‹ Dissertation sur le pape [microforme]Chapitre 2 sur 2 · XXVI · texte numérisé non relu

XXVI

B.—Et contemplons maintenant une autre grande scène. Léon III a succédé à Adrien. Une conspiration se forme contre lui: ses ennemis s'emparent de sa personne, lui crèvent les yeux et lui mutilent la langue. Le peuple le délivre, et il gaérit miraculeuse ment. Mais menacé encore par les séditieux, il va demander pro-

lection au glorieux et puissant défenseur du Saint Siége. Charlemagne est bientôt à Rome. L'humble et pieux pontife veut se justifier devant ce prince des accusations portées contre lui. Il assemble les Evèques, les seigneurs Francs et Romains dans la basilique de Saint Pierre. Le roi prend la parole et expose le motif de la réunion; mais tous les Evèqes s'écrient: Il ne nous appartient pas de juger le Vicaire de Jésus-Christ ; c’est lui qui est notre juge ; il n’est jugé par personne : qu’il se juge lui-même.—Le Pape jure solennellement qu'il est innocent, et le roi, le clergé et le peuple entonnent le Te Deum. On sait que ce fait a été immortalisé par un des chefs-d'œuvre de Raphaël.

Le Vicaire du Christ sentait qu'il avait une reconnaissance à exprimer au défenseur de son autorité. Le jour de Noël l'an 800, Charlemagne s'étant rendu à St. Pierre pour la messe solennelle, le Pape s'avance près de lui, et lui mettant la couronne sur la tête, il le proclame Empereur des Romains. Charlemagne comprenait l'esprit de cette nouvelle institution, lorsqu'il s'intitulait : Carolus, gratia Dei, Rex regni Francorum rector et devolus sanclæ ecclesiæ defensor, atque adjutor in omunibus apostolicæ sedis. Le pouvoir tem porel indépendant dans sa sphère, mais défenseur du pouvoir spirituel ; tel. était le système social inauguré par l'acte que je viens de rappeler. L'œuvre de Léon II et de Charlemagne a été détruite ; personne n’en peut contester la grandeur, ni en méconnaitre l’efficacité pour le bien de la société,

Les Papes qui succédèrent à Léon IT pendant toute la durée du 9e siècle maintinrent avec zèle les principes de la foi et de la morale, continuèrent l’œuvre de la civilisation de l'Europe et la conversion des peuples encore infidèles, et donnèrent l'exemple de hautes vertus. Nicolas I eut un règne si glorieux qu'il a été surnommé le Grand. Lui et son successeur, Adrien II, sont célèbres par l'énergie avec laquelle ils défendirent contre le roi Lothaire l'indissolubilité et la sainteté du mariage et la pureté de la famille. Si, a dit à ce sujet le comte de Maistre, dans la jeunesse des nations septentrionales, les Papes n'avaient pas eu le moyen d’épouvanter les passions souveraines, les princes auraient fini par établir le divorce et la polygamie, et ce désordre se répétant jusqué dans les dernières classes de la société, aucun œilne saurait plus apercevoir les bornes où se serait arrêté un tel débordement. C'est un service immense que les Papes ont rendu à la société par l’inflexibilité de leurs principes et la menace des censures ecclésiastiques.

C.--Nous voici arrivés au 10e siècle, Ici la Papauté va subir une bien pénible humiliation. Mais qu'on le remarque bien: pendant près de mille ans on n'a vu sur la chere de Saint Pierre aucun Pape portant un nom flétri par la postérité. Tous au contraire ont laissé une mémoire honorable, et un grand nombre d'entre eux nous apparaissent avec l'auréole de la sainteté. Quelle dynastie a jamais présenté une telle suite de souverains n'avant point encouru la censure de l'histoire ? Oh! c'est que la race pontificale est d’origine divine !

Mais il faut l'avouer : au 10e siècle il y a eu des Papes vicieux, donnant à l'Eglise le scandale le plus déplorable. Mais combien y ena-tileu? D'après, non les calomnies des ennemis de l'Eglise,

- mais les données les plus sûres de l'histoire, sur 36 Papes qui parurent depuis le commencement du 10e jusqu'au milicu du [le siècle, on en trouve cinq ou six dont l'élection a eu lieu au moyen d'intrigues de leur part, et deux seulement dont l'immoralité ait éte bien constatée—Jean XIE et Bonoit IX. San doute un certain nombre des autres Pontifes de cette époque n'ont pas été à la hauteur de leurs prédécesseurs ; mais ils ne méritent pas le nom de mauvais papes. Un si petit nombre de pontifes coupables sur une si longue série, n'estce pas là encore une merveille de l’ordre moral qui tourne à |. gloire de la Papauté ?

D'ailleurs pourquoi y a-t-il eu des mauvais Papes ? Le souverain pontificat était devenu la première position du monde. Les familles et les maisons princières durent faire de grands efforts pour qu'un des leurs fut revêtu de cette charge éminente. De 1 les moyens violents, les intrigues pour parvenir au trône pontifical, De plus, au 10e siècle divers concurrents se disputaient l'Empire: mais c'était au Pape seul qu’il appartenait d'investir de cette dignité. Il importait donc aux ambitieux d'avoir un Pape dans leurs intérêts. De là encore les efforts des princes pour élever sur le siège de Pierre, non le plus digne, mais l'homme qui favorisail le plus leurs prétentions. Il y eut donc dès papes dont la conduite ne convenait pas à leur dignité, quand les élections ne furent plus libres, quand l'Eglise eut à subir pour le choix de ses pontifes l'influence et même la domination des puissances laïques.

Maintenant il me faut dire qu'aucune hérésie ne s'est élevée pendant la période dont je parle, et les papes les plus vicieux n'ont altéré en aucune façon l’enseignement dogmatique et moral confié

à leur autorité; ils ont maintenu la foi aux préceptes divins qui condamnaient leur conduite. Si l'Eglise eut été d'institution humaine, ces pontifes auraient plié sa morale aux exigences de leurs passions, comme l'ont fait Luther, Henri VIfTet autres. Rien ne montre mieux l’infaillibité des Papes que la dépravation de quelques-uns d’entre eux.

