‹ Dix ans de journalismeChapitre 9 sur 18 · PRIANT DE NE PAS LAISSER LES MAITRES · texte numérisé non relu

PRIANT DE NE PAS LAISSER LES MAITRES

d'école dans la MISÈRE.

Monsieur le Ministre,

Ici, à St. Xiste, l'instituteur est un jeune homme de trente ans, marié et père de trois garçons ; la municipalité lui donne un traiteraeai annuel de trois cents piastres, et lui attribue la moitié de la maison d'école pour se loger avec sa famille. Nous l'estimons tous, et nous l'appelons familièrement Monsieur Pierre ; au dire d'un chacun, il est intègre et respecta'ûle, mais je vous avouerai, pour ma part, que je ne suis pas rassuré à son endroit. Il mourra de faim, j'en ai peur, si Dieu ou le gouvernement ne vient à son secours.

Il ne manque pas de talent et d'un certain savoir. Protégé par un prêtre charitable, il a pu entrer à l'école normale, où il obtint ses diplômes sans peine. Puis il s'est consacré à l'enseignement primaire, suivant l'obligation contractée dans cette institution. Ses débuts dans la carrière ont été faciles. Le curé lui accordait sa confiance ; il la mérita, et la possède encore ; les

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commissaires d'écoles eux-mêmes l'honoraient de leur bon vouloir : il se croyait heureux, lorsqu'un jour certain brave homme, qui savait lire couramment dans le Devoir du Chrétien, nous offrit d'instruire nos enfaats au prix de deux cent cinquante piastres par année. La paroisse trouvait là une économie de cinquante piastres, et plusieurs d'entre nous pensaient que la paroisse avait grand besoin de faire des épargnes ; les taxes sont lourdes chez nous, et le pont de la Petite-Rivière s'était écroulé au printemps, puis le conseil de comté nous avait poursuivis poar quarante-deux piastres, au sujet d'un cours d'eau. Tout cela, c'est des frais, et toujours ne faut-il pas se ruiner. Cependant, les commissaires, à la majorité d'une voix, résolurent d'engager de nouveau notre jeune instituteur.

Cela fit du bruit chez les gens du quatrième rang, qui sont économes, et lui, de son côté, fier comme un diplômé, fut vexé d'un pareil succès. Je lui ai entendu dire que traiter ainsi un normalien, c'était une indignité ; il songea à nous quitter, mais finit par se calmer, étant bon garçon, comme ou dit, et d'ailleurs très-dévoué à la noble mission de l'enseignement, dont on lui a fait comprendre toute la grandeur duraiit son séjour à l'école normale. Instruire l'enfance, c'est préparer l'avenir du peuple et s'associer à l'apostolat du prêtre, c'est servir Dieu et la patrie ; noble travail, labeur vraiment digne d'une âme patriotique et religieuse. Quelle autre tâche pourrait répondre aussi pleinement à l'ambition légitime d'un cœur bien né, capable de sacrifices ! Pénétré de ces idées généreuses, et subissant leur empire avec l'héroïsme ou la naïveté de son âge, monsieur Pierre se remit à l'œuvre avec conscience et dévouement.

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Est-il besoin de dire qu'il n'était pas au bout de ses épreuves ? Vous ne supposez pas, monsieur le Ministre, que, powr être instituteur, on en soit moins homme : l'instituteur de St. Xiste rêva mariage. Chacun dans le village s'en aperçut et prédit qu'il serait heureux avec la jeune fille, jolie et industrieuse, qu'il aimait. Lui, crut le moment arrivé de demander une augmentation de traitement. Vous devinez bien ce qui arriva. Non-seulement il éprouva un refus, mais les commissaires d'écoles, n'eût été l'influence du curé sur eux, l'auraient prié d'aller chercher fortune ailleurs.

Vous croyez sans doute que monsieur Pierre, indigné plus que jamais et dégoûté, envoya tout de suite sa démission et déchira ses diplômes. Vous vous trompez. Ah ! il fut indigné, protesta, jura presque, écrivit même, je crois, une lettre anonyme dans les journaux de l'opposition ; il est vrai aussi qu'à partir de ce jour il sembla moins frappé de la grandeur de sa mission et moins séduit par l'idée de son apostolat : mais il était piqué de la tarentule, je veux diie amoureux ; il gémit, puis accepta la nouvelle épreuve que le ciel lui envoyait. Il réfléchit que cette terre n'est qu'une vallée de larmes, et trouva de bonnes raisons pour rester à St. Xiste, désenchanté, mais courageux.

