‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 2)Chapitre 91 sur 131 · LA CONVENTION DB GASTBIN · texte numérisé non relu

LA CONVENTION DB GASTBIN

C'est à quoi l'opinion publique ici me paraît très peu disposée; et, s'il est vrai que la France ait grondé, il est assez probable que l'Angleterre à son tour grondera. Mais de la menace à l'action, il y a loin. L'abandon du Danemark, lors de l'invasion armée des duchés. Ta prouvé de reste. C'est ce qu'avait déjà prouvé d'une manière presque plus éclatante encore l'abandon de la Pologne, après tant de clameurs poussées, tant d'aigres réclamations confiées à tous les échos de la publicité européenne, tant de notes diplomatiques échangées. L'Angleterre, en parlant haut quand il lui est arrivé de parler, n'a malheureusement fait jusqu'ici que donner la mesure de l'impuissance à laquelle son systématique défaut d'audace la condamne. H. de Bismark sait cela ; il en prend avantage. Là est tout le secret de son outrecuidance.

Hais le secret de cette peur d'agir qui possède l'Angleterre quel est-il? J'ai eu, je crois, l'occasion de vous le dire. L'Angleterre se défie profondément de Napoléon III; elle tremble également de s'engager, ou contre lui, ou avec lui; elle craint, dans le premier cas, de mettre le feu au monde, et, dans le second, d'avoir à jouer, comme dans l'expédition du Mexique, une partie qui ne serait pas la sienne.

Quoi de plus simple que cet excès de circonspection, quels qu'en soient d'ailleurs les inconvénients et les périls? Un gouvernement qui est forcé par l'opinion publique à avoir en quelque sorte le cœur sur la main, peut-il sans effroi s'allier à la fortune d'un gouvernement qui garde pour lui ses pensées, n'est tenu de rendre compte à personne de ses projets, et a son siège dans le cerveau d'un prince voué au culte de la taciturnité? On a beau se répandre en protestations de mutuelle estime, grimacer l'entente cordiale, faire parader côte à côte des flottes censées fraternelles, ces pompeuses puérilités ne trompent que les politiques myopes : entre la li-

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b^é et le despotisme, entre la publicité et le huis clos, entre le jour et la nuit, pas de yéritabk aecord poenUe* Et voilà précisément ee qui montre jusqu'à qM> point l'aristocratie anglaise a été dupe de son propre égolsme, en aidant l'Empire à s'établir. Lorsqme lord Palmerstoo se hâtait d'approuver le coup d'État le 3 décembre; lors* que, par la guerre cte Crimée, le cabinet d« comte d'A-^ berdeen consentait à couvrir un second i8 brumaire du prestige d'une alliance importante et solennelle; lorsque, après avoir un instant gémi ou tait semblant de gémir du renversement des lois en France, tories et whigs se félicitaient de voir la révolution enchaînée dans l'antre d'où ils l'avaient vue, à la fin du siècle dernier, s'élancer sur l'Europe; lorsque les Halmesbury, les Disraeli et autres génies de cette trempe s'extasiaient, en plein Par* lemeot, sur le bonheur que promettait au monde la kr meuse aventure à la suite de laquelle Tordre se trouvait, au cœur de la France démocratique, sous la protection des baïonnettes ; lorsque la reine Victoria recevait dans son palais un parvenu marié aune parvenue et lui donnait sa j^e à baiser; lorsqu'elle-méme allait servir, aux yeux derl^arisiens, les calculs de son oiigueil ; lorsque, enfin, au grand scandale de l'histoire, les représentants officiels d'un peuple libre se faisaient les introducteurs bénévoles d'un despote dans la famille des gouvernements consti** tués, les avertissements ne manquèrent certes pas: « Prenez garde I crièrent aux Anglais des voix pru* dentés, prenez garde I Vos hommes d'État vous font faire fausse route. Ils travaillent, les insensés, à la formation et à la consolidation d'un pouvoir qui, une fois bien assis, vous suscitera des embarras mortels, vous sera un sujet de perpétuelles alarmes et vous livrera aux tourments d'une défiance impossible à surmonter. Tout ce qu'ils communiquent de force à ce pouvoir nouveau, ils vous l'enlèvent. Le mouvement qu'ils lui impriment

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détiendra tôt on tard pont vans nat cause de paralysie. Prenese garde I >

Hais ce langage ne fat pas écouté.