A.—Cette épreuve ne pouvait durer longtemps. Dieu appela bientôt au trône pontifical un des hommes les plus extraordinaires. que le monde ait admirés, St. Grégoire VIT. Il commence par ôter aux Empereurs Germaniques toute part à l'élection des Papes ; puis il attaque avec la plus grande fermeté les désordres scandaleux d’une grande partie du clergé. En maintenant le célibat des prètres, il a sauvé l'Eglise. ‘ C’en était fait du christianisme, a dit un historien peu suspect, M. Michelet, si l'Eglise amollie et prosaïsée dans le mariage, se matérialisait dans l’hérédité féodale ; le sel de la terre s'évanouissait et tout était dit.’ Puis Grégoire défend dans un concile, sous peine d’anathème, à tout laïque de donner l’investiture de quelque bénéfice ou diguité ecclésiastique que ce fût. Alors le trône impérial était occupé par l’un des plus abominables princes dont l’histoire fasse mention, Henri IV. Il méprise les décrets pontificaux. Grégoire menace de l’excommunier. Henri convoque une assemblée d’Evêques et y fait déposer le Pape. Celui ci fulmine la sentence d’excommunication et délie de leur serment de fidélité ses sujets sur lesquels il faisait peser le joug le plus cruel. Henri qui a d’abord résisté, se voyant sur le point d’être dépossédé de ses états, vient à Canossa où était Grégoire, et prenant l’habit de pénitence, il se jette à ses pieds pour demander l’absolution. Il la reçoit, mais bientôt il rompt ses engagements. IL s'ensuivit une guerre: dont les succès furent variés d'abord, mais. qui aboutit à faire perdre la couronne à Henri, lequel mourut misérablement, et dont le corps renfermé dans un cercueil de pierre demeura cinq ans sans recevoir la sépulture. La grandeur du rôle du saint Pontife, qui déploya une si grande fermeté en faveur de l'Eglise, a fait dire au grand conquérant de notre siècle : Si je n'étais Napoleon, j'aurais voulu être Grégoire VIT. Je doute que Grégoire VIT, si l'aveuir l'ai eut été ouvert, eut envié la gloire. de Napoléon.

Les successeurs de ce Papr servirent glorieusement aussi la. cause de l'Eglise.

C’est à Urbain IT que revient l'honneur des croisades, le fait de l'histoire où l’héroïsme des nations a brillé du plus pur éclat, et qui ont préservé l’Europe de la barbarie de YIslanisme.—Voici Alexandre III. Ecoutons ces paroles de Voltaire : “ C’est l’homme qui au moyen âge, a mérité le plus du genre humain: il abolit autant qu'il le pût la servitude ; il ressuscita les droits des peuples, et réprima les crimes des rois.” Un autre historien, ennemi de l'Eglise, Sismondi, a dit aussi : “ Le Pape était le seul qui se montrât le défenseur du peuple, le pacificateur des feudataires. La conduite des Pontifes inspirait le respect, et leurs bienfaits la reconnaissance.”

Ici il faudrait esquisser la grande figure d’Innocent IIT, dont l'autorité domina depuis l'Islande jusqu'aux rives de lEuphrate. Pendant les 18 ans de son règne, à peine un fait s’est il passé qu’il n'ait subi son influence. Il a dignement inauguré ce 13e siècle, le siècle de Saint Louis et de Saint Thomas d'Aquin, et qui est peutêtre celui où l'humanité nous apnarait avec le plus de grandeur. Mais il est impossible d'entrer daus les détails.

E.—La fait culminant de ce pontificat et de celui des Papes de cet âge est l'autorité qu'ils ont exercée sur les princes temporels, en les excommuniant ou en les déposant de leur dignité. Il faut justifier en quelques mots l’exercice de ce pouvoir.

D'abord il est à remarquer que tous les souverains, objets de la condamnation des Papes, ont tous été dignes de la sentence portée contre eux. C'étaient des princes, injustes, cruels, débauchés, violateurs de toutes les lois divines et humaines. Quels hommes entre autres que les empereurs Henri [V, Henri VI, Frédéric II! Pourquoi les Papes ont-ils sévi contre eux ? D'abord pour maintenir la sainteté du mariage, souvent outragée par les monarques de cette époque ; ensuite pour la défense des droits les plus sacrés de l'Eglise usurpés par eux, et soustraire le clergé à leur influence qui entretenait dans ce corps des désordres moraux extrèmement déplorables ; enfin pour protéger les sujets contre les vexations de leurs souverains et surtout arracher l'Italie au joug si tyrannique des Empereurs d'Allemagne. Par ce simple exposé que l’histoire met hors de toute contestation, on voit que les actes sévèresaccom: plis par les Papes, étaient justes de soi, et ont été tout-à-fait favorables à la religion et à la morale, à la liberté et au benheur des peuples.

Mais enfin avaient-ils droit d'en agir ainsi envers la puissance temporelle ? Nul ne peut contester qu'ils pouvaient porter la sentence d'excommunication contre les princes prévaricateurs ; c’est un acte de l'ordre purement spirituel. Soit, va t-oa dire, pour l’excommunication ; mais la déposition est une usurpation éclatante, une absorption de l'autorité politique dans l'autorité ecclésiastique.

Examinons bien la question. Quand un Pape, après avoir prononcé l'excommunication, déclarait que les sujets de tel prince étaient déliés de leur serment ce fidélité, il ne prétendait pas exercer l'acte d'une autorité directe sur les Empereurs et les Rois, en vertu de laquelle il pût Les déposséder de leur puissance, comme le chef d'un état peut ôter tel emploi à un fonctionnaire publie. Il déclarait seulement que ce prince ayant manqué à ses devoirsenvers la religion, où à la justice envers ses peuples, n'exerçant plus son pouvoir qu'au détriment de l'Eglise et de ses sujets, ceux-ci n'étaient plus tenus de se soumettre à son autorité, et pouvaient pourvoir au choix d’un souverain, de qui ils eussent à espérer un gouvernement qui ne foulât pas aux pieds leurs droits et ceux de l'Eglise à laquelle ils étaient attachés. C'était tout simplement un cas de conscience que les Papes décidaient comme docteurs de l'Eglise. IL faut bien remarquer que la constitution sociale de cette époque, imposai!, et certes avec raison, la profession de la foi catholique comme condition au pouvoir des souverains, qui juraient tous à leur sacre de la conserver intacte, La société a:tuelle n’est pas régie de la même manière : toutefois, qu’il se présente un cas où les sujets demandent si, dans de telles circonstances, ils sont tenus d'obéir à tel prince oppresseur de là foi ou de leurs droits, où dont la légitimité du pouvoir est incertaine, le Pape, aujourd'hui comme alors, répondrait : Obéissez ou n’obéissez pas. Quand, à la révolution de 1830, un certain nombre d'Evèques français ont demandé à Rome, s'ils pouvaient, malgré leur serment à Charles X, promettre leur allégéance à Louis-Philippe, le Pape a répondu afirmativement.— Pie IX ne vient-il pas d'interdire aux Evèques d'Espagne le serment à une conslitution attentatoire aux droitsde l’Eglise;ets'il savait que les fidèles de cette nation pussent établir un gouvernement catho: lique à la place de celui qui blesse leur foi, nui doute qu'il ne pût dire et qu'il ne dit: Puisque vous le pouvez, donnez-vous un gouvernement qui vous assure vos droits religieux.