De fait, il poussa le courage jusqu'à se marier tout de suite. Il fit bien assurément, car il est écrit : Malheur à l'homme seul ! Mais le mariage est une chaîne, légère peut-être, solide toujours, et monsieur Pierre, dans la suite, ne fut plus aussi maître de ses mouvements. Il a sollicité encore plusieurs fois un traitement plus élevé, mais toujours en vain. Tout à fait découragé et dégoûté,

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il voulut alors abandonner la carrière de l'enseignement : mais quelle autre carrière embrasserait-il !... Il faut penser à la femme, à l'enfant. Autrefois, il eût pu entrer chez un négociant, devenir commis dans une bonne maison ; aujourd'hui il n'ose pas tenter cette aventure, craignant de manquer d'aptitude, car un instituteur se forme à l'enseignement, pas à autre chose. Sa position présente, quoique bien triste, au moins lui impose des devoirs qu'il sait pouvoir remplir ; la prudence lui conseille de se soumettre à son sort.

Pour aller au plus court, je vouii redirai, monsieur le Ministre, que notre instituteur est aujourd'hui père de trois enfants et ne reçoit encore que trois cents piastres par année. Evidemment, ce n'est pas assez pour qui, n'ayant pas les revenus d'une terre, est obligé de tout acheter, la nourriture comme le vêtement. Aussi, se trouve-t-il bien malheureux ; il n'a pas d'espoir, tout est sombre devant lui, il parle d'émigrer, et l'on commence même à dire que ses élèves apprennent moins que les années passées. Je m'explique cela: il ne met plus de cœur au travail. N'est-il pas à craindre que le découragement ne le mène à mal ? On en a vu que la pauvreté faisait ivrognes ou fripons, tant il est difficile qu'un sac vide tienne debout ! Dans tous les cas, s'il reste honnête homme, il restera aussi dans la misère.

Ne viendrez-vous pas à son aide, monsieur le Ministre ? Il est vrai qu'en général tous les instituteurs sont dans le même cas ; mais pensez donc que ces hommes-là jouent «n rôle de première utilité dans l'Etat, puisqu'ils sont les instructeurs du peuple. S'il est vrai qne les institutions démocratiques supposent l'instruction populaire

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comme leur fondement essentiel, il faut reconnaître que les maîtres d'école sont les ouvriers indispensables de notre édifice politique. Ce sont eux qui, enseignant à la masse de la population les premiers rudiments, jettent ainsi les bases du gouvernement parlementaire. Et ces bienfaiteurs, loin d'être encouragés et récompensés, seraient oubliés, méconnus par ceux mêmes qui surveillent l'exercice de ce gouvernement ! En vérité, c'est là une anomalie étrange, et qui, permettez-moi de le dire, dénote combien peu nos hommes d'état réfléchissent sur ie caractère des institutions qu'ils sont appelés à mettre en mouvement. Sil' ignorance est l'écueil principal de ces institutions, ce qui n'est pas douteux puisqu'elles reposent sur le vote populaire, le premier devoir du politique est d'encourager l'instruction, et cependant ceux qui la donnent, nos maîtres d'école, végètent dans un état voisin de la complète misère !

Ils sont les derniers de la paroisse, des parias auxquels on n'accorde aucune considération, presque un objet de ridicule. Et cela se comprend : leur carrière n'est ni un métier ni une profession, ils sont déclassés dans le monde, il est donc naturel que l'on ne compte pas avec eux. Mais qu'ils aient des appointements suffisants pour mener un train de vie convenable, qu'on leur fasse, en un mot, une carrière véritable, et ils seront bientôt respectés comme ils devraient l'être dans une société qui honore et recherche l'instruction.

Vous répondrez, monsieur le Ministre, que le trésor provincial ne vous permet pas de faire des largesses, que la colonisation, l'émigration, les chemins de fer ont aussi des exigences et des droits. Je ne le nie point ; mais

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j'ai observé une chose, c'est que clans les paroisses où l'on propose de voter de l'argent pour les chemins de fer, la jeune génération àJ habilants se prononce toujours en faveur de ces mesures d'intérêt public, l'opposition venant ordinairement des plus âgés. Où trouver l'explication de cette différence, sinon dans le degré de culture des uns et des autres? L'instruction, en élargissant le cercle des idées, détruit le préjugé populaire contre les taxes. Encouragez donc l'instruction, et les entreprises publiques deviendront faciles, la question financière sera vite simplifiée.

