‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 4)Chapitre 54 sur 117 · LORD BROUGHAM · texte numérisé non relu

LORD BROUGHAM

de celte bile qui est un des éléments constitutifs de son éloquence. Aujourd'hui, le voilà soudainement converti à la cause des États-Unis. C'est du moins ce que semble indiquer son attitude.

Ainsi , nous avons devant nous trois lord Brougham, parmi lesquels l'embarras est de trouver le véritable : celui de 1 833, celui de 1863 et 1864, celui de 1865. Le véritable , entre nous, j'ai quelque idée qu'il n'existe pas. Et cependant, il y a quelqu'un de ce nom qui a beaucoup fait parler de lui, qui occupe une place considérable dans l'histoire contemporaine, qui a même rendu à son pays d'importants services.

Que voulez-vous! lofd Brougham est ainsi fait qu'il ne peut pas longtemps rester lui. La raison en est que la direction de ses idées suit celle du vent, et, comme vous savez, « l'esprit souffle où il veut ». Lord Brougham a au plus haut degré la vanité et la passion de l'agitation. Il lui faut un auditoire à remuer, coûte que coûte, un public à émouvoir d'une façon ou d'une autre. On a dit de lui qu'il avait assez de misanthropie pour être philanthrope; c'est vrai, mais on aurait dû ajouter qu'il a aussi assez de philanthropie pour être misanthrope. Agitateur quand même, il a toujours été ce qui, dans tel ou tel moment donné, lui offrait la meilleure chance d'agiter. Or cette chance dépend de la nature de l'air ambiant, du caractère changeant des circonstances, du cours mobile de l'opinion. En 1864, il se fit agitateur au profil des confédérés possesseurs d'esclaves, comme il s'était fait, en 1833, agitateur contre l'esclavage, pour les mêmes raisons, par l'effet du même tempérament, sous l'empire du même besoin de jouer les divers rôles dont se compose son rôle. Il n'est pas de ceux qui aiment une idée à cause de ce qu'elle renferme : ce qu'il demande à une idée, lui, c'est de lui fournir un moyen d'agir momentanément mais puissamment sur l'opinion, sauf à demander plus

tard ce moyen à une idée contraire. Aussi l'a-t-on vu tour à tour libéral et conservatiste.

Du reste, cette justice lui est due, qu'il a toutes les qualités propres à son emploi.

Son éloquence n'élève pas, elle entraîne quand on esi disposé d'avance à être entraîné.

Son intelligence manque absolument d'assiette et de profondeur, mais elle se distingue par une singulière vivacité de perception.

Ses connaissances n'ont rien de solide, mais elles sont étonnamment variées. Que ne sait-il pas, cet homme qui ne sait rien? De quoi n'a-t-il point parlé depuis qu'il a atteint l'âge de raison — et il y a certes longtemps de cela? — r Sur quoi n'a-t-il pas écrit? Histoire, science sociale, économie politique, éloquence des anciens comparée à l'éloquence des modernes. Voltaire comparé à Rousseau, institutions de l'antiquité, mécanisme des sociétés modernes, chimie, théologie naturelle, réfraction de la lumière, calcul intégral, que n'a-t-il pas embrassé, cet homme qui n'est jamais parvenu à rien étreindre, ou, plutôt, qui ne s'en est jamais soucié?

* Ajoutez à cela une activité prodigieuse, servie par une prodigieuse constitution. Il n'a pas aujourd'hui moins de quatre-vingt-sept ans, et il va, il vient; il passe des journées entières en chemin de fer; il passe des soirées entières à présider des meetings; on le rencontre partout, on l'entend à propos de tout. II possède deux facultés dont l'union est rarf : il peut parler énormément et agir éno^ mément. Je me souviens de l'avoir vu à Glasgow, en 1860, dans un meeting monstre de plus de 4000 ouvriers; et j'ai peine à croire que sa voix fût beaucoup plus ferme, son regard beaucoup plus vivant, son geste beaucoup plus assuré, à l'époque du très célèbre et très scandaleux procès intenté par George IV à sa femme, Caroline de Brunswick, — procès dans lequel lord Brougham réussit à

