INTRODUCTION
Variabilité des couleurs. — Nature et importance du sujet. — Origine des couleurs. — Classification des couleurs; M. Chevreul. — Harmonie des couleurs; couleurs complémentaires. — Contraste simultané. — Nomenclature de Ja transparence, des couleurs, des tons et de l'éclat. •
La nature est comme une toile sur laquelle le pinceau de la lumière serait partout et continuellement en monvement; les couleurs varient toujours, dans le ciel , les eaux , les animaux et les plantes. Les organes se distinguent entre eux par les couleurs, et leur intérieur est même d'une nuance différente de celle de la surface; la coloration change pendant les périodes successives de la végétation des feuilles et des fleurs. De même les animaux ont des pigments variables, suivant l'âge et le sexe, le climat et les saisons : beaucoup de mammifères quittent leur livrée en devenant adultes ; la mue des oiseaux change la forme et le coloris de leur plumage; les mollusques et les insectes sont diaprés d'une foule de nuances combinées entre elles avec une diversité infinie. Chaque espèce a sa coloration particulière et au sein de chacune d'elles surgissent des variétés où la colorisation est indéfinie. En un mot, le tableau de la nature se renouvelle
sans cesse; ses couleurs ne semblent être soumises à aucune loi et vouloir se dérober à toute analyse.
Mais cette continuelle mutation, au lieu de nous décourager, •doit au contraire nous révéler l'extrême perfection et l'étonnante sensibilité de notre réactif des couleurs, l'œil. Combien de phénomènes ne nous paraissent uniformes et simples que par l'imperfection de nos sens qui laissent échapper la nature sans que nous puissions la poursuivre !
Les questions que nous abordons dans ce mémoire, forment comme un vaste champ inculte, mais dont la terre est fertile et ne demande que fort peu de soins pour donner les plus beaux fruits. En effet, la coloration des végétaux n'a, en général, occupé les savants, qu'incidemment et elle a rarement fait l'objet d'études spéciales. Lorsqu'on l'envisage sous un point de vue étroit, elle ne présente il est vrai qu'une minime importance; la couleur, en tant que phénomène physique, est le sujet d'études, très vastes sans •doute, mais dont les résultats et les applications ont peu de valeur chez les végétaux. On s'est néanmoins souvent arrêté à ce point, on a observé les couleurs des plantes, on les a vu se modifier dans un même organe et l'on a voulu étudier ces faits par les lois de la physique, comme Newton, Biot, etc. Mais l'investigation doit être poussée beaucoup plus loin, et il faut, pour bien apprécier la chromurgie végétale, appeler à son aide la chimie, la physiologie végétale et l'anatomie la plus rigoureuse. Chacune de ces sciences a déjà provoqué de bons et utiles travaux : l'anatomie végétale, à laquelle Mohl a fait faire d'immenses progrès, possède surtout une foule de données importantes sur les matières colorantes. Mais les faits que ces diverses sources de connaissances nous ont acquis, n'ayant pas encore été rassemblés ni coordonnés, il règne dans cette partie de la science une grande indécision et une certaine obscurité. Nous espérons cependant démontrer l'importance de ce quelque chose de si superficiel et de si fugace, la couleur.
La coloration est en effet soumise chez les plantes aux lois les
plus fixes et les plus importantes : color facillime variât a dit Linné, mais il faut l'entendre du phénomène physique; pour le physiologiste, les couleurs ne changent pas chez les végétaux, elles se remplacent, c'est-à-dire qu'un même principe ne modifie pas successivement sa couleur, mais qu'un pigment succède' à un autre quand les tissus remplissent de nouvelles fonctions ou que les organes sont soumis à des influences spéciales. Dans la classification des plantes et la morphologie des organes, les caractères de coloration sont à peu près sans valeur ou au moins subordonnés à une foule d'autres; la forme et surtout l'insertion, doivent seules être prises en considération. Mais en physiologie il en est tout autrement: la forme et l'origine ne sont rien, la fonction seule est à considérer et sous ce rapport la chromurgie acquiert beaucoup d'importance : elle nous révèle les fonctions les plus importantes et joue un rôle immense dans la nutrition et la respiration. Les organes, sans changer nullement de forme, mais modifiant seulement leur coloration, intervertissent du tout au tout leur rôle dans l'économie végétale. On doit donc considérer le changement de couleur, comme une conséquence de l'action physiologique.
