‹ Dix ans au Canada de 1840 à 1850Chapitre 28 sur 60 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

Sir Charles Bagot

M. La Fontaine élu dans le Haut-Canada. — Nominations diverses. — Arrivée du nouveau gouverneur. — Session de 1842. — Proposition de non-conâance. — Discours de M. LaFontaine.

Sir Richard Downes Jackson, commandant des forces de Sa Majesté dans l'Amérique Septentrionale, fut nommé administrateur, en attendant l’arrivée d’un nouveau gouverneur.

La veille des funérailles de lord Sydenham (qui eurent lieu le 24 septembre), M. La Fontaine était élu membre du Parlement pour la 4e division du comté d’York, dans le Haut-Canada. On se rappelle que M. Baldwin avait été élu dans deux comtés à la fois ; il avait opté en faveur du comté de Hastings, invitant en même temps ses amis de la 4e division d’York à faire choix de M. La Fontaine à sa place, afin de venger dans la personne de ce grand patriote la liberté des élections ; et c’est ce qu’ils firent, après une lutte de deux jours suscitée par des amis de l’administration, et qui laissa M. La Fontaine avec une majorité de 140

voix.

Le père même de M. Baldwin, qui avait été d'abord désigné comme candidat, s'était retiré pour faire place à M. La Fontaine, et c’est un M. John Mclntosh qui s’était porté comme son antagoniste.

Le correspondant- rédacteur du Canadien , qui se rendit luimême à l’élection, terminait de la manière suivante un intéressant récit de sa courte excursion :

“ Que je vous dise un mot des braves gens que j’ai rencontrés. ...C’est sur le principe de la vraie justice égale qu’ils entendent vivre avec leurs frères du Bas-Canada, comme le prouve suffisamment la démarche qu’ils ont prise. Ils élisent M. La Fontaine pour montrer, disent-ils, leur sympathie envers les Bas-Canadiens, et leur détestation des mauvais traitements et des injustices auxquelles nous avons été exposés. A propos, je vais vous raconter un petit trait qui prouve que l’hospitalité envers les étrangers, ceux qui sont en besoin surtout, trouve sa récompense même en ce monde. Un des partisans les plus actifs et les plus utiles de M. La Fontaine est un homme qui, il y a trente-deux ans, monta de la Nouvelle-Ecosse à Québec par terre, et qui rencontra, dit-il, l’hospitalité la plus généreuse dans la côte du sud, et dont il conserve encore le plus vif souvenir. Il a même fait de cet incident de sa vie le sujet d’une allocution aux électeurs, et je vous assure que cela n’a pas fait de mal. Ainsi une bonne action de quelques-uns de nos bons habitants, il y a trente-deux ans, aura contribué à faire élire une de nos premières notabilités politiques dans le Haut-Canada.”

Parmi les nominations faites par le gouvernement vers cette époque (oct. 1841), on remarque celle de M. Derbishire, représentant de la ville de Bytown dans l’Assemblée législative et rédacteur du journal semi-officiel le Morning Courier, à la charge d’imprimeur de la Reine, conjointement avec M. Desbarats. Sir Richard Jackson se garda bien cependant de faire aucun changement ministériel et se borna, avant l’arrivée de son successeur, à quelques actes purement administratifs et à des nominations d’un ordre secondaire. Le bureau des Travaux Publics fut mis en pleine opération. L’acte établissant des cours de district fut aussi mis en force; une proclamation en date du 1er

décembre divisa le Bas-Canada en vingt-deux districts, établissant les chefs-lieux et fixant les époques des diverses sessions de ces cours. Une autre proclamation en date du 18 décembre déclara que l’ordonnance du bureau d’enregistrement serait en force à compter du 31 du même mois; elle désignait en même temps les limites des arrondissements créés par l’ordonnance.

Quant aux conseils de district du Bas-Canada, leur première session trimestrielle avait eu lieu dans le mois d’août et une autre session eut lieu au commencement de décembre. Mais cette mesure ayant été imposée à la Province par un corps qui n’avait aucun caractère représentatif, les municipalités refusèrent de se taxer.

Les conseils même des villes, dont tous les membres étaient à la nomination du gouverneur, manifestèrent quelque répugnance à prélever des impôts sur les citoyens : et une assemblée publique tenue à Québec déclara que l’ordonnance incorporant la cité avait été passée en violation de l’acte de 1778 et des droits inhérents à tout sujet anglais.