Ce qui en résulte, nous l'avons sous les yenx. L^Angteterre, qui, des cinq grandes puissances, est la seirle surqui la liberté ait à compter, se trouve être tombée dans un état d'inertie presque ridicule. Elle a dâ, pour marquer cette inertie, proclamer aussi bruyamment que pos» sible le principe de non-intervention. Expédient inutile 1 Ce principe, qu'elle s'imposait la loi de respecter, il a fallu qu'elle le laissât violer à sa barbe, toutes les fois qu'il a convenu à quelqu'une des puissances despotiques de le violer, et, qui pis est, de le violer pour s'arrondir.

On doit à Napoléon III la justice de dire qu'il a donné le bon exemple en s'appropriant Nice qui ne voulait pas de lui! La Russie n'a eu garde de ne pas imiter un procédé aussi tentant; elle a saisi la première occasion qui s'est offerte pouf absorber la Pologne, sans prendre autre-* ment souci des vaines protestations de lord Russell. Puis est venu le tour de la Prusse et de l'Autriche. Les duchés leur convenaient; elles ont pris les duchés. Où s'arrêteront ces victoires de la force impunie? Il est clair que ces mots, « la balance des pouvoirs», n'ont plus, aux yeux des grandes puissances despotiques, la signification qu'ils avaient lorsque la Suisse était déclarée territoire neutre et rindépendance de la Belgique solennellement consacrée par un vote européen. Ce qu'ils signifiaient alors, ces mots sacramentels, c'est qu'il était d'ordre public en Europe qu'on ne laissât pas les forts, au gré de leur appétit, dévorer les faibles. Mais depuis l'avènement de l'empire, servi par Timbécile connivence de l'aristocratie anglaise, « nous avons changé tout cela ».

L'Angleterre, en rendant les îles Ioniennes à la Grèce, est entrée dans une voie où l'on peut être sûr qu'aucune autre puissance du premier ordre ne la suivra. Que dis-

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je? c*est précisément la politique opposée que nous devons nous attendre à voir mettre en pratique. Il est très vraisemblable que les réclamations adressées à la Prusse et à l'Autriche au sujet de la convention de Gastein, ne sont de la part du gouvernement impérial qu'une démarche préparatoire. On commence par dire : « Vous ne deviez pas prendre les duchés; » qui sait si l'on ne finira point par dire : « Puisque vous avez pris les duchés, eh bien, nous prendrons, nous, quelque autre chose »? Déjà, ne parle-t-on pas en France d'un dédommagement à chercher du côté des provinces rhénanes, et le gouvernement impérial n'est-il pas encouragé à nourrir cette pensée, même par des feuilles de l'opposition? Le système de compensation pratiqué entre les grands États, aux dépens des petits, voilà le pivot autour duquel menace de tourner de plus en plus la politique européenne, telle que les puissances despotiques l'entendent aujourd'hui, et telle que le gouvernement impérial l'a Inaugurée.

Contre ce danger, devant lequel la Belgique ne saurait rester indifférente, est-il une garantie? Oui, et cette garantie est dans l'intérêt qu'a l'Angleterre à se débarrasser des langes où la retient le caractère de ses rapports avec l'empire, je dis avec l'empire et non avec la France. Il faut, ou qu'elle renonce au principe d'intervention, ou qu'elle tienne la main à ce qu'on respecte ce principe autour d'elle, de telle sorte que, d'une façon ou d'une autre, les petits États soient assurés de trouver, le cas échéant, un protecteur. Arrivera-t-elle enfin à comprendre que son intérêt véritable et son honneur lui commandent de se décidera cet égard? Espérons-le; car jamais peut-être la justice, en Europe, n'eut plus besoin d'être placée sous la sauvegarde d'un grand peuple libre.

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18 septembre.

11 y a environ quatre mois, le New-York Herald publia, sur une vaste conspiration qui menaçait, disait-il, TAngleterre, des détails que l'Angleterre trouva fort plaisants, et qui y donnèrent lieu à un bruyant éclat de rire.

Voici en quoi consistaient ces détails :

A une époque où les sociétés secrètes existaient en France, un Irlandais, le colonel 0*Mahony, contraint de demander à la France un asile, y fit son apprentissage de conspirateur. Ayant étudié Torganisation des sociétés secrètes, il l'importa en Irlande, qu'il s'était ménagé le moyen de visiter de temps en temps, en déjouant la surveillance de la police. La société qu'il fonda dans le but de rendre l'Irlande à l'Irlande, reçut d'abord de lui le nom d'Emmet monument association, ou E. M. A. Ceci en souvenir de l'Irlandais Robert Emmet, que lord Glare avait condamné au supplice de la potence, et qui, au moment de mourir, avait exprimé le vœu que ses concitoyens n'élevassent un monument à sa mémoire qu'après avoir délivré l'Irlande du joug de la race saxonne.

