‹ Dissertation sur les sceaux de Richard-Cœur-de-LionChapitre 2 sur 2 · ROUEN · texte numérisé non relu

ROUEN

IMPRIMERIE DE NICETAS PERIAUX LE JEUNE ^

BVB SB LA TIGOMTi, RO 55.

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Harrard CoUege Library

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Glft of J. Bondolph CooUd^

aad Archibaid C*ry Cooijrt4to

l>«oaj, 1398

Veterum volvens monumenta vîrorum.

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Il est constant que Richard-Cœur-de-Lion, pendant le cours de son règne , ne se servit pas toujours du même sceau ; mais on n'a point encore établi d'une manière positive combien il en changea de fois , en quoi consistait la diiîérence entre ces diven sceaux , et quels furent les motifs qui portèrent ce prince à les adopter.

Ces questions ne se rattachent pas seulement à l'art héraldique; elles intéressent encore l'histoire. A ce double titre elles méritent

une attention particulière. Nous ne nous dissimulons pas combien leur solution devient difficile lorsque les documents et les pièces qui peuvent servir à les éclaircir datent d'une époque si éloignée et sont devenus û rares : c'est une raison de plus pour apporter à leur examen une profonde attention , et pour ne rien négliger de ce qui peut aider à les résoudre.

Les auteurs du Noui^eau Traité de Diplomatique, qui écrivaient vers 1760, disent qu'à cette époque les sceaux des princes normands étaient de la plus grande rareté. On conçoit que trois quarts de siècle écoulés depuis ont dû l'augmenter encore , surtout pour la France , où la dispersion et l'incendie des chartriers et des arcliives publiques furent une des mesures à l'ordre du jour à répoque de la révolution. Quoiqu'aucune de nos provinces n'ait été à l'abri de ce vandalisme , la Normandie , grâce au bon esprit de ses habitants , en souffrit moins qu'une autre. Aussi ai-je pu , en scrutant les archives du département de la Seine- Inférieure , où la plus grande partie des anciens titres de la Haufe-Normandie a été réunie , faire la découverte de plusieurs chartes de Richard-Coeiu*-de-Lion , dont quelques-unes portent encore le sceau de ce prince. Ces dernières sont au nombre de trois : je possède moi-même un quatrième sceau d'une admirable conservation.

Richard-Cœur-de-Lion fit plus souvent usage de ses sceaux en Normandie qu'en Angleterre. En effet, pendant les dix années de son règne , il ne fit que deux voyages dans cette lie ; l'un en 1189, pour s'y faire couronner roi, l'autre en 1 194^ immédiatement après sa captivité. La première fois , il y séjourna quatre

(3) mois, jour pour jour; la seconde^ cinquante-neuf jours seulement. H passa le reste de son règne dans ses états de terre-ferme , occupé presque continuellement à guerroyer contre Philippe- Auguste\ C'est sans doute une des raisons qui font que les sceaux de ce prince sont également rares en Angleterre^.

Avant de monter sur le trône, Richard -Cœur -de -Lion avait été comte de Poitou. H est indubitable qu'il eut un sceau particuher en cette qualité; mais je n'en ai jamais rencontré aucun, et je ne sache pas qu'on en ait donné l'image ou la description. M. l'abbé De la Rue , dans sa Réponse aux Mémoires publiés à Londres i contre les Recherches sur la Tapisserie de Bctymux:, dit bien (page 79) « qu'il est probable que, comme soû frère Teaui a comte de Mortain, il (le comte de Poitiers) avait sur son écu <c les deux lions de Normandie , passants de la gauche à la droite « de l'écu. » Cette supposition ne paraît point invraisemblable; mais enûn ce n'est qu'une supposition. L'examen seul , ou le dessin authentique d'un sceau de Richard comme comte de Poitou , pourrait la changer en certitude.

Ce qui paraît constant , c'est qu'on voyait des lions sur l'écu du prince ; mais rien de positif quant à leur nombre et à leur position : le poète Guillaume Le Breton fait dire à l'un

ï 11 faut en excepter le temps de soo voyage à la Terre-Sainte et celui de sa captivité en AUemagnc ; en tout troi§ ans et demi.

a Sur une soixantaine de chartes de Richard , soit manuscrites , soit imprimées , que j'ai lues , je me suis assuré que dix seulement ont été délivrées en Angleterre.

des personnages de sa Philippide ( Ut. m , rers 444 > ^d annum n88) :

Ecce cornes Pictavus agro nos provocat; ecce Nos ad bella vocat. Rictus agnosco Uonum . niàis in ciypeo.

