CHAPITRE N EUVIÊME
Arrivée de Sir Charles Metcalfe. — Ses premières impressions. — Portraits de ses conseillers. — Les partis politiques en Canada. — Lettres diverses de Sir Charles Metcalfe, au sujet du gouvernement responsable. — Antagonisme secret entre le gouverneur et ses conseillers.
Envoyé dans les Indes en 1801, comme simple commis, Sir Charles Metcalfe y était devenu graduellement gouverneurgénéral. Revenu de là en 1838, il avait été l’année suivante gouverneur de la Jamaïque, où son administration, paraît-il, avait été couronnée d’un plein succès. Il avait laissé ce gouvernement en 1842, peu de temps avant sa nomination au poste de gouverneur-général du Canada.
En politique, Sir Charles Metcalfe appartenait au parti whig ; il était connu pour être en faveur de l’abolition des lois sur les céréales, du vote au scrutin, de l’extension de la franchise élective, de droits égaux pour toutes les sectes de chrétiens, etc. Il jouissait d’une belle réputation. M. Gladstone en parlait comme “ d’un des caractères les plus héroïques et les plus désintéressés qui eussent existé.” C’est probablement cet esprit de dévouement et d’abnégation qui lui fit accepter la charge de gouverneur du Canada, car il avait de fâcheux pressentiments :
peu de temps avant de partir d’Angleterre, il écrivait: “ Il est
probable que le peu de réputation que j’ai acquis va souffrir de mon séjour en Canada... ” Avait-il reçu des instructions secrètes? C’est ce que nous ne connaissons pas. Nous ignorons pareillement quelle connaissance Sir Charles Metcalfe avait pu acquérir de nos affaires politiques, antérieurement à son arrivée dans le pays. Ce qui est certain, c’est que les dispositions qu’il apportait n’étaient guère favorables aux hommes qui composaient alors l’administration canadienne.
Débarqué à Boston le 20 mars 1843, le nouveau gouverneur arriva à Kingston le 29. Parmi les personnes de son entourage, on remarquait son secrétaire, M. Higginson. Le 31, il annonça sa nomination par une proclamation et prit les rênes du gouvernement.
Sir Charles Bagot était alors si gravement malade qu’on ne put songer à le transporter de la résidence qu’il occupait comme gouverneur, et Sir Charles Metcalfe dut être pourvu de logements temporaires.
Dès le 9 avril, c’est-à-dire onze jours après son arrivée dans le pays, il faisait allusion, dans une lettre familière qu’il écrivait à sa sœur, et dans laquelle il rendait compte de son voyage et de l’état de sa santé, aux difficultés qui l’attendaient.
“ Ma perspective comme gouverneur, disait-il en terminant cette lettre, n’est pas meilleure qu’elle n’était lorsque j’ai accepté cette charge. L’esprit de parti ici est excessivement acrimonieux. Mon principal objet va être d’établir la bonne harmonie entre les partis : mais je n’ai aucun espoir de réussir. Je n’ai pas pour travailler les mêmes matériaux que j’avais dans la Jamaïque. Nous verrons. Plusieurs questions importantes devront être décidées bientôt, et, quel que soit le résultat, il m’attirera probablement des injures de l’un ou de l’autre des partis, peut-être des deux à la fois. Une démarche imprudente pourrait jeter les affaires dans la confusion, et même les mesures les plus judicieuses pourraient avoir le même effet. Je me borne à ces généralités, car il me faudrait un volume pour vous dépeindre les embarras dans lesquels je me trouve. Je n’ai nullement l’intention toutefois de m’abandonner au désespoir ; et je n’éprouve aucune prostration morale. Je crois que sous ce
rapport le climat est favorable ; car, bien que l’aspect des affaires soit tout à fait décourageant, je suis dans les meilleures dispositions, tout en ne prenant aucun exercice.”
Sir Charles Metcalfe souffrait depuis longtemps d’une espèce de cancer au visage qui faisait le désespoir des médecins. “ J’avais presque oublié mon. visage ”, dit-il gaiement à sa sœur à la fin de cette lettre. “ Il est à peu près dans le même état que lorsque je suis parti. Le docteur l’attaque chaque jour avec de l’acide nitrique et de l’acide prussique. Le temps dira quel sera l’effet de ce traitement. ” 1
Nous pensons qu’on ne lira pas sans intérêt les portraits que trace des hommes qui composaient alors l’administration canadienne, l’auteur de la vie de Sir Charles Metcalfe, probablement sur des notes fournies par Sir Charles lui-même, ou son secrétaire Higginson. Nous traduisons en abrégeant.
“ Le président du Conseil était M. Sullivan, irlandais de naissance et avocat de profession ; si, aux grands talents dont il était incontestablement doué, cet homme avait joint l’autorité que donnent un caractère personnel irréprochable et une conduite uniforme en politique, il eût pu jouer, n’importe en quel pays, un rôle important dans les affaires. Lord Sydenham, qui l’avait rendu libéral en politique, faisait grand cas de sa capacité. On en parla à Sir Charles Metcalfe comme du meilleur écrivain et du meilleur orateur de la colonie, — mais là s’arrêtait la recommandation. M. Daly, secrétaire d’Etat, ou secrétaire provincial pour le Bas-Canada, était d’une trempe bien différente. Il était irlandais lui aussi, et catholique romain ; mais quoique, comme catholique, ses sympathies fussent pour les Canadiens français, ou du moins qu’elles l’eussent été tant qu’ils avaient été opprimés par la race dominante, ses sentiments, fruit de son éducation première, étaient plutôt conservateurs et même quelque peu aristocratiques. On le représenta à Sir Charles
1. Ces extraits, comme ceux qui vont suivre, sont tirés de l’intéressant ouvrage de M. Kaye sur la vie de lord Metcalfe. Life and correspondenee of Charles Lord Metcalfe late Governor-General of India and of Canada and Govemor of Jamaîca, by J . W. Kaye. 2 vols in-8, London, 1854. — Autre édition, 1858. — Sélections from Lord Metcalfe’ s Papirs, par le même. In-8vo, London, 1855.
Metcalfe comme un homme intègre et honorable, ayant des manières polies, en un mot comme le type du gentilhomme irlandais. On ajoutait qu’il était doué de jugement et de prudence, de tact et de discrétion ; et qu’on pouvait sans crainte se reposer sur lui. Mais il n’était pas orateur, et manquait par conséquent de poids dans une assemblée représentative. De cette Assemblée, M. Harrison, avocat anglais (auteur de Harrissorts Digest ), secrétaire provincial pour le Haut-Canada, était nominalement le chef. Il avait émigré dans la Province quelques années auparavant dans le but d’y améliorer son sort en se consacrant à l’agriculture, mais il était devenu secrétaire privé de Sir George Arthur, et subséquemment, sous l’administration de lord Sydenham, avait été nommé à un siège dans le Conseil exécutif. On disait de lui “ qu’il n’était pas facile à peindre, parce que son caractère manquait de traits saillants ”. Ses qualités étaient en grande partie d’une nature négative. Dénué de prétentions, ne faisant aucunement parade de ses talents, il s’acquittait toutefois de sa besogne de manière à faire croire à l’existence de talents réels. Mais quoique son caractère ne fût pas clairement défini, ses opinions politiques l’étaient, et personne ne mettait en doute son libéralisme.
‘‘D’un caractère et d’an tempérament tout à fait opposés à ceux du chef de la Chambre d’Assemblée était M. Morin, canadien français, commissaire des Terres de la Couronne. Il avait été jeté dès sa jeunesse, par les troubles de son pays, sur la scène orageuse de la politique, mais il était, je crois, avocat de profession. Son caractère, tel qu’on le représenta à Metcalfe, convenait parfaitement à un héros de roman. A des capacités administratives de premier ordre, à une grande puissance d’application,, et à beaucoup d’ordre et de méthode, il joignait un esprit consciencieux et un désintéressement qu’on rencontre rarement de nos jours. Son patriotisme était des plus purs. On ne pouvait trouver chez lui la moindre trace d’égoïsme ou de prétention. Et il était d’une nature si douce, de dispositions si confiantes, qu’on disait de lui qu’il était sensible comme une femme et simple comme un enfant. Sans ces faibles, qui n’appartiennent qu’aux nobles esprits, c’eût été un homme d’Etat éminent. Si
-son enthousiasme et son esprit ouvert le faisaient contraster avec le secrétaire Harrison, il était aussi sous ce rapport et sous d’autres, entièrement différent de M. le receveur-général Dunn, anglais dont l’intelligence et le patriotisme n’avaient rien de remarquable, et qui manquait d’ordre et de concision, tandis que, dans son dévouement à la science politique, le zélé canadien français faisait honte à un autre de ses collègues, M. Killaly, irlandais, inspecteur des Travaux Publics, qui n’avait rien tant à cœur que d’éviter l’arène politique et de se consacrer exclusiment aux travaux de son département.
“ M. Small et M. Aylwin, tous deux natifs de la Province, d’origine américaine, étaient les solliciteurs pour le Haut et le Bas-Canada. Le premier était un homme bien intentionné, d’une respectabilité incontestable, tandis que le second passait pour le meilleur orateur de l’Assemblée, avocat d’une sagacité et d’une habileté étonnantes, toujours prêt à combattre ses adversaires, à exposer leurs côtés faibles, et à démontrer leurs torts ! Il avait rendu des services essentiels aux Canadiens français à une époque où ils en avaient grand besoin, et était entré dans le Conseil par l’influence de ce parti. Mais il n’avait en réalité presque rien de commun avec eux, et on assurait que cette alliance n’était nullement du goût des clients du solliciteurgénéral.
