JMORT DE RICHARD COBDEN
Tersaires, et ses admirateurs eux-mêmes ne l'estimaient peut-être pas tout à fait à son prix. Mort, tous, d'un cœur troublé, regardent du côté où ils avaient coutume de le voir; tous s'inquiètent de n'avoir plus à l'entendre ; tous sentent que la patrie vient de |)erdre en lui quelque chose de son âme. L'âme d'une nation, en effet, palpite dans le très petit nombre des grands hommes qui concentrent en eux, comme en un brûlant foyer, soit ses idées, soit ses aspirations. Richard Cobden n'avait pas le Pactole sous la main; il ne faisait pas mouvoir à son gré des millions de marionnettes animées; nul ne croyait que le sort du monde dépendît d'un froncement de ses sourcils; il n'avait pas à ses ordres l'ombre de ce que les observateurs vulpires pr^[inent pour lu force; la bassesse humaine ne lui fit jamais cortège; il ne fut même jamais, comme on dit, au pouvoir. Hais tout cela n'est que la comédie de la puissance. La puissance a son vrai siège dans le cerveau et dans le cœur; là seulement. Son vrai mode d'action est ridée serrée par la plume ou par la parole. N'est-ce pas la pensée qui crée les situations et les lois nécessaires qui les régissent? Je sais tel penseur qui, du fond de son panier ou de son tombeau, agira plus souverainement sur les hommes que ne saurait le faire, du haut de son trône, le plus grand roi de la terre. Les personnages qu'on salue du nom de potentats s'imaginent qu'ils commandent : illusion pure ! Us ne font qu'obéir à des ordres silencieux que leur donnent les penseurs de la veille, et qu'il exécutent, eux, sans en avoir conscience, quelquefois sans les comprendre. Non, non, ceux qui ont l'air de gouverner ne sont pas ceux qui gouverikenL Entre eux et les véritables dépositaires du pouvoir, il y a la différeaee qui existe entre l'acteur qui joue la pièce et l'auteur qui Ta conçue.
Cobden ne l'ignorait pas. Aussi refusa-t-11 d'être ministre. Son influence était ailleurs.
Il est — je crois avoir déjà fait cette remarque — deur sortes de grands hommes : ceux qui viennent à rheure^ et ceux qui viennent avant Theure ; ceux dont le génie consiste à résumer énergiquement, à personnifier, à incarner, pour ainsi dire, les idées et les besoins du présent, et ceux dont le génie consiste à préparer l'avenir, à enfanterThistoire. Pour les premiers, le succès, la gloire, les applaudissements; pour les seconds, quoique d'un ordre supérieur, la haine ou le dédain, les sifflets ou le silence.
Eh bien, Richard Gobden eut cela de remarquable, qu'il appartint à la fois à ces deux catégories de grands hommes. Comme avocat du libre échange, il fut le représentant des nécessités du jour, l'homme qui vient à propos ; comme apôtre passionné, intraitable, de la paix, il fut le pionnier de l'avenir, l'homme qui vient avant l'heure.
De là les joies, les triomphes qui marquèrent le ccmimencement de sa carrière, et les échecs, les mécomptes, les amertumes qui en assombrirent la fm. .
De là aussi, dans son humeur, une révolution dont, plus d'une fois, s'affligèrent ses amis. Il était devenu impatient de la contradiction, agressif et véhément dans son langage, prompt à mettre en question la bonne foi de ses adversaires, lui qu'on avait connu, à l'époque de sa lutte contre les protectionnistes, si calme, si patient, si plein de foi dans l'invincible bonté de sa cause et si parfaitement maître de lui. Ah ! c'est que la sérénité est facile aux convictions qu'on acclame. Mais qu'il en coûte pour commander le calme à son cœur, quand, pour prix d'un dévouement absolu à ce qu'on estime être la vérité, on ne recueille que défiance et anathèmes !
