‹ Dix ans d'études historiques (volume 2)Chapitre 1 sur 30 · DIX ANS D^IÎTVDES RIST · texte numérisé non relu

DIX ANS D^IÎTVDES RIST

VI PRÉrACI.

un travail assîda, ont en, pour dernière eipression, V Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands, et les Lettres sur l'Histoire de France. Ce» lâtonnemens d*un jeune homme qui cherche à se frayer des voies nouvelles , ce débrouillement d^une pensée, d^abord confuse et hasardée , et qui peu à peu s^élève par Tétude patiente des faits jnsqa^à la précision scientifique , ces simples pages , ébauche première de ce qui, plus tard, a formé des volumes, ces variantes sacrifiées pour quelque chose de plus complet ou de plus achevé ; tout cela , si je ne m^abuse , peut n^être pas dépourvu d^intérét , soit pour les personnes qui , ayaut approuvé le résultat final de mes travaux, seraient curieuses de connaître chaque point de la route que j^ai parcourue, soit pour celles qui se plaisent à observer comment procède Fesprit humain âtms ses développemens individuels. Pour que revpérieuse fàt complète en ce qui me ooncerae , j*ai joint , au recueil de mes essais antérieurs à 18S8, on morcela composé en 183S, morceau qui fait partie d*un grand travail entrepris au milieu de la souffrance, et pour lequel , sinon la force , au moins le courage , ne me manquer» pas» Ainsi , Toeil du leotenr pourra suivre tous les pas que j*ai faits dans la carrière historique , depuis le premier jusqu^au dernier , et embrasser, d*une seule vue, toutes les modifications

pUfaci^ vif

d'idées, de style, de manières, à irayers lesquelles j*ai passé pour arriver au point où je suis, qui, je le crois bien , sera mon point d*arrét«

Une chose qui peut-^tre sera remarquée , c^est que, dès le début de mes tentatives en histoire , mon attention sVst fixée , comme par instinct , sur le siget que dans la suite j*ai traité avec le plus d'étendue. £n 1817, je coopérais à la rédaction du Censeur Européen, la plus grave , et , en même temps , la plus aventureuse, en théories , des publications libérales de cette époque. A la haine du despotisme militaire, fruit de la réaction des esprits contre le régime impérial, se joignait en moi une profonde aversion des tyrannies révolutionnaires , et , sans aucun parti pris pour une forme quelconque de gouvernement , un certain dégoût pour les institutions anglaises , dont nous n V viens alors qu^une odieuse et ridicule singerie. Un jour, que, pour étayer cette opinion sur un examen historique , je venais de relire attentivement quelques chapitres de Hume , je fus frappé d^une idée qui me parut un trait de lumière , et je m'écriai en fermant le livre : « Tout cela date d'une conquête : Ujra une conquête là-dessous. « Sur-le-champ, je conçus le projet de refaire , en la considérant de ce nouveau point de vue, l'histoire des révolutions d'Angleterre^ et la {tremière partie de mon esquisse historique , le pre-

Yiii pmÉrACB.

mier essai que j^ensse jamais tenté en ce genre, parut bientôt 'dans le Censeur Européen*

Ce morceau , extrêmement sommaire , conduisait le lecteur depuis VinVasion normande, an onzième siècle, jusqu^à U mort de Charles V*. La rérolution de 1640 s^y présentait soUs Paspect d^une grande réaction nationale contre Tordre de choses établi , six siècles auparàTattt , par la conquête étrangère. Paurais dâ m^arréter là ; il y avait assez de hardiesse , OU pour mieux dire, de témérité ; mais mon 'ardeur en politique et mon inexpérience en histoire me firent aller plus loin , et avec les mêmes formules : CoMfuétè et JÊsservissement , Maîtres et Sujets, je poursuivis , en détaillant davantage le récit des événemens politiques, jùsqu^à la fin du règne de Charles H. Je voyais , dans l'élévation de Cromwell et le triomphe du parti mifa'taire sur tous les autres partis de la révolution , nne nouvelle conquête traîtreusement opérée à Fombre du drapeau national. La restauration des Stuarts par Tarmée de Monck me semblait un pacte d^alliance , à profits communs , entre les anciens et les nouveaux conquérans >. Après beaucoup de temps et dé travail

I Cette coBtinulioB fat pnlbli^ <Ub« Im tDm«t V , Vllt el XI du Cen*mr Européen , qui parafent en 1817 et 1S19 ; Je île la donne poital ici , <|*om|M M nippreMion laÎMe nne lacune d*ane année (1818), dans la aMe de aca tisTaia fabtoriqnea. Il cat bon de faire nne part i Toiikli.

PBtfACE. IX

perdus pour obtenir ainsi des résultats factices , je m^aperçus que je faussais Phistoire , en imposant à des époques entièrement diyerses des formules entièrement identiques. Je résolus de changer de route et de laisser à chaque période sa forme et sa couleur particulière; maïs je ne renonçai point à Pidée de rattacher fortement au fait de la conquête normande toute lliistoire moderne de TÂngleterre. Ce grand fait, escorté de toutes ses conséquences sociales, avait frappé mon imagination , comme un problème non résolu, plein de mystères et d^une haute importance, sous le double rapport de la politique et de rhjstoire» Ver« le même temps , je commençai à me préoccu^ per d*une autre idée historique, dont Tinfluence n^a pas été moins grande sur mes travaux postérieurs ; cVst celle de là révolution communale. Sur la simple lecture des écrivains modernes de Phistoire deFrance, il me parut que raflfranchissèment des communes était tout autre chose que ce qu^ils en racontaient ; que cVlait une véritable révolution sociale , prélude de toutes celles qui ont élevé graduellement la condition du tiers-état ; que là se trouvait le berceau de notre liberté moderne, et qu^ainsi la roture, aussi bien que la noblesse de France , avait une histoire et des ancêtres, décrivais en 1817, dans un article sur la correspondance de Benjamin Franklin : « On nous

X PBtFACK.

parle toujours d^imiter nos aïeux ; que ne suivonsnoua donc ce cooseil? Nos aîeui c^étaient ces artisans qui fonddrent les commuDes, qui îmagiDôrent la liberté moderne. Nos aïeux n^étaient pas loin des mceors présentes de TAmérique ; ils en ont eu la simplicité, le bon sens , le courage civil. Il ne tint paa à ces hommes énergiques que toute l'Europe ne dennt franche 9 il y a six siècles ; si ce quHlsTOulaient ne ee fit point, ce fut la faute des temps et non leur faute : la barbarie était trop vivace ; elle avait partout des racines. Quand elle s^attribuait seule , de droit exclusif, la liberté, la richesse, Phonneur, pouvait-on facilement élever une autre liberté, d'autres richesses, un autre honneur, hors de son domaine et contre elle? Un cri fut jeté par la civilisation impatiente de ses entraves , et soudain l'Europe fut parsemée de nations nouvelles , étrangères à tout ce qui vivait à l'entour, et se cherchant l'une l'autre pour s'unir. Mais elles ne purent se faire un chemin au travers de ces masses d'hommes sauvages et guerriers qui les cernaient de toutes parts. Elles restèrent isolées; elles périrent. Toutefois , si nos pères nVurent pas la fortune , le courage et la vertu ne leur manquèrent point.... '. »

■ Ctnseur EurûpUfi , toae IV, page 105.

