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Dix années d'exil

L'histoire de la vie active de Mme de Staël peut être ramenée à l'histoire de son long duel avec Napoléon. Esprits dominateurs l'un et l'autre, apparus au même moment sur la même scène, ils se sont naturellement heurtés. Mme de Staël prétend bien dans les mémoires de ses Dix ans d'exil que, dès le premier jour, elle fut l'ennemie de Bonaparte, et qu'elle demeura irréconciliable ; — mais la vérité est qu'elle commença par s'enthousiasmer du jeune héros de l'armée d'Italie, et que, ainsi qu'elle le dit elle-même de Cléopâtre, croyant « posséder surtout l'art de captiver », elle rêva de vaincre ce vainqueur et d'être un jour la tête qui ferait agir ce bras, devenu souverain. Elle lui écrivit d'abord, à l'armée, des lettres étrangement admiratives et, quand il fut revenu à Paris, elle voulut lui être présentée. Il l'intimida. Elle n'en mit pas moins à le rechercher une insistance qu'égalait seule l'application que Bonaparte mettait à la fuir. Il n'aimait point les femmes « politiques ».

Mme de Staël, n'ayant pas réussi à charmer, essaya de se faire craindre. Un peu après le 18 Brumaire, elle suscita l'opposition de Benjamin Constant qui dénonça au Tribunat « l'aurore de la tyrannie ». L'effet fut immédiat et inattendu : elle sentit dès le jour même le vide se faire autour d'elle, et des hommes politiques qu'elle avait priés à dîner pour le soir se dérobèrent par quelques mots d'excuses, y compris, bien

MADAME DE STAËL =^=^==== entendu, M. de Talleyrand, à qui elle ne pardonna jamais cette défection...

Le règne de Napoléon s'annonce, mais il s'annonce comme une restauration du pouvoir personnel et il se fait précéder d'un relèvement de la religion catholique. Mme de Staël, fille de Necker et fille intellectuelle de Rousseau, libérale à la fois en politique et en religion, et qui avait rêvé de présider à un gouvernement garant des libertés publiques et instaurateur du protestantisme, sentit en elle comme un effondrement, et, désormais, se manifesta, en face de Napoléon, comme une force agissante d'opposition. Mais, malgré sa virilité physique et intellectuelle, elle est femme, et elle est attentive aux effets de sa haine sur l'homme qui l'a réduite à le combattre ; elle est satisfaite quand il reconnaît la main qui le blesse, et puisqu'il faut bien qu'elle se résigne à être persécutée par lui, elle ne peut du moins admettre d'être ignorée de lui.

De même qu'il n'est pas exact qu'elle se soit montrée ennemie de Bonaparte dès le premier jour, il n'est pas exact non plus qu'elle le soit demeurée jusqu'au dernier. Elle s'est, il est vrai, affligée des victoires qu'il remportait, puisqu'elles maintenaient sa situation, et dans les souhaits qu'elle formait contre lui, elle n'a pas toujours aperçu avec netteté quels intérêts généraux étaient solidaires des intérêts particuliers de l'Empereur. Mais quand elle voit la France envahie, elle en prend hautement conscience et elle désire alors la victoire de ce Napoléon qu'elle déteste encore ; — elle accepterait la prolongation d'un exil dont elle souffre plutôt que de rentrer en France avec le secours de l'étranger, et elle donne une juste leçon de patriotisme à ce frivole Benjamin Constant qui, réfugié à Londres, insulte, en ces heures douloureuses, le pays qui l'a paternellement accueilli. Elle apprend, alors que Napoléon est à l'île d'Elbe, qu'un complot est tramé contre lui, et aussitôt elle veut partir pour

= NOTICE BIOGRAPHIQUE l'île, avec Talma. Néanmoins elle quitte Paris pendant les Cent jours. Elle suit avec une inquiétude tragique la dernière odyssée du héros : « C'en est fait de la liberté si Bonaparte triomphe, dit-elle, et de l'indépendance nationale s'il est battu. »

Ainsi donc le souverain ne l'a jamais ralliée, mais jamais elle n'a oublié l'homme pour lequel, au temps de sa jeunesse, elle s'était passionnée.

Il est au centre de sa vie ; il y est plus fortement, semblet-il, non seulement que ce M. de Staël avec qui elle ne s'entendit pas, mais encore que le jeune M. de la Rocca qu'elle épousa plus tard, et même peut-être que Benjamin Constant, malgré leur longue et parfois orageuse liaison.

On s'explique donc l'importance de l'œuvre que nous donnons ici : elle est le récit des dix années les plus fécondes peut-être de la vie errante et tumultueuse de Mme de Staël. De cette vie nous rappellerons seulement ici les dates principales et les principaux événements.

Anna - Louise - Germaine Necker naquit à Paris le 22 avril 1766. Elle grandit dans un milieu particulièrement favorable au développement de son intelligence avide de tout connaître et capable de tout embrasser. Chez elle, l'exaltation sentimentale n'est pas moindre d'ailleurs que la puissance intellectuelle. A dix ans, elle voudrait épouser Gibbon ; à quinze, elle s'éprend du comte Guibert ; à vingt ans enfin, après avoir refusé la main de Pitt le fils qu'on voulait lui faire obtenir, cette jeune fille qui avait tant rêvé de « l'amour dans le mariage » épousa le paisible baron de Staël. Ce mariage ne fut pas heureux. Elle l'oublie plus tard dans l'amour de Benjamin Constant, et plus tard encore en épousant M. de la Rocca, qui, comme par compensation, se trouvait beaucoup plus jeune qu'elle tandis que M. de Staël s'était trouvé beaucoup plus âgé.

Au début de la Révolution, son salon devint le lieu des ^ 9 =

réunions des Constitutionnels ; — en septembre 1790, elle émigré ; elle rentre à Paris en mai 1795, rêvant d'une république à l'américaine, sur le modèle de celle de Washington ; — elle croit un jour que notre Washington, ce pourra être Bonaparte. Désillusionnée et éloignée de Paris, elle publie : en 1800, son livre De la littérature ; en 1802, le roman de Delphine. Puis commence son long exil. Elle voyage d'abord en Allemagne et en Italie (de là deux nouveaux ouvrages : Corinne, publié en 1807 ; De l'Allemagne, publié en 1810 puis en 1813) ; ensuite en Autriche, en Russie, en Suède et en Angleterre. Rentrée en France après la première abdication, elle en repart quand Napoléon revient de l'île d'Elbe. Elle y rentre de nouveau après Waterloo, rouvre son salon, se dépense en réceptions et en travaux, et un soir de février 1817, au milieu d'un bal chez le duc Decazes, elle est terrassée par une attaque de paralysie. Elle meurt le 14 juillet suivant. Elle avait perdu son premier mari en 1802 et son père en 1804. Son second mari, M. de la Rocca déjà malade, lui survécut peu de temps. Il mourut à Hyères le 30 janvier 1818.

Aux œuvres principales que nous avons citées, il faut ajouter quelques poésies, quelques essais dramatiques, et quelques romans de jeunesse ; — un curieux Essai sur les fictions, publié en 1795 ; — quelques œuvres critiques : Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau (1788) ; Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations (1796) ; Réflexions sur le suicide (1813) ; — quelques écrits politiques : Réflexions sur le procès de la reine (1793) ; Du caractère de M. Necker et de sa vie privée (1804), consacré à l'apologie de son père ; enfin : les Considérations sur la Révolution française publiées un an après sa mort, de même que son livre de mémoires : Dix années d'exil.

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