La moyenne des appointements des instituteurs est de ^517 par année en Angleterre et dans le pays de Galles, de ^551 en Ecosse. En Suède, on leur donne en sus un morceau de terre cultivable et une vache. Ici, au Canada, sur ce sol d'Amérique réputé si favorable à la venue des bonnes idées, ferons-nous moins pour la cause de l'instruction populaire ? On dit, monsieur le Ministre, que durant cette session des chambres de Québec vous allez présenter un projet de loi sur l'éducation. Ah ! si vous me consultiez à ce propos, je sais bien ce que je conseillerais. Je vous proposerais de mettre dans votre loi un article qui dirait bonnement :

Tout maître (V école primaire qui aura un traitement de $300 ou plus, tou-chera une égale somvie sur le trésor provincial.

Ce serait de l'argent bien placé, monsieur le Ministre, et qui rapporterait au centuple. Cela vaudrait mieux, dans tous les cas, que de faire venir ici à grands frais des communards parisiens.

1 décembre 1874.

Le printemps, cette année, a été marqué par une véritable disette de fourrage dans les campagnes. En beaucoup d'endroits, les bestiaux sont morts de faim, ou s'ils "ne mouraient pas tous, tous étaient frappés," et l'on cite plusieurs cultivateurs dont les chevaux sont aujourd'hui trop affaiblis pour faire le travail des semailles. On a vu des habitants forcés de donner en nourriture aux animaux les toits de chaume qui couvraient leurs granges depuis nombre d'années ; les moins éprouvés ont des vaches qui chancellent. Ces paavres gens sont tes mêmes qui, l'automne dernier et durant l'hiver, vendaient leur paille pour deux piastres les cent bottes ! Avec une imprévoyance qu'ils comprennent mieux que personne maintenant, ils comptaient sans le printemps tardif qui a trouvé leurs granges vides.

Parmi les proverbes, expression du sens commun qui doit présider aux actions journalières, il en est deux qu'il

lyO LA QUESTION AGRICOLE

faut .savoir concilier pour être réputé sage. Le premier dit : La^richesse est à qui la possède, non pas à qui en est possédé ; le second : Lorsque l'argent entre par la porte, il faut prendre garde qu'il ne sorte par les fenêtres. Obéir à ces deux proverbes, c'est à la fois se respecter soi-même en fuyant l'avarice, en jouissant avec discrétion du bien acquis, et se montrer prévoyant en faisant des épargnes pour l'avenir. Le détachement des richesses, joint à la prévoyance, tout est là, surtout en agriculture. Mais nous autres, Canadiens, nous avons une façon particulière de jeter nos revenus par les fenêtres sans cesser d'aimer l'argent. Nous ne laissons pas facilement sortir de notre gousset une pièce de cinq sous, et cependant, d'un cœur léger, nous faisons des dettes pour acheter un article de luxe, nous mangeons les produits de nos terres en parties de plaisir, nous perdons notre temps. Lorsqu'on nous parle des succès de telle famille de cultivateurs arrivée depuis peu d'Angleterre ou de France, nous aimons à répondre: " Ce n'est pas étonnant, ces gens-là ne mangent pas, ne dépensent rien." Il se peut, en effet, que leur économie soit poussée à l'excès, et certaines privations n'ont rien d'honorable ; elles répugnent dans tous les cas aux habitudes de vie plus large du nouveau monde ; mais tout de même, et tenant compte des différences de mœurs et de caractères, nous péchons, avouons-le, par l'excès contraire, et nous oublions trop que de grasse cuisine sort maigre testament.

Le luxe en toutes choses est notre défaut capital. Allez, le dimanche, dans une paroisse quelconque du Bas-Canada; en voyant tant d'élégants équipages, vous êtes émerveillés, et l'étranger constate avec surprise qu'il n'existe pas de paysans dans notre province, qu'il n'y a

que des cultivateurs à l'aise. Mais, d'un autre côté, si vous comparez le prix de ces beaux cîievaux, de ces beaux harnais, de ces belles voitures, avec le chiffre des revenus du propriétaire, vous serez obligés de reconnaître chez ce dernier une certaine extravagance. Et si l'on vous apprend ensuite qu'un grand nombre de Canadiens-français ont été forcés depuis quelques années d'abandonner leurs terres pour aller travailler dans les manufactures aux Etats-Unis, vous n'en serez guère surpris.

