‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 4)Chapitre 80 sur 117 · LA CONVENTION DE 6ASTEIN · texte numérisé non relu

LA CONVENTION DE 6ASTEIN

C'est à quoi l'opinion publique ici me paraît très peu disposée; et, s'il est vrai que la France ait grondé, il est assez probable que l'Angleterre à son tour grondera. Mais de la menace à l'action, il y a loin. L'abandon du Danemark, lors de l'invasion armée des duchés, l'a prouvé de reste. C'est ce qu'avait déjà prouvé d'une maniéré presque plus éclatante encore l'abandon de la Pologne, après tant de clameurs poussées, tant d'aigres réclamations confiées à tous les échos de la publicité européenne, tant de notes diplomatiques échangées. L'Angleterre, en parlant haut quand il lui est arrivé de parler, n'a malheureusement fait jusqu'ici que donner la mesure de l'impuissance à laquelle son systématique défaut d'audace la condamne. M. de Bismark sait cela ; il en prend avantage. Là est tout le secret de son outrecuidance.

Mais le secret de cette peur d'agir qui possède l'Angleterre quel, est-il? J'ai eu, je crois, l'occasion de vous le dire. L'Angleterre se défie profondément de Napoléon tll; elle tremble également de s'engager, ou contre lui, ou avec lui; elle craint, dans le premier cas, de mettre le feu au monde, et, dans le second, d'avoir à jouer, comme dans l'expédition du Mexique, une partie qui ne serait pas la sienne.

Quoi de plus simple que cet excès de circonspection, quels qu'en soient d'ailleurs les inconvénients et les périls? Un gouvernement qui est forcé par l'opinion publique à avoir en quelque sorte le cœur sur la main, peut-il sans effroi s'allier à la fortune d'un gouvernement qui garde pour lui ses pensées, n'est tenu de rendre compte à personne de ses projets, et a son siège dans le cerveau d'un prince voué au culte de la taciturnité? On a beau se répandre en protestations de mutuelle estime, grimacer l'entente cordiale, faire parader côte à côte des flottes censées fraternelles, ces pompeuses puérilités ne trompent que les politiques myopes : entre la li-

888 DIX ANd t»El' l.'4tIâT0IllÊ »'A(f6L£7BRRE.

berté et le de^pottsme^ entre Iëi publicité et le hiiisdo^^

entre le jour et là nuit, pas de téritftble sœcord pKi^ble^

Et voilà préckémeat ee qui niotitre jusqu'à quel peisl

raristecraiie angliiise a été dupe de mû pt'epre é^sme^

en aidant TEmptre à s'établir. L(M*sqii6 \x^à j^lmereloii

se hâtait d'approuTér le coup d'État )e 3 éécembre; leirs-

que, par la guerre de Grimée, le cabinet Al èoofilfe d'A<»