“ L’inspecteur-général des comptes, ouïe ministre des Finances, était M. Hincks. C’était, sous plusieurs rapports, un homme remarquable. Fils d’un éminent théologien irlandais, il était établi en Canada depuis plusieurs années et cultivait la littérature politique. Il était devenu éditeur et propriétaire d’un journal libéral important, le Toronto Examiner. L’habileté avec laquelle ce journal était rédigé en faisait un organe politique formidable. De la condition de journaliste provincial, dont l’influence dans des temps orageux ne doit pas être estimée d’après la position qu’elle confère, il fut élevé par Sir Charles Bagot au premier rang des fonctionnaires publics. Ses adversaires les plus acharnés confessaient volontiers qu’il était à la hauteur de sa charge. C’était un financier de premier ordre. On le représenta à Sir Charles Metcalfe comme le premier
homme d’affaires du Conseil, esprit clair, méthodique, industrieux, persévérant. Mais comme homme de parti, il était violent et sans scrupule ; il avait une langue qui coupait comme un sabre et pas assez de tact pour la tenir en respect.
“ Il reste à parler des deux hommes les plus importants du Conseil, M. La Fontaine et M. Baldwin, procureurs-généraux pour le Bas et le Haut - Canada. Le premier était canadien français, et le chef de son parti dans la Législature coloniale, après avoir été, depuis la retraite de M. Papineau, à la tête de ses compatriotes, avant qu’il leur eût été permis d’entrer dans les conseils de l’Etat. Toutes ses bonnes qualités lui venaient de la nature ; ses défauts étaient l’œuvre des circonstances. Ayant pendant de longues années lutté contre l’égoïsme oppressif de la race dominante, aigri par l’injustice, il était devenu méfiant et soupçonneux : et les doutes qui flottaient continuellement dans son esprit avaient naturellement engendré l’indécision et l’irrésolution. Mais c’était un homme juste et honorable. Ses motifs étaient à l’abri de tout soupçon. Rempli d’attachement pour son pays, ne recherchant en tout que le bonheur de ses compatriotes, il devait sa haute position à ses qualités morales plutôt qu’à ses facultés intellectuelles. Il était estimé et respecté plutôt qu’admiré. Comme chef d’un parti important et uni il occupait une large place aux yeux du public ; et sans être absolument à la hauteur de sa position, il allait jouer un rôle important dans les grands événements qui s’annonçaient.
“ M. Robert Baldwin, fils d’un citoyen de Toronto d’origine irlandaise, qui avait été autrefois membre de ce qu’on appelait le Family Compact, M. Baldwin était un homme beaucoup plus capable et plus énergique que M. La Fontaine. Son père s’était querellé avec son parti, et avec cette rancune qui caractérise le renégat, il avait élevé son fils dans la haine de ses anciens amis et lui avait inculqué les idées les plus radicales. Robert Baldwin fut un excellent élève ; et il trouva dans les circonstances qui l’entourèrent, dans le malheureux gouvernement de son pays, dans l’égoïsme oppresseur delà faction dominante et dans les convulsions politiques qui en furent le résultat, mille raisons de s’attacher aux opinions extrêmes qu’il s’était formées dans sa.
jeunesse. En vieillissant, il devint enthousiaste, presque fanatique. Il était de la meilleure foi du monde, absolument consciencieux ; mais il était obstiné et intolérant autant qu’on peut l’être. Il paraissait prendre plaisir aux dissensions politiques. On disait de lui qu’il n’était pas content d’une victoire si elle n’était remportée par la violence, que les concessions étaient sans valeur pour lui si elles n’étaient arrachées de force à ses adversaires. Avec de fortes convictions et une grande confiance en lui-même, il ne concédait rien aux autres et ne cherchait aucune faveur pour lui-même. Il y avait chez lui une espèce de sublime égoïsme, d’orgueil magnifique, qui faisait qu’il se considérait comme un grand patriote, tandis qu’il travaillait à la satisfaction de son ambition, de sa vanité ou de son dépit. Ses fortes passions et son esprit ferme en faisaient un chef de parti dangereux et un adversaire redoutable : son influence était très grande. Ce n’était pas non plus une âme vulgaire ; il était au-dessus de la corruption ; et beaucoup de gens partageaient l’opinion qu’il avait de lui-même et le croyaient le seul grand patriote dans le pays. Durant la maladie de Sir Charles Bagot il avait usurpé le gouvernement. L’activité de Sir Charles Metcalfe, qui ^faisait tout par lui-même, et s’efforçait de mettre chacun à sa place, n’était nullement de son goût. Il ne comprenait rien au caractère de l’homme qui avait été envoyé pour les gouverner ; et c’eût été quelque chose d’étrange si un homme aussi aveuglé par la passion et l’amour-propre, et aussi intolérant dans ses idées, ne fût pas devenu l’antagoniste violent du gouverneur-général.”
Ces portraits pèchent sans doute sous plus d’un rapport; le dernier surtout est d’une sévérité extrême et n’offre presque aucun trait de ressemblance avec cette figure placide, calme, pleine de bienveillance et de dignité, qui distinguait M. Baldwin ; mais ils donnent une idée de la manière dont le nouveau gouverneur jugeait ses conseillers. Du reste, il admettait qu’il n’était guère possible, sous les circonstances, de former une meilleure administration.
“Jusqu’à présent”, écrivait-il le 24 avril, c’est-à-dire moins d’un mois après son arrivée dans la colonie, “jusqu’à présent
rien de désagréable n’a eu lieu dans mes communications avec le Conseil ni avec aucun des individus qui le composent. Leurs vues et les miennes coïncident sur plusieurs questions. Ce sont, en général, des hommes capables ; plusieurs sont influents. Je ne vois pas qu’un changement puisse avoir quelque avantage.” Mais en lisant cette lettre, on y découvre facilement le germe des difficultés qui ont surgi plus tard. Il y a chez Sir Charles Metcalfe une espèce de défiance, d’antagonisme secret, qui se trahit malgré lui. “ Le point sur lequel je dois m’attendre à différer avec eux, c’est la prétention qu’ils émettent que le gouvernement doit être administré dans l’intérêt de leur parti. Ils s’attendent que le patronage du gouvernement sera exercé exclusivement pour l’avantage de leur parti et pour étendre leur influence... Je déteste l’idée de gouverner comme partisan. Je voudrais faire du patronage un moyen de concilier tous les partis, en appelant au service public tous les hommes de mérite et de talent, sans distinction de parti . ”
“ La conduite que je me propose d’adopter à l’égard de mes conseillers, ajoutait-il, c’est de les traiter avec la confiance et la cordialité qu’ils doivent exiger dans la position qu’ils occupent, de les consulter, non seulement lorsque l’exige la loi ou l’usage établi, mais aussi chaque fois qu’une circonstance importante se présentera, et chaque fois que je croirai que le service public retirera quelque avantage de leurs conseils. En même temps je devrai me mettre en garde contre leurs empiétements.
“ L’intention de lord Durham semble avoir été que le gouverneur conduisît son administration d’accord avec le sentiment public représenté par la branche populaire de la Législature," et il est évident que sans cet accord le gouvernement ne saurait être administré avec avantage. Il est impossible de savoir comment lord Durham aurait fait fonctionner le système qu’il proposait, puisqu’il n’a pas été mis en pratique durant son administration. Lord Sydenham a été le premier à le mettre en opération. En formant le Conseil exécutif il établit comme règle que les individus qui le composeraient seraient membres de la branche populaire de la Législature, et je crois qu’il n’ÿ a eu qu’une seule exception à cette règle, le président du Conseil
(M. Sullivan) étant membre du Conseil législatif. Il ne paraît pas que lord Sydenham eût aucunement l’intention d’abandonner le gouvernement aux mains du Conseil exécutif. Au contraire, il menait le Conseil, et il exerçait personnellement beaucoup d’influence dans l’élection des membres de l’Assemblée
représentative . Je ne sache pas qu’aucun changement
important ait eu lieu durant l’époque de l’administration de Sir Charles Bagot qui précéda la réunion de la Législature, — mais c’est à compter de l’ouverture de cette session qu’on a adopté, dans tout son développement, la règle de rendre les officiers du gouvernement complètement dépendants, pour la conservation de leurs places, du bon plaisir des représentants. Les deux partis extrêmes du Haut-Canada, violemment opposés l’un à l’autre, se coalisèrent dans le seul but de renverser ceux qui étaient en possession des places, ou comme on dit maintenant, le ministère du jour, sans aucun autre lien d’union, et avec l’entente mutuelle qu’après avoir atteint ce but, ils subiraient les conséquences de leur acte et seraient libres de suivre la conduite qu’ils jugeraient à propos. Le parti français prit aussi part à cette coalition et en fit la principale force. Ces partis en se coalisant obtinrent l’objet qu’ils avaient en vue. Ils avaient espéré réussir au moyen d’un vote de l’Assemblée, mais ils furent devancés en cela par le gouverneur-général qui, redoutant un vote de non-confiance dans les membres de son Conseil, entama des négociations avec les chefs du parti français, et cette négociation se termina par la résignation ou la démission de ceux des membres du Conseil qui appartenaient au parti appelé conservateur, et par l’introduction de cinq membres des partis français et réformiste. Les autres membres du Conseil étaient eux-mêmes réformistes, ou n’avaient aucune répugnance à combattre sous ce drapeau . Ces événements furent regardés par
tous les partis comme établissant en pleine force le système du gouvernement responsable, qui n’avait pas encore été mis en
opération d’une manière complète . A compter de cette
époque les membres du Conseil et le public en général n’ont plus parlé du gouvernement responsable que sur le ton de la plus grande exaltation. Les membres du Conseil ne s’appellent
plus eux-mêmes et ne sont plus appelés par les autres que “ les ministres”, “l’administration”, “le cabinet”, “le gouvernement ”, et ainsi de suite. Cette nomenclature peut donner une idée de leurs prétentions. Ils se regardent comme ministère responsable, et s’attendent que la conduite et la politique du gouverneur se plieront à leurs vues et à leurs fins de parti.”
Ces extraits peuvent donner une idée de ce qu’était cette première dépêche confidentielle de Sir Charles Metcalfe, que nous regrettons beaucoup de ne pouvoir citer en entier. L’orgueil de l’ancien gouverneur des Indes et de la Jamaïque semble déjà froissé. Il parle déjà ironiquement de ses ministres et se moque de leurs “ prétentions ”. Et tout cela, avant d’avoir passé un mois dans le pays.
