LE FOYER DE L OPERA
> Gabriel Lamtert avait raison, ce nom seul me disaitf sinon tout, du moins une partie de ce que je désirais savoir.
— C'est juste, Henry de Faverne ! m'écriai-je, Henry de Faverne, c'est cela ! Comment diable ne l'ai-je pas reconnu !
Il est [vrai que je n'avais vu celui qui portait ce nom que deux fois, mais c'était dans des circonstances où ses traits s'étaient profondément gravés dans ma mémoire.
C'était à la troisième représentation de Robert le Diahle ; je me promenais pendant l'entr'acte au foyer de l'Opéra, avec un de mes amis, le baron Olivier d'IIornoy.
Je venais de le retrouver le soir même, après une absence de trois ans.
Des affaires d'intérêt l'avaient appelé à la Guadeloupe, où sa famille avait des possessions considérables, et depuis un mois seulement il était de retour des colonies.
Je l'avais revu avec grand plaisir, car autrefois nous avions été fort liés.
Deux fois, en allant et en venant, nous croisâmes un homme, qui 3 chaque fois le regarda avec une afl'ectation qui me frappa.
Nous allions le rencontrer une troisième fois, lorsque Olivier me dit ;
— Vous est-il égal de vous promener dans le corridor au lieu de vous promener ici '?
— Parfaitement, lui répondis-je ; mais pourquoi cela '?
— Je vais vous le dire, reprit-il.
Nous fîmes quelques pas, et nous nous trouvâmes dans le corridor.
— Parce que, contina Olivier, nous avons croisé deux fois un homme.
— Qui vous a regardé d'une singulière façon, je l'ai remarqué. Qu'est-ce que cet homme '?
— Je ne puis le dire précisément , mais ce que je sais, c'est qu'il a l'air de chercher à avoir une afl'aire avec moi, tandis que moi je ne me soucierais pas le moins du monde d'avoir une affaire avec lui.
— Et depuis quand donc, mon cher Olivier, craignezvous les affaires '? Vous aviez autrefois, si je me le rappelle bien, la fatale réputation de les chercher plutôt que de les fuir.
— Oui, sans doute, je me bats quand il le faut; mais, vous le savez, on ne se bat pas avec tout le monde.
— Je comprends, cet homme est un chevalier d'industrie.
— Je n'en ai aucune certitude, mais j'en ai peur.
— En ce cas, mon cher, vous avez parfaitement raison; la vie est un capital qu'il ne faut risquer que contre un capital à peu près équivalent ; celui qui fait autrement joue un jeu de dupe.
En ce moment la porte d'une loge s'ouvrit, et une jeune et jolie femme fit coquettement signe de la main à Olivier qu'elle désirait lui parler.
— Pardon, mon cher, il faut que je vous quitte.
— Pour longtemps?
— Non, continuez de vous promener dans le corridor, et avant dix minutes je vous rejoins.
— A merveille.
Je continuai de me promener seul pendant le temps indiqué, et je me trouvais du côté opposé à celui où j'avai> quitté Olivier, lorsque j'entendis tout à coup une grande rumeur, et que je vis les autres promeneurs se porter du côté où cette rumeur était née ; je m'avançai comme tout le monde, et je vis sortir d'un groupe Olivier qui, en m'apercevant, s'élança à mon bras en me disant :
— Venez, mon cher ; sortons.
— Qu'y a-t-il donc ? demandai-je,.et pourquo'i êtes-vous si pâle?
— Il y a que ce que j'avais prévu est arrivé ; cet homme m'a insulté, et il faut que je me batte avec lui ; mais venez vite chez moi ou chez vous , je vous conterai tout cela.
Nous descendîmes rapidement l'un des escaliers; l'étranger descendait l'autre; il tenait son mouchoir sur son visage, et son mouchoir était taché de sang.
Olivier et lui se rencontrèrent à la porte.
— Vous n'oublierez pas, monsieur, dit l'étranger à haute voix, de manière à être entendu de tout le monde, que je vous attends demain à six heures au bois de Boulo°-ne, allée de la Muette.
— Eh! oui, monsieur, dit Olivier en haussant les épaules ; c'est chose convenue.
Et il fit un pas en amère pour laisser passer son adversaire, qui sortit en se drapant dans son manteau, et avec la prétention visible de faire de l'effet.
— Oh ! mon Dieu ! mon cher, dis-je à Olivier, qu'est-ce que ce monsieur? Et vous allez vous battre avec cela?
— Il le faut, pardieu! bien.
— Et pourquoi le faut-il?
— Parce qu'il a levé la main sur moi, parce que je lui ai envoyé un coup de canne à travers la figure.
— Vraiment?
— Parole! une scène de crocheteur, tout ce qu'il y a de plus sale : j'en ai honte ; mais que voulez-vous ? c'est ainsi.
— Mais qu'est-ce que c'est donc que ce manant-là, qui croit qu'on est obligé de donner à des gens comme nous des soufflets pour les faire battre ?
— Ce que c'est ? c'est un monsieur qui se fait appeler le vicomte Henry de Faverne.
— Henry de Faverne? je ne connais pas cela.
— Ni moi non plus.
— Eh bien! comment avez-vous une affaire avec un homme que vous ne connaissez pas ?
— C'est justement parce que je ne le connais pas que j'ai avec lui une affaire : cela vous paraît étrange ; qu'en dites-vous?
— Je l'avoue.
— Je vais vous raconter cela. Tenez, il l'ait beau, au lieu de nous enfermer entre quatre murailles, voulez-vous venir jusqu'à la Madeleine ?
— Jusqu'où vous voudrez.
—Voilà ce|que c'est : ce monsieur Henry de Faverne a des chevaux superbes et joue un jeu fou, sans qu'on lui connaisse aucune fortune au soleil; au reste, payant fort bien ce qu'il achète ou ce qu'il perd : de ce côté il n'y a rien à dire. Mais comme il est, à ce qu'il paraît, sur le point de se marier , on lui a demandé quelques [explications sur cette fortune dont il fait un usage si éblouissant; il a répondu qu'il était d'une famille de riches colons qui avait des biens considérables à la Guadeloupe.
» Alors, justement comme j'en arrive, on est venu aux informations près de moi, et l'on m'a demandé si je connaissais un comte de Faverne à la Poin(e-à-Pitre.