berdeen consentait à èouwilr un seeond iS bruiaïaire dit

prestige d'une alliance imperiftnte ^ soleïmelie ; loi^que,

après avoir un instant ^é^ Ou lait settiblant de gémif

du renversement des lois en France, tbties et vv^iigar

se félicitaient de voit* la révolufion enchaînée dans l'antre

d'où ils l'avaient vue» à la fin du sSèd'e deïtiier, s'élancelr

sur rEup<»pe; lorsque le^ Malmesbury, les Di^^eli et

autres génies de cette ti^empe s'esta^iàient, en plein Par-**

lement, sur le bonheur que promettait au monde la fe-

meuse aventure à la suite de laquelle Pordre se trouvait,

au cœur de la France démocratique, souë la protec^n

des baïonnettes; lorsque la rei!nè Vi<5tt»îa recevait dan#

son palais un parvenu imarié aune parvenue et luidonnaH

sa joue à baiser; lorsqu'elle-méme aHMt servir, auK yeut

des Parisiens, les calculs deisoÀ oirgueil; lorsque, enfo,

au grand scandale de l'histoire, leis représentants offîoielë

d'un peupte tifore se faisaient les inferoducteut^ bénévoles

d'un despote dans la famille des go*uvernements eonsti'*^

tués, les avertissements ne manquèrent certes pas t

« Prenez garde! crièrent aux Anglais des voix pru*-

dentes, prenez garde! Vos hommes d^État vous font

faire fausse route. Ils travaillent, les insensés, à la forma*

tion et à la consolidation d'un pouvoir qui, une fbis bien

assis, vous suscitera des embarras mortels, vous sera

un sujet de perpétuelles alarmer et vous livrera aux

tourments d'une défiance impossible à surmonter. Tout

ce qu'ils communiquent de force à ce pouvoir nouveau^

ils vous l'enlèvent* Le meuvement qu'iks lui impriment

détiendra tôt ou tard poiir volis tinè causé de paralysie. Prenejî garde 1 i>

Hais ce tangage ne fût pas écouté.

Ce qui en résulte, nous l'avons èous ké yeui. L'Angleterre, qui, des cinq grandes puissances, est la seirle sur qui la liberté ait à coitipter, se trouve être tombée dans un état d'inertie presque ridicule. Elle a dû, pour marqâet* cette inertie, proclamer aussi bruyamment que pos» sible le principe de non-înterventioû. Expédient inutile ! Ce principe, qu*elîô s'imposait la loi de respecter, il à fallu qu'elle le laissât tioler â sa barbe, toutes îes fois qu*il a convettil à quelqu'une des puissances despotiques de le violer, et, qui pis est, de le violer pour s'arrondir.

On doit à Napoléon III la justice de dire qu'il a donné le bon exemple en s'appropriant Nice qui ne voulait pas de lui! La Russie ti'a eu garde de ne pas imiter un procédé aussi tentant; elle a saisi la première occasion qui s'est offerte pottt absorber la Pologne, sans prendre autre* méht Souci des Valn)&s protestations de lord Russell. Puis est venu le tour delà Prusse et de l'Autriche. Les duchés leur convenaient ; elles ont pris les duchés. Où s'arrêteront ces victoires de la force impunie? Il est clair que ces mots, « la balance des pouvoirs», n'ont plus, aux yeux des grandes puissances despotiques, la signification qu'ils avaient lorsque la Suisse était déclarée territoire neutre et l'indépendance de h Belgique solennellement consacrée par un vote européen. Ce qu'ils signifiaient alors, ces mots sacramentels, c'est qu'il était d*ordre public en Europe qu'on ne laissât pas les forts, au gré de leur appétit, dévorer les faibles. Mais depuis l'avènement de l'empire, servi par l'imbécile connivence de l'aristocratie anglaise, « nous avons changé tout cela ».

L'Angleterre, en rendant les îles Ioniennes à la Grèce, est entrée dans une voie où l'on peut être sur qu'aucune autre puissance du premier ordre ne la suivra. Que dis-

je? c*est précisément la politique opposée que nous devons nous attendre à voir mettre en pratique. Il est très vraisemblable que les réclamations adressées à la Prusse et à TAutriche au sujet de la convention de Gastein, ne sont de la part du gouvernement impérial qu'une démarche préparatoire. On commence par dire : € Vous ne deviez pas prendre les duchés; > qui sait si l'on ne finira point par dire : c Puisque vous avez pris les duchés, eh bien, nous prendrons, nous, quelque autre chose ]»? Déjà, ne parle-t-on pas en France d'un dédommagement à chercher du côté des provinces rhénanes, et le gouvernement impérial n'esl-il pas encouragé à nourrir cette pensée, même par des feuilles de l'opposition? Le système de compensation pratiqué entre les grands États, aux dépens des petits, voilà le pivot autour duquel menace de tourner de plus en plus la politique européenne, telle que les puissances despotiques l'entendent aujourd'hui, et telle que le gouvernement impérial l'a inaugurée.

