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Dissertation sur le pape

Page 12, ligne 26, conciles au lieu de conseils. Page 13, ligne 17, il exerce, au lieu de il n'exerce. Page 1 3, ligne 19, il amène, au lieu de il n'amène.

Cette dissertation a eu lieu sous la forme d'un entretien à la distribution des prix du Séminaire de St. Hyacinthe le 5 juillet dernier. Six élèves s'en étaient partagé les diverses parties. Les interlocuteurs sont désignés par les premières lettres de l'alphabet.

A. — Autrefois quand arrivait ce jour solennel de la distribution des prix dans les institutions classiques ; lorsque, comme aujourd'hui, une assemblée d'élite venait en assistant à cette fête montrer sa bienveillance à l'égard de la jeunesse studieuse, on évitait de traiter en cette circonstance toute question de polémique religieuse ou sociale. On se livrait à des dissertations, à des plaidoyers dont l'objet était purement scientifique ou littéraire. On aurait craint de troubler la paix des études par des discussions qui eussent fait entrer les élèves dans l'arène des débats qui s'agitent dans la société- On pouvait alors avoir raison d'en agir de la sorte.

Mais le temps, dans ses évolutions rapides, amène des événements

dont l'influence doit se faire sentir jusque dans cette retraite qu'on

a appelée le sanctuaire des lettres. Il pose des questions qui vont

partout provoquer l'attention de L'intelligence, à cause des intérêts

importants auxquels elles se rattachent. On entreprendrait en vain

de se boucher les oreilles. Cette voix a un accent d'une force qui la

fait entendre malgré soi. Il faut nécessairement l'écouter, et la

sagesse fait un devoir de s'occuper de ce qu'elle dit. Il s'agit des

principes qui doivent déterminer le cours de la vie intellectuelle et

morale. Les plus hautes vérités sont l'objet d'une lutte animée entre les esprits. Peut-on être indifférent à un combat dont l'issue sera leur triomphe pour le bien de la société, ou la prédominance des plus funestes erreurs ? La jeunesse doit-elle être laissée en dehors de ces discussions dans lesquelles est engagé son avenir religieux et civil ?

Aujourd'hui, on désire de la part des élèves des institutions classiques un certain maniement des armes qui, dans quelqu'étroites limites qu'il s'accomplisse, soit une initiation aux exercices militaires que la défense de la patrie peut réclamer. Ne doivent-ils pas, à plus forte raison, être préparés, jusqu'à un certain point, à la guerre des idées, où nécessairement, à la sortie du Collège, leur intelligence aura à prendre part? Ils trouveront en entrant dans la société la discussion sur les questions les plus graves, dans les conversations des salons, dans les feuilles nombreuses que chaque jour la presse met entre leurs mains, et jusque dans le retentissement des plaidoyers entendus devant les tribunaux de la justice. — Bien plus, ils se rencontreront en face d'un prosélytisme auquel il leur sera difficile de résister. Plus que jamais aujourd'hui, les idées, pour se propager ou se défendre, forment des associations qui deviennent bientôt des camps aux drapeaux opposés. A chaque ins tant, le jeune homme se sent pressé de s'enrôler dans l'une ou l'autre de ces armées. Il peut être facilement circonvenu. S'il ne sait pas discerner clairement où est la vérité, la justice, l'amour du bien, il pourra se vouer à un parti, dont il entendra plus tard sa conscience lui demander l'abandon, que toutefois lui rendront bien difficile le respect humain et une pression bien fortement exercée sur lui pour le maintenir là où il se sera d'abord imprudemment engagé.

Dans les divers enseignements que nous avons reçus, les grandes vérités religieuses sociales et morales ont été traitées ; mais comme cela a eu lieu, en d'autres occasions semblables, et ce semble, avec l'approbation du public, on a voulu qu'une étude plus particulière de l'une de ces graves questions qui agitent le monde, fut faite pour ce jour solennel, afin qu'à raison de la circonstance même, elle gravât plus profondément dans nos esprits et nos cœurs une doctrine salutaire ; et l'on a pensé que l'exposition que nous en ferions serait utile et agréable aux personnes de cet auditoire, dont un certain nombre entendrait avec intérêt une discussion propre à les instruire, et dont les autres verraient avec plaisir les élèves de cette institution rappeler des vérités familières à leur intelligence et objet de leur dévoùment.

Indocti discant, et ament meminisse periti.

Qu'est-ce qui aujourd'hui fixe l'attention de tous les esprits, et produit dans les .cœurs les plus vifs sentiments d'espérance ou d'anxiété ? Evidemment ce qui se passe à Rome. Le Concile du Vatican est depuis sept ou huit mois l'objet des informations recherchées, des conjectures, des réflexions de la part de tous ceux chez qui l'intelligence n'est pas exclusivement absorbée par les intérêts matériels. Tous les journaux, catholiques ou non, s'empressent de donner des nouvelles de cette assemblée et de discuter les matières sur lesquelles on y délibère. Il n'est personne qui ne pense que de cette réunion de tous les Evêques de la terre doivent sortir des décisions qui influent puissamment sur le monde intellectuel.

Mais parmi les questions que l'on y traite, il en est une, qui, par l'intérêt qu'elle excite, domine toutes les autres ; on sent que je parle de l'infaillibilité du Pape. Est-il bien vrai qu'il y ait sur la terre un homme, dont la parole ait l'autorité de celle de Dieu même, qui doive nécessairement commander l'assentiment des intelligences et qui ait le droit de prononcer l'anathème contre quiconque refuse de croire à ses enseignements? Certes, si une question a jamais eu de l'importance pour les hommes, c'est bien celle-ci.

Le Concile n'a pas encore formulé sa décision sur cette matière capitale ; mais il n'est personne qui ne soit convaincu qu'elle sera donnée au premier jour pour l'affirmative. La très-grande majorité des Pères s'est exprimée en ce sens, et d'ailleurs le Concile ne peut que reconnaître, par une déclaration solennelle, ce qui est l'objet de la croyance à peu près générale de l'Eglise catholique. Nous aurons à faire un£acte de foi à cette vérité sur laquelle le doute, encore moins qu'auparavant, ne sera permis. Mais l'apôtre veut que notre soumission soit raisonnable. Rationabilc obsequium vestrum.

Chercher la raison de l'infaillibité du Pape, apprécier la grandeur et l'influence de cette doctrine, savoir répondre aux difficultés que l'on peut élever contre elle, peut-il y avoir en ces jours une occupation plus {ligne de l'intelligence ? — C'est l'étude que nous avons faite, et dont nous venons vous exposer le résultat. Toutefois nous ne nous sommes pas bornés à la question de l'infaillibilité. Nous avons considéré le Chef de l'Eglise sous divers points de vue, afin de compléter l'idée que nous devons nous en former. L'objet de cet entretien, c'est le Pape, apprécié dans sa dignité, dans son histoire, .dans son influence sur la société.

B. — Qu'est-ce que le Pape? Le Vicaire du Christ, c'est-à-dire, celui qui le représente, qui continue son œuvre sur la terre. Pour se bien rendre compte de sa dignité et de son pouvoir; pour que la foi de l'intelligence s'incline devant son autorité, il faut remonter à celui dont il est le représentant, rappeler la mission du Christ luimême, qui se perpétue en sa personne.

Les vérités du Christianisme prises séparément, peuvent offrir quelques difficultés à raison de leur nature mystérieuse ; mais quand elles se déploient dans leur magnifique ordonnance, quand on examine l'enchaînement admirable qui les relie entre elles, quand on les voit se dérouler comme conséquences d'un principe qui s'impose nécessairement à l'intelligence, ou comme résultat d'un fait incontestable, alors elles répandent une lumière qui fait disparaître toutes les ombres.

L'histoire du monde se partage en deux époques : les temps qui se sont écoulés avant Jésus Christ, et les siècles que l'on compte depuis lui.

Dans l'antiquité, un Messie était attendu par les Juifs ; tout l'Ancien Testament en fait foi. Les peuples de l'Orient, les Grecs, les Romains avaient une attente semblable.

Ecoutez cette parole de Suétone : " Percrebuerat Oriente toto vêtus et constansopinio esse infatis eo tempore Judœa profecti rerum potirentur." (In Vesp.) Le plus grand des historiens de Rome, Tacite, dit la môme chose à peu près dans les mêmes termes : " Pluribus persuasio inerat antiquis sacerdotum litteris contineri eoipso tempore fore ut valesceret Oriens, profectique de Judœa rerum potirentur." (Tac. hist. lib. 5. 10.)

C'est avec raison qu'un prophète a dit : Il viendra le désiré des nations. (Aggée. c2. 8.)

Le Messie est venu ; on ne l'attend plus nulle part ; tout depuis est marqué de son empreinte : sa naissance détermine l'ère de toutes les nations civilisées.

On l'adore, ou on le combat. Les plus grands débats du monde l'ont pour objet. Cela avait été prédit : in signum cui contradicetur. (Luc. 2.) C'est une preuve de sa divinité.

Jésus a existé ; le fait est certain, le monde ne combat point pour un personnage imaginaire. Nul homme n'a une existence historique aussi constatée ; nul n'a laissé tant de traces de son passage

dans le monde ; nul n'a plus vécu dans l'esprit et le cœur des hommes.

Jésus a prouvé sa divinité par la sainteté de sa vie dont nul sage n'a approché ; par la sublimité de ses enseignements que personne ne conteste ; par les miracles les plus éclatants, avoués de ses ennemis même ; par sa mort qu'il a prédite dans tontes ses circonstances, et dont il a souffert volontairement les épouvantables douleurs avec une force surhumaine ; par sa résurrection glorieuse dont la vérité est éclatante comme le soleil.

Qu'est-ce que le Messie est venu faire ? Instruire les hommes et les sanctifier pour qu'ils puissent obtenir la vie éternelle.

Il a éclairé le monde en faisant mieux connaître Dieu dans sa nature, dans ses bienfaits, dans son amour ; il a révélé le mystère de l'incarnation accompli en lui-môme, rappelé la chute originelle et la nécessité de la réparation ; enseigné le culte que les hommes doivent à Dieu ; prêché la morale la plus pure, et révêlé la destinée future de l'homme id'une manière plus expresse.

Il a présenté aux hommes les moyens de se sanctifier dans les sacrements qu'il a établis et par lesquels il les fait participer aux mérites de son sang.

Il a donné l'ordre de croire et de pratiquer tout ce qu'il a enseigné sous peine de damnation.

Jésus-Christ n'est plus sur la terre ; il n'a rien écrit : il a parlé, il a agi.

Comment connaître ses enseignements ? Les Evangiles ont été écrits. Mais ils ne renferment pas, ils le déclarent eux-mêmes, toute sa doctrine. D'ailleurs comment sait-on qu'ils ont été inspirés ? Et qui peut en assigner le vrai sens? Ils renferment les faits les plus extraordinaires, les dogmes les plus mystérieux, une morale sévère dont la violation entraîne la perte éternelle. Eh bien, prétendraiton que chacun des hommes, malgré ses préjugés, ses passions, son ignorance, verra clairement, sans difficulté, sans aucun doute, tout ce qui est enseigné dans ces livres ? Mais ceux qui les ont entre les mains, sans vouloir reconnaître une autorité qui les interprête, sont partagés dans leur croyance en mille sectes diverses.

Et comment avoir recours aux moyens de sanctification que Jésus a présentés ? Il a établi des Sacrements : où en sont les ministres ; où est le pouvoir qui leur donnerait leur mission ?

Le Christ a pourvu à tout dans sa sagesse divine. Il a fondé l'Eglise, c'est-à-dire une société religieuse, parfaitement organisée, et présidée par une autorité qui y maintient l'ordre et l'unité. En l'établissant, il a réalisé un instinct qu'il a mis au cœur de l'bomme. Quand on étudie l'humanité, on trouve en elle un penchant, plus

ou moins fortement senti, mais universellement répandu, celui de l'union des esprits et des cœurs dans la grande famille humaine. — Mais il y a tant de diversités d'opinions, d'inclinations, d'intérêts chez les hommes, que la guerre est partout dans l'ordre intellectuel et matériel. Que faut-il pour qu'il y ait une société véritable et permanente ? D'abord l'unité d'idées entre ses membres ; une môme et forte conviction sur les points les plus importants lie entre eux les esprits et empêche les divergences d'opinions, sources de disputes primitives ; il faut de plus l'unité de sentimens produite par des motifs et entretenue par des moyens qui aient l'influence la plus forte sur le cœur; il faut enfin l'unité d'une règle commune à tous dont l'autorité maintienne l'ordre.

Voilà la société que le Christ a voulu établir par la foi aux mêmes dogmes, par l'amour de Dieu et des hommes, effet des enseignements les plus sublimes et de la grâce des sacrements, et par un pouvoir qui rappelât sans cesse la vérité et maintint la concorde entre les intelligences et les cœurs. Les membres de cette société, fidèles à ses lois, doivent devenir membres de la cité bienheureuse et éternelle dont au ciel Dieu est le Roi.

Une société semblable ne peut subsister sur la terre en proie à tant d'idées et de passions diverses que par une action incessante de l'autorité divine, à laquelle on puisse sans cesse avoir recoins pour connaître ses décrets. Dieu devait donc dans sa sagesse constituer un pouvoir qui fut l'organe de son infaillible vérité. C'est ce qu'il a fait en donnant à son Eglise un chef, revêtu de sa puissance, proclamant ses enseignements dans toute leur pureté, et entretenant dans les fidèles la vie spirituelle par la dispensation des dons divins confiés à son ministère. Voilà dans la Providence divine l'idée du Pape : il est le continuateur de l'œuvre du Christ. Comme lui, il enseigne la vérité ; comme lui, il dispense les grâces ; il dispose de la puissance divine pour faire du bien aux hommes.

C. - Voyons dans l'Evangile comment le Christ a réalisé cette idée. Il réunit près de lui des disciples à qui il enseigne sa doctrine ; il en fait des apôtres chargés d'instruire toutes les nations : Docete omnes gentes. Il promet à la société qu'ils vont établir son assistance jusqu'à la consommation des siècles ; mais il prend l'un d'eux pour en faire le fondement inébranlable de son Eglise, le pasteur qui doit régir son troupeau, le dépositaire de la vérité qui

confirme les autres dans la foi, et l'introducteur au royaume du ciel dont il lui donne les clefs.

Voyez vous ce disciple qui se présente à lui pour la première fois ? Il se nomme Simon ; mais Jésus lui dit : désormais tu t'appelleras Pierre. — Puis on le voit en toute circonstance lui donner la préséance dans le Collège Apostolique. Un jour, il dit à ses disciples réunis autour de lui ; qui pensez-vous que je suis ? Pierre prenant la parole s'écrie : Vous êtes le Christ, le fils du Dieu vivant. Alors Jésus fait entendre cette parole solennelle dont l'écho retentit si majestueusement à nos oreilles : " Et moi je te dis : Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle." Dans la langue biblique et orientale les portes signifient les puissan3es ; parce que c'était aux portes des villes que les puissances de la terre tenaient leur cour, que les pouvoirs publics rendaient leur jugement, et que résidaient les chefs des armées. — Et le Christ parlant au même apôtre ajoute : Je te donnerai les clefs du rovaume des cieux.

Jésus était à la veille de sa nnrt. Il venait d'instituer l'Eucharistie : il prédit à Pierre la faiblesse qui devait le porter à le renier ; puis, il lui dit : " J'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas, et quand tu seras converti, confirme tes frères."

Jésus était sur le point de monter au ciel. Il s'adresse à Pierre en présence des autres apôtres : Simon, lui dit il, m'aimes-tu plus que ceux-ci. Pierre répond : Seigneur, vous savez si je vous aime. — Jésus lui dit : Pais mes agneaux. Il lui demande une seconde fois : M'aimestu ? Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime.— Pais mes agneaux, dit encore Jésus. Une troisième fois, il adresse à son apôtre la même interpellation : il reçoit la même réponse et alors Jésus dit : Pais mes brebis. — Le Christ s'était donné lui-même comme le bon Pasteur qui prend soin de son troupeau. Maintenant qu'il va quitter le monde, il remet la houlette à Pierre. Il lui donne l'ordre de paître les agneaux, c'est à-dire, les fidèles, et les brebis, c'est à-dire, les pasteurs eux-mêmes.