Peu à peu, la conspiration se fortifia, s'étendit; elle prit racine dans le Canada; elle se développa puissamment aux États-Unis, où elle eut son conseil suprême, où elle fut représentée hiérarchiquement dans chacun des États de l'Union, où l'on cita comme figurant à sa tète de riches

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commerçants, tels que M. William Griffin; des impri^ meurs honorablement connus, tels que M. James Gibbons; des directeurs de journaux, tels que M. Patrick J.- Mochan; des officiers supérieurs de la plus grande distinction, tels que le brigadier général Thomas-Â. Smith et le général Matthew Murphy, tués l'un et l'autre en combattant l'esclavage.

Il va sans dire qu'aux États-Unis, les affiliés, n'ayant jiucune dénonciation à craindre, aucun danger à courir, se trouvèrent naturellement dispensés de la nécessité du mystère. Il ne leur fallut ni menées ténébreuses, ni signes de reconnaissance, ni serments occultes. Ayant pris le nom de fénicmê^ d'un mot qiii^ en langue irlandaise, signifie Phéniciens, et qui semblait ainsi lier les espérances de rirlande au souvenir dt ses premier» colonisa-* teurs, ils marchèrent tête levée, et leur nombre s'accrat singulièrement, s'il est vrai que, p^Mlant la guerre da Nord contre le S«d, ils aient fourni a» goovernemeBt des États-Unis j usqu'à 28 000 combattant».

C'est à peine s'il est néœssaire de remarcpier que le pouvoir d'agir à la lumière du jour est refusé par la nature même des chose» aux fénkna du Canada, et eneore plus à ceux de l'Irlande. Un gouvernement provisoire composé de quatre membres, représentant Us provinces de Munster, de l'Ulster, de Lemster et de Connaught; audessous de ces quatre chefs^, vingt colonels ckoi»is par chacun d'eux et appelés à leur tour à choisir un sambre déterminé de capitaine», lesqueb, de leur côté, ont k recruter de» soldats parmi eeux dont il» ont eu occasion d'éprouver le patriotisme, — le tcmt de manière que le chef placé au sommet ne soit connu que de» colonels désignés par lui, le colonel que de» capitaine», le capitaine que des soldats, et le soldat que de ceux dont le contact avec lui est indispensable : voilà ce qu'au mm de nai de cette année le New-^Yark Herald déclarait

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constituer le mécanisme de la société des fénians en Irlande.

Quand ces révélations passèrent des colonnes du journal américain dans celles du TimeSy et des colonnes du Times dans celles des autres journaux anglais, on s'en amusa fort. C'était la première fois qu'on entendait parler des fénians. Les fénians? A qui donc était échue en Irlande cette bonne fortune d'apercevoir un fénian? Récompense honnête à qui en découvrirait un. Quoi! ces messieurs se comptaient par milliers; ils étaient armés jusqu'aux dents; ils allaient régulièrement faire rexercice sur les montagnes; on les passait en revue; ils se livraient aux plus savantes manœuvres militaires, et personne ne les avait jamais ni vus ni entendus! Ils n'avaient donc à leur service que des trompettes fêlées et des baïonnettes qui demandaient à être regardées à la loupe! Le Times se répandit en plaisanteries de toute espèce. Ces exploits anonymes d'imperceptibles bataillons, ces brillantes charges à la baïonnette exécutées par des héros insaisissables, ces prodiges de valeur et de discipline, dont jamais àme qui vive n'avait soupçonné l'existence : tout cela parut au Times d'une bouffonnerie suprême. Il invita le lecteur classique à se rappeler comme quoi Enée avait été jadis rencontré, sur une terre phénicienne, par une dame -qui l'avait conduit, invisible, en présence de la reine, et il félicita les fénians d'avoir hérité de leurs ancêtres le privilège de l'invisibilité. Ce fut là le ton généralement adopté par la presse. On fit des gorges chaudes de ces profonds conspirateurs, qui n'avaient rien de plus pressé que de livrer au monde, par l'organe du New-York Herald f le secret de leur organisation et de' leurs desseins.

La chose enfin fut traitée de fanfaronnade ridicule, et commentée dans ce langage de supériorité méprisante que l'Anglais affecte si volontiers quand il parle de Tlriande.