PftÉfàCB* XE

PoBr colorer ce tableau de Tâge d^or des libertés communaiet , mon tmaginatioii appliquait anx yilies de Fraoce ce que j^avais lu des républiques italiennes du moyen-âge : il me semblait quVn cherchant bien dans notre histoire , qn^en remuant les chroniques et les archives , nous devions trouver quelque chose d'analogue à ce que les historiens du treizième siècle racontent des communes de Milan, de Pise ou de Florence. Cest ainsi que vinrent en moi les premiers regrets de ce que la France manquait d'une histoire vraiment nationale, et la première velléité de me tourner vers les études à Taide desquelles je pourrais retrouver quelques traits perdus de cette histoire. En 1818 , j'écrivais ce qui suit : « Quel est celui de nous qni n'a pas entendu parler d'une classe d'hommes qui , dans le temps oià des barbares inondaient l'Europe , conservait , pour l'humanité , les arts et les mœurs de l'industrie ? Outragés , dépouillés chaque jour par les vainqueurs et leurs maîtres , ils ont subsisté péniblement , ne rapportant de leurs travaux que la conscience de £sire bien , et de garder en dépôt la dviUsatîon pour leurs enfans et pour le monde. Ces sauveurs de nos arU , c'étaient nos pères : nous sommes les fils de ces serfs, de ces tributaires, de ces bourgeois , , que des conquérans dévoraient à merci : nous leur devons tout ce que nous sommes.

XII PBtVACB.

A leurs noms se rattachent des souyenirs de vertu et de gloire ; mais ces souvenirs- brillent peu , parce que rhistoire qui devait les transmettre était aux gages des ennemis de nos pères. Nous n^y trouverions point le dévouement frénétique du guerrier sauvage qui s^immole pour son chef et cherche la mort en la donnant^ mais la passion de Tindépendance personnelle , mais le courage de Phomme civilisé qui se défend et n'attaque point , mais là persévérance dans le bien qui triomphe de tout& Voilà notre patrimoine d'honneur national j voilà ce que nos enfans devraient lire sous nos yeux 4 Mais, esclaves affranchis d'hier , notre mémoire ne nous a rappelé long-temps que les familles et les actions de nos mai* très. Il n'y a pas trente ans que nous nous avisâmes que nos pères étaient la nation. Nous avons tout admiré i tout appris , hors ce qu'ils ont été et ce qu^ils ont fait. Nous sommes patriotes, et nous laissons dans F^ubli ceux qui , durant quatorze siècles , ont cultivé le sol de la patrie , souvent dévasté par d'autres

mains c les Gaules étaient avant la France ' »

Comme l'indiquent les derniers mots et d'autres passages de ce fragment, le problème de la conquête normande m'avait conduR par la puissance de l'ana-

< Censeur Européen » loiae VII , page 250.

PRIVACB. XIII

logie 9 à m^occnper du grand problème des iovasiona germaniques et du démembrement de l^empire romain. Mon attention, absorbée jusque-là par des théo* ries d^ordre social , des questions de gouvernement et d^économie politique , se porta , avec curiosité , vers Fimmense désordre qui , dans le sixième siècle , avait succédé , pour une grande partie de PEurope , k Ja civilisation romaime. Je crus apercevoir, dans ce bouleversement si éloigné de nous , la racine de quelques-uns des maux de la société moderne : il me sembla que , malgré la distance des temps , quelque chose de la conquête des barbares pesait encore sar notre pays , et que , des souJfTrances du présent , on pouvait remonter , de degré en degré , jusqu^à Tintrusion dVne race étrangère au sein de la Gaule , et à sa domination violente sur la race indigène. Afin de me confirmer dans cette vue qui allait mVuvrir , & ce que je pensais , un arsenal d^armes nouvelles pour la polémique ou j^étais engagé contre les principes et tes tendances du gouvernement, je me suis mis k étudier et à extraire tout ce qu^il y avait d^écrit, ex professa, sur Tancieune monarchie française et sur les institutions du moyen-âge, depuis les recherches de Pasquier, de Fauchet et des autres savans du seizième siècle , jusqu^à Touvrage de Mably et à celui de M. de Montlosier , le plus récent quMl y eût alors

XI? PHÉFACK.

sur cette matière <• Toute Tannée 1819 fut employée à ce travail; je n^oubliai rien, ni le« jurisconsultes , ni les feudistes , ni les commentateurs du droit coutnraier. Cette longue et fatigante revue se termina par une lecture qui fut pour moi un véritable délassement, celle du Glossaire de Ducange '. J*étudiai à fond , dans cet admirable livre , la langue politique du moyen-âge ; et , pour remonter aux racines de cette langue semi-romaine, semi-barbare, je fis, à Paidé de ce que je savais d^allemand et d^anglais moderne , des études sur les anciens idiomes germaniques et Scandinaves.

J^avais parcouru le cercle entier des ouvrage» de seconde main , j^étais sur la voie des sources de Tbistoire moderne ; mais je ne me faisais pas encore une idée bien nette de ce que j^allais y puiser en les abordant. Toujours préoccupé dMdées politiques et du triomphe de la cause à laquelle j^avais dévoué ma plume, si je songeais à devenir historien , c^était à la manière des écrivains de Técole philosophique , pour abstraire du récit un corps de preuves et d^argumens systématiques, pour démontrer sommairement et non pour raconter avec détail. Toutefois , en groupant les laits

* Lrt Essais sur r Histoire de France» par M. Giiimt, c«t oarrage d'oDe tradition n complite et d'une portée de v un li lopërieun, n'ont pana qu'cnlOylS.