Le cultivateur vous dira sans doute qu'il flitit toujour3 un peu profiter de la vie, qu'ils vaut mieux capitaliser moins et se donner plus de loisirs, qu'à la mort on n'emporte rien avec soi. Ses raisons sont péremptoires... excepté lorsque le printemps se fait attendre.

Au moins, pour faire face à ces dépenses, prenons-nous les moyens d'obtenir de la terre le plus de revenus possibles ? Faisons-nous rendre au sol tout ce qu'il peut donner ? Un seul fait suffit aux hommes du métier pour décider cette question : nous vendons nos fourrages, parfois nos fumiers ! Et pourquoi ? Nous savons cependant que les animaux ont besoin de paille et la terre d'engrais ; mais il en est de cela"comme de bien d'autres choses où nous raisonnons JHste et agissons mal. La négligence, l'habitude de laisser faire, la répugnance à s'assujétir à un traA'ail continuel nous font jeter au vent parfois la meilleure part de kos richesses fertilisantes et négliger tous ces petits moyens qui, au bout de l'an du travailleur soigneux, se traduisent par de grands résuitats. Puis, s'il nous arrive un revers, nous accusons le ciel ou le gouvernement.

"Amis, disait Franiclin, il est vrai que les taxes sont lourdes. Si nou.s n'avions à payer que celles que le gou-

vernement nous impose, nous pourrions encore nous tirer d'affaire, mais nous en avons beaucoup d'autres, et qui sont bien plus onéreuses pour quelques-uns d'entre nous. Notre oisiveté nous taxe au double de l'impôt ordinaire, notre orgueil au triple et notre folie au quadruple. Ces taxes-là, il n'est pas de percepteur qui puisse nous en décharger ni en diminuer le poids ea nous accordant une remise. Cependant, si nous sommes gens à suivre un bon avis, tout n'est pas perdu. Aide-toi, le ciel f aidera, comme dit le bonhomme Richard."

Tout se tient en agriculture, suivant cet axiome : Le pré donne le foin, le foin nourrit le bétail, le bétail fait le fumier, et le fumier produit le grain.

" L'élevage, dit Michel Chevalier, est la plus grande richesse d'un pays, puisque seul il peut prévenir l'appauvrissement du sol."

Pour bien comprendre cette vérité, il suffit de considérer que les plantes tirent leurs principes, leur substance de la terre. La végétation n'est pas une création ; c'est une combinaison de matières qui existent préalablement dans le sol à l'état latent. La plante qui pousse prend tous ses éléments dans le sol même ; les grains qui surgissent, ce sont certains éléments qui, en se combinant selon les mystérieuses lois de la nature, se dégagent de la terre dont ils sont la partie la plus pure et la plus riche. Par le travail de la végétation la terre perd donc de sa propre substance ; le végétal, c'est une portion de matière enlevée à la terre. Ainsi, en cultivant toujours les mêmes plantes sur le même terrain, on ferait bientôt perdre à celui-ci les substances dont ces plantes se composent; voilà pourquoi on alterne les cultures.

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Mais le système de rotations, d'assolements ne suffit point ; le sol ne repaie pas entièrement ses forces de lui-même, il faut le sustenter, lui rendre par des engrais sa fertilité première diminuée par l'absence de la quantité de matière qui a servi à la composition des plaates qu'il a produites.

On ignore trop, malheureusement, ces choses élémentaires, et il faut s'étonner non pas de ce que l'agriculture soit en souffrance, mais de ce qu'elle ne souffre pas davantage ; car comment exiger qu'un homme fasse bien ce qu'il a mal appris? Chose des plus étranges ! l'agriculture n'a jamais été enseignée dans ce pays habité aux trois quarts par des cultivateurs. Aa collège, on m'a fait apprendre le français, l'anglais, le latin, le grec, l'histoire, la géographie, la littérature, les mathématiques, l'astronomie, la philosophie et le catéchisme ; puis, une fois entré dans le monde, j'ai été «. même d'étudier la comptabilité, la médecine, le droit, le génie, sous la direction de professeurs entendus ; mais de toute ma vie je n'ai eu l'occasion de recevoir une seule leçon d'agriculture. Et pourtant je suis le fils d'un agriculteur; la société savait que j'hériterais un jour de la terre paternelle et que ma vie .y passerait aux champs : pourquoi ne m'a-t-elle pas enseigné l'art de préparer le sol, de le faire produire abondamment et d'augmenter sa fertilité naturelle ?