» 11 faut vous dire, mon cher, que je connais, à la Pointeà-Pitre, tout ce qui mérite d'être connu, et qu'il n'y a pas,
ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
d'un bout de l'île à l'autre, plus de comte de Faverne que sur ma main.
» Vous comprenez, moi j'ai dit tout bonnement ce qu'il en était, .sans attacher à ce que je disais d'autre importance. Puis, au bout du compte, comme c'était la vérité, je l'eusse dite dans tous les cas.
» Or, il paraît que mon refus de reconnaître ce monsieur a mis obstacle à ses projets rie mariage. Il a crié bien haut que j'étais un calomniateur, et qu'il me ferait repentir de mes calomnies. Je ne m'en suis pas autrement inquiété; mais, ce soir, je l'ai rencontré comme vous avez vu, et j'ai senti, vous savez, on sent cela, que j'allais avoir une aflaire avec cet homme.
» Au reste, mon cher ami, vous êtes témoin que, cette affaire, je l'ai évitée tant que j'ai pu ; mais, que voulezvous? je ne pouvais pas faire davantage. J'ai quitté le foyer, j'ai pris le corridor; en m'apercevant qu'il nous avait suivi dans le corridor , je suis entré dans la loge de la comtesse M...., qui, elle-même, comme vous le savez, est créole, et qui n'a jamais entendu parler de ce monsieur ni de quelque Faverne que ce soit.
» Jelcroyais en être quitte ; baste ! il m'attendait en face de la porte de la loge; vous savez le reste : nous nous battons demain, vous l'avez entendu.
— Oui, à six heures du matin; mais qui donc a réglé cela?
— Mais voilà encore ce qui prouve que j'ai afl'aire à je ne sais quel croquant.
» Est-ce que c'est jamais aux adversaires à régler ces choses-là ? Que restera-t-il à faireaux témoins, alors? Puis, se battre à six heures du matin, comprenez-vous cela ? Qui est-ce qui se lève à six heures?
» Ce monsieur a donc été garçon de charrue dans sa jeunesse; quant à moi,. je sais que je vais être demain matin d'une humeur massacrante, et que je me battrai très-mal.
— Comment, vous vous battrez très-mal?
— Sans doute; c'est une chose sérieuse que de se battre, que diable! On prend toutes ses aises pour faire l'amour, et on ne s'accorde pas la plus petite fantaisie en matière de duel 1 Moi, je sais une chose, c'est que je me suis toujours battu à onze heures ou midi, et qu'en général je m'en suis très bien trouvé.
» A six heures du matin, je vous demande un peu, au mois d'octobre ! on meurt de froid, ou grelotte, on n'a pas dormi.
— Eh bien! mais rentrez et couchez-vous.
— Oui, couchez-vous, c'est facile à dire; on a toujours, quand on se bat le lendemain, quelque chose comme un bout de testament à faire, une lettre à écrire à sa mère ou à sa maîtresse; tout cela vous prend jusqu'à deux heures du matin,
» Puis on dort mal; car, voyez-vous, on a beau dire, si bravo qu'on soit, c'est toujours une mauvaise nuit que la nuit qui précède un duel. Et se lever à cinq heures, car pour se trouver au bois de Boulogne à six heures, il faut se lever à cinq, se lever; à la bougie , connaissez-vous rien de plus maussade que cela?...
» Aussi qu'il se tienne bien, ce monsieur; je no le ménagerai pas, je vous en réponds. A propos, je compte sur vous comme témoin.
— Pardi ou 1
— Apportez vos épées, je ne veux pas me servir des miennes, il pourrait dire qu'elles sont à ma garde.
— Vous vous battez à l'épée ?
— Oui, j'aime mieux cela ; cela tue aussi bien que le pistolet, et cela n'estropie pas. Une mauvaise balle vous casse un bras, il faut vous le couper, et vous voilà manchot. Apportez vos épées.
— C'est bien, je serai chez vous à cinq heures.
— A cin(| heures 1 Connue c'est amusant pour vous aussi de vous lever à cinq heures I
— Oh 1 pour moi, cela m'est à peu près iiidinV'reul; c'est l'heure où je me couche.
— C'est égal, lorsque les choses se passeront entre gens comme il faut, et que vous serez mon témoin, faites-moi battre comme vous l'entendrez, mais faites-moi battre à onze heures ou midi, et vous verrez; parole d'honneur! il n'y aura pas de comparaison, j'y gagnerai cent pour cent.
— Allons donc, je suis sûr que vous serez superbe.
— Je ferai de mon mieux; mais, d'honneur! j'aurais mieux aimé me battre ce soir sous un réverbère, comme un soldat aux gardes, que de me lever demain à une pareille heure ; ainsi, vous, mon cher, qui n'avez pas de testament à faire, allez vous coucher; allez, et recevez mes excuses au nom de ce monsieur.
— Je vous quitte, mon cher Olivier, mais c'est pour vous laisser tout votre temps à vous même. Avez-vous quelque autre recommandation à me faire ?
— A propos, il me faut deux témoins : passez au club, et prévenez Alfred de Nerval que je compte sur lui ; cela ne le dérangera pas trop, il jouera jusqu'à cette heure-là, et tout sera dit. Puis il nous faut, je ne sais pas, parole d'honneur! où j'ai la tête, il nous faut un médecin; je n'ai pas envie, si je lui donne un coup d'épée, de lui sucer la plaie, à ce monsieur; j'aime mieux qu'on le saigne.
— Avez-vous quelque préférence ?
— Pour qui ?
— Pour un docteur.
— Non ; je les redoute tous également.
— Prenez Fabien ; n'est-ce pas votre médecin ? c'est le mien aussi ; il nous rendra ce service avec grand plaisir.
— Soit. A moins cependant qu'il ne craigne que cela lui fasse tort près du roi, car vous savez qu'il vient d'être attaché à la cour par quartier.
— Soyez tranquille, il n'y songera même pas.
— Je le crois, car c'est un excellent garçon; faites-lui toutes mes excuses de le faire lever à pareille heure.
— liah 1 il y est habitué.
— Pour un accouchement, pas pour un duel.
« Mais avec cela je bavarde comme ime pie, et je vous tiens là dans la rue, sur vos jambes, tandis que vous devriez être dans votre lit. Allez vous coucher, mon cher ami, allez vous coucher.