Sans doute lautorité temnorelle vient de Dieu, et dans sa sphère propre, elle est indépendante de l'Eglise. Mais Dieu a établi ce pouvoir pour être le protectrur et non l’oppresseur de la religion et de la justice. Pourquoi n'aurait-il pas donné à l'Eglise, interprète de ses lois, le droit de déclarer, par son chef, en quel cas la sou-

mission à un prince prévaricateur cesserait d'être un devoir? Cet état de choses, digne de la sagesse de la Providence, doit être l’état normal de la société. D'après de grands publicistes, même non catholiques, il est à regretter pour la paix et le bonheur des nations, que le droit pontifical dont je parle ail été méconnu, et qu'il ait été remplacé par la maxime que le peuple a droit de se révolter quand il lui plaît : ce qui met la Révolution en permanence dans la société.

Encore un mot sur la question. On pent dire que les Papes ont ôté et donné des couronnes par des actes que ne justifierait pas l'explication qui vient d'être donnée. Cela est vrai; mais il suffit de remarquer que cela a eu lieu à l'égard des princes qui s'étaient constitués vassaux du St, Siége, et que le Pape ne faisait qu'exercer un droit qui découlait du système féodal dominant à cette époque. Aucun catholique ne reconnaitrait aujourd'hui au Pape un droit semblable.

D.—Au le siècle, nous voyons les Papes, tout en conservant le titre d'Evèques de Rome, abandonner cette ville où sans cesse des agitateurs entretenaient des troubles qui menacaient la sécurité du chef de l'Eglise, et établir leur demeure à Avignon. Comme ils étaient français, peut-être l'amour du pays a-til été pour quelque chose dans ce fait, Toutefois, ils ont été des pontifes de mérite, qui ont servi dignement l'Eglise ; l'un d'eux, Urbain V, a laissé la mémoire d’un saint. Grégoire XI rétablit à Rome le siége pontifical; ce qu'il a fait sur les instances de Ste, Catherine de Sienne, C'était une jeune fille de la classe du peuple, dont lexistence n'a été qu'une suite de merveilles. Les Papes l'ont employée pour les négociations les plus importantes ; ils l'ont appelée à leur conseil, l'ont fait parler dans le sacré collége; elle a été pour eux dans bien des circonstances, l'organe de l'Esprit Saint. Aussi sa mémoire est singulièrement vénérée à Rome; le Pape actuel lui a décerné dernièrement un solennel hommage en la proclamant, après les Apôtres Pierre et Paul, patronne de la Ville Eternelle,

Voici maintenant le schisme d'Occident. C'est une des plus déplorables époques de l’histoire de l'Eglise. Urbain VI, pontife pieux et zélé, mais trop sévère, indispose une partie des cardinaux qui prétendent n’avoir pas été libres lors de son élection, et élisent un autre Pape. De là deux partis dans la chrétienté. On a pu se tromper de bonne foi dans le temps sur le véritable Vicaire de

Jésus-Christ. Aujourd’hui il ne saurait y avoir de doute qu'Urbain et ses successeurs n'aient été les vrais Papes ; etils sont loin d'avoir laissé une mémoire flétrie : on peut cependant reprocher à Grégoire XII et à Jean X XIII de n'avoir pas renoncé assez tôt à leur dignité, quand cela leur était demandé pour la paix de r’ Eglise.

A la fin du 15e siècle apparait un Pontife auquel s’est attachée une bien injurieuse renommée, Alexandre VI. On l’a regardé comme le plus méchant des Papes qui aient occupé le siége de St. Pierre. Admettons la vérite de ce qu'on a dit contre lui: ce serait un Pape de plus, mais le dernier, à ajouter au très-petit nombre de ceux qui ont méconnu par leur conduite leur sublime dignité, Mais les études historiques contemporaines vengent, quoique tardivement, sa mémoire outragée. Il en résulte qu'il est innocent des crimes et des vices qu’on lui a imputés, ou du moius que les plus graves reproches qu'on lui fait ne sont certainement pas mérités, et que tout au plus on pourrait entretenir quelque doute sur la vérité des autres. 11 serait mème établi qu'il a été un Pontife beaucoup plus digne de louange que de censure, et que la seule faute dont on serait en droit de le blâmer, serait la faveur trop grande qu'il aurait accordée à César Borgia, fils qu'il aurait eu d'un mariage contracté avant de recevoir les ordres, et dont la conduite a été répréhensible, mais incontestablement moins qu’on ne l’a répété.

On trouve dans les autres Papes de cet âge de la grandeur dans les actes, un zèle constant pour le bien de l'Eglise, des mœurs pures ; mais il faut le dire, on peut reprocher à quelques-uns d’entre eux cet attachement trop grand à leur famille, qui a été flétri sous le nom de népotisme, et une manière de défendre leurs droits temporels, qui, quoique juste de soi, aurait pu, en certains cas, se ressentir d'avantage du caractère pontifical : on ne peut nier qu'un certain esprit séculier ne se soit introduit dans l'Eglise en général, à l’époque qui a immédiatement précédé l'explosion du protestantisme.

Cette funeste hérésie qui a enlevé au Pape un si grand nombre de sujets, a fait voir cependant la fidélité du Vicaire de Jésus-Christ à maintenir intacte la doctrine sacrée dont il a la garde. Quand Luther commença la prédication de ses erreurs, Léon X agit d’abord avec ménagement à son égard ; il essaya de ramener le moine rebelle à la vérité et au devoir. Tout fut inutile. Luther secoua le joug de l'Eglise, et des nations entières le suivirent dans sa révolte. Le pape lanathématisa: en vaiit les défections se multiplient— Rome consent à perdre le tiers de son empire sur l’Europe plutôt que de retrancher un seul point de son enseignement dogmati-

que ou moral. Clément VII voit Henri VIIL entrainer l'Angleterre dans le schisme : il ne veut point accorder le divorce qu'il demande. Paul IIL montra la même fermeté à l'égard d'Elizabeth qui consomma la séparation de l'Angleterre avec le Saint-Siége. Clèment VIIT aurait aussi laissé Henri IV exercer sur la foi de la France une influence funeste, plutôt que d'accepter sa conversion à des conditions blessantes pour l'Eglise. Et n'entendez-vous pas aujourd’hui l’anglicanisme demander quelque concession qui amène une conciliation ? Mais le chef de l'Eglise, comme le Dieu dont il est l'organe, dit: Non mutor, je ne change pas. La vérité ne se modifie point. Elle répond à toutes les sollicitations de l'erreur : Tout ou rien.