Nous étions cinquante à l'école du village, tous enfants de laboureurs : jamais le maître ne nous a dit un mot des premiers principes de culture. Ce que nous en savons, nous l'avons appris au hasard dans la famille ou des vois-ins, qui eux-mêmes le tenaient de la tradition routi-

nière. Et l'on nous reproche maintenant de ne pas savoir exploiter nos terres, de ne pas suivre un système régulier de rotation, de ne pas comprendre que le sol s'épuise s'il n'est travaillé dans de certaines conditions, et que sais-je encore ? Pourquoi ne pas faire aussi à l'habitant un crime de ne pouvoir arguer en cour, traiter la fièvre quarte, et calculer le carré de l'hypoténuse? Ce serait pareillement raisonnable, car il a entend» formuler des exceptions péremptoires en droit, vu administrer des drogues aux malades et tracer des figures géométriques, tout comme il a assisté aux labours et aux semailles, c'est-à-dire sans comprendre la raison de droit, le fait physiologique et la formule d'algèbre plus que le principe général de chimie agricole. Il voit que ses champs poussent mal, et ne peut en dire le pourquoi, non plus que de la perte de ses causes, de la mort de ses patients, de la confusion de ses lignes, s'il s'improvise avocat, médecin ou géomètre.

On reproche au cultivateur des inconséquences ; mais songe-t-on à lui apprendre à bien gouverner sa barque, à lui prêcher l'ordre et la prudence ? Le clergé, qui nous rend de si nombreux services, fait-il dans les campagnes tout le bien matériel qu'il pourrait faire? Il est en communication constarite avec le peuple, il connaît ses besoins et ses défauts : que ne lui parle-t-il plus souvent des négligences, des erreurs dispendieuses qui le ruinent ou frappent son travail de stérilité ! La prévoyance, l'épargne, la modération, la frugalité sont filles des vertus chrétiennes dont le prêtre est le propagateur naturel. ' On a mille fois cité ce mot de Montesquieu : " Chose admirable ! la religion chrétienne, qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore

notre bonheur dans celle-ci." Il appartient au clergé de justifier, pour ce qui est des cultivateurs, cette belle parole ; lui seul peut le faire, car la voix de bien d'autres, dont l'influence s'exerce par les journaux ou les livres, n'arrive pas jusqu'à ceux qui ont le plus besoin de conseils et d'instruction. Ces lignes, par exemple, on le sait très-bien, ne seront lues que par une certaine élite dans la campagne.

Mais pour la génération qui grandit, il est avant tout de première nécessité que l'on enseigne l'agriculture dans les écoles élémentaires. Il faut que l'enfant apprenne un catéchisme agricole en même temps que le catéchisme de la foi catholique. Sauver son âme et bien cultiver sa terre, voilà les deux devoirs du cultivateur sous l'égide de l'Eglise et de l'Etat. L'Eglise* le dirige dans la voie du premier; l'Etat ne l'aide pas assez dans l'accomplissement du second, et tant qu'il ne l'aura pas fait sérieu. sèment, gardons-nous d'incriminer le cultivateur qui s'appauvrit et finit par émigrer : nou^ sommes tous coupables solidairement.

Le cabinet de Québec, hâtons-nous de le dire, a rendu obligatoire l'enseignement agricole dans toutes les écoles de la province. Cette mesure s'est fait longtemps attendre; mais peut-être la chose s'explique-t-elle par l'absence d'un bon manuel d'agriculture, d'un catéchisme agricole qui pût convenir à l'enfance. Il était réservé au Dr. Hubert Larue d'écrire pour les enfants des cultivateurs ce code de l'agriculture pratique, œuvre difficile à cause du langage qu'elle exige pour mettre à la portée des plus jeunes intelligences les principes de la chimie agricole. Le Dr. Larv.e, qui a le talent du vulgarisateur, a trioKiphé complètement de cette difficulté.