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Le fait est que fexposé du New-York Herald ressemblait quelque peu à une fable. Les Anglais estiment que s'il y a sur la terre un être plus hâbleur qu'un Américain, c'est un Irlandais, et que s'il y a sur la terre un être plus hâbleur qu'un Irlandais, c'est un Américain. Jugez de l'effet que dut produire sur un peuple partant de cette donnée l'étrange nouvelle qu'il avait à compter avec une association de l'existence de laquelle il ne s'était pas douté jusque alors, et dont on portait gravement les adhérents à quatre-vingt mille dans les États-Unis, et à soixante-cin^ mille en Irlande, sans compter le Canada! A d'autres! à d'autres! cria-t-on d'une voix unanime de ce côié de l'Atlantique.

Une circonstance cependant semblait devoir donner lieu à réfléchir, du moins en ce qui concernait les États- Unis. Le NeW'York Herald avait cité des noms; il avai publiquement désigné comme directeurs de la confraternité féniane en Amérique des personnages connus. N'im^ porte ! on aima mieux rire.

Or qu'arrive-t-il? Aujourd'hui même, le Times publie un article très sérieux, dont la conclusion est celle-ci : le fénianisme doit être suivi à la piste avec vigilance et réprimé avec résolution (fenianism must be vigilantly tracked and resolutely put down). Pourquoi donc cela? Est-ce que les fénians auraient d'aventure cessé de tenir de leurs ancêtres le privilège de l'invisibilité? Est-ce qu'on aurait enfin trouvé la lunette d'approche nécessaire pour les apercevoir?

Ce qui est sûr, c'est qu'on commence à s'émouvoir, en Angleterre, de ce qu'on y regardait, il n'y a pas quatre mois, comme le plus imaginaire des dangers imaginaires; ce qui est sûr, c'est que, dans un solennel meeting convoqué à Cork par lord Fermoy, on a voté l'envoi au gouvernement d'un mémorial demandant qu'on augmente, sans délai aucun, la police et les forces militaires qui

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protègent le comté; ce qui est sûr, suivant le témoignage de M. J. Barrett, c'est que des évolutions militaires ont lieu pendant la nuit dans certains districts; c'est que, suivant le témoignage du capitaine White, on arrête sur les routes le voyageur en lui demandant le mot dépasse; c'est que la question a été, dans le conseil privé, le sujet d'une délibération inquiète (anxious délibération), dit le Times; c'est que des ordres ont été donnés pour une prompte répression, et des mesures prises pour que le coup fût frappé avant que le sentiment populaire eût eu le temps de se manifester; c'est que, en conséquence de ces ordres, et grâce à ces mesures, un fort détachement de police, envoyé du château de Dublin, a envahi, vendredi soir, la rue où se publie le Irish-People, organe du fénianisme, a enfoncé la porte du bureau, et arrêté, outre le propriétaire du journal, dix personnes, parmi lesquelles un Américain, qui a vainement protesté; c'est qu'on faisait en même temps défense au télégraphe de porter aux autres parties de l'Irlande la nouvelle de ce qui se passait; c'est que) le lendemain, les arrestations s'ajoutaient aux arrestations; c'est qu'au moment où, dans la matinée du samedi, l'on amenait les prisonniers, ils étaient salués au passage par les sympathiques vociférations {vociférons cheering) de la foule.

Que, dans un pays où l'on pousse si loin, en temps ordinaire, le respect de la liberté de la presse, la police ait pris d'assaut un bureau de journal, pour empêcher un numéro de ce journal de paraître, — car c'est le samedi que le Irish-People est publié, — quoi de plus caractéristique? Il est peu probable qu'en recourant à ces procédés sommaires, le lord lieutenant d'Irlande, lord Wodehouse, n'ait entendu se battre que contre des moulins à vent.