La correspondance de Sir Charles Metcalfe est si intéressante et si instructive, pour tous ceux qui veulent étudier à fond l’histoire politique de cette époque, que nous ne croyons pouvoir mieux faire que d’en reproduire ici les parties les plus saillantes, d’autant plus qu’elles n’ont jamais, que nous sachions, été publiées en langue française. Voici, par exemple, comment le nouveau gouverneur rend compte des différents partis politiques qui divisaient alors le Canada, dans une lettre au secrétaire des Colonies, en date du 25 avril de cette même année 1843.
“ Dans ma dépêche confidentielle N° 1, je vous ai promis de vous entretenir prochainement de l’état des partis dans ce pays, et c’est ce que je fais aujourd’hui.
“ Il est impossible, en arrivant dans la Province, de ne pas être frappé de la violence de l’esprit départi qui y règne, et qui est poussé à un point tel, que je crains bien que l’administration du gouvernement n’y puisse opérer avec succès.
“ Les partis qui se divisent la Province sont le parti canadien français, le parti réformiste et le parti conservateur. Je me sers des noms sous lesquels on les désigne. Le parti des réformistes est, suivant ses adversaires, composé de républicains et de rebelles, et le parti conservateur, de tories et d’orangistes.
“ Le parti français est le plus fort, par le fait qu’il est fermement uni et qu’il marche ensemble comme un seul homme. A moins qu’il ne surgisse quelque question grave qui réunirait les
deux partis anglais, le parti français doit, par sa cohésion, influencer les votes de l’Assemblée plus qu’aucun autre. Ce parti est extrêmement flatté de son accession récente au pouvoir, de la nomination de deux de ses principaux chefs au Conseil exécutif et à des charges responsables, et de la nomination d’autres personnes sur la recommandation de leur chef, et des conséquences qui, en fait de patronage ou autrement, découlent naturellement de ce nouvel arrangement. Ce changement a produit dans tout le Bas-Canada un vif sentiment de reconnaissance pour Sir Charles Bagot. Il est bien regrettable qu’on n’ait pas trouvé moyen de faire participer plus tôt ce parti au pouvoir. Son exclusion était une injustice et elle aurait été une cause perpétuelle de mécontentement. Son admission, quoiqu’on puisse regretter la manière dont elle s’est faite, et quelques-unes des circonstances qui l’ont accompagnée, paraît avoir produit des effets très avantageux. Le Bas-Canada est tranquille et ne fait rien craindre pour l’avenir ; et comme je me crois tenu de considérer les Français et les Anglais delà même manière, de ne reconnaître aucune différence entre eux, et de les traiter tous comme de fidèles sujets, ayant droit à la même protection et aux mêmes droits et privilèges, je crois pouvoir affirmer qu’ils n’auront de ma part aucun sujet de juste mécontentement, quoiqu’il me soit impossible de répondre des conséquences de prétentions déraisonnables, si telles prétentions existaient. Ce parti vise sans cesse au maintien et à l’extension de son pouvoir et aux intérêts des Canadiens français. Il pourra marcher avec d’autres partis, sur le principe de la réciprocité, en donnant appui pour appui ; mais ses vues sont purement canadiennes françaises, et ont entre autres pour objet la conservation de la langue et des lois françaises. Il s’oppose avec énergie à toute tentative faite pour anglifier la population canadienne française.
“ Le parti réformiste comprend cette classe de la population du Haut-Canada qui, avant la rébellion, était opposée au gouvernement. Il compte dans ses rangs quelques-uns de ceux qui ont pris part à la rébellion, quelques-uns de ceux qui se sont tenus à l’écart dans cette circonstance sans prêter aucun secours au gouvernement, et d’autres qui, quoique agissant avec le
parti réformiste, ont cependant, lors de ces malheureux événements, rempli leur devoir de sujets fidèles. Ces deux dernières classes sont représentées dans le Conseil exécutif par des individus qui se sont respectivement conduits comme je viens de dire; et c’est une des accusations portées contre le Conseil d’avoir nommé aux emplois des hommes qui avaient pris une part active à la rébellion. Le parti réformiste comprend donc ceux qui étaient autrefois mécontents du gouvernement du Haut- Canada, ceux qui, à cette époque, étaient supposés désirer une séparation d’avec la mère-patrie, ceux qui ont le plus de penchant pour les institutions démocratiques, et, par conséquent, suivant ce qui paraît aujourd’hui, la plus grande partie des collèges électoraux, ou cette classe qui se considère la plus intéressée à jouir d’institutions de cette nature, que l’exemple et le voisinage des Etats-Unis de l’Amérique ont rendu familières dans ce pays. C’est ce sentiment, je crois, qui donne au parti réformiste sa majorité dans l’Assemblée représentative, en admettant qu’il ait, comme le disent se3 membres, une majorité sur les conservateurs, indépendamment du parti français. C’est un point cependant contesté par les conservateurs ; et comme les sentiments populaires sont sujets à varier aussi bien que les élections, je ne veux rien affirmer pour le moment à ce sujet. En parlant de la composition du parti réformiste, loin de moi la pensée de jeter le moindre doute sur la loyauté de ses membres. Us paraissent parfaitement satisfaits de l’ordre de choses actuel.
“ Le parti conservateur du Haut-Canada embrasse le plus grand nombre de ceux qu’on pourrait appeler relativement l’aristocratie du pays, — c’est-à-dire les hommes de richesse et d’éducation, appartenant par leur naissance ou leurs alliances à la classe la mieux élevée, avec aussi un nombre considérable de la classe moyenne, et même des basses classes. Il comprend ceux qui autrefois étaient considérés comme exerçant une grande influence sur le gouvernement sous le nom de Family Compact , accaparant les places d’honneur et de profit, ce que leurs adversaires rappellent souvent pour excuser ceux qui se sont insurgés et ont cherché une séparation de ce pays d’avec la mère-patrie.
Le parti conservateur comprend ceux qui ont le plus fait pour écraser la rébellion dans le Haut-Canada. Il comprend les sociétés orangistes, qui font plus de mal que de bien, et l’Association constitutionnelle, qui n’a pas encore fait connaître ce qu’elle peut faire. Dans le Bas-Canada, le parti conservateur se compose de ceux qu’on appelait ci-devant le parti anglais, pour le distinguer du parti français, et, par conséquent, de tous ceux qui ont été loyaux et fidèles à la mère-patrie, lorsque les Canadiens français étaient rebelles ou désaffectionnés. Il comprend donc dans les deux Canadas ceux qui ont montré le plus de zèle pour conserver cette colonie à l’empire britannique et qui ont combattu pour l’honneur de la Couronne.
“ Le parti français et le parti réformiste s’étant coalisés ont obtenu une majorité décidée dans l’Assemblée représentative et le Conseil exécutif. Ainsi les partis qui contiennent tous ceux qui ci-devant étaient désaffectionnés ont acquis l’ascendant à l’exclusion de ceux qui se sont montrés fidèles et attachés. Le mécontentement éprouvé par les premiers, à cause de leur exclusion, est maintenant transporté aux derniers, pour la même raison ; et ceux qui font maintenant allusion à la proba" bilité d’une séparation sont parmi les conservateurs ; mais j’espère que la loyauté qu’ils ont toujours professée est assez solide pour ne pas disparaître tout à fait, par suite clu succès de leurs adversaires, et je suis encore persuadé que les plus fermes adhérents à l’union avec l’Angleterre se trouvent dans le gros du parti conservateur.
u Sous ces circonstances, et avec beaucoup plus de sympathie au jond du cœur pour ceux qui ont été loyaux que pour ceux qui ont voulu secouer le joug de la mère-patrie, je me trouve condamne en quelque sorte à faire fonctionner le gouvernement sans la participation de ceux sur lesquels la mère-patrie devrait se reposer avec le plus de confiance au cas de besoin. Cette exclusion est contraire à mes goûts, et est, suivant moi, bien regrettable ; mais le triomphe des réformistes a forcé mon prédécesseur à accepter cet ordre de choses, et je ne vois pas maintenant comment il serait possible d’y apporter remède, sans violer ouvertement les principes du gouvernement responsable qui a été introduit dans
ce pays avec beaucoup plus d’extension, je crois, que dans aucune autre colonie.
“ La lutte des partis est beaucoup plus ardente dans le Haut- Canada que dans le Bas, car ici la majorité du parti français est si décisive qu’on ne pourrait produire aucun mouvement populaire en faveur de ses adversaires ; mais dans le Haut-Canada, la force des partis conservateur et réformiste étant plus contrebalancée, la conteste est plus vive et donne parfois lieu à des désordres. C’est dans ces circonstances que les sociétés orangistes font du mal. Formées d’abord, je crois, plutôt comme associations politiques que comme associations religieuses, elles tendent néanmoins à fomenter les dissentions religieuses. Si un conservateur violent désire remporter une élection ou triompher dans une assemblée publique, il rassemble un parti d’orangistes ou de protestants irlandais, armés de gourdins. Les réformistes, s’ils en ont connaissance, tâchent de rassembler un égal nombre de catholiques romains armés de la même manière ; ou bien ce sont les réformistes qui commencent et les conservateurs qui suivent, les orangistes étant toujours du côté des conservateurs, bien que beaucoup de conservateurs ne soient pas orangistes. Il s’en suit quelquefois une bagarre ; d’autres fois la prudence prévaut, et le parti le plus faible se retire. De cette manière les protestants et les catholiques combattent sans cesse les uns contre les autres, politiquement parlant, ce qui ne fait qu’augmenter les animosités religieuses. Dernièrement on avait planté ici une croix pour indiquer un endroit où on devait bâtir prochainement une église catholique ; durant la nuit, la croix fut coupée, et on y substitua un placard déclarant qu’aucune église catholique ne serait bâtie là. Je n’ai pas besoin de vous dire que tous mes efforts tendront à faire disparaître ces animosités politiques et religieuses et à faire régner la paix et l’harmonie.