Probablement ces lions étaient d'or , à l'imitation de ceux que portait Geofifroy-Plantagenet , grand-père de Richard-Cœur-de- Lion y ainsi que nous l'apprend im autre contemporain , Jean , moine de Marmoutier » :

« Clypeus^ leonculos aureos imaginarios habens ^ coUo suspen- « ditur». » {Historia Gtmfredi conutis Andegworum , etCm, p. i8.)

Ricbard-Cœur-de-Lion , en montant sur le trône en 1189, changea de sceau, suivant l'usage. Un chroniqueur du temps; Raoul ^ abbé de Coggeshale, nous apprend qu'il se servit de ce nouveau sceau, pour la première fois, en faveur du chapitre général de Citeaux, peu de jour» après son couronnement , qui eut lieu le 2 septembre 5.

1 II écrivait de ii5i à 1186 au plus tard.

# a On voit que , bien que l'on soit habitué à regarder le léopard comme

/ /* . ^ ^ A^. ^ .'o '^ *^^ ^^^ armes d'Angleterre , ce type a été évidemment emprunté à la

figure du lion. Le passage suivant du même auteur vient encore h Pappui de cette opinion :

- « Pictos leones prœferens (dux Gaufredus) in ciypeo , veris leonibus

« nuUa erat inferior feritudo. » (Page 58.)

3 « Mox etiam ut coronatus fuerat , novi sigilli sui prima impressione

(5) Peu de mois après, Richard , étant repassé sur le continent, l'employa en favem» de Féglise de Rouen, le i*' mars: Prima die marcii, apud Chinonem , anno primo regni nostri. C'est d'après cet acte , que je possède en original ^ , que j'ai dessiné de grandeur naturelle le sceau de ce prince ( Planche I*^ ). H est ea cire verte. Un lacs de soie jaune et rose le retient au parchemin*

L'inscription du sceau porte :

RrCARDUS DEI GRAGU REX AIVOtORUM.

On lit sur le contre -sceau :

RiGHARDUB DUX NOBMANNORIIM KT AQUITANORUM ET COMES ANDEGAYORUM.

Une chose assez remarquable, c'est que le nom du prince ae trouve écrit successivement avec et sans H.

D'un côté Richard est représenté en costume royal*, la

« confinnavit et dédit generali capitulo Cistercienci redditum centum viginti « marcarum in ecclesiâ de Scardeburgh. » (^Rerum galUcarum et francîcamm scriptores , X, xviii , p. 86. )

I Le texte en a été inséré dans les Concilia Rotomagensis prtwinciœ, par Dom Bessin^ page 99. L'auteur a substitué à tort , pour la date , le mois de mai au mois de mars.

a II se compose de la tunique ^ ou robe longue , de la dalmatique et du manteau. « Yestienmt eum regalibus indumentis^ primo tunicâ, deinde « dalmaticâ.... deinde indutus est manteâ , » dit Benott de Peterburg dans la description du couronnement de ce prince. ( Renan gallicarum et /rancicarum scriptores, t. XVII , p. 494* )

(6) couronne à fleurs de lis en tête, et assis sur un trône qui est de forme semi-gothique , et à jour. De la main droite il tient une large épée à deux tranchants ; de la gauche un globe, en forme de grenade, surmonté d'une croix. Le prince a les cheveux courts et point de barbe. Ses pieds sont appuyés sur un riche tabouret dans le même style que le trône.

Aux deux côtés de la tête est figuré le croissant de la lune surmonté d'une étoile à rayons flamboyants ; plus bas se dessinent des branches de rosier * avec leurs boutons. Je n'ose prononcer si ces diverses figures sont là comme emblème , ou comme simple ornement, quoique je sois porté à adopter la dernière opinion. Je rappellerai, au surplus, pour ceux qui voudraient chercher à éclaircir le fait, que les deux croissants se retrouvent sur quelques monnaies de Richard, comme aussi sur celles de plusieurs de ses prédécesseurs^.

Sur le contre-sceau Richard est représenté armé et à cheval. Il porte les chausses et la cotte de mailles , qui est munie de la capeline. Son casque est très- simple et sans aucune espèce d'ornements , c'est le pot de fer ; il n'a pas le nasal. Le boucher, qui est retenu au cou du prince par une courroie, est de forme convexe , long , et pointu par le bas ; on y voit

I Le caractère du dessin n^est pas tellement détermiaé que Ton ne puisse voir une autre fleur dans ces figures.

3 Voyez Antiquités anglo-normandes de Ducarei, traduction de Léchaudë d'Anisy, planche xxxiv.

Plusieurs monnaies grecques et romaines et un assez grand nombre de sceaux du moyen âge offrent également, soit le croissant, soit Tastérisque,

(7) dessiné le lion debout. La position du bouclier^ qui est vu de côté , conune l'indique Vumbo qui part du centre de Técu , n a pas permis à l'artiste de figurer le deuxième lion qui devait être affronté à celui-ci.