F—La véritable réforme fut opérée par l'Eglise elle-mème au Concile de Trente, convoqué, dirigé et confirmé par les Papes. Les dogmes de la foi y furent de nouveau affirmés contre les erreurs nouvelles, et la discipline ecclésiastique remise en pleine vigueur. A cette époque, on vit des saints fleurir en grand nombre : de nouvelles congrégations, entre autres celle des Jésuites, furent érigées par les Souverains Pontifes, et la chaire de Pierre a brillé d'un éclat dont rien n’a plus altéré la pureté. Les Papes des trois derniers siècles ont tous laissé un nom respecté, et la plupart d'entre eux ont été des hommes d’une vertu éminente, des pontifes dignes de leur charge sublime. Citons entre autres Saint Pie V, si célèbre par son zèle pour la pureté de la foi et des mœurs, et qui a mis fin aux invasions musulmanes par la victoire de Lépante, due à ce qu’il a fait pour organiser l’armée chrétienne, et encore plus à ses prières ; Sixte-Quint, que sa fermeté, mise à l'appui de l’ordre et de la justice, a rendu si glorieux, comme pontife et comme prince; Urbain VIII, qui découvrant les erreurs renferinées dans la doctrine janséniste, l’a condamnée. Rendons maintenant nos hommages à un digne successeur de Saint Grégoire VIT, le grand et saint Pape Innocent XI. Il lutte avec une glorieuse énergie contre les injustes prétentions de l’orgueilleux Louis XIV, devant qui tout tremblait alors; il réprouve et annule les fameux quatre articles qui sont le symbole du gallicanisme, refuse de donner l'institution canonique aux évêques nommés par le roi, et qui étaient attachés à la déclaration de 1682. Il blâme les mesures violen!s prises contre les Protestants, disant qu’il fallait conduire les homes à l'Eglise, et non les y traîner: il désapprouve les procédés imprudents de Jac-

ques IT en Angleterre, comme propres à nuire au rétablissement du catholicisme : il déclare la guerre à tous les abus, porte des réglemceuts contre le luxe immodeste des femmes, et la musique effrénée du temps: enfin il prend, par ses encouragements et ses prières, une large part à la guerre contre les Turcs, qui se termina par la fameuse bataille de Vienne, gagnée par Sobieski ; par ses vertus privées, il a laissé la mémoire d'un saint,

Innocent XIT voit Louis XIV et les évèques gallicans rétracter leurs erreurs. Clément XI, par la fameuse constitution Unigenitus, empèche le Jansénisme de dominer en France. Au siècle dernier; Benoit XIIL montre toutes les vertus d'un saint. Clément XIT gémit sur les progrès de l'impiété, et il condamne par la bulle Zn eminenti la société des francs-maçons. Benoit XIV fait l'admiration de l'Eglise par ses écrits pleins de la science la plus profonde ; et par sa bonté, il charme tous les cœurs, même ceux des protestants, Le célèbre ministre Walpole lui fit élever une statue dans son hôtel de Londres. |

Cependant l'impiété s'est répandue partout; elle envahit les trônes ou du moins les ministres tout puissants auprès des rois. Clément XIIT résiste avec fermeté à la demande des puissances sollicitant avec menace la suppression d'un ordre célèbre, qui avait rendu d'éminents services à l'Eglise. Clément XIV, après un long délai et avec une forte répugnance, crût devoir le faire pour le bien de la paix. Ce n’était point évidemment une question de foi : c'était une pure matière de discipline ; les circonstances excusent ce Pape qui, au reste, fut un pontife plein de vertu.

Maintenant, c'est d’un martyr qu'il faut parler. Pie VI, avait montré les plus éminentes qualités comme pontife et comme prince temporel. Mais la révolution est triomphante ; d'abord par son général Bonaparte, elle enlève au Pape la plus grande partie de son territoire ; puis bientôt elle s'empare de Rome, proclame la déchéance de l'autorité pontificale, se saisit de la personne du Vicaire de Jésus-Christ, le mène de prison en prison, malgré ses ‘80 ans. Il succombe à Valence aux mauvais traitements dont il avait été l'objet. Son pontificatest le plus long qu’ait vu l'Eglise depuis celui de Saint-Pierre.

B.—A la mort de Pie VI, un cri de joie rententit dans le vaste ‘camp des ennemis de l'Eglise : Il n’y aura plus de Pape. Romeest au pouvoir de la révolution ; les cardinaux sont dispersés partout.

Mais voici que la coalition de la Russie, de l'Autriche, de la Prusse force les armées françaises d'évacuer l'Italie,

Un Conclave s'ouvre à Venise, et Pie VII monte sur le trône pontifical. Bientôt Bonaparte impose son autorité à la France: il se fait proclamer Empereur. Rendant hommage à la dignité et à la puissance du Vicaire du Christ, sur les esprits, il Ini demande de venir le sacrer dans la capitale de France. Pie VII y consent : la cérémonic religieuse a lieu. Mais l'Empereur ne veut pas reccvoir la couronne des mains du Pape: il se la met lui même sur la tête; on s°'t qu’elle n'a pas tenu: la main du Pape l’eut placée plus solidement peut-être. L'ambition de Napoléon est jalouse de voir une autre autorité que la sienne régner dans le monde. Sous les plus odieux et les plus injustes prétextes, il s'empare de Rome qu'il réunit à ses Etats. Pendant cinq ans, il tient le Vicaire du Christ en captivité. On vit alors une lutte entre le lion et l'agneau qui offre une des scènes les plus admirables de l'histoire. Le Pape trompé par l'Empereur cède un instant; mais bientôt il revendique ses droits avec une énergie qu'aucune menace ne peut fléchir. Cependant les anathèmes du Pontife contre l’usurpateur de ses états devaient avoir leur effet. La fatale campagne de Russie met fin au prestige et à la puissance de Napoléon. Celui-ci permet au Pape de retourner à Rome : la réparation était trop tardive ; trois mois après, le puissant Empereur était forcé de signer son abjuration à Fontainebleau, dans le palais même où il avait retenu le Pape prisonnier. En vain il'fait un effort-pour reconquérir l'Empire : son sceptre est brisé à Waterloo; lui aussi subit l'exil et la captivité ; il est détenu sur un rocher au milieu des mers à l’extrémité du monde; il y meurt après avoir reçu la bénédiction du Pape, remonté glorieux sur son trône de la Ville Éternelle.