“ H est d’usage, à l’arrivée d’un gouverneur, de présenter des adresses de félicitations et de compliment. C’est tellement l’usage que ce serait une erreur de regarder cela comme une affaire personnelle. J’en ai reçu plusieurs qui n’avaient rien que de convenable ; mais dans quelques-unes l’esprit de parti
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avait introduit des commentaires sur des questions politiques, ou des reproches contre des adversaires. Dans certains cas, j’ai été invité à soutenir le gouvernement responsable, et à suivre les traces de mon prédécesseur ; dans d’autres cas, à faire respecter la prérogative de la Couronne et l’autorité du gouvernement de Sa Majesté, et à abolir l’autorité du Conseil exécutif. Dans toutes ces occasions j’ai fait les réponses que me dictait la prudence ; je me suis efforcé de décourager l’esprit de parti et de faire naître chez tous des sentiments de bienveillance ; mais très probablement en vain.
“ La conduite que je me propose de suivre envers tous les partis est celle-ci : je veux les traiter tous de la même manière et ne faire aucune distinction entre eux, à moins que je découvre, ce que je n’ai pas découvert jusqu’à présent, certains principes et certains motifs qui nécessitent une conduite différente. Je puis répéter ici que la nécessité de faire entrer les Français dans le Conseil est universellement reconnue, et que les conservateurs étaient disposés à former une alliance avec eux, avant le changement qui les a fait entrer dans le Conseil en compagnie du parti de la réforme. L’hostilité du parti conservateur est dirigée principalement contre le parti de la réforme dans le Conseil, bien qu’on se plaigne de temps à autre que le gouvernement est au pouvoir des Français.
“ Si j’avais carte blanche je tâcherais de concilier et d’amener ensemble les meilleurs hommes de tous les partis, et de gagner la confiance et la coopération des corps législatifs par des mesures propres à avancer le bien-être général, et demandées par l’opinion publique ; mais lié comme je le suis par la nécessité d’agir avec un Conseil créé par une coalition de partis, et soutenu par une grande majorité de l’Assemblée représentative, je dois en quelque sorte restreindre mon penchant à cet égard, bien que je puisse encore jouer le rôle de médiateur et m’efforcer d’appaiser l’esprit de parti. Mais cet espoir même doit être de courte durée, car toute mesure qui sera censée renfermer le programme politique de mon Conseil excitera l’animosité de l’opposition contre moi personnellement, de manière à détruire le peu de bien que je pourrais faire par ce moyen.
“ C’est toutefois un clés avantages du système actuel que l’opposition au Conseil ne devra pas être considérée comme une opposition au Gouverneur, tant que le Conseil sera virtuellement nommé par l’Assemblée représentative; et que l’opposition à l’administration locale, même lorsque le gouverneur est un objet d’attaque, ne devra pas être considérée comme une opposition au gouvernement de Sa Majesté.”
Sous une apparence de calme et de sang-froid il y a une certaine crainte, une espèce de malaise dans cette lettre de Sir Charles Metcalfe ; s’il ne dérange rien à l’ordre de choses existant, c’est qu’il se jetterait dans un embarras inextricable. Il fait contre fortune bon cœur. Mais quoique la presse et le public ne fussent pas encore au fait des divergences de sentiments et d’opinions qui existaient entre Son Excellence et le Cabinet, ces divergences devenaient de jour en jour plus vives et plus sérieuses, comme on peut le voir en parcourant, dans l’ordre chronologique, l’intéressante collection des lettres de Sir Charles Metcalfe.
Le 12 mai, écrivant de nouveau au Bureau colonial, Sir Charles Metcalfe déclarait que la question du gouvernement responsable tel qu’entendu par le Conseil, allait pour la première fois être mise à l’épreuve.
“ Lord Durham, ajoutait-il, a pu écrire à loisir en faveur du gouvernement responsable, qui ne fut pas en force durant son administration et qu’il traita comme question générale et sans définir aucun des détails du système. Lord Sydenham mit l’idée en force sans s’astreindre à la suivre dans la pratique ; on ne peut pas dire que le gouvernement responsable existât durant la plus grande partie de son administration, et ce n’est qu’au moment de sa mort qu’il vint en opération. Sir Charles Bagot fut bien obligé d’accepter les arrangements de lord Sydenham ; de là vient qu’on attribue à Sir Charles Bagot la mise en pratique du gouvernement responsable. Mais quoiqu’il ait obéi jusqu’à appeler certaines personnes dans son Conseil, il n’eut jamais la moindre intention de leur abandonner son pouvoir. Sa maladie l’a empêché de régler définitivement cette question : ce soin est laissé à son successeur. Voici donc
que la guerre va commencer, et, supposant que la soumission absolue soit hors de question, je ne saurais dire quand cessera la lutte, si les partis déjà mentionnés ont réellement l’intention de l’entreprendre.”
Remarquons encore qu’il y avait à peine six semaines que Sir Charles Metcalfe était dans le pays lorsqu’il écrivait ces paroles, qui semblent être une prédiction de ce qui allait arriver bientôt.
Le même jour, il écrivait encore à lord Stanley :
“ J’apprends que mes efforts pour concilier tous les partis sont criminels aux yeux de mon Conseil, ou au moins de son membre le plus formidable. On voudrait m’obliger à me mettre entièrement aux mains de mon Conseil ; on veut que je me soumette à sa volonté ; que je n’aie pas de jugement à moi; que je distribue le patronage du gouvernement aux seuls amis du ministère ; que je proscrive ses adversaires ; et que je fasse quelque déclaration publique et non équivoque de mon adhésion à ces conditions qui ne sont rien moins que la nullification complète du gouvernement de Sa Majesté, ce que mon Conseil prétend, bien à faux, être la politique de Sir Charles Bagot, quoiqu’il soit bien certain que Sir Charles Bagot n’a jamais voulu pareille chose. Si je ne me soumets pas à ces stipulations, je suis menacé de la résignation de M. La Fontaine pour un, et nous connaissons parfaitement, lui et moi, les conséquences sérieuses que pourrait entraîner l’exécution de cette menace, le parti canadien français
marchant aveuglément à la suite de son chef . Je suis porté
à croire qu’un peu de réflexion calmera son ardeur et que le temps viendra à mon aide. Je n’ai pas besoin de dire que, bien que je sente la nécessité d’être prudent, je n’ai nullement l’intention de déshonorer la commission de Sa Majesté en me soumettant aux conditions prescrites.
“ Voilà, pour le dire sans déguisement, à quoi se réduit la question : le gouverneur doit-il être simplement un instrument entre les mains du Conseil, ou doit- il exercer son jugement privé dans l’administration du gouvernement? Cette question n’a pas été discutée ; mais je n’ai aucun doute que le chef du parti français ne soit appuyé dans ses prétentions par d’autres membres du Conseil.
“ Comme il n’est pas possible que je me soumette à cela, je dois me tenir prêt à subir les conséquences d’une rupture avec le Conseil, ou au moins avec la partie la plus influente de ce corps. Ce serait très imprudent de ma part de bâter cet événement, ou de le laisser éclater dans les circonstances actuelles, s’il est possible de l’éviter ; — mais je dois m’y attendre, car je ne saurais consentir à être l’instrument d’un parti, et à proscrire tous ceux qui, dans un moment de danger, ont défendu le pays contre l’invasion étrangère et la rébellion à l’intérieur. Je consens volontiers à pardonner les offenses payées; mais je n’aime pas à voir ceux qui demandent une amnistie en faveur de rebelles et de brigands avec lesquels ils sympathisent jusqu’à un certain point, professer une hostilité invétérée contre ceux qui ont été fidèles à leur souverain et à leur pays. L’amnistie devrait au
moins être réciproque . Le gouvernement par une majorité
c’est l’explication du gouvernement responsable donnée par le chef de ce mouvement, et le gouvernement sans une majorité doit être considéré comme impraticable. Mais la question qui se présente, question qui devra se décider sous mon administration, n’est pas de savoir si le gouverneur doit conduire les affaires de manière à satisfaire les désirs et les besoins du pays et à obtenir le suffrage du public en procurant le bien-être général, ni s’il sera responsable pour ces mesures au peuple représenté par ses députés, mais c’est celle de savoir s’il aura ou non voix dans le Conseil, s’il sera libre de traiter avec une égale justice tous les sujets de Sa Majesté, ou s’il sera un instrument passif et sans volonté entre les mains d’un parti pour proscrire les adversaires de ce parti, ces adversaires formant la classe la plus sincèrement attachée à l’empire, et le gouverneur chargé de les proscrire étant un gouverneur anglais. La tendance et l’objet de ce mouvement sont d’exclure complètement la mère-patrie du gouvernement intérieur de la colonie et de maintenir la Province aux dépens de la mère-patrie, c’est-à-dire de jouir de tous les avantages d’une union avec l’empire, tant qu’il plaira à la majorité des habitants du Canada qu’il en soit ainsi. Cette politique est très intelligible et très commode pour un canadien
qui vise à l’indépendance, mais le rôle que doit jouer dans ce cas le représentant de la mère-patrie est loin d’être attrayant.”
On voit que l’antagonisme devient de plus en plus sérieux, et qu’une guerre ouverte ne peut manquer d’éclater bientôt. Le public cependant ne se doutait guère de ces dissensions intestines. Les journaux politiques s’épuisaient à discuter et à rechercher les véritables intentions du gouverneur. D’ailleurs quelques événements douloureux survenus à cette époque vinrent détourner un moment l’attention de la question politique.
Au commencement de juin, deux à trois mille journaliers employés sur le canal de Beauharnois se mirent en grève. Ils se laissèrent entraîner à des actes de violence et se conduisirent d’une manière si brutale qu’on fut obligé d’y envoyer un détachement du 74e régiment, et d’y lire l’acte d’émeute. Les émeutiers refusant de se disperser, les soldats firent feu; sept personnes furent tuées, et douze blessées.