* Gloasaiiam ad Script, mtdim et mBmm latiaititia { 6 v. in-f. )

pitrAct. xr

dans ma pensée pour en former des séries pi as ou moins logiques , je me pîquiii d'un scrupule que nV raient pas eu mes deranciers , et dont j'avais manqué moi-même dans mes premiers essais sur Phistoire d'Angleterre. Je m'imposai la loi de ne point brouiller ensemble les couleurs et les formules , de laisser à chaque époque son originalité , en un mot , de res* pecter eeTèrement l'ordre chronologique dans la phy* sionomie morale de l'histoire, comme dans la suecessîon des érénemens. Sous l'influence de cette disposition , je changeai de style et de manière; mon ancienne raideur s'assouplit, ma narration devint plus continue; parfois même elle se colora de quelques nuances locales et individuelles. Les signes de ce changement peuvent se remarquer dans mes articles de 1819, sur la restauration de 1660 et sur la révolution de 1688. €es morceaun , avec les trois qui précèdent et les six premiers de la seconde partie , portent l'empreinte de mes nouvelles études et celle des opinions politiques que je professais alors de toute la conviction de mou ame : c'était, comme je l'ai déjà dit, l'aversion du régime militaire, jointe à la haine des prétentions aristocratiques et des hypocrisies de la restauration , sans aucune tendance précisément révolutionnaire. J'aspirais avec enthousiasme vers un avenir, je ne savais trop lequel ,' vers une liberté dont la formule ,

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si je lui en donnais une , ^tait celle-ci : Gouvernement çueiconque, avec la plus grande somme possible de garanties indwidueiles, et le moins possible d'action administrative. Je me passionnais pour un certain idéal de dévouement patriotique , de pureté incomiptilile , de stoïcisme sans morgue et sans rudesse, que je voyais représenté , dans le passé , par Algemon Sidney , et dans le présent , par H. de Lafayette.

Le premier usage que je fis de mes études sur les anciennes langues du nord et sur les institutions do moyen-âge , fut de rentrer, avec leur aide, dans Thistoire d^Angleterre et de m^y enfoncer plus avant. Jusque là, je n^avais guère fait que promener, pour ainsi dire , ma vue sur les événemens postérieurs à la conquête normande : cette fois, je remontai beaucoup plus haut , et je me mis à étudier la période anglosaxonne , travail que me facilita singulièrement Pouvrage , si plein de science , du respectable Sbaron- Tunier. La prodigieuse quantité de détails que renferme cet ouvrage , sur les mœurs et Tétat social des conquérans germains de la Grande-Bretagne et sur les Bretons indigènes , les nombreuses citations de poésies originales, soit des bardes celtiques, soit des.scaldes septentrionaux^, m'*at tachèrent par un genre d^intérêt que je n^ avais pas encore éprouvé dans mes recherches. L^ordre de ^ïonsidérations générales

PlirACK. XTII

et purement politiques , où je mutais renfermé jusqu^aiors , me sembla, pour la première fois, trop aride et trop borné. Je me sentis une forte tendance à descendre de Tabstrait au eoncret, à envisager sons toutes ses faces la vie nationale , et à prendre pour point de départ , dans la solntioadu problème de Tantagonisme des difTérentes classes d^hommes au sein de la même société, rétude des races primitives dans leur diversité originelle. Je tournai donc mon attention vers Tfais* toire spéciale de chacune des branches de la population actuelle des îles britanniques.

Je commençai par Thistoire dUrlande , dont je ne savais alors que ce qu'en rapportent les écrivains de celle d'Angleterre , c'est-à*dire très peu de chose. A mesure 4jue les faits particuliers de cette histoire se déroulaient devant mes yeux , une lumière inattendue venait éclairer le grand problème à la solution duquel allaient aboutir toutes mes recherches , le problème de la conquête au moyen-âge et de ses résultats sociaux. En effet , Tempreinte de la conquête est marquée sur chaque page des annales du peuple irlan* dais; toutes les conséquences de ce fait primitif, si difficiles à reconnaître et à suivre dans les autres histoires , se présentent dans celle-ci avec une netteté , avec un relief, qui frappent la vue. GVst là qu'apparaît sons l'aspect le moins douteux , avec des formes

XVIII PBÉrACB.

poorahisî dire palpables, ce qa^il faot deviner ailleurs : la longue persistance de deux nations ennemies sur le même sol , et la diversité des luttes politiques, sociales, religieuses, qui dérivent, comme d^un fond inépuisable , de cette hostilité originelle ; rantipatfaie de races survivant à toutes les révolutions des mœurs, des lois, et du langage, se perpétuant à travers les siècles, quelquefois sourde, plus souvent flagrante, cédant par intervalle auT sympathies que fait uaitre la communauté d^habitation et Tamour instinctif du pays , puis se réveillant tout k coup et séparant de nouveau les hommes en deux camps ennemis. €e grand et triste spectacle, dont la malheureuse Irlande est le théâtre depuis sept cents ans, fit apparaître devant moi , d'une manière en quelque sorte dramatique , ce que j'entrevoyais confusément au fond de Thistoire des monarchies européennes. C'était un commentaire vivant, qui plaçait la réalité en face de mes coigectnres , et m'indiquait la route que je devais suivre , si je voulais , sans péril pour la vérité , appeler dans mon travail , l'imagination à l'aide des facultés logiques , et joindre quelque peu de divination à la recherche et à l'analyse des faits. j

L'histoire particulière de l'Ecosse , quoique moins riche en points de vue de ce genre, m'offrit pareillement, comme une base solide d'inductions et de si-

?RtFACI« XIX

milHudes, réterbelle hostilité de race des montagnards et des gens de la plaine, hostilité dramatisée d^une manière si vive et si origioale dans pliUieurs des ro« mans de Walter-Scott. Mon admiration pour ce grand écrivain était profonde ^ elle croissait à mesure que je confrontais dans mes éludes sa prodigieuse intelligence du passé avec la mesquine et terne érudition des écrivains modernes les plus célèbres. Ce fut aveo un transport d^enthousiasme que je saluai Papparition du chef-d^œuvre ^Ivanhœ* Walter-Scott venait de jeter un de ses regards d^aigle sur la période historique vers laquelle, depuis trois ans , se dirigeaient tous les efforts de ma pensée. Avec cette hardiesse d^exécution qui le caractérise, il avait posé, sur le sol de PÀngleterre , des Normands et des Saxons, des vainqueurs et des vaincus , encore frémissans , Tun devant Tautre , cent vingt ans après la conquête. Il avait coloré en poète une scène du long drame que je travaillais à construire avec la patience de Thistorien. Ce qu^il y avait de réel au fond de son œuvre ^ les caractères généraux de Tépoque où se trouvait pla» oée ractîon fictive, et où figuraient les personnages du roman , l^Mpeet politique du pays , les mœurs diverses et les relations mutuelles des classes d^hommes , tout était d'accord avec les lignes du plan qui s^ébauchait alors dans mon esprit. Je Pavone, au milieu des

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doutes qui accompagnent tout traTail consciencieux , mon ardeur et ma confiance furent doublées , par Tespèce de sanction indirecte qn^un de mes aperçus favoris recelait ainsi de l'homme que je regarde comme le plus grand maître qu'il y ait jamais en en fait de divination historique.