Contre ce danger, devant lequel la Belgique ne saurait rester indifférente, est-il une garantie? Oui, et cette garantie est dans l'intérêt qu'a l'Angleterre à se débarrasser des langes où la retient le caractère de ses rapports avec l'empire, je dis avec l'empire et non avec la France. Il faut, ou qu'elle renonce au principe d'intervention, ou qu'elle tienne la main à ce qu'on respecte ce principe autour d'elle, de telle sorte que, d'une façon ou d*une autre, les petits États soient assurés de trouver, le cas échéant, un protecteur. Arrivera-t-elle enfin à comprendre que son intérêt véritable et son honneur lui commandent de se décidera cet égard? Espérons-le; car jamais peut-être la justice, en Europe, n'eut plus besoin d'être placée sous la sauvegarde d'un grand peuple libre.

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LES FÉNIANS.

18 septembre.

Il y a environ quatre mois, le New- York Herald publia, sur une vaste conspiration qui menaçait, disait-il, l'Angleterre, des détails que l'Angleterre trouva forl plaisants, et qui y donnèrent lieu à un bruyant éclat de rire.

Voici en quoi consistaient ces détails :

A une époque où les sociétés secrètes existaient en France, un Irlandais, le colonel O'Mahony, contraint de demander à la France un asile, y fit son apprentissage de conspirateur. Ayant étudié l'organisation des sociétés secrètes, il l'importa en Irlande, qu'il s'était ménagé le moyen ^de visiter de temps en temps, en déjouant la surveillance de la police. La société qu'il fonda dans le but de rendre l'Irlande à l'Irlande, reçut d'abord de lui le nomd'Ëmmet monument association, ou£. M. A. Ceci en souvenir de l'Irlandais Robert Emmet, que lord Clare ^vait condamné au supplice de la potence, et qui, au Djoment de mourir, avait exprimé le vœu que ses concitoyens n'élevassent un monument à sa mémoire qu'après ^voir délivré l'Irlande du joug de la race saxonne.

Peu à peu, la conspiration se fortifia, s'étendit; elle prit racine dans le Canada; elle se développa puissamment ^ux Etats-Unis, où elle eut son conseil suprême, où elle ^ut représentée hiérarchiquement dans chacun des États de l'Union, où Ton cita comme figurant à sa tête de riches

commerçants, tels que M. William Griffm; des imprimeurs honorablement connus, tels que M. James Gibbons; des directeurs de journaux, tels que M. Patrick J.- Mochan; des officiers supérieurs de la plus grande distinction, tels que le brigadier général Thomas-A. Smith et le général Matthew Murphy, tués l'un et Tautre en combattant Tesclavage.

Il va sans dire qu'aux États-Unis, les affiliés, n'ayant aucune dénonciation à craindre, aucun danger à courir^ se trouvèrent naturellement dispensés de la nécessité du mystère. Il ne leur fallut ni menées ténébreuses, ni signes dô reconnaissance, ni serments dc^ltes. Ayant pris le nom de fénians, d'mi met q«4, en langue irlandlkis«> signifie Phénieietis, et qui semblait ainsi lier le» t^pé^ ranees de l'Irlande au souvenir de ses premiers colonisateurs, ils marchèrent tétè levéèy et leur nombre s'accrut singulièrement, s'il est vrai que, pendant la guerre du Nord contre le Sud^ ils aient ^riti ati gôuvetlUMieaC des États-Unis jusqu'à âBOOO comb»ltâ^ts^