— Allons, bonsoir et bon courage !
— Ah 1 ma foi ! je vous jure que je n'en sais rien, dit Olivier en bilillant à se démonter la mâchoire ; car, en vérité, vous ne vous faites point idée combien cela m'ennuio de me battre avec ce dnMe-là.
Et sur ces paroles, Olivier me quitta pour rentrer chez lui, tandis que j'allais au club et chez Fabien.
Je lui avais donné la main en le quittant, et j'avais senti sa main agitée d'un mouvement nerveux.
Je n'y comprenais plus rien. Olivier avait presque la réputation d'un duelliste; comment donc un duel l'impressionnait-il à ce point-là?
N'importe , je n'en étais pas moins silr de lui pour le lendemain.
PnEPARATlFS
Je courus chez le docteur, et de là au club.
Alfred promit de ne pas se coucher et Fabien d'être levé à l'heure convenue : tous deux devaient se trouver chez Olivier à cinq heures moins un quart.
J'y arrivai à quatre heures et demie, pour lui dire quo tout était réglé à sa convenance.
Je le trouvai assis devant sa table et achevant d'écriro (luclqucs letlres.
Il ne s'était |ias couché,
—Eh bien ! mon cher OliviiT, lui demandai-je, comment vous trouvez-vous?
GABRIEL LAMBERT
— Oh ! très mal à mon aise ; vous voyez l'homme le plus fatigué de la terre.
« Comme je m'en doutais, je n'ai pas eu le temps de dormir une minute. Vous voyez le feu qu'il y a, eh bien ! je n'ai pas pu me réchauffer. Est-ce qu'il fait froid dehors ?
— Non, le temps est humide ; iltombe du brouillard.
— Vous verrez que nous serons assez heureux pour qu'il tombe de l'eau à torrens.
« Se batlre par la pluie, les pieds dans la boue ; comme c'est amusant !
« Si cet homme n'était pas un goujat, on aurait remis la chose à plus tard, ou l'on se serait battu à couvert ; aussi il peut être tranquille, son affaire est claire, et je le guérirai de l'envie de venir me chercher une seconde fois dispute, je vous en réponds.
— Ah çà ! mais vous en parlez, mon oher, comme si . vous étiez sûr de le tuer.
— Oh I vous comprenez, on n'est jamais sûr de tuer son homme ; il n'y a que les médecins qui puissent répondre de cela.
« N'est-ce pas, Fabien? ajouta Olivier en souriant et en tendant la main au docteur, qui entrait ; mais je lui donnerai un joli coup d'épée, voilà tout.
— Dans le genre de celui que vous avez donné, la veille de votre départ pour la Guadeloupe, à cet officier portugais que j'ai eu toutes les peines du monde à tirer d'affaire, n'est-ce pas? dit Fabien.
— Oh! celui-là c'est autre chose: celui-là, il avait choisi le mois de mai ; puis, au lieu de me jeter brutalement son heure au nez, il m'avait poliment demandé la mienne.
« Mon cher, imaginez-vous, c'était une partie de plaisir ; nous nous battions à Montmorency, par une charmante journée, à onze heures du matin.
« Vous rappelez-vous, Fabien ? il y avait dans le buisson qui se trouvait à côté de nous une fauvette qui chantait ; j'adore les oiseaux. Tout en me battant j'écoutais chanter cette fauvette ; elle ne s'envola qu'au mouvement que vous fîtes en voyant tomber mon ad\'ersaire.
a Comme il tomba bien, n'est-ce pas? en me saluant de la main ; c'était un homme très comme il faut, ce Portugais ; l'autre tombera comme un bœuf, vous verrez, en m'éclaboussant.
— Ah çà ! mon cher Olivier, lui dis-je, vous êtes donc un Saint-Georges pour parler comme cela d'avance.
— Non, je tire même assez mal, mais j'ai le poignet solide, et, sur le terrain, un sang-froid de tous les diables ; d'ailleurs, cette fois-ci, j'ai afl'aire à un lâche.
— A un lâche.... qui est venu vous provoquer?
— Cela ne fait rien ; au contraire, cela vient à l'appui de mon assertion.
« Vous avez bien vu qu'au lieu de m'envoyer tranquillement ses témoins, comme cela se fait en bonne compagnie, il a voulu se monter la tète en m'insultant luimême ; et encore a-t-il passé près de moi deux fois sans faire autre chose que me regarder, puis il m'a vu me détourner de mon chemin, il a cru que j'avais peur, et il a fait le crâne ; c'est un homme qui a besoin de se battre avec quelqu'un de bien placé dans le monde pour se réhabiliter. Ce n'est pas un duel qu'il me propose, c'est une spéculation qu'il entreprend.
« Au reste, vous verrez tout cela sur le terrain....
« Ah ! voilà enfin Nerval : j'ai cru qu'il ne viendrait pas.
— Ce n'est pas ma faute, mon cher, dit en entrant le nouvel anivant ; d'ailleurs je ne suis pas en retard. ^II tira sa montre.) Cinq heures. Imagine-toi que je gagnais quelque chose comme une trentaine de mille francs à Valjuson, et qu'il m'a fallu lui donner revanches sur revanches, jusqu'à ce qu'il n'en perde plus que dix mille. Ah rà! tu te bats donc?
— Oh ! mon Dieu! oui.
— Alexandre est venu me dire cela au moment où je
venais d'être décavé de deux cents louis, de sorte que j'ai assez mai écouté.
« Est-ce que tu n'aurais pas tenu,- toi, vingt-neuf par la retourne et premier en main ?
— Certainement j'aurais tenu.
— Eh bien ! je trouve cinq trèfles ; cet imbécile de Larry, qui avait battu les cartes, s'en était donné trois pour lui seul, et bêtement, comme tout ce qu'il fait, en donnant l'as et le roi à un autre.
« J'y étais déjà de dix mille francs quand j'ai eu la bonne idée de me rattraper à l'écarté avec Vaijuson, de sorte que je ne perds ni ne gagne. Vous ne jouez pas, vous, Fabien?
— Non.
— Vous avez bien raison : je ne connais rien de stupidô comme le jeu; c'est une mauvaise habitude que j'ai prisé et que je voudrais bien perdre. Est-ce qu'il n'y aurait pas quelque remède, docteur, mais un remède agréable, un remède moral joint à un bon régime hygiénique ?