La Gazette du Canada du lur janvier 1842 contenait 113 nominations à des emplois de création nouvelle dans le Bas-Canada r c’étaient celles des nouveaux juges et greffiers des cours de district, des préfets, greffiers et trésoriers des conseils de district, et celles des régistrateurs. Parmi les nouveaux fonctionnaires se trouvaient douze membres du Parlement, quelques-uns, comme M. Morin, nommé juge, et M. E.-P. Taché, préfet de district, étaient des hommes véritablement populaires, et dont la conduite, durant toute la session, avait été irréprochable. Les nominations de MM. Ryland et Dowlin, comme régistrateurs, le premier à Québec et le second à Montréal, charges qui devaient rapporter, pendant les premières années, plusieurs milliers de louis, furent vivement critiquées.

La même Gazette contenait la nomination des personnes composant le nouveau bureau des Travaux Publics. C’étaient les honorables H. -H. Killaly, président, D. Daly, S. -B. Harrison, John Davidson, écr., membres du bureau, et M. T. -A. Begly, secrétaire.

Nous avons déjà dit que lord Sydenham avait demandé son congé quelque temps avant la clôture de la session; dix jours après sa mort les journaux annonçaient la nomination de son successeur, Sir Charles Bagot, lequel cependant n’arriva à Kingston que le 10 janvier 1842.

Sir Charles Bagot était âgé d’environ 60 ans. Il avait été toute sa vie employé dans des missions importantes. Il avait occupé, entre autres, le poste de ministre anglais à Washington, et il jouissait d’une grande estime comme diplomate.

Le 12 janvier, il prêta serment entre les mains de trois des juges du Haut-Canada et en présence des chefs des différents départements publics ; et il prit les rênes du gouvernement. Dans la première adresse qui lui fut présentée par le maire et le Conseil de Kingston, les signataires promettaient au gouverneur leur plus ferme appui dans toute mesure qui tendrait à V établissement d’institutions britanniques ; sir Charles Bagot croyant voir dans ces paroles une allusion au Bas-Canada répondit que tout son désir, dans l’exercice de ses fonctions, était de contribuer au bien-être de tous les sujets de Sa Majesté. Ces paroles firent augurer favorablement de son règne.

Parmi les hommes politiques, les uns voulaient une dissolution immédiate, d’autres préféraient une session; sir Charles Bagot ne se pressa ni pour l’une ni pour l’autre de ces alternatives ; il parut désirer avant tout étudier le pays, se mettre au fait de l’état des partis et des besoins de la législation. Il parcourut le Bas-Canada, et fut reçu à Montréal et à Québec avec toutes les démonstrations de la joie la plus cordiale. Il fut dès-lors évident que le nouveau gouverneur ne suivrait pas les errements de son predecesseur ; on ne tarda pas à se convaincre qu’il désirait sincèrement mettre en pratique les principes du gouvernement responsable qu’on s’était borné jusque là à proclamer à haute voix, tout en les violant ouvertement, chaque fois qu’on le jugeait nécessaire. Il voulait avoir dans son Conseil des représentants de toutes les classes de la population, et ne gouverner qu’avec l’appui réel de la majorité.

Quelques membres de son ministère partageaient ces sentiments, entre autres M. Draper qui était, paraît -il, dégoûté du

système de ruse et de corruption suivi jusqu’alors. Dans le cours de l’été de 1842, plusieurs tentatives furent faites auprès de M. La Fontaine, de M. Girouard et de quelques autres pour les faire entrer dans le gouvernement ; le solliciteur-général Day ayant été fait juge de la Cour du Banc de la Reine à Montréal, sa charge de solliciteur fut offerte à M. Côme-Séraphin Cherrier, avocat de Montréal, qui la refusa, les uns disent pour des raisons de santé, mais plus probablement parce qu’il redoutait l’isolement dans lequel il se trouverait, et le peu d’influence qu’il pourrait exercer dans un ministère composé comme l’était le ministère d’alors.

Sir Charles Bagot donna encore une autre preuve de son bon vouloir pour les Canadiens français, si injustement traités jusqu’alors: la place de juge-en-chef à Montréal étant devenue vacante, il y nomma M. Yallières de Saint-Réal, alors juge résident aux Trois-Rivières, et choisit M. D. Mondelet pour le remplacer. Ce dernier, il est vrai, n’était guère populaire parmi ses compatriotes, mais le premier l’était beaucoup ; et cet acte du nouveau gouverneur donna une haute idée de son discernement et de son impartialité.

Au commencement du mois de juin, M. Francis Hincks, rédacteur de l 'Examiner de Toronto, et l’un des membres les plus habiles et les plus actifs du parti réformiste du Haut- Canada, fut nommé inspecteur-général des comptes avec un siège dans le Conseil exécutif. Cette nomination fut vue diversement. Les torys furent scandalisés du choix d’un homme qui s’était presque compromis dans l’insurrection de 1837, dont le journal était l’organe du radicalisme le plus avancé, et qui avait fait une guerre acharnée aux principaux hommes du ministère de lord Sydenham. Parmi les réformistes, on sembla voir avec chagrin M. Hincks se séparer ainsi de ses amis dans le seul but, paraissait-il, d’entrer en partage du pouvoir. Une autre nomination, celle de M. Sherwood à la place de solliciteurgénéral pour le Haut-Canada, fut loin de réconcilier les réformistes aux nouveaux changements ministériels ; ils ne désespéraient pas toutefois de la partie, et comptaient avec raison sur l’appui de leurs amis bas-canadiens.

