DE LA DÉFINITION DE LA SCIENCE
Définir est en général rendre accessible à l’esprit une idée composée en la divisant en termes plus simples, ou seulement exprimer la nature propre de la chose définie et ses différences j mais il arrive très fréquemment que la valeur primitive des expressions se modifie dans leur usage, et c’est ainsi qu’on entend généralement par définition d’une science, l’expression de son but, ou l’indication analytique et succincte des objets dont elle s’occupe.
Sous ce point de vue il est très important de définir une science, même pour celui qui en commence l’étude et qui par conséquent n’en possède encore aucune notion : c’est pour ainsi dire le seul moyen de lui indiquer la route qu’il va parcourir, de diriger de prime abord ses idées dans le sens le plus convenable, de l’avertir en quelque sorte du genre d’opérations auxquelles son esprit va se livrer; et cette précaution n’est pas superflue , car on ne saurait éprouver aucun attrait pour entrer dans un sentier évidemment difficile et pénible quand on n’en peut juger ni la direction ni le but; nous ne partageons donc point l’ppinion de M. Pouillet sur les définitions scientifiques.
La difficulté de définir la Physique doit être fort grande, si nous en
jugeons par la variété extrême des définitions que fournissent les ouvrages.
Brisson pense que la Physique a pour objet de connaître les corps par leurs propriétés, par les effets qu’ils présentent à nos sens, et par les lois selon lesquelles s’exercent leurs actions réciproques, en un mot que la Physique est l’art de connaître les effets et d’en développer les causes.
Haüy dit que la Physique est la science de là nature, s’attachant ainsi au sens étymologique du mot.
M. Pouillet pense que la science ne doit pas être définie
M. Despretz croit que la Physique s’occupe de l’action moléculaire des corps s’exerçant à distance et sans changer les propriétés de ces corps.
M. Beudant veut que la Physique ait pour objet l’étude des propriétés générales que présentent les matières inertes à l’état solide, à l’état liquide, à l’état de fluide aériforme et à l’état de fluide incoercible -, il ajoute qu’elle examine aussi les actions mécaniques queles corps sous ces différents états peuvent exercer les uns sur les autres, et les diverses circonstances de leurs mouvements.
M. Péclet dit que la Physique a pour objet l’étude des propriétés générales des corps pondérables et celles des fluides impondérables dont la matérialité n’est d’ailleurs qu’une hypothèse probable.
Il est important de relever pour la plupart de ces définitions une expression qui manque de justesse et qui conduit nécessairement à des idées erronées j nous voulons parler de l’expression propriétés des corps.
Il est évident qu’il n’y a dans la nature que deux choses : de la matière et des puissances qui agissent sur elle; il est certain d’autre part qu’on ne saurait donner le nom àe propriétés cpih. des qualités, ou à des manières d’être qui soient absolument inhérentes au corps dont on
parle, et qui subsisteraient dans ce corps, quand bien mêmetoute espèce de force ou de puissance cesserait d’agir sur lui. C’est ainsi que l’étendue, la mobilité, la divisibilité, l’impénétrabilité, sont des propriétés de la matière, parcequ’on conçoit que cette matière subsisterait encore dans son intégrité et avec ces quatre propriétés, quand même toute espèce de puissance cesserait de la solliciter.
Il n’en est pas de même d’une foule de manières d’être particulières qui appartiennent à tel ou tel corps, dans tel ou tel état et qu’on a coutume de nommer abusivement propriétés de ces corps. L’élasticité n’est pas une propriété de l’acier ; la dureté n’est pas une propriété du fer, la compressibilité n’est pas une propriété des fluides élastiques, pour deux raisons, d’abord parceque l’on conçoit l’acier sans élasticité, la matière d’un gaz sans compressibilité, le fer sans aucune apparence de dureté; ensuite parceque ces prétendues propriétés sont des effets qui résultent de l’action combinée de l’attraction, et de la force répulsive sur la matière; en sorte que les prétendues propriétés en question ne sont en réalité que des phénomènes produits par des puissances agissant sur la matière; ôtez les puissances, la matière reste, les phénomènes disparaissent ; ces phénomènes n’appartenaient donc pas nécessairement à la matière ; ils n’en étaient donc pas des propriétés.
Après avoir écarté de toute définition de la science une expression qui tendrait à donner des idées fausses, nous ferons remarquer que la Physique, qui, dans le sens étymologique du mot', serait parfaitement définie la science de la nature, ne peut pas embrasser, dans l’état actuel de nos connaissances, les phénomènes de combinaison dont le caractère essentiel est le changement de nature du composé produit, phénomènes dont l’ensemble constitue, sous le nom de Chimie, une science séparée, sinon complètement distincte.
Remarquons encore que la multitude des êtres naturels a donné
naissance à line branche d’étude, qui, sous le nom d’Histoire naturelle., a pour objet principal.de classer ces productions, et de les disposer en groupes systématiques de manière à pouvoir aisément les reconnaître et les distinguer les unes des autres.
A part ces deux exceptions, la Physique embrasse tout le reste de la science de la nature, c’est-à-dire la connaissance de la matière, la connaissance des forces ou puissances qui la sollicitent, et enfin l’étude approfondie des phénomènes, c’est-à-dire des mouvements de masses ou des mouvements moléculaires qui sont produits par ces puissances quand elles sont appliquées isolément ou conjointement à la matière.
Ainsi la Physique générale est la science qui traite de la matière, des puissances ou forces naturelles, et de tous les phénomènes qui résultent de l’action de ces forces.
En traçant les généralités qui font l’objet de cet essai, nous aurons par-là même indiqué l’ordre naturel des études physiques et de l’enseignement de cette science 5 et si quelque arbitraire subsiste encore dans le rang assigné à telle ou telle branche de ces études, chacune exigera néanmoins une place et ne saurait être retranchée sans laisser une lacune.
Le premier point des études physiques est évidemment de considérer la matière en elle-même, et en faisant abstraction de ses formes et de ses accidents, de constater et de démontrer ses propriétés, et l’on arrive ainsi à reconnaître quelle est étendue, divisible, impénétrable et mobile. Cette dernière expression comportant par elle-même le fait de l’inertie qui ne peut être appelée ni propriété ni puissance, qui n’est qu’une négation, et qui indique seulement l’aptitude à être mue indistinctement et indéfiniment sans pouvoir ni agir ni résister.’
Peut-être devrait-on ajouter à ces quatre propriétés inhérentes à toute matière un cinquième mode de son existence qui paraît tout
aussi constant, tout aussi intimement atta'ehé a son essence, et tbut aussi indépendant de l’action de toute puissance*, qu’on pourrait dé^ signer par le mot‘configuration.
En effet, quoique la configuration des dernières particules de là matière échappe dans une multitude de cireonstances à l’action de nos sens, comme à celle de nos meilleurs instruments, il n’en reste pas moins théoriquement démontré que les atomes matériels ont des figures constantes, indélébiles, et qui apparaissent toujovirs par l’accumulation régulière de ces atomes, quand ils sont en pleine liberté de se réunir et de s’agglomérer spontanément pour former un corps d’un volume appréciable.
Après avoir observé ce que par abstraction la matière peut offrir à nos études quand elle n’est sollicitée par aueune puissance, il devient nécessaire d’examiner quelles sont les forces qui doivent exister dans la nature, ou dont nous sommes contraints de supposer l’existence, pour nous rendre un eompte plus ou moins eomplet de l’ensemble des phénomènes naturels.