Cependant, dès les premiers mois de 1820, j'avais commencé à lire la grande collection des Historiens originaux de la France et des Gaules. A mesure que j'avançais dans cette lecture , à la vive impression de plaisir que me causait la peinture contemporaine des hommes et des choses de notre vieille histoire , se joignait i^n sourd mouvement de colère contre les écrivains modernes , qui , loin de reproduire fidèlement ce spectacle , avaient travesti les faits , dénaturé les caractères, imposé à tout une couleur fausse ou indécise. Mon indignation augmentait k chaque nouveau rapprochement qu'il m'arrivait de faire entre la véritable histoire de France , telle que je la voyais face k face dans les documens originaux , et les plates compilations qui en avaient usurpé le titre , et propagé , comme articles de foi , les plus inconcevables bévues dans le monde et dans les écoles. Curieux de pousser k bout l'examen de cet étrange contraste, je ne bornais plus , comme autrefois , mon exploration à une série de faits déterminée, k la recherche des élémena

ratFAcs. XXI

d^an seul problème ; j^abordaiii toutes les questions , je relevais toutes les erreurs , et je laissais une libre carrière k ma pensée , dans le vaste champ de Pérudition et de la controverse historique.

Au calme d^esprit avec lequel je parcourais ce labyrinthe de doutes et de difficultés, il me semblait que je venais «n(in de rencontrer ma véritable vocation. Cette vocation que j^embrassai dès lors avec toute Tardeur de la jeunesse , c^était , non de ramener isolément un peu de vrai dans quelque coin mal connu du moyen-âge, mais de planter, pour la France du dix-neuvième siècle , le drapeau de la réforme historique. Réforme dans les études ; réforme dans la ma« nière d^écrire Phistoire; guerre aux écrivains sans érudition qui n^onl pas su voir, et aux écrivains sans imagination qui n^ont pas su peindre ; guerre à Mézerai ,. à Yelly , k leurs continuateurs et à leurs disciples ■ ; guerre enfin aux historiens les plus vantés de Pécole philosophique , à cause de leur sécheresse calculée et de leur dédaigneuse ignorance des origines nationales : tel fut le programme de ma nouvelle tentative. J^allais jeter ce cri de ralliement, et faire appel, dans les colonnes du Censeur Européen, aux hom-

' Aaemio|iorli(m de V Histoire de* Français , par M. île Sumondi , n'avait paru ; ics trois prcmÛTS Tolmncs" de ce bel ouvrage furent publies

XXII PBtrACS.

mes disposés à m'enleodre et à sympathiser avec moi, lorsque la tribune d^oû je parlais 9 ou , en termes moins ambitieux, lorsque Tenlreprise politico-littéraire, conduite pendant six ans, malgré de nombreuses persécutions, par mes honorables amis MM. Comte et Dunoyer , succomba «ous la censure qui venait d^étre rétablie.

Un mois après , je fis proposer aux administrateurs du Courrier Français une série de Lettres sur Thistoire de France , et ma collaboration fut agréée. La première de ces Lettres, que j^aurab pu intituler mou manifeste, parut le 13 juillet 1830. Comme elle a presque entièrement disparu dans les éditions subséquentes , jVn donne ici le texte primitif, sauf quelques corrections de style. La rénovation de Thistoire de France , dont je signalais vivement le besoin , se présentait k moi sous deux faces , Tune scientifique et Tautre politique. Tinvoquais à la fois une complète restauration de la vérité altérée ou méconnue, et une sorte de réhabilitation pour les classes moyennes et inférieures , pour les aïeux du tiers-état , mis en oubli par nos historiens modernes. Né roturier, je demandais qu^on rendit à la roture sa part de gloire dans nos annales, qu^on recueillit, avec un soin respectueux , les souvenirs d^honneur plébéien , d'énergie et de liberté bourgeoises ; en un un mot , qu'à Taide

PRtrACS. XXIII

ih la science unie an patriotisme, on fît sortir de nos vieilles chroniques des récits capables d^émouToir la fibre populaire. Sans doute, je m'exagérais la possibilité de mettre en scène le peuple à toutes les époques de notre histoire | mais cette illusion même prétait à mes paroles plus de chaleur et d'entraînement. Dès Papparition de ma seconde Lettre, je fus traité en ennemi par les journalistes du parti anti-libéral : on m'accusait de vouloir amener un démembrement de la France, et d'ébranler la monarchie française, en lui retranchant mali^ement cinq siècles d'antiquité. La censure mutila plusieurs de mes pages', et biffa , de son encre rouge, ma dissertation sur la véritable époque de l'établissement de la monarchie <•

Midgré ces attaques officielles , je poursuivais tranquillement ma route , lorsque des traverses inattendues vinrent m?assaillir. A mesure que j'entrais plus avant dans la discussion , soît de la méthode suivie par nos historiens, soit des bases mêmes de notre bis* toire, la teinte politique s'effaçait, l'érudition se montrait sans entourage ; l'intérêt de mes articles devenait spécial et borné aux seuls esprits curieux de la science. A Paris, on me lisait toujours avec plaisir, mais je soulevai contre moi une partie de la clien-

> VmKrikne lettre d»s les trou demièrrs éditions.

XX1T FBtFACB.

telle de proTÎnce. Plusieurs lettres , pleines de mécontentement, arrivèrent l'une après Pautre; je ne sais plus d'où elles étaient écrites ; mais elles par*laient avec tant d'aigreur de ces longs articles, bons pour le Jowrrud des SayanSy que l'administration du Courrier craignit une désertion d'abonnés. On me pria de changer de sujet, en m'objectant, d'une manière aimable, la variété de mes publications dans le Censeur Européen, Je répondis que j'avais fait vœu de ne plus écrire que sur des matières historiques ; et , au mois de janvier 18âl , je cessai de prendre part à la rédaction du Courrier Français*

Ce ne fut pas sans regrets que je me vis contraint d'interrompre mes publications hebdomadaires. Ce genre de travail sans continuité , sans suite bien précise, convenait parfaitement à la fougue aventureuse de ma critique , et , je dois le dire , au peu de maturité qu'avaient alors mes études sur l'histoire de France. J'étais loin de me sentir convenablement préparé pour traiter les mèm^s questions dans un ouvrage de longue haleine, conçu à tète reposée et eiécuté avec méthode. Mais, si je me jugeais moimême faible de ce côté , j'avais déjà de la confiance dans mes vues sur l'histoire d'Angleterre, et sur celte question de la conquête qui n'avait cessé de s'agrandir pour moi, à chacune de mes nouvelles

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excunioDS dam ie champ de Tlmtoire da moyenâgé. Je me tournai donc encore nne fois yen mon ancien sojet de prédilection , et je Palïordai plus hardiment, avec pins de science des faits, plus d'élévation dans le point de vue et une compréhension plus hirge^ Tout ce^jne j'avais lo depuis quatre ans , tout ce que je savais, tout ce que je sentais , venait s'encar drer dans le plan que je conçus alors avec une déciaîon aussi ferme que prompte. Je résolus , qu'on me pardonne l'expression , de bâtir enfin mon épopée , d'écrire l'histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands , en remontant jusqu'à ses causes preimèrea, pour descendre ensuite jusqu'à ses dernières conséquences ; de peindre ce grand événement avec les couleurs les plus vraies, et sous le plus grand nombre d'aspects possible ; de donner pour théâtre à cette variété de scènes , non seulement l'Angleterre , mais tous les pays qui , de près ou de loin , avaient ressenti l'influence de la population normande on le contrecoup de sa victoire. Dans ce cadre étendu , je donnais place à toutes les questions importantes qui m'avaient ^ successivement préoccupé ; à celle de l'origine des aristocraties modernes , à celle des races primitives , de leurs diversités morales et de leur coexistence sur le inéme sol ; enfin à la question même de la méthode historique , à celle de la forme et du style , que j'avais