Cet événement tragique causa une pénible sensation dans toute la Province.
Le 20 juin, le village de Boucherville, composé d’environ cent cinquante maisons, et situé à quelques lieues de Montréal, sur la rive sud du St-Laurent, devint la proie des flammes. Au nombre des édifices incendiés se trouvaient une église qui avait coûté $10,000, ainsi qu’un couvent. Le feu, paraît-il, avait été communiqué par les flammèches d’un petit bateau à vapeur qui avait accosté au quai de Boucherville.
Des souscriptions s’organisèrent pour venir en aide aux malheureux. Sir Charles Metcalfe eut occasion de faire preuve de cet esprit de générosité qui le caractérisait, en envoyant au comité de souscription la somme de cent louis.
Mais il revint bientôt à ses anxiétés politiques.
Le ministère avait une tâche herculéenne à remplir ; il voulait des modifications importantes à l’acte d’Union, entre autres la réhabilitation de la langue française et le rappel de la clause relative à la liste civile ; il voulait une amnistie générale ; il avait à fixer d’une manière permanente le siège du gouvernement ; à réformer la judicature et le système municipal ; à présenter de nouvelles mesures sur l’éducation, la tenure seigneu-
riale, les bureaux d’enregistrement, etc. C’était presque une révolution dans le gouvernement et l’administration du pays.
Pour accomplir cette révolution, il fallait une grande énergie ; il fallait aussi une harmonie parfaite entre les diverses branches de l’administration ; et c’est ce qui manqua. Les bases mêmes de notre constitution n’étaient pas encore solidement établies, et le règne de Sir Charles Metcalfe ne devait être qu’une longue lutte contre le parti qui regardait l’introduction du principe de la responsabilité dans nos affaires comme l’application pure et simple des principes de la constitution anglaise à la direction des affaires de la colonie.
CHAPITEE DIXIÉME
Suite de l’antagonisme secret entre Sir Charles Metcalfe et ses conseillers.— Lettres du gouverneur. — Dissertation sur le gouvernement responsable. — Ouverture de la session de 1843. — Question du siège du gouvernement.
Le 25 juin, Sir Charles Metcalfe disait dans une lettre privée à lord Stanley : “ J’ai marché assez pacifiquement avec le Conseil jusqu’aujourd’hui; j’ai été très réservé, mais je n’ai rien sacrifié de ce qui peut être regardé comme constituant l’autorité du gouverneur. Les affaires du gouvernement sont conduites par l’intermédiaire de secrétaires ; aucune décision n’émane sans mon ordre ou mon assentiment; et je ne soumets au Conseil que les affaires qui, d’après la loi ou l’usage établi, doivent lui être soumises, ou à l’égard desquelles je désire obtenir son opinion. Rien n’a été fait de sa part pour m’engager à adopter une autre règle de conduite ; et on serait presque porté à croire que les prétentions injustes de quelques-uns de ses membres ont été abandonnées. Je ne suis pas sûr de cela cependant; et bien que je ne voie aucune raison de craindre quelque rupture immédiate, je prévois qu’elle peut arriver un jour ou l’autre. Si tous étaient de la même trempe que trois ou quatre d’entre eux, la chose serait bien certaine . ”
Bientôt une espèce de découragement semble s’emparer de lui, et le 15 juillet, écrivant à un de ses amis en Angleterre, il lui fait ces confidences :
“Il y a des difficultés qui me paraissent insurmontables : l’antipathie mutuelle des races que le temps seul pourra faire disparaître ; l’antipathie encore plus ardente des réformistes, comme ils s’appellent, ou des républicains et rebelles, comme les appellent leurs adversaires ; celle des constitutionnels ou conservateurs, comme ils s’appellent, ou des tories ou membres du Family Compact , comme les appellent leurs adversaires ; la virulence haineuse des orangistes et des repealers transférée des couches chaudes des factions de la mère-patrie dans cette colonie, pour y être une source de méfaits; les mécomptes résultant de l’Union; l’impossibilité de réconcilier les Haut-Canadiens avec l’idée de fixer le siège du gouvernement dans le Bas- Canada ; l’impossibilité de faire consentir les Bas-Canadiens à ce qu’il soit dans le Haut-Canada ; la probabilité de tentatives pour dissoudre l’Union; le peu de bien qu’on peut espérer du rappel ou du maintien de cette Union ; ma répugnance à gouverner au moyen d’un parti, et la difficulté, sinon l’impossibilité, de faire autrement. Tels sont les embarras qui obstruent ma marche; et j’ai si peu d’espoir de faire du bien ou de me faire honneur que je me serais cru justifiable de refuser la charge que j’occupe, et que je n’ai jamais sollicitée, si j’avais connu le véritable état des choses . ”
Les rapports de Sir Charles Metcalfe avec ses ministres deviennent de jour en jour plus inquiétants pour lui. Il s’alarme secrètement, et fait part de ses réflexions au secrétaire des Colonies, dans l’espoir, sans doute, d’en recevoir quelques paroles d’encouragement ou quelque promesse d’appui dans la lutte qui va infailliblement s’engager. C’est ainsi qu’il écrivait à lord Stanley, en date du 5 août, la longue dépêche qu’on va lire. Les jeunes gens, auxquels notre travail est plus particulièrement destiné, nous pardonneront d’intercaler dans notre récit d’aussi longues citations, vu qu’elles résument, en quelque sorte, les discussions au sujet du gouvernement responsable qui ont
occupé la presse canadienne pendant toute la carrière de Sir Charles Metcalfe.
“ Milord, — Considérant lord Sydenham comme l’auteur de la forme du gouvernement maintenant établie dans cette Province, j’ai lu avec attention ses dépêches au secrétaire d’Etat de Sa Majesté, afin d’y trouver l’explication de l’intention qu’il avait en donnant à l’administration exécutive locale sa forme actuelle, ou d’y découvrir, d’une manière claire et précise, ce qu’il entendait par la question si débattue du gouvernement responsable.
“ Je vois que, dans ses premières dépêches, chaque fois qu’il est question du gouvernement responsable, dans le sens qu’on entend ici, il s’en moque. Il y a quelques passages remarquables dans ses lettres d’Halifax, ou vers l’époque de sa mission dans la Nouvelle-Ecosse, qui indiquent clairement comment il comprenait alors cette question. En parlant d’un vote de non-confiance passé dans l’Assemblée législative de cette Province, à l’égard d’un ou de plusieurs membres du Conseil exécutif, il réprouve un pareil vote comme inconstitutionnel. Il ne pense pas de même d’une pétition de la Chambre à Sa Majesté demandant la démission du gouverneur. Il regarde cet acte comme le mode constitutionnel par lequel une colonie peut exprimer sa désapprobation de l’administration du gouvernement, et se plaindre des mesures du gouverneur. Rien ne pouvait expliquer plus clairement son opinion sur la responsabilité d’un gouvernement colonial, laquelle allait évidemment à dire que le gouverneur est le gouvernement responsable ; que ses officiers exécutifs subordonnés sont responsables à lui, non à l’Assemblée législative ; et qu’il est responsable aux ministres de la Couronne, auxquels la colonie peut aussi appeler de ses actes, son devoir l’obligeant en même temps de consulter les sentiments du pays et de ne pas persister à employer des individus que le peuple détesterait et qu’il aurait raison de détester.
“ Si l’on regarde cela comme la manière dont lord Sydenham envisageait la question, on ne peut revenir de sa surprise en le voyant adopter la forme de gouvernement la plus propre assurément à détruire l’objet qu’il avait en vue, et à faire naître
ou confirmer l’idée du gouvernement responsable qu’il avait réprouvée auparavant, c’est-à-dire la responsabilité des officiers exécutifs du gouvernement à l’Assemblée populaire législative. En composant son Conseil des principaux officiers exécutifs sous son autorité, en exigeant qu’ils fussent tous membres de la Législature, et particulièrement de la branche populaire, et en faisant dépendre la conservation de leur emploi de la majorité du corps représentant le peuple, il semble avoir voulu établir avec toute la certitude de la cause et de l’effet, que le Conseil du gouverneur devait se considérer comme responsable non pas tant au gouverneur qu’à la Chambre d’Assemblée. En adoptant la forme même et la pratique du gouvernement impérial, d’après lesquelles les ministres de la Couronne composent un Cabinet reconnu par la nation comme l’administration exécutive, et se reconnaissent eux-mêmes responsables au Parlement, il a été cause que le Conseil ici s’est naturellement considéré comme possédant, au moins jusqu’à un certain point, le caractère d’un Cabinet de ministres. Si lord Sydenham n’a pas voulu cela, il s’est plus trompé qu’on ne serait porté à le supposer d’après l’habileté qu’on lui reconnaît ; et si telle a été son intention, il a délibérément mis en pratique la théorie de gouvernement colonial responsable contre laquelle il s’était prononcé d’abord de la manière la plus positive.
“ Je ne saurais m’expliquer cette inconséquence apparente qu’en supposant qu’il avait changé d’opinion en formant son Conseil après l’Union des deux provinces, ou qu’il a cédé malgré lui à une nécessité à laquelle il se sentit incapable de résister. Ses dépêches ne nous font pas connaître à laquelle de ces deux influences il a dû céder; au moins, je n’ai pu trouver dans ses dernières dépêches aucune opinion sur cette théorie contre laquelle il s’était d’abord prononcé, mais qu’il mit pourtant en pratique, en faisant ouvertement dépendre la conservation des charges exécutives de l’appui d’une majorité de la branche populaire de la Législature.
