PRÉOCCUPATION DE L'ANGLETERRE
conquérant qu'eût jamais redouté la terre; un parvenu élevé au pouvoir par des gens d'épée et tenu de flatter, d'employer leurs instincts violents; un monarque absolu poussé par le sentiment et les nécessités de sa position à proposer aux Français, en échange de leur liberté ravie, les bords du Rhin et ce que, trop souvent, l'imbécillité humaine appelle gloire.
Autre considération non moins alarmante : l'Europe était entrée dans une situation incertaine, essentiellement provisoire, manifestement révolutionnaire. Y avait-il un traité, un seul, qui, dans ces derniers temps, eût été à l'épreuve d'un coup de baïonnette? L'absorption de Nice, l'annexion de la Savoie à la France, le vol du Schleswig par la Prusse, celui du Holstein par l'Autriche, la Pologne égorgée de plus belle, la Gircassie rayée de la carte, que de brèches faites au régime des garanties I que de symptômes annonçant l'ère des jeux de la force et du haisard t
Et toutefois, que Napoléon III prit occasion de la mort de Léopold pour courir la chance d'une invasion brutale, personne ne croyait cela en Angleterre. Mais ce qu'on y craignait, c'est que l'animosité des deux partis qui divisent la Belgique ne servît de funestes desseins. Les Anglais ont dans le patriotisme des libéraux belges une entière confiance; mais ils ne se fient que très médiocrement, qu'ils aient tort ou raison, au patriotisme du parti prêtre en Belgique. Et pourquoi? Parce qu'il leur semble que des hommes qui s'imaginent combattre pour le salut de leur âme sont capables, que dis-je! doivent être naturellement tentés de sacrifier tout, absolument tout, à cet intérêt suprême. Il n'est pas d'intérêt mondain qui^ dans telle ou telle circonstance donnée, ne puisse devenir matière à compromis; mais qui jamais transigea avec des croyances religieuses fortement enracinées? et qu'est-ce que la nationalité au prix du salut éternel? « Le parle-
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ment de la Grand e^Bretagae est bien fort, remarquait dernièrement le Spectator, plus fort certainement que quelque souverain que ce soit; et l'Ecosse est, des trois pays dont la Grande-Bretagne se compose, le plus petit. Eh bien, que le Parlement s'avise de voter demain une • loi déclarant la reine chef de TÉglise d'Ecosse, et qu'on nous dise si, dans ce cas, il serait impossible que les Écossais courussent aux armes ! » Les Anglais tremblaient donc que si, Léopold n'étant plus là pour veiller sur la nationalité belge, il arrivait au parti prêtre en Belgique d*avoir le dessous au point de regarder la religion comme perdue, ce parti ne se tournât du côté de la France et ne fournît à Napoléon III le prétexte d'une intervention motivée par le désir de se rendre aux vœuxdes populations. Or on sait ce que ces mots-là signifient!
Notez bien, je vous prie, qu'en tout ceci, ce ne sont pas mes propres inquiétudes que j'entends exprimer. Fidèle à mes obligations de correspondant, je me borne à vous rendre compte de ce qui m'a paru être ici, au moment de la mort du roi Léopold, le véritable état des esprits. Pour moi, je ne fais aucun doute que ceux qu'on désigne plus particulièrement en Belgique sous le nom de catholiques, ne soient en général de fort bons patriotes, qu'on calomnie en les supposant capables, si leurs croyances étaient vaincues, de recourir à l'étranger pour relever leur drapeau. Je sais que le fanatisme ne serait pas le fanatisme, s'il pouvait un seul instant mettre la patrie terrestre en balance avec la patrie céleste ; mais ce que je sais aussi, c'est que le temps n'est plus où la religion s'emparait de tout le cœur de l'homme et lui Taisait des passions intraitables ; le temps n'est plus où les catholiques de France, par exemple, tendaient la main à l'Espagne, pendant que leurs ennemis, les protestants, s'appuyaient sur l'Angleterre. Il s'est introduit bien des changements dans le monde, depuis qu'on ne brûle plus les hérétiques.
PRÉOCCITPATION DE L'ANGLETERRE. 41»*
J'estime donc que les appréhensions manifestées en Angleterre au sujet du parti qui, en Belgique, suit la bannière des prêtres, sentent leur protestantisme, et qu'il y a beaucoup à en rabattre. Mais, je le répète, je vous rends compte de ce que j'entendais dire ici de tous les côtés, il y a quelques jours.