« A propos de cela, mon cher, où diable d'Harville a-til pris son abominable cuisinier? chez quelque ministre constitutionnel. Il nous adonné hier un dîner que personne n'a pu manger. Tu t'es douté de cela, toi, tu n'es pas venu ; tu as bien fait. Ah çà ! où se bat-on ?
— Au bois de Boulogne, allée de la Muette.
— Oh ! les traditions classiques. Mon cher, depuis que tu es à la Guadeloupe on ne se bat plus là : on se bat h Clignancourt ou à Vincennes.
« Il y a des endroits charmans que Nestor a découverts ; tu sais, lui, c'est le Christophe Colomb de ces mondes-là : ils se sont battus là avec Gallois ; un duel charmant !
« Tu sais comme ils sont braves tous deux ; ils se sont donné trois coups d'épée chacun, et se sont quittés contens comme des dieux :
« Numéro Deus impare gaudet.
« Tu vois, hein 1 comme je tiens mon latin. Et quand jo pense qu'on a été donner, à mon détriment, le prix du thème à cet imbécile do Larry, qui m'a fait perdre, avec ses trois trèfles, un coup de deux cents louis 1...
— Tu lui revaudras cela ce soir. Mais je crois, messieurs, continua Olivier, qu'il est temps de partir; il ne faut pas nous faire attendre.
— Comment allons-nous là-bas?
— J'ai une espèce de landau avec des épées dedans, rcpris-je ; une voiture qui a un air tout à fait honnête : on ne se doutera jamais de ce qu'elle renferme.
— Très bien I descendons.
Nous descendîmes ; nous prîmes place, et nous ordonnâmes au cocher de nous conduire au bois de Boulogne, allée de la Muette,
— A propos, dit Alfred quand la voiture commença d^ rouler, je vais peut-être avoir une affaire, moi aussi!
— Et comment cela ?
— A cause de toi.
— A cause de moi ?
— Oui. Tu sais que tu as dit l'autre jour, chez madame de Méranges, que tu ne connaissais à la Guadeloupe aucun monsieur de Faverne.
— Oui, parfaitement.
— J'ai entendu cela tout en faisant un wistli : ça m'était entré par une oreille, ça ne m'était pas sorti par l'autre, quand, avant hier, qui propose-t-on au club ?...
« Un monsieur Henry de Faverne, qui se fait appeler vicomte, et qui n'est rien du tout, j'en suis sûr. Alors, j'ai dit qu'il était impossible d'admettre cet homme, que les Faverne n'existaient pas, que tu connaissais la Guadeloupe comme ta poche, et que tu n'a^■ais jamais entendu parler de ces gens-là; de sorte qu'il a été refusé.
« C'est fâcheux, au reste, parce qu'il est beau joueur ; voilà toute l'aflaire : il paraît qu'il a su que je m'étais prononcé contre lui et qu'il m'en veut.
« A son aise ! Quand il sera las de m'en vouloir, il viendra me le dire ; je l'attends.
« A propos ! et toi, avec qui te bats-tu ?
OEUVRES COMPLÉTliS D'ALEXANURIi DUMAS.
— Avec lui.
— Qui, lui ?
— Avec ton monsieur Henry de Faveine.
— Comment! c'est à moi qu'il eu veut, et c'est avec (oi ou'il se bat ?
' — Oui; il aura su que les rcnseignemens venaient de moi, et il se sera tout naturellement adressé à moi.
— Oh ! un instant 1 un instant 1 s'écria Alfred, c'est que je vais lui dire....
— Tu ne diras rien. Ce monsieur est un manant à qui on ne parle pas ; d'ailleurs ton affaire n'a aucun rapport avec la mienne ; il m'a insulté, c'est à moi de me battre : voilà tout. Après moi tu auras Ion tour.
— Ah ! oui, a\ec cela que tu les arranges bien quand tu l'en mêles. Mais celui-là, je t'en prie, ne me le tue pas tout à fait ; ce n'est qu'à celte condition-là que je te le laisse. Veux-tu un cigare 1
— Merci.
— Tu ne sais pas ce que lu refuses ; ce sont de Aéritables cigares du roi d'Espagne, que Vernon a ra|iporlés de la Havane.
— Vous ne fumez pas, docleur ?
— Kon.
— Vous avez tort.
Et Alfred alluma son cigare, s'accouda dans un coin de la voilure, et, tout entier à l'agréable occupation qu'il venait de se créer, s'abîma dans la volupté de la fumée.
L ALLEE DE t\ MIETTE.
Pendant ce temps-là, un jour pâle et maladif venait de se lever, et l'on commençait d'apercevoir le bois de Boulogne perdu au milieu du brouillard.
Une voiture marchait devant la n(jtre, et, comme elle prit la porte Maillot, nous ne doutâmes plus que ce fiU celle de notre adversaire ; nous ordonnâmes donc à notre cocher de la suivre. Elle se dirigea vers l'allée de la Muette , au tiers de laquelle elle s'arrêta; la nôtre la joignit, et s'arrêta à son tour ; nous descendîmes.
Ces messieurs avaient déjà mis pied à terre.
Je jetai alors un coup d'o'il sur Olivier.
Un changement complet s'était opéré en lui ; le mouvement nerveux qui l'agitait la veille avait complètement disparu, il était calme et froid ; un sourire de suprême dédain arquait sa bouche, et un léger pli entre les deux sourcils était la seule contraction qu'on pilt remarquer sur son visage ; pas un mol ne sortait de sa bouche.
Son adversaire présentait un aspect tout opposé ; il parlait haut, riait avec éclat, gesticulait avec force; mais, avec tout cela, son visage grimaçant était pâle et contracté ; de temps en temps un spasme nerveux lui serrait la [loitrine et le forçait de bâiller.
Nous nous approchâmes de ses deux témoins, qui furent forcés de lui dire de s'éloigner.
Alors il fit en arrière cpielques pas en sifflant, et se mit à piquer si violemment dans la terre la badine qu'il tenait qu'il la brisa.
Les préparatifs du combat étaient faciles à régler. Mousieur de Faverne avait indiqué l'heure, Olivier avait choisi les armes, tout arrangement était impossible.
La question était donc purement et simplement de savoir si l'on arrêterait le combat après une première blessure, ou si on lui laisserait telle suite qu'il plairait aux combattans de lui donner.