<£ On pense qu’il n’avait guère l’habitude de consulter son Conseil et qu’il dirigeait les affaires comme il le jugeait à propos. Sa réputation d’habileté est très répandue dans ce pays ;
mais on croit qu’il n’aurait pu continuer à faire fonctionner le gouvernement pendant longtemps sans être forcé de céder à la pression de l’Assemblée législative sur le Conseil exécutif. Avant le commencement de la première session du Canada, la seule session du Parlement qu’il eut à traverser, il fut menacé d’un vote de non-confiance contre une partie de son Conseil, — vote qu’il avait déclaré être inconstitutionnel. Une division dans le parti réformiste détourna le coup, mais on m’assure que la session ne fut traversée que difficilement, la majorité favorable au gouvernement se bornant quelquefois à une seule voix, et même à quelquefois moins. La première semaine de la session fut employée à extorquer des membres du Conseil l’aveu de leur responsabilité à la majorité, suivant le sens populaire du gouvernement responsable. Le vote de non-confiance ne fut détourné dans cette session que pour revenir dans la suivante, où, comme on sait, la crainte qu’il inspira eut un effet décisif.
“ J’insiste sur l’administration de lord Sydenham parce qu’elle a eu une influence très importante, et qui durera probablement, sur le gouvernement de cette Province. Il a établi, au nombre des derniers actes de son administration, ce qu’on appelle ici gouvernement responsable, et il a laissé à l’avenir à résoudre le problème du succès de ce système de gouvernement colonial. Il se peut que, pour faire passer les mesures auxquelles il tenait par-dessus tout, il n’ait pu éviter ce qu’il a fait.
“ Le terme gouvernement responsable maintenant d’un usage général dans la colonie, a été tiré, me dit-on, des notes marginales du rapport de lord Durham. Antérieurement à la publication de ce document, le parti démocratique du Haut-Canada avait combattu longtemps pour obtenir plus de part qu’il n’en avait à l’administration des affaires du pays ; mais il n’avait pas de nom précis pour exprimer ce qu’il voulait. Le rapport de lord Durham entreprit d’expliquer les vues de ce parti, et les mots gouvernement irresponsable, responsabilité du gouvernement, responsabilité des officiers du gouvernement, répétés fréquemment dans les notes marginales, firent adopter ce nom de gouvernement responsable, lequel devint dès lors le cri de guerre de ce parti. Lord Sydenham, à son arrivée dans le Haut-
Canada, eut à faire face ou à se soumettre à cette demande. Un de ses buts était de gagner le parti réformiste, nom pris par le parti en question, et il ne pouvait réussir qu’en lui faisant croire que le gouvernement responsable allait être accordé. Par le fait, lord Sydenham, soit qu’il le voulût ou non, l’a accordé en pratique par les arrangements qu’il a adoptés, bien que cette concession ne se manifestât pas d’une manière aussi éclatante durant son administration que sous celle de son successeur.
“ Il me paraît y avoir une grande différence entre la sorte de gouvernement responsable dont parlait lord Durham et celle mise en pratique par lord Sydenham. En examinant le rapport de lord Durham pour y chercher ce qu’on pourrait supposer être son plan, je vois qu’il propose que tous les officiers du gouvernement, excepté le gouverneur et son secrétaire, soient responsables à la Législature-unie ; et que le gouverneur fasse marcher le gouvernement au moyen de chefs de départements en qui la Législature-unie reposerait confiance. Tout cela pourrait se faire sans nuire aux pouvoirs d’utilité du gouverneur. Si le secrétaire qui signe les ordres du gouverneur n’était pas respon. sable à la Législature, il y aurait une grande différence avec l’arrangement actuel en vertu duquel l’administration provinvinciale ne fonctionne que par l’intermédiaire de secrétaires qui se prétendent ainsi responsables. La responsabilité générale des chefs de départements, agissant d’après les ordres du gouverneur, chacun dans son département distinct, pourrait exister, sans que l’autorité première du gouvernement de Sa Majesté fût anéantie. Dans ce projet il n’est pas fait mention de la combinaison de ces officiers en Conseil, pour agir ensemble avec le caractère de Cabinet, de manière à affaiblir les pouvoirs du chef responsable du gouvernement. Le plan de lord Durham ne paraît pas avoir été suffisamment développé, et lorsqu’il dit que la responsabilité à la Législature de “ tous les officiers du gouvernement à l’exception du gouverneur et de son secrétaire devrait être assurée par tous les moyens connus sous la constitution anglaise ”, il ne dit pas comment cela devrait se faire.
“ Lord Sydenham a réalisé l’idée de lord Durham de la manière la plus propre à affaiblir l’autorité du gouverneur, et à
rendre complète la responsabilité des officiers du gouvernement à la branche populaire de la Législature, en administrant les affaires de la Province par l’entremise de secrétaires provinciaux, et en faisant d’eux et de tous les chefs de départements un Conseil responsable à la Législature, et redevable de son existence au vote de la majorité. Autant qu’on en peut juger par les dépêches de lord Sydenham, cet arrangement fut tout à fait spontané de sa part, quoiqu’il fût en opposition manifeste, dans ses conséquences naturelles, aux sentiments qu’il avait d’abord exprimés.
“ La politique de lord Sydenham dans le Haut-Canada fut de gagner le parti qui s’appelait réformiste, d’écraser le parti appelé Family Compact, et de former un Conseil des hommes modérés des partis conservateur et réformiste. Il réussit pour les deux premiers points ; mais on peut dire qu’il a échoué à l’égard de l’autre, car, quoique le Conseil ainsi formé pût lutter pendant une courte session de la Législature, il ne put faire face ou il craignit de faire face à l’orage qui menaçait de s’élever à l’ouverture de la session suivante, et il se disloqua, la partie conservatrice se retirant pour faire place au parti français et ce qu’on considérait comme le parti démocratique ou réformiste le plus avancé.
“ Dans le Bas-Canada, la politique de lord Sydenham a été de subjuguer le parti français. En cela il a échoué.. Ce parti est demeuré uni et aigri à l’extrême contre lord Sydenham. Il fit alliance avec le parti démocratique extrême- ; et cette combinaison renversa le Conseil de lord Sydenham, qui avait été radoubé par Sir Charles Bagot, au moyen d’accessions de la part des deux partis conservateur et réformiste.
“ Grâce à ces manoeuvres les partis français et réformiste devinrent unis, les conservateurs furent jetés dans la minorité, et les ultra-conservateurs qui avaient favorisé ce changement furent abandonnés par leurs anciens alliés, conformément aux conditions de leur alliance, qui était simplement une alliance offensive dirigée contre le Conseil.
“ Le résultat naturel de cette lutte a été de faire croire encore davantage que le gouvernement responsable était solidement établi. De nouveaux conseillers furent imposés au gouverneur,
pour l’un desquels au moins il avait une antipathie prononcée. Le Conseil ne fut pas choisi par le gouverneur. Il lui fut imposé par l’Assemblée du peuple. Quelques-uns des nouveaux membres du Conseil y étaient entrés avec des idées extrêmes concernant la suprématie du Conseil sur le gouverneur, — c’està-dire sur la nécessité pour le gouverneur de se conformer à 1 Wis de son Conseil sur toutes les questions, grandes ou petites ; et la maladie de Sir Charles Bagot après ce changement laissa entre les mains des conseillers toutes les affaires courantes de l’administration, ce qui eut l’effet de les confirmer davantage dans leurs idées. Ce qui s’est passé depuis a dû, je pense, modifier ces impressions et donner une plus juste idée de la situation relative du gouverneur et de son Conseil ; mais il est évident que l’existence d’un Conseil, nommé et maintenu absolument par une majorité de la branche populaire de la Législature, doit tendre à amoindrir le pouvoir et l’influence du gouverneur. Que cela puisse, en définitive, opérer avantageusement pour la colonie et la mère-patrie, c’est ce que l’avenir seul pourra faire connaître. Je suis porté à croire que ses effets immédiats sont pernicieux, présumant, comme je le fais, que tout le bien qui en provient aurait pu être produit d’une autre manière.
“ Un des maux de cette sorte de gouvernement responsable, c’est qu’il tend à établir un gouvernement de parti. Le gouverneur peut s’opposer à cela, mais il ne pourra guère le faire efficacement. Le Conseil sera plus porté à s’occuper de consolider sa propre existence qu’à aider cordialement le gouverneur. Les recommandations des conseillers en matière de patronage, lesquels dans les rapports qui existent entre eux et le gouverneur devront vraisemblablement être souvent écoutées, même en n’admettant pas leur droit au monopole, seront presque toujours en faveur de partisans. Ceux-ci les considèrent comme conférant exclusivement les places et les émoluments, et menacent ouvertement de leur retirer leur appui s’ils ne favorisent pas leurs vues. Conserver la majorité à laquelle ils doivent le pouvoir devra toujours être leur grande affaire ; telle doit être leur tendance naturelle, sans supposer l’absence totale de motifs plus élevés. Sans un Conseil ainsi placé, un gouverneur, recon-
naissant la nécessité de conduire son gouvernement selon les intérêts et les vœux du peuple, et de se concilier et gagner la Législature, — et on aurait pu faire de cela une règle dont les gouverneurs n’auraient jamais dû se départir,— pourrait rendre son administration du gouvernement agréable à tous les partis, et acquérir une influence propre à cimenter l’union entre la mère-patrie et la colonie, et à servir les intérêts de l’une et de l’autre. Sous le système actuel, le gouverneur ne me paraît pas devoir acquérir beaucoup d’influence. Si lui et son Conseil sont intimement unis, il devient de fait ou en apparence partisan, sans aucune raison pour cela. L’honneur de tout ce qu’il pourra faire de bien, ses conseillers le revendiqueront, ou leur parti le leur attribuera. Tout ce que l’autre parti regardera comme mal, il passera pour l’avoir permis. S’il montre quelque disposition à se concilier l’autre parti, il deviendra un objet de méfiance pour ses conseillers et leur parti. Leurs intérêts et les siens, et avec les siens ceux du gouvernement de Sa Majesté, sont toujours distincts ; car ils ont leurs intérêts comme parti à sauvegarder, lesquels doivent être distincts de ceux du gouvernement de Sa Majesté aussi bien que tout intérêt que le gouverneur peut avoir pour l’honneur de son administration.