L'autorité suprême de Pierre sur l'Eglise que Jésus fondait pou vait elle être exprimée d'une manière plus expresse et plus solennelle ? Mais ce pouvoir était-il accordé à la personne de cet apôtre seulement ? Quoi ! ces magnifiques prérogatives n'auraient été données au chef de l'Eglise que pour la courte période de la vie de Pierre ; et c'était précisément le temps où cette autorité était le moins nécessaire, à cause du souvenir si vivant des enseignements de Jésus, et de la parole si puissante et si efficace des autres apôtres. L'histoire apostolique nous montre bien Pierre exerçant des actes de son pouvoir suprême, mais quant à son action personnelle dans

fi DISSERTATION SUR LE PAPE.

le ministère évangélique, elle est moins marquée que celle de St. Paul et de St. Jean, dont le premier a eu la sollicitude de toutes les églises de la chrétienté naissante, et dont l'autre dans sa vie si prolongée, a répété tant de fois et maintenu avec tant de zèle la doctrine du Christ. — Si l'autorité confiée à Pierre ne devait pas se transmettre à ses successeurs, on ne voit nullement sa raison d'être, et la solennité des paroles de Jésus à son égard devient inexplicable

D. — Dès lors que l'on reconnaît le Pape comme successeur de St. Pierre, il faut admettre qu'il jouit de tous les privilèges accordés au Prince des Apôtres, eomme chef de l'église. Voyez dans l'opinion contraire quelle singulière signification il faudrait donner aux paroles du Christ. — Pierre est le fondement sur lequel l'Eglise est bâtie. Celle-ci serait infaillible et son chef ne le serait pas ; l'édifice se soutiendrait sur une base que l'on pourrait voir crouler. — Jésus a dit dans un autre endroit de l'Evangile que l'homme sage bâtit sa maison sur une pierre qui résiste aux vents et aux eaux. Et lui, la sagesse suprême, il aurait assis cette Eglise dont la formation était le terme de tout ce qu'il a fait et souffert, sur une pierre sans consistance. La parole si solennelle du Christ à son Apôtre signifierait : Tu es Pierre, non pas une pierre ferme que rien n'ébranle, mais une pierre chancelante, que l'on peut renverser. Voilà le fondement sur lequel j'appuie mon Eglise. Je te donne les clefs du royaume du ciel II s'ouvrira à ceux que tu y feras entrer. Je suis la vérité même. Qu'importe ? Tu peux introduire pour vivre avec moi, ceux que tu auras imbus de l'erreur dans laquelle tu seras tombé, et qui auront dû croire à ta parole, à raison de l'autorité suprême que je te donne sur eux. Et cela malgré que j'aie dit : Quiconque ne croit pas à la vérité que j'enseigne sera condamné.

Et voyez comment, dans le système de ceux qui pensent que les jugements du Pape en matière de foi peuvent être réformés, auront été réalisées ces autres paroles du Christ à St. Pierre : "J'ai prié pour que ta foi ne défaille pas, et toi, confirme tes frères."

La foi de Pierre a failli ; il veut induire ses frères, les Evoques, en erreur, mais c'est la foi de ceux-ci qui n'a pas subi d'atteinte, et ils ont à ramener à la vérité le Pontife qui s'en est éloigné ; Pierre d ns la personne de son successeur ne donne pas, mais reçoit la confirmation dans la foi ; ce qui est tout à fait l'opposé des paroles du Christ.

Jésus dit à Pierre : Pais mes agneaux et mes brebis ; tout mon troupeau. — Mais quel est le devoir d'un Pasteur? le Christ l'a dit lui-même, c'est d'éloigner le loup des brebis. — Et quels sont les loups qui viennent pour dévorer le troupeau du Seigneur? Jésus l'a dit aussi : ce sont ceux qui enseignent de fausses doctrines. (Math. 7.) Et il confierait ses brebis et ses agneaux à un pasteur qui peut devenir un loup, ou qui les ferait mourir par le poison de l'erreur dont il les alimenterait !

Toute l'argumentation contre l'infaillibilité papale se réduit, en dernière analyse, à donner un démenti aux paroles du Christ, ou à leur prêter un sens équivoque, sans portée, sans grandeur, qui ne convient nullement à la dignité de celui qni les a proférées, et aux ■ circonstances solennelles où elles ont été dites. — Elle a un air de ressemblance avec l'argutie hérétique, qui suffit à la faire rejeter.

E. — Les paroles du Christ ont été entendues dans le sens de l'infaillibilité donnée à Pierre et à ses successeurs par tous les Pères et Docteurs de l'Eglise qui ont traité de la question. La tradition s'est constamment exprimée de la même manière à cet égard. Les Papes ont sans cesse agi comme investis de cette prérogative ; ils ont promulgué des décrets de foi, anathématisé nombre d'erreurs, sans attendre ni reclamer une confirmation de leurs actes du corps des Evêques. En tout temps, on a eu recours à eux comme aux juges des controverses en matière dogmatique. Les conciles œcuméniques eux-mêmes ont reçu d'eux la confirmation qui donnait la force à leurs décrets. — Ainsi l'Eglise a cru de fait dans tous les temps à l'infaillibilité de son chef. Il est vrai que ce n'était pas encore un dogme formellement promulgué et imposé sous peine d'anathème ; ce qui faisait qu'on n'encourait pas la note d'hérésie en le niant spéculativement ; mais sa vérité était reconnue pratiquement par la soumission universelle aux décrets du Pontife Romain, laquelle aucun Catholique n'aurait cru pouvoir refuser en sécurité de conscience.— Certaines théories ont bien attaqué quelques fois le dogme que nous défendons ; mais comme l'autorité doctrinale du Pape n'était pas méconnue de fait, les souverains Pontifes se sont bornés à les improuver : l'état des esprits en certains pays, sous certains gouvernements, n'aurait pas permis peut-être une condamnation plus explicite. L'Eglise a cru que le temps était venu de faire briller l'infaillibilité du Pape de l'éclat d'une vérité dogma-

tique ; mais en proclamant cette doctrine, elle ne fait pas autre chose que d'attester solennellement une croyance sans cesse entretenue par la tradition, et déclarer qu'elle est révélée par le Christ lui-môme dans les paroles de son Evangile.

Au reste, ceux qui ne croyaient pas à l'infaillibilité des Papes, admettaient cependant que le siège Apostolique ne pouvait défaillir, et induire les fidèles en erreur. Ils disaient qu'en supposant qu'un Pape tombât dans l'hérésie, cela n'aurait pas de suite, et qu'aucun faux enseignement, sorti de la chaire de Pierre, ne prévaudrait dans l'Eglise. Ecoutons ces paroles de Bossuet : "Que contre la coutume de tous leurs prédécesseurs, un ou deux Souverains Pontifes, ou par violence, om par surprise, n'aient pas assez constamment soutenu, ou assez pleinement expliqué la doctrine de la foi; consultés de toute la terre et répondant durant tant de siècles à toutes sortes de questions de doctrine, de discipline, de cérémonies, qu'une seule de leur réponse se trouve notée par la souveraine rigueur d'un Concile œcuménique ; ces fautes particulières n'ont pu faire aucune impression dans la chaire de St. Pierre. Un vaiseau qui fend les eaux n'y laisse pas moins de vestiges de son passage... L'Eglise Romaine est toujours vierge : la foi romaine est toujours la foi de l'Eglise, et Pierre demeure dans ses successeurs le fondement des fidèles." Comment l'immortel génie dont je viens de citer les paroles n'a-t-il pas vu que l'infaillibilité ne pouvait être attachée au siège apostolique, si celui qui l'occupe ne la possédait pas, et qu'enfin si un seul Pape a voulu imposer une hérésie à l'Eglise, on ne peut plus dire que Rome ait conservé la virginité de sa foi ?

N'est-il pas plus simple, plus digne de la sagesse divine que l'autorité qu'elle a instituée pour gouverner l'Eglise ne tombât pas dans l'erreur, môme dans des cas tout à fait rares et passagers ? Qui ne voit que cette exception, si minime qu'on la suppose, est une anomalie dont la raison, contemplant les desseins divins, ne peut se rendre compte.

F. — On prétend que réellement des Papes ont enseigné l'erreur. On a nommé Libère ; mais on a senti qu'il n'y avait pas môme de vraisemblance à l'accuser, et dans les discussions récentes, toute l'attaque s'est concentrée sur le Pape Honorius. Tout d'abord, avant de la discuter, qui ne doit s'attendre que la difficulté n'a aucune valeur7 Quoi, il y a près de dix huit siècles que les Papes gouvernent l'Eglise ; ils se sont succédé au nombre de 257. Selon les

paroles de Bossuetqui viennent d'être rappelées, ils ont eu constamment à répondre aux consultations les plus importantes et les plus difficiles qui leur étaient adressées sans cesse de toutes les contrées où la foi catholique est établie ; et tous, à l'exception d'un seul, auraient maintenu intact l'enseignement du Christ. Mais si l'on suppose le Pape faillible, c'est une merveille que sur un si grand nombre de Souverains Pontifes, un seul, ou deux, si vous le voulez, se soient trompés. Humainement parlant, ceci est tout à fait inexplicable.

Mais enfm3 dit-on, le Pape Honorius a été condamné formellement comme hérétique par le 6e concile œcuménique tenu à Gonstantinope. — Je réponds : d'abord il n'est pas du tout certain que les actes de ce Concile soient authentiques ; on ne peut pas, il est vrai, prouver positivement qu'ils aient été falsifiés ; mais il n'est pas invraisemblable, ou plutôt il est probable qu'ils l'ont été. Les manuscrits originaux de cette assemblée étaient entre les mains des Grecs, si opposés au pouvoir du pontife romain. Il y a plusieurs exemples d'interpolations faites par eux, et à cette époque même, dans des documents de cette nature. D'ailleurs ce qui empêche de croire à la condamnation d'Honorius,ce sont les écrits mêmes de ce Pape que l'on prétend avoir servi de matière à la censure portée contre lui. — Ces écrits, nous les avons; or, ils s'entendent dans un sens très-orthodoxe. — Assurément l'Eglise ne les condamnerait pas aujourd'hui, comment les aurait-elle condamnés à une autre époque? Le secrétaire d'Honorius et le second Pape qui monta après lui sur le trône pontifical ont justitifié sa doctrine, contre certaines interprétations défavorables qui s'élevaient contre elle. La mémoire de ce Pape a toujours été en vénération à Rome ; et dans le temps même où l'on prétend qu'il a été condamné, on voit les souverains Pontifes déclarer de la manière la plus explicite que l'Eglise Romaine n'a jamais dévié de la vérité- — Il faut conclure de ce fait, que si le 6e concile général a réellement condamné Honorius, il ne l'aurait fait que parceque ce Pape aurait voulu étouffer la discussion qui s'élevait sur le monothélisme, et que par là même, il aurait favorisé cette erreur : ce qui aurait été de sa part une faute contre le zèle et la prudence, mais non évidement une hérésie. — Comment, après toutes ces considérations, peut-on citer le fait d'Honorius comme une difficulté péremptoire contre l'infaillibilité pontificale ?

A. — La nécessité de ce dogme est proclamée par la raison avec une telle force qu'on ne comprend guères comment des intelligences catholiques ont pu ne pas la reconnaître. Si le Pape n'est pas infaillible, l'infaillibilité de l'Eglise est un privilège sans utilité, faute d'un organe par lequel elle puisse exprimer ses jugements. Voici des erreurs qui s'élèvent ; proposées par des hommes habiles, elles présentent un caractère spécieux ; elles sont combattues sans doute par les docteurs catholiques ; mais enfin il faut une autorité qui proclame la vérité sur les questions mises en controverse. Qui parlera au nom de l'Eglise ? — On a répondu : les conciles oecuméniques.— Eh bien, pendant les trois premiers siècles, aucun concile de ce genre n'a été réuni ; on sent qu'avec les persécutions constantes dont l'Eglise était l'objet, la convocation de ces conciles était impossible. Le premier concile œcuménique a eu lieu à Nicée en 325. — Depuis le Concile de Trente, terminé en 1563, jusqu'à celui qui se tient aujourd'hui au Vatican, trois siècles se sont écoulés pendant lesquels aucun concile œcuménique ne s'est réuni. Voilà donc six siècles sur dix-huit pendant lesquels aucune voix n'aurait été autorisée à faire taire l'erreur envahissant la société chrétienne ; six siècles, ou la société dans laquelle s'agitent à chaque instant les intérêts éternels des hommes, et que le Christ a constituée pour être la gardienne de la vérité, voilà six siècles où cette société n'a pour la régir, aucune autorité qui commande aux intelligences, et maintienne l'unité.

Aussi on a compris que l'infaillibilité ne peut résider seulement dans les conseils œcuméniques : et on a dit : Eh bien, soit : le Pape prononcera, mais son jugement ne sera regardé comme indéformable que lorsqu'il aura eu l'acquiescement de l'Eglise dispersée. — Voyons les conséquences de cette opinion.

Ou il faut se soumettre, du moins provisoirement, au décret -du Pape, ou en attendre la confirmation par l'adhésion du corps épiscopal.

Dans le premier cas, qui est admis par tous les théologiens même gallicans, si le Pape n'est pas infaillible, il y a obligation d'adhérer à une doctrine de la vérité de laquelle on n'est pas certain, qui peut être une erreur en opposition avec la révélation divine, et ainsi l'Eglise, pendant un temps plus ou moins long, pourrait se trouver en dehors de la voie de la vérité ; l'erreur prévaudrait légi-

tement dans son sein en un très-grand nombre d'esprits ; que devient alors son infaillibilité ?

Dans le second cas, il faut suspendre l'assentiment de sa foi à la décision pontificale. Pendant ce temps l'erreur fait des progrès ; il n'y a pas de tribunal qui la condamne avec une autorité sans appel. — Et les Evêques. s'empresseront-ils de se prononcer sur la question controversée ? chacun d'eux voudra prendre son temps pour la bien connaître ; leur jugement peut se faire longtemps attendre. Dans bien des cas, ils ne s'accorderaient pas entre eux : il ne serait pas toujours facile de constater une majorité bien prononcée. Sans rejeter absolument la décision du Pape, les Evêques peuvent exprimer à son égard des jugements qui la modifient ou l'interprètent en sens divers ; de là, de nouvelles discussions et un délai prolongé indéfiniment tout à fait déplorable, parcequesurdes points qui concernent la foi, on ne sait pas à quoi s'en tenir. Et n'est-il pas naturel que le Pape soutienne son sentiment; que par l'autorité de juridiction dont il dispose, il n'exerce sur nombre d'Evêques une influence qui altère la liberté de leurs jugements ; et qu'en voulant maintenir un décret qui n'aurait pas l'approbation de tout le corps de l'épiscopat, il n'amène une querelle déplorable qui puisse devenir un schisme ? Dans tous les cas, si le décret du Pape est condamné, nécessairement le respect et la déférence envers son autorité doivent s'affaiblir. Tout cela permet à l'erreur de prendre des développements qui assurent son empire sur une grande partie de la société catholique.

Maintenant, je le demande, un procédé aussi lent, aussi difficile à mettre en œuvre, souvent aussi incertain, ou aussi funeste dans son résultat, est-ce là le movyen qui doit être employé pour préserver l'Eglise d'erreur, et y maintenir le dépôt de la foi ? Est-ce là un ordre de choses digne de la sagesse divine ? n'est-ce pas plutôt un principe de confusion ? — Dans l'opinion que je réfute, il n'y a plus de centre d'unité dans l'Eglise ; l'enseignement de la vérité n'y est pas permanent ; il n'y a pas un organe certain de la révélation divine, toujours prêt à la faire connaître. Eh bien, je ne reconnais plus là l'Eglise du Christ, je ne puis plus dire : Credo in unam sanctam, catholicam et apostolicam ecclesiam.

L'Eglise n'est pas une ; car il n'y a pas d'autorité toujours subsistante qui maintienne constamment les esprits dans la même croyance ; elle n'est plus apostolique, vu que la foi répandue par les apôtres a manqué à celui qui occupe le siège même des Apôtres : elle n'est plus catholique, parceque l'erreur et la division peuvent pendant longtemps prévaloir dans son sein; elle n'est plus sainte, car sa

tète est privée de la sainteté, de la pureté de la doctrine ; elle est en proie à l'immonde esprit de mensonge et de ténèbres.

La conclusion à tirer de tout cela, c'est que l'Eglise n'est pas infaillible, si le Pape ne l'est pas. Aussi de fait, le Souverain Pontife a toujours été regardé par tous les catholiques véritables comme portant en matière de foi des décrets auxquels la plus entière soumission était due. Quand a-ton jamais vu un Pape forcé de revenir sur ses décisions ? Quand a-t on jamais vu les Evoques après la proclamation d'un dogme par le successeur de St. Pierre le soumettre à leur examen pour prononcer un jugement sur sa vérité ? Ainsi, l'Evangile, la raison, l'histoire, tout cela rend certaine l'infaillibilité du Pape.

B. — En réfléchissant sur de dogme, j'en admire la grandeur et j'y reconnais la sagesse et la puissance divine. Un homme infaillible, quelle merveille ! Un homme qui, consulté de toutes les parties du monde sur les plus hautes questions, ne se trompe jamais dans ses réponses, et enseigne toujours la vérité aux intelligences, on le sent, il y a là quelque chose audessus de l'humanité. A quelque hauteur que s'élève le génie dans les diverses sphères des conceptions humaines, je le vois de temps à autre s'égarer, et quelque fois bien tristement, dans les voies qu'il parcourt. Je regarde l'antiquité. — J'y trouve des intelligences dont la gloire a jeté un éclat qui resplendit encore vivement; et toutefois qu'elles étonnantes aberrations rappellent Platon, Aristote, Giceron ? Aux siècles éclairés de la lumière du christianisme, je déplore la chute profonde du vigoureux génie de Tertullien, les erreurs de la science d'Origène ; je vois Augustin, écrire le livre de ses rétractations, et si au Moyen-Age, le docteur angélique échappe à des erreurs graves, du moins certainement constatées, c'est qu'il s'attache aux vérités révélées dont il ne fait que développer l'enseignement. Bossuet prouve par son exemple que, suivant sa propre expression, la sagesse humaine est toujours courte par quelque endroit: son génie subit une éclipse pénible sur la question même qui nous occupe. — Et chez Descartes, Malebranche, Bacon et nombre d'au, très célèbres philosophes, les éclats de leur vive intelligence semblent n'être que des éclairs, sortant de sombres nuages ; tant l'erreur abonde en leurs écrits. — Oui, il faut le dire, Humanum est crrare. — Quel prodige donc de voir un homme dont la voix ne s'ouvre que pour proclamer la vérité, que dis-je, un homme ? non,

une suite d'hommes pendant plus de 18 siècles, au nombre d'environ 260, dont la parole à toutes les questions qu'on leur a posées a répondu infailliblement comme Dieu même !