Je dis : il y a quelques jours; car, au moment ou je vous écris, les alarmes de la première heure se trouvent avoir fait place à une appréciation beaucoup plus sereine et, selon moi, beaucoup plus juste, de la situation. On s'est calmé, en voyant avec quelle unanimité et quel généreux enthousiasme les Belges ont affirmé leur résolution de s'appartenir; on a été frappé de la tendance des partis en lutte à subordonner leur triomphe à celui de la patrie; on a conclu du langage, à la fois sage et élevé, du nouveau roi, qu'il était décidé à marcher sur les traces de son père ; enfin, l'on s'est plu à interpréter dans un sens favorable au maintien de la balance des pouvoirs de la paix la lettre de condoléance adressée au successeur de Léopold par le neveu de Napoléon I".
De ces divers motifs qu'ont les Anglais de se rassurer, un seul me semble sujet à controverse : c'est le dernier. Il y a quelque naïveté à prendre pour un engagement politique l'accomplissement d'un simple devoir d'étiquette. Ainsi qu'un journal anglais le rappelle avec raison, les paroles qui précédèrent une déclaration de guerre à l'Autriche furent celles-ci, adressées par Napoléon III à l'ambassadeur autrichien : « Assurez votre maître que mon estime pour lui est toujours la même. »
Une nation, d'ailleurs, est bien près de mourir quand elle place ses conditions de vie dans la tolérance d'un gouvernement étranger. Ses garanties d'indépendance, il faut que la Belgique les puise en elle-même. Elle a montré jusqu'à ce jour qu'elle portait en elle les éléments de la vraie grandeur : intelligence de ce qui constitue le pro-
grès, amour du travail, aptitude à être libre. Qu'elle continue dans cette voie, et l'avenir est à elle. L'estime du monde la couvrira d'un bouclier glorieux, et son indépendance restera inviolable sous la sauvegarde de la liberté.
29 décembre.
La semaine dernière a été marquée par la publication des dernières dépêches relatives à la grande discussion diplomatique, depuis longtemps engagée, entre lordRussell et le ministre des États-Unis en Angleterre, M. Adams. Nous avons donc enfin sous les yeux la conclusion de ce long et menaçant débat. Cette conclusion, quelle est-elle?
Sur la question de savoir si, pendant la cruelle guerre qui a déchiré le nouveau monde, l'Angleterre avait strictement rempli les devoirs de la neutralité, on n'était pas du tout d'accord. M. Adams disait non, et c'était l'opinion des Américains; lord Russell disait oui, et ce oui péremptoire était répété par tous les échos de l'Angleterre. On a passé des années à bien mettre en présence le pour et le contre, à épuiser la liste des arguments possibles et impossibles ; mais, hélas ! après une longue controverse, au fond très amère, quoique assez courtoise dans la forme, il s'est trouvé, comme c'est l'usage, que la question n'avait pas fait un pas.
Pour comble de malheur, l'Angleterre a cru sa dignité intéressée à repousser la proposition d'un arbitrage
fait par le gouveraement des États-Unis; et, à leur tour, les Étals-Unis ont repoussé la proposition d'une commission mixte faite par l'Angleterre, attendu qu'au nombre des griefs sur lesquels le jugement de cette commission devait porter, l'Angleterre entendait que ceux-là précisément ne figurassent point, dont les États-Unis demandaient réparation.
Les choses en sont là. Maintenant, qu'arrive ra-t-il? Dans son message, le président Johnson s'est exprimé avec beaucoup de mesure ; mais, de la part du peuple eu Amérique, on peut s'attendre à une irritation profonde ; et, en Amérique, il n'y a qu'un maître : le peuple !
C'est pourquoi j'ai pensé qu'un exposé clair, succinct, impartial, du débat dont il s'agit, ne déplairait pas à mes lecteurs, et qu'ils me sauraient quelque gré de la peine énorme que j'ai prise pour extraire d'une correspondance très embrouillée et interminable, rassembler, mettre en ordre et présenter dans leur succession logique, sous leur aspect le plus saisissable, les éléments d'une question aussi importante.
Vous vous rappelez que, lorsque, aux États-Unis, le Sud se détacha violemment du Nord, TAngleterre s'empressa d'accorder aux confédérés le titre de belligérants. Cela eut lieu avant qu'ils eussent mis sur pied une armée, avant qu'ils eussent lancé à la mer un seul vaisseau. Tant de précipitation était sans exemple. Les fédéraux se plaignirent, les confédérés n'étant à leurs yeux que des rebelles. Toutefois, ils semblaient avoir eux-mêmes reconnu l'état de guerre par la proclamation du blocus. Mais, suivant eux, le blocus n'avait pas un caractère international, et, pour lui attribuer ce caractère, l'Angleterre aurait au moins dû attendre qu'un cas de rupture se présentât.