“ Je vais tâcher de vous faire comprendre ma situation. Je ne suis pas parfaitement satisfait de mon Conseil, principalement parce qu’il est sous l’influence de l’esprit de parti, et qu’il m’entraînerait avec lui s’il le pouvait. Le seul remède à cela serait de le démettre, ou de démettre au moins ceux des conseillers qui se montrent les plus extrêmes dans leurs vues, et de former un autre Conseil. Mais la conséquence qu’on pourrait en attendre serait celle-ci : on m’accuserait à grands cris d’être ennemi du gouvernement responsable. Le nouveau Conseil ne serait pas capable de résister à une majorité dans la branche populaire de la Législature, et je serais obligé ou de reprendre ceux que j’aurais démis, avec une espèce de disgrâce pour moi qui nuirait à l’efficacité de mon gouvernement, ou d’être continuellement en lutte avec une majorité de la Chambre d’Assemblée qui rendrait ma présence ici inutile au service de Sa Majesté. Je n’hésiterais pas à engager cette lutte, si j’y étais
contraint par mon devoir ; mais il est si désirable de l’éviter, qu’il me faudra des motifs bien puissants pour l’engager de propos délibéré.
“ Mon but est de gouverner le pays pour son propre avantage et de cimenter son attachement à la mère-patrie. Pour cela, mon désir serait de concilier tous les partis ; et quoique cela puisse être difficile, je ne le regarderais pas comme impossible, si le gouverneur était laissé libre d’agir ouvertement dans cette vue ; mais la réalisation de ce désir semble presque impossible lorsque le gouverneur est entouré d’un Conseil qui juge nécessaire pour sa propre existence de s’appuyer seulement sur son parti. Plutôt que d’adopter la livrée du partisan, je destituerais mon Conseil et je subirais les conséquences de cet acte ; mais il n’est guère possible d’éviter l’influence de l’esprit de parti dans une administration où chaque aviseur et chaque officier exécutif est guidé par cet esprit ; et la principale difficulté de ma situation c’est de ne pouvoir agir suivant ce que je crois être juste et en opposition à cet esprit de parti, sans rompre avec le Conseil et la majorité de ceux qui les soutiennent. La forme d’administration adoptée par lord Sydenham me paraît avoir mis de lourdes entraves à tout gouverneur qui veut agir avec prudence, et ne pas courir le risque d’une rupture avec la majorité de l’Assemblée populaire. La réunion de la Législature me mettra probablement à même de voir ma situation plus clairement. Il n’est pas du tout certain aujourd’hui qu’un changement de conseillers produirait un changement avantageux relativement à la difficulté dont je parle, car tout Conseil formé d’après le principe du gouvernement responsable du Canada aurait très probablement les mêmes vues de parti, et éprouverait la même pression de la part de ses amis.
“ Vient la question de savoir s’il est possible de se passer d’un gouvernement de parti. L’épreuve qu’on a faite du gouvernement responsable dans cette colonie semblerait indiquer que non. Cela paraît indispensable dans les Etats libres et indépendants où existe le gouvernement responsable, et les mêmes causes doivent produire partout les mêmes effets; mais il y a une grande différence entre un Etat indépendant et une colonie.
Dans un Etat indépendant tous les partis généralement doivent désirer le bien de l’Etat. Dans une colonie subordonnée à un gouvernement impérial, il peut arriver que le parti dominant soit hostile aux sentiments de la mère-patrie ou qu’il ait des vues incompatibles avec ses intérêts. Dans un cas pareil, être obligé de coopérer avec ce parti, et de permettre à un gouvernement de parti d’écraser ceux qui sont les plus affectionnés, serait pour la mère-patrie une situation étrange, un singulier rôle à jouer. On devrait considérer cela attentivement avant d’établir le système qu’on a désigné sous le nom de gouvernement responsable. Il est peut-être trop tard maintenant pour remédier au mal. J’ai supposé un cas extrême et possible san3 prétendre que c’est là l’état actuel des partis dans cette colonie. J’espère que ce que j’ai dit est en grande partie inapplicable. Cela est applicable néanmoins en ceci que le parti connu sous le nom de parti anglais dans cette Province est maintenant en minorité. Je m’efforcerai de rendre tous les partis heureux et satisfaits ; mais je crains bien que cette partie de ma tâche ne soit chimérique. Je m’efforcerai aussi d’encourager la loyauté envers notre gracieuse Souveraine, et l’attachement à l’empire britannique. Ces sentiments ne pourraient manquer de se produire si le gouvernement était administré d’une manière satisfaisante pour le peuple, et si on était convaincu que l’union avec l’Angleterre est avantageuse à la colonie. Les actes du gouvernement de Sa Majesté qui ont pour objet de garantir l’emprunt pour les travaux publics, et de faciliter l’importation dans le Royaume-Uni du blé et de la farine du Canada, devraient avoir sous ce rapport un effet salutaire, puisqu’ils sont une preuve de la sollicitude de la mère-patrie pour le bien-être de sa colonie.
“Je dois m’excuser, s’il m’est arrivé de répéter ce que j’ai déjà eu occasion de dire dans quelques-unes de mes dépêchés. C’est un sujet qui occupe continuellement mon attention, et que la routine de chaque jour présente sans cesse à ma pensée. Je m’aperçois que le peu de services que j’aurais pu rendre dans d’autres circonstances, je suis empêché de les rendre|par le système d’administration introduit dans cette colonie , mais
toute tentative faite pour faire disparaître cet obstacle serait probablement encore plus funeste. J’ai donc cru devoir faire connaître la situation particulière dans laquelle je me trouve, en donnant plus de développement qu’il ne semble nécessaire ; mais j’espère que c’est la dernière fois que j’entretiens Votre Seigneurie de ce sujet.”
La session de 1843 s’ouvrit le 28 septembre. Le discours du trône promettait une session longue, laborieuse et fructueuse pour le pays. Diverses mesures devaient être présentées pour amender les lois municipales, les lois d’éducation et le système du jury dans les deux sections de la Province, pour amender le système de judicature du Bas-Canada, et les lois de cotisation du Haut. Le nouveau tarif établi parle parlement de la Grande- Bretagne devait rendre nécessaire un changement dans les lois de douane. Il annonçait que l’emprunt effectué avec la garantie impériale l’avait été à des conditions favorables. Le gouverneur appelait l’attention sur l’état des prisons et sur le besoin d’un asile d’aliénés dans le Bas-Canada, etc.
Au commencement de cette session on comptait dans l’Assemblée, sur les 84 membres dont elle se composait, 54 ministériels, 15 oppositionnistes, et 15 douteux (y compris l’Orateur). L’opposition se composait de la petite phalange torye, dont les chefs étaient pour le Haut-Canada Sir Allan-N. McNab, et pour le Bas, M. Moffatt, représentant de Montréal. M. Moffatt ne comptait que trois adhérents, MM. Watts, Haie et Ogden ; ce dernier, qui eût sans doute été chef de préférence à M. Moffatt, était absent.
Quoique l’opposition ne fût guère formidable, le débat sur l’adresse fut signalé par une grande virulence de langage. Les tory s, qui avaient si longtemps gouverné le pays, ne pouvaient supporter l’idée d’être gouvernés à leur tour. Peut-être connaissaient-ils aussi les sentiments secrets du nouveau gouverneur, et espéraient -ils, avec son aide, pouvoir bientôt reprendre le pouvoir. Leur tactique consistait à regarder le gouvernement responsable comme tout à fait impraticable dans une colonie, ce qui s’accordait précisément avec les idées de Sir Charles Metcalfe.
Quoiqu’il en soit, l’adresse fut adoptée sans division.
On ne manqua pas de remarquer, à la lecture du discours du trône, qu’il n’y était nullement question du siège du gouvernement. Cependant, quelques jours auparavant, les journaux avaient annoncé la résignation de M. Harrison, secrétaire provincial pour le Haut-Canada, qui se retirait, disait-on, par suite d’une différence d’opinion entre lui et ses collègues sur cette question même. M. Harrison représentait Kingston dans l’Assemblée législative, et on en concluait que le gouvernement avait décidé de faire choix d’une nouvelle capitale.
M. Malcolm Cameron, commissaire des Douanes, avait aussi donné sa démission pour la même raison ; et on disait que M. Killaly devait en faire autant.
Le six octobre, le gouverneur transmit à l’Assemblée législative un message par lequel il déclarait qu’il ne se croyait pas libre de communiquer aux Chambres la correspondance échangée entre le gouvernement impérial et le gouvernement colonial au sujet du siège du gouvernement, mais qu’il croyait pouvoir annoncer que Sa Majesté refusait de se prononcer sur cette question sans l’avis de la Législature provinciale, et que les ministres de Sa Majesté lui soumettraient volontiers toute adresse des Chambres recommandant le choix de Kingston' ou de Montréal, le choix devant être restreint à ces deux villes ; les deux anciennes capitales, Québec et Toronto, se trouvant l’une et l’autre trop éloignées du centre de la Province.
Dans ses dépêches à lord Stanley, sir Charles Metcalfe s’était prononcé en faveur de Montréal et n’hésitait pas à dire qu’il partageait à ce sujet l’opinion des ministres ; mais il regrettait amèrement que l’un de ses prédécesseurs (lord Sydenham) eût acheté le consentement d’une certaine partie de la population haut-canadienne à l’union des deux provinces par la promesse tacite que le siège du gouvernement serait permanemment fixé dans une des villes du Haut-Canada. II est de fait pourtant que, dans les discussions qui eurent lieu plus tard, il fut déclaré par quelques-uns des membres, entre autres parl’hon. Adam Ferrie, conseiller législatif, que lord Sydenham leur avait dit à l’oreille
qu’il n’avait fait d’abord choix de Kingston que parce qu’il prévoyait que c’était le seul moyen d’aller ensuite à Montréal.
Quoi qu’il en soit, la discussion à ce sujet s’engagea avec une vigueur extraordinaire.
