CHAPITRE DOUZIÈME
Lutte entre Sir Charles Metcalfe et le parti réformiste. — Lettre de Sir Charles Metcalfe sur la résignation du ministère.
Une fois la session terminée, la presse continua à discuter avec plus d’ardeur que jamais les causes de la résignation des ministres. L’agitation était grande et semblait s’accroître de jour en jour. De son côté le gouverneur mit tout en œuvre pour se former un nouveau ministère. Mais jamais chef de gouvernement ne se trouva dans une position plus embarrassante. En Angleterre, lorsqu’un ministère succombe, on trouve toujours un certain nombre d’hommes d’Etat disposés à faire partie d’un nouvel arrangement ; rien de tel n’existait pour Sir Charles Metcalfe. Son cabinet s’était disloqué, et il lui semblait presque impossible d’en construire un autre. L’intention du gouverneur était de se former un cabinet des principaux hommes des trois grands partis politiques qui se partageaient alors la Province, les Canadiens français, les réformistes et les conservateurs, et il ne tarda pas à se mettre en communication avec eux à ce sujet. Mais l’idée d’une pareille combinaison était chimérique, et Sir Charles Metcalfe ne fut pas longtemps avant de s’en apercevoir. Les Canadiens français étaient bien déterminés à ne pas abandonner leurs chefs, et quant aux réformistes et aux
conservateurs, leur coalition était impossible. Tout cela est reconnu par Sir Charles Metcalfe lui-même dans une dépêche publiée à cette époque et que nous citerons tout à l’heure.
Les conservateurs offraient sans hésiter leur appui au gouverneur, mais ils n’étaient pas assez forts pour préserver le gouvernement d’une défaite.
M. Daly restait seul comme conseiller, et son influence était à peu près nulle. Dans sa perplexité, le gouverneur s’adressa à MM. Viger et Draper, et ces deux hommes eurent le courage de se faire assermenter comme conseillers executifs, le 13 décembre, c’est-à-dire quelques jours seulement après la clôture de la session.
M. Draper avait déjà, comme on sait, joué un rôle important en politique. Ses talents comme homme d’affaires et comme orateur étaient du premier ordre. MM. Viger et Draper offrirent, paraît-il, de remplir gratuitement les fonctions de conseillers exécutifs, espérant que, par ce moyen, le gouverneur pourrait obtenir quelque délai pour remplir les places vacantes. De cette manière aussi, M. Viger pouvait être ministre sans être obligé de se faire élire de nouveau.
Quand la nomination de M. Viger fut connue dans le Bas- Canada, un cri général de réprobation s’éleva contre lui. Ses amis ne pouvaient croire à une pareille aberration. M. Viger fut obligé d’écrire à ses constituants pour les prier d’attendre sa justification et de ne pas le condamner sans l’entendre. 1 Sa lettre fut publiée dans V Aurore des Canadas , qui abandonnait peu à peu la cause des ministres résignataires pour celle de M. Viger. La Minerve et le Journal de Québec s’attachèrent avec ardeur à la défense des ex-ministres, et la lutte dans la presse canadienne française alla quelquefois jusqu’à la violence. Les
1. Je puis paraître, disait-il, devant ceux qui m'ont fait l’honneur de m’accorder des marques de leur confiance dans des temps critiques, sans crainte d’être convaincu de l’avoir trahie. L’homme capable d’être resté dix-neuf mois derrière les verroux pour ne pas souscrire à des conditions qui n’étaient pas d’accord avec l’honneur de son pays, ni reconnaître un principe dangereux pour les droits homme pour les libertés de ses concitoyens, n’a pas souillé ses cheveux blancs par des démarches contraires à son devoir. Le temps fera voir que ma conduite est de nature à soutenir le système du gouvernement responsable au lieu de l’ébranler.
principaux journaux anglais de Montréal soutenaient le gouverneur. L’ancien parti tory, qui avait fait tant de mal au pays avant l’union des Canadas, existait encore avec tout son fanatisme, et il se rangea d’un bond, et avec joie, sous la bannière de Sir Charles Metcalfe. Dans le Haut-Canada, sur 34 journaux politiques, il y en avait, suivant le Herald de Montréal, 22 en faveur du gouverneur (ou, comme s’exprimait le Herald , pour les droits royaux et populaires), 8 contre et 4 douteux.
Droits royaux et populaires ! “ Il ne s’agit pas d’empiéter sur les droits royaux, ni encore moins sur les droits populaires, disait le Canadien (22 déc.), mais de les maintenir respectivement dans les limites reconnues par la royauté elle-même dans la personne de ses représentants, et consacrées par les résolutions de 1841 qui font maintenant partie de la constitution canadienne. On aura beau chercher à embrouiller la question du gouvernement responsable, et à diviser le peuple sur cette question, afin de parvenir plus aisément à lui enlever ce palladium de ses droits ; cette question est parfaitement comprise, et le gouvernement responsable, tel qu’il a été concédé au pays et clairement défini dans ces résolutions (celles du 3 sept. 1841), sera maintenu, en dépit de tous les efforts, non seulement en Canada, mais dans toutes les colonies de l’Amérique septentrionale, qui l’ont accepté comme leur grande charte. ”
Une coïncidence assez remarquable, entre le coup d’Etat du 27 novembre à Kingston et ha dissolution de l’Assemblée générale de la Nouvelle-Ecosse contre l’avis des membres libéraux du cabinet de cette province, frappa tous les esprits, et fit soupçonner une intrigue dont les fils aboutissaient de l’autre côté de l’Atlantique. Il est juste de dire pourtant que M. Viger crut devoir protester par écrit contre une pareille supposition, et que M. Howe lui-même, le principal ministre résignataire de la Nouvelle-Ecosse, déclara que, dans leur différend avec le gouverneur, le gouvernement responsable n’avait nullement été en jeu.
M. Walcefield, dans une lettre adressée au Colonial Gazette de Londres, en date du 11 décembre, et publiée sous forme de
brochure à Kingston, attribuait la chute de MM. La Fontaine et Baldwin à leur arrogance, à “ l’enivrement causé par la jouissance nouvelle pour eux d’un pouvoir presque illimité ’’ et à ce qu’ils avaient voulu “caresser le chien à rebrousse-poil ” (Sir Charles Metcalfe). Il prétendait qu’en résignant, les ministres avaient voulu prévenir le sort qui les attendait dans le cours de la session. Suivant lui, plusieurs des mesures ministérielles auraient été rejetées par l’Assemblée législative, entr’autres le bill de l’université de Toronto de M. Baldwin, qui tranchait sur les dotations et les droits acquis de cette institution, et que pour cette raison les membres canadiens français n’auraient jamais voulu accepter; le bill des taxes ou des cotisations du Haut-Canada, très impopulaire, suivant lui, dans cette section de la Province, et que son auteur aurait été forcé d’abandonner. Suivant M. Wakefield, les partisans les plus zélés du gouvernement commençaient à murmurer contre certains ministres, entr’autres contre M. Hincks qu’ils trouvaient arrogant, et contre M. Sullivan qu’ils ne trouvaient pas assez sobre. D’ailleurs, tous les arguments, les explications et les insinuations dont se compose cette lettre sont développés, sous une forme plus concise, dans une lettre de Sir Charles Metcalfe, que nous allons reproduire en partie. M. Wakefield écrit en homme qui a pris part à la lutte qu’il raconte, et ne saurait prétendre à l’impartialité de l’historien. Quand on a lu les lettres confidentielles de Sir Charles Metcalfe depuis son arrivée dans le pays, on est convaincu que les ministres pouvaient avoir et avaient en effet, pour offrir leur démission, d’autres motifs que ceux que leur attribue M. Wakefield. Tout cela avait pour but de faire oublier la question principale, la seule véritablement importante.
Un correspondant canadien du Morning Chronicle de Londres, fit bientôt à M. Wakefield une réponse, suivant nous, victorieuse, dont nous reproduirons les passages les plus remarquables.
Après avoir dit que les vues de M. Wakefield, quant au mode d’administrer le gouvernement étaient les mêmes que celles des ex-ministres, et que son opposition au ministère était due à un désappointement personnel, le correspondant continue:
li M. Wakefield prétend : 1. Que les ministres avaient perdu
la confiance du gouverneur et du Conseil législatif, et qu’ils perdaient rapidement du terrain dans la Chambre d’Assemblée, cela parce qu’ils auraient introduit des mesures impopulaires.
2. Qu’eux, pour échapper à la nécessité de résigner pour d’autres raisons, engendrèrent une querelle au gouverneur sur la question abstraite du gouvernement responsable, en faisant une demande que Son Excellence était constitutionnellement tenue de refuser.
3. Que les explications des ministres étaient contraires à l’usage et une violation de leur serment de garderie secret. Voilà quels sont les principaux points des objections de M. Wakefield contre la conduite des ex-ministres, et ils ont tous été traités amplement. Je vais les examiner dans leur ordre. J’admets d’abord, que le Conseil exécutif avait perdu ou plutôt qu’il n’eut jamais la confiance du chef du gouvernement, pour la raison toute simple qu’il y avait “ antagonisme ” entre les vues des ministres et celles de M. Wakefield lui-même d’une part, et de l’autre celles de Son Excellence, relativement aux nominations d’emplois, aussi bien que sur d’autres sujets. Il n’est pas vrai que les ministres eussent perdu la confiance du Conseil législatif, à moins pourtant qu’on ne doive regarder la minorité de ce corps, qui se retira sur la question du siège du gouvernement, comme étant le Conseil. Les mesures gouvernementales réussirent toutes dans ce Conseil. Il est également faux qu’on eut lieu de craindre de voir les mesures ministérielles échouer dans la Chambre d’Assemblée, comme l’avance M. Wakefield. Les mesures auxquelles il fait particulièrement allusion sont le bill de l’université (de Toronto) et le bill des cotisations, c’est-à-dire, chose singulière ! les mesures les plus populaires de l’Administration, ainsi que vos lecteurs pourront en juger eux-mêmes lorsque j’en aurai cité les principaux traits. Le premier avait pour objet de
rendre accessible à toutes les classes une université dotée à même les fonds publics et qui est tombée, très injustement et je puis dire frauduleusement, entre les mains de l’église anglicane. Maintenant comme les quatre-cinquièmes de la population, au moins, profiteraient de ce changement, ce devait être une mesure populaire. M. Wakefield prétend cependant que les appuis ministériels du Bas-Canada auraient abandonné le gouverne-
ment sur cette question du Haut-Canada. Cet allégué, M. Wakefield le sait aussi bien que moi, est faux. Le bill des cotisations n’avait pour objet que de cotiser les propriétés pour la taxation locale suivant leur valeur, au lieu du système actuel et suivant lequel une propriété valant £250 peut être cotisée pour autant qu’une propriété valant £2,500. La cotisation devait se répartir entre chaque individu de la société à proportion de la valeur réelle de ses biens en général. Ce bill devait donc être également populaire. Toutes ces prétentions ont été mises en avant pour excuser M. Wakefield d’avoir déserté un grand principe dont il avait été un partisan zélé.
“ Que les faits répondent par eux-mêmes. L’amendement proposé par M. Wakefield en Chambre fut rejeté à l’unanimité. Un vote de confiance dans les ex-ministres passa à une majorité de 46 contre 23. Où est donc la preuve de M. Wakefield que le ministère perdait du terrain? Il n’y en a pas ; il n’y a que son assertion, que je nie péremptoirement. Je maintiens au contraire que jamais ministère en aucun pays ne créa un nombre de mesures qui donnèrent une satisfaction aussi générale et au parlement et au public. Un fait assez singulier, c’est que, de tous les journaux libéraux du Haut-Canada, le seul qui ait déserté le ministère assure “ d’après une autorité indubitable” que le gouvernement actuel sera prêt à soumettre un bill de l’université d’après les mêmes principes que celui dénoncé par M. Wakefield et qui, suivant lui, aurait causé la résignation des ministres s’ils n’eussent pas engendré une querelle sur un autre sujet !
“ Voilà qui me ramène à la deuxième phase des accusations de M. Wakefield, savoir : que les ex-ministres, prévoyant leur inévitable chute à cause de la perte de la confiance publique, engendrèrent querelle au gouverneur sur le gouvernement responsable. J’ai, dans ma première lettre, cité, quant aux vues du gouverneur sur cette question, des faits généraux qui doivent convaincre toute personne raisonnable qu’une rupture entre Son Excellence et son Conseil était inévitable. M. Wakefield ne peut et n’osera pas nier qu’il fut fait des nominations sans l’avis du Conseil, et que ces nominations étaient “ préjudiciables à leur influence”. Ces faits étant avérés, qu’aurait donc dû faire le
Conseil d’après les principes de M. Wakefield ? Sans doute il est très facile à ceux qui sont préjugés de trouver à redire, d’objecter à aucune marche suivie par des personnes qui leur déplaisent. Mais c’est aux hommes sérieux et sincères que j’en appelle de prononcer un jugement impartial. On a dit que le Conseil, au lieu de résigner sur le principe du gouvernement responsable, aurait dû s’appuyer sur un cas particulier. Je pense tout différemment; et il est important d’observer qu’à la Nouvelle-Ecosse, où les circonstances ont contraint le Conseil à résigner sur un fait particulier, tout le monde sent que la vraie question en litige est • la même qu’en Canada, savoir : s'il y aura ou non un gouvernement départi. J’admets volontiers que la marche suivie par l’exministère peut paraître extraordinaire en Angleterre, mais pour cette seule raison que nul ministère anglais ne pourrait jamais être placé dans des circonstances semblables. Si le gouverneur et son ministère eussent agi ensemble cordialement et avec confiance, il s'en serait suivi tout naturellement que la résignation n'aurait pu avoir lieu que par suite d'un différend sur quelque point de détail , sur un fait quelconque. Mais Sir Charles Metcalfe avait des vues entièrement différentes de celles de son ministère quant au mode d'administrer le gouvernement ; delà la difficulté dans laquelle ils ont été amenés. Dans de telles circonstances quel parti les ministres pouvaient-ils prendre? Devaient-ils résigner de suite? M. Buchanan pense que oui, et les accuse d’avoir sacrifié leurs principes en gardant leurs emplois. M. Wakefield est possiblement de la même opinion. Il ne peut pas y avoir de doute que, si les ministres avaient cru pour un seul instant, comme le pense M. Buchanan, que le gouverneur désirât les forcer à résigner en témoignant un manque de confiance en eux, le moindre avertissement eût été suffisant. Ils n’eurent cependant aucune raison de nourrir une pareille idée. L’antagonisme ne fut alors jamais avoué, et les ministres croyaient sincèrement qu’un peu d’expérience en fait de gouvernement représentatif convaincrait Son Excellence que ses vues touchant l’administration des affaires publiques étaient erronées. Peut-être ont-ils eu tort. Peut-être auraient-ils dû résigner au bout d’une ou deux semaines après l’arrivée de Sir Charles Metcalfe, et dès la première fois qu’il exerça la préro-
gative sans leur avis ; mais s’ils ont erré, c'était par suite de leur désir de ne pas nuire à Son Excellence, et je suis pleinement convaincu que, s’ils eussent été plus précipités, les mêmes individus qui les condamnent aujourd’hui auraient êt'eles premiers à se plaindre qu’ils étaient intraitables.