Léon XIT fut un Pontife très remarquable par ses éminentes qualités personnelles, les réformes importantes qu'il opéra et l’encouragement qu'il a donné aux lettres. Pie VIII n’a fait que passer sur le trône pontifical, mais il a laissé la mémoire d'un Pape zélé, plein de droiture et de modération. Grégoire XVI était doué d'un grand talent et d’un vaste savoir : il a su unir la prudence et la bonté à l'énergie; son pontificat a été glorieux par l’anathème qu’il à porté aux théories nouvelles dans la célèbre encyclique Mirari vos, par son zèle pour encourager les missions, qui ont pris une si grande extension sous son règne, par ses réclamations en faveur de l'Eglise persécutée en Allemagne et en Russie, son entrevue avec l'Empereur Nicolas, qu’il menaça de la justice divine, et en mème temps par les sages améliorations qu’il accomplit dans le gouver.

nement temporel. [l'aurait laissé un nom brillant, si l'éclat de celui de son successeur ne l’eut jusqu'à un certain point éclipsé.

Eh bien, je le demande maintenant, le Pape, considéré dans son histoire, a-t-il été digne de sa sublime destinée ? Quelle majestueuse suite de saints, ou de grands hommes se sont succédés sur le siège de St, Pierre ! Quels souverains ont porté sur leurs fronts l'expression d'une dignité si propre à attirer le respect et la soumission! Et quelle puissance a aussi constamment maintenu ses droits avec une fermeté que nulle violence, nulle persécution n’a fléchie ? S'il est si difficile de garder l'empire dans l’ordre temporel avec des milliers d'hommes armés pour le maintenir, quelle merveille que cette domination exercée pendant tant de siècle sur les esprits, animés de pensées, de sentiments si variés, et naturellement si rebelles à tout joug qui s'impose à leurs jugements! Sans doute il y a quelques ombres dans ce tableau historique de la Papauté ; elles servent à prouver ce qu’elle serait devenue, s’il n’y eut eu en elle que l'élément humain toujours prêt à s’altérer et à se corrompre; mais on sent à la vigoureuse permanence de sa vie, que sa force vient de l'élément divin qui la constitue essentiellement.

XXXIIT

F.—Non seulement les Vicaires du Christ ont maintenu intacte la vérité dont ils avaient la garde, mais ils ont sans cesse éteudu leur empire. Ils ont accompli l’ordre qui leur a été donné : Docete omnes gentes. Nul prince ambitieux n’a été aussi avide de conquêtes que l'ont été les Papes. On les voit à toutes les époques envoyer des missionnaires qui vont partout faire cesser les honteuses superstitions du paganisme, et amener les nations à la connaissance du vrai Dieu. C’est du foyer pontifical qu'a jailli la lumière qui éclaire tous les peuples chrétiens. Chacun d'eux doit reconnaître un Pape comme son père dans la foi. La ville éternelle conserve dans ses monuments la preuve de la mission donnée par ses Pontifes aux apôtres qui ont évangélisé les diverses contrées du monde. C’est dans l'Eglise de Ste Pudentienne, résidence de St. Pierre, que les premiers évêques des Gaules et de l'Espagne ont reçu l'ordre d'aller établir le règne du Christ en ces pays. C’est dans les Catacombes qu'a été sacré Saint Callimène, chargé de prècher la foi à l'Italie Septentrionale. Les Anglais, comme cela a déjà été dit, ont à vénérer Saint Grégoire-le-Grand, à qui ils doivent de n'être pas restés payens et arbares. L'apôtre de l'Irlande a reçu sa mission du Pape Saint Cé.estin dans l'Eglise de Saint Pierre.

Dans celle de Ste. Cécile a été sacré St. Willibrod, qui a porté l'Évangile dans la Hollande. L'illustre apôtre de l'Allemagne, Saint Boniface, St, Anscaire et St. Adalbert, qui ont converti, le premier les Suédois et les Danois, et le second les Prussiens, ont entendu la voix du successeur de St. Pierre leur dire: Allez et enseignez. C’est du sommet de l’Aventin, de l'église de Ste. Sabine, où il a pris l’habit religieux, que le glorieux patron de cette ville, le grand St. Hyacinthe, est parti pour devenir l'apôtre de l'Europe, et opérer ces éclatants prodiges dont le ciel a favorisé ses prédications. IL serait trop long de continuer cette énumération. Qu'on juge du passé par ce qui s'accomplit aujourd'hui. Voyez ces nombreux missionnaires qui évangélisent les peuples encore barbares du nord de l'Amérique, et ceux de l'Asie, de l'Afrique, de l'Océanie ; les pouvoirs qu'ils exercent leur viennent tous du siége apostolique.

Rien de plus incontestable. C'est aux Papes qu'est due la conversion des peuples aujourd'hui chrétiens. Mais qu'on le remarque bien; le christianisme, c'est la civilisation. Faites le tour du monde.......Regardez......…. Où la barbarie subsiste-t-elle encore ? Là où la foi évangélique ne domine pas.—Quels sont les peuples civilisés, ceux chez qui se cultivent avec éclat les sciences, les lettres, les arts, et se conserve le respect des lois sociales ?—Ceuxlà seuls qui croient à la divinité du Christ? Est-il des nations dont la civilisation autrefois florissante s'est à peu près éteinte ?—Oui, celles qui ont quitté l'Evangile pour le Coran. Chateaubriand a dit: la croix, c’est l’étendard de lacivilisation. Eh bien, nul peuple ne peut se présenter et dire: ce glorieux drapeau je ne l’ai pas reçu de la main du successeur de St. Pierre. Il f.ut donc le reconnaître : le Pape, c’est le civilisateur du monde.

E.—Un des éléments principaux de la civilisation, c'est le développement des sciences et des arts. Or sous ce rapport, nous voyons les Papes diriger le mouvement ou le seconder avec zèle. Dens les Catacombes, ils donnent à l’art une carrière nouvelle qui devait être plus tard si glorieusement parcourue. Ils prennent part à l'éclat si brillant de la littérature chrétienne au 4e et au 5e siècles par leurs propres écrits, ou par l'appréciation qu'ils ont faite des travaux des grands docteurs de cette époque. Partout ils ont lutté contre la barbarie en élevant, autant qu'ils le pouvaient, des écoles sur les ruines des institutions renversées par l’invasion dévastatrice de ces