Douze mille exemplaires de son Petit Manuel (T Agriculture ont été distribués aux écoles dans l'espace de six mois. C'est déjà une réforme sérieuse, et qui suffirait à faire honorer des vrais amis du pays le nom du ministre qui l'a accomplie, M. Gédéon Ouimet.

Deux choses doivent inquiéter le public maintenant. D'abord, le n Manuel » est-il sérieusement enseigné dans les écoles ?

Ensuite, le gouvernement, qui augmente ainsi les obligations de l'instituteur, ne croit-il pas juste d'augmenter, à. même le trésor de la province, leur rémunération annuelle ? L'instruction est essentielle au peuple, et ceux qui la donnent sont mal payés : c'est absurde.

LE CENS D ELIGIBILITE

Dans notre pays, les conservateurs et même une foule de libéraux attachent beaucoup d'importance au cens d'éligibilité, à la qualification foncière des députés ; ils voient une forte garantie dans le 'fait qu'un membre du parlement possède un immeuble de deux mille piastres. Mais cette question a été discutée plusieurs fois, depuis 1869 surtout : à cette époque, la Minerve, organe reconnu du parti conservateur, proposa de faire disparaître de nos statuts cette disposition plus embarrassante qu'efficace ; en 1872, M. Chauveau, chef du cabinet provincial, voulait abaisser le cens d'éligibilité ; le préjuge, en un mot, qui donnait à cette exigence de la loi toute sa

valeur, s'il n'est pas complètement disparu, a perdu du moins peu à peu beaucoup de son empire. Nous espérons que Sir John A. Macdonald lui donnera le dernier coup par le nouveau " bill d'élections " annoncé dans le discours du Trône.

En Angleterre, le cens d'éligibilité ^té modifié considérablement dès 1838 et aboli tout à rait en 1858 ; il y avait déjà longtemps que, dans la pratique, cette loi était devenue lettre morte. Le peuple anglais avait plus d'une fois élu des hommes qui, non-seulement ne possédaient aucun immeuble, mais qui n'étaient pas même majeurs, montrant par là que la principale qualité qu'il croyait devoir exiger de ses députés, était, non pas la rickesse territoriale, mais la valeur intellectuelle et morale. La pauvreté ou la jeunesse ne sont pas des défauts absolus aux yeux du public anglais ; l'intelligence des choses politiques est pour lui la principale des garanties. De -fait, pourquoi l'intelligence sans fortune n'aurait-elle pas ses entrées libres dans la carrière comme la propriété ou le capital, auxquels l'intelligence, dans bien des cas, fera toujours défaut ?

61 l'on a cru en Angleterre devoir ainsi mettre un terme à ces exigences de la loi, on se demande pourquoi nûus serions plus sévères en ce pays.

Quel est le but que le législateur s'est proposé en instituant le cens d'éligibilité ? C'est d'obtenir la garantie que les représentants du peuple auront des intérêts identiques à ceux du peuple lui-même.

Mais, d'abord, cette garantie est absolument illusoire, car on sait bien que près de la moitié des députés ne sont pas réellement propriétaires de terrains valant deux

mille dollars. Rien de plus facile que d'éluder, même d'une manière parfaitement honnête, les prescriptions du statut sous ce rapport. Pour être propriétaire il suffit d'avoir un contrat, que ce contrat ait été ou non accordé pour considération valable. Il n'y a aucun doute sur ce point depuis la décision du comité parlementaire qui a jugé la pétition de M. Provencher contre le député d'Yamaska en i86S. L'éligibilité de M. Provencher lui-même ayant été contestée, on lui demanda s'il avait acheté une terre dans le but de devenir éligible et s'il avait payé pour cet immeuble la somme portée à son contrat d'achat ; il répondit affirmativement à la première question, négativement à la seconde, et néanmoins le comité passa outre ; il ne renvoya M. Provencher des fins de sa pétition que sur le chef de valeur insuiiîsante de l'immeuble. N'arrive-t-il pas, d'ailleurs, qu'un candidat bien et dûment éligible le jour de l'élection, cesse de l'être l'année suivante à la suite de transactions malheureuses ? Que devient dans ce cas la prétendue garantie des électeurs ?

En réalité, les électeurs ne peuvent rechercher que deux garanties chez leurs représentants, et elles sont tout-à-fait indépendsntes de la qualité de propriétaire; c'est l'honnêteté et l'intérêt. Le peuple doit choisir un honnête homme dont l'intérêt sera de voter au gré des électeurs ; cet intérêt n'est autre que le besoin de conserver la confiance publique pour être réélu. L'honnêteté et l'ambition d'être réélu conseilleront également au député de tenir ses promesses et d'exprimer toujours exactement par son vote le vœu du comté qu'il repré en*e.

Le député est T homme de confiance du peuple. Pourquoi veut-on qw'il possède un pied carré de terre ? Si le

peuple donne sa confiance à un homme pauvre, pourquoi n'aurait-il pas la liberté de l'envoyer au parlement ? Les qualités qui méritent au citoyen la confiance populaire sont-elles des corollaires de la qualité de propriétaire ? Non, certes. Il y a des hommes riches qui ne méritent que le* mépris, et des hommes sans fortune qui sont dignes du mandat le plus important.

Du moment qu'un homme possède la confiance des électeurs, il est qualifié pour être député. Les électeurs sont pris parmi les citoyens qui ont intérêt à la chose publique, iîs sont la source du gouvernement, et c'est la raison d'être du cens électoral ; mais il n'est pas logique de limiter leur choix. Il faut que leurs opinions soient représentées en parlement, voilà tout : par qui, peu importe, pourvu que ce soit par l'homme qu'ils auront choisi.

C'est ainsi probablement que l'on a compris la chose en Angleterre.

Exiger la richesse immobilière des sénateurs et des conseillers législatifs, c'est logique : ils sont créés précisément pour faire contrepoids à la chambre des représentants élus, et puisque, d'une part, ils ne pourraient accomplir cette mission s'.'ls n'avaient tous de.s intérêts spéciaux et, dans une certaine mesure, différents de ceux des députés nommés par le peuple, et que, d'autre part, nous n'avons point d'aristocratie nobiliaire en ce pays, il a bien fallu recruter cette seconde. chambre parmi les grands propriétaires. La ccmstitution devait exiger de cette seconde chambre certaines garanties (le fidélité au rôle qu'elle lui destine : chercherait-elle ces garanties dans le mode d'élection comme aux Etats- Unis, ou dans la fortune territoriale de ses membres ?

C'est à la propriété qu'elle les a demandées, et la qualité de propriétaires fonciers obligatoire chez les sénateurs et les conseillers se trouve être ainsi une des assises de notre constitution.

En est-il de même du cens d'éligibilité ? Serait-ce porter atteinte aux principes de notre constitution que de statuer qu'à l'avenir il ne sera pas nécessaire d'être propriétaire pour être digne du suffrage populaire ? Evidemment non, et le cens d'éligibilité n'est qu'un détail dans nos lois. Nous nous expliquons son origine : c'est une garantie créée par T esprit de sagesse conservatrice qui a présidé à la naissance de nos institutions. On a pensé qu'il fallait d'abord prendre ses précautions avec rélecteur en ne lui donnant le droit de vote qu'en tant qu'il saurait montrer une certaine propriété pour répondre de son respect de l'ordre social ; puis ensuite, on s'est dit qu'il fallait aller plus loin, se défier même de cet électeur propriétaire, à cause de son éducation politique incomplète, et se prémunir contre les députés euxmêmes en limitant le choix populaire à ceux qui pourraient offrir comme caution de leur amour de l'ordre une propriété de deux mille piastres. Ces exigences étaientelles raisonnables ? Oui, nous le croyons.

Le sont-elles encore ? Il semble que non. Avec un peuple ignorant, le législateur doit user de beaucoup de prévoyance ; avec un peuple instruit, il en faut moins : cette vérité banale est le premier des aphorismes conservateurs. Qu'est-ce, en effet, que le parti conservateur sous le gouvernement parlementaire ? C'est le parti qui a pour principe général de politique intérieure, qu'il faut maintenir l'équilibre entre l'instruction du peuple et sa participatio» à son propre gouvernement, et rendre cette

participation plus directe au fur et à mesure que se développe l'instruction populaire, c'est-à-dire la raison politique du peuple. C'est ainsi que le cens électoral, ou la qualification des électeurs, a été abaissé de temps à autre en Angleterre ; c'est ainsi que Sir John A. INlacdonald propose de donner droit de vote à tout majeur qui reçoit un salaire annuel de qaatre cents piastres, étendant par là le suffrage populaire d'une manière qui aurait paru monstrueuse il y a dix ans ; enfin, c'est ainsi que dans un avenir plus ou moins éloigné, lorsque l'éducation du peuple sera complétée, l'oïi verra peut-être un chef conservateur établir le suffrage universel. Les radicaux n'obéissent pas au même principe ; ils semblent, au contraire, n'avoir d'autre ambition que de déranger cet équilibre, ce niveau salutaire, en faisant des réformes intempestives, des changements auxquels le peuple n'est pas suffisamment préparé, et ils sont en ce point un parti révolutionnaire.