Ce fut le commencement de cette lutte qui a duré près d’un quart de siècle entre les diverses villes du Haut et du Bas- Canada pour la possession du siège du gouvernement. Chacune des cinq villes qui sont tour à tour devenues capitales. Montréal, Toronto, Kingston, Québec, Ottawa (appelée Bytown à cette époque), fit valoir ses droits et réclama l’honneur qu’elle prétendait lui appartenir. Les habitants de Kingston, qui venaient de placer des capitaux dans l’achat de propriétés et la construction d’édifices avec l’espoir que leur ville continuerait à être la capitale, prétendaient avoir un droit acquis, d’autant plus que cette ville occupait une position centrale par rapport aux deux Canadas et qu’elle n’était pas sans moyens de défense. Mais on leur répondait que Kingston était une ville sans importance, et que la contrée environnante n’était pas susceptible de progrès. Toronto était une ville florissante, située dans une région fertile et susceptible d’un grand accroissement, mais elle était trop éloignée du Bas-Canada. Québec était une ville fortifiée ; elle était l’entrepôt du commerce de bois auquel le Haut-Canada était grandement intéressé ; elle possédait un édifice qui pouvait servir temporairement aux séances de la Législature ; son climat ne différait pas essentiellement de celui des autres parties de la Province; mais elle offrait le même désavantage que Toronto : les Haut-Canadiens qui auraient eu affaire au gouvernement auraient été obligés de se transporter trop loin de leur pays.
Bytown, à cette époque, n’était accessible ni pour le Haut ni pour le Bas-Canada, et n’était pas une ville assez importante pour attirer beaucoup l’attention de la Législature. “Montréal, ” disait le mémoire soumis aux Chambres par le Conseil exécutif, “ Montréal, située à la tête de la navigation de la mer, et au pied de la navigation fluviale et des canaux, non seulement du Canada, mais du nord-ouest de l’Amérique, Montréal est, depuis longtemps, la capitale commerciale de la Province et deviendra probablement bientôt le marché d’une grande partie
des vastes contrées du nord-ouest des Etats-Unis de l’Amérique ; cette ville est non seulement l’endroit par où passe le commerce du pays, mais elle est l’entrepôt et la place d’échange de ce commerce et conséquemment le centre des richesses du Canada, richesses qui y affluent tant de l’Atlantique que des lacs de l’ouest et même des eaux dont l’entrée naturelle est à la Nouvelle-Orléans, mais qui, par le moyen de canaux, sont en communication avec les lacs du Canada. Des navires de l’océan et des bâtiments de l’intérieur reposent ensemble dans le port de Montréal, et des hommes venant de toutes les directions s’y
rencontrent dans le cours ordinaire des affaires . Montréal
tient essentiellement aux deux provinces, et chacune d’elles y a un intérêt ; elle est de plus aussi bien connue des habitants de la province supérieure que de ceux du Bas-Canada. Elle est la ville où l’on peut étudier le mieux la situation politique
et statistique de tout le Canada . Cette ville devait aussi
offrir au gouvernement des facilités supérieures à toutes celles que pouvaient offrir les villes rivales pour constater minutieusement et constamment ce qui est avantageux à toute la société et quelle est la véritable tendance de l’opinion publique . ”
Montréal fut donc proposée pour être le siège du gouvernement.
Cette question produisit une grande sensation dans le pays et en particulier à Kingston. M. Draper et ses amis, s’apercevant qu’un grand nombre des membres du Conseil législatif étaient absents 1, et qu’une majorité des conseillers présents étaient en faveur de Kingston, se hâtèrent de faire décider la question, ne voulant pas d’un appel nominal, comme le leur proposait le ministre représentant le gouvernement. Le résultat fut qu’une série de résolutions proposées par M. Draper, déclarant que le siège du gouvernement devait être fixé dans les limites du Haut- Canada, y fut adoptée par 11 voix contre 6. C’était le 12 octobre, L’hon. M. Sullivan prononça dans cette circonstance, en faveur
1. Quatre seulement des conseillers législatifs du Bas-Canada étaient présents à cette séance. L’un d’eux, l’hon. J. -B. Taché, avait failli être dépossédé de son siège, sous prétexte qu’il n'avait pas assisté aux deux sessions précédentes. Voir à ce sujet le Journal dv Conseil législatif pour 1843.
de Montréal, un discours qui fut vivement applaudi et fit le tour de la presse.
La discussion ne fut pas moins orageuse dans l’Assemblée législative. Le 3 novembre, une proposition de M. Thorburn en faveur de Kingston fut rejetée par 54 voix contre 26 ; une proposition de M. Sherwood à l’effet de faire fixer le siège du gouvernement dans “ quelque endroit situé dans les limites du Haut-Canada ”, fut aussi repoussée par 52 voix contre 27 ; une troisième proposition de M. Cartwright, déclarant que “ ce serait un acte de courtoisie et de respect pour l’intelligence du peuple du Haut-Canada que d’en appeler directement à lui sur cette question ”, fut également rejetée par 54 voix contre 23.
Par suite de l’agitation extraordinaire qui régnait à ce sujet dans le Haut-Canada, on crut pendant quelque temps qu’un certain nombre de membres réformistes allaient abandonner le gouvernement. “ Le cœur me manque, écrivait le correspondant de P Examiner de Toronto, quand je vois l’égoïsme de certains réformistes du Haut-Canada, qui seraient prêts à tout sacrifier, de peur d’avoir à prolonger leur voyage d’un jour, lorsqu’ils iront au siège du gouvernement.” Ces craintes toutefois se dissipèrent bientôt et, le 3 novembre, la proposition du gouvernement en faveur de Montréal fut, après de longs débats, adoptée par 51 voix contre 27. 1
Tout n’était pas fini cependant.
Le Conseil législatif se montra plus violent et plus mutin que la branche populaire de la Législature. Après que la proposition du gouvernement eut été adoptée dans l’Assemblée législative, MM. Baldwin et Ayhvin furent chargés de porter au Conseil un message demandant le concours de cette Chambre à l’adresse de l’Assemblée. M. Sullivan proposa de prendre ce message en considération le lundi suivant, mais il souleva une véritable tempête. L’opposition prétendit qu’une adresse à ce sujet ayant déjà été votée par le Conseil, cette nouvelle proposition n’était ni constitutionnelle, ni parlementaire. Le Piésident,
1. C’est à cette occasion que M. Moffatt, un des représentants de Montréal, qui s’était engagé à voter pour Kingston, se retira de la représentation, et fut remplacé par le Dr P. Beaubien, élu à l’unanimité le 22 novembre.
M. Jamieson, refusa d’abord de mettre la question aux voix et laissa le fauteuil. Il revint cependant sur sa détermination et, apres un grand nombre de discours plus ou moins violents, il fut décidé, à une majorité de 18 voix contre 13, que le message serait pris en considération le lundi suivant.
MM. Morris et de Blaquière prirent alors leurs chapeaux et sortirent de la salle, suivis de onze autres conseillers. Cette étrange démarche fut interprétée de diverses manières, les uns prétendant que ces conseillers avaient tous donné leur démission ; d’autres, qu’ils avaient seulement laissé la Chambre en protestant.
Le président Jamieson, qui avait déjà donné sa démission x, partit de Kingston; les autres membres de la minorité se dispersèrent, laissant la majorité procéder aux affaires.
Le Conseil législatif fut deux jours sans pouvoir siéger, faute de président.
On peut juger de l’agitation qui régnait alors parmi la population par les quelques phrases suivantes tirées d’un journal de Toronto :
“ La population britannique est trahie, honteusement trahie! Que dorénavant elle ne mette pas sa confiance dans les princes ; mais qu’elle se fie à la providence et tienne sa poudre bien sèche .
“ Ce n’est point ici une question entre Kingston et Montréal, mais une question de suprématie française ou anglaise ; et souffrir que le siège du gouvernement soit transféré hors des limites du Haut-Canada serait pour nous un plus grand mal que l’annexion aux Etats-Unis. ”
Lorsque le ministère eut appris la résignation de M. Jamieson, M. La Fontaine fut député par ses collègues auprès du gouverneur pour lui recommander diverses personnes qu’ils jugeaient propres à remplir cette charge, et entre autres les honorables Peter
1. M. Jamieson ne pouvant, en vertu d’une résolution passée dans la session précédente, siéger comme président du Conseil et garder sa charge de vice-chancelier, préféra garder cette dernière charge, qui lui rapportait £1,100 par année.
conseillers exécutifs furent informés que la place avait ete offerte à l’honorable M. Sherwood. Si l’on considère que M‘ McGill et R.-E. Caron. 1 Peu de temps après cette entrevue, les Sherwood et douze de ses collègues s’étaient retirés du Conseil législatif dans le seul but d’embarrasser le gouvernement, on comprendra que cette nomination aurait été aux yeux du pays une condamnation de la conduite du ministère. Mais M. Sherwood ayant laissé Kingston, sa nomination n’eut pas lieu. M. La Fontaine apprit plus tard de la bouche même du gouverneur la nomination de M. Caron. Quelques-uns des ministres auraient voulu que M. Sullivan eût rempli gratuitement cette charge durant le reste de la session, et M. La Fontaine luimême était d’opinion que le fauteuil de président du Conseil législatif devait être occupé par un conseiller exécutif.
M. Caron était alors conseiller législatif et maire de Québec. C’était un homme aux manières agréables, d’une longue expérience politique, et parfaitement rompu aux affaires. Sa nomination donna une satisfaction générale.
Aussitôt après l’installation de son président, le Conseil donna son concours à l’adresse de l’Assemblée législative, relative au siège du gouvernement.
Pendant quelque temps on craignit que l’absence prolongée des treize conseillers réfractaires ne laissât pas dans cette Chambre le quorum voulu par la loi, qui était de dix ; mais il n’en fut rien, et on put procéder, sans délai et sans opposition, à l’expédition des affaires.
1. Quelques journaux ont prétendu que la place avait été offerte précédemment aux honorables D.-B. Viger ët John Neilson.