“ A tort ou à raison, cependant, ils ne résignèrent pas et furent nécessairement contraints à assumer sur eux la responsabilité de nominations à l’égard dèsquelles ils n’avaient pas été consultés, ou qu’ils désapprouvaient. Ils souscrirent à tout cela1, jusqu’à ce qu’enfin, pendant la session du parlement, ils se sont aperçus qu’ils perdaient chaque jour du terrain par suite de l’opinion qui s’était répandue qu’ils ne possédaient pas la confiance du chef du gouvernement. Les journaux de l’opposition disaient ouvertement qu’il était fait des nominations sans leur avis, et que leurs mesures n’étaient pas approuvées par le gouverneur. Il a été avancé par M. Wakefield qu’il n’existait, à l’époque de leur résignation, entre le chef du gouvernement et eux-mêmes, aucun sujet de différend, nul cas d’une nomination faite juste dans le moment sans leur avis. On ne saurait hasarder une assertion plus fausse. M. Wakefield devait parfaitement bien savoir qu’il venait juste d’être fait la nomination la plus préjudiciable sans Vavis des ministres. Je fais allusion à celle de M. Powell comme greffier de paix du district de Dalhousie ; et qu’un autre sujet de différend de la plus haute importance existait aussi, savoir : la réserve du bill des sociétés secrètes, projet de loi qui avait été introduit comme mesure du gouvernement avec le concours du gouverneur et emporté par des majorités accablantes dans les deux Chambres législatives, mais que Son Excellence résolut de réserver sans avoir aucunement prévenu ses ministres de ses intentions. Je ne me propose pas de discuter ici le mérite du bill. Il avait pour objet de supprimer les loges orangistes et autres sociétés secrètes. La marche recommandée par le ministère était précisément la même que celle suivie en Irlande, savoir : de réprimer ces institutions au moyen de l’action exécutive. Ce fut le gouverneur qui objecta à cette marche comme ayant un caractère de proscription, et ce fut aussi
lui-même qui suggéra de recourir à la législation. Je vais citer ses propres paroles : ‘‘Il avait consenti à ce que le bill fut introduit dans le Parlement parce qu'il avait promis, peu de temps après son installation ait gouvernement, qu’il sanctionnerait une mesure législative sur le sujet au lieu de mesures exécutives qu’il refusait d’ adopter par rapport à leur caractère de proscription. ” Je soumets la question à vous, M. l’éditeur, et à vos lecteurs, et je demande si en Angleterre les ministres, placés dans de pareilles circonstances, et après avoir consenti à retirer leurs propres opinions par déférence pour celles de leur souverain, ne se croiraient pas lésés si ce souverain venait ensuite à refuser son assentiment au bill même dont il aurait ainsi approuvé l’introduction comme mesure du gouvernement ? On dit, je le sais, que les instructions royales, prescrivant la réserve de tous actes d’un caractère extraordinaire, suffisaient pour empêcher le gouverneur de donner son assentiment au bill. Mais il n’y a là aucun raisonnement. Ce dont les ministres se plaignent, c’est que le gouverneur ne leur ait pas fait connaître ses intentions, qu’il était dit généralement dans le public que ce bill ne serait pas sanctionné et cependant on les gardait dans une ignorance absolue sur le fait ! Faites attention, je vous prie, à la conséquence. Le bill en était un qui, quoique demandé à cor et à cri par le public, pesait fortement sur le parti orangiste. Les ministres se trouvaient exposés à tout le reproche d’avoir introduit la mesure sans pouvoir la faire devenir loi. Il doit être évident pour tout homme de sens commun qu’ils n’auraient jamais, dans de pareilles circonstances, introduit la mesure. Si le gouverneur leur eût dit franchement qu’il ne consentirait pas au bill sans des instructions spécifiques, ils l’auraient requis d’obtenir la permission de le sanctionner avant de l’introduire, et si la permission eût été refusée par le gouvernement métropolitain, ils auraient pu dire au parlement et au public d’où venait l’opposition, et se conduire en conséquence. La conduite de sir Charles Metcalfe dans ce cas-ci ne peut être défendue sur aucun principe de gouvernement responsable.”
Puisque nous en sommes sur cette question, qui est revenue si
souvent sur le tapis dans le cours de cette célèbre controverse, citons encore l’extrait suivant d’un article de La Minerve:
“ Quant au deuxième point : que les ministres voulaient gêner le gouverneur dans sa dispensation de la sanction à être donnée aux bills passés aux deux Chambres, cette prétention n’est pas plus fondée que l’autre. Cela appert par la simple confrontation des deux documents contenus au message de Son Excellence. Les ministres ne lui ont pas dit : Il faut que vous donniez la sanction à nos bills, ou il faut que vous la refusiez à tel et tel autre bill. Une prétention de cette nature est tout à fait extravagante et hors de question, quoiqu’on s’efforce dans le message de la rattacher à la responsabilité des ministres. Tout ce qu’ils ont prétendu, c’était que Son Excellence leur fît part de ses intentions relativement à leurs mesures parlementaires ; qu’elle daignât leur dire si elle se proposait de les sanctionner ou non, et ne pas les laisser sous l’impression que ces mesures étaient approuvées, pour les voir ensuite tout à coup réservées, lorsqu’elles étaient adoptées par le Parlement presque toujours après des discussions plus ou moins pénibles, et dans tous les cas sur leur propre responsabilité. Rien de plus juste, rien de plus raisonnable que cette prétention de la part des ministres. Le bill des sociétés secrètes, après beaucoup de discussion, est enfin adopté par les Chambres. Tous les amis de l’ordre et de la tranquillité publique applaudissent au patriotisme et à la sagesse des ministres. Tout à coup ils apprennent que le gouverneur refuse la sanction, et ils ne savent s’ils doivent interpréter la conduite des ministres comme une mortification, ou si c’est un coup de tête de la part de Son Excellence, et dans leur incertitude ils déversent le blâme et même l’injure sur les premiers ! L’assertion du rédacteur de la note de Son Excellence : qu’ils l’auraient entendu exprimer ses sentiments au sujet du bill des sociétés secrètes, qu’elle leur aurait dit que c’était là une mesure arbitraire, inconsidérée, cette assertion, disons-nous, sent Vinfluence secrète , et si toutefois le gouverneur a jamais rien dit de semblable à ses ministres, ce n’a été qu'après la passation du bill et son refus de le sanctionner, ce qui, passez-nous l’expression un peu triviale, ne ressemblait pas mal à de la moutarde après dîner.
Ce qui prouve la fausseté de l’assertion du rédacteur, outre l’extrême improbabilité qu’après une telle expression d’improbation de la part de Son Excellence le3 ministres eussent persisté dans leur mesure, et cela tout en faisant croire au public qu’ils étaient approuvés, c’est le fait que le gouverneur, rendu à l’Hôtel du Parlement pour donner la sanction aux bills adoptés, quelque temps avant la fin de la session, se fit apporter ces bills, les signa tous à l’exception de celui pour l’indépendance du Parlement, qu’il fit trier et mettre de côté, et puis ensuite, ayant réfléchi, il prit le bill des sociétés secrètes qu’il venait designer, et raya sa signature d’un trait de plume. Tant d’hésitation n’aurait pas été possible après avoir condamné le bill en ternies énergiques et au point de dire qu’il était sans exemple dans le3 fastes de la législation britannique.”
Nos lecteurs sont sans doute impatients de connaître de quelle manière Sir Charles Metcalfe rendit compte de cet événement au ministre colonial. Ce ne fut qu’un mois après la résignation de son ministère qu’il écrivit ce qu’on va lire : '
“ La résignation de mon Conseil, dit-il d’abord, a été si surprenante, lorsqu’on songe qu’il était soutenu par une grande majorité de l’Assemblée, qu’on s’est laissé aller à diverses conjectures sur les causes de cette démarche.”
Ce qu’il y a de plus surprenant ici, pour ceux qui ont lu le3 lettres de Sir Charles Metcalfe, c’est la surprise même de Son Excellence.
Puis, après avoir rapporté le3 principales causes assignées par M. Wakefield à la résignation des ministres, il ajoute: “ Cette explication a obtenu quelque faveur, mais je ne saurais dire que j’y ajoute une foi entière, bien que ces circonstances aient pu exercer une certaine influence sur la démarche en question.
“ D’autres circonstances nous fournissent une explication beaucoup plus plausible. Il y avait devant le Parlement plusieurs bills qui, s’ils fussent devenus lois, auraient créé de nouvelles charges avec des salaires élevés. Il paraît que quelquesunes de ces places avaient été promises pour acheter l’appui de certains membres, principalement sur la question du siège du gouvernement. S’assurer la distribution de ce patronage pour
des fins de parti était, je suppose, l’objet immédiat de leur demande,' ou du moins l’objet principal pour lequel ils désiraient que je ne fisse aucune nomination sans les consulter. S’ils avaient réussi, ils se seraient servi de leur privilège dans ce but, auraient mis le gouvernement à leurs pieds, et trouvé moyen de conserver indéfiniment le pouvoir. S’ils avaient échoué, ils pouvaient suivre la conduite qu’on leur attribue dans le paragraphe qui précède. Quand la rupture éclata, ils eurent bien soin que le patronage sur lequel ils avaient compté ne fût pas créé. Les bills furent retirés, ou les clauses qui créaient des emplois en furent retranchées. 1
“ Aussitôt qu’ils furent déterminés à résigner, ils s’efforcèrent de soulever en leur faveur le cri de gouvernement responsable, en prétendant que ce système favori était en danger dans
1. A cette accusation portée plus d’une fois contre les ex -ministres d’avoir voulu faire servir le patronage de la Couronne à l’achat d’une majorité parlementaire, La Minerve avait déjà répondu dans les termes suivants :
“ Mais ce n’est pas tout : on ne se plaint pas que c’était seulement exiger qu’on cédât le patronage :1e la Couronne, on va plus loin ; on prétend hardiment que les ministres voulaient se le faire abandonner “ pour acquérir des appuis dans le Parlement”, en d’autres mots, pour acheter une majorité parlementaire ! C’est, comine on le voit, passer de l’absurde à la calomnie. M. La Fontaine, dans son discours admirable de logique et de sentiments à la fois calmes et énergiques, don qui lui est particulier, fait amplement justice de l’accusation calomnieuse à laquelle nous venons de faire allusion. D’abord ce n’est pas sous le ministère que se composa le Parlement : le ministère le trouva tout fait et à peu près tel qu’il était sorti des mains de Lord Sydenham, et par conséquent plus exposé au reproche d’être préjugé contre que pour une administration si éminemment canadienne et réformiste que celle du ministère La Fontaine-Baldwin. Cependant ce même Parlement n’a pas hésité à lui donner son appui le plus franc et le plus cordial. Malgré cela, qu’ont fait cos ministres que vous accusez si légèrement de vouloir acheter la majorité 1 1ls présentent une mesure par laquelle ils proposent de retrancher du Parlement tous les fonctionnaires qui se trouvent sous l’influence du gouvernement, et de les rendre inéligibles à l’avenir. Cette mesure ministérielle, convertie en deux bills, l’un pour l’Assemblée, l’autre pour le Conseil législatif, passe aux deux Chambres à d’écrasantes majorités, et lorsqu’il arrive au représentant de Sa Majesté pour recevoir la sanction, la lui donne-t-on ? Du tout, on le réserve pour lui faire faire un voyage en Angleterre ! C’est cette mesure et le bill pour la suppression des sociétés secrètes, que M. Merritt avait en vue lorsqu’il a dit avec tant de vérité dans la Chambre d’Assemblée que tous les bills de la Législature provinciale devaient recevoir la sanction dans le pays même, et qu’on n’avait aucun droit quelconque de les envoyer en Angleterre lorsqu’ils se rattachaient à nos affaires intérieures. Si donc le ministère a fait tout en lui pour dépouiller le Parlement précisément de ces^éléments de corruption qui s’y trouvent sous forme de fonctionnaires publics, comment peut-on être assez osé ou assez inconséquent pour avancer que ce ministère voulait déterminer les nominations aux emplois pour se ménager “ des appuis parlementaires ” ? Il nou3
les mains d’un gouverneur qui cherchait à revenir au temps du Family Compact et ainsi de suite. Ils supprimèrent entièrement les faits sur lesquels leur résignation avait eu lieu, et quand cette suppression fut exposée, ils prétendirent que tout ce qu’ils demandaient, c’était d’être consultés sur toutes les nominations, sauf au gouverneur à ne pas suivre leur avis s’ils le jugeait à propos, — ce qui est trop absurde pour mériter une réfutation raisonnée, car faire des nominations contrairement à leur avis devait certainement avoir autant d’inconvénient que de les faire sans prendre leur avis. 1 Ils supprimèrent toute mention de la demande qu’ils avaient formulée, qu’il ne fût fait aucune nomination susceptible de leur nuire à eux ou à leur parti. Il est parfaitement clair que le but était de m’extorquer le patronage
semble que si tel avait été son but, il s’y prenait bien singulièrement pour y atteindre. Mais si on ne peut pas les taxer d’une pareille prétention, les ministres qui ont fait adopter par les Chambres une loi qui les mettait dans l’impossibilité d’acheter une majorité parlementaire, que dire de Sir Charles Metcalfe qui refuse de sanctionner cette loi ? L’accusation calomnieuse lancée contre ses ministres est un argument à deux tranchants et qu’on rétorque avec une entière justesse contre le rédacteur de la note de Son Excellence. Le refus de consulter, la prétention de disposer sans avis, sans conseil, des emplois publics, expose Son Excellence au reproche qu’on tente, mais en vain, de faire peser sur les ministres. Elle y est d’autant plus exposée, qu’elle est exempte de toute responsabilité envers les représentants du peuple, et qu’elle a un droit de jugement, tandis que les ministres n’ont qu’un droit de consultation.” — La Minerve, Déc. 1843.