Les feuilles, par exemple, tant qu'elles utilisent la force réductrice de la lumière, tant qu'elles décomposent et organisent les corps inorganiques, ont un endochrôme vert. L'interruption de cette fonction ou sa cessation complète, ne nous sont révélées par d'autre caractère extérieur que par un changement de coloration. Les feuilles peuvent manquer, mais alors, d'autres organes verts, des stipules, des phyllodes, des rameaux foliacés, des tiges charnues et vertes, etc., les remplacent physiologiquement. Les végétaux parasites, les champignons, les parties incolores des plantes étiolées, panachées ou chlorotiques sont dépourvus de matière verte et n'exhalent pas d'oxygène sous l'influence de la lumière.
Nous venons de reconnaître que la couleur n'intervient pas, en général, dans la distinction des espèces ou l'établissement des genres, qu'elle ne peut servir non plus à déceler la nature d'un organe. Ce principe est en effet justifié par l'état actuel de nos
connaissances sur la coloration. Ne connaissant pas la nature ni la signification des couleurs, leur origine et les lois suivant lesquelles elles varient , il faut rejeter les caractères incertains qu'elles semblent nous fournir. Cependant comme tout se lie et s'enchaîne dans les êtres vivants , il est permis de supposer que l'existence de telle ou telle couleur dépend d'autres caractères plus importants , puisque en dernière analyse la couleur décèle la présence d'un certain principe immédiat. Les réflexions et les faits suivants cités par M. Lecoqf 1 ), viennent à l'appui de ce que nous venons de dire : « Les botanistes ont considéré la couleur comme un caractère tellement variable qu'ils l'ont pour ainsi dire abandonné. C'est à peine si, dans les ouvrages descriptifs, ils indiquent la nuance des fleurs ou des fruits. Cependant si la couleur est sujette à de nombreuses exceptions, elle n'existe pas moins avec une certaine constance dans les diverses parties des végétaux. Il y a toujours une nuance ou une teinte moyenne qui domine et dont les écarts peuvent, dans certains cas, donner lieu à des considérations très intéressantes. H y a plus, des espèces conservent constamment la même couleur, et nous offrent dans ce caractère une stabilité inébranlable. Dans le genre, la couleur est souvent un indice certain de réunion. Le jaune est un caractère générique dans les Ombellifères : il l'est souvent aussi dans lès Synanthérées ; il existe plus de ZOO Eupatorium, il n'y en a pas un seul à fleur jaune. Les nombreuses espèces de Solidago ont au contraire toutes les fleurs de cette dernière couleur, une seule, le 5. bicolor, a des rayons blancs. On connait beaucoup de familles qui ont des couleurs dominantes : le blanc dans les Pomacées, le bleu dans les Campanulacées, le jaune dans les Chicoracées, le rouge dans les Orchidées, etc. »
Tous les auteurs, les anatomistes, les physiologistes et les chimistes modernes, de même que ceux qui écrivaient dès la renaissance des sciences d'observation, déplorent le peu de
(1) Géograph. bot. T. III, p. 332.
renseignements qu'on possède sur les matières colorantes.
Cette indécision vient précisément de ce que lés opinions théoriques si nombreuses et si divergentes n'ont jamais été discutées avec ensemble, ou réunies en un corps de doctrine. Ainsi la théorie de la chrornuie, principe colorant général, celle de la composition complexe de la chlorophylle, la théorie de l'intervention du fer et du manganèse, etc., n'ont pas encore été mises en présence. La plupart des auteurs, à la suite de quelques observations isolées, ont formulé un système général, sans s'inquiéter de ceux qui les avaient précédé et qui restaient debout. Il suffira, pensons-nous, pour marcher désormais d'un pas sûr et rapide, de rassembler et de coordonner le grand nombre de faits connus, et de se débarasser de toutes ces hypothèses, des théories et des idées préconçues au milieu desquelles ils sont enfouis. Lorsqu'on observe la nature d'un œil prévenu, il est rare qu'on sache la comprendre ; on fait ressortir certains faits et l'on en laisse d'autres dans l'ombre, tout en étant de fort bonne foi.
Nous n'avons pas voulu puiser dans les auteurs les observations qu'ils mentionnent, les traduire dans un autre langage et les façonner à notre système ; mais nous nous sommes efforcé d'analyser exactement les théories émises et de recueillir le plus grand nombre de faits possible.
Nous admettons toutes les observations des auteurs : leur comparaison, leur rapprochement nous ont toujours conduit à la même conclusion : cette conclusion commune de tous les faits est une théorie générale. Celle-ci semble avoir d'autant plus de valeur, qu'elle ressort clairement d'observations faites en dehors d'elle-même ou avec des convictions contraires.