Une autre charte de Richard , également de la première année de son règne ^ qui existe aux archives du département du Calvados^ nous donne le même sceau ^ toujours avec le lion debout^ ou combattante

Ainsi; nous voilà bien fixés sur le premier sceau de Richard comme roi d'Angleterre.

Si l'on s'en rapportait à Roger de Hoveden^ ce prince l'aurait changé cinq ans après ^ en ii94« L'assertion de cet historien mérite un examen particulier ; voici comment il s'exprime :

« Deinde veniens ( Ricardus ) in Normanniam ( anno 1 194 ), « moleste tulit quicquid factum fuerat de supradictis treugis , « et imputans cancellario suo hoc per eum fuisse factum , abs- « tulit ab eo sigillum suum , et fecit sibi novum sigillum fieri , « et mandavit per singulas terras , quôd nihil ratum foret, quod H fuerat per vêtus sigillum suum; tùm quia cancellarius ille « operatus fuerat inde minus discrète quam esset necesse, tùm « quia sigillum illud perditum erat, quando Rogerus Malus- <( catulus , vicecancellarius suus , submersus erat in mari ante

ï Voyez Réponse aux Mémoires publies à Londres , contre Us Recherches sur la Tapisserie de Bayeux , page 79,

(8) « insulam de Cipro ; et precepit rex quôd omnes , qui chartas « habebant , venirent ad novum sigillum suum ad chartas suas « renovandas^ »

Rappelons^ avant de discuter ce passage^ pour mettre le lecteur au courant, que la trêve dont il est ici question est celle qui fut conclue au nom des rois de France et d'Angleterre , Philippe- Auguste et Richard, au mois de juillet 1 194 ; le même Roger de Hoveden nous en a conservé les articles. Quant au chancelier du prince anglais , il se nommait Guillaume de Longchamp, et était évéque d'Ely. Remarquons d'abord que l'historien paraît lui-même incertain sur le motif qui aurait déterminé Richard à changer de sceau. Que dit - il ? « Il le « changea, soit parce que ledit chancelier en avait usé indis- « crètement, soit parce que ce sceau avait été perdu quand « le vice -chancelier Roger -Mauvais -Chien s'était noyé, etc. »

On m'objectera peut-être que le mot tùm doit être pris dans une autre acception que celle que je lui donne, et qu'il a ici un sens conjonctif. J'y consens ; raisonnons dans cette hypothèse. Convenons alors, quant à cette dernière supposition de l'historien , que le prince se serait aperçu un peu tard des inconvénients attachés à la perte de son sceau royal , puisque , à l'époque indiquée par Roger de Hoveden , plus de trois ans s'étaient déjà écoulés depuis le naufrage devant l'île de Chypre*. Que Ton défalque, si l'on veut, le temps de

1 Renan angUcarum scriptores post Bedam^ 1S96, page 4^5, a Arrivé au mois d'avril 1191.

( 9 ) la captivité du prince, il restera encore près de deux années d'intervalle.

Quant à la part que le chancelier aurait prise à la trêve du mois de juillet ii94> Tassertion de Roger de Hoveden ne se trouvant appuyée par le témoignage d'aucun autre historien, et l'acte lui-même ne faisant aucune mention de ce personnage, même comme signataire, ne pourrait- elle pas être mise en doute ? Quoi qu'il en soit au surplus , il est constant que les sceaux ne furent point enlevés en 1194 à Guillaume de Longchamp. Ce prélat les conserva jusqu'à sa mort, qui eut lieu en 1197. S'il eût cessé d'être chancelier en ii94> pourquoi plus tard lui reconnaître ce titre ?

« Misit (anno 11 96) ad imperatorem Willielmum EUensem « episcopum cancellarium suum. »

Qui parle ainsi? Roger de Hoveden lui-même ^ Mais plusieurs actes authentiques viennent prouver d'une manière irrécusable que Richard ne retira pas les sceaux à Guillaume de Longchamp. Je citerai deux chartes de ce prince , l'une en faveur de l'église de Rouen , l'autre pour l'abbaye de Saint- Taurin ; toutes deux sous la date de 1195. Elles se terminent ainsi :

a Data per manum GiuHelmi episcopi canceUarii nostri, apud M Rothomagum, anno sexto regni nostri. »

^ p,erum unglicarum scHp tores post Bedam ^ 1^969 p* 43 1.

tf Per manum fVillebni EU. episcopi canceUarii nostri, anno « sexto regni nostri'. »

Au surplus^ tous les historiens contemporains sont unanimes à cet égard.