Mais une décision prompte n'était-elle pas commandée par les intérêts du commerce et par ceux de l'humanité? La sécession n'était pas une révolte ordinaire: tout annonçait v. 24
m BIX ANS D£ L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
qu'elle ne tarderait pas à'prendre les proportions d'une guerre, et d'une guerre terrible. Les confédérés ne pouvaient manquer d'armer des navires en course : les déclarations du président Davis ne permettaient pas à cet égard le moindre doute. Il importait donc que les puissances neutres sussent le plus tôt possible à quoi s*en tenir sur les procédés à suivre envers les vaisseaux portant le pavillon confédéré. Que serait-il advenu, en effet, si l'on avait tardé à reconnaître le Sud comme puissance belligérante? Que ses navires, traités de pirates, auraient été forcés d'agir en pirates ce qui eût mis les vaisseaux neutres en péril, et porté, peut-être, un rude coup au commerce.
Ainsi raisonnaient les Anglais. Argumentation peu propre à convaincre les Américains, il faut en convenir. Et d'abord la piraterie, de nos jours, n'est pas chose si facile à mettre en pratique, que la crainte de la déchaîner puisse compter au nombre des éventualités à prendre en sérieuse considération. A supposer même que le Sud eût osé armer contre lui, en s'attaquant aux neutres, toutes les nations maritimes, comment les vaisseaux confédérés, repoussés de partout et ne trouvant à faire du charbon nulle part, auraient-ils tenu la mer? Et puis qu'était-ce que la marine du Sud ? L'événement a prouvé qu'elle était à peu près nulle, le SumteVy le Nashville et le Talahassee étant les seuls croiseurs véritablement confédérés qui aient figuré pendant la guerre.
Ce qui est certain, c'est que l'Angleterre mit à rec<mnaitre aux sécessionnistes le titre de belligérants un empressement difficile à justifier et qui, en tout cas, ne s'appuyait sur aucun précédent. Et ce qui n'est pas moins certain, c'est que le Sud puisa dans cette reconnaissance prématurée une force considérable. Les esclavagistes, armés pour le maintien de l'esclavage, purent se croire appuyés par l'Angleterre ; leur audace s'en accrut ; leur
soulèvement tira de la substitution du titre de belligérants à celui de rebelles l'autorité morale qui lui manquait et, chose plus grave, la mer leur fut donnée comme champ de bataille, à eux qui cependant n'avaient point de marine.
Tout ce qu'il leur fallait pour frapper sur mer leurs ennemis, ce fut ici qu'ils le trouvèrent. Les ports de FAngleterre devinrent leurs ports; les chantiers de l'Angleterre, leurs chantiers; ils eurent à leur service des navires construits par les Anglais, équipés par des Anglais, montés par des Anglais ; ce fut en Angleterre que leurs agents fixèrent le centre de leurs opérations, et, selon l'expression de M. Adams, Liverpool fut leur bureau naval.
De là partit, le 22 mars 1862, VOreto, devenu depuis si fameux sous le nom de Florida ; là fut construit pour le service des confédérés et lancé à la mer en juillet 1862, le vaisseau Alabama, qu'on vit promener sur l'Océan avec tant de succès la terreur, le pillage et l'incendie ; là fut reçue, le 9 mai 1864, la Georgiay qui déployait alors le pavillon confédéré, et qui était partie de Greenockle 2 avril 1863; de là fut dépêché, le 9 octobre 1864, le Laurel, chargé de munitions de guerre pour la Shenandoah, qui lui avait donné rendez-vous en pleine mer, non loin de l'île de Madère, et avait quitté Londres, la veille, sous pavillon britannique.
Or on sait assez quels coups ces corsaires d'origine anglaise portèrent, sous pavillon confédéré, à la marine marchande des Hitats-Unis. Que de vaisseaux brûlés en pleine mer, après avoir été pillés! que de richesses détruites! que d'opérations fécondes, ou entravées, ou prévenues, au ruinées! Et comment le commerce américain auraitil résisté à cette guerre de déprédations? Les navires sortis des ports de la Grande-Bretagne n'avaient qu'à se mettre sous la sauvegarde d'une commission accordée par les États rebelles, pour acquérir, avec le droit de se ravitailler dans tous les ports anglais, le pouvoir de re-
prendre leur course et de perpétuer ainsi leurs ravages.
Il va, d'ailleurs, sans dire que les exploits de VAlabama, de laFlorida^ de la Shenandoah, profitaient aux Anglais, entre les mains desquels ils tendaient à faire passer le commerce des États-Unis.
Voilà les faits. Reste la question de savoir si la responsabilité du gouvernement de la Grande-Bretagne s'y trouve engagée, et s'ils autorisent le cabinet de Washington à demander des dommages-intérêts
Aux termes du Foreign Enlislment Act, il est défendu à tout sujet de la reine, soit d'entrer sans sa permission au service d'une puissance étrangère, soit d'équiper ou d'armer, dans l'étendue de sa domination, des vaisseaux destinés à commettre des hostilités contre un État avec lequel elle est en relations amicales. Le gouvernement delà Grande-Bratagne a-t-il veillé autant qu'il dépendait de lui à l'exécution de cet acte, et rempli de la sorte les devoirs de la neutralité ? C'est un des points sur lesquels porte le débat.