Ce travail ne doit être considéré que comme la base de recherches futures. Nous nous sommes borné à certains points de la coloration des feuilles, le vert et le rouge; mais nous espérons pouvoir nous occuper bientôt de leurs teintes jaunes, blanches et métalliques, de l'étiolement, de la chromurgie des fleurs, des fruits, des racines et de celles des Cryptogames. L'étude de ces
faits est un champ trop vaste pour que nous puissions le parcourir dès ce premier pas et l'explorer seul. A chaque instant des horizons inconnus se présentent; nous les indiquerons, mais nous ne saurions dès ce moment les atteindre.
Une donnée importante manque surtout : c'est la formule chimique de quelques composés colorés très répandus : elle est comme un point noir dans l'horizon actuel ; mais les chimistes ne tarderont pas à l'éclaircir. D'ailleurs, la plupart des propriétés, la manière d'être et la formation de ces composés étant connues, il ne faut pas s'exagérer l'importance de ce desideratum.
M. Morot avait raison de dire :
« II me semble que pour parvenir à débrouiller un peu la coloration des végétaux, il faut :
1° Déterminer qu'elles sont la structure anatomique et la composition chimique de la chlorophylle;
2° Rechercher dans quelles circonstances elle se développe et quel rôle elle joue dans la respiration et la nutrition des plantes;
3° Enfin, examiner s'il est possible de déduire les couleurs des végétaux, autres que la verte, de cette dernière diversement modifiée. »
Puissions-nous être parvenu , aidé des recherches chimiques de M. Morot , à débrouiller un peu ces trois points , en étudiant chaque matière colorante dans ses rapports analomiques, chimiques et physiologiques.
Les couleurs n'ont aucune existence réelle dans les corps auxquels nous les attribuons; elles n'ont leur raison d'être que dans la lumière d'une part, dans nos sensations de l'autre. Considérées comme venant de la lumière, elles sont objectives; quant h nos sensations, elles sont subjectives.
La perception des couleurs établit donc un rapport direct entre la lumière, qui nous vient du soleil et source de vie sur ce globe, et notre principe immatériel.
Les couleurs subjectives ont pour nous une existence indépendante de celle de la lumière. On peut volontairement et dans la
plus profonde obscurité , provoquer dans la rétine des excitations qui produisent la sensation de lumière et de couleur, c'est-à-dire, provoquer un ébranlement dans le nerf optique analogue à celui que la lumière détermine ordinairement. Comme nous ne pouvons en dernière analyse étudier la nature que clans ses rapports avec nous-mêmes, bornons-nous à rechercher les causes relatives des phénomènes de coloration.
Les corps sont transparents ou diaphanes, quand , transmettant presque toute la lumière qu'ils reçoivent, ils permettent de distinguer, à travers leur masse la forme et la couleur des objets. Une substance est translucide , quand elle réfracte seulement une partie de la lumière et laisse alors encore apercevoir les objets, mais plus ou moins confusément; quand la lumière ne peut pas traverser la substance d'un corps , celui-ci est opaque. Mais il y a entre ces trois états les transitions les plus insensibles, et ni la transparence, ni l'opacité absolues n'existent dans la nature.
Une quantité plus ou moins grande de la lumière qui vient frapper les corps , est ordinairement réfléchie suivant un angle égal et dans le même plan que la lumière incidente; le poli, le brillant et Y éclat dépendent de cette lumière régulièrement réfléchie. Ces rayons ne font pas voir les corps qui les ont réfléchis, mais seulement les images des corps d'où ils proviennent, comme dans les miroirs; moins ils sont nombreux et plus le corps parait mat. Une autre partie des rayons lumineux incidents se diffuse h la surface des corps, c'est-à-dire qu'elle est irrégulièrement réfléchie dans tous les sens, et c'est par cette lumière diffuse que nous apprécions les formes et les couleurs des corps non lumineux par eux-mêmes.
La couleur des corps dépend, d'après la théorie de Newton, de leur pouvoir réfléchissant à l'égard des différents rayons qui composent la lumière. Quand une substance diffuse tous ces rayons dans les mêmes proportions que celles où ils se trouvent dans la lumière blanche, le corps paraît blanc. Au contraire les corps qui détruisent ou absorbent toute la lumière qu'ils reçoivent, sont
noirs; l'absence de lumière , c'est le noir. Le mélange de ces deux sortes de surfaces , c'est-à-dire de blanc et de noir, produit les diverses nuances de gris.