Olivier s'était prononcé à ce sujel, c'était un droit de sa position d'offensé : rien ne devait arrêter les épè-s que la chute d'un des deux adversaires.
Les témoins discutèrent un instant, niai< fun'nt obligés
de céder ; nous ne les connaissions ni l'un ni l'autre ; c'étaient des amis de monsieur Henry de Faverne ; et, à part leur tranchant et leurs' manières de sous-officiers, nous les trouvâmes assez au fait des fonctions qu'ils remplissaient.
Je leur présentai les épées, qu'ils examinèrent.
Pendant cet examen, je revins vers Olivier.
Il était occupé à faire remarquer une faute héraldique qui s'était glissée dans le blason, sans doute improvisé, de son adversaire : le vicomte portait couleur sur couleur.
En me voyant, il me prit à part.
—Tenez, me dit-il, voici deux lettres, l'une pour ma mère, l'autre pour....
Il ne prononça point le nom, mais me montra ce nom écrit sur la lettre : c'était celui d'une jeune personne qu'il aimait et qu'il était sur le point d'épouser.
« On ne sait pas ce qui peut arriver, continua-t-il ; s'il m'arrivait malheur, faites porter cette lettre à ma mère ; quant à l'autre, cher ami, ne la remettez qu'en main propre.
Je lui promis.
Puis, \oyant que, plus le moment du combat approchait, plus son visage devenait calme :
— Mon cher Olivier, lui dis-je, je commence à croire que ce monsieur a eu tort de vous insulter, et qu'il va payer cher son imprudence.
— Oui, dit le docteur, surtout si votre sang-froid est réel.
Un sourire effieiira les lèvres d'Olivier.
— Docteur, dit-il, dans l'étal de santé ordinaire, combien de fois le pouls d'un homme qui n'a aucun motif d'agitation bat-il à la minute.
— Mais, répondit Fabien, soixante-quatre ou soixantecinq fois.
— Tâtez mon pouls, docteur, dit Olivier en tendant la main à Fabien.
Fabien tira sa montre, appuya son doigt sur l'artère, et, au bout d'une minute :
— Soixante-six pulsations, dit-il ; c'est miraculeux d'empire sur vous-même ; ou Aotre adversaire est un Saint- Georges, ou c'est un hoimne mort.
— Jlon cher Olivier, dit Alfred en se retournant , es-lu prêt?
— Moi? dit Olivier, j'attends.
— Eh bien ! alors, messieurs, dit-il, rien n'empêche que l'affaire se vide ?
— Oui, oui, s'écria monsieur de Faverne; oui, ^ite, vile, sacrebleu !
Olivier le regarda avec un léger sourire de mépris ; puis voyant qu'il jetait bas son habit et son gilet, il ôta les siens.
C'est alors qu'apparut une nouvelle dilïérence entre ces deux hommes.
Olivier était mis avec une coquetterie charmante : il avait fait toilette complète pour se battre ; sa chemise était de la plus fine batiste, fraîche et soigneusement plissée; sa barbe était nouvellement faite, ses cheveux ondulaient comme s'ils sortaient du fer de son valet de chambre.
Tout au contraire, la chevelure de monsieur de Faverne (ir^uonrait une nuit agitée.
On voyait qu'il n'avait pas été coiffé depuis la veille, et que cette coilVure avait été fort dérangée par l'agitation de la nuit ; sa barbe était longue, et sa chemise de jaconas était évidenunent la même que celle avec laquelle il avait couché.
— Décidément cet homme est un manant, murmura Olivier.
Je lui reuiis une des épées, tandis qu'on remetUiil l'autre» à son adversaire.
Olivier la prit par la lame et eut à peine l'air de la n^ garder : on eût dit qu'il tenait une canne.
Monsieur de Faverne prit au contraire la sienne par la poignc'e, foui'tta deux ou trois fois l'air avec la lame; puis il s'enveloppa la main avec un foulanl, afin d'assurer d'autant mieux l'épée dans sa main.
GABRIEL LAMBlîRT.
Olivier seulement alors ôta ses gants, mais jugea inutile d'user de la précaution que venait de prendre son adversaire; seulement alors je remarquai sa main : elle avait la blancheur et la délicatesse d'une main do femme.
— Eh bien! monsieur, dit monsieur de Faverne; eh bien?
— Eh bien! j'attends, répondit Olivier.
— Allez, messieurs, dit Alfred.
Les adversaires, qui étaient à dix pas l'un de l'autre, se rapprochèrent alors; je remarquai que plus Olivier se rapprochait, plus sa figure devenait douce et souriante.
Tout au contraire, la flgure de son adversaire prit un caractère de férocité dont j'aurais cru ses traits incapables; son œil devint sanglant et son teint couleur de cendre.
Je commençai à être de l'avis d'Olivier : cet" homme était un lâche.
Au moment où les épées se touchèrent, ses lèvres s'en- Ir'ouvrirent et montrèrent ses dents convulsivement serrées.
Tous deux tombèrent en garde en face l'un de l'autre ; mais autant la pose d'Olivier était simple, facile, élégante, autant celle de son adversaire, quoique dans toutes les règles de l'art, était raide et anguleuse.
On voyait que cet homme avait appris à faire des armes à un certain âge, tandis que l'autre, en vrai gentilhomme, avait depuis son enfance joué avec des fleurets.
Monsieur de Faverne commença l'attaque : ses premiers coups furent vifs, serrés, précis; mais, ces premiers coups portés, il s'arrêta comme étonné de la résistance de son adversaire. En effet, Olivier avait paré ses attaques avec la même facilité qu'il eût fait dans un assaut de salle d'armes.
Monsieur de Faverne en devint plus livide encore, si la chose était possible, et Olivier plus souriant.
Alors monsieur de Faverne changea de garde, plia sur ses genoux, écarta les jambes à la manière des maîtres italiens, et recommença les mêmes coups, mais en les accompagnant de ces cris qu'ont ^habitude de pousser, pour effrayer leurs adversaires, les prévôts de régiment.
Mais ce changement d'attaque n'eut aucune influence sur Olivier : sans reculer d'un pas, sans rompre d'une semelle, sans précipiter un seul de ses mouvemens, son épée se lia à celle de son adversaire ou la précéda alternativement, comme s'il eût pu deviner les coups que celui-ci allait lui porter.