Au nombre des nominations faites par Sir Charles Bagot à cette époque, nous ne devons pas omettre celles de l’honorable R. -S. Jamieson, vice-chancelier, nommé surintendant de l’Education, avec le Rév. Robert Murray et le Dr J. -B. Meilleur, comme assistants, l’un pour le Haut et l’autre pour le Bas- Canada. La charge d’assistant-surintendant pour le Bas-Canada avait d’abord été offerte à M. Etienne Parent, qui n’avait pas cru devoir l’accepter; mais la nomination du Dr Meilleur fut bien reçue parmi ses compatriotes, dont il était avantageusement connu par ses écrits et par l’intérêt qu’il avait toujours manifesté pour la cause de l’instruction populaire. Un bureau d’examinateurs composé de quatorze membres, tant ecclésiastiques que laïcs, fut en même temps nommé pour chacune des cités de Montréal et de Québec.

Enfin les Chambres furent convoquées de nouveau à Kingston, pour le 8 septembre. La physionomie de l’Assemblée allait être quelque peu changée. Plusieurs élections nouvelles avaient eu lieu durant la vacance par suite de l’acceptation d’emplois par un certain nombre de députés, et par suite de la retraite de quelques autres. Le parti canadien français allait revoir plusieurs de ses anciens amis, que la violence et la corruption avaient exclus de la représentation aux dernières élections générales, entre autres : M. J. Leslie, élu par le comté de Verchères ; M. Jacob DeWitt, élu à Leinster en remplacement de M. Raymond, nommé régistrateur ; M. Louis-Michel Viger, élu spontanément à Nicolet, pour remplacer M. Morin, nommé juge de district. M. D.-B. Papineau, frère du célèbre orateur, et qui devint plustard un des ministres de la Couronne, fut, après une lutte assez chaude, élu pour le comté d’Ottawa, en remplacement de M. le solliciteur-général Day. Chose inouïe jusqu’alors dans le Bas- Canada, M. Papineau fut élu par une majorité de votes anglais, contre un candidat d’origine anglaise. M. Walker, avocat éminent de Montréal, était devenu représentant du comté de Rouville, après avoir'défait M.de Salaberry, nommé régistrateur du comté, et qui s’était malgré cela porté de nouveau candidat.

Evidemment il se préparait quelque changement important. Le pays jouissait d’une paix profonde, et on ne pouvait avoir

aucun prétexte de gouverner avec une verge de fer. Sir Charles Bagot d’ailleurs était un homme bienveillant, sans préjugés, sans passion, qui devait naturellement soupirer après le moment où il lui serait donné d’accomplir quelque grand acte de justice.

Former un nouveau ministère, sous les circonstances, n’était pas chose aussi facile qu’on le pense.

“ Doué d’une habileté rare pour briser les partis, lord Sydenham n’avait pas eu l’idée d’élever un parti puissant sur les ruines qu’il avait faites : il ne pouvait supporter la pensée qu’il y eût d’autre parti que le parti Sydenham. Il est arrivé qu’à sa mort, et il en eût été de même par son retour en Angleterre, il ne se trouvait pas de parti prépondérant capable de fournir les éléments d’un gouvernement fort. Le cabinet, appelé Conseil exécutif, qu’il laissa en office, était composé de matériaux hétérogènes ; il manquait de cohésion, il manquait d’uniformité d’opinions et de vues, il lui manquait un chef ; il n’avait comme corps aucune confiance en lui-même, et comme conséquence naturelle il ne pouvait rencontrer la Chambre d’Assemblée avec l’assurance d’y commander une majorité. C’était un bon cabinet pour lord Sydenham, qui était son propre premier ministre, mais pour un gouverneur-général qui désirait jouer le rôle de représentant de la Couronne, et par conséquent gouverner au moyen de ministres responsables, le Conseil exécutif laissé par lord Sydenham ne pouvait être considéré comme effectif.” 1

La session s’ouvrit le huit septembre. Dans son discours d’ouverture, le gouverneur fit allusion à la naissance du Prince de Galles, au traité d’Ashburton, 2 qui venait d’être conclu entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis ; il annonça que le gouvernement de Sa Majesté avait rempli la promesse faite par lord Sydenham de garantir l'emprunt que la Province avait en vue d’effectuer ; mais la déclaration qui fut reçue avec le plus de satisfaction c’est que Son Excellence avait intention de proposer dans le cours de la session des modifications à quelques-unes

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