Mais quand les corps décomposent la lumière incidente, qu'ils diffusent certains rayons et en absorbent d'autres, ils paraissent alors colorés. La matière ne pouvant opérer cette action remarquable que sur les éléments qui composent la lumière du soleil , il ne peut exister d'autres couleurs que celles du spectre; or, on.distingue dans le spectre sept nuances principales, qui sont, à partir de la plus réfrangible : le violet, Yindigo, le bleu, le vert, le jaune Yorangé et le rouge. Le violet se trouve toujours vers la base du prisme, le rouge vers le sommet; la zone violette occupe le plus d'étendue , l'orangé le moins. Ces couleurs passent les unes dans les autres par une infinité de nuances intermédiaires. Newton, ayant fait réfracter à travers un prisme, chacune des sept couleurs du spectre, a constaté qu'elles ne se laissent plus décomposer, mais restent toujours identiquement les mêmes. Il en conclut que ces sept couleurs sont simples, primitives ou homogènes.
Il résulte de ce qui précède que la couleur rouge, par exemple, d'un corps provient de ce que la substance de ce corps absorbe les rayons orangés, jaunes, verts, bleus, violets et indigos de la lumière, et réfléchit les rayons rouges. Quand un corps parait vert, c'est qu'il absorbe tous les rayons de la lumière, sauf ceux qui, isolés, produisent en nous l'impression du vert.
La couleur n'est donc pas une propriété de la matière, mais elle est un effet de l'action décomposante que la matière exerce sur la lumière. Une preuve directe que les couleurs n'appartiennent pas aux corps qui nous les montrent, nous est fournie, par l'expérience suivante : Si l'on fait passer un corps coloré, une fleur par exemple, dans les diverses zones du spectre, elle paraîtra revêtir successivement les diverses couleurs sous lesquelles elle passe. Cependant la nuance est toujours plus vive sous la couleur que le corps possède quand il est frappé par la lumière
blanche, parce que l'état de sa surface est plus particulièrement prédisposé à réfléchir cette espèce de rayons.
H n'est donc pas étonnant que les matières colorantes n'aient d'autre propriété commune que celle d'être colorées autrement qu'en blanc : ce sont des substances dont le groupement moléculaire est tel, qu'elles peuvent décomposer la lumière.
Une autre conséquence de ce qui précède, c'est que les couleurs doivent être différentes , suivant la nature de la lumière. En effet, l'expérience prouve que la lumière électrique et celles qui naissent des diverses combustions chimiques, se laissent décomposer en couleurs plus ou moins différentes de celles de la lumière solaire et en outre que l'une ou l'autre des couleurs simples domine ordinairement dans les lumières artificielles. C'est ce qu'on exprime dans le langage usuel en disant que les couleurs changent le soir.
On pourrait s'attendre à ce que les corps présentassent par transparence d'autres couleurs que celles qu'ils montrent par réflexion.
C'est, en effet, ce que l'on remarque quelquefois. Mais les corps ne décomposent pas toute la lumière incidente, ils se laissent pénétrer par de la lumière blanche et celle-ci , à sa sortie par l'autre face, subit la même décomposition , ce qui fait que le corps est de même couleur par réflexion et par transparence. De plus, un certain nombre de rayons colorés, au lieu d'être réfléchis, sont réfractés à travers le corps lui-même, traversent la substance qui ne les éteint pas , et ressortent de l'autre côté.
Les couleurs des corps ne sont jamais d'une pureté absolue : c'est que tous renvoient avec des rayons colorés une certaine quantité de lumière indécompôsée ou blanche, ce qui a pour effet de diminuer l'intensité de la couleur, d'en faire baisser le ton. Ainsi le mélange de rayons rouges et de lumière blanche produit ce qu'on appelle le rose.
Si au contraire une certaine quantité de lumière est absorbée, la couleur parait plus sombre par ce mélange de noir et elle est d'un ton plus élevé.
D'un autre côté, les couleurs sont rarement pures , parce qu'il
est difficile que les surfaces absorbent complètement certains rayons en n'en réfléchissant qu'une seule espèce , et enfin parce que l'œil qui reçoit l'impression d'une couleur, reproduit luimême, par un effet de contraste, celles qui manquent pour former le blanc : ces phénomènes donnent lieu à la nuance de la couleur.