Il avait véritablement, comme il l'avait dit, un sangfroid terrible.
La sueur do l'impuissance et de la fatigue coulait sur le front de monsieur de Faverne; les muscles de son cou et de ses bras se gonflaient comme des cordes; mais sa main se fatiguait visiblement, et l'on comprenait que si l'épée n'était maintenue à son poignet par le foulard, à la première attaque un peu vive de son adversaire, son épée lui tomberait des mains.
Olivier, au contraire, continuait déjouer avec la sienne-
Nous regardions en silence ce jeu terrible, dont il nous était facile de deviner le résultat d'avance. Comme l'avait dit Olivier, on pouvait deviner que monsieur de Faverne était un homme perdu.
Enfin, au bout d'un instant, un sourii-e plus caractérisé se dessina sur les lèvres d'Olivier; à son tour il simula un ou deux coups, puis un éclair passa dans ses yeux; il se fendit, et d'un simple dégagement, mais si serré, si vif que nous ne pûmes pas le suivre des yeux, il lui passa son épée au travers du corps.
Puis, sans prendre la précaution d'usage eu pareil cas, c'est-à-dire de se rejeter en arrière par un pas de retraite, il abaissa son épée sanglante et attendit.
Monsieur de Faverne jeta un cri, porta la main gauche à sa blessure, secoua sa main droite pour la débarrasser de l'épée, qui, liée à son poignet, lui pesait comme une masse, puis, passant d'une pâl-^ur livide à une pâleur cadavéreuse, il chancela un instant et tomba évanoui.
OEUY. COMPL. — XI.
Olivier, sans le perdre tout à fait de l'œil, se retourna vers Fabien.
— Maintenant, docteur, dit-il de son son de voix habituel, et sans que la trace de la moindre émotion se fît reconnaître, maintenant, docteur, je crois que le reste vous regarde.
Fabien était déjà près du blessé.
Non-seulement l'épée lui avait traversé le corps , mais elle avait encore été trouer la chemise flottante, tant le coup avait été profond; le sang remontait à plus do dixhuit pouces sur la lame.
— Tenez, mon cher, me dit Olivier, voici votre épée; c'est étonnant comme elle est montée à ma main. Chez qui l'avez-vous achetée?
— Chez Devismes.
— Ayez donc la bonté de m'en commander une paire pareille.
— Gardez celles-ci ; vous vous en servez trop bien pour vous les reprendre.
— Merci, ça me fera plaisir de les avoir. Puis, se retournant vers le blessé :
— Je crois que je l'ai tué, dit-il ; j'en serais fâché; je ne sais pourquoi il me semble que ce malheureux-là ne doit point mourir de la main d'un honnête homme.
Puis, comme nous n'avions plus rien à faire là, que monsieur de Faverne était entre les mains de Fabien, c'est-àdire d'un des plus habiles docteurs de Paris, nous remontâmes dans notre voiture, tandis qu'on portait le blessé dans la sienne.
Deux heures après, je reçus une magnifique pipe turque qu'Olivier m'envoyait en échange de mes épées.
Le soir, j'allai en personne prendre desnouvelles de mousieur de Faverne; le lendemain, j'envoyai mon domestique; le troisième jour, ma carte; puis comme, ce troisième jour, j'appris que, grâce aux soins de Fabien, il était hors de danger, je cessai de m'occuper de lui.
Deux mois après, à mon tour, je reçus sa carte.
Puis je partis pour un voyage, et je ne le revis plus que le jour où je le retrouvai au bagne.
Olivier ne s'était pas trompé sur l'avenir de cet homme.
LE JUNISCBIT.
On devine alors combien je fus curieux de connaître les événemens qui avaient conduit aux galères cet homme, que, comme il le disait lui-même, j'avais rencontré dans le monde.
Je songeai alors tout naturellement à Fabien, qui, l'ayant soigné de la terrible blessure que lui avait faite Olivier, devait avoir recueilli sur cet homme de curieux détails.
Aussi ma première visite, à mon retour à Paris, fut-elle pour lui. Je ne m'étais pas trompé; Fabien, qui a l'habitude d'écrire jour par jour tout ce qu'il fait, alla à son secrétaire, et, parmi plusieurs cahiers de papier séparés les uns des autres, en chercha un qu'il me remit. •■
— Tenez, mon ami, me dit-il, vous trouverez là dedans tous les renseigncmens que vous désirez avoir; je vous les confie, faites-en ce que ivous voudrez, mais ne les perdez pas; ce cahier fait partie d'un grand ouvrage que je comp tefaire sur les maladies morales que j'ai traitées.
— Ah, diable! mon cher, lui dis-je, il y aurait là un trésor pour moi.
— Aussi, cher ami, soyez tranquille; si je meurs d'un certain anévrisme qui de temps en temps murmure tout bas aux oreilles de mon cœur que je ne suis que poussière, et que je dois m'attendre à retourner en poussière, ces cahiers vous sont destinés, et mon exécuteur testamenmentaire vous les remettra.
ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
Je vous remercie de l'intention, mais j'espère ne jamais recevoir le cadeau que vous me promettez ; vous avez à peine trois ou quatre ans de plus que moi.
— D'abord vous me flattez, j'en ai douze ou treize, si je ne me trompe; mais que fait l'âge en pareille circonstance? Je connais tel vieillard de soixante-dix ans qui est plus jeune que moi.
— Allons donc! vous, docteur, vous avez de pareilles idées?
— C'est justement parce que je suis docteur que je les
ai. Tenez, voulez-vous voir la maladie que j'ai? la
voilà.
Il me conduisit devant un dessin parfaitement fait; il représentait l'anatomie du cœur.
(( J'ai fait faire ce dessin sur mes renseignemens et pour mon usage particulier, continua-t-il, afin de juger matériellement, si je puis parler ainsi, ma situation. Vous le voyez, c'est un anévrisme. Un jour, ce tissu-là crèvera ; quand? je n'en sais rien; peut-être aujourd'hui, peut-être dans vingt ans; mais ce qu'il y a de sur, c'est qu'il crèvera; alors en trois secondes ce sera fini.
« Et un beau matin, en déjeunant, vous entendrez dire :
« — Tiens, ce pauvre Fabien, vous savez?
« — Oui. Eh bien?
« — Il est mort subitement.