Ce ne fut pas tout à fait là, il est vrai, le sortdeCobden^ même quand la popularité sembla se retirer de lui. Le souvenir de services dont son pays savourait le prix, et sur l'importance pra^igwe desquels personne ne pouvait
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se méprendre, ne cessa de le protéger. On lui pardonna toujours sa généreuse ardeur à préparer Tavenir, en considération des avantages, aisément appréciables, matériels, palpables, dont le présent lui était redevable. Le libre échangiste en lui demandait et, jusqu'à un certain point, obtint grâce pour l'ennemi systématique du meurtre en grand.
Mais, d'un autre côté, ses succès d'avant 1846 et de 1846 durent naturellement lui rendre plus sensible son impuissance radicale à faire accepter la dernière partie de son programme. De quel serrement de cœur ne dut-il pas êlre saisi, lorsqu'il vit traiter de rêveries creuses ses aspirations les plus chères ; lorsqu'on mît presque en doateson patriotisme, parce qu'il protestait contre les dépenses militaires, les fprts, les canons, les attitudes martiales, et tout ce qui nous montre les gouvernements courant à la poursuite de la paix, l'épée au poing! Lorsqu'il s'entendit accuser en face d'être un rêve creux, un utopiste, lui qu'on avait proclamé, et qui se savait l'homme pratique par excellence! Il n'avait pas reçu, lui, dès ses premiers pas dans la vie active, la fortifiante discipline que donnent à subir aux utopistes les dédains ou les attaquesde l'opinion ; il n'avait pas pu s'accoutumer de bonne heure à être méconnu ou vilipendé ; la popularité l'avait tout d'abord porté dans ses bras ; l'éducation de la sérénité lui avait manqué.
Voilà ce qui explique les emportements auxquels il était devenu sujet, et les accès de découragement dont il ne lui fut pas toujours possible de se défendre; témoin l'envie qu'il manifesta d'abandonner la vie publique, après son inutile croisade contre la guerre de Crimée.
De fait, quel étonnement pouvait être plus douloureux que le sien, lorsqu'il lui fallut savoir qu'il prêchait maintenant dans le désert? Était-ce lui qui avait changé? était-ce la nation à laquelle il s'adressait? n'était-il plus V. 7
IM DIX ANS DE L'-RISTOIRB D'AxNGLETERRE.
ce Cobden qui, du rappel des lois sur les céréales, si timidement et si Yainement demandé avant lui par M. Charles Williers, avait fait une question formidable? n'étail-il plos ce CoMen dont la voix avait éveillé tant d'échos, dont le peuple avait béni Tinfluence, et auquel il avait suffi, pour être le héros de la classe moyenne aussi bien que du peuple, d'écrire sur le drapeau de l'agitation : « Le pain à bon marché ! » Quels jours que ceux-là l Jamais^ peut-être^ mortel n'en connut de semblables.
Ce n'est pas que la lutte n'entraînât de rudes fatigues et de sérieux périls. Lorsque l'Anti-Corn-Law-League se forma en 4838, le système protectionniste était fortement appuyé par les deux Chambres, par tous les chefs de parti de quelque autorité, par la puissante classe des landlords, par l'universalité des fermiers.
11 n'y avait qu'un cri dans le camp des conservatistes ^r l'immense folie de toucher à un régime dont la suppression ne pouvait manquer, à les entendre, de tuer l'agriculture. Parmi les wighs eux-mêmes, beaucoup étaient contre un changement. Lord Melbourne ne se cachait pas pour dire qu'il n'y avait qu'un insensé qui pût vouloir le rappel des lois sur les céréales. Lord John Russell, qui finit par se rallier à cette mesure, commença par la cora* battre. Elle avait à vaincre l'opposition d'un parti qui ne comptait pas moins de cent voix de majorité, dans la Chambre des communes, qui dominait complètement la Chambre des lords, et que conduisait au combat le premier des hommes d'État de cette époque. Il n'était pas jusqu'aux efforts de M. PouUett Thompson, de M. Charles Williers et des autres avocats du libre échange, qui ne prouvassent, par leur stérilité, combien les obstacles à surmonter étaient considérables. Nul doute qu'il ne fallut à Cobden, pour les affronter, un grand fond de courage et une conviction d'airain.