L'un des physiciens les plus éminents de notre époque, M. D. Brewster, professeur à Edimbourg, pense que l'on peut réduire les sept couleurs du spectre, à trois couleurs simples : le rouge, le jaune et le bleu. En analysant le spectre solaire par réfraction à travers certaines substances colorées qui ne laissent passer que quelques couleurs et absorbent les autres , il assure avoir discerné du rouge, du jaune et du bleu dans toutes les parties du spectre. D'après ce savant, le spectre solaire serait formé de trois spectres superposés, de même étendue, l'un rouge, l'autre jaune, le troisième bleu ; les diverses nuances du spectre, notamment l'orangé, le vert et le violet, résulteraient de la combinaison des trois seuls rayons simples. En effet , le rouge et le jaune donnent de l'orangé; le jaune et le bleu, du vert; le bleu et le rouge, du violet. Mais cette théorie n'est pas admise par la majorité des physiciens.
Si les éléments de la lumière blanche séparés par réfraction ou par réflexion en plusieurs couleurs, se retrouvent réunis, on régénère cette lumière blanche. On peut le constater en réunissant par une lentille convexe les éléments de la lumière qu'un prisme aurait séparé : au foyer de cette lentille , la lumière est blanche, en-deçà et au-delà elle est colorée. Ou bien en renvoyant à l'œil avec beaucoup de rapidité l'impression des diverses couleurs du spectre, par exemple au moyen du disque de Newton : chacune de ces impressions persistant pendant un temps plus long que l'intervalle qui les sépare, l'œil perçoit de la lumière blanche; la combinaison se fait alors sur la rétine.
Une grande confusion règne dans la nomenclature usuelle des couleurs. Ainsi , en teinture , on dit encore pour désigner certaines nuances de rouge, Vamaranthe, le rose rouge, le grenat, le rouge
cerise, couleur chair , pourpre écarlate, cramoisi, rouge d'Andrinople; pour le bleu , le bleu de Roi, le bleu de Marie-Louise, le bleu de France, le bien de Berlin, le bleu d'azur; on dit de même du jaune, le mordoré, le ventre de biche, le jaune Isabelle, le jonquille etc. Le vert surtout a les dénominations les plus bizarres pour ses diverses nuances, comme le vert olive, le vert canard, le vert d'osier, le vert émeraude, le vert perroquet, le vert bouteille, le vert pré , le vert de mer, le vert naissant, le vert Russe, le vert de Paris, le vert Américain, le verf Céladon, etc.
Beaucoup de ces dénominations et bien d'autres encore , sont journellement usitées dans le langage vulgaire et, du reste, les couleurs ne se définissant pas, il faut, pour les peindre aux yeux, user d'une comparaison connue. Une réforme était nécessaire , il fallait régulariser cet état de choses et classer les couleurs.
Une foule de systèmes ont été proposés, mais c'est à M. Chevreul (*) que revient tout l'honneur de la découverte de la distribution et des lois de l'harmonie des couleurs. Il imagina un tableau géométrique où le plus grand nombre des couleurs et des tons sont disposés d'une manière régulière et rationnelle. La construction de cette table est très-facile: d'un point central faisant partir 72 rayons également espacés, puis autour de ce même centre traçant 21 circonférences concentriques , on a formé 1461 surfaces, dont 1389 quadrilatérales, et les 72 autres, comprises entre la plus petite circonférence et le centre, de forme triangulaire.
Les trois couleurs primitives, le rouge, le bleu et le jaune, se partagent également ces cases; elles occupent sur la dernière circonférence, chacune respectivement une division, de manière à être également espacées l'une de l'autre, c'est-à-dire laissant 23 surfaces libres entre elles. Entre chacune de ces couleurs primitives, viennent se placer leurs couleurs dérivées, le vert, l'orange et le violet, de telle sorte, que le vert occupe dans la dernière circonférence, le quadrilatère également éloigné du
(1) Du contraste simultané des couleurs. 1 vol., avec atlas.
jaune el du bleu ; l'orangé à égale distance du jaune et du rouge , et le violet, du rouge et du bleu. De plus, entre le vert et le bleu, on peint le bleu-vert; entre le bleu et le violet, le bleu-violet; entre le violet et le rouge, le violet-rouge; entre le rouge et l'orangé, le rouge-orangé; entre l'orangé et le jaune, l'orangéjaune; enfin, entre le jaune et le vert, le jaune-vert. Il reste cinq cases vides entre chacun de ces points de repère; elles sont occupées par des couleurs intermédiaires entre celles que nous venons d'indiquer ; ainsi, par exemple , dans les cinq divisions restant entre le rouge et le rouge-orangé, viennent se placer des rouges se rapprochant de plus en plus du rouge-orangé; entre celui-ci et l'orangé, le rouge diminue encore sensiblement; il devient imperceptible dans les cinq quadrilatères à partir de l'orangé jusqu'à l'orangé-jaune et disparaît enfin lorsqu'on arrive au jaune.