« — Bahl Et comment cela?
a — Oh, mon Dieul en tâtant le pouls à un malade. On l'a vu rougir, puis pâlir; il est tombé sans pousser un seul cri; on l'a relevé : il était mort.
« — Tiens! c'est étrange! »
« On en parlera deux jours dans le monde, huit jours à l'École de Médecine, quinze jours à -l'Institut, et tout sera dit. Bonsoir, Fabien !
'■^ Vous êtes fou, mon cher.
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
« Mais, mille fois pardon; il faut que je vous quitte, mon hôpital m'attend; voilà votre cahier, prenez-en copie et faites-en ce que vous voudrez. Adieu.
Je serrai une dernière fois la main de Fabien en signe de remercîment, et je pris congé de lui, tout joyeux et tout attristé à la fois : tout attrisié de la prédiction qu'il venait de me faire, et tout joyeux des renseignemens que son cahier allait me donner.
Aussi je rentrai chez moi, je consignai ma porte, je mis, ma robe de chambre, je m'étendis dans un grand fauteuil, j'allongeai mes pieds sur les chenets, et j'ouvris mon précieux mémoire.
Je copie littéralement, sans rien changer à la rédaction de Fabien.
VÏI.
Ce octobre, i8....
Cette nuit j'ai été prévenu, à une heure du malin, qu'un duel devait avoir lieu entre monsieur Henry de Favcrno et monsieur Olivier d'Hornoy, cl que ce dernier me faisait prier de les accompagner sur le terrain.
Je me rendis chez lui à cinq heures précises.
A six heures nous étions allée de la Muette, lieu du rendez-vous.
A six heures un quart, monsieur Henry de Faverne tombait blessé d'un coup d'épée.
Je m'élançai aussitôt vers lui, tandis qu'Olivier et ses témoins remontaient en voiture et reprenaient le chemin de Paris, le blessé était évanoui.
Il était évident, en eft'et, que la blessure était sinon moitelle du moins des plus graves : la pointe du fer triangulaire entrait du côté droit et était sortie de plusieurs pouces du côté gauche.
Je pratiquai à l'instant même une saignée.
J'avais recommandé au cocher do prendre, en revenant.
l'avenue de Neuilly et les Champs-Elysées, d'abord parce que cette route était la plus courte, mais surtout parce que la voiture, pouvant rouler continuellement sur la terre, devait moins fatiguer le blessé.
En arrivant à la hauteur de l'Arc-de-Triomphe, monsieur de Faverne donna quelques signes de vie; sa main s'agita et, paraissant chercher le siège d'une douleur profonde, s'arrêta sur sa poitrine.
Deux ou trois soupirs étoufïés, qui firent jaillir le sang par sa double plaie, s'échappèrent péniblement de sa bou-' che. Enfin il entr'ouvrit les yeux, regarda ses deux témoins; puis, fixant son regard sur moi, me reconnut, et, faisant un effort, murmura :
— Ah! c'est vous, docteur? Je vous en supplie, ne m'abandonnez pas ; je me sens bien mal.
Puis, épuisé par cet eftort, il referma les yeux, et une légère écume rougeâtre vint humecter ses lèvres.
Il était évident que le poumon était offensé.
— Soyez tranquille, lui dis-je ; vous êtes gravement blessé, il est vrai, mais la blessure n'est pas mortelle.
Il ne me répondit pas, n'ouvrit pas les yeux, mais je sentis qu'il me serrait faiblement la main avec laquelle je lui tâtais le pouls.
Tant que la voiture roula sur la terre, tout alla bien ; mais en arrivant à la place de la Révolution, le cocher fut obligé de prendre le pavé, et alors les soubresauts de la voiture parurent faire tant souft'rir le malade, que je demandai à ses témoins si l'un d'eux ne demeurait pas dans le voisinage, afin d'épargner au blessé le chemin qui lui restait à faire jusqu'à la rue Taitbout.
Mais à cette demande que, malgré son insensibilité apparente, monsieur de Faverne entendit, il s'écria :
— Non, non, chez moi!
Convaincu que l'impatience morale ne pouvait qu'ajouter au danger physique, j'abandonnai donc ma première idée, et laissai le cocher continuer sa route.
Après dix minutes d'angoisses, et pendant lesquelles je voyais à chaque cahot se contracter douloureusement la figure du blessé, nous ai'rivâmes rue Taitbout, n° 11.
Monsieur de Faverne demeurait au premier.
Un des témoins monta prévenir les domestiques, afin qu'ils vinssent nous aider à transporter leur maître : deux laquais en livrée éclatante et galonnée sur toutes les couturcs descendirent.
J'ai l'habitude de juger les hommes non seulement par eux-mêmes, mais encore par ceux qui les entourent ; j'examinai donc ces deux valets : ni l'un ni l'antre ne montra le moindre intérêt au blessé.
Il était évident qu'ils étaient au service de monsieur de Faverne depuis peu de temps, et que ce service pour leur maître ne leur avait inspiré aucune sympathie.
Nous traversâmes une suite d'appartemens qui me parurent somptueusement meublés, mais que je ne pus examiner en détail ; et nous arrivâmes à la chambre à coucher; le lit était encore défait, comme l'avait laissé sou maître.
Le long de la tenture, du côté du chevet, à la portée de la main, étaient deux pistolets et un poignard turc.
Nous étendîmes le blessé sur son lit, les deux domestiques et moi, car les témoins, jugeant leur présence inutile, étaient déjà partis.
Voyant que la blessure ne voulait pas saigner davantage, j'opérai alors le pansement.
Le pansement fini, le blessé fit signe aux valets de so retirer, et nous restâmes seuls.
Malgré le pou d'intérêt que j'avais pris jusque-là à monsieur de Faverne, pour lequel j'éprouvai alors je ne sais quelle répulsion, l'isolement où j'allais le laisser m'attrista.
Je regardai autour de moi, fixant particulièrement mes yeux sur les portes, et m'atlendant toujours à voir entrer quelqu'un, mais mon altente fut trompée.
CependanI je ne pouvais rester plus longtemps près de lui, mes occupations journalièn-s m'appelaient : il était
GABRIEL LAMBERT
sept heures et demie, et à huit heures je devais être à la Charité.
— N'avez-vous donc personne pour vous soigner? lui demandai-je.
— Personne, répondit-il d'une voix sourde.
— Vous n'avez pas un père, une mère, un parent?