1. “ Disons maintenant un mot des conséquences que doit avoir l’exercice de la voix consultative, parce que le rédacteur de la réponse de Son Excellence a prétendu que conseiller et décider était la même chose, absurdité qui a été très bien exposée en Chambre par M. Black, qui a dit qu’il vaudrait autant prétendre que le juge ne doit pas entendre les avocats adverses parce qu’il ne peut donner jugement que pour une des parties, et cependant on ne dira pas que M. Black était préjugé en faveur des ministres, lui qui a voté contre eux. Et en effet prétendre qu’on ne doit pas les consulter parce qu’on n’est pas tenu de suivre leurs avis, c’est nier les avantages de la discussion, c’est combattre un principe fondamental du gouvernement constitutionnel. En donnant leurs avis, n'ont-ils pas cet espoir rationnel que leur expérience des choses du pays et leurs lumières pourront éclairer la religion du gouverneur ? Et le gouverneur lui-même ne doit-il pas partager cet espoir ? Assurément. Qu’il décide après les avoir entendus, k la bonne heure ! Il sera dans son droit. Seulement, s’il en abusait de manière à déplaire à la majorité et à porter atteinte à la popularité et à la responsabilité des ministres, alors le seul moyen qu’ils auraient d’échapper à ce naufrage politique ce serait de résigner, et en le faisant ils seraient aussi eux dans leur droit. Mais chercher à se soustraire aux conseils de ses ministres, d’hommes entourés de la confiance du peuple, et dont c’est le droit et le devoir de donner ces conseils, et s’y soustraire sous prétexte que ce serait se dégrader et abandonner la prérogative, c’est une prétention si absurde, si monstrueuse que nous avons peine à croire qu’elle ait été émise même par de secrets et irresponsables conseillers. ” — La Minerve, déc. 1843.
et de le prendre entre leurs mains, et un seul mot de ma part leur accordant la moins extravagante de leurs demandes, aurait renversé le gouverneur et l’aurait prosterné à jamais sous les roues de leur char.
“ Leur conduite est néanmoins surprenante. Ils auraient pu compter avec certitude, d’après ce que j’avais fait jusqu’alors, sur une part considérable du patronage. Ils ont prétendu en Parlement et en dehors du Parlement qu’ils voulaient simplement connaître les nominations avant qu’elles fussent faites. Le fait est que j’ai à peine jamais eu connaissance d’une vacance autrement que par la nomination qu’ils faisaient d’une personne pour la remplir ; que j’ai rarement fait une nomination autrement que sur leur recommandation, et que je ne me rappelle pas une seule circonstance où j’aie fait une nomination sans connaître préalablement ce qu’ils en pensaient. Je ne me considérais certainement pas obligé strictement de les consulter à l’égard de chaque nomination ni de soumettre mon jugement à leurs vues de parti, — et lorsqu’on me demanda formellement d’enchaîner ainsi le gouvernement de Sa Majesté, je refusai péremptoirement, — mais ils eurent de fait plus qu’ils ne pouvaient désirer ; et non seulement ils eurent les moyens d’exprimer leurs opinions sur toutes le3 nominations qui devaient être faites, mais la plupart de ces nominations furent faites sur leur recommandation.1 Si je tentais ici de rendre compte à Votre Seigneurie de la manière dont j’ai exercé le patronage, loin de craindre d’être trouvé coupable d’avoir fait respecter avec trop de rigueur la prérogative de la Couronne, je craindrais d’être accusé d’avoir eu trop d’égards pour les sentiments de mon Conseil.
“ Lorsqu’ils poussèrent le cri de gouvernement responsable, leur succès fut d’abord étonnant, spécialement dans l’Assemblée. Presque tous les membres du parti appelé réformiste, les modérés comme les plus violents, par crainte sans doute de leurs constituants, crurent nécessaire de les j oindre. Les fausses représentations eurent aussi quelque effet dans le pays, mais cet effet
1. Voir la lettre au Morning Chronicle citée plus haut, page 488.
paraît aller en diminuant tant dans le Haut que dans le Bas- Canada. Néanmoins, les discussions qui se sont élevées à l’occasion de la résignation du Conseil ont fait voir que l’opinion du parti qu’on peut appeler le parti du gouvernement responsable, partage complètement les sentiments du Conseil et qu’il est bien entendu que le gouvernement responsable signifie l’entière soumission du gouverneur à l’avis de ses conseillers, et conséquemment la suprématie entière du Conseil, excepté seulement lorsque par un appel au Parlement ou au peuple le gouverneur peut obtenir une majorité en faveur d’une nouvelle administration. Le gouvernement responsable porté jusque là me paraît être impraticable dans une colonie, où l’autorité de la mère-patrie doit être respectée, si on ne veut que l’esprit de démocratie n’empiète constamment sur elle. Cela est déjà rendu si loin qu’il est presque impossible aujourd’hui de jaire fonctionner le gouvernement avec quelque chance d’être appuyé par les partis composant la majorité de la Chambre d’Assemblée sans reconnaître le gouvernement responsable comme réglé, bien qu’une théorie aussi mal définie puisse admettre différentes interprétations. Entre ces deux impossibilités, il est assez difficile de dire ce que deviendra le gouvernement de cette colonie. Le temps ne saurait être éloigné où il sera nécessaire de se soumettre à ce gouvernement responsable tel qu’entendu par ces hommes extrêmes, ce qui amènera le renversement complet de tout gouvernement de la part de Sa Majesté et la substitution du gouvernement du parti dominant, ou de résister à la frénésie populaire, au risque d’une séparation.
“ Je ne veux pas dire que cette rage pour le gouvernement responsable soit universelle. Les adresses que j’ai reçues et soumises à Votre Seigneurie montrent qu’il y a un parti considérable qui veut appuyer le gouvernement dans sa lutte contre les empiètements républicains ; et si le Haut-Canada était seul, je pourrais à présent, par un appel au peuple, obtenir dans l’Assemblée une majorité composée du parti anglais ou parti loyal. Il pourra quelque jour devenir nécessaire de s’appuyer entièrement sur ce parti, et alors il s’agira de savoir si le gouvernement pourra fonctionner avec l’aide de ce parti seulement. Quand même j’en serais réduit à cette nécessité, je ne désespérerais pas. C’est presque
la seule chance qu’il y ait pour le Canada de rester colonie anglaise autrement que de nom; et les mesures du gouvernement pourraient être aussi libérales avec ce parti qu’avec aucun autre, et exclure toute cause de plainte. Mais la raison a peu d’influence dans les luttes de parti ; et il y aurait, à s’appuyer seulement sur ce parti, un risque que je n’aimerais pas à -braver sans une absolue nécessité.
“ J’ai donc essayé, depuis qu’il est devenu nécessaire de former un nouveau Conseil, de le composer du parti français, du parti anglais et du parti réformiste. Ce dernier parti a d’abord montré de la répugnance à se joindre au parti anglais, et a cherché à obtenir des principaux membres de la Chambre, l’assurance qu’ils appuieraient, ou du moins ne combattraient pas, un Conseil formé exclusivement des partis réformiste et français. Cela ne convenait pas aux vues de ces principaux chefs, et je me suis épargné l’embarras de décider si je prendrais un pareil Conseil, pour obtenir une majorité immédiate, à l’exclusion du parti anglais, qui m’avait offert généreusement son appui dans un temps critique, ou si je m’attacherais aux loyaux (loyaliste'), au sacrifice d’une majorité dans l’Assemblée. J’ai encore l’espoir de pouvoir former un Conseil composé des trois partis ci-dessus mentionnés qui sont déjà jusqu’à un certain point représentés dans le Conseil provisoire actuellement nommé, M. Viger représentant le parti français, et MM. Draper et Daly représentant en quelque sorte le parti anglais et le parti
réformiste modéré. M. Viger demande du temps. Aucun membre influent du parti français ne s’est encore joint à lui ; mais il espère un changement dans les opinions de ce parti et n’est pas sans espoir d'être appuyé plus tard. En même temps il m’est très précieux parce qu’il représente dans le gouvernement les intérêts canadiens français et que sa présence est une preuve de mes propres dispositions envers les gens de sa race. Sa conduite a été admirable. Il a fait preuve d’énergie, de fermeté, de désintéressement et de patriotisme, et se3 principes aussi bien que ceux de M. Daly et de M. Draper sont tout à fait satisfaisants: Les autres arrangements pour la formation du Conseil et la nomination aux charges vacantes sont suspendus jusqu’à ce que
les plans pour l’adhésion de canadiens du Bas-Canada nous apportent de l’aide de ce côté et jusqu’à ce que le parti réformiste du Haut-Canada ait conclu certains arrangements envoie de négociation. Ces délais et ces précautions qui, en tout autre temps, seraient inutiles, sont prescrits par la nécessité urgente de s’assurer, si cela est possible, une majorité dans le Parlement, ce qui ne peut s'effectuer qu’en satisfaisant les trois partis déjà désignés, ou au moins un certain nombre de leurs membres.
“ Quand j’aurai fait les arrangements nécessaires, j’assemblerai le Parlement, que j’aie ou non une majorité pour soutenir le gouvernement. S’il y a d’abord une majorité, je me flatte que nos mesures seront telles qu’elle ne pourra que s’accroître par la suite. Si le gouvernement est en minorité et que la majorité mette des entraves à l’expédition des affaires, je n’aurai plus qu’à dissoudre le Parlement. Après l’élection, s’il y a une majorité en faveur du gouvernement, rien n’empêchera le3 affaires de marcher régulièrement. Dans le cas contraire, si on cherche à embarrasser le gouvernement, et à m’imposer les hommes qui ont déjà résigné, tout ce que je puis prévoir à présent, c’est que je ne me soumettrai pas à une opposition fâcheuse, et que je ne souffrirai pas qu’on m’impose des hommes en qui je ne puis avoir confiance. Je me trouverai, si cela arrive, en collision avec la Chambre d’Assemblée, sans avoir l’espoir de sortir d’embarras par une nouvelle dissolution. La majorité se trouvera alors exaspérée contre moi personnellement, et je devrai être rappelé pour mettre la paix dans la colonie, ou le gouvernement responsable n’existera plus qu’en théorie.
“ J’ai jusqu’à présent écrit sur ce sujet avec la conviction que j’avais raison de résister aux demandes de mon Conseil, et que je n’aurais pu empêcher sa résignation sans m’humilier honteusement, et prostituer la commission que je tiens de Sa Majesté. Quoi qu’il arrive, je ne regretterai pas la retraite de ministres qui, par leurs sentiments anti-britanniques, ne sauraient être les aviseurs du gouverneur d’une colonie anglaise; et si une majorité du Parlement est déterminée à me les imposer en cette qualité , je désespérerai de voir le Canada demeurer colonie anglaise.
“Votre Seigneurie considérera peut-être les choses d’une autre manière et pourra croire que la crise actuelle est due à quelque maladministration ou à un manque de jugement de ma part. Dans ce cas, il y aurait un remède à appliquer autre que ceux que je propose; et aussitôt que Votre Seigneurie pourra considérer, que ce soit dès à présent ou plus tard, que ma démission serait avantageuse aux intérêts publics, j’espère de tout mon cœur qu’aucune indulgence ou délicatesse à mon égard n’apportera de retard à cette mesure. Cela ne veut pas dire que i’aie le moindre désir d’abandonner la lutte, tant que ma présence pourra être de quelque utilité. Tant que je posséderai la confiance de Votre Seigneurie, j’aurai plus de satisfaction à travailler à conserver cette colonie à l’empire que je n’en aurais jamais eu à travailler avec des ministres dont l’objet constant semblait être de nullifier complètement l’autorité du gouvernement de Sa Majesté et de gouverner despotiquement suivant les dictées étroites de l’esprit de parti le plus anti-britannique possible ; d’après lequel tout individu qui avait été rebelle était jugé digne de récompense, et tous ceux qui avaient bravement et loyalement défendu leur Reine et leur pays étaient proscrits ou négligés.