De cette manière les 72 cases de la dernière circonférence sont occupées par les couleurs simples, les couleurs secondaires et toutes les nuances intermédiaires; elles sont de plus disposées symétriquement el passent les unes aux autres par des transitions insensibles.
A partir de chacune de ces divisions jusqu'au centre, il existe 20 divisions; les 72 de forme triangulaire, entourant le point d'où divergent les rayons, sont toutes supposées blanches, mais les premières divisions quadrilatérales ou celles comprises entre la première el la seconde circonférence, sont légèrement colorées; cette coloration devient de plus en plus vive, à mesure que l'on se rapproche de la circonférence. Les couleurs comprises entre deux rayons adjacents, se rapprochent ainsi de celle qui occupe la division correspondante dans la dernière circonférence; les dernières couleurs se rapprochent du noir, qui est sensé occuper l'extérieur de la figure.
Prenons pour exemple le bleu : la division qu'il occupe sur la dernière circonférence est presque noire, tant la couleur est intense; dans la division immédiatement inférieure, il est un peu plus clair, il pâlit toujours en se rapprochant de la dernière
surface, qui est triangulaire et tout à fait blanche. Il en serait de même pour le jaune-orangé, par exemple. Ces gammes de couleurs parlant vers la périphérie, sont différentiées par les tons : c'est-à-dire que le ton de la quinzième case par exemple, à partir du centre, est de cinq tons plus élevé que la couleur de la dixième case.
Nous sommes ainsi arrivé, en suivant la voie tracée par M. Chevreul, à classer 1440 couleurs différant entre elles par la nuance et le ton ; nous les avons disposées d'une manière si rationnelle, que toutes se fondent les unes dans les autres. On passe du noir au blanc, du rouge au vert, par les degrés les plus imperceptibles. Cependant ces 1440 couleurs ne peuvent encore être considérées que comme des types, la variabilité des teintes et des tons étant infinie dans la nature.
On voit par ce qui précède, ce qu'il faut entendre par nuance et par ton.
La nuance d'une couleur est sa tendance plus ou moins développée vers une autre. Une couleur primitive pure est sans nuance, mais sitôt que des rayons d'une autre couleur viennent à s'y adjoindre, ceux-ci lui donnent une nuance.
Le ton d'une couleur est son degré d'intensité; elle peut passer par toute une gamme de tons du blanc au noir. Les couleurs primitives et toutes les nuances possèdent chacune un même nombre de tons.
M. LecoqO) a modifié la construction graphique de M. Chevreul d'une manière fort ingénieuse. Au lieu d'un cercle plan , il suppose une sphère, dont l'ëquateur serait formé par une ceinture de couleurs et de nuances primitives à leur plus pur degré d'intensité et disposées dans l'ordre naturel des nuances, comme dans le cercle le plus extérieur du plan de M. Chevreul. Les tons de ces nuances se modifieraient dans le sens des latitudes en se rehaussant d'un côté et s'abaissanl l'autre.
(1) Etudes de géographie botanique , t. III.
« L'hémisphère supérieure, dit M. Lecoq, a le blanc pur au pôle el celte masse de blanc est reliée par des teintes insensiblement plus colorées, aux tons normaux de chacune des nuances qui sont situées sur l'équateur. Le pôle opposé est noir, et la masse noire qui s'y trouve concentrée, se rattache par des tons de moins en moins obscurs , à la zone normale de l'équateur. Le mappemonde des couleurs sera donc formée de deux hémisphères , le pale et le foncé qui viennent se confondre et se souder au milieu de la zone normale. »
Chaque hémisphère est partagée en zones de nuances et de tons, comme on a divisé le globe terrestre en degrés de longitude et de latitude. Dans le même ouvrage, M. Lecoq a mis cette classification en rapport avec les variétés de couleur des fleurs et avec les modifications qu'un même organe peut manifester dans sa chromurgie.