Et maintenant qu'on le remarque, tout l'enseignement que le Verbe divin est venu donner au monde, la société toute entière qu'il a fondée et dans laquelle l'erreur ne devait pas prévaloir, repose sur cet homme, seul pendant qn'il vit, chargé de maintenir la vérité sur la terre. Mais cet homme, ce Pape si nécessaire à l'Eglise, à la cause de Dieu, il peut être l'objet de toutes sortes d'attaques, de persécutions ; cent fois le glaive tranchera sa tête ; on prendra des mesures pour qu'il ne puisse être remplacé ; tout cela a été fait, souvent même répété. Et cependant ce Pape, l'homme infaililible, vit toujours ; les empires croulent, le siège de Rome demeure inébranlable; les dynasties disparaissent; celle de Pierre subsiste plus puissante que jamais.

Cent doctrines diverses sont venues tour à tour envahir le domaine des intelligences ; elles ont passé ; mais la voix du Vatican parle toujours pour enseigner au monde la vérité qui seule soutient sa vie intellectuelle et morale.

Toujours parler et ne jamais se contredire ; toujours enseigner, et ne jamais varier dans sa doctrine pendant près de deux mille ans, ce miracle permanent de la Papauté infaillible, est à lui seul une démonstration sans réplique de la vérité du Catholicisme.

E. — Rappelons-nous avec quelle saisissante éloquence Lacordaire a fait sentir la force de cet argument.

" Une même foi dans tous les temps, une doctrine immuable qui s'impose toujours aux hommes, qui résiste au cours du temps, aux objections des philosophes, aux plans des rois, à la chute des empires, quel poids pour l'esprit humain, si mobile, si amoureux de ses propres idées ! Aussi quels efforts n'a-t-il pas faits pour altérer cette doctrine du Christ qu'un vieillard qui vit à Rome depuis dixhuit cents ans, garde et proclame d'une manière immuable. Tous les siècles, dans l'intention de la modifier, sont venus tour à tour frapper à la porte du Vatican : la doctrine est sortie sous la forme frêle et usée de quelque septuagénaire. Elle a dit : Que me voulez-vous? — Du changement. — Je ne change pas. — Mais tout est changé dans le monde : l'astronomie a changé, la chimie a changé, la philosophie a changé, l'empire a changé ; pourquoi êtes-vous toujours la même ? — Parce que je viens de

Dieu et que Dieu est toujours le môme. — Oui, ah! sachez que nous sommes les maîtres, nous avons un million d'hommes sous les armes ; l'épée qui brise les trônes pourra bien couper la tête d'un vieillard et déchirer les feuillets d'un livre. — Faites, le sang est l'arôme où je me suis toujours rajeunie. — Eh bien, voici la moitié de ma pourpre, accorde un sacrifice à la paix, cède quelques uns de tes dogmes, et partageons l'autorité. — Garde ta pourpre ô César, demain on t'enterrera dedans ; je chanterai sur toi le De profundis. Et moi je me réjouirai au chant de V Alléluia qui ne meurt jamais.

N'est-ce pas là l'histoire de la doctrine du Christ ? N'estce pas là ce qu'on demande encore à l'Eglise? — Ne changerezvous donc jamais, race de granit; ne ferez-vous donc jamais à l'esprit humain, aux inclinations du cœur quelque concession ; ne pourrez-vous sacrifier quelque chose ; la confession, le Sacrement de l'Eucharistie, l'éternité des peines, ou bien encore la papauté, seulement la papauté ? Dorez au moins le haut de ce gibet révoltant, de cette croix que vous êtes toujours à montrer à nos yeux. — Ils disent ainsi : la croix les regarde, elle leur ouvre ses bras, elle les attend ; ils passent, elle subsiste toujours, Statcrux dùm voloilur orbis. Oui, tandis que tout passe, tout change ; la doctrine du Christ dans la bouche de Pierre domine toujours les esprits. Du haut de sa croix, Jésus règne en maître absolu sur les intelligences : Stai crux dum volvitur oi^bis.'1'

G. — On a dit : cette soumission aveugle à la parole d'un homme, c'est humiliant pour l'intelligence ; c'est un joug que sa dignité ne peut supporter qu'avec peine. — Oui, je le conçois, si cette parole proférée par un homme était une parole humaine ; mais c'est une parole divine ; c'est Dieu qui parle par son ministre ; c'est à lui seul que se rapporte l'hommage de la soumission de votre intelligence. — Dieu vous donne des preuves qui rendent évidente la mission de celui qu'il a établi pour son organe. En écoutant celui-ci, vous entendez le Seigneur lui-même. Direz-vous que c'est une dégradation pour vous, sa créature, de vous soumettre à sa parole, qui d'ailleurs n'a d'autre but que de vous éclairer pour votre bonheur?

Dans l'ordre naturel vous subissez l'action de Dieu sur vous par l'entremise des hommes. Votre vie, dont il est l'auteur, vous a été donnée par vos parents; leurs soins vous l'ont conservée: vous

•dépendez pour vivre jusqu'à un certain point des personnes avec lesquelles vous êtes en relation. Quand la maladie menace de vous faire perdre la vie, vous en demandez humblement la prolongation au médecin, qui, suivant le texte sacré, vous est nécessaire, parce que le Très-haut lui-môme l'a créée. Honora medicum propter nécessitaient; etenimcreavit illum AUissimus. (Ecclé. 38. 1.) L'erreur, c'est une maladie mortelle pour l'intelligence ; demandez en le remède à celui que Dieu a établi pour entretenir la vie par l'enseignement de la vérité.

Au reste, savez-vous qu'habituellement dans la vie, vous êtes soumis à la parole des autres? — L'homme est un être nécessaire ment enseigné. Le premier cours de vos idées a été formé par vos parents. Dans votre jeunesse, vous n'avez su que parce qu'on vous a instruits. Et chaque jour, que faites-vous ? Sentant le besoin qu'a votre intelligence de recevoir de nouvelles idées, ou de fortifier celles qu'elle possède, vous allez dans les assemblées où vous savez qu'un homme va se faire entendre. S'il est doué de quelque éloquence, il vous inspire ses pensées, ses sentimens ; souvent il vous est impossible de vous soustraire à son influence ; votre intelligence est plus faible que la sienne; ou par le défaut d'éducation, elle a moins de lumières. Vous ne pouvez distinguer le faux du vrai; vous écoutez et vous croyez. Votre esprit demeure fortement imbu des doctrines que vous avez reçues ; vous vous les appropriez ; elles animent vos actes, déterminent le parti auquel vous appartiendrez. Et cependant, cet homme que vous avez fait le despote de votre intelligence, il a peut-être fait servir à ses passions et à ses préjugés les paroles qu'il vous a adressées ; il vous a enseigné l'erreur qui produit le mal, qui flétrit l'intelligence ; il était lui même inspiré par l'esprit de mensonge à l'empire duquel il est assujeti et qui a choisi sa bouche pour exhaler l'infection qu'il cherche à répandre parmi les hommes. Voyez à quel maître s'est soumis votre esprit; mieux vaudrait écouter le Pape et Dieu dont il est l'organe.

F. — On dit encore: Quel poids qui écrase la raison que cette autorité qui s'impose avec une telle force de compression ? Quelles entraves mises à l'essor de l'intelligence, avide d'explorer toutes les régions où peut pénétrer l'esprit humain ?

Je ferai remarquer d'abord que l'infaillibilité du Pape n'est pas autre chose que l'infaillibilité de l'Eglise ; le Pape ne peut qu'exprimer et confirmer ce que l'Eglise croit ; l'objection présentée

attaque celle-ci ; elle frappe la révélation, quelque soit son organe.. Et maintenant je dis : la foi n'abaisse pas la raison, elle l'élève ;; elle ne resserre pas son domaine, elle l'étend ; elle n'arrête pas sa marche dans les régions intellectuelles, mais elle l'empêche de s'égarer. La raison est forcée de reconnaître qu'il y a un ordre surnaturel, sans lequel elle ne peut se rendre compte à elle-même des lois et des phénomènes de l'ordre naturel, sous le rapport moral surtout. Mais elle ne peut entrer sans aide dans ces régions placées au dessus de sa sphère ; la foi se présente à elle, et lui révèle des mystères sublimes, au fond desquels elle ne peut pénétrer sans doute, mais qui cependant font jaillir à ses yeux des flots de vive lumière, et lui ouvrent de vastes et magnifiques horizons, où elle étend son regard avec une délicieuse satisfaction. A l'aide de cette lueur divine, elle aperçoit comment les deux ordres se lient entre eux, et par les procédés de l'analogie, elle acquiert une certaine intelligence des mystères, qui fait sa joie et qui en même temps confirme sa foi. Elle reçoit une foule d'idées qu'elle n'avait pas ; elle possède un domaine plus haut, plus vaste ; elle se sent anoblie et dispose d'une plus grande puissance. — Même dans la sphère qui lui est propre, cette seconde vue qu'elle a reçue de la foi, lui permet d'acquérir une science plus forte, plus étendue : elle regarde de plus haut, voit mieux comment les choses se lient ; elle se rend mieux raison des lois de la nature morale et physique ; elle sait tout coordonner dans une synthèse où elle sent la vérité réjouir son regard.

Et puis, si comme cela arrive trop souvent, sa témérité et sa faiblesse la portent à s'égarer, elle rencontre dans la limite que lui pose la foi, un obstacle à ses aberrations, et elle se sent ramenée à l'ordre ; elle est empêchée de se précipiter dans l'erreur, toujours si fatale à l'homme et à la société. — Naturellement portée à remonter à l'origine des choses, et à chercher leur fin suprême, à vouloir résoudre les problèmes mystérieux qui s'offrent à elle de toutes parts, et cependant rencontrant des difficultés insurmontables à sa puissance, n'est-elle pas heureuse de trouver une lumière qui l'éclaire, et d'entendre aux questions qu'elle se fait à elle-même, une réponse donnée par la foi, qui lui fait connaître la vérité, voiléesans doute jusqu'à un certain point, mais cependant assez manifeste pour la faire reposer dans la certitude?

D. — Voyez celui qui a la foi : comme elle agrandit, développe la connaissance que la raison lui avait donnée de Dieu ! — Et quel emsemble d'idées profondes, sublimes qui ouvre un cours si vaste, si élevé, aux contemplations et aux reflexions de son intelligence, que ces mystères chrétiens, l'Incarnation, la Rédemption, l'Eucharistie, Marie et sa destinée dans l'ordre providentiel, la communication incessante entre Dieu et les hommes, entre les habitants du ciel et ceux de la terre !

Plus l'homme étudie ces mystères, plus à l'aide de sa raison, éclairée par la foi, il en pénètre les profondeurs et y reçoit des lumières qui ravissent son intelligence. —Voyez au contraire l'incrédule. Son esprit se renferme dans ce que ce monde peut offrir à sa connaissance. Si, forcé par un instinct que Dieu a mis en lui, il veut passer du visible à l'invisible, il va se heurter sur un mur impénétrable à sa raison, et il a à se répéter, à l'égard de ce qui doit le plus exciter son avidité de connaître, ce mot humiliant: Je n'en sais rien.

Oui, il faut le dire, l'intelligence humaine jouit d'une vie incomparablement plus forte, plus riche et plus heureuse dans la foi que dans l'incrédulité.

Et maintenant quel bienfait divin ne voyons-nous pas dans l'institution de la Papauté? Cette foi qui instruit l'homme de ses destinées, de ses devoirs, de Dieu et des rapports qu'il a avec lui ; cette foi qui agrandit si magnifiquement la sphère de son intelligence, il la doit à l'Eglise, qui est la dépositaire des enseignement divins. Mais, le Pape, c'est la voix, c'est l'organe de l'Eglise, ou plutôt c'est la voix de Dieu maintenant la vérité dans l'Eglise. L'homme veut connaître la vérité ; il la voit caché dans les mystères où sa raison ne peut pénétrer; ou bien il ne sait la distinguer entre les diverses doctrines qu'il entend. — Or, voici le représentant de la vérité infaillible, il est là toujours prêt à répondre. — Demandez lui la vérité, et vous la recevrez de sa bouche, Petite et accipietis.

Voyez-vous cet homme des temps anciens, dont la destinée a été si extraordinaire ? Il est devenu le ministre d'un Roi, qui lui a conféré toute sa puissance et l'a fait le dispensateur de l'immense quantité de froment accumulée dans ses greniers. — Une cruelle famine désole le monde. — On vient demander au Roi le pain qui empêche de mourir. — Il répond : Allez à Joseph, et de toutes les parties du pays et des contrées adjacentes, des milliers d'affamés se

pressent autour de lui peur en recevoir la nouriture qui donne la vie. — La vérité, c'est la vie de l'intelligence: qui n'en sent le besoin? Eh bien, le Roi des rois a dit: Allez à Pierre, il est le gardien et le dispensateur des vérités dont la connaissance doit satisfaire l'avidité de votre esprit.— Oh! plus de famine intellectuelle pour la société, et pour l'individu; il faut aller à celui qui donne l'aliment qui conserve la vraie vie de l'âme, et qui en préservant la société des erreurs où elle trouverait la mort, mérite encore plus que Joseph d'être appelé le Sauveur du monde. Salva torem mundi.

A. — Le Pape, c'est lui-môme, qui proclamant et confirmant les décrets du Concile, vient d'exprimer solonnellement cette influence salutaire de la révélation sur l'intelligence. — Dans la première constitution dogmatique qu'il a proclamée, il a dit en termes formels ces paroles qui sont un si précieux document en faveur de l'alliance de la foi et de la raison :

" Non seulement la foi et la raison ne peuvent jamais être en désaccord ; la droite raison démontre les fondements de la foi, et éclairée par sa lumière développe les choses divines; la foi délivre et défend la raison des erreurs, et l'enrichit de connaissances multipliées. Bien loin donc que l'Eglise soit opposée à l'étude des arts et des sciences humaines, elle la favorise de mille manières. Car elle n'ignore ni ne méprise les] avantages qui en résultent pour la vie des hommes: bien plus, elle reconnaît que les arts et les sciences venus de Dieu, le maître des sciences, s'ils sont dirigés convenablement, doivent de même conduire à Dieu, avec l'aide de sa grâce, et elle ne défend pas assurément que chacune de ces sciences dans sa sphère^ ne se serve de ses propres principes et de sa méthode particulière ; mais tout en reconnaissant cette juste liberté, elle veille avec soin pour les empêcher de se mettre en opposition avec la doctrine divine, en admettant des erreurs ou en dépassant leurs limites respectives pour envahir et troubler ce qui est du domaine de la foi."

L'histoire confirme ces paroles qui viennent de retentir de la bouche même de l'Eglise. Est-ce que dans la société catholique qui en tout temps a reconnu le contrôle de la foi sur la raison l'intelligen:e humaine a déchu, et le progrès des sciences a été arrêté ? Trouve-t-on des génies à l'essor plus élevé et plus étendu que

ceux qui ont reconnu pour les diriger l'autorité de la révélation? —L'Eglise condamne des erreurs : a-t-elle jamais proscrit une vérité ? elle s'est opposée aux égarements, mais non aux progrès de l'intelligence ; elle a dirigé la science, elle ne l'a pas comprimée.

G. — Ici, je me vois jeté à la face le nom de Galilée. Certes-, je ne voudrais pas rentrer dans une discussion qui a eu naguères du retentissement; je ne suis point de ceux qui font des hypothèses scientifiques des articles de foi, et je me bornerai à dire : Par qui Galilée a-t-il été condamné : — Par une congrégation romaine dont aucun catholique n'a jamais soutenu que les jugements étaient irréformables, mais non par le Pape lui-même. — Supposez la condamnation aussi injuste, aussi erronée qu'il vous plaira, elle ne prouve absolument rien contre l'infaillibilité doctrinale du Chef de l'Eglise ; mais j'ajouterai que cette objection môme si souvent répétée, est une très-forte preuve en faveur de l'assistance du S. Esprit à l'égard de l'Eglise pour la préserver d'erreur. Cette assertion vous étonne. Eh bien, regardez dans les rangs anti-catholiques. Voyez-vous cet énergumène, animé d'une haîne sauvage à l'égard de l'Eglise dont l'autorité maintient la loi morale qui condamne sa conduite. Il veut détruire son empire, et pour cela, il répète qu'elle asservit les intelligences, étouffe le progrès. A l'appui de cette thèse, il revient sans cesse sur le procès de Galilée. Il présente la condamnation de ce savant sous le jour le plus odieux: il répète relativement aux circonstances qui l'ont accompagnée des calomnies mille fois réfutées ; les mots de fanatisme, d'ignorance, d'intolérance sortent de ses lèvres ou de sa plume avec un accent furibond. La sentence du Saint Office contre Galilée, voilà le fait qu'il ne cesse de rappeler quand il veut démontrer l'oppression de l'intelligence par l'Eglise. — Mais comment ne s'aperçoit-il pas que cette insistance passionnée sur ce fait unique, indique qu'il n'en a pas d'autres de ce genre à présenter contre l'autorité catholique, et que par là même c'est un hommage qu'il lui rend. — Il ne s'agit plus, je le dis encore, de l'infaillibilité du Pape dans cette question, mais d'une simple congrégation Romaine. Eh bien, voici plus de dix-huit siècles que l'Eglise est en rapport avec les intelligences : ses enseignements touchent à toutes les questions de l'ordre moral et social, et jusqu'à un certain point, à celles de la science. Et pendant cette longue suite de siècles, on trouverait que, non pas dans les décisions émanées de son autorité sou-

veraine, mais dans un des tribunaux subalternes qu'elle a établis, il y aurait eu une erreur, une seule erreur de jugement. Parmi les millions de faits où l'Eglise a pris quelque part, un seul où il y aurait eu une erreur, et erreur non confirmée par son chef: — voilà, en admettant l'injustice de la condamnation de Galilée, tout tout ce qu'on peut lui reprocher. Evidemment, cela prouve l'assertion que j'ai énoncée, que même en ce qui n'est pas de l'action de l'autorité infaillible, Dieu veille à ce que son Eglise soit exempte, généralement parlant, de ces erreurs qui fourmillent dans l'histoire de toutes les institutions, de toutes les chaires, de tous les tribunaux purement humains. Si donc il vous arrive d'entendre ce maniaque dont je vous parlais tout à l'heure, dites-lui : Ne vous fatiguez pas à pousser ces cris furieux : ils ne sont qu'une apologie de l'Eglise.