C'est à peine s'il est nécessaire de retnarq^ie)^ que le pouvoir d'agir à la lumière du jour est refusé pair la nature même des choses aux fénian» du Canada, et e/icore plus à ceux de l'Irlande^ Un goàvernemeiit pro^oire composé de quatre men>brel^, ret»*êsenlaiit les provinces de Munster, de l'Ulst^, de Leidstle»' et de Gonnaiight; audessous de ces quatre chefe^ vmgi eotonels choisis par chacun d'ôux et appelés à leur tour à choisir un nofnin^ déterminé de capitaines, lesijtiels^ de \mt côté, ont h recruter des 9el<kts pai'mi ceux dont ils ont eu ece^ieii d'éprouver le patriotisme, ^-i- le léut de manière que le chef placé au sommet ne eoit towMi qoe des colonels désignés par lui, le colonel q'ué dés capitaines, lé capitaine que des soldats, et le sdldat que de l^ux émK le coirtact avec lui est indlspen$â4ile : voilà ce qu'ati mois de mai de <tette suihée le New^Y&rk Herald détlafait

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constituer le R^anisme (k la société- de$ fénians en Irlande.

Quand ees révélations passèrent des colonnes du journal américain dans celles du Time&y et des coloanes du Times dans celles des autres journaux anglais, on s'en amusa fort. C'était la première fois qu'on entendait porter des fénians. Les fénians? A 4|ui donc rétait éçliue en Irlande cette bonae fortune d'a4>erceYoir un fénian? Récompense honnête à qui en découvrirait un. Q^oi! ces messieurs se comptaient par milliers; ils étaient armés jusqu'aux dents; ils allaient régulièi^ment faire l'exercice sur les montagnes; on les passait en revue; ils se livraient aux plus savantes manœuvres militaires, et personne ne les avait jamais ni ¥us ni entendus! Us «'avaient donc à leur service fiie des trompettes fêlées et 4es baionnielles qui demandaient à être regardées à la lou,pe ! Le Tm^s se répandit eo plaisanteries de toute espèce. Ces exploiits anonymes d'imperceptibles bataillons, ces brillantes charges à la baïonnette exécutées par des héros insaisissables, ees prodiges de valeur et de discipline, dont jamais àme qui vive n'avait soupçonné l'existence : tout œla parut au Times d'une bouffonnerie suprême. Il invita le lecteur classique à se rappeler comme quoi Ënée avait été jadis rencontré, sur une terre phénicienne, par une dame qui l'avait conduit, iavi^iM^^ ^n prés^çe 4è la reine, /et il félicita les fénians d'avoir héf ité de leurs aiieêtrei$ le privilège de l'invisibilité. Ce fut là le ion généralement adopté par la presse. On fit des goi^gea Cihaïudes de ces prc^oi^ls conspirateurs, qui n'avaiei^t ri^ de iplu^ pjiessé flflB de livrer au monde, par l'organe du tlifewrYork Beraldy le secret de leur Oirgauis^ion et de leurs desseins.

la chose enfin fui traitée de ff^n&roinnAde ridù^ule, et <^0Himentée dans cfi langagie de -suipéri^rité mépri^an^e que l'Anglais affeok^ ^ y<oJbQiiers «çuand i:i .psrle de l'ir- Unde.

Le fait est que l'exposé du New-York Herald ressemblait quelque peu à une fable. Les Anglais estiment que s'il y a sur la terre un être plus hâbleur qaim Américain, c'est un Irlandais, et que s'il y a sur la tene un être plus hâbleur qu'un Irlandais, c'est un Américain. Jugez de l'effet que dut produire sur un peuple partant de cette donnée l'étrange nouvelle qu'il avait à compter avec une association de l'existence de laquelle il ne s'était pas douté jusque alors, et dont on portait gravement les adhérents à quatre-vingt mille dans les États-Unis, et à soixante-cinq mille en Irlande, sans compter le Canadaf A d'autres! à d'autres! cria-t-on d'une voix unanime de ce côté de l'Atlantique.

Une circonstance cependant semblait devoir donner lieu à réfléchir, du moins en ce qui concernait les États- Unis. Le New-York Herald avait cité des noms; il avai publiquement désigné comme directeurs de la confraternité féniane en Amérique des personnages connus. N'importe! on aima mieux rire.