— Personne.
— Une maîtresse?
II secoua la tête en soupirant, et il me sembla qu'il murmura le nom de Louise, mais ce nom resta si inai'ticulé que je demeurai dans le doute.
— Je ne puis pourtant pas vous abandonner ainsi, repris-je.
— Envoyez-moi une garde, balbutia le blessé, et diteslui que je la paierai bien.
Je me levai pour le quitter.
— Vous vous en allez déjà?... me dit-il.
— Il le faut, j'ai mes malades; si c'étaient des riches, peut-être aurais-je le droit de les faire attendre ; mais ce sont des pau\Tes, je dois être exact.
— Vous reviendrez dans la journée, n'est-ce pas.
— Oui, si vous le désirez.
— Certainement, docteur, et le plus tôt possible, n'estce pas?
— Le plus (ôt possible.
— Vous me le promettez?
— Je vous le promets.
— Allez donc !
Je fis deux pas vers la porte, le blessé fit un mouvement comme pour me retenir et ouvrir la bouche :
— Que désirez-vous? lui demandai-je.
Il laissa retomber sa tête sur son oreiller sans me répondre.
Je me rapprochai de lui.
— Dites, continuai-je, et s'il est en mon pouvoir de vous rendre un service quelconque, je vous le rendrai.
Il parut prendre une résolution.
— Vous m'avez dit que la blessure n'était pas mortelle?
— Je vous l'ai dit.
— Pouvez-vous m'en répondre ?
— Je le crois; mais cependant, si vous avez quelque arrangement à prendre...
— C'est-à-dire, n'est-ce pas, que d'un moment à l'autre je puis mourir ?
Et il devint plus pâle qu'il n'était, et une sueur froide perla à la racine de ses cheveux.
— Je vous ai dit que la blessure n'était pas mortelle, mais en même temps je vous ai dit qu'elle était grave.
— Monsieur, je puis avoir confiance en ^"olre parole, n'est-ce pas?
— Il ne faut rien demander à ceux dont on doute...
— Non, non, je ne doute pas de vous. Tenez, ajouta-t-il en me présentant une clef qu'il détacha d'une chaîne pendue à son col; ouvrez avec cette clef le tiroir de ce secrétaire.
Je fis ce qu'il demandait; il se souleva sur le coude; tout f 8 qui lui restait de vie semblait s'être concentré dans ses 'eux.
— Vous voyez un portefeuille? dit-il.
— Le voici.
— Il est plein de papiers de famille qui n'intéressent que moi ; docteur, faites-moi le serment que, si je mourais, vous jetteriez ce portefeuille au feu.
— Je vous le promets.
— Sans les lire?
— Il est fermé à clef.
— Oh I une serrure de portefeuille est si facile à ouvrir...
Je laissai retomber le portefeuille.
Quoique la phrase fût insultante, elle m'avait inspiré plus de dégoût que de colère.
Le malade vit qu'il m'avait blessé.
— Pardon, me dit-il, cent fois pardon; mais c'est le sé-
jour des colonies qui m'a rendu défiant. Là-bas on ne sait jamais à qui l'on parle. Pardon, reprenez ce portefeuille, et promettez-moi dele brûler si je meurs.
— Pour la seconde fois, je vous le promets.
— Merci.
— Est-ce tout ?
— N'y a-t-il pas dans le même tiroir plusieurs billets do banque?
— Oui, deux de mille, trois de cinq cents.
— Soyez assez bon pour me les donner, docteur.
Je pris les cinq billets et les lui remis, il les froissa dans sa main, et en fit une boule ronde qu'il poussa sous son oreiller.
—Merci, dit-il, épuisé par l'effort qu'il venait de faire... Puis, se laissant aller sur son traversin : — Ah ! docteur, murmura-t-il, je crois que je meurs! Docteur, sauvezmoi, et ces cinq billets de banque sont à vous, le double, le triple s'il le faut. Ah 1...
J'allai à lui, il était évanoui de nouveau.
Je sonnai un laquais, tout en faisant respirer au blessé un flacon de sels anglais.
Au bout de quelques instans, je sentis au mouvement de son pouls gu'il revenait à lui.
— Allons, murmura-t-il, ce n'est pas encore pour cette fois; puis entr'ouvrant les yeux et me regardant : Merci, docteur, de ne pas m'avoir abandonné, dit-il.
— Cependant, repris-je, il faut enfin que je vous quitte.
— Oui, mais revenez au plus tôt.
— A midi je serai ici.
— Et d'ici là, croyez-vous qu'il y ait quelque danger?
— Je ne crois pas; si le fer avait touché quelque organe essentiel vous seriez mort à présent.
— Et vous m'envoyez une garde?
— A l'instant même ; en l'attendant votre domestique peut ne pas vous quitter.
— Sans doute, dit le laquais, je puis rester près de monsieur.
— Non, non! s'écria le blessé, allez près de votre camarade ; je désire dormir, et en restant là vous m'en empêcheriez.
Le laquais sortit.
— Ce n'est pas prudent de rester seul, lui dis-je.
— N'est-il pas bien plus imprudent encore, me reprit-il, de rester avec un drôle qui peut m'assassiner pour me voler. Le trou est tout fait, ajouta-t-il à voix basse ; et en introduisant une épée dans la blessure, on peut trouver le cœur que mon adversaire a manqué.
Je frémis à l'idée qui avait traversé l'esprit de cet homme ; qu'était-il donc lui-même pour qu'il lui vint de pareilles idées ?
— Non, ajouta-t-il, non, au contraire, enfermez-moi; prenez la clef, donnez-la à la garde, et recommandez-lui de ne me quitter ni jour ni nuit ; c'est une honnête femme, n'est-ce pas?
— J'en réponds.
— Eh bien ! allez; au revoir... à midi.
— A midi.
Je sortis ; et, suivant ses instructions, je l'enfermai.
— A double tour, cria-t-il, à double tour! Je donnai un autre tour de clei.
— RIerci, dit-il d'une voix affaiblie.
Je m'éloignai.
—Votre maître veut dormir, dis-je aux laquais qui riaieùt dans l'antichambre; et comme il craint que vous n'entriez chez lui sans être appelés, il m'a remis cette clef pour la garde qui va venir.
Les laquais échangèrent un regard singulier, mais ne répondirent rien.
ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS