Dix ans d'études historiques
Ce volume renferme à peu près tout ce que j’ai écrit sur des sujets historiques, en dehors de mes deux ouvrages, et complète ainsi l’œuvre des dix années * durant lesquelles il m’a été donné de poursuivre sans interruption le cours de mes études. Dans cette série de morceaux disposés chronologiquement, d’après l’ordre de la composition , on peut suivre , en quelque sorte, de progrès en progrès, les idées qui, successivement mûries et développées par un travail assidu , ont eu , pour dernière expression , Y Histoire de la conquête de l’ Angleterre par les Normands, et les Lettres sur l'histoire de France. Ces tâtonnements d’un jeune homme qui cherche à se frayer des voies nouvelles , ce débrouillement d’une pensée , d’abord confuse et hasardée, et qui peu à peu s’élève par l’étude patiente des faits jusqu’à la précision scientifique, ces simples pages, ébauche première de ce qui, plus tard, a formé des volumes, ces variantes sacrifiées pour quelque chose de plus complet ou de plus achevé; tout cela, si je ne m’abuse, peut n’ètre pas dépourvu d’intérêt, soit pour les personnes qui, ayant approuvé le résultat final de mes travaux, seraient curieuses de connaîtic chaque point de la route que j’ai parcourue, soit pour celles
1 Écrite en 1334.
J De 1817 à 18Î7.
qui sc plaisent à observer comment procède l’esprit humain dans ses développements individuels.
Une chose qui, peut-être, sera remarquée, c’est que, dès le début de mes tentatives en histoire , mon attention s’est Gxée , comme par instinct, sur le sujet que dans la suite j’ai traité avec le plus d’étendue. En 1817, je coopérais à la rédaction du Censeur européen, la plus grave et en même temps la plus aventureuse en théories, des publications libérales de cette époque. A la haine du despotisme militaire, fruit de la réaction des esprits contre le régime impérial , se joignaient en moi une profonde aversion des tyrannies révolutionnaires, et, sans aucun parti pris pour une forme quelconque de gouvernement, un certain dégoût pour les institutions anglaises, qui me semblaient alors contenir plus d’aristocratie que de liberté. Un jour que, pour étayer cette opinion sur un examen historique, je venais de relire attentivement quelques chapitres de Hume, je fus frappé d’une idée qui me parut un trait de lumière, et je m’écriai en fermant le livre : « Tout cela date d’une conquête; il y a une conquête là-dessous. » Sur-le-champ je conçus le projet de refaire, en la considérant de ce nouveau point de vue, l’histoire des révolutions d’Angleterre; et la première partie de mon esquisse historique, le premier essai que j’eusse jamais tenté en ce genre , parut bientôt dans le Censeur européen.
Ce morceau, extrêmement sommaire, conduisait le lecteur depuis l’invasion normande au xi e siècle , jusqu’à la mort de Charles I". La révolution de 1640 s’y présentait sous l’aspect d’une grande réaction nationale contre l’ordre de choses établi , six siècles auparavant, par la conquête étrangère. J’aurais dû m’arrêter là; il y avait assez de hardiesse, ou, pour mieux dire, de témérité : mais mon ardeur en politique et mon inexpérience en histoire me firent aller plus loin , et avec les mêmes formules: conquête et asservissement , maîtres et sujets, je poursuivis, en détaillant davantage le récit des événements politiques, jusqu’à la fin du règne de Charles II. Je voyais , dans l’élévation de Cromwell et le triomphe du parti militaire sur tous les autres partis de la révolution , une nouvelle conquête traîtreusement opérée à l’ombre du drapeau national. La restauration des
Stuarts par l'armée de Monk me semblait un pacto d’alliance, à profits communs, entre les anciens et les nouveaux conquérants 1 . Après beaucoup de temps et de travail perdus pour obtenir ainsi des résultats factices , je m’aperçus que je faussais l’histoire , en imposant à des époques entièrement diverses des formules identiques. Je résolus de changer de route et de laisser à chaque période sa forme et sa couleur particulières; mais je ne renonçai point à l’idée de rattacher fortement au fait de la conquête normande l'histoire moderne de l’Angleterre. Ce grand fait , escorté do toutes ses conséquences sociales , avait frappé mon imagination, comme un problème non résolu, plein de mystères et d’une haute importance , sous le double rapport de la politique et de l’histoire.