peuples grossiers, les Goths, les Vandales, les Hans. Chateaubriand a dit: ‘* La cour de Rome avait des idées de législation, de droit public : elle connaissait les beaux arts, les sciences, la politesse, lorsque tout était plongé dans les ténèbres des institutions gothiques : elle ne se réservait pas la lumière, elle la donnait aux autres.” “Le règne de Charlemagne, a dit Voltaire, eut une lueur de politesse qui fut probablement le fruit du voyage de Rome.” Dans un concile tenu en 804, les Papes ordonnèrent à tous les Evèques et à tous les curés d'instituer des maiïlres qui pussent enseigner les arts hbéraux avec la doctrine du salut. Sylvestre IT a èté un prodige de science dans son temps. Au 12e et 13e siècles, s'élevaient ces universités qui répandaient partout la science avec éclat et imprimaient aux esprits une activité extraordinaire. Ce sont les Papes qui les ont créées: je nomme entre autres celles de Paris, d'Oxford, de Salamanque, de Bologne, d'Upsal, de Lisbonne. Au 16e siècle, ils ont pris la plus large part à ce qu'on appelle la Renaissance, mouvement littéraire qui à eu sans doute ses avantages, mais qui cependant, il faut l'avouer, a eu des excès qu'on doit déplorer. Quant à l'art proprement dit, nul souverain ne l’a encouragé, comme l'ont fait les Papes; c'est dans leur capitale qu'il étale ses plus grandes merveilles, Rome n’est qu’un musée, et c'est le plus beau du monde. Pie IX, animé de l'esprit de ses prédécesseurs, malgré les modiques sommes dont il dispose, a donné aux arts une preuve de son amour par ses encouragements aux maguifiques travaux qui ont amené tout récemment de si précieuses découvertes.

Oui, le développement de lintelligence, les sciences, les lettres, les arts dont la culture donne à l'hotmme une vie plus noble et plus: heureuse, et lui fait mieux apprécier le créatenr en qui se trouve toute sagesse et toute beauté ; tout re qui agrandit la sphère de l'esprit humain et lui fait mieux pénétrer la raison des choses, le représentant de la vérité éternelle sur la terre, l'a favorisé, l'a encourage sans cesse,

Le nrogrès, voilà le rève de notre siècle. Eh bien, qu’on le sache, le progrès, je ne dis pas dans l’ordre matériel, mais dans l’ordre intellectuel, ne peut avoir lieu qu'avec le Pape, que par le Pape. En effet, peut-il y avoir un progrès pour l'esprit humain, s'il n’est jamais sûr des principes sur lesquels il s'appuie ? Est-ce progresser que de substituer à chaque instant une théorie à une autre ? Une révolution continuelle d'idées, c’est le désordre mis Lan permanence dans l'intelligence. Le progrès est une addition et non un renoncement à ce q r'on possède déjà. Je le conçois sous la forme d’un édifice aux bases larges et solides ; chaque génération vient y poser une assise : avec le temps, il s’exhausse, s’'embellit,

se décore, mais toujours de manière à ce que l'ordonnance générale se conserve.—ÆEh bien ! la base de l'édifice social, ce sont les vérités religieuses qui font connaitre à l'homme son principe et sa fin, ce qu’il est, ce qu’il doit être. Toute science, tout progrès est nécessairement subordonné au but de sa destinée. Or ces vérités religieuses, c’est le Vicaire du Christ, le représentant de Dieu sur la terre, qui les maintient avec une force inébranlable dans la société ; sans lui, l'activité de l'esprit humain, mise au service de ses passions, démolirait tout.—Mais de plus, il fauten élevant l'édiflce, prendre garde d'employer des matériaux disparates avec ceux qui forment son caractère essentiel, et de placer des pierres qui, déviant de la ligne de construction, tombent bientôt en détériorant la partie déjà élevée. Ici intervient encore le Pape ; architecte chargé de faire exécuter le plan divin, il signale les irrégularités que l'on se permet, et posant le niveau de la foi, il fait redresser les additions de manière à ce qu'elles s'adaptent à la contruction,qu'alors elles exhaussent sans danger.

Ecoutons en confirmation de ce que je viens d'établir ces magnifiques paroles d’un bref de Pie IX, que le Concile du Vatican a reproduit en partie dans ses décrets : * Le progrès existe, et il est très-grand, mais c’est le vrai progrès de la foi, ce n’est pas le changement. Il faut que l'intelligence, la science et la sagesse de tous, comme de chacun en particulier, des âges et des siècles, de toute l'Eglise, comme des individus, croisse et fasse de grands, de trèsgrands progrès, afin que l’on comprenne plus clairement ce qu'on croyait d’abord plus obscurément, afin que la postérité ait le bonheur de comprendre ce que l'antiquité vénérait sans l'entendre, afin que les pierres précieuses du dogme divin soient travaillées, exactement adaptées, sagement ornées, et qu’elles s’enrichissent de grâce, de splendeur, de beauté, mais toujours dans le même genre, c’est-à-dire dans la même doctrine.”

C.—J'ajouterai maintenant que le Pape est non seulement la pierre fondamentale de l'Eglise, mais qu'il l’est aussi de la société.

En effet, point d’Eglise sans le Pape, cela a été démontré. Et d’ailleurs le fait est là qui le prouve. Peut-on dire que le schisme grec forme une Eglise ? Sans doute on y adhère à l’ensemble des dogmes catholiques à peu près; on croit ce que l’on croyait, alors qu’on était soumis à l'autorité du Pape; mais cette foi est profondément ignorante, mêlée de superstitions, et entièrement soumise

à l’omnipotence du czar, qui se gênerait encore moins de retrancher un article du symbole, s’il lui en prenait fantaisie, que de faire disparaître une nationalité. Cette église, elle n’a aucun principe d'unité ; c’est un corps sans activité, sans mouvement, sans vie; c’est une église morte: c'est une momie d'église. Qu'il n’en soit plus question.

Le protestantisme forme-til une église? Mais cette question excite le sourire. Avec le principe que le sens individuel est la règle de la foi, on sent qu'une société, qu'une communauté d'idées n'est pas possible ; de là les milliers de sectes qui divisent ceux qui n’adhèrent pas à la foi catholique. Une église protestante ; mais l'union de ces deux mots est un non-sens —Eglise, signifie société ; une société, dans quelque ordre que ce soit, ne se maintient que par une organisation à laquelle préside une autorité quelconque. Or, l'essence du protestantisme est de ne point reconnaître d'autorité religieuse, de laisser chacun libre de croire ce qu'il trouve vrai. Ainsi, dire: une église protestante, c’est comme qui dirait: une société individuelle. Donc, sans le Pape, point d'Eglise ; et j'ajoute, sans Eglise, point de christianisme.