B. — Maintenant il importe de bien connaître en quoi consiste l'infaillibilité du Pape et à l'égard de quoi elle s'exerce. On ne saurait croire quelles idées extravagantes on s'est faites à ce sujet : rien de plus comique que les choses saugrenues dites sur cette question par les grands journaux de Londres et de New-York. Je crois que c'est le Comte de Maistre qui a dit : Ceux qui sont en dehors de l'Eglise sont comme des enfants; ils ont peur de tout; ils s'effraient de toute doctrine catholique; pour les rassurer, il faut leur faire voir de près ce qui les épouvante.

La doctrine que nous défendons consiste à dire, que le Pape, non comme docteur privé, mais comme pasteur universel de l'Eglise, ne peut errer dans les définitions qu'il donne concernant la foi et les mœurs. Ainsi on le voit, il ne s'agit pas de Ampeccabilité du Pape. Celui-ci comme tout autre homme peut tomber dans le péché. — Il ne s'agit pas non plus d'une infaillibilité individuelle, — Le Pape comme individu peut se tromper : comme docteur privé, il peut émettre une opinion erronée. — Mais parlant comme chef de l'Eglise, proclamant une doctrine dont il impose la foi à toute la société chrétienne, parlant comme on dit, ex cathedra, c'est-à-dire, de sa chaire du Vicaire du Christ, il ne peut donner un enseignement qui soit contraire à la vérité. Voilà la seule infaillibilité nécessaire au Pape pour diriger l'Eglise, la seule qui sera reconnue par le Concile du Vatican.

Quant à l'objet de l'infaillibilité du Pape, il est absolument le

même que celui de l'autorité de l'Eglise, qui n'est point distincte de la sienne. — Ainsi tout ce qui a été regardé comme la matière de la compétence doctrinale de l'Eglise, l'est aussi de celle du Pape. La définition des vérités de foi, l'authenticité des livres de l'ancien et du nouveau testament, l'interprétation du sens des textes sacrés, le jugement sur l'orthodoxie des livres, la condamnation des propositions contraires à la foi ou à la morale, la canonisation des saints, etc. ; voilà ce qui est principalement l'objet de l'infaillibilité du Souverain Pontife.

E. — Il est important de remarquer que l'infaillibilité du Pape renferme nécessairement sa compétence sur tous les points à l'égard desquels il donne une définition doctrinale pour toute l'Eglise. En effet, cette infaillibilité ne servirait de rien si l'on pouvait contester la compétence du Pape, sur les matières qu'il prétend en être l'objet. Gomment serait-il infaillible et pourrait-il imposer ses décisions s'il peut se tromper sur la nature et l'étendue de ses pouvoirs ? Il est dérisoire d'admettre qu'il possède le privilège de l'infaillibilité et de soutenir qu'il ne sache pas infailliblement sur quoi l'exercer. Il ne peut donc arriver qu'il excède sa compétence, et par conséquent quand il définit ex cathedra, on ne peut refuser l'adhésion de sa foi, sous prétexte qu'il dépasse les limites de son autorité doctrinale.

L'objection que le Pape ou l'Eglise jugent dans leur propre cause, n'a pas le sens commun quand il s'agit d'un tribunal auquel on suppose l'infaillibilité. La cause du Pape ou de l'Eglise n'est que celle de Dieu même qui éclaire l'autorité qu'il a choisie pour être son organe.

Dans les points qui concernent les rapports entre l'Eglise et l'Etat, supposez que celui-ci dise à l'Eglise : Vous touchez un point qui est de ma compétence et non de la vôtre ; vous outrepassez nos pouvoirs ; vous vous rendez coupable d'abus. Alors, qu'y a-t-il à faire? se soumettre au jugement de l'Etat. — Mais c'est reconnnaître que Dieu lui a donné une infaillibilité qu'il a refusée à son Eglise. — Déclarer que les deux puissances peuvent se tromper et demeurer incertain sur leurs droits respectifs. — Mais dans le fait, il faut prononcer pour l'un ou pour l'autre ; et d'ailleurs, c'est dire que Dieu dans sa sagesse, lui, l'auteur de l'ordre et de la paix, a voulu laisser les deux pouvoirs établis par son autorité en guerre permanente, sans aucun autre moyen de vider la querelle que la force maté-

rielle, qui se tournera toujours contre l'Eglise. Voilà à quelle con clusion absurde aboutit la dénégation du droit de l'Eglise à déterminer sa compétence. — Par cela seulqu'EUe a reçu de Dieu le privilège de l'infaillibilité qui n'a pas été donné à l'Etat, il faut se soumettre à son jugement dans les cas où il y a opposition de la part de l'autorité civile à ses décisions. Soutenir que le chef de l'Eglise a outrepassé ses pouvoirs, en condamnant telle prétention de l'Etat; par exemple, celle de permettre le divorce, d'établir des empêchements dirimants, de prescrire la sépulture ecclésiastique, etc.; c'est tout simplement renier l'institution divine de l'Eglise et l'autorité qui la gouverne ; c'est n'être plus catholique, c'est faire un acte d'abjuration ; ou si l'on prétend encore demeurer fidèle, c'est alors une expression hypocrite, ou bien une déclaration de la faiblesse de sa logique. Il s'agit donc ici de renoncer à la foi ou à la raison. Toute la question est là : il faut avoir l'intelligence d'en bien saisir la nature, et le courage de reconnaître la vérité dans laquelle elle se résoud.

D. — Je crois à propos de faire remarquer que l'infaillibilité du Pape ne consiste pas dans une révélation extérieure qui lui soit faite comme celle de Dieu à Moïse; ni dans une inspiration semblable à celle dont les prophètes étaient favorisés ; elle se borne à une assistance spéciale de l'Esprit-Saint qui empêche le chef de l'Eglise de se décider en faveur de l'erreur.

Le Pape prie, étudie, consulte, assemble quelquefois les Evoques en Concile, ou leur écrit pour connaître leur opinion : il doit s'assurer de la connaissance de la vérité par les moyens que la prudence lui suggère comme propres à atteindre ce but. L'assistance divine dont je parle lui indique les procédés préparatoires auxquels il doit se livrer ; elle lui suggère parles circonstances l'opportunité de la définition, et elle rend sa doctrine conforme en tout à la vérité.

F. — Il nous faut maintenant répondre à une objection qui a été souvent répétée. Si le Pape est infaillible, a-t-on dit, tout le pouvoir d'enseigner, de régir l'Eglise est concentré entre ses mains; les Conciles sont inutiles; les Evoques en proclamant l'infaillibilité

du Pape abjurent tous leurs droits; ils se font exclusivement les très humbles serviteurs du Souverain Pontife.

Sans doute l'autorité suprême dans l'Eglise se trouve dans le Pape. En théorie le gouvernement de l'Eglise est une monarchie pure. Il en devait être ainsi. Il a déjà été démontré que l'intervention des Evoques réunis ou dispersés ne pouvait convenir à une société dont l'autorité qui la gouverne doit être permanente, toujours prête à répondre à toutes les questions, à condamner toutes les erreurs, à pourvoir à tous les besoins. Conçoit-on l'Eglise avec un gouvernement de majorité, dont l'opinion serait difficile, quelque fois impossible à constater, et qui se présenterait avec une apparence trop humaine, trop variable dans ses formes, pour s'imposer dans ses définitions et ses lois avec un caractère divin ? Le pouvoir suprême concentré dans le chef de l'Eglise comme représentant de Dieu, et son organe, est un mode de gouverner la société chrétienne, plus simple, plus assuré, plus propre à maintenir l'or- Lre et par conséquent plus digne de la sagesse de la Providence ? L'autorité absolue du Christ devait passer en celui,qui est son Vicaire, qui continue son œuvre sur la terre.

Mais si la forme du gouvernement de l'Eglise est une monarchie pure en principe et de droit divin ; cependant de fait, et en parlant d'une manière générale, on peut dire qu'elle est une monarchie tempérée. — Ce qui le prouve, c'est la part si grande que les Evoques ont prise à l'administration de l'Eglise. Les Evoques sont d'institution divine. Sans avoir le privilège de l'infaillibilité personnelle, ils ont eux aussi une certaine assistance de l'Esprit divin, qui les éclaire pour l'administration de leur diocèse : ils ont le droit de juger en matière de foi ; mais leur décision n'est pas sans appel. Réunis en Concile œcuménique, ils ne sont pas de simples conseillers du Pape ; ils ont le droit d'émettre leur opinion, de prononcer un véritable jugement qui ne devient cependant un dogme ou une loi que parla confirmation du Souverain Pontife. — Un Concile œcuménique est infaillible : mais ce n'est pas un corps sans tête ; il n'est œcuménique que lorsqu'il est convoqué par le Pape, présidé par lui ou ses légats, et confirmé par son autorité : ce qu'atteste toute l'histoire de l'Eglise. — Quant à la supposition de la totalité ou d'une majorité des Evoques émettant un jugement différent de celui du Pape en matière de foi, la chose ne s'est jamais vue ; elle ne se verra jamais, on peut le croire ; car rien n'empêche de dire que le Christ en promettant à l'Eglise d'être avec elle jusqu'à la consommation des siècles, ait voulu que le Corps épiscopal dans sa généralité ne tombât point dans l'erreur et ne se mit pas en opposition avec son chef.

L'autorité des Evoques est très-grande dans l'Eglise ; et aussi l'on voit qu'ils ont été souvent convoqués par le Pape pour juger avec lui sur les controverses qui s'élèvent dans la société chrétienne. St. Pierre assemble ses frères dans l'apostolat à Jérusalem et leur demande le concours de leur jugement relativement aux observances légales. — Ceci a été l'esprit de ses successeurs qui, lorsqu'ils l'ont pu, ont réuni les Evoques en Concile pour délibérer sur les grands intérêts de l'Eglise ; et lorsque, comme cela a eu lieu dans les trois siècles qui viennent de s'écouler, la convocation d'un Concile œcuménique a présenté des difficultés ou des embarras, on voit les Papes presser les Evoques de se réunir en Conciles Provinciaux, et faire connaître ce que l'état de la foi et des mœurs dans leur diocèse pouvait demander à l'intervention de l'autorité du chef de l'Eglise.

Ainsi les Evêques éclairent le Pape ; ils lui expriment sur les vérités dogmatiques la tradition de leurs églises respectives ; ils lui exposent les besoins de leurs diocèses; ils lui suggèrent l'opportunité de telle définition de foi, et la modification de tel point de discipline. Il sera donc toujours utile au chef de l'Eglise de consulter l'opinion des Evoques.

La définition dogmatique de l'infaillibilité du Pape ne formera pas un changement dans la constitution de l'Eglise ; elle ne sera que la constatation solennelle de la révélation divine conservée par la tradition.

Comme cela a déjà été dit; on croyait de fait à l'infaillibilité avant la promulgation du dogme ; et cependant les Papes ont fréquemment assemblé des conciles ; ils feront de môme encore ; car il y aura toujours les mômes raisons de recourir aux informations et aux jugements des Evoques.

Au reste, le Pape a son conseil permanent dans le collège, des Cardinaux qui font une étude constante de tous les intérêts catholiques : il ne fait rien d'important sans demander leur avis. Tout assisté de Dieu qu'il soit, le chef de l'Eglise n'agit pas d'une manière absolue et arbitraire; il sait appeler au partage de son pouvoir, du moins pour le conseil, des hommes dont la sagesse et la science font autorité. Il en est ainsi des Evoques; ils sont tenus par les lois de l'Eglise d'avoir, quand les circonstances le permettent, leur conseil dans le corps des chanoines, et ils doivent môme assembler tous les ans la plupart des membres du clergé en synode, pour être informés par eux des besoins de leur diocèse, entendre leurs suggestions, et discuter avec eux les ordonnances qu'ils doivent porter.

On le voit donc, rien ne ressemble moins au despotisme que le

gouvernement de l'Eglise; et tout est coordonné de manière à assurer aux décisions de l'autorité qui la régit une soumission qui s'accomplisse avec satisfaction. Cette autorité procède d'abord avec tous les moyens de la sagesse humaine, puis elle décide, éclairée de la sagesse divine. — Qui ne voit dans cet ordre de choses une institution de la providence du Très-Haut, qui, selon l'expression sacrée, atteint à sa fin avec force, en disposant tout avec suavité. Altingit ad fmem fortiter, et disponit omnia suaviter. (Sap. 8).

B. — Nous avons établi ce qu'est le pouvoir du Pape, quelles sont «es attributions, quelle est sa sublime dignité. Maintenant il faut voir à l'œuvre cet homme, divin en quelque sorte par son autorité. Il y a pins de 18 siècles que la Papauté existe ; elle a été exercée par 257 Pontifes. Qu'a-t-elle été en un si long espace de temps et agissant en un si grand nombre d'hommes ?

D'abord elle s'est constamment maintenue malgré les plus violentes attaques, bien souvent renouvelées. Le Christ a voulu que son représentant eut le môme sort que lui, qu'il souffrît et triomphât. L'histoire du Souverain Pontife n'est qu'une suite de luttes, de persécutions subies, mais aussi une suite de victoires glorieuses. Le fait seul de la permanence de la Papauté, malgré tant de combats qu'elle a eu à livrer, constitue déjà, comme il a été dit, une preuve éclatante de son institution divine.

De plus, le Pape a toujours rempli son devoir essentiel, celui de maintenir intacte la vérité des enseignements divins. Cet autre fait rend évident que le Pape est la pierre inébranlable posée par la main du Christ comme fondement de l'Eglise.-

Maintenant, comme il a déjà été observé, l'infaillibilité n'entraîne pasl'impeccabilité. Les Papes peuvent faire des fautes personnelles ; ils n'ont pas échappé à ce triste apanage de la fragilité humaine. Gn conçoit toutefois que la Papauté doit présenter dans son histoire, prise en général, un ensemble de vertus, un caractère de grandeur et une action bienfaisante sur la société, qui la distingue de tout autre pouvoir ; et qui, malgré certaines ombres passagères, montre habituellement ses acles en rapport avec la dignité dont elle est revêtue. Le divin fondateur du christianisme a dit luimême : que la doctrine se connaissait par les fruits de ceux qui la prêchent — a fructibus eorum cognoscetis eos. L'autorité chargée d'enseigner aux hommes la doctrine divine ne devait pas être en opposition permanente avec sa propre prédication.

C. — Jetons un coup d'œil sur l'histoire des Papes, et nous verrons, par les merveilles qu'elle présente, ressortir le caractère divin de son institution.

Voyez-vous le premier des Papes? Ce mot Pape signifie Père. — Pierre revêtu delà force divine donne l'existence à l'Eglise ; sa parole engendre les premiers fidèles. — Lui, cet homme si grossier, si ignorant, cet homme qui, à la voix d'une servante, reniait son maître ; le voici qui apparaît au milieu d'une multitude d'hommes venant de toute nation qui est sous le ciel. Il parle, et chacun des étrangers qui l'écoutent, l'entend parlant dans sa propre langue : il proclame la divinité de Celui que le peuple juif avait tout récemment crucifié avec tant d'ignominie, et à cette première parole, trois mille hommes se déclarent disciples du Christ, et sollicitent le baptême. Bientôt il voit un boiteux qui lui demande l'aumône,, et il le guérit de son infirmité en lui disant : Au nom de Jésus, lève-toi et marche. Il poursuit ses prédications et ses miracles, et le nombre des adorateurs du Christ se multiplie merveilleusement.

On le voit présider à tout. Le premier, il convertit les Gentils. La conquête des âmes, dont il dirige le mouvement, s'étend au delà de la Judée. Il fixe d'abord le siège de son empire à Anlioche. Mais il sent en lui une ambition dont l'audace n'a été égalée par celle d'aucun conquérant.

Les diverses nations étaient alors soumises à un seul souverain. Rome était la capitale de l'empire du monde : une immense population s'y pressait dans une vaste étendue ; toutes les ressources de la terre y étaient accumulées : les lettres et les sciences y brillaient du plus vif éclat ; et toutes les magnificences de l'art s'y joignaient à un site d'une incomparable grandeur. En même temps là régnait le luxe le plus raffiné, une corruption de mœurs atteignant les dernières limites de l'infamie ; chez le peuple, la plus déplorable superstition dans les diverses formes de l'idolâtrie, et chez les grands, un scepticisme qui avait mis toutes les idées religieuses et morales en dissolution : et toutcela était soumis au joug du plus affreux despotisme, exercé par ces monstres qui ont porté le nom de Tibère, de Caligula, de Néron.