Mais, nous le demandons, le peuple canadien n'est-il pas assez avancé dans l'art de se gouverner lui-même pour n'avoir plus besoin de cette garantie extrême du cens d'éligibilité ? Nous nous vantons parfois d'être plus sages dans les choses politiques que tous les autres peuples ; s'il en est ainsi, le cens d'éligibilité n'est qu'une anomalie chez nous, car il n'existe ni aux Etats- Unis, ni en Angleterre, ni en France.

Pourquoi tenir à cette vieillerie lorsque nous comprenons si bien les idées nouvelles ?

Le projet de loi présenté par Sir John A. Macdonald coiitient, disioxs-nous, une clause qui donne droit de vote à tout majeur gagnant un salaire annuel de quatre

cents dollars. Or, le moment où le Premier ministre étend le suffrage populaire et donne droit de vote à toute une classe de non-propriétaires, ne nous autorise guère à dire aux électeurs : Vous manquez encore d'éducation politique au poiiat que nous devons circonscrire votre choix à une certaine classe d'hommes réputés sages ; lorsque vous serez plus avancés, nous vous laisserons libres de donner votre confiance à qui vous plaira.

S'il est vrai que notre peuple a besoin d'être tellement restreint, gardons-nous d'étendre le droit de suffrage, évitons surtout de rendre électeurs les citoyens qui ne possèdent point, car la première des garanties consistera toujours dans le caractère de l'électeur, et, suivant l'esprit des institutious britanniques, c'est la propriété qui constitue sa dignité. Il est facile de comprendre que l'on mette des conditions à la qualité d'électeurs, car les électeurs nomment les gouvernants, et il est raisonnable que ceux-ci soient les fondés de pouvoir d'hommes intéressés au bon ordre de la société ; or, la propriété est assurément le meilleur des garants de cet intérêt chez les électeurs. Mais si nous sommes un peuple assez calme, assez raisonnable dans les affaires publiques pour que mêrse ceux d'entre nous qui ne possèdent rien et qui devraient être, suiva-jit la pure théorie constitutionnelle, tenus en défiance précisément à cause de cela, puissent être associés au droit de vote sans danger pour l'ordre, à plus forte raison sommes-nous en état de nous bien conduire sans être bridés par le cens d'éligibilité, surcroît de précautions par lequel on veut s'assurer que nous ne pourrons choisir que de dignes représentants. Si les clectevirs ont tant de raison qu'il ne faille plus exiger qu'ils soient tous propriétaires.

laissez-les donc complètement libres d'élire qui bon leur semble ; ils ne donneront leur confiance qu'à bon escient. S'ils pensent que la qualité de propriétaire est une garantie, ils choisiront un propriétaire ; s'ils trouvent des qualités suffisantes chez un de ces non-propriétaires auxquels la nouvelle loi va donner droit de vote, ils éliront ce non-propriétaire : ils prendront un parti avec la sagesse qui les distingue. En un mot, le caractère de l'électeur est la meilleure garantie de ce que sera le représentant, et c'est la seule que l'on devrait demander à notre époque, surtout lorsque l'on sait que la garantie surérogatoire du cens d'éligibilité est illusoire, peut-être dans la moitié des cas.

Cette facilité d'échapper aux exigences de la loi et le fait que tant de députés peuvent s'y soustraire sans cesser pour cela de représenter le peuple d'une manière digne, nous obligent à avouer en terminant que nous n'avons discuté la question que pour ceux qui considèrent le cens d'éligibilité comme une chose sérieuse ; car à nos yeux, la loi actuelle n'a qu'un résultat : elle donne aux candidats qui n'ont pas de propriétés la peine d'éluder le statut, voilà tout.

6 novembre 1873.

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