“ Depuis l’époque de leur résignation, oublieux des maximes du gouvernement responsable sur lesquelles ils prétendent se guider et qui auraient dû leur apprendre le respect dû au représentant de la Souveraine, ils se sont efforcés tant par eux-mêmes que par leurs partisans et la partie de la presse qui subit leur influence, de me faire passer pour un ennemi du gouvernement responsable ; et n’ayant pas de faits à citer à l’appui de cette accusation, ils ont honteusement fabriqué des mensonges absurdes pour l’appuyer. Ils ont, entre autres choses, répandu le bruit que j’avais retranché de la copie imprimée de ma réponse à leur exposé au sujet de leur résignation, envoyée aux Chambres législatives, le paragraphe contenant ma déclaration d’adhésion au gouvernement responsable; comme si, indépendamment de la bassesse de ce procédé, je pouvais de propos délibéré retrancher le paragraphe le plus propre à réfuter la partie de leur explication qui pouvait me nuire le plus ; et comme si, après
avoir mis une copie de ma réponse entre leurs mains, et en avoir fait lire une autre copie dans l’Assemblée, y compris chaque fois le paragraphe en question, j’aurais pu subséquemment le retrancher dans l’espoir de retirer quelque avantage de cette suppression. Une autre fausseté, qu’on peut d’une manière à peu près certaine, faire remonter à l’un d’eux, c’est que leur démission avait été préméditée dès longtemps, qu’elle devait avoir lieu thaprès des ordres de Votre Seigneurie et qu’elle était décidée dès avant mon départ d’Angleterre. Pourvu que ces bruits produisent quelque impression défavorable pour moi et favorable pour eux, on y a recours sans scrupule.
“ Quant au gouvernement responsable, je ne crains pas de dire que jamais ce système favori n’a opéré avec plus d’aise que soüs moi, excepté durant la période de la maladie de mon prédécesseur, époque pendant laquelle le Conseil s’arrogea tous les pouvoirs. Un de mes premiers devoirs fut de reprendre l’autorité du gouverneur pour ce qui regardait l’expédition ordinaire des affaires, conduisant l’administration du gouvernement par l’intermédiaire des secrétaires, sans référence au Conseil , excepté dans les cas où la loi exigeait que j’obtinse leur consentement, ou lorsque je désirais moi-même me prévaloir de leur avis. Ce qui montre bien l’étroitesse de leurs vues, qui se bornaient pour ainsi dire à la possession du patronage pour des fins de parti, c’est que dans tout ce qu’ils ont dit contre moi depuis leur résignation pour faire croire que j’étais ennemi du gouvernement responsable, ils n’ont pas dit un mot des ordres nombreux que j’émettais journellement sans les consulter, dont quelques-uns étaient très-importants ; tandis que relativement au patronage, seul objet de leur cupidité, je ne saurais, comme je l’ai déjà dit, me rappeler une seule circonstance où j’aurais fait une nomination sans m’assurer d’abord ce qu’ils en pensaient, ou sans recevoir leur recommandation d’un remplaçant, ce qui très souvent m’apprenait qu’il y avait une vacance à remplir. Je parle de ce qui se pratiquait ordinairement, car je n’ai jamais abdiqué le droit d’exercer la prérogative de la Couronne à ma discrétion ; et c’est là le point sur lequel je suis venu en collision avec la
majorité de l’Assemblée appuyant le ci-devant Conseil exécutif.
“ L’objet du parti, depuis la résignation des ministres, semble être de m’imposer de force les mêmes hommes, au moyen d’une majorité dans les Chambres ; ou si cela ne réussit pas, de m’embarrasser autant que possible en s’opposant à la passation des mesures les plus urgentes, ou à la formation d’un nouveau Conseil. Pour ce qui est de la première tentative, ils n’en viendront pas à bout. Il m’est impossible de reprendre les mêmes hommes. Ils peuvent réussir à m’embarrasser, mais leur opposition ne pourra être que fâcheuse, et devra tendre à détruire leur objet favori de la suprématie du Conseil, puisque je suppose que le gouvernement de Sa Majesté ne jugera pas sage de se soumettre à une dictature comme celle-là “ Givium ardor prava jubentium”, laquelle amènerait incontestablement l’annihilation du pouvoir delà Couronne et plus tard la séparation ou la guerre civile; bien qu’il soit fort possible que la résistance produise le même résultat.
“ J’ai oublié de dire jusqu’à présent que la plupart des membres du Conseil n’ont résigné qu’avec répugnance. La résignation a été l'œuvre de MM. Baldwin et LaFontaine, et principalement du premier qui, h’aimant probablement pas sa position comme second de M. LaFontaine, et ayant perdu sa popularité dans le Haut-Canada, désirait sans doute se mettre à la tête du parti du gouvernement responsable en prétendant que le projet favori était en danger. Sept autres suivirent les deux chefs quoiqu’il fût évident que plusieurs n’aimaient pas cette démarche. Ils se retirèrent, parce qu’ils crurent qu’il était plus convenable pour eux de suivre leurs chefs, ou parce qu’ils espéraient retourner avec eux au pouvoir. Je les laissai partir sans chercher à les retenir car il n’y en avait qu’un seul parmi eux, M. Morin, que j'aurais pu désirer garder, et dont l’adhésion aurait pu être de quelque service au gouvernement. On parut croire généralement, pendant quelque temps après la résignation, que je serais forcé de les rappeler, et cette impression peut avoir influé sur quelques-uns des votes donnés dans l’Assemblée enleur faveur. Plusieurs membres de la Chambre s’offrirent successivement comme médiateurs, prétendant désirer une réconciliation, mais je ne reçus d’ouverture d’aucun des résignataires,, et toute tentative de réconciliation de ma part aurait été une
reconnaissance de ma défaite et aurait mis le gouvernement aux pieds d’une faction dominante.
“ La décision de Sa Majesté en faveur de Montréal comme siège du gouvernement, décision reçue par le dernier paquebot, irritera probablement certaines gens du Haut-Canada qui depuis la rupture auraient été fort disposées à m’appuyer et pourra les rendre indifférentes ou même m’en faire des adversaires ; mais, quoi qu’il arrive, je n’y puis rien. La décision, s’il m’est permis de parler ainsi, est juste; et après ce qui s’est passé dans la Législature, ne pouvait être autre. Les événements récents n’ont pas changé mes sentiments à ce sujet ; c’est-à-dire, que le choix devait tomber sur la ville la plus convenable, qu’elle fût située dans le Haut-Canada ou dans le Bas-Canada. Toutefois l’effet de ce choix dans le Haut-Canada est douteux, et on parle déjà d’agiter le rappel de l’Union, ce qui ne rencontrerait pas une très forte opposition dans l’une ni l’autre des deux provinces. Il n’est pas nécessaire pour le moment de faire part à Votre Seigneurie de mes idées sur cette question. ”
Nous n’entreprendrons pas de commenter cette lettre ; nous ne la citons que pour montrer dans quelle disposition d’esprit se trouvait alors Sir Charles Metcalfe. II a perdu son calme habituel ; il cède à la passion ; naturellement bienveillant, il se laisse aller à des insinuations malveillantes contre ses adversaires politiques. Il s’emporte jusqu’à émettre des idées dangereuses, des opinions téméraires. Quoiqu’il admette que le sentiment public soit tout en faveur du gouvernement responsable tel qu’interprété par les ex-ministres, il est bien décidé, dans le cas où les Chambres voudraient lui imposer les mêmes hommes, de ne pas les accepter, et il espère bien que Sa Majesté ne voudra jamais se soumettre à une dictature comme celle-là, qui peut, suivant lui, amener l’indépendance de la colonie, bien qu’il soit fort possible que la résistance produise aussi la séparation ou une guerre civile.
CHAPITEE TREIZIÉME
Brochure de l’honorable D.-B. Yiger. — Opinion des hommes d’Etat en Angleterre. — Opinion de la presse européenne. — Efforts inutiles de sir Charles Metcalfe pour former un ministère. — Interrègne de neuf mois. — Elections générales. — Résultat.
Dans le cours de janvier 1844, M. Yiger publia, à Kingston, une brochure intitulée : La crise ministérielle et l’honorable D.-B. Viger, dans le but de justifier sa conduite et d’expliquer sa posi-, tion. Cette brochure n’était que la reproduction et le développe- . ment des discours qu’il avait faits devant la Chambre, et ne contenait aucun argument nouveau. Il y protestait de son attachement au gouvernement responsable, et de son respect pour les ministres démissionnaires, mais il blâmait ces derniers d’avoir donné leurs explications à la Chambre sans une permission écrite du gouverneur, et d’avoir ainsi violé leur serment d’office. Il blâmait la Chambre d’avoir demandé les documents expliquant les causes de la résignation : il considérait cette conduite comme subversive de
tout gouvernement. Cette question de forme était, suivant lui, plus importante que la question même du gouvernement respon-
sable. Quant à cette dernière, à peine y faisait-il allusion dans un court post-scriptum, et seulement pour dire qu’il ne pourrait la discuter, puisqu’il n’y avait devant le public aucuns faits sur lesquels on pût s’appuyer. L’auteur faisait preuve de connaissances en droit constitutionnel, mais son style diffus, le défaut d’enchaînement dans ses idées, les répétitions fréquentes qu’on y rencontrait, rendaient la lecture de cette brochure excessivement fatigante.
D’ailleurs, il y avait longtemps que le pays ne songeait plus à la question de forme. La question de savoir si le gouverneur pouvait gouverner et administrer les affaires publiques sans prendre l’avis de ses ministres était bien autrement importante, et c’est de celle-là qu’on cherchait la solution depuis deux mois.
Ce qui est digne de remarque, c’est que sir Charles Metcalfe, dans cette longue lettre que l’on vient de lire, en justification de sa conduite, et dans laquelle il critique sans ménagement les démarches de ses ministres, ne fait pas la moindre allusion à cette violation des règles parlementaires ou constitutionnelles, considérée comme si grave par M. Yiger.
La réputation dont jouissait sir Charles Metcalfe, sa bonté, son amabilité dans la vie privée, sa générosité, qui était intarissable, étaient bien propres à lui attirer des sympathies. On demandait instamment à cette époque l’amnistie pour les exilés de 1838, et leur retour dans la patrie. Une souscription ayant été faite dans tout le Bas-Canada pour fournir aux proscrits de Yan Diémen les moyens de revenir, sir Charles Metcalfe souscrivit immédiatement la somme de cent louis. Des amis sincères du gouvernement responsable, touchés de cette bienveillance, s’obstinaient à croire que le gouverneur interprétait les résolutions de 1841 dans le même sens que MM. Lafontaine et Baldwin, et que tout le différend était dû à un malentendu regrettable. Il est même probable que la plupart des partisans de M. Yiger partageaient cette erreur. Malheureusement pour sir Charles Metcalfe, il eut bientôt l’occasion de détromper ceux qui pouvaient conserver
encore quelque illusion à ce sujet. Dans le cours de janvier, certains habitants du district de Gore, Haut-Canada, lui ayant présenté une adresse dans laquelle ils exprimaient leurs regrets de la retraite du ministère, sir Charles Metcalfe y répondit cavalièrement et de manière à ne plus laisser de doute sur ses sentiments et sa manière de voir. Cette réponse fit une profonde sensation à cette époque, quoiqu’elle ne contienne rien que nous n’eussions déjà vu dans les dépêches confidentielles du gouverneur. ■«
“ Pour ce qui est de mon opinion, disait sir Charles Metcalfe, relativement au gouvernement responsable, je ne sais pas jusqu’à quel point je dois vous la développer sans connaître d’une manière plus précise ce que vous voulez dire. Si vous entendez que le gouverneur ne doive pas faire usage de son jugement dans l’administration des affaires, mais se contenter de servir d’instrument au Conseil, alors je suis d’un avis diamétralement opposé au vôtre. C’est une condition à laquelle je ne me soumettrai jamais, et que le gouvernement ne peut sanctionner. Si vous entendez que chaque parole, chaque action du gouverneur doive subir l’examen du Conseil, cela est tout à fait contraire à l’expédition des affaires. Si vous entendez que les emplois soient la récompense de l’intrigue, de l’esprit de parti et non du vrai mérite, encore une fois je ne suis pas de votre avis. Un tel abandon des prérogatives de la Couronne est, à mon sens, incompatible avec l’existence d’une colonie anglaise. Mais si vous entendez que ce gouvernement doive se préoccuper des vœux et des intérêts du peuple ; qu’il soit loisible au Conseil de donner son avis en toute occasion ; que le gouverneur doive consulter l’administration pour des cas importants ; qu’il soit responsable envers le parlement provincial, je suis parfaitement d’accord avec vous, et je ne vois aucune difficulté à gouverner de cette manière, si de chaque côté on se laisse guider par la modération et le sens commun, si on ne se laisse pas influencer par l’esprit de parti. Ne visez pas à l’impossible, de peur que vous ne perdiez la réalité en courant
après l’ombre. Vous désirez vivre en bonne harmonie avec l’Angleterre ; ne vous imaginez pas atteindre ce but en suscitant de* tracasseries au gouvernement de la métropole, en cherchant k réduire à rien son autorité. ”
On voit que sir Charles Metcalfe est de plus en plus sous l’ir»fluence de la passion et du dépit. Au lieu de raisonner froidement, de discuter la véritable question en litige, telle que ses ministres l’avaient posée, il se laisse aller à la déclamation. Ce qui dut pourtant le consoler beaucoup à cette époque, c’est que, dans un débat qui eut lieu dans la chambre des Communes en Angleterre au sujet d’une proposition d’amnistie de M. Rœbuck, lord Stanley, le secrétaire des Colonies, prit occasion d’approuver hautement la conduite de sir Charles Metcalfe, et même ses opinions relativement au gouvernement responsable. Plusieurs autres membre* importants partagèrent jusqu’à un certain point la manière de voir de lord Stanley. On ne voulait pas admettre que le principe de la responsabilité ministérielle fût applicable à une colonie.