Les motifs donnés par Roger de Hoveden pour expliquer un changement de sceau de la part, de Richard sont donc dénués de fondement. On cessera de s'en étonner lorsqu'on saura que cet historien, sur le fait en lui-même, est dans l'erreur : il a confondu les dates.

Si Richard -Cœur -de -Lion eût changé de sceau en ii94> l'empreinte de son premier sceau ne pourrait se rencontrer sur aucun acte postérieiu» ; or , nous l'avons retrouvée sur des chartes de iigS et de 1197 déUvrées par le prince luimême.

La première existe aux archives du département de la Seine- Inférieure^; elle est du 9 novembre 1195. La seconde est entre les mains de M. l'abbé De la Rue à Caen ; elle porte la date du i*' janvier 1197^. La troisième, que j'ai découverte, ainsi que

1 La première de ces chartes est conservée en original aux archives du département de la Seine-Inférieure. Voyez pour la seconde le Galila christiana , t. XI , col. i4i y instrumenta,

^ Le texte de cette charte a été inséré par moi dans le Recueil de la Société libre d'Émulation de Rouen, pour Tannée 1828, p. i55.

5 M. Tabbé De la Rue , dans sa Réponse aux Mémoires publiés à Londres , etc. , donne à cet acte , qui est daté simplement du i«' janvier de la 8* année du règne de Richard, l'attache de Tannée 11 98 ; je pense que c'est par erreur, et qu'il doit porter celle de Tannée 11 97. II faudrait, pour

la première ^ dans les mêmes archives ^ et qui consacre l'échange d'Andeli contre Dieppe, Louviers, etc. , est du i6 octobre 1 197. Toutes trois portent le premier sceau du prince.

Ces pièces de conviction prouvent, mieux que ne sauraient le faire les raisonnements les plus concluants, que Richard- Cœur-de-Lion ne changea pas de sceau en 1 194^ et que jusque vers la fin de l'année 1 197 il continua de se servir de celui qu'il avait adopté en montant sur le trône.

Si je n'ai pas opposé de prime-abord , pour toute réponse à l'assertion de Roger de Hoveden, ces documents authentiques, c'est qu'il me semblait qu'en sa qualité de contemporain cet historien exigeait une réfutation et un examen aussi complets que possible.

Nous arrivons à l'année 11 98, la neuvième et en même temps l'avant -dernière du règne de Richard. Ici un changement a lieu. Les actes et les historiens vont cette fois se trouver d'accord, et se prêter un mutuel appui.

A Ânno Mcxcvm (disent \es Anncdes de fTwerley^ preecepit u idem rex(Ricardus) onmescartas in regno suo emptas reformari a et novi sigilli sui impressione roborari , vel omnes cassari , « cujuscumque dignitatis aut ordinis essent, qui vellent suâ pro- M tectione defensari, vel universa bona sua confiscari\ »

que la date de 11 98 fût exacte ^ que Richard-Cœur-de^-Lion n*eût commencée régner qu^en iigi , ou au plutôt en 11 go ; or ce prince succéda à ison père en 11 8g.

ï Renan gtdUcarum et francicarum scrfptores ^ t. XVIII , p. igi. Mathieu Paris précise l'époque de cette rénovation de titres ; « Circà

( lO

Sandford a donné ce second sceau dans son histoire généalogique des rois d'Angleterre ^ Je l'ai trouvé moi-même en nature dans les archives du département de la Seine-Inférieure , parmi les pièces provenant du chartrier de l'abbaye de Saint- Geoi^es-de-Bocherville près Rouen. H est suspendu à une charte du i8 mai 1 198 î*.

Avant de passer à sa description, arrêtons -nous un moment aux motifs qui déterminèrent Richard à l'adopter, et à renoncer à celui dont il s'était servi durant plus de huit années.

En nous reportant au passage des Annales de Waverley que je viens de citer , il ne paraît pas douteux que ce changement fut le résultat d'une mesure de fiscalité. Le témoignage du moine de Waverley se trouve d'ailleurs corroboré par celui d'un autre contemporain, Raoul, abbé de Coggeshale. Voici ce que dit ce dernier :

« Accessit autem ad totius mali cimiulum, juœta vitœ ejus « temùnum , prions sigilli sui renovatio , quo exiit edictum per

« festum sancti Michaëlis (1198) etiam mutatse sunt charUe^ quas priùs « fecerat rex Richardus , novo sigillo suo. » ( Page i36. )

Remarquons que Thistorien ne parle que du moment oii la révision des titres fut effectuëe ; le nouveau sceau était déjà en usage au mois de mai y comme on le verra plus loin. Il est naturel de penser qu^un délai de plusieurs mois aura été accordé aux porteurs des actes soumis à cette formalité; il était même difficile qu'il en fût autrement.