Sous l'effet d'une inspiration divine, Pierre regarde la cité, maîtresse du monde, et il dit : c'est-là que je vais établir le siège de l'Empire que je fonde, et c'est par moi que se réalisera le nom qu'elle se donne : j'en ferai réellement la Ville Éternelle.

A. — Pour faire sentir l'action merveilleuse de la Providence dans l'établissemont du siège du Chef de l'Eglise à Rome, je rappellerai le dialogue que Mgr. Gerbe t, d'après un Père de l'Eglise, suppose avoir eu lieu entre Saint Pierre et un habitant de la grande cita.

u Voyez-vous le batelier du lac de Génésareth faisant son entrée dans la ville qu'il venait conquérir. Il est revêtu d'une robe et d'un manteau usé par le voyage ; tout en lui annonce la pauvreté. Il se repose un moment au milieu de ses compagnons, tâchant d'obtenir des renseignements qui lui sont nécessaires. Voilà qu'un de ces chercheurs de nouvelles, dont Rome était remplie, s'approche de cet inconnu dont la physionomie le frappe, et il l'interroge :

— Etranger, pourrais-je savoir quelle affaire t'appelle à Rome : je suis peut-être en état de te rendre quelque service.

— Je viens y annoncer le Dieu inconnu, et substituer son culte à celui des démons que vous adorez.

— Vraiment! voilà quelque chose de très-nouveau; voyons, causons un peu : d'où viens-tu ? quel est ton pays ?

— J'appartiens à une race d'hommes que vous méprisez et détes tez : je suis Juif.

— Mais tu es peut-être un grand personnage dans ta nation?

— Regarde ces pauvres mariniers qui se tiennent-làprès de nous sur le bord du Tibre — je suis de leur métier ; je n'ai ni or ni argent.

— Mais tu as fréquenté peut-être les écoles des philosophes et des rhéteur?. Tu comptes sur ton éloquence.

— Je suis un homme sans lettres.

— Il faut donc que le culte de ce Dieu inconnu dont tu parles soit bien attrayant par lui-même, pour pouvoir se passer ainsi de toute recommandation.

— Le Dieu que je prêche est mort sur une croix entre deux voleurs.

— Et que viens-tu nous annoncer de la part d'un Dieu si étrange ?

— Le renoncement à tous les vices auxquels cette ville a élevé des temples, et la pratique des vertus qui vous sont inconnues, l'humilité, la chasteté, le pardon des injures.

— Et tu prétends établir cette doctrine à Rome ?

— A Rome et dans toute la terre.

— Supposant qu'elle puisse s'établir quelque part, crois-tu que cette doctrine régnera longtemps ?

— Dans tous les siècles.

— Mais qui va te seconder dans cette entreprise? Je n'imagine pas que tu comptes sur les Césars, les riches, les philosophes.

— Les riches, je viens leur dire de se détacher de leurs richesses ; les philosophes, je viens soumettre leur raison à la foi, aux plus incompréhensibles mystères ; les Césars, je viens les destituer du souverain pontificat.

— Mais ne vois-tu pas que la puissance [des empereurs va se déchaîner contre toi ?

— .le m'y attends, mais je braverai leur colère.

— C'est donc la mort que tu viens chercher ici, tu seras crucifié comme le Dieu que tu annonces.

— Oui, mais je revivrai à jamais dans mes successeurs. L'étranger s'éloigna en disant: Pauvre fou. Et maintenant le

monde répète la parole sacrée : La folie qui vient de Dieu l'emporte 6ur la sagesse des hommes.

C. — Pierre s'établit à Rome. C'est à lui qu'on peut appliquer avec vérité ce qu'a dit le poète d'un conquérant :

Jamais d'aucun mortel le pied qu'un souffle efface N'imprégna sur la terre une aussi forte trace Et ce pied s'est arrêté-là.

La trace de ce pied, comme elle est fortement gravée dans la ville éternelle ! Rome, c'est la ville de Pierre. Là règne encore la dynastie qu'il a fondée avec un éclat plus grand que jamais. Là est son tombeau, qui est le monument le plus splendide, le plus grandiose du monde entier. C'est autour de ses restes sacrés que se tient la plus auguste assemblée qu'ait jamais vue la terre, et qui vient de rendre un hommage si solennel à son autorité. Avec quelle gloire il s'est survécu sur la terre, et quelle puissance suprême il exerce I Son nom reçoit les plus éclatants hommages ; sa puissance auprès de Dieu est invoquée par les supplications universelles de la société catholique: partout on vénère les clefs, insigne du pouvoirqui lui a été donné d'ouvrir le ciel, où n'entrent que ceux qui ont été soumis à son empire. Je le demande : la gloire de Pierre dans le monde est-elle en rapport avec la dignité dont le Christ l'a revêtue?

C. — Pierre est mort, mais il se survit dans les Evêques de Rome, qui le remplacent en se succédant les uns aux autres. Pendant deux siècles et demi, les Papes portent l'héroïsme de leur foi et de leur confiance en l'énergie divine de leur autorité jusqu'à mourir pour l'attester. Les trente-deux premiers Papes ont subi le martyre. Dans les jours rapides qu'ils exercèrent leur pouvoir, ils vivaient sous terre, renfermés dans ces souterrains de Rome, monuments si fameux sous le nom de catacombes, de la force d'âme sublime de la société chrétienne primitive. G'est-là qu'ils célébraient les Saints Mystères, qu'ils dirigeaient les fidèles, qu'ils usaient de leur autorité sur l'Eglise entière. Les preuves de l'action universelle des Evêques de Rome de cette époque se trouvent dans des faits nombreux. De l'Orient à l'Occident, des Gaules, de l'Asie et de l'Afrique, on recourait aux successeurs de Pierre ; et au" moment d'aller expirer sur les bûchers ou dans les amphithéâtres, ceux-ci portaient des condamnations qui allaient au loin éteindre une hérésie naissante, ou des décrets qui fondaient la discipline générale de l'Eglise. Le caractère divin de la Papauté n'apparaît-il pas pendant ces trois premiers siècles dans la sainteté des Pontifes, dans la force qui en a fait des martyrs, et dans ce pouvoir exercé au milieu de tant d'obstacles qui devaient en empêcher l'action ?

Enfin, l'Eglise recouvre sa liberté. Saint Sylvestre amène Constantin, déjà préparé par une vision fameuse, à la profession de la foi catholique ; c'est sous son influence que cet Empereur a fait à l'atroce législation payenne des modifications admirables, tout imprégnées de l'esprit du christianisme, et qu'il a fondé ces magnifiques basiliques qui font l'ornement de Rome.

Voyez-vous maintenant quel zèle éclairé les Papes font paraître contre les hérésies qui attaquent la pureté de la foi et causent tant de troubles violents dans la société ? Saint Sylvestre convoque le concile de Nicée qui, en condamnant l'erreur d'Arius, maintient le dogme fondamental du christianisme, la divinité de Jésus-Christ. Saint Damase proscrit l'hérésie de Macédonius qui niait que le St. Esprit fut une personne divine. Saint Innocent I, anathématise la doctrine de Pelage qui s'élevait contre le péché originel et la nécessité de la grâce : c'est alors que le plus grand génie qu'ait produit l'Eglise, Saint Augustin, fait entendre ces paroles : Roma locula esty causa finila est : Rome a parlé, la cause est finie. Saint Célestin

condamne l'erreur de Nestorius qui refusait de reconnaître Marie comme Mère de Dieu ; le concile d'Ephèse n'a fait que répéter sa sentence.

Au cinquième siècle, aux déchirements causés parles hérésies et les schismes, se joint l'invasion des barbares qui mettent tout à feu et à sang. Mais voici qu'un homme apparaît pour être le génie tutélaire de la société chrétienne, Saint Léon-le-Grand. Il condamne l'horrible secte des Manichéens et les force à sortir de Rome qu'ils infectaient; il proscrit les Priscillianistes qui prêchaient des doctrines infâmes. Une nouvelle hérésie s'élève : Eutychès nie qu'il y ait en Jésus-Christ deux natures. Saint Léon le condamne par une lettre devenue fameuse dans les annales de l'Eglise, et le concile œcuménique de Chalcédoine, adhérant à sa doctrine : s'écrie : Pierre a parlé par la bouche de Léon.

Cependant tout tremblait sous les coups du Fléau de Dieu. La Gaule, la Germanie, l'Italie, avaient senti les affreux ravages de l'épée d'Attila ; tout devenait ruine sur son passage ; il menace Rome. Léon s'avance au devant de lui, et lui parle avec une telle autorité qu'il le fait consentir à se retirer de l'Italie. Mais Rome n'échappe à un danger que pour en courir un autre. Le féroce roi des Vandales, Genséric, est à ses portes. Le pontife ne peut l'empêcher d'entrer à Rome, et de la piller, mais il obtient de. lui que la vie de tous les habitants sera sauvée et que rien ne sera livré aux flammes. Quels services rendus à la société par un seul homme !

D. — L'empire romain, en punition de l'horrible tyrannie qu'il avait fait peser sur le monde, et du sang chrétien qu'il avait versé avec tant d'abondance, avait succombé sous les coups des barbares. Les Papes qui avaient fait ce qu'ils avaient pu pour retarder sa ruine, pleurèrent sur ses malheurs. La prophétie de Daniel était accomplie ; il ne devait plus y avoir d'empire universel sur le monde que celui du Christ, exercé par son vicaire. Des débris de l'Empire d'Occident surgissent des royaumes qui seront soumis par la foi à son autorité. Le premier est celui qui porte le nom de royaume très-chrétien. Le Pape Anastase II salue Clovis, et dans la lettre célèbre qu'il lui adresse, il semble prédire la destinée providentielle de la France. Soyez, dit-il, au vainqueur de Tolbiac, la consolation de l'Eglise votre mère ; soyez pour la soutenir une -colonne inébranlable.

Au 5e et au 6e siècle, Saint Symmaque, Saint Jean T, Saint Boniface II, entre autres Pontifes de mérites, soutiennent avec éclat l'autorité pontificale contre les hérésies et les persécutions. Vigile avait été un intrigant ambitieux, au point d'exciter un schisme : devenu Pape, il défend les droits de l'Eglise avec la plus grande fermeté. En vain l'empereur Justinien veut attentera sa liberté; il s'écrie : Quoique vous me teniez captif, vous ne tenez pas Saint Pierre.

Mais voici que Rome voit un Pontife dont la sainteté et la grandeur brillent de la splendeur la plus glorieuse, je veux dire Saint Grégoire-le-Grand. Elujpape, il va se cacher dans un bois ; une colonne de fumée dénonce le lieu de sa retraite. La peste désole Rome. Grégoire ordonne une procession générale: pendant qu'il élève au milieu des fidèles ses supplications vers les cieux, un ange apparaît sur le mausolée d'Adrien, remettant l'épée dans le fourreau, comme signe de la cessation de l'épidémie: de là le nom fameux de Château St. Ange, porté depuis par ce monument.

Le Pontife remet partout la discipline en vigueur; il fait fleurir les institutions monastiques, il assure la liberté de l'élection des Evèques, et il a eu, dit M. de Montalembert, la gloire de donner au chant ecclésiastique ce caractère grave et solennel en môme temps que populaire et durable qui a traversé les siècles, et auquel il fautoujours revenir après les aberrations trop prolongées de l'esprit de frivolité ou d'innovation : aussi la mélodie sacrée porte-telle le nom de Chant Grégorien. Le grand Pape lutte avec énergie contre les empereurs d'Orient et les patriarches de Constantinople, rivaux de l'autorité de l'Evêque de Rome. Comprenant la mission des races nouvelles établies dans l'ancien empire, il cherche à en faire les soutiens de l'Eglise. Il aide à la conversion des Lombards opérée par la reine Théodélinde ; il encourage celle des Visigoths par ses lettres au roi Récarède. La Gaule est l'objet de sa sollicitude : il écrit au roi Childebert et à la reine Brunehaut que la justice fait la force des nations, et qu'un royaume n'est pas stable, si on y laisse le vice sans répression. Lui qui, n'étant que diacre, avait voulu porter la lumière de la foi chez les Anglo-Saxons, il leur envoie des missionnaires pour les évangéliser, et il pourvoit avec la plus tendre sollicitude à l'Eglise qu'il fondait sur le sol d'Albion : la conversion et la civilisation de la nation anglaise sont donc dues à ce grand Pontife. Grégoire a joint aux œuvres de son zèle des écrits remplis d'une doctrine salutaire, et admirables par un style plein d'une simplicité et d'une élégance qui charme. Il a contribué plus que tout autre à former cette belle langue latine que parle l'Eglise.

Parmi les Papes de l'âge qui suivit, on voit toujours des vertus et un courage digne des premiers siècles du christianisme. Ils ont à lutter contre les injustes prétentions des empereurs de Constantinople, contre l'hérésie, coutre des calamités de toute espèce ; ils soutiennent sans faillir la doctrine catholique, et les droits de l'Eglise, et ils viennent avec un zèle et une charité admirables au secours des populations accablées par toutes sortes de maux : on les voit sans cesse occupés à éclairer les hommes et à leur faire du bien.

F. — Au He siècle, par une suite de circonstances providentielles, l'autorité temporelle de la Papauté a été définitivement constituée. Aussitôt que Rome fut chrétienne, elle appartint de fait au successeur de Saint Pierre. Constantin en s'en allant à Bysance semblait lui en abandonner le gouvernement. Nui autre souverain n'a depuis ce temps résidé à Rome. A plusieurs reprises, les Papes ont soustrait cette cité aux ravages des Barbares : à eux seuls elle doit la réalité de son nom de Ville-Eternelle. Les sollicitudes que le gouvernement de Rome donnait à Saint Grégoire-le-Grand étaient telles qu'il disait douter s'il faisait l'office de pasteur ou celui de prince temporel. Les empereurs d'Orient étaient animés d'une haine jalouse contre les Papes toujours prêts à condamner les hérésies qu'ils soutenaient. Léon l'Isaurien ordonne à l'Exarque de Ravenne de le débarrasser du Pape, alors Grégoire II: les Romains le défendent, quoiqu'il veuille les maintenir dans la soumission à l'Empereur. Alors Léon engage Liutprand, roi des Lombards, à faire la guerre aux Papes; Grégoire désarme ce prince, renouvelant la merveille de St. Léon devant Attila. Mais sous Grégoire III, Luitpraud recommence ses hostilités. Il n'y avait aucun secours à attendre de l'Empereur dont la persécution envers les catholiques était plus cruelle que jamais. Le Pape appelle le vainqueur des Sarrasins, Charles Martel, qu'il nomme son fils très-chrétien. Ce prince ne mit pas ses armes au service du Pape ; car bientôt le roi Lombard cessa de menacer le Saint-Siège.

Etienne II occupa la chaire pontificale. Astolphe, roi des Lombards, ravage les enviions de Rome et tente de s'emparer de la ville. Le Pape demande du secours à l'Empereur : il n'en reçoit point. Alors il passe les Alpes et va solliciter l'assistance de Pépin le nouveau roi des Francs. Celui-ci entre en Italie, remporte une victoire sur Astolphe, à qui, sur la demande du Pape, il accorde

une paix généreuse. Mais bientôt le roi Lombard vient mettre Je siège devant Rome. Pépin, à un nouvel appel du Pontife, vole à •son secours ; il assiège Astolphe dans sa capitale, et ne lui accorde la paix qu'à la condition qu'il remette au St. Siège toutes les villes qu'il avait enlevées. Alors se présente un ambassadeur de Constantinople, réclamant pour son maître auprès du roi des Francs, les places qu'il venait de conquérir. Il était trop tard. Pépin juge avec raison que les Empereurs d'Orient qui, depuis déjà longtemps, se sont montrés les ennemis de la ville occupée par les Pontifes, et Tout abandonnée aux attaques des Lombards, n'ont plus de droit à réclamer sur elle. Il ajoute aux places qu'il fait restituer aux papes, parce qu'il les regardait comme appartenant au St. Siège, la donation de quelques villes importantes, et ainsi fut établie l'autorité temporelle des Papes.

Didier, successeur d'Astolphe, recommence la guerre contre le territoire soumis à l'autorité pontificale. Adrien Ier en informe le puissant roi des Francs, le vainqueur des Saxons. Charlemagne rassemble son armée, détrône Didier, dont il garde la couronne pour lui, et il fait au domaine papal une donation plus considérable encore que celle de Pépin. Il resta uni au Pape Adrien par une tendre et filiale affection, et quand ce Pontife mourut, il exprima •son deuil en ces termes touchants : " Vous étiez mon père et l'objet de ma tendresse. Pour marquer l'union de nos cœurs, je joins ensemble nos noms: Adrien, Charles. Je suis le Roi et vous êtes le Père. 0 le meilleur de tous les pères, daignez-vous souvenir de votre fils ; faites que le disciple, aille se réunir à son maître ; et vous qui lisez ces mots, dites d'un cœur suppliant : 0 Dieu, ayez pitié de tous les deux." Quelle magnifique expression de l'harmonie entre les deux puissances ! Oh! si elle eut duré toujours, quel bonheur pour 1" Eglise et la société ! Les rois auraient-ils été abaissés par leur déférence au Vicaire de Jésus-Christ ? Nul souverain ne l'a plus fortement exprimée que Charlemagne ; et nul n'a eu un empire plus puissant, et n'a laissé un nom plus grand dans l'histoire.