“ Quelque vrais et incontestables, dit lord Stanley, que soient les principes invoqués par M. Rœbuck, appliqués à une république, ou Etat indépendant, sur le droit de la colonie de gouverner ses propres affaires locales, s’il fallait leur donner l’extension que veut l’honorable député, ils seraient incompatibles avec V existence d’institutions monarchiques et avec les rapports qui doivent exister entre une colonie et la mère patrie .”
Cette opinion, qui avait déjà été proclamée dans la chambre des Communes en 1839 et en 1840, et dans les dépêches de lord John Russell à la même époque, n’était appuyée d’aucune raison solide ; elle était même en contradiction avec des faits tout récents. On ne pouvait nier que ce système de gouvernement responsable n’eût opéré à merveille sous le règne de sir Charles Bagot. Jamais le contentement n’avait été plus général. “ Le moyen de perpétuer notre connexion avec la mère patrie, disait la Minerve, n’est pas de restreindre les libertés coloniales, ni d’en arrêter le développement, mais bien de leur donner toute
l’extension possible, compatible avec l’action de la constitution anglaise, et nécessitée par les besoins politiques et sociaux de la colonie. La concession du “ gouvernement responsable ”, en temps opportun, eût prévenu la demande d’un Conseil électif ; sa mise en pratique, comme sous sir Charles Bagot, perpétuera cette connexion, que les autorités métropolitaines semblent désirer.
“ Si nous consultons l’histoire, on verra que de toutes les cidevant colonies anglaises qui forment maintenant l’Union américaine, celles qui songèrent les dernières à secouer le joug de la métropole, dans le mouvement révolutionnaire de 1775, furent précisément celles qui, parleurs constitutions, gouvernaient d’une manière absolue “ leurs propres affaires locales ”. 11 y en avait même où le gouvernement était électif, soit dit en passant.”
Les hommes d’Etat anglais n’en étaient pas encore rendus à comprendre cette vérité, ou, s’ils la comprenaient, ils , ne croyaient pas que le moment fût arrivé de la proclamer ouvertement. L’Angleterre agissait à l’égard de ses colonies comme font ces vieux parents qui craignent toujours d’accorder trop de liberté à leurs enfants, même lorsqu’ils ont atteint l’âge où ils sont censés pouvoir conduire leurs propres affaires.
Ce qui affaiblissait toutefois la portée de ce débat, c’est qu’il était facile de voir que la plupart des orateurs n’étaient pas au fait des détails de la querelle entre sir Charles Metcalfe et ses conseillers ; on avait été induit en erreur par de faux renseignements. Lord Stanley, par exemple, était encore sous l’impression que les ministres avaient exigé de sir Charles Metcalfe qu’il s’engageât, par un écrit sous son seing et sceau, à ne faire aucune nomination sans les consulter, quoique ce fait eût été nié formellement par M. Lafontaine. Il semblait regretter que les dépêches de lord John Russell, en 1839, sur le gouvernement responsable, n’eussent pas été publiées au Canada, bien qu’elles se trouvent en entier dans les journaux de l’Assemblée législative, pour la session de 1841, et que le gouvernement de cette époque se soit clairement expliqué sur le sens qu’il fallait leur attribuer, en
faisant adopter par les Chambres les importantes résolutions du trois septembre de cette même année (1841).
De nombreuses assemblées publiques eurent lieu dans les différentes parties du pays pour approuver la conduite des anciens ministres ; d’un autre côté le gouverneur reçut un certain nombre d’adresses dans lesquelles on le félicitait de sa conduite ferme et indépendante. Mais sir Charles savait bien quelle importance attacher à ces manifestations de loyauté, et il ne manquait pas d’en plaisanter dans ses lettres privées.
Durant tout ce temps, la presse canadienne discutait chaleureusement la question. Bientôt même l’attention de la presse étrangère fut attirée sur le débat. Des journaux des Etats-Unis, de Louches et de Paris publièrent d’excellents articles sur cet important sujet, articles qui se lisent avec d’autant plus de plaisir qu’ils ne renferment aucune de ces personnalités injurieuses qui se rencontraient malheureusement trop souvent dans les journaux de la Province h
Dès le mois de décembre, le Courrier des Etats-Unis, rédigé alors par M. G-aillardet, avait publié un article plein de sens et de modération. Plus tard, lorsque le Times de Londres parut pousser lord Stanley à épouser la querelle de son représentant au Canada, et que le gouvernement anglais parut approuver la marche dictatoriale de sir Charles Metcalfe, et prendre par conséquent fait et cause pour lui contre le dernier cabinet et la majorité du parlement canadien, le même journal publia un autre article d’une grande vigueur, dont nous citerons quelques extraits :
“ Cette prétendue incompatibilité que signale sir Charles Metcalfe, disait-il (celle du gouvernement responsable et du régime colonial) est l’argument unique de tous ceux qui approuvent sa conduite, ou lui donnent tout au moins l’excuse de la nécessité. Au nombre de ces derniers, figure, par exception, un journal fran-
1 —Voir Journal de Québec, 30 déc. 1843, 15 fév., 22 fév. 2 mars et 11 avril 1844.
çais, qui a pris position, de prime abord et d’une façon très tranchante, contre les prétentions canadiennes. Il est vrai que ce journal se publie à Londres ! Le Journal des Débats, en reconnaissant que le cabinet Baldwin- Lafontaine n’a fait que réclamer l’exécution du principe le 'plus élémentaire de tout gouvernement constitutionnel, se demande comment la presse anglaise, ordinairement si scrupuleuse sur cette matière, a pris parti poulie gouverneur général, et il ne s’explique cette anomalie que par l’influence des préjugés nationaux. “ Nous comprenons très bien, du reste, dit- il, qu’en cette occasion l’esprit national ait dominé l’esprit constitutionnel, car la doctrine soutenue par le ministère canadien ne tend à rien moins qu’à consacrer, en principe, l’indépendance absolue de la colonie. ”
“ L’induction du Journal des Débats nous paraît exagérée, comme le raisonnement du Courrier de l’Europe et de la presse anglaise, dont il est l’écho, nous paraît erroné. Ces journaux se créent des chimères pour les combattre. Allons droit, nous, aux réalités. En quoi le gouvernement de la métropole se trouveraitil compromis par la nécessité où serait le gouverneur colonial de consulter ses conseillers sur une place à donner, comme il le fait sur une loi à présenter ? Ce serait une prérogative de moins, c’est vrai. Mais la question est de savoir si l’exercice rigoureux de cette prérogative porte en soi plus de bénéfices que son abandon amiable. Eh bien, comme il est impossible qu’un gouvernement constitutionnel, ou responsable, existe, même en apparence, même en ombre, si les rouages secondaires de ce gouvernement ne reçoivent pas l’impulsion des rouages principaux ; comme un homme de cœur ne peut accepter la responsabilité d’une œuvre accomplie par des bras qui ne sont pas de son choix, il en résulte inévitablement de deux choses l’une, ou qu’un honnête homme est condamné à tromper son pays et lui-même en jouant un rôle de ministre responsable dans cette comédie représentative, ou que, pour rentrer dans la vérité ou l’équité, il faille abolir entièrement ce simulacre de gouvernement représentatif. Ainsi donc, comédie ou
réaction, duplicité ou oppression, voilà les deux termes du dilemme dont le gouvernement anglais déclare ne pas vouloir sortir. S’il entend, au contraire, octroyer à sa colonie un système de représentation populaire et. de responsabilité ministérielle qui ne soient point une honteuse dérision, il ne fait qu’en compléter, qu’en faciliter l’exécution en reconnaissant aux conseillers du , pouvoir exécutif un droit d’avis dans la distribution des emplois. Ce droit de respectueux avis établit entre les pouvoirs une harmonie sans laquelle il ne saurait y avoir que discorde et tiraillement.
“ Prétendre que la Couronne ou son agent en serait avilie, c’est une absurdité. L’honneur et la dignité n’ont pas deux poids et deux mesures ; et ce qui ne déshonore pas la Couronne à Londres ne la déshonorera pas à Montréal. Prétendre que la puissance de la métropole en serait ébranlée et son avenir compromis, est une terreur irréfléchie, car une mesure qui contribue à la concorde, à l’affection des esprits, consolide l’autorité en la faisant aimer. La désaffection précède la rébellion, et le désir de l’indépendance ne naît jamais que de l’oppression. Aussi sommes-nous convaincus que la marche adoptée par le cabinet de Saint- James avancera plus l’ère de l’indépendance canadienne, si elle est écrite dans le livre de l’avenir, que ne l’eût fait la concession du droit équitable, rationnel, inoffensif, réclamé par le dernier cabinet et la majorité du parlement. Grâce à l’esprit conciliant et libéral de sir Charles Bagot, les distinctions de races et les oppositions d’intérêts commençaient à s’effacer entre la colonie et la métropole. Le terrain était sur le point de manquer aux inimitiés, aux haines politiques. Ce terrain, sir Charles Metcalfe le leur a rendu soudain, et aujourd’hui le Canada va se diviser en deux camps, avec deux drapeaux opposés. D’un côté se rangeront ceux qui veulent l’exécution franche et complète du gouvernement représentatif avec les garanties stipulées dans les résolutions de septembre 1841, qui ont été les conditions faites à sir Charles Bagot par l’opposition canadienne ; de l’autre se rangeront ceux qui sont décidés à
renoncer complètement au gouvernement constitutionnel. Car l’hypocrisie ou l’illusion ne sont plus permises ; ce gouvernement à cessé d’exister au Canada. Il faut que les Canadiens se pénètrent de cette vérité. Les leurres sont plus dangereux que la réalité la plus désespérante, en politique. On prend son parti de la réalité, quand on connaît au juste les droits qu’on a ou qu’on n’a pas, on sait à quoi s’en tenir, on n’est pas exposé à de fausses espérances, à de trompeuses illusions. Quand il y a un malentendu, au contraire, tôt ou tard, le jour des explications arrive, et il en résulte ce qui est résulté au Canada, c’est-à-dire des crises ministérielles, de l’agitation dans les corps politiques, de la discorde dans les relations publiques et privées. La question de forme doit disparaître aujourd’hui devant la question de fond. La première est puérile, car elle est accidentelle ; la seconde est sérieuse, car elle est permanente ; elle touche aux entrailles mêmes de la vie sociale. Les Canadiens ne doivent donc plus demander, comme ils le font exclusivement depuis deux mois, “ qui a le mieux respecté les us et coutumes parlementaires, de M. Lafontaine ou de M. Viger”, mais “ qui est pour le principe de la responsabilité réelle du gouvernement, et qui est contre ? ’* Les questions personnelles amoindrissent tous les principes, elles les ravalent au niveau et au poids d’une individualité. Or, une individualité, si respectable qu’elle soit, n’est qu’un grain de terre dans le monde matériel, et elle doit être encore moins dans le monde moral.
“ C’est avec une idée qu’il faut prendre la mesure d’un homme, et non avec celle d’un homme qu’il faut prendre la mesure d’une idée. Sans cela, on n’est qu’un peuple d’esclaves et de crétins. Heureusement, le Canada n’en est pas là. Ce qui lui a manqué, peut-être, pour se reconnaître dans la confusion où l’a jeté la dernière crise ministérielle, c’est un point précis sur lequel il pût s’orienter. Ce point, l’Angleterre et sir Charles Metcalfe viennent de le lui donner. Pour savoir désormais qui sera pour la colonie ou pour la métropole, pour la liberté ou pour la dictature, il n’aura
qu’à prendre le mot de “ responsabilité pleine et entière ” pour devise et cri de guerre ; il verra, du premier coup d’œil, qui sera pour lui, qui sera contre lui.”
Le Siècle, après avoir présenté à ses lecteurs un historique concis mais très clair de notre système de gouvernement, et avoir fait connaître le différend qui existait entre le gouverneur et ses ministres, prit hardiment la défense de ces derniers.
Le Morning Ghroniele de Londres, dans un article en date du 28 février, émettait des opinions entièrement opposées à celles du Times.
Durant tout ce temps là, sir Charles Metcalfe travaillait, mais sans succès, à la composition d’un nouveau ministère. Pendant plusieurs mois, il se flatta de pouvoir obtenir l’appui d’un certain nombre de Canadiens-français. M. Viger était plein d’espoir, et partit de Kingston pour Montréal, sûr d’y retrouver son ancienne popularité et de rallier autour de lui toute la population canadienne-française. Mais cet espoir fut déçu ; M. Lafontaine y exerçait une influence toute-puissante sur ses compatriotes, et quoique M. Ariger, par ses longs services et son caractère honorable, conservât encore un certain nombre d’amis personnels, et le respect de ses adversaires, le gouverneur put bientôt constater, à son grand désappointement, qu’il ne serait d’aucune utilité à sa cause. Une élection qui eut lieu à Montréal dans le printemps de 1844, et qui se termina, après une lutte des plus ardentes, par le triomphe du candidat de l’opposition, servit encore à jeter le découragement parmi les partisans de sir Charles Metcalfe. M. L.-T. Drummond, jeune avocat de talents brillants, qui devait jouer plus tard un rôle important dans les affaires politiques du pays, fut élu pour représenter la ville de Montréal, contre le citoyen le plus riche de l’endroit, M. W. Molson, et malgré les efforts du parti tory et toute l’influence que le gouvernement exerce ordinairement dans les élections. Cette lutte électorale se ressentit de l’exaltation des esprits ; il y eut des rixes, des scènes de violence ; un détachement militaire fut appelé pour maintenir l’or-
dre, et un homme du nom de Champeaux fut tué d’un coup de baïonnette. Le candidat du gouvernement reçut les suffrages de la très grande majorité de la population d’origine anglaise, tandis que les électeurs canadiens-français et irlandais votèrent presque en masse pour M. Drummond.