MISE Eli ACCUSATION DE LEE. 199

intéresser toute ^Angleterre à la chasteté de la reine, — ou bien encore à l'époque du « Reform Bill >, lorsque, sans lasser son auditoire, il parla sept heures de suite! Quel dommage que l'emploi d'un pareil pouvoir ne soit déterminé que par un désir malsain de s'accommoder au temps et d'être tout à tous! Non que ce désir soit à la rigueur inconciliable avec la faculté d'être occasionellement utile. Lord Brougham, je le répète, a rendu à son pays d'importants services. La cause de l'enseignement lui doit beaucoup. C'est à l'appui prêté par lui aux vues et aux efforts du D' Bîrbeek que se rapporte la création des Méchante^ s institutes, en Angleterre. C'est lui qui a mis au monde 1 ' c Association pour l'avancement de la science sociale ». Nul enfin n'a porté jadis de plus rudes coups au principe de l'esclavage. Mais il a fait du mal aussi, parce que, pour lui, la question a toujours été de savoir de quel côté soufflait le vent.

VISE EN ACCUSATION DE LEE. EXPLOSION DE COLÈRE A CE SUJEX PANS LE CAMP DE L'ARISTOCRATIE ANGLAISE.

20 juin.

Les affaires d'Amérique n'ont pas cessé de préoccuper très vivement les organes de l'aristocratie anglaise. Ils épient avec une curiosité hostile tous les actes du gouvernement d^s États-Unis; ils enregistrent avec une joie »aKgne tous les faits qui gênent sa marche; et la violence de leurs attaques redouble, à mesure qu'approche l'heure de la reconstruction définitive de l'Union.

Ge qui a provoqué surtout l'explosion de leurs colères^

c'est la nouvelle de la mise en accusation du général Lee par un grand jury virginien.

« Quoi! disent-ils, on traiterait comme un vil criminel le héros d'une guerre sans égale, le général, si longtemps victorieux, dont, hier encore, le monde entier ne parlait qu'avec admiration! Lee arrêté! Lee mis en jugement! Lee condamné! Mais que devient alors la sainteté des engagements militaires? N'y a-t-il pas eu capitulation? Celle capitulation ne portait-elle pas que les soldats rebelles ne seraient point inquiétés s'ils respectaient les lois des États- Unis? Croit-on que Lee, à la tête d'une armée, se serait rendu, s'il n'avait pas regardé comme devant le garautir contre le danger d'une poursuite judiciaire les conditions à lui offertes par le général Grant? De quel droit infligerait-on aujourd'hui le châtiment dont on frappe un rebelle à un homme auquel, lorsqu'il avait Tépée à la main, on a formellement reconnu la qualité de belligérant? >

A cela il y a plusieurs choses à répondre.

Et d'abord, s'il est un principe incontestable, c'est que des rebelles, forcés de mettre bas les armes, n'ont d'autres privilèges à réclamer que^ ceux qui résultent des conditions expressément et distinctement stipulées dans l'acte de capitulation. Or il est bien vrai que la capitulation consentie par le général Grant met à l'abri de toute poursuite les soldats en faveur de qui elle a été conclue et il n'est pas douteux qu'en ce qui les concerne, la promesse soit obligatoire. Mais, pour qu'elle s'étendît au général et à ceux qui avaient figuré comme chefs de la rébellion, une stipulation spéciale et expresse n'était-elle pas nécessaire? C'est ce qu'il est difficile de ne pas conclure du fameux ordre n» 100, publié par M. Lincoln en 1863, ordre qu'on se plaît trop à oublier de ce côté de l'Atlantique, et qu'il convient de rappeler :

« De ce que l'humanité nous pousse à adopter les règles de la guerre régulière à l'égard des rebelles, il ne suit

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