‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 4)Chapitre 60 sur 117 · JOHN STUART MILL · texte numérisé non relu

JOHN STUART MILL

parmi les hommes éminents dont elle a le droit de se glorilier, qu'elle puisse opposer avec un légitime orgueil aux philosophes des autres pays, John Stuart Mill, est l'un des deux élus de Westminster, oui; de John Stuart Mill, qui n'est pourtant ni un roi, ni un prince, nous serons désormais tous fondés à dire qu'il honore la Chambre des communes de sa présence.

Le résultat du poil, ou scrutin public, dans le district de Westminster, a été celui-ci : le capitaine Grosvenor, 4544 voix ; Mill, 4 539; Smith, 3 832.

Ainsi, dans un des plus importants districts d'une des plas importantes villes du monde, les deux candidats libéraux l'ont emporté; et il s'en est fallu de quelques voix seulement qu'on ne vît figurer en tête du poil le représentant de cette calme puissance : la pensée.

Je ne saurais trop insister sur la signification et la portée d'un pareil triomphe.

11 est essentiel, en effet, que, dans une assemblée représentative, il y ait quelques esprits supérieurs avec lesquels la médiocrité soit forcée de compter, surtout lorsqu'à l'autorité de leurs lumières se joint celle qu'ils tirent, comme M. Mill, d'une indépendance bien connue, d'un parfait désintéressement moral, et d'une noblesse de caractère universellement admirée. Quoi de plus propre à élever le niveau des délibérations, à agrandir les débats?

Et que l'on ne dise pas que la Chambre des communes d'Angleterre a, sous ce rapport, tout ce qu'il lui faut. Elle compte, en général, dans ses rangs des hommes de mérite, d'habiles financiers, d'éloquents orateurs : à cela, nul doute; mais ce qui est jusqu'ici resté vide au milieu d'elle, c'est la place du penseur, c'est la place du philosophe. Ce qui manque aux discussions du Parlement anglais, c'est précisément le côté élevé. On y salue volontiers comme idées pratiques les idées étroites ; on y professe le culte des lieux communs ; les hautes considérations de morale

OU de politique ont peine à s'y faire jour, et peu s'en faut qu'on n'y ait peur d'aimer la vérité pour elle-même. M. Mill, en qui le sentiment des choses pratiques est éclairé et relevé par l'habitude de voir tout de haut, apportera donc à la Chambre des communes une forée considérable.

Inutile d'ajouter que c'est à la cause qui nous est obère que cette force profitera. De tant de questions qui nous préoccupent^ en e^t-il une, une seule, que M. Mil! n'ait pas résolue dans le sens de la liberté? Quel genre de despotisme n'a-t-il pas combattu, y compris celui des majorités numériques? A quel privilège n a-t-il pas iait la guerre, sans en excepter celui qui exclut les feniioes de toute participation régulière ^ la vie politique ? {M j^ mais s'est prononcé en faveur du suffrage universel avec un plus remarquable mélange de prudence et de hardiesse ? Qui a jamais poussé plvi$ loin cette vertu si précieuse et si rare : le coursée de t^ pensée? Les ^mh de la justice n'aubUeront pas avec quel généreux éiaa de sympathie, quelle éloquente ar4^ur, quelle connai^ance des faits, quelle logique puissante, John StuartMill pjrit ea main contre lord Brougham, la d^éfeuse du gouveraeiae0t provisoire, da^s un momeat où calomaier la révolution de i848 était le meilleur moyea de courtiser avec fi^iiit la populdirité^ h^. ^Qdis de la justice n'oublieroat pas non plus que> lorsque toute l'Angleterre des classes gouvernantes était tout entière pour le Sud révolté, le Nojpdi eut dans John Stuart ïliUun invincible champion. Et, le jour où il cessa de croire le système du volie secret conforme à b dignité du peuple., à sou iatérèt bieE entendu, hésita^t**il à le dite, au risqjue d'armer conU'e lui le parti dootk il se rapprochait le plu;$? Qu'on prenne tous ses ouvrages l'un après l'autre : $es Principes d'économie poUliquef. son Système de hgiquey, ses Disseriations et Discttssiomy^es livres sur le. GQune^emfU rep^éwitali,fj,s\xr:laiD<kitrim

