SUR L’ESPRIT NATIONAL DES IRLANDAIS
les successeurs de ces poêles, chantres intrépides de l’antique patrie, souvent persécutés par la haine de ses maîtres, pauvres, vagabonds, mendiants, mais toujours inspirés par la muse de l’indépendance. Ces chants retentissent encore dans. les villages et sur le bord des lacs, accompagnés du son de la harpe, instrument révéré comme eux. C’est là que sont enregistrés les malheurs de l’Irlande et les crimes de ses oppresseurs; c’est là que les générations qui se sont insurgées ont lu le devoir de mourir ou de vaincre ; tel est le sujet grave et sombre des chansons qui aident le laboureur à tromper l’ennui de son travail solitaire, et par lesquelles la mère inquiète attire le sommeil sur les yeux de son enfant.
Dans les grandes villes où la langue de ces airs nationaux n’est plus comprise , on en a retenu la musique et on les chante sur des paroles anglaises composées dans le style des anciennes poésies qu’elles remplacent. Il y a dans ces vers modernes un mot dont reflet ne peut se traduire; c’est le nom de l’Irlande dans le vieil idiômc irlandais, Erin qui se prononce Irin. Ce mot, étranger à la langue anglaise, semble un nom propre de personne, et cette illusion est souvent augmentée par le style vague des successeurs des bardes de l’Irlande. Ils s’adressent à la patrie avec des expressions de tendresse et de dévouement qui laissent presque douter si ce n’est pas un être réel et vivant qui les excite , si ce n’est pas une mère malheureuse, un ami dans les fers, une maîtresse absente ou perdue pour jamais. Les odes et les chansons de Thomas Moore, le premier poète irlandais et lTm des plus grands poètes de notre époque, commencent quelquefois sans rappeler en rien l’idée du sol natal, par ces phrases adressées à un objet qui n’est point nommé :
m SUR L’ESPRIT NATIONAL DES IRLANDAIS.
J'espérais te voir heureuse et brillante.... Ceux pue tu aimais t'ont délaissée.... Pleurons , pleurons , car elle n'est plus.... Le patriotisme ainsi revêtu de la simple couleur des affections journalières, peut se mêler à toute la vie humaine, sans effort et sans pédanterie. Les femmes peuvent l’exprimer sans sortir de leur sexe; c’est pour elles comme un second amour. Aussi toute Irlandaise sensible est patriote. Il n’est pas rare de voir au milieu des fêtes les plus gaies, de belles personnes vives et frivoles, qu’on croirait livrées au seul besoin de plaire et au seul bonheur d’être jeunes, porter gravée sur la pierre de leurs bagues, ou sur l’écusson de leurs bracelets, la vieille devise patriotique, dans la vieille langue nationale: Evin ma vournin! ma chère Irlande l