peau d'ànc , et^ui n'était scion lui que l’écume de l'esprit tragique qui se délassait à faire rire la populace ( 1). IJécumc qui se délasse ; ce sont scs expressions. II ne faudrait pourtant pas le juger sur cette méthaphore incohérente et bizarre. Brumoy était un homme d'esprit, un écrivain facile et élégant, mais qui, au rapport de Brunck, savait médiocrement le grec (2).
Quant aux plaisanteries libertines qui auraient pu blesser lés honnêtes gens, nous avons vu quelle réserve était imposée à ce spectacle; aussi, dans le Cyclope, ne trouvonsnous qu'une dizaine de vers blâmables sous cc rapport, et dans lesquels encore l'idée est soigneusement déguisée par des expressions figurées.
L'opinion d'Horace, surcc poème, me [tarait bien plus raisonnable "et mieux fondée. II en attribue l'origine à la nécessité de délasser par quelque nouveauté l'esprit des spectateurs fatigués de la sérieuse attention qu'ils avaient prêtée aux tragédies.
Ko quod
Iltecebris eral et gratu novîtatc iiiorandus Spcclator (:t).
Spcctator. Ce n'était pas le menu peuple seulement; cctaicnt tous les spectateurs, celait la Grèce réunie. Je crois cependant que le poète lyrique ne nous donne pas là la principale cause de l'introduction de ce drame. Si l'on ne voulait en effet que divertir, à quoi bon du sérieux? Pourquoi presque une tragédie; car supposez au Cyclope un» ton un peu plus passionné, retranchez-en les satyres, et vous aurez une véritable tragédie; aussi Démctrius de Phalcre appelait-il le drame satyrique •uxî&vrjs r Jiar. (4). Pourquoi cc mélange hétérogène de deux genres si opposés ? Il faut donc chercher une raison qui nous explique la nécessité de ce double caractère ; je dis la nécessité, car les Anciens, fidèles imitateurs de la nature, ne confondaient jamais les genres , et s’ils l'ont fait pour le drame satyrique , ce n’a sans doute été que pour obéir à des motifs d’un intérêt puissant. Cette raison, nous l'avons déjà vu, ne fut autre que le scrupule religieux qui saisit les Grecs, quand ils s'aperçurent que Bacchus était entièrement disparu des jeux qu'il avait fondés. Se croyant ingrats envers cette bienfaisante divinité, ils songèrentà rappeler scs fêtes primitives, et imposèrent aux poètes chargés d'être les interprètes de leur reconnaissance, le devoir de construire un poème en son honneur , qui, sans révolter le goût public , rappelât cependant le sérieux noble du chant du bouc, et les facéties amusantes du chœur satyrique. Fidèle à cette mission , fauteur du premier drame satvrique, Eschyle sans doute; car s’il s'agit d’un spectacle dialogué, on ne peut en attribuer [invention ni àThespis, ni k Pratiuas; mais à
(t) Bruni, (om. Vi, pag. 368. ( 3 ) IloraL Art port, v. *22-3.
(«) Brunck, Sopbocl. PÀitoct. 193 . («} Cuaub. De Satyr. pocs. üb. 1, cap. 111,
Eschyle, qui d'ailleurs, selon Diogène de Laerce, est celui de tous les poètes qui a le mieux réussi dans ce genre (l); Eschyle, dis-je, alors dut faire un drame à-peu-près dans le goût de celui que nous avons analysé. Voilà , si je ne me trompe, la cause tout-à-la-fois et le but du drame satyrique.
'i) Cataub. Smiyr. pots. lib. i . e»p. v, pag. lê?.
Permis d’imprimer.
ROVSSELLE,
Inspecteur grncral dr» <‘tudr*. rli»rgc de l adntimatration de t tt itlrimr dr Pari».
Vu et lu. Parie , ce 0 Juillet 1830.