Que, strictement et officiellement parlant, les réclamations de M. Ailams ne soient pas fondées en ce qui concerne la Florida, la Géorgia et la Shenandoah^ cela me paraît résulter du mémorandum publié par lord Russell vers le milieu du mois.de novembre. Des trois vaisseaux qui viennent d'être nommés, les deux derniers s'échappèrent avant que le gouvernement eût reçu avis de leur destination; et, quant au premier, la Floriday il avait été désigné comme vaisseau marchand par les employés de la douane, et on le supposait destiné pour l'Italie. Du reste, il ne fut ni équipé ni armé à Liverpool, d'où il partit le 22 mars 1862. Au lieu de se rendre en Italie, il se dirigea vers Nassau. H fut saisi, et traduit pour violation du Foreign Enlistment Acty devant la cour de la vice-amirauté; mais, soit que les preuves ne fussent pas suffisantes, ou qu'on ne voulût point les trou-
ver telles, il fut relâché le 2 août 1862, força le blocus de Mobile, prit là son armement, changea son nom d'Oreto contre celui de Floridn, et s'étant fait commissionner par les États confédérés, commença ses ravages. Grand malheur sans doute, mais que le gouvernement anglais semble avoir fait de son mieux pour prévenir.
Malheureusement, sa responsabilité, en ce qui touche YAlabama, est moins facile à couvrir. Ce vaisseau avait été, en 1862, dénoncé comme suspect par les officiers de la douane. Invité à se procurer et à fournir des preuves, M. Adams, dès le 22 et le 24 juillet, en envoie de positives. Rapport des organes de la loi, concluant à la saisie. Mais c'est le 29 seulement que le rapport a lieu, et, le matin même du 29, VAlabama élait parti
Est il besoin de retracer l'histoire de ce navire? Il fut l'effroi, le fléau de la marine marchande des États-Unis, jusqu'à ce que enfin, rencontrant un vaisseau d'une force égale à la sienne, le Kearsage, il fut vaincu et coulé bas. Ce qui suivit est digne de remarque. Chacun sait qu'au moment de la défaite deVAlabama, un yacht anglais, le Beerhoundy se trouva là comme à point nommé pour sauver et recueillir une partie de l'équipage en détresse. Les personnes ainsi arrachées à la mort furent refusées au vainqueur, qui les réclamait. Dans le nombre figuraient plusieurs Anglais, qui brûlaient de reprendre du service sous le pavillon confédéré. Profitant de l'asile que l'Angleterre leur offrait, ils se mirent en rapport avec les agents que le Sud entretenait àLiverpool, et M. Adams ne tarda pas à être informé qu'un successeur allait être donné au navire maudit dont le Kearsage avait fait justice. Il se hâta d'en avertir lord Russell. Mais ceux qui conspiraient — c'est le mot — contre la neutralité de l'Angleterre avaient pris leurs mesures. C'était le 10 novembre 1864 que M. Adams poussait le cri d'alarme, et déjà, le 18 octobre, le Sea King, parti de Londres
laS DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
comme vaisseau marchand, avait reçu son armement en pleine mer, du Laurel^ envoyé de Liverpool à sa rencontre avec armes et munitions.
Voici comment se fit la chose. Le Sea King avait pour destination apparente, quand il quitta Londres, la ville de Bombay. Devant Madère, le Laurel Tattendait. Vient à bord un inconnu, que le capitaine anglais Corbett, commandant du Sea King, présente à son équipage comme l'homme auquel le Sea King est vendu, et sous le cookmandement duquel ee vaisseau va être employé à servir la cause des confédérés. Là-dessus, le transbordement s'opère ; les armes et les munitions de guerre dont 1^ Laurel était chargé sont portées dans le Sea King, on fait passer en même temps sur ce dernier navire des marins que le premier avait amenés de Liverpool, et dont plusieurs avaient dû leur salut à Tinlervention des Anglais, quand VAlabama enfonçait. Pour renforcer Téquipage, on cherche à retenir sur le Sea King les matelots qu'à Londres on avait engagés pour Bombay ; on fait briller à leurs yeux la perspective d'une haute paye et d'une carrière où la victoire n'est pas au prix d'un combat. Les uns se laissent séduire, les autres demandent à retouraer en Angleterre sur le Laurel, où ils s'embarquent en effet avec le capitaine Corbett, pendant que le Sea King, cobh missionné par les agents des États confédérés, commandé par le capitaine confédéré Waddel, et monté en partie par les mêmes hommes qui avaient composé l'équipage de VAlabama, part, sous le nom de Shenandoahy pour donner suite aux exploits dont le Kearsage était venu si malencontreusement interrompre le cours.