A proprement parler, Je christianisme, c’est tout l’ensemble de la doctrine du Christ, c'est le catholicisme ; mais je veux prendre ce mot dans son sens restreint. Etre chrétien, c’est au moins reconnaitre que le Christ est Dieu, qu'il est le réparateur de Phomme déchu, le Sauveur du genre humain, qu’un culte d'adoration et de supplice" "on doit lui être rendu. Eh bien, en dehors de l'Eglise, y a-t-il une croyance générale, certaine, pratique à ces vérités ? Oui, va-t-on dire ; voyez ces temples si multipliés, où chaque Dimanche, les membres des différentes sectes se réunissent ?—Je réponds: la religion est un besoin pour l’homme et même lorsqu'il n’a que des idées religieuses vagues et indéterminées, il lui faut de temps à autre une certaine communicalion avec la Divinité. Par instinct, plutôt que par conviction, on se rend donc à un temple quelconque, qu'on délaisse ensuite sans difficulté pour un autre. Mais parmi ceux que vous voyez venir en ces lieux, combien en est-il qui aient un symbole arrèté ? combien n’en est-il pas qui rejettent le dogme de la Trinité, ou pour qui l’Incarnation est un mystère qui n’est plus accueilli que par le doute ? combien ne sont pas marqués du signe caractéristique du chrétien, le baptème ? combien seraient prêts à dire la main sur l'Evangile : je crois tout ce qui est contenu dans ce livre ? combien peuvent s'écrier, je ne dis pas avec le courage, mais avec la foi des martyrs: je suis chrétien. Sans doute, il y a dans le protestantisme un nombre plus ou moins considérable d'hommes croyant encore à ce qu on appelle les points fondamen-

DISSERTATION SUR LE PAPE, o1

taux du christianisme ; mais on peut défier qui que ce soit de venir affirmer que la croyance à ces dogmes est aujourd’hui générale dans les sectes séparées de l'Eglise. Faute d’une autorité qui maintienne la foi, le doute ou la négation a envahi partout les sectes hétérodoxes. Si quelques-unes d’entre elles ont conservé plus que d’autres les vérités chrétiennes, ce sont celles qui ont une certaine tendance à reconnaitre le principe d'autorité qui fait l’essence de l'église catholique. Donc, sans le Pape, il n’y a pas logiquement, et de fait dans un sens général, sans le Pape, il n'y à point de christianisme.

Je dis maintenart: sans ie christianisme, pas de société, du moins, de société civilisée. Il a déjà été établi par les faits que la civilisation ne se trouvait pas en dehors des nations chrétiennes.— Oui, dira-t-on, mais elle est florissante en dehors des sociétés catholiques soumises à l'autorité du Pape.—Je ferai remarquer d’abord que la civilisation ne consiste pas dans une plus grande puissance matérielle ; mais qu'elle se trouve là où le but suprême de la société est atteint, là où règnent la justice et la bienveillance, disons mieux, la charité, à l'égard des divers membres du corps social. Toutefois, sans établir de comparaison avec tel et tels peuples, je dirai: De l’aveu de tous, une société est impossible sans une loi morale qui y maintienne l’ordre. Mais la morale n’a d'autre base, ni d'autre sanction que la religion. La morale indépendante, comme on l'appelle, est une chimère. (:: ane religion vague, indéterminée, qui n'est pas celle que Dieu a établie, ne peut donner qu'un fondement incertain et chancelant à la morale. Donc logiquement, la vraie religion, celle dont le Pape est l'organe, est la vraie base sociale.

Et j'ajouterai que, de fait, toute sociélé civilisée repose sur le Pape. Je le veux ; une morale suffisante au maintien de la société se trouve chez des peuples qui ne reconnaissent pas l'autorité pontificale, et ce serait faire injure à un grand nombre de ceux qui ne partagent pas notre foi, que de leur refuser la pratique des vertus que l'Evangile inspire ; mais cette morale, de qui l'ont.ils recue, qui leur a ouvert et expliqué l'Evangile qui en renferme les préceptes ? ces nations, qui les a faites chrétiennes ? Le Pape, comme cela a été établi.—Il en est des sociétés comme des individus. Un homme perd la foi; mais il conserve jusqu’à un certain point la conscience que la foi a formée, a éclairée ; devenu incrédule, il reste honnête homme; c’est une suite de l'enseignement reçu : le cœur n’est pas si mobile que l'esprit. Les sociétés chrétiennes vivent donc de la morale évangélique qu’elles ont reçue de l'Eglise par l'impulsion de son chef, Mais de plus, cette

morale, elle est entretenue chez elles par la même autorité. Voyez cette église catholique répandue sur toute la surface du monde, dont les membres en grand nombre se trouvent chez toutes les nations, dont la voix retentit partout avec éclat. Sans cesse elle démontre la solidité des fondements de la foi, elle prouve la vérité de l'Evangile, elle proclame les principes de la morale. C’est elle qui maintient, à leur insu, même chez ceux qui refusent de reconnaitre son autorité, ce qu’il reste en eux de croyance à la mission du Sauveur, à la doctrine des livres sacrés. L'enseignement de l'Eglise catholique forme l'opinion morale des sociétés ; il est trop général,trop puissant pour qu’on puisse se soustraire à son influence. Supposez l'Eglise disparaissant du monde; faites taire cette voix du Pape qui rappelle sans cesse la loi divine et la sanction de la justice éternelle ; que les hommes n'aient plus pour les guider en religion et en morale qu’une raison partout et toujours si flexible à l'influence des passions ; je le demande : que deviendrait le monde ? L’antiquité avec son affreux ordre social ; la barbarie des nations qui ne sont point soumises à la loi de l'Evangile, les horreurs de la révolution chez un peuple où l'incrédulité a momentanément dominé, répondent : Sans le christianisme, point de justice, de morale, de bonheur pour la société.—Mais le christianisme, c'est l'Eglise, c’est le Pape. Le Pape, c’est donc sur lui que repose la société, c'est lui que toute conscience chrétienne doit regarder comme son régulateur, et quiconque reconnaît au Christ, dans quelques limites que ce soit, une action bienfaisante à son égard, doit un hommage au Pape qui en a été l'instrument.

A-—Toute la destinée de la Papauté se résume dans l'immortel Pontife qui occupe aujourd'hui le siége de St. Pierre. Pie IX est bien le représentant du Christ. Il a subi les humiliations et les violences, et cependant il règne avec une gloire et une puissance que nul pouvoir humain n’a jamais possédée,

Le plus grand orateur religieux de notre siècle, dans un mouvement d’éloquence qui n’a peut-être pas d’égal dans les fastes oratoires, acclamait la divinité de Jésus-Christ en rappelant son empire sur les esprits et sur les cœurs. Et moi, dans mon humble langage, je dirai: Reconnaissez que le Pape est bien le Vicaire du Christ, que son autorité vient de Dieu même, en contemplant les actes merveilleux qu’a opérés, et la domination qu’exezce le Pontife qui gouverne aujourd'hui l'Eglise.

Il y a un homme sur la terre, qui jouit d’un pouvoir transmis jusqu’à lui sans interruption depuis 18 siècles, et dont la puissance dans l’ordre intellectuel et moral s'exerce sans contrôle sur plus de deux cents millions de sujets.