B. — Et contemplons maintenant une autre grande scène. Léon III a succédé à Adrien. Une conspiration se forme contre lui : ses ennemis s'emparent de sa personne, lui crèvent les yeux et lui mutilent la langue. Le peuple le délivre, et il guérit miraculeusement. Mais menacé encore par les séditieux, il va demander pro-

Lection au glorieux et puissant défenseur du Saint Siège. Charlemagne est bientôt à Rome. L'humble et pieux pontife veut se justifier devant ce prince des accusations portées contre lui. Il assemble les Evoques, les seigneurs Francs et Romains dans la basilique de Saint Pierre. Le roi prend la parole et expose le motif delà réunion; mais tous les Evêqes s'écrient : Il ne nous appartient pas de juger le Vicaire de Jésus-Christ ; c'est lui qui est notre juge ; il n'est jugé par personne : qu'il se juge lui-môme. — Le Pape jure solennellement qu'il est innocent, et le roi, le clergé et le peuple entonnent le Te Deum. On sait que ce fait a été immortalisé par un des chefs-d'œuvre de Raphaël.

Le Vicaire du Christ sentait qu'il avait une reconnaissance à exprimer au défenseur de son autorité. Le jour de Noël l'an 800, Charlemagne s'étant rendu à St. Pierre pour la messe solennelle, le Pape s'avance près de lui, et lui mettant la couronne sur la tête, il le proclame Empereur des Romains. Charlemagne comprenait l'esprit de cette nouvelle institution, lorsqu'il s'intitulait: Carolus, gratia Dei, Rex rcgni Francorum rector et dévolus sanctse ecclesiœ defensor, atque adjutor in omnibus apostolicœ sedis. Le pouvoir tem porel indépendant dans sa sphère, mais défenseur du pouvoir spirituel ; tel était le système social inauguré par l'acte que je viens de rappeler. L'œuvre de Léon III et de Charlemagne a été détruite ; personne n'en peut contester la grandeur, ni en méconnaître l'efficacité pour le bien de la société.

Les Papes qui succédèrent à Léon III pendant toute la durée du 9e siècle maintinrent avec zèle les principes de la foi et de la morale, continuèrent l'œuvre de la civilisation de l'Europe et la conversion des peuples encore infidèles, et donnèrent l'exemple de hautes vertus. Nicolas 1 eut un règne si glorieux qu'il a été surnommé le Grand. Lui et son successeur, Adrien II, sont célèbres par l'énergie avec laquelle ils défendirent contre le roi Lothaire l'indissolubilité et la sainteté du mariage et la pureté de la famille. Si, a dit à ce sujet le comte de Maistre, dans la jeunesse des nations septentrionales, les Papes n'avaient pas eu le moyen d'épouvanter les passions souveraines, les princes auraient fini par établir le divorce et la polygamie, et ce désordre se répétant jusque dans les dernières classes de la société, aucun œil ne saurait plus apercevoir les bornes où se serait arrêté un tel débordement. C'est un service immense que les Papes ont rendu à la société par l'inflexibilité de leur* principes et la menace des censures ecclésiastiques.

C. — Nous voici arrivés au 10e siècle. Ici la Papauté va subir une bien pénible humiliation. Mais qu'on le remarque bien : pendant près de mille ans on n'a vu sur la chaire de Saint Pierre aucun Pape portant un nom flétri par la postérité. Tous au contraire ont laissé une mémoire honorable, et un grand nombre d'entre eux nous apparaissent avec l'auréole de la sainteté. Quelle dynastie a jamais présenté une telle suite de souverains n'ayant point encouru la censure de l'histoire ? Oh ! c'est que la race pontificale est d'origine divine !

Mais il faut l'avouer : au 10e siècle il y a eu des. Papes vicieux, donnant à l'Eglise le scandale le plus déplorable. Mais combien y ena-t-ileu? D'après, non les calomnies des ennemis de l'Eglise, mais les données les plus sûres de l'histoire, sur 36 Papes qui parurent depuis le commencement du 10e jusqu'au milieu du lie siècle, on en trouve cinq ou six dont l'élection a eu lieu au moyen d'intrigues de leur part, et deux seulement dont l'immoralité ait été bien constatée — Jean XII et Benoit IX. Sans doute un certain nombre des autres Pontifes de cette époque n'ont pas été à la hauteur de leurs prédécesseurs ; mais ils ne méritent pas le nom de mauvais papes. Un si petit nombre de pontifes coupables sur une si longue série, n'est ce pas là encore une merveille de l'ordre moral qui tourne à la gloire de la Papauté ?

D'ailleurs pourquoi y a-t-il eu des mauvais Papes ? Le souverain pontificat était devenu la première position du monde. Les familles et les maisons princières durent faire de grands efforts pour qu'un des leurs fut revêtu de cette charge éminente. De là les moyens violents, les intrigues pour parvenir au trône pontifical. De plus, au 10e siècle divers concurrents se disputaient l'Empire: mais c'était au Pape seul qu'il appartenait d'investir de cette dignité. Il importait donc aux ambitieux d'avoir un Pape dans leurs intérêts- De là encore les efforts des princes pour élever sur le siège de Pierre, non le plus digne, mais l'homme qui favorisait le plus leurs prétentions. Il y eut donc des papes dont la conduite ne convenait pas à leur dignité, quand les élections ne furent plus libres, quand l'Eglise eut à subir pour le choix de ses pontifes l'influence et même la domination des puissances laïques.

Maintenant il me faut dire qu'aucune hérésie ne s'est élevée pendant la période dont je parle, et les papes les plus vicieux n'ont altéré en aucune façon l'enseignement dogmatique et moral confié

à leur autorité ; ils ont maintenu la foi aux préceptes divins qui condamnaient leur conduite. Si l'Eglise eut été d'institution humaine, ces pontifes auraient plié sa morale aux exigences de leurs passions, comme l'ont fait Luther, Henri VIII et autres. Rien ne montre mieux l'infaillibité des Papes que la dépravation de quelques-uns d'entre eux.

A. — Cette épreuve ne pouvait durer longtemps. Dieu appela bientôt au trône pontifical un des hommes les plus extraordinaires que le monde ait admirés, St. Grégoire VII. Il commence par ôter aux Empereurs Germaniques toute part à l'élection des Papes ; puis il attaque avec la plus grande fermeté les désordres scandaleux d'une grande partie du clergé. En maintenant le célibat des prêtres, il a sauvé l'Eglise. u C'en était fait du christianisme, a dit un historien peu suspect, M. Michelet, si l'Eglise amollie et prosaïsée dans le mariage, se matérialisait dans l'hérédité féodale ; le sel de la terre s'évanouissait et tout était dit." Puis Grégoire défend dans un concile, sous peine d'anathème, à tout laïque de donner l'investiture de quelque bénéfice ou dignité ecclésiastique que ce fût. Alors le trône impérial était occupé par l'un des plus abominables princes dont l'histoire fasse mention, Henri IV. Il méprise les décrets pontificaux. Grégoire menace de l'excommunier. Henri convoque une assemblée d'Evêques et y fait déposer le Pape. Celui ci fulmine la sentence d'excommunication et délie de leur serment de fidélité ses sujets sur lesquels il faisait peser le joug le plus cruel. Henri qui a d'abord résisté, se voyant sur le point d'être dépossédé de ses états, vient à Canossa où était Grégoire, et prenant l'habit de pénitence, il se jette à ses pieds pour demander l'absolution. Il la reçoit, mais bientôt il rompt ses engagements. Il s'ensuivit une guerre dont les succès furent variés d'abord, mais qui aboutit à faire perdre la couronne à Henri, lequel mourut misérablement, et dont le corps renfermé dans un cercueil de pierre demeura cinq ans sans^recevoir la sépulture. La grandeur du rôle du saint Pontife, qui déploya une si grande fermeté en faveur de l'Eglise, a fait dire au grand conquérant de notre siècle : Si je n'étais Napoléon, j'aurais voulu être Grégoire VII. Je doute que Grégoire VII, si l'avenir lui eut été ouvert, eut envié la gloire de Napoléon.

Les successeurs de ce Pape servirent glorieusement aussi la cause de l'Eglise.

C'est à Urbain II que revient l'honneur des croisades, le fait de l'histoire où l'héroïsme des nations a brillé du plus pur éclat, et qui ont préservé l'Europe de la barbarie de l'Islanisme. — Voici Alexandre III. Ecoutons ces paroles de Voltaire : " C'est l'homme qui au moyen âge, a mérité le plus du genre humain: il abolit autant qu'il le pût la servitude ; il ressuscita les droits des peuples, et réprima les crimes des rois." Un autre historien, ennemi de l'Eglise, Sismondi, a dit aussi : u Le Pape était le seul qni se montrât le défenseur du peuple, le pacificateur des feudataires. La conduite des Pontifes inspirait le respect, et leurs bienfaits la reconnaissance."

Ici il faudrait esquisser la grande figure d'Innocent III, dont l'autorité domina depuis l'Islande jusqu'aux rives de l'Euphrate. Pendant les 18 ans de son règne, à peine un fait s'est il passé qu'il n'ait subi son influence. Il a dignement inauguré ce 13e siècle, le siècle de Saint Louis et de Saint Thomas d'Aquin, et qui est peutêtre celui où l'humanité nous apparaît avec le plus de grandeur. Mais il est impossible d'entrer dans les détails.

E. — La fait culminant de ce pontificat et de celui des Papes de cet âge est l'autorité qu'ils ont exercée sur les princes temporels, en les excommuniant ou en les déposant de leur dignité. Il faut justifier en quelques mots l'exercice de ce pouvoir.

D'abord il est à remarquer que tous les souverains, objets de la condamnation des Papes, ont tous été dignes de la sentence portée contre eux. C'étaient des princes, injustes, cruels, débauchés, violateurs de toutes les lois divines et humaines. Quels hommes entre autres que les empereurs Henri IV, Henri VI, Frédéric II! Pourquoi les Papes ont-ils sévi contre eux ? D'abord pour maintenir la sainteté du mariage, souvent outragée par les monarques de cette époque ; ensuite pour la défense des droits les plus sacrés de l'Eglise usurpés par eux, et soustraire le clergé à leur influence qui entretenait dans ce corps des désordres moraux extrêmement déplorables ; enfin pour protéger les sujets contre les vexations de leurs souverains et surtout arracher l'Italie au joug si tyrannique des Empereurs d'Allemagne. Par ce simple exposé que l'histoire met hors de toute contestation, on voit que les actes sévères accom^ plis par les Papes, étaient justes de soi, et ont été tout-à-fait favorables à la religion et à la morale, à la liberté et au bonheur des peuples.

Mais enfin avaient-ils droit d'en agir ainsi envers la puissance temporelle ? Nul ne peut contester qu'ils pouvaient porter la sentence d'excommunication contre les princes prévaricateurs ; c'est un acte de l'ordre purement spirituel. Soit, va t-on dire, pour l'excommunication ; mais la déposition est une usurpation éclatante, une absorption de l'autorité politique dans l'autorité ecclésiastique.

Examinons bien la question. Quand un Pape, après avoir prononcé l'excommunication, déclarait que les sujets de tel prince étaient déliés de leur serment de fidélité, il ne prétendait pas exercer l'acte d'une autorité 'iirecte sur les Empereurs et les Rois, en vertu de laquelle il pût les déposséder de leur puissance, comme le chef d'un état peutôter tel emploi à un fonctionnaire public. Il déclarait seulement que ce prince ayant manqué à ses devoirs envers la religion, ou à la justice envers ses peuples, n'exerçant plus son pouvoir qu'au détriment de l'Eglise et de ses sujets, ceux-ci n'étaient plus tenus de se soumettre à son autorité, et pouvaient pourvoir au choix d'un souverain, de qui ils eussent à espérer un gouvernement qui ne foulât pas aux pieds leurs droits et ceux de l'Eglise à laquelle ils étaient attachés. C'était tout simplement un cas de conscience que les Papes décidaient comme docteurs de l'Eglise. Il faut bien remarquer que la constitution sociale de cette époque, imposait, et certes avec raison, la profession de la foi catholique comme condition au pouvoir des souverains, qui juraient tous à leur sacre de la conserver intacte. La société actuelle n'est pas régie de la même manière: toutefois, qu'il se présente un cas où les sujets demandent si, dans de telles circonstances, ils sont tenus d'obéir à tel prince oppresseur de la foi ou de leurs droits, ou dont la légitimité du pouvoir est incertaine, le Pape, aujourd'hui comme alors, répondrait : Obéissez ou n'obéissez pas. Quand, à la révolution de 1830, un certain nombre d'Eveques français ont demandé à Rome, s'ils pouvaient, malgré leur serment à Charles X, promettre leur allégeance à Louis-Philippe, le Pape a répondu affirmativement. — Pie IX ne vient-il pas d'interdire aux Evoques d'Espagne le serment à une constitution attentatoire aux droitsde l'Eglise; et s'il savait que les fidèles de cette nation pussent établir un gouvernement catholique à la place de celui qui blesse leur foi, nul doute qu'il ne pût dire et qu'il ne dît : Puisque vous le pouvez, donnez-vous un gouvernement qui vous assure vos droits religieux.

Sans doute l'autorité temporelle vient de Dieu, et dans sa sphère propre, elle est indépendante de l'Eglise. Mais Dieu a établi ce pouvoir pour être le protecteur et non l'oppresseur de la religion et delà justice. Pourquoi n'aurait-il pas donné à l'Eglise, interprète de ses lois, le droit de déclarer, par son chef, en quel cas la sou-

mission à un prince prévaricateur cesserait d'être un devoir ? Cet état de choses, digne de la sagesse de la Providence, doit être l'état normal de la société. D'après de grands publicistes, môme non catholiques, il est à regretter pour la paix et le bonheur des nations, que le droit pontifical dont je parle ait été méconnu, et qu'il ait été remplacé par la maxime que le peuple a droit de se révolter quand il lui plaît : ce qui met la Révolution en permanence dans la société.

Encore un mot sur la question. On peut dire que les Papes ont ôté et donné des couronnes par des actes que ne justifierait pas l'explication qui vient d'être donnée. Gela est vrai ; mais il suffit de remarquer que cela a eu lieu à l'égard des princes qui s'étaient constitués vassaux du St. Siège, et que le Pape ne faisait qu'exercer un droit qui découlait du système féodal dominant à cette époque. Aucun catholique ne reconnaîtrait aujourd'hui au Pape un droit semblable.

D. — Au 14e siècle, nous voyons les Papes, tout en conservant le titre d'Eveques de Rome, abandonner cette ville où sans cesse des agitateurs entretenaient des troubles qui menaçaient la sécurité du chef de l'Eglise, et établir leur demeure à Avignon. Gomme ils étaient français, peut-être l'amour du pays a-t-il été pour quelque chose dans ce fait. Toutefois, ils ont été des pontifes de mérite, qui ont servi dignement l'Eglise ; l'un d'eux, Urbain V, a laissé la mémoire d'un saint. Grégoire XI rétablit à Rome le siège pontifical; ce qu'il a fait sur les instances de Ste. Catherine de Sienne. C'était une jeune fille de la classe du peuple, dont l'existence n'a été qu'une suite de merveilles. Les Papes l'ont employée pour les négociations les plus importantes ; ils l'ont appelée à leur conseil, l'ont fait parler dans le sacré collège; elle a été pour eux dans bien des circonstances, l'organe de l'Esprit Saint. Aussi sa mémoire est singulièrement vénérée à Rome; le Pape actuel lui a décerné dernièrement un solennel hommage en la proclamant, après les Apôtres Pierre et Paul, patronne de la Ville Eternelle.

Voici maintenant le schisme d'Occident. C'est une des plus déplorables époques de l'histoire de l'Eglise. Urbain VI, pontife pieux et zélé, mais trop sévère, indispose une partie des cardinaux qui prétendent n'avoir pas été libres lors de son élection, et élisent un autre Pape. De là deux partis dans la chrétienté. On a pu se tromper de bonne foi dans le temps sur le véritable Vicaire de

Jésus-Christ. Aujourd'hui il ue saurait y avoir de doute qu'Urbain et ses successeurs n'aient été les vrais Papes ; et ils sont loin d'avoir laissé une mémoire flétrie : on peut cependant reprocher à Grégoire XII et à Jean XXIII de n'avoir Das renoncé assez tôt à leur dignité, quand cela leur était demandé pour la paix de l'Eglise.

A la fin du 15e siècle apparait un Pontife auquel s'est attachée une bien injurieuse renommée, Alexandre VI. On l'a regardé comme le plus méchant des Papes qui aient occupé le siège de St. Pierre. Admettons la vérité de ce qu'on a dit contre lui : ce serait un Pape de plus, mais le dernier, à ajouter au très-petit nombre de ceux qui ont méconnu par leur conduite leur sublime dignité. Mais les études historiques contemporaines vengent, quoique tardivement, sa mémoire outragée. Il en résulte qu'il est innocent des crimes et des vices qu'on lui a imputés, ou du moins que les plus graves reproches qu'on lui fait ne sont certainement pas mérités, et que tout au plus on pourrait entretenir quelque doute sur la vérité des autres. 11 serait môme établi qu'il a été un Pontife beaucoup plus digne de louange que de censure, et que la seule faute dont on serait en droit de le blâmer, serait la faveur trop grande qu'il aurait accordée à César Borgia, fils qu'il aurait eu d'un mariage contracté avant de recevoir les ordres, et dont la conduite a été répréhensible, mais incontestablement moins qu'on ne l'a répété.