Dire que le gouvernement anglais se plut à fermer les yeux sur ces frauduleuses manœuvres serait manquer de justice et trahir la vérité. Sa surveillance, quoique trop souvent déjouée, ne fut pas sans résultat. Il fit saisir l'^lexandra^ au mois d'avril 1863; le Mounassir et VEl^
ToussoHy au mois de juillet de la même année ; le PamperOj au mois d'octobre suivant ; et il ne tint pas à lui que la Florida, dont il avait ordonné la saisie à Nassau, n'y fût condamnée et mise dans Timposibilité d'entrer au service du Sud. On ne doit pas oublier non plus que des poursuites furent dirigées, pour violation du Foreign Enlistment Acty contre MM. Rumbeli, Jones, Highat, Campbell, Seymour, Cunningham, et contre le capitaine Corbett. En résumé, les États-Unis disent aux Anglais par l'organe de M. Adams :
« Vous avez donné à une révolte qui menaçait noire existence nationale un appui moral aussi funeste que prématuré ;
» Votre Foreign Enlistment Act n'a presque rien empêché ;
» Votre neutralité, hantement proclamée en principe, a été continuellement violée en fait ;
» Cest vous qui avez mis les confédérés en état de nous poursuivre et de nous frapper sur toutes les mers ;
> La plus importante de vos villes commerciales a été aux opérations navales de nos ennemis ce que Richmond était à leurs opérations militaires ;
» C'est dans vos ports qu'ont été construits, c'est de vos ports que se sont élancés, c'est par des sujets de votre reine qu'ont été montés les navires qui ont réduit notre marine marchande aux abois.
» Lorsqu'à la suite du duel à mort entre YAlabama et le Kearsagey le sort de la guerre nous livrait enfin quelquesuns de ceux qui nous avaient fait tant de mal, vous avez montré votre partialité en leur faveur, non pas en les sauvant des flots, — acte d'humanité que nous ne vous reprochons certes pas, — mais en niant qu'ils fussent nos prisonniers, en leur offrant un asile, et en souffrant que, sous ■vos yeux, ils reprissent le cours de leurs machinations, de manière à remplacer YAlabama ^diT la Shenandoah.
» Enfin il n'est pas de port anglais où les frauduleux navires qui nous donnaient la chasse sur TOcéan n'aient été accueillis, alors que la fraude était patente.
> Le dommage qui nous a été causé de la sorte est immense; une indemnité nous est due. »
A cela que répond l'Angleterre? elle répond parla voix de lord Russell et par celle de lord Glarendon, son successeur :
Que la reconnaissance prompte des confédérés comme puissance belligérante était justifiée par le caractère manifestement exceptionnel de leur soulèvement, si peu semblable à ce qu'on entend d'ordinaire par révolte;
Que les intérêts du commerce et ceux de Thumanité défendaient tout retard ;
Que le gouvernement anglais a tenu la main autant qu'il dépendait de lui à l'exécution du Foreign Enlistmeni Act;
Qu'il a dirigé des poursuites contre les violateurs de la loi, toutes les fois qu'il a eu de celte violation des preuves suffisantes ;
Qu'il n'a pas fait saisir moins de cinq navires parmi ceux sur lesquels les confédérés avaient compté;
Que le cas de VAlabama est le seul où sa surveillance puisse être à la rigueur représentée comme ayant été en défaut;
Que le pouvoir de la couronne en Angleterre ne s'étend pas jusqu'au droit de saisir un vaisseau marchand non armé, sur le simple soupçon qu'il se propose d'aller recevoir son armement dans les eaux d'une puissance étrangère;
Qu'il n'est pas de loi qui ne soit sujette à être éludée ;
Qu'il n'est pas de gouvernement au monde qui soit capable d'empêcher un individu d'acheter un vaisseau avec l'intention secrète d'aller le transformer en corsaire au delà des limites où expire la juridiction à laquelle cet individu est soumis;
Qu'on ne saurait rendre un gouvernement responsable de ce qu'il lui est impossible d'empêcher;
Que, quant aux officiers et matelots que le commandant du Deerhoiind avait arrachés aux flots qui allaient les engloutir lors du désastre de VAlabama, ils n'auraient pu être poursuivis, une fois sur le sol de la Grande-Bretagne, qu'autant qu'on aurait pu les accuser d'avoir violé les lois du pays;
Que, s'il s'était trouvé parmi eux des Anglais reconnus tels, ceux-là seraient, il est vrai, tombés sous le coup du Foreign Enlistment Act, mais qu'il aurait fallu des preuves pour leur faire leur procès, et que les preuves avaient manqué;
Qu*en ce qui concernait l'admission dans les ports de la Grande-Bretagne de navires pareils à la Shenandoah, c'était la conséquence nécessaire de ce fait, que les confédérés avaient été reconnus comme puissance belligérante, ce qui conférait le caractère de vaisseau de guerre à tout navire commissionné par eux;
En un mot, que le vrai point à décider était celui de savoir, non pas si le commerce des États-Unis avait souffert, non pas même si la vigilance des gardiens de la loi avait été déjouée, mais si le gouvernement anglais avait été de bonne foi dans l'accomplissement des devoirs de la neutralité : auquel cas nulle indemnité n'était due.