Or qu'arrive-t-il? Aujourd'hui même, le Times publie un article très sérieux, dont la conclusion est celle-ci : le fénianisme doit être suivi à la piste avec vigilance et réprimé avec résolution (fenianism must be vigilantlii tracked and resolutely put down). Pourquoi donc cela? Est-ce que les fénians auraient d'aventure cessé de tenir de leurs ancêtres le privilège de l'invisibilité? Est-ce qu'on aurait enfin trouvé la lunette d'approche nécessaire pour les apercevoir?

Ce qui est sûr, c'est qu'on commence à s'émouvoir, ea Angleterre, de ce qu'on y regardait, il n'y a pas quatre mois, comme le plus imaginaire des dangers imaginaires; ce qui est sûr, c'est que, dans un solennel meeting convoqué à Cork par lord Fermoy, on a voté l'envoi au gouvernement d'un mémorial demandant qu'on augmente, sans délai aucun, la police et les forces militaires qui

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protègent le comté; ce qui est sûr, suivant le témoignage de M. J. Barretl, c'est que des évolutions militaires ont lieu pendant la nuit dans certains districts; c'est que, suivant le témoignage du capitaine While, on arrête sur les routes le voyageur en lui demandant le mot dépasse; c'est que la question a été, dans le conseil privé, le sujet d'une délibération inquiète (anxious délibération) y dit le Times; c'est que des ordres ont été donnés pour une prompte répression, et des mesures prises pour que le coup fût frappé avant que le sentiment populaire eût eu le temps de se manifester; c'est que, en conséquence de ces ordres, et grâce à ces mesures, un fort détachement de police, envoyé du château de Dublin, a envahi, vendredi soir, la rue où se publie le Irish-People, organe du fénianisme, a enfoncé la porte du bureau, et arrêté, outre le propriétaire du journal, dix personnes, parmi lesquelles un Américain, qui a vainement protesté; c'est qu'on faisait en même temps défense au télégraphe de porter aux autres parties de llrlande la nouvelle de ce qui se passait; c'est que, le lendemain, les arrestations s'ajoutaient aux arrestations; c'est qu'au moment où, dans la matinée du samedi, l'on amenait les prisonniers, ils étaient salués au passage par les sympathiques vociférations {vociférons cheering) de la foule.

Que, dans un pays où l'on pousse si loin, en temps ordinaire, le respect de la liberté de ki presse, la police ait pris d'assaut un bureau de journal, pour empêcher un numéro de ce journal de paraître, — car c'est le samedi que le Irish-People est publié, — quoi de plus caractéristfque? Il est peu probable qu'en recourant à ces procédés sommaires, le lord lieutenant d'Irlande, lord Wodehouse, n'ait entendu se battre que contre des moulins à vent.

Mais vous verrez que cela n'empêchera pas les journaux anglais, dans les articles mêmes où ils disent que le

fenianism must be vigilantly tracked and resolutely put dow% de le prendre sur un Ion dédaigneux. L'idée qu'il peut être donné à l'Irlande de troubler en quoi que ce soit la sérénité de l'Angleterre révolte la fierté anglaise. En tout cas, c'est une idée qu'il lui en coûte trop d'avouer. Les Anglais ont puisé dans l'habitude d'une longue domination un sentiment de supériorité par lequel ils ont besoin de la justifier, et aux yeux des étrangers, et à leurs propres yeux. Aussi, toutes les fois que l'Irlande remue, leur premier soin est d'afficher une indifférence hautaine. Le Spectator intitule un de ses articles la Folie féniane. Dans le meeting de Cork, M. Hawkes, après avoir déclaré que les fénians ne lui faisaient pas peur, s'est plu à rappeler le temps où, pour disperser, à Garrigaminy, huit mille enfants blancs (white boys), il avait suffi de trente francs tenanciers et d'un coup de fusil. Je ne sais si je me trompe, mais je crains que ce grand étalage d'orgueil ne soit pas pur de toute afiectation. Toujours est-il que ce n'est pas en tenant un pareil langage qu'on éteindra la flamme qui brûle au coeur des Irlandais, dont le mécontentement chronique, qu'il soit fondé ou non, est c^es de nature à préoccuper l'Angleterre.