On trouve dans les autres Papes de cet âge de la grandeur dans les actes, un zèle constant pour le bien de l'Eglise, des mœurs pures; mais il faut le dire, on peut reprocher à quelques-uns d'entre eux cet attachement trop grand à leur famille, qui a été flétri sous le nom de népotisme, et une manière de défendre leurs droits temporels, qui, quoique juste de soi, aurait pu, en certains cas, se ressentir d'avantage du caractère pontifical : on ne peut nier qu'un certain esprit séculier ne se soit introduit dans l'Eglise en général, à l'époque qui a immédiatement précédé l'explosion du protestantisme.

Cette funeste hérésie qui a enlevé au Pape un si grand nombre de sujets, a fait voir cependant la fidélité du Vicaire de Jésus-Christ à maintenir intacte la doctrine sacrée dont il a la garde. Quand Luther commença la prédication de ses erreurs, Léon X agit d'abord avec ménagement à son égard ; il essaya de ramener le moine rebelle à la vérité et au devoir. Tout fut inutile. Luther secoua le joug de l'Eglise, et des nations entières le suivirent dans sa révolte. Le pape l'anathématisa : en vain les défections se multiplient. — Rome consent à perdre le tiers de son empire sur l'Europe plutôt que de retrancher un seul point de son enseignement dogmati-

DISSERTATION SUR LE PAPE. 4a

que ou moral. Clément VII voit Henri VIII entraîner l'Angleterre dans le schisme : il ne veut point accorder le divorce qu'il demande. Paul III montra la même fermeté à l'égard d'Elizabeth qui consomma la séparation de l'Angleterre avec le Saint-Siège. Clément VIII aurait aussi laissé Henri IV exercer sur la foi de la France une influence funeste, plutôt que d'accepter sa conversion à des conditions blessantes pour l'Eglise. Et n'entendez-vous pas aujourd'hui l'anglicanisme dem'ander quelque concession qui amène une conciliation? Mais le chef de l'Eglise, comme le Dieu dont il est l'organe, dit : Non mutor, je ne change pas. La vérité ne se modifie point. Elle répond à toutes les sollicitations de l'erreur : Tout ou rien.

F. — La véritable réforme fut opérée par l'Eglise elle-même au Concile de Trente, convoqué, dirigé et confirmé par les Papes. Les dogmes de la foi y furent de nouveau affirmés contre les erreurs .nouvelles, et la discipline ecclésiastique remise en pleine vigueur. A cette époque, on vit des saints fleurir en grand nombre : de nouvelles congrégations, entre autres celle des Jésuites, furent érigées parles Souverains Pontifes, et la chaire de Pierre a brillé d'un éclat dont rien n'a plus altéré la pureté. Les Papes des trois derniers siècles ont tous laissé un nom respecté, et la plupart d'entre eux ont été des hommes d'une vertu éminente, des pontifes dignes de leur charge sublime. Citons entre autres Saint Pie V, si célèbre par son zèle pour la pureté de la foi et des mœurs, et qui a mis fin aux invasions musulmanes par la victoire de Lépante, due à ce qu'il a fait pour organiser l'armée chrétienne, et encore plus à ses prières ; Sixte-Quint, que sa fermeté, mise à l'appui de l'ordre et de la justice, a rendu si glorieux, comme pontife et comme prince ; Urbain VIII, qui découvrant les erreurs renfermées dans la doctrine janséniste, l'a condamnée. Rendons maintenant nos hommages à un digne successeur de Saint Grégoire VII, le grand et saint Pape Innocent XL II lutte avec une glorieuse énergie contre les injustes prétentions de l'orgueilleux Louis XIV, devant qui tout tremblait alors; il réprouve et annule les fameux quatre articles qui sont le symbole du gallicanisme, refuse de donner l'institution canonique aux évoques nommés par le roi, et qui étaient attachés à la déclaration de 1682. Il blâme les mesures violentes prises contre les Protestants, disant qu'il fallait conduire !es hommes à l'Eglise, et non les y traîner: il désapprouve les procédés imprudents de Jac-

ques JI en Angleterre, comme propres à nuire au rétablissement du catholicisme : il déclare la guerre à tous les abus, porte des règlements contre le luxe immodeste des femmes, et la musique effrénée du temps: enfin il prend, par ses encouragements et ses prières, une large part à la guerre contre les Turcs, qui se termina par la fameuse bataille de Vienne, gagnée par Sobieski ; par ses vertus privées, il a laissé la mémoire d'un saint.

Innocent XII voit Louis XIV et les évoques gallicans rétracter leurs erreurs. Clément XI, par la fameuse constitution Unigenitus, empêche le Jansénisme de dominer en France. Au siècle dernier, Benoit XIII montre toutes les vertus d'un saint. Clément XII gémit sur les progrès de l'impiété, et il condamne par la bulle In eminenti la société des francs-maçons. Benoit XIV fait l'admiration de l'Eglise par ses écrits pleins de la science la plus profonde ; et par sa bonté, il charme tous les cœurs, même ceux des protestants. Le célèbre ministre Walpole lui fit élever une statue dans son hôtel de Londres.

Cependant l'impiété s'est répandue partout ; elle envahit les trônes ou du moins les ministres tout puissants auprès des rois. Clément XIII résiste avec fermeté à la demande des puissances sollicitant avec menace la suppression d'un ordre célèbre, qui avait rendu d'éminents services à l'Eglise. Clément XIV, après un long délai et avec une forte répugnance, crût devoir le faire pour le bien de la paix. Ce n'était point évidemment une question de foi : c'était une pure matière de discipline ; les circonstances excusent ce Pape qui, au reste, fut un pontife plein de vertu.

Maintenant, c'est d'un martyr qu'il faut parler. Pie VI, avait montré les plus éminentes qualités comme pontife et comme prince temporel. Mais la révolution est triomphante; d'abord par son général Bonaparte, elle enlève au Pape la plus grande partie de son territoire ; puis bientôt elle s'empare de Rome, proclame la déchéance de l'autorité pontificale, se saisit de la personne du Vicaire de Jésus-Christ, le mène de prison en prison, malgré ses 80 ans. Il succombe à Valence aux mauvais traitements dont il avait été l'objet. Son pontificat est le plus long qu'ait vu l'Eglise depuis celui de Saint-Pierre.

B. — A la mort de Pie VI, un cri de joie rententit dans le vaste camp des ennemis de l'Eglise : Il n'y aura plus de Pape. Rome est au pouvoir de la révolution ; les cardinaux sont dispersés partout.

Mais voici que la coalition de la Russie, de l'Autriche, de la Prusse force les armées françaises d'évacuer l'Italie.

Un Conclave s'ouvre à Venise, et Pie VII monte sur le trône pontifical. Bientôt Bonaparte impose son autorité à la France : il se fait proclamer Empereur. Rendant hommage à la dignité et à la puissance du Vicaire du Christ, sur les esprits, il lui demande de venir le sacrer dans la capitale de France. Pie VII y consent : la cérémonie religieuse a lieu. Mais l'Empereur ne veut pas recevoir la couronne des mains du Pape : il se la met lui môme sur la tête ; on sait qu'elle n'a pas tenu : la main du Pape l'eut placée plus solidement peut-être. L'ambilion de Napoléon est jalouse de voir une autre autorité que la sienne régner dans le monde. Sous les plus odieux et les plus injustes prétextes, il s'empare de Rome qu'il réunit à ses Etats. Pendant cinq ans, il tient le Vicaire du Christ en captivité. On vit alors une lutte entre le lion et l'agneau qui offre une des scènes les plus admirables de l'histoire. Le Pape trompé par l'Empereur cède un instant ; mais bientôt il revendique ses droits avec une énergie qu'aucune menace ne peut fléchir. Cependant les anathèmes du Pontife contre l'usurpateur de ses états devaient avoir leur effet. La fatale campagne de Russie met fin au prestige et à la puissance de Napoléon. Celui-ci permet au Pape de retourner à Rome : la réparation était trop tardive ; trois mois après, le puissant Empereur était forcé de signer son abjuration à Fontainebleau, dans le palais même où il avait retenu le Pape prisonnier. En vain il fait un effort pour reconquérir l'Empire : son sceptre est brisé à Waterloo ; lui aussi subit l'exil et la captivité ; il est détenu sur un rocher au milieu des mers à l'extrémité du monde ; il y meurt après avoir reçu la bénédiction du Pape, remonté glorieux sur son trône de la Ville Éternelle.

Léon XII fut un Pontife très remarquable par ses éminentes qualités personnelles, les réformes importantes qu'il opéra et l'encouragement qu'il a donné aux lettres. Pie VIII n'a fait que passer sur le trône pontifical, mais il a laissé la mémoire d'un Pape zélé, plein de droiture et de modération. Grégoire XVI était doué d'un grand talent et d'un vaste savoir : il a su unir la prudence et la bonté à l'énergie; son pontificat a été glorieux par l'anathème qu'il à porté aux théories nouvelles dans la célèbre encyclique Mirari vos, par son zèle pour encourager les missions, qui ont pris une si grande extension sous son règne, par ses réclamations en faveur de l'Eglise persécutée en Allemagne et en Russie, son entrevue avec l'Empereur Nicolas, qu'il menaça de la justice divine, et en même temps par les sages améliorations qu'il accomplit dans le gouver-

nement temporel. Il aurait laissé un nom brillant, si l'éclat de celui de son successeur ne l'eut jusqu'à un certain point éclipsé.

Eh bien, je le demande maintenant, le Pape, considéré dans son histoire, a-t-il été digne de sa sublime destinée? Quelle majestueuse suite de saints, ou de grands hommes se sont succédés sur le siège de St. Pierre I Quels souverains ont porté sur leurs fronts l'expression d'une dignité si propre à attirer le respect et la soumission ! Et quelle puissance a aussi constamment maintenu ses droits avec une fermeté que nulle violence, nulle persécution n'a fléchie ? S'il est si difficile de garder l'empire dans l'ordre temporel avec des milliers d'hommes armés pour le maintenir, quelle merveille que cette domination exercée pendant tant de siècle sur les esprits, animés de pensées, de sentiments si variés, et naturellement si rebelles à tout joug qui s'impose à leurs jugements! Sans doute il y a quelques ombres dans ce tableau historique de la Papauté ; elles servent à prouver ce qu'elle serait devenue, s'il n'y eut eu en elle que l'élément humain toujours prêt à s'altérer et à se corrompre; mais on sent à la vigoureuse permanence de sa vie, que sa force vient de l'élément divin qui la constitue essentiellement.

F. — Non seulement les Vicaires du Christ ont maintenu intacte la vérité dont ils avaient la garde, mais ils ont sans cesse étendu leur empire. Ils ont accompli l'ordre qui leur a été donné : Docete omnes génies. Nul prince ambitieux n'a été aussi avide de conquêtes que l'ont été les Papes. On les voit à toutes les époques envoyer des missionnaires qui vont partout faire cesser les honteuses superstitions du paganisme, et amener les nations à la connaissance du vrai Dieu. C'est du foyer pontifical qu'a jailli la lumière qui éclaire tous les peuples chrétiens. Chacun d'eux doit reconnaître un Pape comme son père dans la foi. La ville éternelle conserve dans ses monuments la preuve de la mission donnée par ses Pontifes aux apôtres qui ont évangélisé les diverses contrées du monde. C'est dans l'Eglise de Ste Pudentienne, résidence de St. Pierre, que les premiers évoques des Gaules et de l'Espagne ont reçu l'ordre d'aller établir le règne du Christ en ces pays. C'est dans les Catacombes qu'a été sacré Saint Callimène, chargé de prêcher la foi à l'Italie Septentrionale. Les Anglais, comme cela a déjà été dit, ont à vénérer Saint Grégoire-le-Grand, à qui ils doivent de n'être pas restés payens et barbares. L'apôtre de l'Irlande a reçu sa mission du Pape Saint Célestin dans l'Eglise de Saint Pierre.

Dans celle de Ste. Cécile a été sacré St. Willibrod, qui a porté l'Évangile dans la Hollande. L'illustre apôtre de l'Allemagne, Saint Boniface, St. Anscaire et St. Adalbert, qui ont converti, le premier les Suédois et les Danois, et le second les Prussiens, ont entendu la voix du successeur de St. Pierre leur dire : Allez et enseignez. C'est du sommet de l'Aventin, de l'église de Ste. Sabine, où il a pris l'habit religieux, que le glorieux patron de cette ville, le grand St. Hyacinthe, est parti pour devenir l'apôtre de l'Europe, et opérer ces éclatants prodiges dont le ciel a favorisé ses prédications. Il serait trop long de continuer cette énumération. Qu'on juge du passé par ce qui s'accomplit aujourd'hui. Voyez ces nombreux missionnaires qui évangélisent les peuples encore barbares du nord de l'Amérique, et ceux de l'Asie, de l'Afrique, de TOcéanie ; les pouvoirs qu'ils exercent leur viennent tous du siège apostolique.

Rien de plus incontestable. C'est aux Papes qu'est due la conversion des peuples aujourd'hui chrétiens. Mais qu'on le remarque bien ; le christianisme, c'est la civilisation. Faifes le tour du

monde Regardez Où. la barbarie subsiste-t-elle encore?

Là où la foi évangélique ne domine pas.— Quels sont les peuples civilisés, ceux chez qui se cultivent avec éclat les sciences, les lettres, les arts, et se conserve le respect des lois sociales? — Ceuxlà seuls qui croient à la divinité du Christ ? Est-il des nations dont la civilisation autrefois florissante s'est à peu près éteinte? — Oui, celles qui ont quitté l'Evangile pour le Coran. Chateaubriand a dit: la croix, c'est l'étendard de la civilisation. Eh bien, nui peuple ne peut se présenter et dire: ce glorieux drapeau je ne l'ai pas reçu de la main du successeur de St. Pierre. Il faut donc le reconnaître : le Pape, c'est le civilisateur du monde.

E.—Un des éléments principaux de la civilisation, c'est le développement des sciences et des arts. Or sous ce rapport, nous voyons les Papes diriger le mouvement ou le seconder avec zèle. Dans les Catacombes, ils donnent à l'art une carrière nouvelle qui devait être plus tard si glorieusement parcourue. Ils prennent part à l'éclat si brillant de la littérature chrétienne au 4e et au 5e siècles par leurs propres écrits, ou par l'appréciation qu'ils ont faite des travaux des grands docteurs de cette époque. Partout ils ont lutté contre la barbarie en élevant, autant qu'ils le pouvaient, des écoles sur les ruines des institutions renversées par l'invasion dévastatrice de ces

peuples grossiers, les Goths, les Vandales, les Huns. Chateaubriand a dit : u La cour de Rome avait des idées de législation, de droit public : elle connaissait les beaux arts, les sciences, la politesse, lorsque tout était plongé dans les ténèbres des institutions gothiques : elle ne se réservait pas la lumière, elle la donnait aux autres." uLe règne de Gharlemagne, a dit Voltaire, eut une lueur de politesse qui fut probablement le fruit du voyage de Rome." Dans un concile tenu en 804, les Papes ordonnèrent à tons les Evoques et à tous les curés d'instituer des maîtres qui pussent enseigner les arts libéraux avec la doctrine du salut. Sylvestre II a été un prodige de science dans son temps. Au 12e et 13e siècles, s'élevaient ces universités qui répandaient partout la science avec éclat et imprimaient aux esprits une activité extraordinaire. Ce sont les Papes qui les ont créées: je nomme entre autres celles de Paris, d'Oxford, de Salamanque, de Bologne, d'Upsal, de Lisbonne. Au 16e siècle, ils ont pris la plus large part à ce qu'on appelle la Renaissance, mouvement littéraire qui a eu sans doute ses avantages, mais qui cependant, il faut l'avouer, a eu des excès qu'on doit déplorer. Quanta l'art proprement dit, nul souverain ne l'a encouragé, comme l'ont fait les Papes; c'est dans leur capitale qu'il étale ses plus grandes merveilles. Rome n'est qu'un musée, et c'est le plus beau du monde. Pie IX, animé de l'esprit de ses prédécesseurs, malgré les modiques sommes dont il dispose, a donné aux arts une preuve de son amour par ses encouragements aux magnifiques travaux qui ont amené tout récemment de si précieuses découvertes.

Oui, le développement de l'intelligence, les sciences, les lettres, les arts dont la culture donne à l'homme une vie plus noble et plusheureuse, et lui fait mieux apprécier le créateur en qui se trouve toute sagesse et toute beauté; tout ce qui agrandit la sphère de l'esprit humain et lui fait mieux pénétrer la raison des choses, le représentant de la vérité éternelle sur la terre, l'a favorisé, l'a encouragé sans cesse.