La Gazette de Londres du 29 mars annonçait la nomination du capitaine Higginson au poste de secrétaire civil au Canada. M. Higginson passait pour exercer une grande influence sur l’esprit du gouverneur, et la presse de l’opposition le baptisa du nom de lord Buke, par allusion au célèbre ministre favori de George III.
MM. Cartwright et Atcbison avaient été députés en Angleterre par les habitants de Kingston pour y faire des représentations relativement au transfert du siège du gouvernement à Montréal, mais ils n’obtinrent qu’une réponse assez cavalière, et revinrent tout à fait découragés. Les bureaux pubhcs se fermèrent à Kingston vers le 1er juin, et vers le 15 du même mois, le déménagement à Montréal en était à peu près complété. Le gouverneur arriva dans la nouvelle capitale le 24, après une courte promenade aux chutes de Niagara.
Vers le même temps, une question assez intéressante s’éleva devant la cour du banc de la reine à Québec. Dans une cause où la reine était demanderesse, l’action avait été portée par M. Cochrane, conseil de la reine, au beu de l’être par M. Lafontaine ou M. Aylwin, qui jusqu’à la nomination de leurs successeurs ou leur révocation expresse étaient censés être, le premier, procureur général, et le second, solhciteur général. L’avocat du défendeur souleva l’objection, et la cour décida que MM. Lafontaine et Aylwin devaient être considérés comme procureur et solhciteur généraux, jusqu’à ce qu’il fût prouvé qu’une révocation expresse leur avait été adressée.
Sir Charles Metcalfe s’efforcait de compléter au moins la partie haut-canadienne de son ministère. Mais M. Draper, sur lequel le gouverneur se reposait entièrement de ce soin, fut d’opinion
qu’il fallait attendre la tournure que prendraient les affaires dans le Bas-Canada. A la fin de juin, il se rendit lhi-même à Montréal, et mit tout en œuvre pour obtenir l’adhésion d’un certain nombre d’hommes marquants, surtout parmi les Canadiens-français. Malgré toute son habileté, il s’en retourna complètement découragé, et écrivit au gouverneur qu’après trois semaines employées par lui en tentatives de toutes sortes, il en était venu à la conclusion que “ l’appui du parti Canadien-français ne. serait obtenu que par le retour au pouvoir de MM. Lafontaine et Baldwin.” Ainsi, après sept mois d’efforts inutiles, le gouverneur apprenait, de la bouche de son premier ministre, qu’il était impossible de composer un ministère, suivant les principes reconnus du gouvernement responsable, sans l’aide du parti canadien-français, et que cette aide, il était impossible de l’obtenir 1.
Que faire alors ? L’absence d’un gouvernement exécutif régulier commençait à exercer un effet désastreux sur la colonie. M. Draper assurait à sir Charles Metcalfe que la nécessité de remplir les charges vacantes devenait d’heure en heure plus pressante, que le long délai déjà survenu était de nature à nuire au crédit de la Province, que le revenu en serait bientôt affecté, que le manque d’un officier responsable pour représenter la Couronne dans les cours de justice présentait déjà de graves inconvénients, et que certaines craintes vagues, résultat de cet état de choses, tendaient à paralyser le travail et l’industrie du pays 2.
Il était donc urgent de former un ministère, mais comment le former ? Rappeler MM. Lafontaine et Baldwin, c’était, suivant le gouverneur, s’avouer publiquement vaincu ; c’était rabaisser la dignité de la Couronne, et se jeter dans de nouveaux embarras. Former un ministère sans ces deux hommes, et par conséquent sans l’appui du parti canadien-français dans l’Assemblée, c’était se mettre dans l’impossibilité de faire fonctionner le gouverne-
1 — Kaye’s Life of Metcalfe.
2 — Ibid.
ment suivant les principes de la responsabilité ministérielle, parce qu'il serait impossible sans cela d’obtenir l’appui d’une majorité de la représentation.
11 n’y avait qu’un seul moyen de sortir de ce dilemme. Le gouverneur général avait le pouvoir de dissoudre l’Assemblée, et d’en appeler au peuple. Mais M. Draper prétendait que, si cet appel pouvait être reçu favorablement dans le Haut-Canada, ce pourrait bien être tout le contraire dans le Bas, et que le résultat général ne donnerait pas une majorité au gouvernement. La crise devenait alarmante. La constitution était en jeu. Le gouverneur résolut donc de faire un dernier effort pour compléter son cabinet. La charge de procureur général pour le Bas-Canada, laissée vacante par la résignation de M. Lafontaine, fut successivement offerte à quatre avocats canadiens-français, mais refusée par chacun d’eux sous divers prétextes. Sir Charles Metcalfe alla jusqu’à offrir de reprendre M. Morin, l’un des ministres démissionnaires. Mais vers le milieu d’août, il abandonna tout espoir de ce côté, et résolut de former une nouvelle administration sans l’aide du parti canadien-français. Après avoir de nouveau offert inutilement la place de procureur général pour le Bas-Canada à deux avocats d’origine anglaise, il réussit à en trouver un troisième qui accepta. C’était M. James Smith, avocat de Montréal. Ce succès encouragea sir Charles Metcalfe, et le 27 du même mois, il put annoncer au bureau colonial qu’il espérait enfin pouvoir, sous peu de jours, compléter la formation du conseil exécutif de la Province.
Voici comment se composait cette nouvelle administration enfantée après tant d’efforts. A la tête étaient M. Viger, M. Draper et M. Daly, le premier comme président du Conseil, le deuxième comme procureur général pour le Haut-Canada, et le troisième comme secrétaire provincial pour le Bas- Canada. M. W. Morris avait accepté la charge de receveur général, qui avait été remplie dans l’intérim par M. Turquand, M. D.-B. Papineau,
celle de commissaire des terres de la Couronne, et M. Smith, celle
de procureur général pour le Bas-Canada. M. D.-B. Papineau était frère du célèbre Louis- Joseph Papineau alors en exil, 'et passait pour un homme habile, et d’un grand jugement ; mais une surdité incurable l’avait tenu jusqu’alors éloigné des affaires. La nomination des trois nouveaux conseillers fut annoncée dans la Gazette Officielle, en date du 2 septembre.
Le gouverneur ne pouvant compter sur une majorité de la Chambre à l’appui d’une administration composée de la sorte, la question d’une dissolution fut discutée dans le Conseil. Cinq des ministres se prononcèrent pour la dissolution ; un seul contre. Le gouvernement se prépara donc à la lutte. En même temps, il fut décidé que les charges secondaires dans le Conseil ne seraient remplies qu’après les élections, afin qu’elles pussent être conférées à des hommes qui occuperaient des sièges dans le parlement 2.
Un incident survenu peu de temps avant l’élection produisit quelque émoi. Le gouverneur ayant, dans une réponse à une adresse de certains habitants du comté de Drummond, attaqué la loyauté de ses ci-devant ministres, MM. Lafontaine et Morin renvoyèrent à Son Excellence leurs commissions de conseils de la reine, en accompagnant des observations suivantes l’offre de leur démission.
La lettre est adressée au secrétaire provincial :
“ Ayant eu l’honneur d’être longtemps membres du conseil exécutif, auquel il est fait allusion dans les deux documents ci-dessus cités, nous ne pouvons que ressentir fortement toute la gravité de l’accusation que Son Excellence a été conseillée de porter contre nos collègues et nous. Placés sous le poids d’une accusation de cette nature, et qui, venant d’aussi haut, sera sans doute suivi de procédés ultérieurs, il ne nous convient pas de garder plus longtemps la commission que nous tenons comme conseils de la reine (Queen’s Counsels); nous offrons donc notre résignation, que nous prions Son Excellence de vouloir bien accepter.
1 — Kaye’ÿ Life of Metcalfe.
2 — Tbiil.
“ Si cette accusation ne devait porter préjudice qu’à nous seuls, nous nous arrêterions ici, attendant patiemment l’occasion d’être confrontés avec nos accusateurs, soit devant les tribunaux ordinaires, soit devant le parlement. Mais comme elle indique le renouvellement d’un système qui a déjà eu de funestes conséquences pour le pays, en ce que, à l’aide de ce système, l’esprit, le gouvernement et le peuple anglais avaient été autrefois soulevés contre nos compatriotes, nous n’hésitons pas à dire que rien ne justifie les accusations que Son Excellence vient, d’après l’avis de ses conseillers, de porter contre nous et nos collègues. Personne n’a été plus que vous, Monsieur, en état de juger de la fausseté et du caractère calomnieux de cette accusation, puisque vous étiez vous-même l’un de nos collègues dans le ci-devant conseil exécutif, tout le temps que nous en avons été membres et que vous avez approuvé et soutenu en parlement toutes les mesures publiques de ce même conseil.
“ Nous protestons, en justice pour nos compatriotes et pour nous-mêmes, contre le renouvellement d’un système, grâce auquel les Canadiens-français ont tant souffert dans le passé, par suite de l’injustice des préjugés qui avaient été créés contre eux, auprès du gouvernement et du peuple anglais, et qui, jusqu’à l’heureuse arrivée de sir Charles Bagot, avait permis à une minorité de les opprimer.
“ Nous protestons contre le renouvellement d’un système, de l’injustice et du caractère oppressif duquel nous ne pouvons citer une meilleure preuve que l’emprisonnement, en 1838 et 1839, de l’honorable Denis-Benjamin Yiger, l’un des conseillers actuels de Son Excellence, circonstance qui ne contribue pas peu à augmenter la surprise que nous éprouvons de ce qu’une pareille accusation soit portée contre nous, dans un temps où il remplit auprès de Son Excellence les fonctions de conseiller exécutif.
“ Nous protestons contre le renouvellement d’un système qui tend à révoquer en doute la loyauté et l’attachement des habitants du pays envers le gouvernement anglais, et nous affirmons
hautement et sincèrement que la confiance que sir Charles Bagot, dont ils honoreront toujours la mémoire, leur a inspirée dans la justice du gouvernement anglais est telle, qu’ils verront, nous en avons la conviction, passer bien des gouverneurs, avant que cette confiance puisse être détruite. Si elle l’est jamais, la faute n’en sera pas à eux, mais à ces gouverneurs.
“ Comme sujets anglais, nous réclamons l’exercice d’un droit, qui nous appartient, d’agir conformément à nos convictions et à notre conscience ; et lorsqu’en agissant ainsi nous sommes forcés de différer d’opinion avec le représentant de la Couronne en ce pays, nous protestons de toutes nots forces, en notre nom et en celui de ceux qui ont mis en nous leur confiance, contre l’injustice de la part des conseillers de Son Excellence, de la nature de celle que comporte l’accusation que nous repoussons aujourd’hui. iSTous ne recherchons pas ici, s’il y a beaucoup de moralité et de justice, pour les conseillers du pouvoir, de lancer personnellement le représentant de l’autorité royale dans la voie d’imputations injurieuses contre des hommes, que leur position et le respect du devoir empêchent de se défendre à armes égales.
“ En assurant Son Excellence le gouverneur général de notre plus profond respect,
“ Nous avons l’honneur d’être,
“ Monsieur,
“ Vos très humbles serviteurs,
“ L.-H. Lafontaine,
“ A.-N. Morin.”
“ A l’hon. Daly, Se cr. Prov.
Deux jours après, MM. Lafontaine et Morin reçurent de l’honorable M. Daly la réponse suivante : t
( Traduction 1 )
“ Bureau du Secrétaire,
“ Messieurs,
“ Montréal, 3 septembre 1844.
“ J’ai eu l’honneur de recevoir et de mettre devant le gouverneur général votre lettre en date d’hier.
“ Son Excellence observe avec autant de surprise que de regret qu’elle part d’une interprétation tout à fait inexacte du passage dans l’adresse récente du comté de Drummond, et, par conséquent, du passage correspondant de sa réponse auquel Vous objectez. Il ne peut croire (lie is unwilling ta think) qu’il soit possible qu’après avoir lu de nouveau le passage entier dans l’adresse, dont les mots rapportés dans votre lettre ne forment qu’une partie, vous puissiez ne pas voir que son allusion aux vues et intentions ( designs ) du ci-devant conseil exécutif, avait rapport à une partie de l’adresse que vous n’avez pas remarquée ( not adverted to by you ), leur attribuant d’avoir tenté de réduire le représentant de Sa Majesté à la situation de servir d’une manière inconvenable les projets d’un parti. Que c’était à ceci seulement et non en général à leurs mesures et procédés que Son Excellence s’accordait avec les signataires de l’adresse, à attribuer une tendance naturelle à un résultat, qu’il est loin de penser que le parti a cette tendance en contemplation de la séparation de la “ connexion ” et du gouvernement britanniques.
“ Dans ces circonstances Son Excellence m’enjoint, sans faire aucune remarque sur l’absence de fondement aux accusations ( charges ) contre lui-même et son conseil exécutif qui sont conte-
1 — Nous donnons cette traduction telle quelle, faute d’avoir pu nous procurer le texte anglais pour en faire une autre. L’auteur a dû se trouver dans la même nécessité. ( Note de la Red. )
nues dans la dernière partie de votre lettre, qu’il est forcé de regretter comme résultant d’une fausse interprétation de votre part, de vous informer qu’il suspend sa décision sur l’offre de résignation que vous y faites de votre titre de conseils de la reine (Queen’s Counsels), pour le Bas-Canada, et qu’il regretterait de se trouver dans la nécessité d’agir sur icelle.
“ J’ai l’honneur d’être,
“ Monsieur,
“ Votre très obéissant serviteur,
“D. Daly,
“ Secr.”