Il y a un homme qui, pénétrant dans les secrets divins, en retire des mystères inaccessibles à la raison, proclame à la face d’un siècle orgueilleux, et que le surnaturel révolte, que l’homme est un être déchu, et qu’une seule créature humaine a échappé à la dégradation commune, pour devenir, tout en restant vierge, la mère d’un Dieu s’incarnant pour les hommes, et qui entend cette définition de foi qu’il impose sous peine d’anathème, accueillie partout dans son vaste empire par ce cri répété avec des transports d’allégresse : Je crois.

Il y a un homme,aux yeux duquel les portes du ciel sont ouvertes, dont le regard sait en distinguer les habitants fortunés ; qui exhu-

mant des entrailles de la terre, les corps de personnes dont le nom n'avait jeté aucun éclat dans la vie, ceux d'un pauvre mendiant, d'une humble bergère, les met sur les autels à côté du corps sacré du Christ, ordonne à tous ses sujets de leur rendre un hommage de respect et de vénération; et à la voix duquel, tous les cœurs, toutes les bouches s'unissent pour élever, vers ceux qu'il a proclamés inscrits au livre des élus, ces accents pleins de confiance : Priez, priez pour nous.

Il y a un homme qui, voyant des erreurs chères à son siècle menacer d’envahir la société, se présente avec une suprême hardiesse, tenant, une longue feuille où sont inscrites 80 propositions, soutenues, propagées, défendues, par toutes les ressources du sophisme, par les intérêts des passions, par la puissance jalouse des empereurs et des rois ; et qui les condamne avec un cri d’anathème dont l'écho se répète de distance en distance sur les lèvres des fidèles dans toutes les parties du monde catholique.

Il y a un homme qui dans des empires puissants, ennemis déclarés de son pouvoir, crée des dignités dont l'éclat éclipse celles qui sont conférés par les maîtres de ces Etats, et qui les maintient malgré les lois faites pour les annuler, et les vociférations d’un peuple fanatique.

Il y a un homme qui tient entre ses mains des clefs en disant: Ce sont les clefs du ciel, où nul ne peut entrer sans que je ne lui ouvre les portes, et qui voit les membres de l'immense société qu'il gouverne, le regarder comme le dispensateur des dons divins, et se livrer partout avec empressement, à la demande qu'il leur en a fait, aux exercices de la piété et de la pénitence, pour saisir les

grâces dont il dit leur ouvrir la source avec plus d'abondance dans des circonstances solennelles.

Il y a un homme qui dépouillé de tout, et sans cesse menacé de l'exil ou de la mort, trouve de toutes parts des dons pour soutenir l'honneur et les devoirs de sa dignité, et qui en même temps, voit accourir de divers pays, des contrées mêmes d'où l'Océan les sépare, nombre de jeunes gens aux cœurs généreux qui laissent les jouissances du présent, les espérances de l'avenir, pour aller lui offrir leur sang, et qui comptent pour rien leurs fatigues et les dangers auxquels les exposent l'épée et plus encore le poignard de ses ennemis, dès que son regard est tombé sur eux et que sa main s’est levée pour les bénir.

Il y a un homme qui, malgré les anxiétés des gouvernements et des peuples n’osant point au milieu des agitations politiques compter sur le lendemain, convoque à jour fixe, 18 mois d'avance, tous les évêques du monde, ei qui les voit accourir autour de lui au nombre de 800 de l'Orient et de l'Occident, du Septentrion et du Midi. Ilest là, au milieu d'eux dans le plus grandiose édifice qui soit au monde ; il lève sa tête, décorée de la triple couronne, vers le dôme de la sublime basilique autour duquel il lit ces mots: Tu es Petrus, et super hanc pelram ædificabo ecclesiam meam, et portæ inferi non prævalebunt adversus eam ; et, voit la réalisation de ces paroles dans l’autorité qu'il exerce lui-même, si puissante, si glorieuse ; dans ces évêques si nombreux qui ont tous reçu leur mission du siége apostolique ; dans la permanence de cette église catholi que, depuis son origine, professant sans cesse la même foi, pratiquant le même culte, reconnaissant la même autorité, et toujours victorieuse des puissances infernales ; dans ce respect, cette soumission dont il reçoit à chaque instant l'expression de l'immense société dont il est le chef; et il jouit de cette glorification de sa dignité, sur les débris du plus colossal empire qu'’ait fondé les hommes, à l'aspect des ruines de tant de dynasties disparues, de tant d'institutions anéanties, de tant de sociétés mortes ou expirantes, et au milieu du bruit des révolutions qui font crouler de toutes parts tout ce qui n’est pas divin.

Maintenant, je le demande, cet homme qui exerce un tel empire, n'est-il pas le représentant de Dieu sur la terre? N'est-ce pas une vertu divine qui explique seule sa puissance et sa gloire ?

Le Pape, c'est le plus grand phénomène du monde dans l’ordre moral, comme le soleil l’est Cans l’ordre naturel. Quand vous voyez l'astre du jour, si régulier et si permanent dans sa carrière, répandant la lumière en tout lieu, «t fécondant tout de sa chaleur, vous reconnaissez en lui la puissante et la bienfaisance du créateur qui

nous y apparaît, selon le texte sacré, comme dans son tabernacle : In sole posuit tabernaculum suum. Eh bien, quand je considère la Papauté, dominant toujours si merveiileusement le monde, éclairant les intelligences par ses enseignements entretenant sans cesse la civilisation dans la société, et sanctifiant les âmes pour les rendre dignes du ciel, alors plus encore que dans le soleil, je vois en elle une image de la grandeur et de la puissance de Dieu : je trouve en elle une preuve vivante et perpétuelle de la divinité de Celui qui l'a établie. Le Christ a recompensé la foi àe Pierre en lui disans qu'il serait le fondement inébranlable de son Eglise ; aujourd’hui tout homme voyant dans la permanente de la Papauté la réalisa. tion de cette promesse, doit dire à son tour à Celui qui l’a faite, avec la foi la plus vive de l'esprit et du cœur: Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant—Tu es Christus, Filius Dei vivi. !

1 Les événements douloureux qui viennent de s’accomplir n'affaiblissent en rien la valeur des considérations présentées dans cette dissertation ; car leur force ne s'appuie pas sur le pouvoir temporel du Pape, mais sur son autorité morale, son empire sur les esprits et les cœurs. Au reste il n’est aucun catholique qui n’espère, où plutôt qui ne croie, que l'épreuve subie actuellement par la Papauté, sera suivie bientôt d'une intervention éclatante de la Providence en faveur de l'Eglise, qui rendra celle-ci plus glorieuse que jamais. [Note de l’Auteur.]

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