Heureusement c'est ce qu'il possédait. Lo S/nr raconte
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à ce sujet une anecdote touchante. Il s'agissait d^enrôler M. Bright, qui était alors à Leamington, où sa femme venait de mourir. Cobden va le voir et le trouve accablé de chagrin. De quoi Tentreliendra-t-il? Il Ini offre une consolation digne de lui : qu'il cherche à échapper à ses tristes pensées, en disputant à la faim tant de milliers de femmes et d*enfants, victimes d'une loi meurtrière : « x\llons, venez avec moi, et, jusqu'à ce que cette loi soit abolie, pas de repos* »
il serait donc bien injuste de marchander à la mémoire de Cobden l'honneur qui lui revient dans cette entreprise fameuse. En réalité, ce fut son œuvre, et c'est par là qu'il entra dans l'histoire, ou il a sa place marquée pour toujours. Mais son indomptable persévérance, son activité sans égale, son éloquence incisive et vigoureuse, son art de manier les faits et de les exposer, ne lui auraient pas donné gain de cause, s'il fût venu avaut l'heure. Il se trouva être l'homme dont la situation avait besoin; rien de moins assurément, mais rien de plus. La classe des manu* facturiers, la population des villes, et, plus que cela, le progrès de la science politique, joint au caractère pressant des circonstances qui exigeaient le genre particulier de réformes dont il se fit le missionnaire : voilà ce qu'il avait derrière lui.
Et il eut aussi, pour lui assurer la victoire, ce que la France n'a pas, et ce que l'Angleterre est heureuse d'avoir^ le droit de pétition le plus étendu, la liberté de réunion la plus absolue, et une complète liberté de la presse. Si par les journaux, les brochures, les livres, la doctrine du Free Trade se répandit avec la rapidité de l'éclair ; si les citoyens se réunirent sur tous les points du royaume, et enfouie, pour entendre M. Cobden, M.Brightet leurs auxiliaires; si les divers comtés de l'Angleterre envoyèrent à Manchester, à Westminster et ailleurs des délégués chargés d'entrer en conférence avec des membres du Parlement
et des ministres ; si, à Londres, les théâtres de Drury- Lane et de Covent-Garden furent convertis en arènes politiques; si des émissaires parcoururent les campagnes, prêchant aux fermiers une doctrine qu'ils ne repoussaient que faute de la comprendre; si les exhortations de la chaire s'unirent aux clameurs des meetings ; si les femmes ouvrirent des bazars en l'honneur du Free TradBy si la chambre des communes fut en quelque sorte battue par une marée montante de pétitions ; si enfin la raison, le droit, l'intérêt de tous remportèrent; c'est parce qu'il fut donné à Richard Cobden de vivre dans un pays libre.
Et c'est parce qu'il avait affaire à un pays libre, que le grand adversaire de Richard Cobden, sir Robert Peel, fut contraint de mettre bas les armes, de s'incliner devant la souveraineté du peuple et la souveraineté du bon sens, malgré les cris de rage de son propre parti, malgré les reproches de trahison dont il était assailli, malgré le mot dont la colère de M. Disraeli essaya de flétrir le gouvernement du célèbre déserteur : hypocrisie organisée.
Je le répète : rien de tout cela ne diminue la gloire de Cobden. Mais il a dû amèrement comprendre, après 1846, que, même dans un pays libre, le succès dépend beaucoup de celte question : se présenter à temps. Dans Tétat actuel des esprits, il se présentait avant le temps, quand il faisait systématiquement la guerre à la guerre.
Pourquoi le taire, d'ailleurs? Poussé jusqu'à l'horreur de toute intervention nationale, quel qu'en pûl être le but, poussé jusqu'au culte de l'isolement politique pour chaque peuple, l'amour de la paix chez Cobden manquait de logique et de grandeur. Cobden recommandait sans cesse à son pays de n'intervenir jamais, en aucun cas, à aucun prix. Mais, comme cela n'aurait pas empêché d'autres puissances d'intervenir si elles en avaient eu envie, ou avaient cru y avoir un intérêt, à quoi sa doctrine revenait-elle, je