Ici s'arrête, non pas l'histoire de la négociation, — elle embrasse plus d'un point curieux, — mais ce que j'appellerais volontiers son premier chapitre. J'aborderai le second et dernier dans une prochaine lettre, et j'aurai ainsi fourni à mes lecteurs toutes les données d'un jugement équitable.
Si j'ai réussi à exposer clairement la question sur laquelle l'Angleterre et l'Amérique sont en désaccord, une
chose a dû vous frapper : c'est qu'au point de vue de Téquitéy TÂmérique a raison, bien qu'au point de vue da droit défini dans ie sens de la diplomatie, l'Angleterre n'ait pas tort.
D'un côté, en effet, on ne saurait nier le préjudice immense causé aux États-Unis par l'appui que les Anglais ont donné aux confédérés dans leur lutte contre les fédéraux, et, d'un autre côté, il est bien difficile, sinon impossible, de convaincre le gouvernement britannique d'avoir, comme tel, violé les devoirs de neutralité.
Il est très vrai que le fatal pouvoir déployé sur mer par les confédérés leur est venu de l'Angleterre; mais il est très vrai aussi que, sauf dans le cas de VAiabamay les ministres de la Grande-Bretagne semblent avoir fait, pour prévenir ce résultat désastreux, tout ce qui leur était prescrit de faire, aux termes ànForeign Enlistment AcU
Ainsi, au gouvernement des États-Unis, qui dit : d'Angleterre nous a causé un dommage considérable, > le gouvernement anglais répond : c Ce n'est pas ma faute. »
Vous le voyez, de cette réponse même, il suivrait que la loi destinée à garantir, en Angleterre, l'observation de la neutralité à l'égard des puissances belligérantes est insuffisante au point d'être presque illusoire ; car, plus le gouvernement aura mis de bonne foi et d'ardeur à empêcher les particuliers de compromettre la politique adoptée et proclamée par la nation, mieux il restera démontré que la loi, telle qu'elle existe, est impuissante, ce qu'elle avait pour objet de prévenir ayant eu lieu.
Il aurait donc fallu s'adresser au Parlement pour qu'il avisât à la modifier. C'est ce que l'Amérique demandait, et c'est ce qu'au nom de l'Angleterre, lord Russell a refusé.
Ici se présente un rapprochement historique auquel il importe de s'arrêter.
En 1818, le Portugal ayant réclamé une indemnité pour les perles infligées à son commerce par les vaisseaux
armés en course qui étaient sortis des ports des États- Unis, ces réclamations ne furent pas admises par le cabinet de Washington; et, lorsque, en 1820, elles furent reproduites, il répondit qu'il € n'était pas responsable des actes commis en dehors de sa juridiction et indépendants de son contrôle >, et enfin, lorsque au mois de novembre 1850, la question fut remise sur le tapis par le Portugal, les remontrances du gouyernement portugais restèrent sans réponse.
Un tel précédent semblait fournir, contre les États-Unis, un argument dont lord Russell n'a pas manqué de se prévaloir. Mais, sur ce point, j'ai peur que l'avantage ne soit pas de son côté.
En premier lieu, lors de la grande insurrection de TAmérique du Sud, le gouvernement des États-Unis attendit, pour donner le titre de belligérants aux insurgés, que leurs vaisseaux armés eussent paru sur l'Océan, — conduite bien différente de celle de l'Angleterre à l'égard des confédérés.
En second lieu, non content de poursuivre avec vigueur quiconque violait la neutralité des ports des États-Unis, le gouvernement de Washington poussa le désir de remplir ses obligations internationales jusqu'à détruire deux nids de pirates sur des territoires placés en dehors de sa juridiction, c'est-à-dire àGalveston et dans llle d'Amélie. Ce n'est pas tout : plusieurs violations de la loi ayant été tentées avec succès par des particuliers malgré les efforts du gouvernement pour la faire respecter, ^t le ministre portugais, M. Correa de Serra, ayant demandé, le 20 décembre 1816, qu'on soumit au Congrès des mesures de nature à empêcher les actes dont le Portugal avait à souffrir, M. Monroe, alors secrétaire d'État, s'empressa d'accueillir cette demande, à laquelle, de son côté, le Congrès fit droit, le 3 mars 1817, en modifiant, de manière à les rendre plus efficaces^ les clauses de la loi existante.