“ Aux Hon. L.-H. Lafontaine, 1
“ A. -N. Morin, écuyers, etc., etc., etc. j
Le lendemain, MM. Lafontaine et Morin écrivirent de nouveau :
“ Montréal, 4 septembre 1884.
“ Monsieur,
“ Nous avons l’honneur d’accuser réception aujourd’hui de la lettre en date d’hier, que vous nous avez écrite, par ordre de Son Excellence, en réponse à celle que nous vous avons adressée le deux du présent mois.
“ En continuant d’assurer Son Excellence de notre plus profond respect, et en la remerciant humblement du contenu de cette réponse, nous regrettons d’avoir à dire qu’en donnant toute notre attention au sujet, nous demeurons convaincus que nous sommes sous le poids d’une accusation qui a nécessité notre première lettre, dans laquelle nous n’en avons portée aucune, ni de fait, ni intentionnellement contre Son Excellence.
Nous avons l’honneur d’être,
“ Monsieur,
“ Vos très humbles serviteurs,
“ L.-H. Lafontaine.
“ A. -N. Morin.
“ A l’hon. D. Daly, Secr. Prov.”
A cette dernière lettre, le gouverneur ne sachant trop que ■répondre, se contenta de garder le silence.
Les élections générales commencèrent le 23 septembre, les writs devant être rapportés le 12 novembre. L’agitation fut extrême dans tout le pays. Les deux grands partis politiques, celui des anciens ministres et celui du gouverneur s’organisèrent et firent des efforts inouïs pour remporter la victoire. Il y eut des scènes de violence ; dans plusieurs endroits on craignit des émeutes sérieuses. Ce fut à Montréal, la nouvelle capitale, encore sous l’émotion de l’élection qui avait eu lieu au printemps, que la lutte fut la plus ardente. Les candidats étaient, d’un côté MM. Drummond et Beaubien, partisans des anciens ministres, déjà élus pour la Chambre précédente ; de l’autre côté, MM. Moffatt et de Bleury, partisans de sir Charles Metcalfe. “ Le parti anglais, dit sir Charles Metcalfe, dans sa dépêche du 23 novembre, était déterminé à remporter l’élection, ou du moins à ne pas se laisser dépouiller de ses franchises par la violence, comme lors de l’élection de M. Drummond, en avril. M. Drummond et ses amis voulaient avoir recours aux mêmes moyens ; mais le parti anglais était résolu d’opposer la force à la force, et de s’organiser pour la lutte. Grâce à l’énergie et à la fermeté avec lesquelles ils résistèrent aux attaques des hordes de journaliers catholiques romains employés sur les canaux et loués par le parti de M. Drummond ; grâce à l’admirable arrangement de l’officier rapporteur qui assura à tous les partis et à tous les bureaux de scrutin la liberté du vote durant toute cette élection, et à la présence des militaires chaque fois qu’elle était nécessaire pour maintenir la paix, la violence fut impossible, et le parti anglais triompha. Les votes se divisèrent comme suit : pour M. Moffatt, 1079 ; pour M. de Bleury, 1075 ; pour M. Drummond, 953, et pour le docteur Beaubien, 952...”
Ces deux derniers candidats protestèrent contre l’élection, et prétendirent que leurs électeurs ou partisans avaient été empêchés de voter; que, pendant les deux jours d’élection, les électeurs s’approchant des bureaux de scrutin avaient été exposés aux atta-
ques d’hommes armés venus de Québec, de G-ore, de Ckatham, de- Rawdon, armés de bâtons, de couteaux, de pistolets et autres armes meurtrières ; que des troupes de cavalerie et d’infanterie aux ordres de magistrats connus pour être de violents partisans des autres candidats avaient empêché les électeurs de MM.
. Drummond et Beaubien de s’approcher des bureaux de scrutin,, ces bureaux ayant été, durant les deux jours d’élection, entourés de soldats et de pièces de campagne, et la ville ayant été, par un officier supérieur, proclamée sous le contrôle militaire ; que par ce moyen et divers autres stratagèmes, environ trois mille électeurs n’avaient pu donner leurs suffrages.
Par un mouvement spontané, les électeurs du comté de Portneuf, qui n’avaient pas encore fait choix d’un député, apprenant la. défaite de M. Drummond, l’élirent par acclamation pour représenter leur division électorale.
Cette élection de Montréal fut à peu près la seule victoire que le gouvernement remporta dans le Bas-Canada. L’honorable D.-B. Vigerfut défait à Richelieu parle docteur Wolfred Nelson, l’exilé des Bermudes, et quelques jours après, dans le comté de Montréal, par M. Jobiu. Ces deux défaites successives firent beaucoup d’im- ; pression, et durent jeter le découragement dans l’âme de M. Viger. Le seul député canadien-français qui eût voté avec M. Viger dans les derniers jours de la session, M. Noël, représentant de Lotbinière, ne put se faire réélire ; M. J.-C. Barthe, qui avait chaleureusement défendu M. Viger dans Y Aurore des Canadas, durant les derniers neuf mois, fut pareillement défait dans son comté d’Yamaska ; l’honorable John Neilson, autrefois si popu- $ laire, et qui avait rendu de si grands services au Bas-Canada, ne put se faire élire, parce qu’il avait voté contre les anciens ministres, et qu’il paraissait appuyer dans sa Gazette de Québec les prétentions de sir Charles Metcalfe ; le précédent orateur de l’Assemblée législative, M. Cuvillier, perdit aussi son élection à Laprairie, parce qu’on le soupçonnait d’être secrètement opposé à MM. Lafontaine et Baldwin. Le gouvernement s’efforça de susciter un
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adversaire à M. Lafontaine, dans le comté de Terrebonne, et M. A. -B. Papineau vint d’abord sur les rangs; mais, au jour delà mise en candidature, à la levée des mains, M. Papineau jugea plus prudent de se retirer, et l’élection de M. Lafontaine se fit par acclamation. Sir Charles Metcalfe confesse dans sa correspondance que ce fut un pénible mécompte pour le -gouvernement. L’honorable A.-1ST. Morin fut élu par acclamation dans deux divisions à la fois, le comté de Bellechasse et le comté de Saguenay.
Dans le district de Québec, pas une seule élection ne fut favorable au gouvernement ; et, comme dit sir Charles Metcalfe dans sa dépêche, le parti anglais y sembla paralysé. MM. Aylwin et Chabot furent nommés pour représenté! la ville de Québec. Deux jeunes gens de talent, qui venaient d’être admis au barreau, mais qui devaient jouer plus tard un rôle important dans les affaires du pays, MM. Chauveau et Cauchon, furent alors élus pour la première fois, le premier pour le comté de Québec, à la place de l’honorable John Neilson, le second pour le comté de Montmorency. M. Cauchon était rédacteur et propriétaire du Journal de Québec, où il avait défendu avec énergie et talent la politique de l’ancien ministère ; M. Chauveau, lui, s’était fait connaître, dans le monde politique, par des correspondances au Courrier des Etats-Unis, dans lesquelles les affaires du Canada étaient discutées avec beaucoup de talent.
Dans le Haut-Canada, la plus grande partie des comtés élurent des partisans du gouverneur. M. Hincks, qui résidait alors à Montréal, où il rédigeait le Pilot, qu’il y avait fondé au commencement de l’année, fut défait à Oxford ; M. Boulton, autrefois procureur général pour le Haut-Canada, et subséquemment juge en chef à Terre-Neuve, fut pareillement défait dans le comté de Niagara, qu’il représentait depuis l’Union ; M. Durand ne put se faire réélire, et MM. Baldwin, Price et Small eux-mêmes eurent à soutenir une lutte des plus vives. Le transfert du siège du gouvernement dans le Bas-Canada, la crainte de la domination française, un certain esprit de loyauté que sir Charles Metcalfe avait ravivé
et excité, en laissant croire, chaque fois que l’occasion s’en présentait, que la lutte entre lui et les anciens ministres n’était autre qu’une lutte entre les amis et les ennemis de la mère patrie, ne contribuèrent pas peu à produire ce résultat. L’esprit de parti, la passion qui s’était peu à peu emparée de sir Charles Metcalfe lui faisaient peut-être croire -à l’existence d’un manque de loyauté patriotique chez ses adversaires ; mais ce n’en était pas moins une grave injustice, que des hommes comme ceux qui dirigeaient alors l’opposition devaient ressentir amèrement. Sir Charles Metcalfe en était venu à croire que les adversaires de son gouvernement étaient des ennemis du gouvernement de Sa Majesté. “ Il est constaté, dit-il en annonçant à lord Stanley le résultat des élections de 1844, il est constaté que la loyauté et l’esprit anglais existent dans le Haut- Canada et les Cantons de l’est, tandis que la désaffection prédomine dans les comtés canadiens-français. Par désaffection j’entends un sentiment anti-britannique, de quelque nom qu’on l’appelle, ou quelle qu’en soit la cause, qui porte à faire une opposition constante au gouvernement de Sa Majesté.
Si la passion n’eût pas faussé l’esprit du gouverneur, il se fût convaincu que les Canadiens-français, comme les réformistes du Haut-Canada, n’avaient lutté que pour obtenir, dans toute sa plénitude, le gouvernement constitutionnel responsable qui découlait de leur nouvelle constitution.
On nous saura gré de terminer ce chapitre par l’intéressante appréciation suivante, extraite d’une série de lettres politiques adressées à cette époque à la Minerve de Montréal, le principal organe canadien-français des ministres démissionnaires :
“ Dans ma dernière lettre, j’ai constaté le fait qu’après la résignation des ex-ministres, sir Chs Metcalfe forma un “ gouvernement provisoire ” ; que M. Viger, nonobstant ses professions d’attachement au principe de responsabilité constitutionnelle, consentit à en faire partie, même à en devenir le chef, considéré, aux yeux du peuple Canadien, comme s’appuyant, pour le succès de sa nouvelle entreprise, sur la force que pouvait lui apporter le
parti tory du Bas-Canada, qu’il venait de rappeler à la vie, et sur celle que pouvait lui donner une minorité des députés du Haut- Canada ; minorité qui, il est vrai, était censée représenter le parti tory de la province supérieure, mais qui alors, constitutionnellement parlant, n’en était pas moins une minorité.
“ Ce gouvernement “ provisoire ” a donné lieu à un interrègne de neuf mois, interrègne qui n’a pas été autre chose qu’une violation des résolutions de 1841, et par conséquent une suspension de notre charte constitutionnelle. Raconter les faits et gestes des partis politiques durant ces neuf mois, répéter les accusations qu’ils se sont lancées réciproquement, serait, il faut l’avouer, entreprendre une tâche bien fatigante et peu agréable à nos lecteurs. Il vaut mieux en venir de suite au résultat de la dernière élection générale, résultat qui, par cela même que chacun des partis l’invoque en sa faveur, semble n’être une victoire ni pour les uns ni pour les autres ; peut-être même est-il une défaite pour presque tous.
“ Les plus aveugles mêmes devaient sentir que l’existence du “ provisoire ” était une cause de faiblesse pour le gouvernement. L’acte d’union exigeant impérieusement qu’il y ait une session de la législature au moins tous les douze mois, cette faiblesse ne pouvait devenir que de plus en plus sensible à l’approche de l’expiration de ce terme. Bien que le représentant de la Couronne ait été compromis par ses conseillers, lorsqu’il fut avisé par eux de condamner publiquement la pensée d’une dissolution, il fallait néanmoins qu’il en vînt tôt ou tard à adopter cette voie, la seule qui lui restât, pour courir la seule chance qu’il avait de sortir, sinon victorieux du moins honorablement, de la lutte dans laquelle il se trouvait engagé. Il n’y a nul doute que l’on avait nourri 3’espoir d’opérer une réaction considérable parmi les membres de la dernière chambre d’assemblée. Longtemps avant la dissolution, les journaux organes du gouvernement avaient proclamé cette réaction comme un fait accompli. Ils n’ont fait en cela, ce que malheureusement ils font tous les jours, que compromettre ceux
qu’ils veulent servir. Le pays u’a rien à gagner à voir le représentant de la Couronne ainsi traîné, malgré lui sans doute, dans le sentier bourbeux des passions politiques. Après un travail de neuf mois pour opérer cette réaction tant désirée, le gouvernement doit être censé avoir reconnu son impuissance à l’accomplir, le jour où il prit le parti, bien tardif il est vrai, d’en appeler directement au peuple. C’est le résultat de cet appel qu’il importe au Bas-Canada, peut-être plus qu’on ne le croit généralement, de bien peser et de bien apprécier.
“ Il n’est que juste de commencer par constater le fait que cet appel n’a eu lieu qu’après que, pour faire cesser en quelque sorte le “ provisoire ”, le nombre des membres du conseil exécutif eût été porté à six, sans que néanmoins il s’y trouve un seul membre de la chambre d’assemblée, appartenant au Haut-Canada ; M. le solliciteur général Sherwood ne faisant pas partie du cabinet, et les honorables Draper et Morris étant membres du Conseil législatif. Le cabinet est même encore incomplet, puisqu’il n’y a pas d’inspecteur général.