« Les plantes cultivées, dit-il (1. c. p. 334), mais nées des espèces sauvages , nous montrent des tendances plus ou moins fortes à s'écarter du type, soit par des nuances, soit par des tons. Mais en général, le ton, qui n'est qu'une modification de la nuance par du blanc ou du noir, est bien plus variable que la nuance elle-même. Le Dahlia a varié de nuance du rouge violacé au rouge pur, à l'orangé et au jaune, et chacune de ces couleurs a changé de ton par l'addition du blanc. Dans le commencement de la culture de cette plante , les écarts en longitude , dans le sens des nuances, étaient plus faciles à obtenir que la distance des tons, mais dès qu'on a connu le Dahlia blanc, on est arrivé plus facilement à affaiblir les premières nuances acquises. »
Le sentiment de l'harmonie des couleurs est inné chez l'homme et analogue à celui de l'harmonie des sons en musique. A la première impression, on saisit si telle couleur s'harmonise avec telle autre, si mutuellement elles rehaussent leur éclat. Au contraire, le contraste de deux couleurs peut faire naître en nous une sensation désagréable ; on s'aperçoit que cet assemblage n'est pas naturel et qu'il choque la vue. La cause de ces impressions réside
dans notre faculté esthétique, qui nous permet de distinguer le beau de ce qui ne l'est pas ; elle est plus ou moins développée chez tous , mais son analyse , comme celle de l'harmonie musicale, doit être l'objet d'une élude spéciale, qui perfectionne le goût et le rend plus délicat : comme nous allons le voir, l'harmonie des couleurs est soumise aux lois des couleurs complémentaires de Newton.
Nous avons déjà dit que
Le bleu et le jaune produisent le vert;
Le rouge et le bleu, le violet;
Le jaune et le rouge, l'orangé.
C'est entre ces six couleurs que doit s'établir une harmonie telle, que l'œil, en parcourant les tableaux où elles sont diversement combinées, ne soit nulle part désagréablement impressionné. Or, cette harmonie ne peut s'établir qu'entre deux couleurs n'ayant aucun caractère commun et dans la composition desquelles on retrouve tous les éléments de la lumière blanche, c'est-à-dire entre couleurs complémentaires; par exemple, entre une couleur simple et une couleur dans la composition de laquelle elle n'entre pas : ainsi la couleur harmonique du rouge est le vert (jaune et bleu); celle du jaune est le violet (bleu et rouge); le bleu et l'orangé (rouge et jaune) s'harmonisent. C'est pour cette raison que le vert, le violet et l'orangé sont dits couleurs complémentaires du rouge, du jaune et du bleu, et réciproquement.
Ces lois ne sont pas des combinaisons gratuites sans réalité dans la nature : tout homme de goût les éprouve lorsque dans un jardin ou dans un bouquet différentes fleurs sont associées; on les retrouve dans la plupart des combinaisons naturelles des couleurs chez les plantes et les animaux, mais souvent on ne saisit pas immédiatement la raison, en vertu de laquelle telle fleur perd de son éclat; il suffit de l'isoler, pour qu'aussitôt on reconnaisse que c'était le voisinage d'une couleur peu harmonique qui produisait cet effet désagréable.
L'harmonie des couleurs résulte donc de l'antagonisme , du
contraste; plus une couleur est éloignée, plus elle est opposée à une autre et plus il convient de les réunir, de les rapprocher pour produire des effets harmoniques. Au contraire, lorsqu'un caractère commun unit deux couleurs, comme le bleu et le vert, le jaune et l'orangé, leur rapprochement nuit à Tune et à l'autre.
Le blanc, étant l'absence de couleur, ou pour parler plus exactement, la réunion de toutes les couleurs, peut être avantageusement employé pour séparer celles qui se nuiraient mutuellement.
Cette influence des couleurs les unes sur les autres, découverte par M. Chevreul, a été nommé par lui contraste simultané des couleurs. Il faut le distinguer du contraste successif, que les physiciens avaient déjà fait connaître. Buffon, Scherffer, Gœthe, le comte Rumford, Prieur, Leblanc, Harris, Field et M. Plateau ont bien décrit ce phénomène, mais ils ne l'ont jamais distingué du contraste simultané.
Ces divers effets de contraste ont pour cause le fait, que lorsque la rétine perçoit la sensation d'une couleur, elle développe spontanément sa couleur complémentaire; ainsi si l'on regarde fixement un espace rouge ou un fond blanc ou gris, on le voit bientôt entouré d'une auréole verte, et réciproquement, une surface verte paraîtra entourée d'une teinte rougeâtre ; de même, un point bleu semblera entouré d'un cercle orangé et le même phénomène se manifeste pour deux couleurs qui se touchent; chacune régénère sa complémentaire et il en résulte nécessairement que si ces deux couleurs ne sont pas harmoniques , l'effet de leur contraste simultané nuira à leur éclat; au contraire, si elles sont complémentaires, elles se rehausseront mutuellement. Ainsi, quand deux surfaces, l'une verte, l'autre rouge, sont juxtaposées, le vert développera sa complémentaire le rouge, qui viendra s'ajouter à la surface rouge et lui donnera plus d'intensité, et réciproquement, le vert sera rehaussé par l'effet du contraste du rouge, dont la complémentaire est précisément le vert. Les mêmes faits s'observent entre le jaune et le violet, le bleu et l'orangé. On constate cet effet de contraste, en éloignant un peu les deux sur-
faces colorées; on voit alors entre elles un mélange de leurs complémentaires : ainsi entre du vert et du rouge on voit du rouge verdâtre.