XXVI BBtFAGI.

attaquée réceiDflMiil dans mtê Lettres sur rkûtoire de France. Ce qve je venais de conseiller , je voulais le mettre en pratique , et tenter, à mes risques et pértU , rezpérience de ma théorie : en un mot , j^avais Fan»* biUon de faire de Fart, en même temps que de la science, de faire du drame, à Taide de matériaux Iburnis par une érudition sincère et scrupuleuse. Je me mis à l'œuvre avec un zèle proportionné aux difr ficultés de Pentreprise.

Le catalogue des livresque je devais lire et extraire était énorme ; et , comme je n'en pouvais avoir à ma disposition qu'un très petit nombre , il me fallait aller chercher le reste dans les bibliothèques publiT ques. Au plus fort de l'hiver , je faisais de longea séances dans les galeries glaciales de la rue de Rîcke* lieu, et plus tard , sous le soleil de l'été , je courais « dans un même jour, de Sainte-Geneviève ai l'Arsenal, et de l'Arsenal a l'Institut, dont la bibliothèque, par une faveur exceptionnelle, restait ouverte jusqu'à près de cinq heures. Le semaines et les mois s'écoulaient rapidement pour moi, au milieu de ces recherches préparatoires, où ne se rencontrent ni les épiaea ni les découragemens de la rédaction ; où l'esprit, pla* nant en liberté au-dessus des matériaux qu'il rassem* ble, compose et recompose à sa guise, et construit d'un souffle le modèle idéal de l'édifice que, plus

tard, il fevdra bâtir pièce jk pièce, ientemeiit et laborieneement. En promenant ma pensée à travers ce» milliers de faite épars dans des centaines de rolumes, et qai me présentaient, pour ainsi dire, À nu, le» temps et Jes hommes qne je yonlais peindre ^ je ressentaie quelque chose de rémotion qu'épronve un ▼oyageur passionné à Paspect dn pays qo^il a longtemps aophaité de Toir et qne scovent lui ont montré ses rêves.

A force de dévorer les longoes pages in-folio pour en extraire une phrase et quelquefois un mot entre mille , mes yeux acquirent une faculté qui m^étonna , H dont il mVst impossible de me rendre compte, celle de lire , en quelque sprte par intuition , et derencootrer presque immédiatement le passage qui devait mHntéresser. La forée vitale semblait se porter tout entière' vers un seul point. Dans Pespèce dVztase qui m^absorbait intérieurement, pendant que ma main feuilletait le volume ou prenait des notes , je n'avais aucune conscience de ce qui se passait autour de moi. La table où j^étais assis se garnissait et se dég^nissait de travailleurs^ les employés de la bibliothèque on les curieux allaient et venaient par la salle; je n'entendais rien, je ne voyais rien ; je ne voyais que les apparitions évoquées en moi par ma leetnre. Ce souvenir m'est encore présent; et depuis

XXTIII 9KtÊACK0

cette époque de premier travail , it nent^arrîta jamaM d^aroir une peroeptioo ansai tîtc dea peraonnagea de mon drame, de ces hommea de race, de mceura, de phyaionomiea et de destinées ai diveraes , qui sue» ceaaivement se présentaient à mon esprit , les vm» chantant aur la harpe celtique Féternelle attente do retour d'Arthur , les autres naviguant dana la tempête avec aussi peu de souci d'eui-mémesque le cygne qui se joue sur un lac ; d'antres , dans Fivresse de la victoire, amoncelant les dépouilles dés vaincus , mesurant la terre au cordeau pour en faire le partage , comptant et recomptant par tètes les familles comme le bétail ^ d'autres enfin , privés par une seule défait» de tout ce qui lait que la vie vaut quelque chose , se résignant à voir l'étranger assis en maître à leim propres foyers, ou, frénétiques de désespoir, courant à la forêt pour y vivre , comme vivent les lonps , de. rapine , de meurtre et d'indépendance.

Comme on l'a souvent remarqué , toute pasaion véritable a besoin d*un confident intiàne : j'en avais ne à qui , presque chaque soir, je rendais compte de mes acquisitions et de mes découvertes de la journée. Dans le choix toujours si délicat d'une amitié littéraire, mon cceur et ma raison s'étaient heureusement trouvés d'accord pour m'attacher à l'ui^ des hommea les plus aimables et les plus dignes d'une haute estime.

FBÉrACC. XXIX

Il me pardonnera, je Pespère, de placer son non dana cea pages, et de lui donner, peut-être indiscrètement, un témoignage de tHT et profond souvenir : cet ami, ce conseiller sûr et fidèle, dont je regrette chaque jour daVantage d'être séparé par Tabsence , c'était le savant, Pingénieuz M. Fauriel , en qui la sagacité, la justesse d'esprit et la grâce de langage semblent s'être personnifiées. Ses jugemens , pleins de finease et de mesure , étaient ma règle dans le doute ; et la sympathie avec laquelle il suivait mes Uravanx me stimulait à marcher en avant. Rarement je sortais de nos longs entretiens sans que ma pensée eût Ssit un pas, sans qu^elle eût gagné quelque chose en' netteté ou en décision. Je me rappelle encore, après treise ans, nos promenades du soir qui se prolongeaient en été sur une grande partie des boulevards eztérienra , et durant lesquelles je racontais , avec une idKmdance intarissable , les détails les plus minutieux des chroniques et des légendes, tout ce qui rendait vivans pour moi mes vainqueurs et mes vaincus du oniième siècle 5 toutes les misères nationales , tontes les soaflfrances individuelles de la population anglosaxonne , et jusqu'aux simples avanies éprouvées par ces hommes morts depuis sept cents ans , et que j'aimais comme si j'eusse été l'un d'entre eux. Tantôt c'était un évéque saxon chassé de son siège parce qu'il

XXX PKtFACI.

De «avait pas le français ; tantôt des moines dont on lacérait les chartes comme de nulle valear, parée qu^elles étaient en langue saxonne; tantôt un acCvsé qne les juges normands condamnaient « sans vouloir Fentendre , parce quHl ne parlait qu^anglais; tantôt une famille dépouillée par les conquérans et recevant d'eux, i titre d'aumône , une parcelle de son propre héritage : faits de bien peu d'importance ,, à ne les considérer qu'en eux*-raémes , mats où je puisais la forte teinte de réalité qui devait , si la puissance d'exécn* tion ne me manquait pas , colorer l'ensemble du tableau.