“ J’ai déjà dit que le résultat des élections semblait n’être pas favorable à aucun des partis. Je m’explique : deux des quatre partis dont j’ai constaté l’existence dans ma première lettre, ont considérablement gagné. Mais ni l’un ni l’autre, isolément, ne peut compter sur la majorité des 84 membres de la Chambre. Ces deux partis sont le parti appelé tory dans le Haut-Canada, et le parti appelé libéral dans le Bas-Canada. Le scrutin électoral donne à chacun de ces deux partis le même nombre de membres dans sa province respective, savoir 29. Et chose assez étrange, c’est que les deux autres partis qui sont en minorité, savoir le parti réformiste du Haut- Canada et le parti tory du Bas-Canada, comptent également chacun le même nombre de membres, savoir 13. Dans cette classification, je donne à chaque parti ses loose- Jish. Heureusement que cette fois l’on dit que le nombre en est petit. Ainsi en supposant unité d’action entre les partis tory'du Haut et du Bas-Canada, d’un côté, et entre les libéraux du Bas-
Càhada et les réformistes du Haut-Canada, l’on voit de suite que les partis ainsi réunis devront se rencontrer à forces égales sur le terrain législatif. Cette combinaison qui est la plus forte qui puisse se faire en faveur de l’administration actuelle, ne lui donne pas la majorité. Elle ne compte que 42. L’opposition, lui présente le même front. L’administration devra donc compter sur le chapitre des accidents, chapitre qui ne s’ouvre et ne se ferme qu’à la volonté des loose-fish, classe d’hommes dont l’appui est toujours incertain et peu sincère. Lorsqu’une administration, dans un gouvernement représentatif, n’a pas, pour la soutenir, une majoritée bien décidée, elle marche au combat avec la conscience de sa défaite, par cela même qu’elle est toujours obligée de compter le nombre de ses soldats ; tandis que l’opposition qui ne s’embarrasse jamais du cri : “ Combien sont-ils ? ” anime le combat avec d’autant plus d’espoir de succès que ses adversaires s’avouent déjà vaincus.
“ Tel me semble être le sort de l’administration du jour, si cette combinaison des partis se vérifiait- à la lettre. Cette combinaison, je ne la fais que par hypothèse, et aussi parce qu’elle me semble être celle que les organes du gouvernement, ou du moins les principaux d’entr’eux, voudraient établir. Or, cette combinaison nous présente l’administration de sir Charles Metcalfe, déterminée à tenter fortune en se reposant, pour le succès, sur les membres dits torys du Haut et du Bas-Canada. Alors sa position est un peu changée de ce qu’elle était avant la dissolution du parlement, puisque, avant cet événement, elle n’avait pour appui qu’une minorité des membres de l’une comme de l’autre section de la Province. Aujourd’hui, cette combinaison lui donnerait, à coup sûr, le droit de compter sur une majorité des membres du Haut-Canada; mais quant au Bas-Canada, elle ne lui offre que l’appui d’une minorité. Si, de cette combinaison, l’administration espère avoir une majorité, et gouverner avec cette majorité, elle sé trouve dans la même fausse position qu’était celle de lord Sydenham vis-à-vis du Bas-Canada, Car, à l’instar de lord
Sydenham, elle gouvernerait le Haut-Canada avec sa majorité, ce qui est bien, puisque c’est respecter le premier principe du gouvernement représentatif; mais aussi elle gouvernerait le Bas- Canada par et pour sa minorité, ce qui est mal, puisque c’est une violation flagrante du principe reconnu ci-haut. Elle serait donc appelée à faire triompher ensemble deux principes contraires, deux principes qui se livreraient un combat mutuel ! C’est impossible. Ce qui est arrivé à l’administration de lord Sydenham lui est réservé. Elle succombera comme elle. L’on peut même ajouter que, par suite d’une pareille combinaison, lord Sydenham s’était acquis une majorité plus forte en nombre et en talents que celle (pie la même combinaison permet à l’administration d’espérer pouvoir obtenir. Mais, toujours est- il vrai que ces deux administrations auront eu les mêmes principes pour base de leur existence. Comment donc ceux qui condamnaient alors lord Sydenham de gouverner le Bas-Canada par une minorité de ses représentants, peuvent-ils aider sir Charles Metcalfe à faire la même chose, avec une minorité plus faible encore ? Je laisse à d’autres le soin de répondre.
“ D’après le résultat des élections, il est digne de remarque que, dans le Haut-Canada, le jeu de bascule qui s’y joue depuis plus de vingt-cinq ans, est encore dans toute sa force, et vient de remporter un nouveau triomphe. En effet, l’on assure cpie depuis 1820, la fortune, pour chacun des deux partis tory et réformiste a alternativement changé à chaque élection générale. Aujourd’hui la victoire est aux réformistes ; demain elle est à leurs adversaires. En effet, si l’on réfléchit qu’un grand nombre d’élections dans le Haut-Canada ne se sont décidées que par des majorités de 4, 6, 10, 15 ou 20 voix, on peut se rendre facilement compte de ce revirement alternatif de la fortune électorale dans la province supérieure. Lorsque des petites majorités comme celles que je viens de mentionner font continuellement pencher la balance tantôt en faveur de l’un, tantôt en faveur de l’autre des partis, il est impossible pour un gouvernement de se reposer avec confiance
sur la force que peuvent donner ces petites majorités. Nous en avons la preuve dans les quatre dernières élections générales du Haut-Canada. En 1836 les réformistes ont une grande majorité. Une élection a lieu sous sir Francis Bond Head, qui est accusé d’y prendre une part très active ; les cartes changent, et une grande majorité est acquise aux torys. En 1841, la baguette magique de lord Sydenham fait de nouveau tourner la fortune : les réformistes regagnent une grande majorité ; et leurs adversaires sont réduits à une bien petite minorité. En 1844, les deux partis sont de nouveau appelés à mesurer leurs forces électorales; Sir Charles Metcalfe, comme ses prédécesseurs, est accusé de prendre part à la lutte contre le parti réformiste ; celui-ci est vaincu, et l’autre triomphe. Ce mouvement de bascule se répète avec tant de régularité que les réformistes comptent déjà avec confiance sur la victoire à la prochaine élection générale, et que les torys ont déjà, dit-on, la conscience de leur défaite. Ces deux partis trouvent sans doute quelque consolation dans ce jeu alternatif de la fortune, puisqu’il fait naître pour l’un comme pour l’autre les mêmes espérances et les mêmes craintes. Mais, loin d’être une cause de force pour le gouvernement qui est obligé d’appeler à son aide l’un de ces partis, il me semble être au contraire une cause commune de faiblesse et d’embarras. En effet, comment un gouvernement peut-il adopter un plan uniforme de mesures administratives et législatives, avec quelque chance de permanence ou de durée, lorsque d’un moment à l’autre ce même gouvernement est exposé à subir le contre-coup de ce jeu de bascule électorale ? Malgré lui, il est obligé d’en supporter les conséquences. Dans le dernier parlement, les réformistes comptaient à peu près 29, et leurs adversaires 13. Aujourd’hui les cartes sont changées dans la même proportion : les torys nombrent 29, et les réformistes 13. Si encore ces effets capricieux de la fortune ne devaient affecter que le Haut-Canada, le mal serait moins grand. Mais il faudra toujours que le Bas-Canada soit plus ou moins lui- même ballotté dans ce mouvement qu’impriment les luttes
électorales clu Haut-Canada. Ce n’était pas assez pour lui de voir sa représentation morcelée, sa langue proscrite, avec en outre l’obligation de payer une dette qu’il n’a pas contractée ; il faut encore qu’il devienne plus ou moins le jouet de la haine, des passions et des luttes des partis dans l’autre section de la province. Croit-on puiser, dans ces éléments éternels de discorde et de malaise politique, de grandes chances de durée pour l’union des provinces ? Je laisse à vos lecteurs le soin de faire leurs commentaires sur cette question.
“Les élections du Haut- Canada peuvent et doivent encore être appréciées sous un autre point de vue. Aux hustings , il devait y avoir des candidats de trois nuances différentes. Outre la couleur des réformistes et des torys, il devait y avoir celle des modérés, parti neutre que le gouverneur voulait tirer des rangs des deux autres, et sur le succès duquel il voulait se reposer. Ce dernier parti, à proprement parler, était celui du gouverneur. C’est pour tirer ce parti du néant, et lui donner l’existence, que l’on a vu un ministre de la religion se lancer en gladiateur, dans l’arène politique ! Et pour l’avoir fait, il a été récompensé par 1 administration actuelle ! Si ceux qui s’occupent à écrire sur la morale publique, en vue de la pratiquer, veulent bien apprécier ces deux faits, non pas seulement dans leur portée du moment, mais dans celle qu’ils doivent avoir par la suite, ils y trouveront ce qu’il faut pour donner un libre cours à leurs pensées. Eli bien, ce nouveau parti a été créé ; et quoique bien plus faible en nombre que les deux autres, il a néanmoins remporté la victoire, en se sacrifiant lui-même, à sa naissance, sur l’autel de la patrie. Quel dévouement ! Il fallait avant tout, vaincre le parti des réformistes, qui avait la majorité dans le dernier parlement. La petite armée qu a fait surgir le ministre de la religion, en arrivant sur le champ de bataille, voit ce parti déjà aux prises avec un autre ennemi qui combat avec des forces qui rendent la victoire incertaine ; elle se jette dans la mêlée, meurt elle-même avant la fin du combat ; mais elle meurt en se couvrant de gloire,
puisque désormais la victoire est acquise aux ennemis de l’armée réformiste. Le nouveau Léonidas seul survit pour raconter et chanter les hauts faits de ses braves Spartiates.
“ Les réformistes vaincus, qui a droit de crier victoire ? Ce n’est certainement pas le parti de ces modéré 's, qui à peine compte un membre sur les 42 élus pour le Haut- Canada. Le parti tory seul a droit de crier victoire, puisqu’il compte 29 membres. Mais cette victoire est-elle acquise à l’administration ? Il est permis d’en douter. Le parti tory n’a pas combattu pour elle ; mais c’est elle qui a combattu pour lui, en lui envoyant des forces, faibles sans doute, mais suffisantes, pour l’aider à vaincre les réformistes. Le parti tory recueillera les fruits de la victoire; et il y a cent à parier contre un qu’il faudra beaucoup d’adresse, de résignation, et peut- être même de stipulations, pour l’engager à faire participer à ces fruits l’administration du jour. [Nous verrons.
“ Les réformistes auront beau crier à la corruption, à la trahison, à l’intervention du gouverneur général, à son appel aux passions des orangistes ! Tout cela peut être plus ou moins vrai; il n’en est pas moins constant que la même majorité qu’ils avaient dans la dernière chambre d’assemblée est aujourd’hui acquise à leurs adversaires, qui, si nous en jugeons *par le passé, sauront en profiter avec avantage.
“ Ce fait constaté, reportons-nous maintenant dans le Bas- Canada. Le résultat de ses élections a été bien différent ; le parti libéral s’est accru en nombre, comparé à ce qu’il était dans la chambre d’assemblée sous lord Sydenham. Il compte 29 membres plus unis même par leurs principes, leurs vues et leurs opinions, que le parti dit tory du Haut-Canada, (pii, composé de matériaux hétérogènes, devra nécessairement se fractionner sur un grand nombre de questions. Le résultat de ces élections, au point de vue moral et politique, a acquis une nouvelle force par le fait de la défaite de M. Denis Viger dans deux comtés populeux, et par ■celui de l’élection, à l’unanimité, de MM. Lafontaine, Aylwin et
Morin, trois des ex-ministres. Le pays a ainsi déclaré qu’il repoussait avec indignation l’accusation de parjure et de déloyauté journellement lancée contre eux, et par contre-coup contre la majorité de la dernière Chambre, et leurs compatriotes. M. Yiger doit en grande partie attribuer sa défaite, dans deux comtés canadiens, au fait d’avoir lui-même mis au jour l’une de ces deux accusations, et d’avoir, comme conseiller, avisé le gouverneur de porter l’autre. Le pays n’y a pas cru ; M. Yiger, il est assez généralement dit, n’y croyait pas lui-même. Ce n’était donc qu’une tactique électorale. Eli bien, cette tactique, avec une population morale et hon nête comme celle des Canadiens-français, a tourné contre ses auteurs ; et l’abandon où les compatriotes de M. Viger l’ont laissé aux dernières élections, lui en fournit une preuve bien amère.
“ Yoilà donc le résultat de cet appel au peuple des deux provinces, résultat qui ne donne et ne peut donner une majorité à aucune combinaison, si ce n’est à une seule, celle adoptée par sir Chs Bagot, de former une administration qui représente la majorité respective des deux provinces. De même qu’il est injuste de gouverner le Haut-Canada avec une majorité du Bas-Canada ; de même il est injuste de gouverner le Bas-Canada avec une majorité du Haut-Canada. D’un autre côté, les partis changent à chaque élection dans le Haut-Canada, Qu’un nouveau gouverneur arrive demain, et jette dans la balance son influence et sa sympathie en faveur du parti de la minorité, ce parti redeviendra majorité. Ce sera toujours un mouvement continuel de bascule ; mouvement qui, en se reproduisant sans cesse, fera toujours la faiblesse et l’embarras du gouvernement. Les partis se balançant pour ainsi dire dans le Haut-Canada, celui qui ne sera pas au pouvoir, remuera ciel et terre pour y parvenir, même par l’agitation du rappel de l’Union, agitation que le parti tory fera, assure-t-on, du moment qu’il cessera d’avoir la majorité en Chambre, ou du moment qu’ayant cette majorité, on ne le fera pas participer à l’administration. En effet, la fluctuation continuelle des partis politiques du Haut-Canada, doit tendre, ce me semble, dans ses conséquen-
ces plus ou moins éloignées, à cette agitation du rappel de l’Union. Les Torontoniens et les Québeccois seraient sans doute les premiers à pousser des cris de joie. Quoi qu’il arrive, je termine en disant que l’attachement des Canadiens-français, et le maintien de leur langue, de leurs institutions et de leurs lois forment le rempart le plus fort que le gouvernement puisse ériger sur ce continent contre l’aggression étrangère ; et Québec est un second Gibraltar ; et ses habitants ajouteront peut-être que la pensée dun Pitt vaut bien celle d’un Sydenham.”