Que la puissance de la confédération féniane ait été énormément exagérée dans les narrations américaines, je le veux bien ; que les Anglais soient en état d'écraser l'Irlande, si elle s'avisait de leur résister, je n'en doute pas ; que le mouvement actuel n'ait rien, au point de vue insurrectionnel, de bien sérieux, surtout si l'on considère qu'il est désapprouvé par les prêtres catholiques irlandais, j'en tombe d'accord; mais, si le fénianisme n'a pas une importance bien grande, comme résistance organisée, il en a une considérable comme symptôme du sentiment d'aversion qu'inspire à la race celtique la domination de * la race saxonne. Et ce qui prouve la violence du sentiment dont je parle, c'est précisément ce fait remarquable,

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qu'il n'a même plus besoin, pour s'exalter, d'être excité par 1 influence des prêtres.

Croit-on que ce ne serait point là un embarras, sinon un danger pour l'Angleterre, dans le cas où une g'uerre entre elle et les États-Unis viendrait à éclater?

Il y a passablement à rabattre, je le sais, de ces griefs de l'Irlande, dont elle a fait quelquefois tant de bruit. Il est certain que les maux dont elle a souffert, dans son accouplewient forcé avec les Anglais, n'appartiennent guère plus maintenant qu'à l'histoire du passé. Aujourd'hui encore, elle peut soupirer après l'octroi du Tenant Right; aujourd'hui encore, elle est bien venue à se plaindre de la part monstrueuse faite à un clergé protestant dans un pays dont l'immense majorité est catholique ; mais il est juste de le reconnaître : elle n'est pas sans devoir beaucoup au progrès des idées de tolérance et de justice en Angleterre, depuis un demi-siècle. Les droits du citoyen ont cessé depuis longtemps d'être refusés aux catholiques. En 1860, sur douze juges, dans la magistrature irlandaise, huit étaient catholiques, et, dans la magistrature anglaise, sur quinze juges, on en comptait quatre qui étaient Irlandais : MM. Willes, Keating, Hill et Martin. Wellington était un Irlandais. Casllereagh était un Irlandais. Le premier ministre d'Angleterre en ce moment, lord Palmerston, est un Irlandais. Si llrlande 6st aujourd'hui mieux cultivée, si son sol s'est amélioré, si elle tend à sortir du système qui la couvrait de misérables cabines, habitées par de misérables colliers; s'il a été porté remède au régime des tenures dérivatives, et si, par la suppression graduelle des sous-propriétaires appelés middlemeny les sous-propriétaires du sol se sont de plus en plus rapprochés de ceux qui l'occupaient; si de vastes domaines, dont les propriétaires ne savaient pas tirer parti, dont l'exploitation fructueuse par des fermiers, était impossible, faute de fixité dans les baux, et

qu'on ne pouvait bonifier faute d'un revenu suffisant, ont fini par passer peu à peu entre les mains de capitalistes intelligents et actifs, promettant ainsi de mettre fin, en Irlande, au divorce entre le capital et Tagriculture, ces heureux résultats ont eu leur source dans une série de mesures législatives, telles que le Land Improvement Acty leRenewable Leasehold Act,\eEncumbered Estâtes Acty qui ont plus fait pour l'amélioration de la condition des Irlandais, que n'aurait probablement été capable de faire une législation irlandaise. Mais la question n'est pas là. Entre les deux pays, ce qui manque, c'est le lien moral, c'est le pouvoir de fondre deux races dont chacune a son génie à part, et qui, par leurs qualités autant que par leurs défauts, se repoussent au lieu de s'attirer. L'importance du fénianisme n'est que là, je crois; mais elle est là.

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