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Utilitaire^ sur la Liberté, partout on retrouviBra, mariés à la grandeur des idées, à la sagacité des aperçus, à la pro-» fondeur, le même amour de la justice, la même sympathie pour le peuple, la même intrépidité Intellectuelle.

il va sans dire qu'on ne possède pas impunément de semblables titres à l'admiration et à la confiance publique. A peine la candidature de M. Mill avait^elle été posée par ses amis, que les attaques commençaient. Et quelles at** taques! M. John Stuart Mill était un niveleur; M. John Stuart Mill était un athée. N'avait-il pas osé exprimer, iians ses Principes d'économie politique, cette exécrable opinion, qu'un jour, à quelque époque encore voilée par les brumes de l'avenir, on jugerait peut-être utile de modifier d'une certaine façon le droit de tester en faveur des collatéraux éloignés? Et, en discutant les idées de M. Manselsur les limites de la pensée religieuse, n'avait^ il pas osé écrire : « Je n'appellerai bon nul être qui n'est pas ce que j'entends par cette épithète quand je l'applique à mes semblables; et, si parce que je refuse de l'appeler ainsi, un tel être peut m'envoyer en enfer, j'irai en enfei* » .

Ce n'est pas à mes lecteurs que j'ai besoin d'expliquer le sens, profondément religieux, de ces fières et pres- <iue sublimes paroles. A M. Mansel, qui faisait de Dieu ntt tyran surnaturel investi de la toute-puissance, M. Mill criait : « Non, je ne consêntiMi jamais à appeler bon un être qui n'aurait aucun des attributs de la ^onté, telle qu'il m'est donné de la concevoir; non, je n'adorerai jamais un tyran, qu'il soit ou non armé de la toute-puissance ; et, si c'est là un crime d'ôti^fe digtie de l'enfer, va pour l'enfer! » Prétendre qtie M. Mill niait Dieu parce qu'il repoussait, avec Cette indignation élo- <penté, une conception qui te càlomrtie. C'était le comble de l'absurdité. Mais 11 est des gens pour qui loutei les armes sont bonnes. En détachant des écrits de M. Mill cer*iains passages susceptibles de recevoir une interprétation

venimeuse, et en faisant circuler ces extraits, frauduleux sèment commentés, parmi des hommes dont la plupart, ou connaissaient fort peu l'illustre penseur, ou ne l'auraient pas bien compris, s'ils l'avaient connu davantage, ses adversaires espéraient porter à sa candidature un coup mortel. Le bon sens des électeurs de Westminster, averti, mis en éveil, par la presse libérale, a déjoué ces déloyales manœuvres.

Et voyez combien ce résultat est frappant. Personne n'ignore de quelle manière les choses se passent ici en matière d'élection. On loue une ou plusieurs salles; on forme des comités et des sous-comités; on couvre les murs de placards; on paye à boire dans les tavernes; on va, ou l'on fait aller ses ami$ de boutique en boutique pour y quêter des votes, après les avoir sollicités du haut des hustmgs; il n'est pas jusqu'aux femmes qui ne s'emploient à ce rôle de canvasser^ et Dieu sait si elles sont avares, ce jour-là, de regards caressants et de doux sourires ! Une dame , fort distinguée et fort jolie, m'avouait hier que, dans une boutique, elle avait payé de très bonne grâce, pour la promesse d'un vote, le prix demandé : un baiser. La dignité humaine, comme vous pensez bien, perd terriblement à cette transformation générale des candidats en mendiants. Et la moralité publique, en souflFret-elle moins? Hélas ! non. C'est en vain que la loi s'est efforcée de mettre des digues à la corruption : on élude la loi, et la corruption coule à pleins bords.

Eh bien, qu'a fait John Stuart Mill? Lorsque, se laissant enfin arracher à sa studieuse solitude, il a permis à ses amis de poser sa candidature, son premier soin a été d'adresser aux électeurs de Westminster une lettre.où il les avertissait qu'il n'entendait rien dépenser pour son élection, une dépense de ce genre étant contraire à ses principes, et que, s'il leur fallait un représentant qui s'occupât de leurs petites affaires locales, il ne pouvait

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