Vers le même temps, je commençai à me préoccuper d’une autre idée historique , dont l’influence n’a pas été moins grande sur mes travaux postérieurs; c’est celle de la révolution communale. Sur la simple lecture des écrivains modernes de l’histoire do France, il me parut que l’affranchissement des communes était tout autre chose que ce qu’ils en racontaient; que c’était une véritable révolution sociale, prélude de toutes celles qui ont élevé graduellement la condition du Tiers- État, que là se trouvait le berceau de notre liberté moderne , et qu 'ainsi la roture, aussi bien que la noblesse de France, avait une histoire et des ancêtres. J’écrivais en 1817, dans un article sur la correspondance de Benjamin Franklin : « On nous parle toujours « d’imiter nos aïeux; que ne suivons-nous donc ce conseil? Nos « aïeux, c’étaient ces artisans qui fondèrent les communes , qui « imaginèrent la liberté moderne. Nos aïeux n’étaient pas loin « des mœurs présentes de l’Amérique; ils ont eu la simplicité, « le bon sens, le courage civil. 11 ne tint pas à ces hommes éner- « giques que toute l’Europe ne devînt franche, il y a six siècles; « si ce qu’ils voulaient ne se fit point , ce fut la faute des temps « et non leur faute : la barbarie était trop vivace ; ella avait par-
i. Cette continuation fut publiée dans les tomes V, VIII et XI du Censeur Eu ropéen, qui parment entre 1817 et 1319; je ne la donne point ici, quoique sa suppression laisse «ne lacune d’une année (1818) dans la série de mes travaui historiques. Il est bon de faire une part à l’oubli.
« tout des racines. Quand elle s'attribuait seule, de droit ex- « elusif, la liberté, la richesse, l'honneur, pouvait-on facilement « élever une autre liberté, d’autres richesses, un autre honneur, « hors de son domaine et contre elle? Un cri fut jeté par la civi- « lisation impatiente de ses entraves, et soudain l’Europe fut a parsemée de nations nouvelles, étrangères à tout ce qui vivait « à l’entour, et se cherchant l’une l’autre pour s’unir. Mais elles « ne purent se faire un chemin au travers de ces masses « d’hommes sauvages et guerriers qui les cernaient de toutes « parts. Elles restèrent isolées; elles périrent. Toutefois, si nos « pères n’eurent pas la fortune, le courage et la vertu ne leur « manquèrent point *... »
Pour colorer ce tableau de l’âge héroïque des libertés communales, mon imagination appliquait aux villes de France ce que j’avais lu des républiques italiennes du moyen âge : il me semblait qu’en cherchant bien dans notre histoire, qu’en remuant les chroniques et les archives, nous devions trouver quelque chose d’analogue à ce que les historiens du xm e siècle racontent des communes de Milan , de Pise ou de Florence. Ainsi vinrent en moi les premiers regrets de ce que la France manquait d'une histoire , vraiment c’est-à-dire complètement nationale, et la première velléité de me tourner vers les études à l’aide desquelles je pourrais retrouver quelques traits perdus de cette histoire. En 1818, j’écrivais ce qui suit : « Quel est « celui de nous qui n’a pas entendu parler d’une classe d’hom- « mes qui , dans le temps où des barbares inondaient l’Europe, « conservait, pour l'humanité, les arts et les mœurs de l’indus- « trie ? Outragés, dépouillés chaque jour, par leurs vainqueurs « et leurs maîtres, ils ont subsisté péniblement, ne rapportant « de leurs travaux que la conscience de faire bien, et de garder « en dépôt la civilisation pour leurs enfants et pour le monde. « Ces sauveurs de nos arts, c’étaient nos pères : nous sommes « les fils de ces serfs, de ces tributaires, de ces bourgeois, que « des conquérants dévoraient à merci ; nous leur devons tout ce « que nous sommes. A leurs noms se rattachent des souvenirs