Ainsi se passa cette année 18fil , dont les moindres souvenirs ont du charme pour moi , peut-être parce qne, dans l'union mystérieuse qui se forme entre l'auteur et son œuvre , cette année répondait au premier mois , au mois le plus doux du mariage. J'entrai en ISSSdans une période de tyivail plus âpre et moins attrayante ; je commmiçai à rédiger. En effet, e'est dans cette opération de l'esprit , où domine le calcul et non plus la fantaisie , par laquelle on tâche de rendre clair aux yeux d'autrai ce qu'on a vu claire^ ment soi-même , c'est là que se rencontrent les fatigues et les mécomptes de l'écrivain. La difficulté de trouver une forme , pour l'ouvrage idéal éclos dans ma pensée , était d'autant plus grande , que je me refusais , de

PBIFACI. XXXI

propos délibéré, l« secoars que pvét« dWdinaire rîmitatioD d^on modèle. Je ne Tovlais reproduire , en histoire, ni la manière des philoS€>phes du dernier siècle, ni celle des chroniqueurs du moyen-âge, ni même celle des narrateurs de Pantiquité , quelle que fût mon admiration pour eni. Je me proposais , si j'en avais la Ibrce , d'allier, par une sorte de travail mixte , au mouvement largement épique des historiens grecs et romains , la niûveié de couleur des légendaires et la raison séyère des écriTsins miodernes. J'aspirais , un peu ambitieusement peut-être^ à ma faire un style grave sans emphase oratoire , et simple sans affectation de miïverie et d'arehaïsme ; à peindre les hommes d'autrefois avec la physionomie de leur temps , mais en parlant moi-même le langage du mien : enfin à multiplier les détails jusqu'à épuiser les teites originaux, mais sans éparpiller le récit et briser l'unité d'ensemble.

Dans cette tentative de conciliation entre des méthodes si diverses, j'étais incessamment ballotté entre deux écueils ; je cheminais entre deux périls , celui d'accorder trop à la régularité classique , de perdre ainsi la force de couleur locale et la vérité pittoresque , et celui , plus grand encore , d'enchevêtrer ma narration dans une multitude de petits faits, poétiques peut-être , mais ineohérens et dépourvus de grayité-,

XXXII BftÉfACI.

dépourvas même de significatioivpoar un lecteur du dix-neuTÎème siècle. Tel de mes chapitres avait le premier défaut , tel autre tombait dans le second , suivant la nature des matériaux , parfois pauvres , parfois surabondans , et que j^avais peine à rédoire , à dompter, si je puis m^exprimer ainsi , pour les faire entrer dans leurs cadres. Souvent , après de longs efforts eè des ratures sans nombre , j^avais recours à ma dernière ressource , la vadiation totale. JVssayais , non sans de nouvelles peines , d^autres combinaisons ; je faisais et je défaisais sans cesse t c'était Pouvrage de Pénélope ; mais , grâce jk une volonté inébranlable et à dix heures de travail chaque jour, cet ouvrage ne laiaeait pas que d'avancer. Je Taimaîs d'une affeetion vraiment passionnée , et je m'y attachais de plus en plue , autant par les peines qu'il me coûtait que par mes espérances et par les rêves de succès lointains qui venaient me bercer aux heures de repos.

Les années 1821 et 18â2 forent marquées en politique par une vive agitation des esprits k laquelle je ne pus ni ne voulus me soustraire. Le coup d'état du double vote , prélude du grand coup d'état contre la Charte , exécuté et puni dix ans plus tard , avait provoqué les moins fanatiques à la résistance extra-légale. Une association secrète, empruntée k l'Italie, réunit et organisa , sous des chefs placés haut dans

»Bftf ACB. XXXIII

l'esUmedu payt, «me graode partie et la partie la plna éclairée de la jenoease des classes moyeunes. Mais nous ne tardâmes guère à aous convaincre de rinutilité de nos efforts pour amener des éTénemens qui n'étaient pas mûrs , et tous les affiliés , renonçant à Taction, retournèrent à leurs comptoirs ou k leurs livre». Ce- fut un acte de bon sens et de résignation cîviqae; et, chose, remarquable, le plus beau mouvement d''études sérieuses succéda , presque sans intervalle, à cette eilervescence révolutionnaire. Dès Tannée 1835 , un souffle de rénovation commença à se laire sentir et jk raviver simultanément toutes les branches de la littérature. On vitpoinilre alors, chez une foule- d^esprits jeunes et distingués , Tambition d!atieindre au vrai sous toutes ses formes , dans Part conuno dans la. science ; ambitiou qui, durant sept ans, n'a cessé de se. montrer féconde et de donner pour l'avenir de grandes et nobles espérances. J?eus le bonheur de voir ce qiie je désirais le plus , las. travaux historiques prendre une haute place- dans la faveur populaire , et des écrivains du premier* ordre s'y consacrer de préférence. Le nombre- et Uiqiportance des publications qui parurent successivement de 18S4 à la fin de 1830 ; tant d'ouvrages- de l<^ngne baleine, dont chacun présentait sous un nouveau jour et restaurait, en quelque sorte, une époque ^^

XXXIV PAlVAGS.

soit ancienne 9 «oit iH^cenle, du passe; no tei concours dVfiorts et de taleus donna lieu à cette epiaioD^ alors probable, aujourd'hui malheureusement fort douteuse , que Thistoire serait le cachet du dlx-nea- ▼îëme siècle, et qu'elle lui donnerait son nom, comme la philosophie avait donné le sien au dix-huitième. Une pareille croyance était bien faite pour exciter le zèle jusqu^à Penthousiasme. Je m'im^^rinais , selon la belle expression de M. de Chateaubriand , courir l'on des premiers sur la pente du siècle ; et chaque pas» que je faisais ayec cette pensée me semblait plus ferme et plus assuré. J'atteignis le but au printemps de 18S5 , après quatre ans et demi d'efforts sans relâche. Le succès que j'obtins passa mes espérances; mais il y eut à cette joie, quelque ^ande qu'elle fût, une bien triste compensation ; mes yeux s'étaient usés de travail ; j'avais en partie perdu la vue.