Voilà ce que M. Âdams a rappelé dans sa dernière dépêche, publiée ici dans les journaux le 23 décembre de Tannée qui vient de unir, et il y a là un contraste qui, aux yeux de tout juge impartial, plaidera en faveur des États-Unis.
Lord Russell Ta bien senti lui-même. Aussi s*est-il ' rejeté sur ce que les clauses protectrices adoptées par le Congrès, en 1817, n'avaient pas eu Teffet désiré. Leur' inefficacité avait été telle, selon lord Russell, que, pendant les dix années postérieures à leur adoption, les déprédations des corsaires américains avaient continué de plus belle et provoqué, de la part du Portugal, des plaintes de plus en plus fréquentes.
Malheureusement, ceci est une erreur de fait; et M. Adams Ta relevée de façon à clore sur ce point le débat. Que penser de la valeur des arguments historiques de lord Russell, quand on entend le ministre portugais, M. Correa de Serra, déclarer, en 1819, que la loi amendée en 1817 par le Congrès américain témoigne d'un honorable esprit de justice, et s'est trouvée être en fait la plus utile des lois qui existent sur la matière {the most useftd of the laws existing on this subjecl)? Évidemment, lord Russell ignorait cette déclaration décisive. Et il ignorait aussi que, plus tard, le 4 juin 1820, le même Correa de Serra avait écrit au gouvernement des Éta<s-Unis, pour le remercier, au nom du Portugal, des salutaires changements introduits en 1817 dans la loi américaine, destinée à garantir l'observation des devoirs de la neutralité.
En,somme, au Portugal demandant à être indemnisé des pertes infligées à son commerce par les corsaires américains, le gouvernement des États-Unis était fondé à dire :
« Pour vous mettre à l'abri de ces pertes, j'ai fait tout, absolument tout ce qui était en mon pouvoir. J'ai exercé sur les ports de l'Union une surveillance active. J'ai institué des poursuites, non seulement contre les citoyens infracteurs de la loi, mais encore contre les émissaires
étrangers leurs complices. J'ai étendu ma vigilance jusque sur des territoires placés en dehors de la juridiction nationale. Enfin, lorsque vous avez exprimé le désir que la loi fût amendée afin d'être rendue plus efficace, elle Ta été; et cela sous l'empire d'un esprit de justice auquel vous avez vous-même rendu hommage, et cela dans un sens conforme à vos intérêts, comme vos remerciements en font foi. Que pouvez-vous exiger davantage? »
Ce langage, il est bien clair que l'Angleterre s'est mise dans l'impossibilité de le tenir, à son tour, aux Étals- Unis, en refusant de toucher à son Foreign Enlistment Acty alors que l'insuffisance de cet acte était flagrante, incontestable, avouée.
Au reste, quelle que soit l'autorité des précédents, estelle donc si imposante, qu'il soit permis de lui sacrifier celle de la raison et de toutes les considérations d'équité?
Il y a dans une dépêche de M. Adams un passage que je recommande à votre attention; c'est celui-ci : « Quand bien même il serait vrai que le gouvernement des États- Unis refusa, il y a un demi-siècle, de se rendre aux justes réclamations d'autres puissances, ce ne serait pas une raison pour qu'elles en fissent autant aujourd'hui. »
J'estime, quant à moi, que cette doctrine est la bonne. Qu'on invoque les précédents tant qu'on voudra quand il s'agit d'une question d'usage; mais, quand il s'agit d'une question de justice, halte-là! Eh quoi! il serait de mise de manquer d'équité aujourd'hui, parce qu'on en aurait manqué il y a quelque cinquante ans ! A ce compte, l'histoire du mal en constituerait la légitimité ! S'il est vrai que le code qui a jusqu'à ce jour régi les devoirs de la vie nationale est basé d'une manière exclusive sur des précédents, rien ne prouve mieux la nécessité de le changer. En parlant de donner la justice pour base à la théorie des droits internationaux, M. Adams a émis une idée non seulement très élevée, m ais éminemment prav. 25
tique. Et pourquoi? Par cette raison Inenfiieiple que le juste, c'est la perception instinctive de VntiU par tou$ le$ hommes. On peut différer, ou a lofigtemps différé, et Ton différera longtemps encore rar la manière d'entendre tel ou tel fait historique, d'interpréter tel ou tel précédent, — la correspondance dont je rends compte ie prouve assez; — mais diffère-t-on sur ce qui est un £ait de conscience, sur ce qui tient essentiellement à cette perception instinctive de rutile^ qui s'appelle la justice? Non, et c'est pourquoi à la justice seule il est donné de fournir la solution pacifique, universellement acceptable et vraiment pra^igti^, de questions qui, sans elle, seraient insolubles, ou ne sauraient être tranchées que par la force.