Au contraire, le contact de deux couleurs non harmoniques leur sera nuisible à toutes deux : si du rouge et du jaune sont voisins, le rouge, développant du vert, donnera au jaune une teinte verdâtre, et le jaune, dont la couleur complémentaire est le violet , fera paraître le rouge un peu pourpre. Le jaune et le vert s'affaibliront mutuellement , parce qu'ils ont une couleur commune, le jaune; et l'une de ces couleurs communiquera à l'autre sa propre complémentaire ; le jaune paraîtra nuancé d'orangé et le vert sera plus foncé par l'influence du violet. Deux couleurs primitives trop rapprochées , paraîtront se fondre dans leur couleur mixte, comme le rouge et le bleu dans le violet, et l'une sera influencée par la complémentaire de l'autre, le rouge sera affaibli par l'orangé et le bleu terni par du vert.
On doit encore tenir compte pour l'harmonie des couleurs de leur ton respectif, l'intensité des couleurs ayant une grande influence sur la quantité de complémentaire développée : ainsi le rouge et le vert foncé s'harmonisent fort bien; le cramoisi et le vert vif également , mais le rouge foncé et le vert gai affectent désagréablement l'organe de la vue et sont de mauvais goût.
Pour obtenir le maximum d'effet, il faut donc avoir égard à la teinte et aux tons des couleurs que l'on rapproche. Lorsque les surfaces ne sont pas planes , il faut encorq tenir compte de l'effet de la réflexion des rayons colorés des unes sur les autres, c'est-à-dire des reflets.
L'harmonie entre les nuances doit s'établir d'après les mêmes principes, mais leur application devient beaucoup plus délicate. Elle doivent être complémentaires et de même ton : la nuance harmonique du rouge violacé, par exemple , est un vert jaunâtre , les deux nuances étant également claires ou foncées. M. Chevreul a démontré que lorsque deux couleurs d'une nuance voisine ont un caractère commun, c'est-à-dire lorsqu'elles ne sont pas com-
plémentaires, la couleur spéciale à Tune d'elles devient prédominante; ainsi, si du rouge et de l'orangé sont rapprochés, le jaune de l'orangé devient saillant et vient en outre nuancer le rouge. C'est là un effet de contraste.
Ces principes reçoivent une application continuelle dans les arts, l'industrie et l'horticulture.
M. Chevreul a joint à sa classification des couleurs une nomenclature spéciale, qui permet de désigner facilement par des chiffres, la couleur, la nuance et le ton, et qui exprime même la composition de la couleur. Cette nomenclature, très convenable pour les usages industriels, ne saurait s'étendre au langage usuel. Ici règne la plus grande confusion , les termes sont tout a fait arbitraires, sans aucune signification et insuffisants. On a souvent voulu remédier à cet étal de choses et Ton a proposé une foule de systèmes qui affublaient les couleurs de noms conventionnels et trop souvent baroques , tandis que l'on aurait peut-être mieux fait d'appliquer avec dicernement les termes déjà existants. Ils sont en effet assez nombreux dans la terminologie scientifique.
Dans les descriptions botaniques on doit souvent tenir compte de la couleur et il est toujours bon de la signaler ; des termes spéciaux existent d'ailleurs pour désigner la couleur et les nuances principales et chacun d'eux a une signification spéciale. Nous les avons réunis dans les tableaux suivants :
Nomenclature de la transparence.
Aqueus, aqueux (wasserhell, wasserklar), transparent comme l'eau.
Hyalinus, hyalin , comme le verre blanc, légèrement verdâtre.
Vitreus, vitreux y comme le verre, avec un peu d'éclat.
Diaphanus, diaphane 9 se laissant pénétrer par la lumière tout en étant coloré.
Pellucidus, pellucide (durchsichtig) , un degré moindre de transparence.
Semi-pellucidus , se laissant faiblement pénétrer par la lumière.
Opacus [undurchsichtig) , opaque, le contraire des précédents.
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