1 A genealogical History of the Kings ofEngkmd, page 55.

a Voyez mon Essai historique et descriptif sur l'Eglise et V Abbaye de Saint-- Georges-der-BochewiUe y pages 3o et 77.

« totum ejus regnum ut omnes cartae , confirmationes ac pri- « vilegiatœ libertates^ quaB prions sigilli impressione roboraverat, « irrita forent, nec alicujus libertatis vigorem obtinerent, nisi « posteriori sigillo roborarentur. In quibus renovandis et ite- « rùm comparandis , innumerabilis pecunia congesta est*. »

Remarquons, en passant, que les mots juxta vitœ ejus temUnum s'appliquent parfaitement à l'année 1198, qui précéda immédiatement celle de la mort de Richard -Cœur -de -Lion, et qu'ils ne peuvent, dans aucun cas, se rapporter à l'année

Cette rénovation de titres , comme le dit l'abbé Raoul , dut produire une somme immense. En effet les droits du sceau, déjà considérables pour le temps sous Henri II , avaient été presque décuplés par Richard-Cœur- de-Lion. Il avait porté le prix des lettres -patentes dites de protection , de deux sous qu'elles coûtaient auparavant , à dix -huit sous quatre deniers ; et celles de simple confirmation , de dix-huit sous quatre deniers , à douze marcs cinq sous. Ces curieux détails nous sont fournis par un règlement de Jean -Sans -Terre sur les droits du grand sceau , fait la première année de son règne, en 1199*. Le marc sterling était alors de treize sous

ï Rerum galiicarum et francîcarum scriptores , t. XVIII , page 84-.

a « Et cum sigillum bonse memoriœ Richardi fratris nostri illustris « quondam régis Anglise , diebus suis in eum pervenerat statum ut de fc quibusdam negotiis ad sigillum pertinentibus ^ quœdam prster cursum

quatre deniers , comme on le voit par un acte du même prince ^

' Xe Tiens à la description du sceau ( Planche II ).

D'un côté Richard y est représenté , conune sur son premier sceau^ en habits royaux et sur son trône. Le costume estle même, bien qu'ily ait une légère différence dans l'agencement des habits. Le prince porte une couronne fleurdelisée. Dans sa main droite il a sa large épée à deux ti*anchants , dans la gauche un globe ; l'état du sceau ne permet plus de voir la croix fleuronnée dont ce dernier était surmonté. Le trône est à jour et de forme semigothique; il est en forme de fauteuil, avec ses bras ou côtés, ce que l'on ne remarque point au trône du premier sceau. Une autre différence consiste dans les ornements du champ : ici point de branches de rosier. A droite de la tête on voit bien le croissant de la lune, mais il n'y a point d'étoile au-dessus ; h,

w solitum ab antiquis temporibus statuta , potius voluntate quam ratione «c mediante in prsejudicium regise dignitatis et libertatis regni recipiec< bantur, viz.

c< De litteris protectionis patentibus pro quibus dabantur decem et octo f< solidi et quatuor denarii pro quibus non debebantur dari nisi duo solidi.

« Et de simplicibus confinnationibus in quibus nihil novi est insertum , « pro quibus dabantur duodecim marcsB et quinque solidi , pro quibus non « debebantur dari nisi decem et octo solidi et quatuor denarii. » ( Houard , Anciennes Lois des François ^ t. II , p. 34g. )

» « Praeterea , nos dedimus domino régi Francorum viginti millia mar-r <r carum sterlingorum ad opus et legem in quo fuerunt , videlicet tredecim V solidos et quatuor denarios pro marca, » ( Renan galUcanan et franc, script, , t. XVII, p. Sa, ad annum laoo. )

gauche on a dessiné le soleil. Le prince porte les cheveux courts; quant à l'état de la barbe ^ il est fort difficile d'en juger, mais d'après le dessin donné par Sandford elle doit être rase*.