Le progrès, voilà le rêve de notre siècle. Eh bien, qu'on le sache, le progrès, je ne dis pas dans l'ordre matériel, mais dans l'ordre intellectuel, ne peut avoir lieu qu'avec le Pape, que par le Pape. En effet, peut-il y avoir un progrès pour l'esprit humain, s'il n'est jamais sûr des principes sur lesqueli il s'appuie? Est-ce progresser que de substituer à chaque instant une théorie à une autre? Une révolution continuelle d'idées, c'est le désordre mis en permanence dans l'intelligence. Le progrès est une addition et non un renoncement à ce qu'on possède déjà. Je le conçois sous la forme d'un édifice aux bases larges et solides ; chaque génération vient y poser une assise : avec le temps, il s'exhausse, s'embellit,

se décore, mais toujours de manière à ce que l'ordonnance générale se conserve. — Eh bien ! la base de l'édifice social, ce sont les vérités religieuses qui font connaître à l'homme son principe et sa fin, ce qu'il est, ce qu'il doit être. Toute science, tout progrès est nécessairement subordonné au but de sa destinée. Or ces vérités religieuses, c'est le Vicaire du Christ, le représentant de Dieu sur la terre, qui les maintient avec une force inébranlable dans la société ; sans lui, l'activité de l'esprit humain, mise au service de ses passions, démolirait tout. — Mais de plu?, il faut en élevant l'édifice, prendre garde d'employer des matériaux disparates avec ceux qui forment son caractère essentiel, et de placer des pierres qui, déviant de la ligne de construction, tombent bientôt en détériorant la partie déjà élevée. Ici intervient encore le Pape ; architecte chargé de faire exécuter le plan divin, il signale les irrégularités que l'on se permet, et posant le niveau de la foi, il fait redresser les additions de manière à ce qu'elles s'adaptent à la contruction,qu'alors elles exhaussent sans danger.

Ecoutons en confirmation de ce que je viens d'établir ces magnifiques paroles d'un bref de Pie IX, que le Concile du Vatican a reproduit en partie dans ses décrets : u Le progrès existe, et il est très-grand, mais c'est le vrai progrès de la foi, ce n'est pas le changement. Il faut que l'intelligence, la science et la sagesse de tous, comme de chacun en particulier, des âges et des siècles, de toute l'Eglise, comme des individus, croisse et fasse de grands, de trèsgrands progrès, afin que l'on comprenne plus clairement ce qu'on croyait d'abord plus obscurément, afin que la postérité ait le bonheur de comprendre ce que l'antiquité vénérait sans l'entendre, afin que les pierres précieuses du dogme divin soient travaillées, exactement adaptées, sagement ornées, et qu'elles s'enrichissent de grâce, de splendeur, de beauté, mais toujours dans le même genre, c'est-à-dire dans la même doctrine."

C. — J'ajouterai maintenant que le Pape est non seulement la pierre fondamentale de l'Eglise, mais qu'il l'est aussi de la société.

En effet, point d'Eglise sans le Pape, cela a été démontré. . Et d'ailleurs le fait est là qui le prouve. Peut-on dire que le schisme grec forme une Eglise ? Sans doute on y adhère à l'ensemble des dogmes catholiques à peu près ; on croit ce que l'on croyait, alors qu'on était soumis à l'autorité du Pape ; mais cette foi est profondément ignorante, mêlée de superstitions, et entièrement soumise

à l'omnipotence du czar, qui se gênerait encore moins de retrancher un article du symbole, s'il lui en prenait fantaisie, que de faire disparaître une nationalité. Cette église, elle n'a aucun principe d'unité ; c'est un corps sans activité, sans mouvement, sans vie ; c'est une église morte : c'est une momie d'église. Qu'il n'en soit plus question.

Le protestantisme forme-t il une église? Mais cette question excite le sourire. Avec le principe que le sens individuel est la règle de la foi, on sent qu'une société, qu'une communauté d'idées n'est pas possible ; de là les milliers de sectes qui divisent ceux qui n'adhèrent pas à la foi catholique. Une église protestante ; mais l'union de ces deux mots est un non-sens —Eglise, signifie société ; une société, dans quelque ordre que ce soit, ne se maintient que par une organisation à laquelle préside une autorité quelconque. Or, l'essence du protestantisme est de ne point reconnaître d'autorité religieuse, de laisser chacun libre de croire ce qu'il trouve vrai. Ainsi, dire : une église protestante, c'est comme qui dirait : une société individuelle. Donc, sans le Pape, point d'Eglise ; et j'ajoute, sans Eglise, point de christianisme.

A proprement parler, le christianisme, c'est tout l'ensemble de la doctrine du Christ, c'est le catholicisme ; mais je veux prendre ce mot dans son sens restreint. Etre chrétien, c'est au moins reconnaître que le Christ est Dieu, qu'il est le réparateur de l'homme déchu, le Sauveur du genre humain, qu'un culte d'adoration et de supplication doit lui être rendu. Eh bien, en dehors de l'Eglise, y a-t-il une croyance générale, certaine, pratique à ces vérités ? Oui, va-t-on dire ; voyez ces temples si multipliés, où chaque Dimanche, les membres des différentes sectes se réunissent? — Je réponds: la religion est un besoin pour l'homme et môme lorsqu'il n'a que des idées religieuses vagues et indéterminées, il lui faut de temps à autre une certaine communication avec la Divinité. Par instinct, plutôt que par conviction, on se rend donc à un temple quelconque, qu'on délaisse ensuite sans difficulté pour un autre. Mais parmi ceux que vous voyez venir en ces lieux, combien en est-il qui aient un symbole arrêté ? combien n'en est-il pas qui rejettent le dogme de la Trinité, ou pour qui l'Incarnation est un mystère qui n'est plus accueilli que par le doute? combien ne sont pas marqués du signe caractéristique du chrétien, le baptême? combien seraient prêts à dire la main sur l'Evangile : je crois tout ce qui est contenu dans ce livre ? combien peuvent s'écrier, je ne dis pas avec le courage, mais avec la foi des-martyrs : je suis chrétien. Sans doute, il y a dans le protestantisme un nombre plus ou moins considérable d'hommes croyant encore à ce qu'on appelle les points fondamen-

taux du christianisme ; mais on peut défier qui que ce soit de venir affirmer que la croyance à ces dogmes est aujourd'hui générale dans les sectes séparées de l'Eglise. Faute d'une autorité qui maintienne la foi, le doute ou la négation a envahi partout les sectes hétérodoxes. Si quelques-unes d'entre elles ont conservé plus que d'autres les vérités chrétiennes, ce sont celles qui ont une certaine tendance à reconnaître le principe d'autorité qui fait l'essence de l'église catholique. Donc, sans le Pape, il n'y a pas logiquement, et de fait dans un sens général, sans le Pape, il n'y a point de christianisme.

Je dis maintenant : sans le christianisme, pas de société, du moins, de société civilisée. Il a déjà été établi par les faits que la civilisation ne se trouvait pas en dehors des nations chrétiennes. — Oui, dira-t-on, mais elle est florissante en dehors des sociétés catholiques soumises à l'autorité du Pape. — Je ferai remarquer d'abord que la civilisation ne consiste pas dans une plus grande puissance matérielle ; mais qu'elle se trouve là où le but suprême de la société est atteint, là où régnent la justice et la bienveillance, disons mieux, la charité, à l'égard des divers membres du corps social. Toutefois, sans établir de comparaison avec tel et tels peuples, je dirai : De l'aveu de tous, une société est impossible sans une loi morale qui y maintienne l'ordre. Mais la morale n'a d'autre base, ni d'autre sanction que la religion. La morale indépendante, comme on l'appelle, est une chimère. Or une religion vague, indéterminée, qui n'est pas celle que Dieu a établie, ne peut donner qu'un fondement incertain et chancelant à la morale. Donc logiquement, la vraie religion, celle dont le Pape est l'organe, est la vraie base sociale.

Et j'ajouterai que, de fait, toute société civilisée repose sur le Pape. Je le veux ; une morale suffisante au maintien de la société se trouve chez des peuples qui ne reconnaissent pas l'autorité pontificale, et ce serait faire injure à un grand nombre de ceux qui ne partagent pas notre foi, que de leur refuser la pratique des vertus que l'Evangile inspire ; mais cette morale, de qui l'ont-ils reçue, qui leur a ouvert et expliqué l'Evangile qui en renferme les préceptes ? ces nations, qui les a faites chrétiennes ? Le Pape, comme cela a été établi. — Il en est des sociétés comme des individus. Un homme perd la foi ; mais il conserve jusqu'à un certain point la conscience que la foi a formée, a éclairée ; devenu incrédule, il reste honnête homme; c'est une suite de renseignement reçu : le cœur n'est pas si mobile que l'esprit. Les sociétés chrétiennes vivent donc de la morale évangélique qu'elles ont reçue de l'Eglise par l'impulsion de son chef. Mais de plus, cette

morale, elle est entretenue chez elles par la môme autorité. Voyez cette église catholique répandue sur toute la surface du monde, dont les membres en grand nombre se trouvent chez toutes les nations, dont la voix retentit partout avec éclat. Sans cesse elle démontre la solidité des fondements de la foi, elle prouve la vérité de l'Evangile, elle proclame les principes de la morale. C'est elle qui maintient, à leur insu, môme chez ceux qui refusent de reconnaître son autorité, ce qu'il reste en eux de croyance à la mission du Sauveur, à la doctrine des livres sacrés. L'enseignement de l'Eglise catholique forme l'opinion morale des sociétés; il est trop général, trop puissant pour qu'on puisse se soustraire à son influence. Supposez l'Eglise disparaissant du monde; faites taire cette voix du Pape qui rappelle sans cesse la loi divine et la sanction de la justice éternelle ; que les hommes n'aient plus pour les guider en religion et en morale qu'une raison partout et toujours si flexible à l'influence des passions ; je le demande : que deviendrait le monde ? L'antiquité avec son affreux ordre social ; la barbarie des nations qui ne sont point soumises à la loi de l'Evangile, les horreurs de la révolution chez un peuple où l'incrédulité a momentanément dominé, répondent: Sans le christianisme, point de justice, de morale, de bonheur pour la société. — Mais le christianisme, c'est l'Eglise, c'est le Pape. Le Pape, c'est donc sur lui que repose la société, c'est lui que toute conscience chrétienne doit regarder comme son régulateur, et quiconque reconnaît au Christ, dans quelques limites que ce soit, une action bienfaisante à son égard, doit un hommage au Pape qui en a été l'instrument.

A- — Toute la destinée de la Papauté se résume dans l'immortel Pontife qui occupe aujourd'hui le siège de St. Pierre. Pie IX est bien le représentant du Christ. 11 a subi les humiliations et les violences, et cependant il règne avec une gloire et une puissance que nul pouvoir humain n'a jamais possédée.

Le plus grand orateur religieux de notre siècle, dans un mouvement d'éloquence qui n'a peut-être pas d'égal dans les fastes oratoires, acclamait la divinité de Jésus-Christ en rappelant son empire sur les esprits et sur les cœurs. Et moi, dans mon humble langage, je dirai : Reconnaissez que le Pape est bien le Vicaire du Christ, que son autorité vient de Dieu môme, en contemplant les actes merveilleux qu'a opérés, et la domination qu'exerce le Pontife qui gouverne aujourd'hui l'Eglise.

Il y a un homme sur la terre, qui jouit d'un pouvoir transmis jusqu'à lui sans interruption depuis 18 siècles, et dont la puissance dans l'ordre intellectuel et moral s'exerce sans contrôle sur plus de deux cents millions de sujets.

Il y a un homme qui, pénétrant dans les secrets divins, en retire des mystères inaccessibles à la raison, proclame à la face d'un siècle orgueilleux, et que le surnaturel révolte, que l'homme est un être déchu, et qu'une seule créature humaine a échappé à la dégradation commune, pour devenir, tout en restant vierge, la mère d'un Dieu s'incarnant pour les hommes, et qui entend cette définition de foi qu'il impose sous peine d'anathème, accueillie partout dans son vaste empire par ce cri répété avec des transports d'allégresse : Je crois.

Il y a un homme,aux yeux duquel les portes du ciel sont ouvertes, dont le regard sait en distinguer les habitants fortunés ; qui exhumant des entrailles de la terre, les corps de personnes dont le nom n'avait jeté aucun éclat dans la vie, ceux d'un pauvre mendiant, d'une humble bergère, les met sur les autels à côté du corps sacré du Christ, ordonne à tous ses sujets de leur rendre un hommage de respect et de vénération ; et à la voix duquel, tous les cœurs, toutes les bouches s'unissent pour élever, vers ceux qu'il a proclamés inscrits au livre des élus, ces accents pleins de confiance : Priez, priez pour nous.

Il y a un homme qui, voyant des erreurs chères à son siècle menacer d'envahir la société, se présente avec une suprême hardiesse, tenant une longue feuille où sont inscrites 80 propositions, soutenues, propagées, défendues, par toutes les ressources du sophisme, par les intérêts des passions, par la puissance jalouse des empereurs et des rois ; et qui les condamne avec un cri d'anathème dont l'écho se répète de distance en distance sur les lèvres des fidèles dans toutes les parties du monde catholique.

Il y a un homme qui dans des empires puissants, ennemis déclarés de son pouvoir, crée des dignités dont l'éclat éclipse celles qui sont conférés par les maîtres de ces Etats, et qui les maintient malgré les lois faites pour les annuler, et les vociférations d'un peuple fanatique.

Il y a un homme qui tient entre ses mains des clefs en disant : Ce sont les clefs du ciel, où nui ne peut entrer sans que je ne lui ouvre les portes, et qui voit les membres de l'immense société qu'il gouverne, le regarder comme le dispensateur des dons divins, et se livrer partout avec empressement, à la demande qu'il leur en a fait, aux exercices de la piété et de la pénitence, pour saisir les

grâces dont il dit leur ouvrir la source avec plus d'abondance dans des circonstances solennelles.

Il y a un homme qui dépouillé de tout, et sans cesse menacé de l'exil ou de la mort, trouve de toutes parts des dons pour soutenir l'honneur et les devoirs de sa dignité, et qui en même temps, voit accourir de divers pays, des contrées mômes d'où l'Océan les sépare, nombre de jeunes gens aux cœurs généreux qui laissent les jouissances du présent, les espérances de l'avenir, pour aller lui offrir leur sang, et qui comptent pour rien leurs fatigues et les dangers auxquels les exposent l'épée et plus encore le poignard de ses ennemis, dès que son regard est tombé sur eux et que sa main s'est levée pour les bénir.

Il y a un homme qui, malgré les anxiétés des gouvernements et des peuples n'osant point au milieu des agitations politiques compter sur le lendemain, convoque à jour fixe, 18 mois d'avance, tous les évoques du monde, et qui les voit accourir autour de lui au nombre de 800 de l'Orient et de l'Occident, du Septentrion et du Midi. Il est là, au milieu d'eux dans le plus grandiose édifice qui soit au monde ; il lève sa tête, décorée de la triple couronne, vers le dôme de la sublime basilique autour duquel il lit ces mots : Tu es Petrus, et super hanc pelram œdificabo ecclesiam meam, et portai inferi non prœvalehunt adversus eam ; et il voit la réalisation de ces paroles dans l'autorité qu'il exerce lui-même, si puissante, si glorieuse ; dans ces évoques si nombreux qui ont tous reçu leur mission du siège apostolique ; dans la permanence de cette église catholi que, depuis son origine, professant sans cesse la même foi, pratiquant le môme culte, reconnaissant la môme autorité, et toujours victorieuse des puissances infernales ; dans ce respect, cette soumission dont il reçoit à chaque instant l'expression de l'immense société dont il est le chef; et il jouit de cette glorification de sa dignité, sur les débris du plus colossal empire qu'ait fondé les hommes, à l'aspect des ruines de tant de dynasties disparues, de tant d'institutions anéanties, de tant de sociétés mortes ou expirantes, et au milieu du bruit des révolutions qui font crouler de toutes parts tout ce qui n'est pas divin.

Maintenant, je le demande, cet homme qui exerce un tel empire, n'est-il pas le représentant de Dieu sur la terre ? N'est-ce pas une vertu divine qui explique seule sa puissance et sa gloire ?

Le Pape, c'est le plus grand phénomène du monde dans l'ordre moral, comme le soleil l'est dans l'ordre naturel. Quand vous voyez l'astre du jour, si régulier et si permanent dans sa carrière, répandant la lumière en tout lieu, et fécondant tout de sa chaleur, vous reconnaissez en lui la puissance et la bienfaisance du créateur qui

nous y apparaît, selon le texte sacré, comme dans son tabernacle : Insoleposuit tabemaculum suum. Eh bien, quand je considère la Papauté, dominant toujours si merveilleusement le monde, éclairant les intelligences par ses enseignements entretenant sans cesse la civilisation dans la société, et sanctifiant les âmes pour les rendre dignes du ciel, alors plus encore que dans le. soleil, je vois en elle une image de la grandeur et de la puissance de Dieu : je trouve en elle une preuve vivante et perpétuelle de la divinité de Celui qui l'a établie. Le Christ a recompensé la foi de Pierre en lui disant qu'il serait le fondement inébranlable de son Eglise ; aujourd'hui tout homme voyant dans la permanence de la Papauté la réalisation de cette promesse, doit dire à son tour à Celui qui l'a faite, avec la foi la plus vive de l'esprit et du cœur : Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant — Tu es Christus, Filius Del vivi. 1

1 Les événements douloureux qui viennent de s'accomplir n'affaiblissent en rien la valeur des considérations présentées dans cette dissertation ; car leur force ne s'appuie pas sur le pouvoir temporel du Pape, mais sur son autorité morale, son empire sur les esprits et les cœurs. Au reste il n'est aucun catholique qui n'espère, ou plutôt qui ne croie, que l'épreuve subie actuellement par la Papauté, sera suivie bientôt d'une intervention éclatante de la Providence en faveur de l'Eglise, qui rendra celle-ci plus glorieuse que jamais. [Note do l'Auteur.]

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