‹ DiversChapitre 81 sur 103 · OEUV. COUP · texte numérisé non relu

OEUV. COUP

Je suivis le père Joseph sans rien voir; mes yeux étaient fixés sur lui, son pas régla t mon pas, comme si ses mou veniens eussent réglé les miens. Nous traversâmes une partie du village; nous entrâmes dans le parc. Nous suivîmes une allée de grands arbres; chacun de ces changem^ns tue frappait par l'ensemble, mais les détails m'échappaient.

Enfin, j'aperrus de loin, sous une fonuolle do chè\TCfeuilles et do clématites, un homme à moitié couché sur une chaise longue. Il était vêtu d'une simarro blanche et portait la calotte rouge, signe du cardinalat. J'étendis la main vers cet homme, le père Joseph comprit l'interrogation.

— Oui, dit-il, c'est lui.

Je passai en ce moment près d'un gi-and arbre ; je m'y appuyai, car je sentais qu'un pas do plus sans soutien, je tombais.

Il vil mon hésitation, ce mouvement qui indiquait ma faiblesse; il se souleva. •

— Venez sans crainte, dit-il.

Je ne sais quel sentiment lui fit adoucir pour moi sa voix ordinairement rude ; mais enfin cette voix m'arriva pleine d'espérance.

Je repris mes forces, et presque courant, j'allai me jeter à ses pieds.

Il fit signe de la main au père Joseph de s'éloigner. Celui-ci obéit, se retirant hors de la portée do la voix, mais non hors de la poitée de la vue.

J'inclinai la tête, étendant les deux mains vers lui.

— Que voulez-vous do moi, ma lille? demanda le cardinal-duc.

— Monseigneur, monseigneur, une gi-ûce de laquelle dépend non-seulement ma vie, mais mon salut.

— Votre nom ?

— Isabelle de Lautrec.

— Ah ! voU-e père était un fidèle serviteur da roi. Ces! chose rare dans nos temps de rébellions. Nous avons eu le malheur de le perdre.

— Oui, monseigneur. M'est-il donc permis d'invoquer sa mémoire près do vous ?

— Je lui eusse accordé vivant ce qu'il m'aurait demandé, excepté les choses qui relèvent du Seigneur seul, cl pour lesquelles jo ne suis que son simple vicaire. Parlez, que désirez-vous?

— Monseigneur, j'ai fait des vœux.

— Je me le rappelle, car, sur la demande do votre père, je me suis opposé a ces vœux de tout mon pouvoir, et j'ai, au lieu de les avancer, comme vous le demandiez vous-même, fixé un an d'épreuves. Donc, malgré cette auni^e, vous avez prononcé des vœux?

— liéias ! hélas ! monseigneur.

— Oui, vous vous repentez, maintenant?

J'aimais mieux mettre mon repentir sur le compte do mon inconstance que sur le compte de ma fidélité.

— Monseigneur, lui dis-je, je n'avais que dix-huit ans, et la mort d'un honnne tjuo j'aimais m'avait rendue lolle.

11 sourit.

— Oui, et vous avez vingt-quatre ans maintenant et vous êtes devenue raisonnable.

J'admirai la mémoire prodigieuse de cet homme qui se souvenait de l'époque d'un événement si peu important que devait être pour lui la prise de voile d'une pauvre enfant (pi'il n'avait jamais vue.

J'attendis, les mains jointes toujours.

— Et maintenant, dit-il, vous voudriez rompre ces vœux, car la temme a vaincu la religieuse, car les souvenirs du monde vous ont poursuivie dans votre reiraite, car vous, avez voué le corps à Dieu, mais l'âme, l'âme, n'estce pas, lame est restée sur la terre? 0 faiblesse humaine !

— Monseigneur I monseigneur ! m'écriai-je, je suis perdue si vous n'avez pitié do moi !

— C'est cependant bien librement et bien volonlaireni''.".! que vous avez prononcé vos vœux î

ŒrS'RES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS.

— Ohl oii, librement et volontairement. Je vous le r^pfctP, monseigneur, j"élais folle.

— Et qurlliî excuse pouvez-vous donner à Dieu do ce peu do persistance dans votre volonté?

Mon excuse, cette excuse bien connue de Dieu, qui vous a conservé la vie, mon bien-aimé, je ne pouvais la lui donner, puisque c'était vous perdre. Je mo tus, laissant échapper seulement un serond gémissement.

— D'excuses, vous n'en avez pa«, dit le duc. Je me tordis les bras do douleur.

— Eh bien ! il faut donc que j'en trouve une, moi, dit-il, im peu mondain >. pnit-(!^lre.

— Oh ! secondez-moi, aidez-moi, monseigneur, et vous serez béni par moi jusqu'au dernier soupir de ma vie.

— Soit ! je ne veux pas, comme ministre du roi Louis XIII, qu'un si beau et si loyal nom que celui que vous portez périsse ; votre nom est une des vraies gloires de la France, et les vraKS gloires de la France me sont chères.

Puis, me regardait fixement, *■

— Vous aimez quelipi'un? me demanda-t-il. J'inclinai mon Iront jusque dans la poussière.

— Oui, c'est cela, reprit le due, j'ai bien deviné, vous aimez quelqu'un ; celui que vous aimez est-il libre?

— Oui. monseigneur.

— Il sait la démarche que vous avez faite, et il attend ?

— Il attend.

— C'est bien. Cet homme joindra à son nom, quel qu'il soit, le noni de Lautrec, afin que le nom du vainqueur de «avenues et de Brescia soit impérissable comme sa mémaire, ft vou- serez libre.

— Oh! monseigneur! m'écriai-jo en baisant ses pieds. Il me releva halolunle de joie.

Il fit un signe au pore Joseph, qui se rapprocha.

— Reconduisozmiiemoisello Isabelle di Lautrec où vous l'avezélé prendre, d'' ! cirdinal, ctdans une heure vouslui porterez la bulle qui la délie de ses vœux.

— Monseigneur, monseigneur, comment faire pour tous remercier ?

— C'est bien facile: quand on vous demandera votre opinion sur moi, dites que Je sais punir et récompenser. Vivant, j'ai puni le traître Montmorency; mort, je récompense le loyal Lautrec. Allez, ma fille, allez.

Je baisai dix fois encore ses mains, et je suivis le père Joseph.

Une heure après, il m'apporta la buUo qui rompt mes vœux.

.le partis h l'instant même, sans perdre une minute, la précieuse bulle sur mon cœur, et certes plus fervente à Dieu depuis que Dieu m'avait rendu ma parole que jamais je n'avais été auparavant.

— Je n'employai que treize journées à mon retour, et me voilà, et je vous écris, mon bien-dimé, non pas tout ce ((uo j'ai à vous dire, car alors je vous écrirais un volume, cl vous seriez huit jours sans savoir que je suis libre, que jo vous aime, et que nous allons être heureux.

Je me hâte de terminer pour que vous appreniez cette riche nouvelle une minute plus tôt.

Les chevaux resteront attelés, et au retour de la colombe... je pars.

Dites-moi seulement où vous Mes, et attendez-moi.

Va, ma colombe : je n'ai jamais eu si grand besoin de tes ailes.

Va et reviens.

— Tu entends, mon bien-aimé : rien autre chose que l'endroit où je te trouverai. Je no veux pas que tu retardes noire réunion d'uno minute, fût-ce pour écrire ces deux bienheureux mots:

Je l'aimol...

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