C'est au contre-sceau qu'existent les différences les plus notables. Le prince y est également représenté à cheval et armé , et couvert du haubert. La lame de son épée est d'une largeur extraordinaire et qui dépasse encore celle du premier sceau. Au lieu du simple pot de fer, la tête du prince est enfermée dans un casque à visière* de forme cylindrique, mais plat en

1 Suivant la description et le dessin insérés dans mon Essai historique et descriptif sur VEglise et V Abbaye de Saint-Georges-de-Bockerçille , le prince aurait une barbe pointue. Par un effet fort bizarre , un éclat de la cire h l'endroit du menton fait voir une barbe se terminant en pointe. Tous ceux à qui j'ai montré le sceau s'y sont mépris comme moi. Un examen plus approfondi , et le dessin de Sandford j m'ont depuis ramené à une autre opinion j que vient encore confirmer le témoignage d'un contemporain : en effet Roger de Hoveden raconte que Richard s'étant déguisé pour traverser l'Allemagne , fut reconnu j bien qu'il eût laissé croître sa barbe ; preuve qu'il

la portait rase d'habitude. « Et quamvis ipse barbam haberet prolixam

« tamen celari non potuit. » ( Renan angL script, , p. 4^9. )

a Ce sceau de Richard est peut-être le monument le plus ancien du moyen âge où l'on trouve le casque à visière. Il est assez étonnant que l'on n'ait pas employé plutôt , h l'imitation des anciens , ce moyen de préserver le visage des guerriers , qui était la seule partie de leur personne qui fût restée b découvert ^ car le nasal n'en couvrait qu'une faible portion. Guillaume Le Breton , dans sa Philippide ^ nous donne le nom de cette nouvelle pièce de l'armure de nos pères :

« Fenestras

c< Per galeae médias , quibus est ocularia nomen. »

(£. XI , V. 436, ad annum 12 14. )

( -6) dessus. Ce casque est couronné par un large cimier en éventail , sur lequel on remarque la figure du lion. Sandford (p. 73) veut voir des brins de genêt dans la crête du cimier , qui seraient placés là sans doute, selon lui, comme un souvenu» de famille *. Quant à moi , j'y verrais tout au plus des brins de baleine , si ce n'est même des piquants de fer, attendu la roideur et l'arrangement symétrique de ce singulier ornement.

Le cheval, dans les deux sceaux, est h tous crins et paraît entier; U n'est couvert d'aucune armure défensive^. Sur le premier, il

ï On sait que Geoffroy , grand-père de Richard- Cœur- de -Lion ^ dut son surnom de Plantagenet ou Plantegenet à Thabitude où il était de placer une branche de genêt à son bonnet et sur son casque.

a Les auteurs du Nouveau Traité dç Biplomaiique disent que ce n'est qu'au xni' siècle que paraissent les chevaux bardés. Ils auraient été plus exacts en disant que ce fut vers 1^ fin du xii«. En effet, j'en trouve en 1198 dans les années françaises : Richard-Cœur-de-Lion , rendant compte de la victoire qu'il venait de remporter sur Philippe- Auguste devant les murs de Gisors , écrivait le 3o septembre de cette même année : « Dextrarii « capti sunt ducenti , quorum septies viginti cooperti fuerunt ferro. >i (^Rerum gaiUc, et franc, scnptores , t. XVIII , p. 82. )

Dès l'année 1187 les chevaux bardés étaient en usage dans le nord de la France. J'en rencontre la preuve dans le récit d'un contemporain, Gislebert de Mons , qui nous a laissé une chronique du Hainaut :

« Armatis equidem universis , homines Comitis Hanoniensis ( Balduini V ) « ad videndum décentes er^nt , ciim omnes milites ejus , excepto solo milite « probissimo , Balduino scilicet de Strepi , equos ferreis cooperturis omatos <f haberent. De servientibus autem plures equos ferro coopertos habebant , « armati ut milites. » ( Renan gallw, et franc, scnptores , t. xvill , p. 386 , ad annum 1187.)

La remarque que fait l'historien que tous les chevaliers avaient des coursiers revêtus de fjpr , \ l'exception d'un seul d'entre eux , qu'il semble

(^7) affecte les formes du cheval limousin; sur le second, on serait tenté de le regarder comme croisé de l'anglais et de Farabe. Le bouclier du prince, qui est suspendu à son cou par une courroie , ne porte point \umho ; on se rappelle qu'il existait au premier sceau. Mais la différence la plus remarquable, comme elle est la plus importante de beaucoup, consiste dans les armoiries figurées sur l'écu. Ici, au lieu du lion debout, nous voyons les trois lions passants-regardants , marchants de droite à gauche ^ , qui furent adoptés par le successeur de Richard-Cœur-de-Lion , et qui sont restés dans les armes d'Angleterre.

Ce changement d'armoiries prouve qu'elles n'étaient point encore fixes à cette époque , et que l'art héraldique était tout au plus dans son enfance. Nous voyons bien la figure du lion former en quelque sorte l'emblème des Plantagenet; mais, avant et compris Richard-Cœup-de-Lion lui-même, rien d'arrêté quant au nombre, à la position, à la forme de ces figures; or, le principal caractère du système armoriai est la fixité.

On a beaucoup discuté sur les armoiries. Peut-être se fut-on mieux entendu si l'on eût distingué les signes héraldiques de l'établissement du système héraldique lui-même. Ce point de

ëiever au-dessus des autres , « excepte solo milite probissîmo , » indique assez bien que estait une chose peu ancienne , puisque les plus braves guerriers ne sMtaient pas encore plies à faire usage de ce moyen de défense , dans la crainte sans doute de faire suspecter leur bravoure.

I Je ne serais point étonne que Richard les eût empruntés à Fécusson de sa mère Aliéner. (Voyez, pour le sceau de cette princesse , Sandford, page 57. )

( '8) départ était important à. signaler; on a presque toujours négligé de le faire. H serait facile de faire remonter très-haut les figures héraldiques, conune emblèmes ou comme signes de reconnaissance ; quant au système , il me parait certain qu'il ne date que de la fin du XII^ siècle. Ce n'est qu'alors que l'on procéda par règles et par principes, s'il est permis même de se servir déjà de ce dernier mot. Comment , en effet , assigner au système armoriai une date plus reculée , quand nous voyons le chef d'une des premières maisons de l'Europe , le monarque d'un grand Empire , y être en quelque sorte étranger ? Est-il supposable qu'il était déjà en vigueur pour des familles de simples chevaliers ^ ?

Ainsi, c'est en 1198 que Richard -Cœur -de -Lion changea de sceau , et au plus tard vers le milieu du mois de mai ,. puisque l'acte que j'ai cité , qui nous donne ce nouveau sceau ,. porte la date du 18 de ce mois. Hâtons-nous d'ajouter qu'il pourrait se faire qu'on le rencontrât sur des chartes antérieures à II 98, par suite de la mesure adoptée par le prince pour la

» Je me suis assuré que la puissante maison de Tancarville , dont les chefs étaient chambellans héréditaires des ducs de Normandie , n'avait point encore d'armoiries vers le milieu du xii« siècle. J'ai entre mes mains une charte délivrée de ii4o à iiSy par un de ses membres ; l'écu figuré sur le sceau ne porte aucun signe armoriai.

Il existe aux archives du département de la Seine-Inférieure un sceau de II 83 de Raimond V, comte de Toulouse, qui présente la même particularité ; ce qui prouve que ce n'est pas seulement h la Normandie qu'il convient d'appliquer ce que je viens de dire.

(19) rénovation des titres ; mais , dans ce cas , il en serait fait mention sur les actes eux-mêmes , ainsi que cela se pratiquait ' .

Voyons si Richard s'est borné à ce changement, et s*il n'a pas existé un troisième sceau.

Dom Pommeraye, dans son Histoire de V Abbaye royale de Saint-Ouen (page 432), a transcrit une charte de ce prince du 17 juillet 1198. Si le dessin qui l'accompagne était exact, il faudrait admettre l'existence d'un troisième sceau. En effet, le sceau représenté dans ce dessin diffère essentiellement de celui dont je viens de donner l'image et la description , et qui date du 18 mai 1198.

A la place des trois lions passants, qui marchent de droite à gauche , je vois ici deux lions seulement sur l'écu , et marchants de gauche à droite. Un coup-d'œil jeté sur le fac-similé ci -joint du dessin de D. Pommeraye (Planche III), mettra le lecteur à même de juger des autres points de dissemblance ; j'insiste sur celui des armoiries , parce qu'il est le plus frappant et le plus important à la fois ; on peut dire qu'il est caractéristique.

Etonné de rencontrer un pareil sceau sous la date précitée , je fis de nombreuses recherches dans les archives de Rouen, afin de retrouver la pièce originale ; malheureusement elles furent infructueuses. En renonçant à supposer que ce n'était point une pièce fabriquée postérieurement à sa date , dans l'intérêt .de

On connaît plusieurs chartes semblables en Angleterre.

l'abbaye qui en était dépositaire, exemple qui ne serait point unique, il m'est démontré que l'artiste employé par D. Pommeraye, s'il ne dessina pas le sceau de Richard de mémoire, le défigura étrangement, dans tous les cas. Je suis convaincu qu'il n'était autre que le second sceau de ce prince , celui de la charte pour l'abbaye de Saint-Georges-de-Bocherville. Le dessinateur n'aura point aperçu sur l'écu le troisième lion , qui est fort petit , et que l'on distingue en effet avec peine , même en supposant le sceau parfaitement intact : je ne suis point étonné qu'il lui soit échappé; j'en juge par ce qui pensa m'arriver à moi-même. Je m'explique plus difficilement la position des lions, qui est inverse de celle qu'ils devraient avoir. Il est bien probable cependant que le dessinateur aura regardé la chose comme de peu d'importance , et ne se sera pas plus gêné en traçant l'écu qu'il ne l'a certainement fait pour le reste du sceau'. Il serait dif* ficile en effet de rien voir de plus étranger au caractère des sceaux connus de Richard ; j'en fais juge le lecteur : qu'il compare un instant entre elles les gravures qui accompagnent cette dissertation. Sans nous appesantir sur les défauts évidents de la grossière image donnée par D. Pommeraye, et pour ne signaler qu*une des nombreuses invraisemblances de l'imitation, peut-on croire , par exemple , que le sceau original représentât le prince sans casque du côté où il est vu armé ? J'avoue que je n'ai jamais rien rencontré de semblable sur aucun sceau

ï Peut-être aura-t-il gravé les lions tels qu'il les voyait sur Toriginal > sans songer qu'ils devaient se trouver retournés sur le papier à l'impression.

équestre , et il m'en est passé un grand nombre entre les mains. Que dire aussi de la forme toute moderne de l'écu? Parlerai-je

des cuissards et des brassards? Mais le dessinateur, qui ne

se croyait pas tenu de copier ce qu'il avait sous les yeux, n'était pas obligé de savoir que du temps de Richard on ne connaissait point ce genre d'armure , et que l'on portait invariablement la cotte de mailles.

Je crois presque inutile de faire remarquer que les historiens ne parlent pas de ce troisième sceau ^ ; et leur silence , en pareil cas, équivaut à une preuve, relativement du moins à ceux qui ont mentionné l'existence des deux premiers. Eh! comment croire en effet que Richard -Cœur- de -Lion, qui ne s'était décidé qu'après neuf années de règne à adopter un nouveau sceau , mesure d'une conséquence toujours assez grave pour un souverain , et plus encore à cette époque que de nos jours, eût à peine attendu que deux mois se fussent écoulés pour en prendre un troisième ? Cela ne devient -il pas toutà-fait incroyable , lorsqu'on songe à l'effet que produisit l'apparition du second , qui établissait un véritable impôt, d'autant plus odieux qu'il avait été acquitté une première fois^?

ï Sandford , qui a donné la collection des sceaux des rois d'Angleterre , n'en trouve , comme moi , que deux pour Richard. Voyez A genealogîcal history of the Kîngs of Efigland,

H. Spelman , avant lui , dans son AspUogy, était arrivé au même résultat.

2 Les écrivains contemporains , presque tous attachés a des établissements religieux, que frappait cette mesure à raison des nombreuses donations

Quelle explosion de mécontentement un changement aussi subit n eût -il pas fait éclater? Dans quelle confusion , dans quelle incertitude même l'apparition de ce troisième sceau n'eût-elle pas jeté touchant la rénovation et la validité des titres ? Tout se réunit donc pour le repousser : je n'hésite pas à en nier l'existence.

S'il fallait une nouvelle preuve à l'appui de ces raisonnements^ je la trouverais dans le fait suivant : Jean-Sans-Terre, succédant à son frère en 1199, et adoptant ses armoiries, prit sur son écu les trois lions marchants de droite à gauche ; preuve que Richard avait conservé son second sceau jusqu'au moment de sa mort.

H demeure donc constant pour moi , et je crois l'avoir suffisamTment prouvé par tout ce qui précède, que Richard-Cœup-de- Lion, comme roi d'Angleterre , ne changea qu'une fois de sceau ^ ;

qui leur avaient été faites, n^ont pas manqué de signaler le mécontentc^r ^

ment qu^elle excita de toutes parts. Je suis persuade que Richard lui doit

en grande partie le reproche d'avidité et d'avarice qu'ils ont légué à sa [

mémoire.

I M. Tabbé De la Rue , dans sa Réponse aux Mémoires publiés à Londres , 1

etc. , dit , page 79 : « Nous avons jusqu'à cinq armoiries différentes portées j

« par Richard-Cœur-de-Lion. v M. Tabbé De la Rue comprend dans ce î

nombre le sceau de Richard , comme comte de Poitiers , et le sceau '

fourni par D. Pommeraye. En les défalquant tqus les deux , il en resterait

encore trois. Mais nous ferons remarquer que M. De la Rue cite deux fois i

le même sceau , qu'il compte ensuite pour deux différents par erreur. Je serais donc par le fait d'accord avec ce savant archéologue , au sceau de p. Pommeraye près.

que ce fut au commencement de Tannée 1 1 98 cpi'il remplaça celui qu'il avait adopté en montant sur le trône ; et que ce qui distingue principalement ce dernier sceau , c'est l'écu aux trois lions passants - regardants ^ type des armoiries des rois d'Angleterre.

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