Or si, Laissant là précédents et récriminations, nous prenons pour règle de nos jugements d^ms la question dont il s'agit la justice, sous quel aspect les choses vont-elles nous apparaître?
Durant la lutte entre fédéraux et confédérés, ie gouvernement anglais est resté neutre, c'est certain; mais la nation anglaise n'est pas restée neutre, elle. Voilà la vérité. Je sais bien que, dans les querelles de diplomate à diplomate, il n'est pas de mode de s'arrêter à de pareilles distinctions : pour les diplomates, le gouvernement et la nation au nom de laquelle il traite, c'est tout un. Il n'est donc pas surprenant que, dans la correspondance de M. Âdams et de lord Russell, aucune allusion ne soit faite à ce que la conduite du gouvernement britannique et celle de la nation britannique ont présenté de contradictoire, et pourtant là est le nœud de la difficulté. L'inefficacité du Foreign Enlistment Act a dépendu beaucoup moins de la nature de ses dispositions que de bt multiplicité des obstacles apportés à sa mise en vigueur, par la sympathie que le Sud inspirait généralement à la nation anglaise.
DÉBAT BNTHB L'AMÉRIÛ'UB ET L'ANGLETERRE. 435
Le gouYernenient pouvait bien recommander aux ofSciers de la douane d'avoir toujours l'œil ouvert; mais à quoi bon, si ces derniers ne voyaient rien de ce qu'ils ne voulaient pas voir?
Le gouvernement pouvait bien ordonner des poursuites ; mais à quoi bon, si les jurys étaient décidés à acquitter?
Le gouvernement pouvait bien chercher des coupables; mais à quoi bon, si l'impossibilité d'avoir des preuves résultait de ceBe (Tobtenir des témoins qui consentissent à dire» ce qu'ils savaient?
Au commencement de 1862, le navire Florida s'é^ chappe de LiverpooL A peine est-il arrivé à Nassau, que le gouvernejnent le fait saisir. Quoi de mieux? Mais le procès est a«issitÔt suivi d'un acquittement. Voilà notre vaisseaur lib^e de ses mouvements. Il force le blocus, va recevoir son armement â Mobile et arbore le pavillon des confédérés.
MM. Laifd eonstFuisen't, à Liverpool, un vaisseau manifestement destiné à servir la cause du Sud. Mais on aime trop» te Sud-, à Liverpool, pour que les preuves suffisantes soient obtenues. Il faut qu'on se contente de veiller. Bientôt cependant les preuves arrivent, fournies par M. Adams. Là-dessus, rapport concluant à la saisie. Mais voyez un peu le malheur! Le rapport, qui aurait pu être fait le 24 juillet, ne l'ayant été que le 29, le vaisseau, dans la matinée du 29, était parti !
Le 4 avril 1863, saisie de VAlexandra. Procès; acquittement. VAlexandra se rend à Nassau. Second procès et second acquittement.
Des poursuites sont intentées contre M. Rumball. C'était tout ce que le gouvernement était tenu de faire, n'est-ce pas? M. Rumball est jugé; mais, le 4 avril 1865, il est acquitté.
Des poursuites sont pareillement intentées contre le capitaine Corbett, prévenu d'avoir engagé l'équipage du
Sea King à se mettre au service des confédérés. Mais, en opposition aux témoignages formels qui l'accusent, s'élèvent d'autres témoignages non moins formels, et le jury lui accorde, comme il le devait, le bénéfice du doute.
Inutile de pousser plus loin cette énumération. Je me bornerai à noter que, lorsque M. Adams s'est plaint de ce qu'on avait laissé un des principaux agents des confédérés, M. J.-D. Bullock, diriger tout à son aise, de Liverpool, leurs opérations navales, il a été répondu à M. Âdams que les preuves étaient insuffisantes,
La réponse est excellente à coup sûr, elle est péremptoire, et rien n'honore davantage les mœurs d'un pays que ce respect scrupuleux de la liberté. Mais d'où vient que, dans un si grand nombre de cas, les preuves se sont trouvées insuffisantes? d'où vient que, devant les agents du Sud en ce pays, l'accusation s'est trouvée si souvent sans force? d'où vient que, pour établir la réalité des manœuvres les plus notoires, les témoignages ont si souvent fait défaut? C'est ce qu'on s'explique de reste quand on se rappelle avec quelle passion les Anglais, généralement parlant, avaient épousé la cause des confédérés.
La question, dès lors, se réduit à savoir si, au point de vue supérieur de l'équité, la nation anglaise est ou n'est pas responsable de l'impuissance du gouvernement anglais à faire respecter en fait une neutralité qu'avec tant d'éclat l'Angleterre avait proclamée en principe.