Mais vous verrez que cela n'empêchera pas les journaux anglais, dans les articles mêmes où ils disent que le

fmianism must be vigilantly Iracked and resolutely put down, de le prendre sur un ton dédaigneux. L'idée qu'il peut être donné à l'Irlande de troubler en quoi que ce soit la sérénité de l'Angleterre révolte la fierté anglaise. En tout cas, c'est une idée qu'il lui en coûte trop d'avouer. Les Anglais ont puisé dans l'habitude d'une longue domination un sentiment de supériorité par lequel ils ont besoin de la justifier, et aux yeux des étrangers, et à leurs propres yeux. Aussi, toutes les fois que l'Irlande remue, leur premier soin est d'afficher une indifférence hautaine. Le Spectator intitule un de ses articles la Folie féniane. Dans le meeting de Cork, M. Hawkes, après avoir déclaré que les fénians ne lui faisaient pas peur, s'est plu à rappeler le temps où, pour disperser, à Garrigaminy, huit mille enfants blancs (white boys)^ il avait suffi de trente francs tenanciers et d'un coup de fusil. Je ne sais si je me trompe, mais je crains que ce grand étalage d'orgueil ne soit pas pur de toute affectation. Toujours est- il que ce n'est pas en tenant un pareil langage qu'on éteindra la flamme qui brûle au cœur des Irlandais, dont Je mécontentement chronique, qu'il soit fondé ou non, est certes de nature à préoccuper l'Angleterre.

Que la puissance de la confédération féniane ait été énormément exagérée dans les narrations américaines, je le veux bien; que les Anglais soient en état d'écraser l'Irlande, si elle s'avisait de leur résister, je n'en doute pas; que le mouvement actuel n'ait rien, au point de Yue insurrectionnel, de bien sérieux, surtout si l'on considère qu'il est désapprouvé par les prêtres catholiques irlandais, j'en tombe d'accord ; mais, si le fénianisme n'a pas une importance bien grande, comme résistance organisée, il en a une considérable comme symptôme du sentiment d'aversion qu'inspire à la race celtique la domination de la race saxonne. Et ce qui prouve la violence du sentiment dont je parle, c'est précisément ce fait remarquable,

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qu'il n'a même plus besoin, pour s'exalter, d'être excité par 1 influence des prêtres.

Croit-on que ce ne serait point là un embarras, sinon un danger pour l'Angleterre, dans le cas où une guerre entre elle et les États-Unis viendrait à éclater?

U y a passablement à rabattre, je le sais, de ces griefs de l'Irlande, dont elle a fait quelquefois tant de bruit. Il est certain que les maux dont elle a souffert, dans son accouplement forcé avec les Anglais, n'appartiennent guère plus maintenant qu'à l'histoire du passé. Aujourd'Uni encore, elle peut soupirer après l'octroi du Tenant Right; aujourd'hui encore, elle est bien venue à se plaindre de la part monstrueuse faite à un clergé protestant dans un pays dont l'immense majorité est catholique ; mais il est juste de le reconnaître : elle n'est pas sans devoir beaucoup au progrès des idées de tolérance et de justice en Angleterre, depuis un demi-siècle. Les droits du citoyen ont cessé depuis longtemps d'être refusés aux catholiques. En 1860, sur douze juges, dans la magistrature irlandaise, huit étaient catholiques, et, dans la magistrature anglaise, sur quinze juges, on en comptait quatre qui étaient Irlandais : MM. Willes, Keating, Hill et Martin. Wellington était un Irlandais. Castlereagh était un Irlandais. lie premier ministre d'Angleterre en ce moment, lord Palmerston, est un Irlandais. Si l'Irlande est aujourd'hui mieux cultivée, si son sol s'est amélioré, si elle tend à sortir du sy^ème qui la couvrait de misérables cabines, habitées par de misérables coUiers; s'il a été porté remède au régime des tenures dérivatives, et si, par la suppression graduelle des sous-propriétaires appelés middlemen, les sous-propriétaires du sol se sont de plus en plus rapprochés de ceux qui l'occupaient; si de vastes domaines, dont les propriétaires ne savaient pas tirer parti, dont l'exploitation fructueuse par des fermiers, était impossible, faute de fixité dans les baux, et

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qu'on ne pouvait bonifier faute d'un revenu suffisant, ont fini par passer peu à peu entre les mains de capitalistes intelligents et actifs, promettant ainsi de mettre fin, en Irlande, au divorce entre le capital et l'agriculture, ces heureux résultats ont eu leur source dans une série de mesures législatives, telles que le Land Improvement Acty leRenewable Leasehold Actyle Encumbered Estâtes Act, qui ont plus fait pour l'amélioration de la condition des Irlandais, que n'aurait probablement été capable de faire une législation irlandaise. Mais la question n'est pas là. Entre les deux pays, ce qui manque, c'est le lien moral, c'est le pouvoir de fondre deux races dont chacune a son génie à part, et qui, par leurs qualités autant que par leurs défauts, se repoussent au lieu de s'attirer. L'importance du fénianisme n'est que là, je crois; mais elle est là.

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