Ma. tache finie , j'écoutai , mais trop tard peut-^tre , le conseil de prendre du repos; il y avait urgence, car j'étais devenu entièrement incapable de lire et d'écrire. Ma vue ne cessa pas de décliner ^ malgré l'emploi des remèdes les plus énergiques j et, pour dernière prescription médicale, on m'ordonna de voyager. J'allai en Suisse, et de là en Provence, où M. Faoriel vinthientôt me rejoindre. Ge voyage avait pour lui un but scientifique ; c'était le dernier com-

PBtfàCI. XXXT

plément de longues et patientes recherches sur Phistoire politique et littéraire de la France méridionale., travail digne , selon moi , des plus beaux temps de rérùdition historique. Condamné à Toisiveté , je snivais , de ville en ville , mon laborieux compagnon de voyage , et je le regardais , non sans envie , scruter toutes les reliques du passé , fouiller les archives et les bibliothèques , pour mettre la dernière main à Touvrage qui devait combler un vide immense dans notre histoire nationale '. G^est ainsi que nous parcourûmes ensemble , durant plusieurs mois , la Provence et le Languedoc. Hors d^état moi-même de lire, non pas un manuscrit , mais la plus belle inscription gravée sur la pierre , je tâchais de tirer encore quel«que profil de mes courses , en étudiant , sur les mo- Dumens, Thistoire de Tarchitecture du moyen-âge. J^avais tout juste assez de vue pour me conduire ; mais en présence des édifices ou des ruines , dont il «^agissait de reconnaître Tépoque et de déterminer le style, je ne sais quel sens intérieur venait au secours de mes yeux. Animé par ce que j^appellerais volontiers la passion historique , je voyais plus loin et plus nettement. Aucune de^ lignes principales,

B Je a* pou DM àihaâré d'an yiiregtet, en soageml tp» d'antres tnvauSr ceux de renseignement, sont Tenus sjourner, pour long-temps peut-être, une pnbliaititMi que le setnioe c^eleme.

XXXTI ^ PBtfACB.

auemi trait caractéristique ne m^échappail , «t la promptitade de mon cou^ d^ceil , si incertain dans les circonstances ordinaires-, était nne cause de surprise pour les personnes qui m^accompagnaient. TeUes sont les dernières notions que m^ait procurées le sens de la Tue; un an après , cette jouissance si bornée, et pourtant si vive encore pour moi , ne m^était pins permise; tout reste de vision avait disparu.

De retour à Paris dans les premiers mois de 18516, je me remis à suivre ce que je regardais comme ma destinée , et, presque aveugle , je retrouvai tout mon zèle pour de nouvelles études. La nécessité de lire par les yeux d^antrui et de dicter au Heu d^écrire ne m^elTrayait pas ; je m^étais déjà rompu à ce genre de travail dans la rédaction des derniers chapitres de mon ouvrage. La transition toujours si rude d^nn procédé à Pautre m^avait été rendue moins pénible par les soins empressés d^nne amitié qui m^est bien chère. C'est à M. Armand Garrel , dont le nom est célèbre aujourd'hui , que je dois d'avoir franchi sans hésitation ce pas difficile. Son caractère si ferme et son esprit si droit sont venus ensemble à mon aide dans les jours de découragement ; et peut-être lui aî-je rendu service pour service , en devinant le premier et en révélant à ses propres yeux tout Faveiûr de son beau talent. Je m'occupai d'abord d'un projet

PAiTACB* XXXTlt

cooçu el arrêté depuis quelque temps ; c'était celui d'une içrande histoire ou* plutôt d'une grande chronique de France , réunissant dans le cadre .d'une narration continue tous les docnmens originaux de notre histoire du cinquième siècle au dii-septième» La fa- ^ttor presque- universeUe dont jouissaient alors les coUeciions de chroniques et de mémoires m'avait séduit et tant soit peu égaré. Je croyais qu'il serait possible de joindre ensemble tous ces matériaux disl>arates , en comblant les vides, en supprimant les redites, mais en conservant avec soin l'expression contemporaine des laits. Il me semblait que de ce travail^ où chaque siècle se raconterait, pour ainsi dire, lui-même , et parlerait par sa propre voix, devait résulter la véritable histoire de France , celle qui ne serait jamais relaite , celle qui n'appartiendrait à aucun écrivain , et que tous consulteraient comme le répertoire de nos archives nationales.

Par une singulière rencontre , la même idée vint eu même temps à l'un de mes amis , dont la haute intelligence avait d'autant plus de pouvoir sur moi , que le caractère de son esprit ressemblait moins à celui du mien : c'était M. Mignet , l'historien idéaliste de la nouvelle école , doué d'un admirable talent pour la généralisation des faits et pour l'induction historique. Noos nous associâmes ensemble pour la mise en œu-

X3LXVIII ratTACB*

Tl*« dm notre cominuBe pensée. Tout les deui nous fîmes, duraot f^Mieurs mois, des études préparatoires , lui sur le trenième sièele et les Aède* sui- ▼ans , moi sur la période aatérieure. Tout alla bien tant qu^il ne s^agk qoe de reconnaître et de passer en revue les grandes masses de récits ifai devaient s^ajuster Tune à Pautre dans la composition de notre ouTrage. Il y avait Ik en apparence quekfue chose dMmposant ; mais quand il fallut aVccuper de la rédaction définitive, nos illnsioiis tombèrent^ et noas nous aperçûmes , chacun de notre c6lé , qu'un travail où Tari n^entrait pour rien nous était antipathique. Je terminai pour ma part un volume , celui qui devait paraître le premier; heureusement Fentreprise lut abandonnée avant tonte publication.

Lorsqu^il fallut choisir un autre sujet d^ouvrage , le penchant de mon esprit k se reporter en arrière pour reprendre' en sous-œuvre d'anciennes idées et d'anciennes ébauches , me fit songer aux dix Lettres sur rhistoire de France , publiées en 1830. Six ans s'étaient écoulés depuis cette époque , et la réforme des études historiques n'avait plus besoin d'être préchée; elle s'annonçait d'elle-même, et marchait à pas de géant. Toutefois, si la révolution était accomplie pour les esprits d'élite , elle ne l'était pas encore pour la masse du public. Si MM. Guizot, de Sismondi et

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de Barâote trouvaient cl6$ lecleura entfaouti&fttes , Yelly et AnquelU ^valent «qp eux TaTantage d^une cUeii telle bien pins npmbreuae. Je repria doue aaa polémique 4e 1S20 , non contre oea hommea^ ^oupublea «eulement d^avoîr eu la acien<» de leur tempa , maia contre cette acience elle-^éme , qui , vijMllîe et u«ée pour noua , deyait faire place à une açi^nce nou*' Telle, Je redreaaai tout ce qu'H y avait d|e haaardé dana mon premier travail i j^élargk» le ch^UDf^ de la cootroverse, et je poaaî les questions hi^toi;iquiQa d^une mani^p/e plus ferme et pli^a neitte j pnfin je substituai un langage calpie à mon a^yle de jeunesse, empreint d^une certaine ardeur fébrile ejt d^une aurabond^ce de volonté qui souvent dépassait le but, ; Mes récentea étudçf furent u^cses à profit ^ellai m^ai- (lèrent à compléter la critique des baaea foudainen* taies de rhfstoire des deux dynaa^ie^ frankes» et à fixer le point précis où commence TbUjUûre de France proprem^t dite. Lorsque apr/èa avoir traité la.quea^ tioD de Tavénement de la troi^iêu^e r^ce , j^abordaî celle de raffranc^issemeat des cofiipunes, ce problème , qui m^avait préoccupé dés le débfit 4e n^a carrière historique, me retint par un ambrait irrésistible : . il me fut impossible de m'en dé^cher , avant d'avoir traité sous toutes ses faees , par la dissertation et par le récit , un sujet où venaient ^ pour ainsi dire , se re-

XL FKtriCB.

fléler tontes mes synpathtes plébéiennes, il me semblait rempKrun devoir de piété filiale , en racontant la' vie oragénse des ancêtres de la bourgeoisie française, en faisant revivre, ponr mes contemporaios, les noms obscurs de quelques proscrits du douzième siècle. C^ést ainsi qu^un point de discussion , effleuré en 18f0 dans un simple article de journal , devînt cette fok la matière d'un demi volume ; je reproduis loi Planche primitive , afin quelle puisse être comparée , sHl y a lieu, avec le travail final.

