‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 4)Chapitre 14 sur 117 · INCENDIE DU THEATRE DE SURREY · texte numérisé non relu

INCENDIE DU THEATRE DE SURREY

S'il s'était déclaré quinze minutes plus tard seulement, adieu le rapprochement caractéristique que je vous signale! L'iucemlie, au lieu d'être une punition du ciel, n'aurait plus été qu'un simple accident. Mais non; à minuit juste, le théâtre de Surrey présentait l'aspect d'une grande fournaise ardente. Pas moyen de nier que l'incendie ait eu lieu le jour même où, en souvenir de la mort de Charles P-, il convient que les théâtres chôment. Il faut, du reste, que je me hâte de vous rassurer : le châtiment n'est tombé que sur des objets sans vie, c'està-dire qu'il a épargné les vrais coupables. Scène, galerie, décors, bancs, stalles, plafond, tout s'est abîmé dans les flammes, et rien n'a survécu de la défroque des acteurs, pas un seul des m^teaux de ces messieurs, pas une seule des robes de ces dames. Mais, fort heureusement, personne n'a péri. Au premier cri d'alarme, le régisseur s'était avancé sur la scène, et, avec beaucoup de sangfroid, avait fait comprendre aux assistants la nécessité de se retirer tranquillement, s'ils tenaient à ne pas mourir étouffés, ajoutant qu'il n'y avait d'autre danger à craindre que celui-là. Par bonheur, c'était au moment où la représentation finissait. Le parterre et les galeries commençaient à se vider; un assez grand nombre de spectateurs avaient déjà pris leur canne et leur chapeau; on n'était qu'à demi menacé par la foule, — la foule, qui, dans les moments de panique, est un monstre aveugle et sourd, un monstre absurde et homicide, mille fois plus redoutable que le feu. Cinq minutes s'étaient à peine écoulées, que chacun était heureux de se sentir vivre. Mais il était temps! Les morts vont vite et les flammes aussi. En moins de douze minutes, à la place de ce qui fut le théâtre de Surrey, il y avait, je le répète, une immense fournaise qui semblait avoir embrasé le ciel et répandait sur la moitié de Londres une lueur sinistre. Qu'il y ait eu dans l'intérieur de l'édifice condamné

à cette fin violente des scènes de tragique confusion, vous le devinez. Vous vous représentez sans peine l'effroi de ces pauvres danseuses et figurantes courant éperdues ça et là, poussant des cris lamentables, songeant avec désespoir à leurs robes de gaze, si légères, si inflammables; puis, poussées dehors, dans leur costume aérien, et avant d'avoir été recueillies par les propriétaires hospitaliers des maisons voisines, grelottant sur la neige! Espérons que le froid n'aura tué aucune de celles qu'a épargnées le feu.

Décidément, ce théâtre de Surrey a du malheur; c'est la seconde fois qu'il brûle. Bâti en 1782 sous un autre nom, il fut consumé par les flammes en 1805, et cela en moins d'une heure. La perte totale actuelle est évaluée à 12000 liv. st., et, comme l'édifice n'était assuré que pour 2000 liv. st., c'est un rude coup que les Ussees, MM. Shepherd et Andersen, viennent de recevoir. Mais on dit M. Shepherd doué d'une fermeté indomptable, et il paraît qu'il parle déjà de reconstruire un théâtre sur l'emplacement même de celui dont il ne reste, à l'heure qu'il est, que des ruines.

Le Times remarque avec raison que, des trois théâtres qui ont récemment été la proie du feu dans Londres, celui de Covent-Garden 1' « Olympic », et celui de Surrey, il n'en est pas un dont la destruction ne se lie au souvenir d'un hasard sina:ulièrement heureux. Le théâtre Olympique prit feu à l'instant où l'on allait ouvrir les portes. Le feu ne se déclara au théâtre de Covent- Garden qu'à la fin d'une mascarade prolongée, lorsque déjà tout le monde était parti, à l'exception d'une quarantaine de retardataires, qui, ne se trouvant ni tout à fait ivres, ni trop assoupis, purent se sauver par la fuite. L'incendie du théâtre de Surrey est le troisième exemple des égards que le feu a pour cette partie du public qui a le courage de le braver.

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