La première édition des Lettres sur l'Histoire de France fut publiée vers la fin de 1827 ; la seconde édition parotrannée suivante. Gène fut pas une simple réimpression, mais un remaniement complet, où une partie de Touvrage subit de tels changemens, que des chapitres entiers, remplacés par d^autres, demeurèrent sans emploi : je leur donne asile dans ce volume. Durant le cours de Tannée 1828, je partageai mon temps entre cette révision scrupuleuse et un projet dont Teiéoution est encore pour moi dans Pavenir, mais qui sera , s'il plaît i Dieu , le couronnement de mes travaux historiques. Mon frère, Amédée Thierry, achevait alors son Histoire des Gaulois, un de ces ouvrages d'érudition forte et consciencieuse , où les textes sont épuisés et qui restent comme le dernier met de la science. Il allait donner au public une moitié

BIÉPACB.. XLI

(les prolégomènes de rhistoire de France, les origines celtiqnes , le tableau des migrations gauloises et celui de la Gaule sous Padministration romaine» J^entrepris de donner pour ma part Pautre moitié , c'est-à-dire les origines germaniques , et le tableau des grandes invasions qui amenèrent la cbute de Tempire romain d'Occident. J'éprouvais un véritable plaisir de cœur à l'idée de cette Association fraternelle , à Tespoir d'attacher nos deux noms à la double base sur laquelle doit reposer l'édifice de notre histoire nationale. L'ouvrage de mon frère a vu le jour et il a Eût un beau chemin dans le monde littéraire; le mien est resté interrompu. Je venais d'entrer avec ardeur dans une série de recherches toutes nouvelles pour moi : je fouillais dans la collection des historiens bysantins, pour en tirer lliistoire des Gotbs, des Huns, des Vandales , et des autres nations qui prirent part au démembrement de l'empire, lorsque je me sentis arrêté par un obstacle plus fort que moi. Quelque étendu qae fût le cercle de ces travaux , ma cécité complète ne m^anrait pas empêché de le parcourir : j^étais résigné, autant que doit l'être un homme de cœu^r; j'avais fait amitié avec les ténèbres. Mais d'autres épreuves aurvinrent ; des souffrances aignès et le déclin de mes forces annoncèrent une maladie nerveuse de la nature la plus grave. Je fus contraint de m'a-

DIX ANS D*ÉTin>BS RTST. 4

XLll PBfiPACB.

Touer vaÎBca , et pour sauver , ii*'Â en était encore temps, les dernie]:s restes de ma santé, je renonçai an travail , et je cpiittai Paris en octobre 1828.

Telle est Thistoire des dix années de ma vie littéraire les plus remplies et les plus laborieuses. Depuis, je n'en ai pas trouvé de pareilles , et seulement j'ai pu glaner çà et là quelques heures de travail parmi de longs jours de souffrances. Le temps d'arrêt qui ouvrit pour moi l'année 1829, marque la limite commune de ces deux époques , si différentes l'une de l'autre. Là se trouve la fin de ma carrière de jeunesse et le commencement d'une nouvelle carrière que je poursuis avec courage , où j'avance à pas lenls , bien plus lents qu'autrefois , mats en revanche plus sûr» peut-être. J'y suis entré par la révision définitive de mon principal ouvrage , l'Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands. J'aurais voulu ensuite reprendre «t achever mon histoire des invasions germaniques et du démembrement de l'empire romain i je l'ai tenté-; j'ai épuisé toutes les ressources d'une bibliothèque de province, et je me suis arrêté faute de livres. Alors, faisant choix d'un sujet dont tous les matériaux se trouvaient à ma portée , j'ai entrepris une nouvelle série de Lettres sur l'histoire de France, travail non plus de critique, mais de pur^arration, qui doit embrasser, dans tous ses détails de faits , de

PBÉFAGE. XLIII

mœurs et de caractères, la période si dramatique, sur laquelle dominent les noms de Fredegonde et de Brunehilde. La première de ces nouvelles Lettres, ou de ces scènes du sixième siècle, sert de conclusion an présent yolume. Elle donnera une idée de ma manière actuelle, et fera connaître en même temps Pou- ▼rage auquel je consacre aujourd'hui tout ce qui me reste d'ardeur et de forces.

Si , comme je me plais à le croire , Pintérét de la science est compté an nombre des grands intérêts nationaux, j'ai donné à mon pays tout ce que lui donne le soldat mutilé sur le champ de bataille. Quelle que soit la destinée de mes travaux , cet exemple , je l'espère, ne sera pas perdu. Je voudrais qu'il servit à combattre l'espèce d'affaiblissement moral qui est la maladie de la génération nouvelle ; qu'il pût ramener dans le droit chemin de la vie quelqu'une de ces âmes énervées qui se plaignent de manquer de foi , qui ne savent où se prendre et vont cherchant partout, sans le rencontrer nulle part, un objet de culte et de dévouement. Pourquoi se dire avec tant d'amertume que , dans le monde constitué comme il est , il n'y a pas d'air pour toutes les poitrines, pas d'emploi pour toutes les intelligences? L'étude sérieuse et calme n'est-elle pas là? et n'y a-t-il pas en elle un refuge , , une espérance, une carrière à la portée de chacun de

XLIV PB&FACB.

nous ? Avec elle on traverse les maiiTais jours sans en sentir le poids, on se fait à soi-même sa destinée ; on vse noblement sa TÎe. Voilà ee que j^ai fait et ce qae je ferais encore , si j^avais à recommencer ma route ; je prendrais eelle qui m^a conduit où je suis. Aveugle et souffrant sans espoir et presque sans relâche, je puis rendre ce témoignage , qui de ma part ne sera pas suspect : il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matërieUes , mieux que la fortune, mieux que la santé elle-même, cVst le dévouement à la science.

Vesoul (HaBte>3aÔBe], le 10 noTenbce 1834.

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